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Florent l'artiflot

De
210 pages
L'auteur romance ici, à partir de ses carnets retrouvés, la guerre de son grand-père. Il bâtit une histoire de terre et de sang, mais aussi de vie et d'amour. Ce n'est pas un plaidoyer contre la guerre, c'est l'histoire d'un homme qui a décidé de se battre pour ne pas devenir allemand, qui a envie de gagner la guerre pour enfin pouvoir se marier et fonder une famille. Une balade ethnographique dans la Grande Guerre...
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Bertrand Arbogast
Florent l’artiflot
Florent Grilleau, né en 1885 à Varrains (Maine-et-Loire), est
mobilisé le 4 août 1914 en tant que réserviste. Il est affecté au
e e e266 régiment d’infanterie, il appartient au 6 bataillon de la 21
recompagnie. Il sert comme mitrailleur de 1 classe. Il quitte Tours Florentle 11 août 1914 et part avec ses camarades pour Laxou à côté
de Nancy. C’est le début de sa guerre, il ne sera rendu à la vie
civile que le 26 mars 1919. Pendant toute cette campagne, il a
écrit dans des carnets, comme beaucoup d’autres soldats, sa vie l’artiflot
au jour le jour. L’auteur de ce livre est le petit-fils de Florent.
Il a lu et relu ces notes manuscrites de guerre, souvent sèches,
brèves, elliptiques, mais aussi parfois très détaillées, poétiques,
dramatiques, émouvantes. Avec ce matériau brut, le descendant
de poilu a voulu romancer la guerre de son grand-père. Il a bâti
une histoire de terre et de sang, mais aussi de vie et d’amour.
Sans éviter la guerre de tranchées, les morts, les blessés, les
atrocités, les injustices, il s’est aussi attaché à décrire l’amitié,
l’amour des permissions, le rêve de jours meilleurs, l’énorme
envie que la paix revienne. Ce n’est pas un plaidoyer contre la
guerre, c’est juste l’histoire d’un homme qui a décidé de se battre
pour ne pas devenir allemand, qui a surtout envie de gagner la
guerre pour enfin pouvoir se marier et fonder une famille. Une
balade ethnographique dans la Grande Guerre…
Bertrand Arbogast, 62 ans, est journaliste retraité. Il est aussi écrivain
et c’est son quatrième livre chez L’Harmattan dans la collection
« Ethnographiques ». Il se consacre aujourd’hui principalement à
l’écriture et à sa commune de Saint-Denis-les-Ponts, tout à côté de
Châteaudun, dont il est adjoint au maire. Après avoir évoqué la guerre
de 39-45 dans La Tondue, il se lance cette fois dans la Grande Guerre
sur les traces de son grand-père Florent.
Photographie de couverture : Florent Grilleau est à gauche sur la photo.
ETHNOGRAPHIQUES
ISBN : 978-2-343-04634-1
20 €
ETHNOGRAPHIQUES
Florent l’artiflot Bertrand Arbogast







Florent l’artiflot














Ethnographiques
Collection dirigée par Pascal LE REST

Ethnographiques veut entraîner l’œil du lecteur aux couleurs de
la vie, celle des quartiers et des villes, des continents et des îles,
des hommes et des femmes, des jeunes et des vieux, des blancs
et des noirs. Saisir le monde et le restituer en photographies
instantanées, de façon sensible et chaude, proche et humaine,
tout en préservant la qualité des références, des méthodes de
traitement de l’information et des techniques d’approche est
notre signe et notre ambition.
Déjà parus
Muriel SANTORO, Mon voisin de maíz. Voyage au Guatemala
au cœur de la culture maya, 2010.
Bertrand ARBOGAST, Voyage initiatique d’un adolescent…
Lancelot et le vieux, 2009.
Mohamed DARDOUR, Corps et espace chez les jeunes
français musulman. Socioanthropologie des rapports de genre,
2008.
Jacques HUGUENIN, La révolte des « vieilles » : Les
Panthères Grises toutes griffes dehors, 2003.
Pascal LE REST, Des Rives du sexe, 2003.
Bertrand Arbogast





Florent l’artiflot




































































Du même auteur chez L’Harmattan

Voyage initiatique d’un adolescent… Lancelot et le vieux, 2009
La tondue… Un amour de jeunesse franco-allemand, 2010
Ethnographie d’un village si ordinaire, 2012


















































































































































© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-04634-1
EAN : 9782343046341





Pour mon petit-fils Ulysse,
e5 génération de Florent.


Préambule


J’ai 75 ans aujourd’hui et je me sens vieux. Je n’ai
jamais prêté grande attention à mes anniversaires. Chez
moi, on ne les fêtait pas. Une grande partie de ma jeunesse
a été bouffée par la guerre, ensuite il y a eu le travail,
passionnant le travail, de tonnelier je suis devenu
distillateur, puis vigneron, enfin directeur d’une grande
maison de vins. A part la guerre, tout ça est passé très vite.
Maintenant tout va très lentement, mon vieux corps réagit
de moins en moins bien. J’ai du mal à me lever, à
m’asseoir, à marcher. Ma vieille Rose m’aide à me laver, à
me raser, à m’habiller, me lace mes chaussures, sans elle
je serais un vieillard impotent. Après ces guerres
interminables, du Maroc à la Lorraine, mais si riches en
aventures, après cette carrière professionnelle variée et
réussie, de Strasbourg à Vouvray en passant par la
Belgique, je n’ai plus rien à faire, plus rien à vivre et donc
plus envie de vivre. Ce n’est pas la première fois que j’ai
le cafard ces dernières années, mais cette fois c’est plus
fort. Je sens mes forces décliner et je pense qu’il est temps
d’arrêter tout ça. Mes médailles de guerre sont dans le
tiroir du secrétaire, je n’ai plus rien à prouver. Mes deux
épouses successives sont mortes très jeunes mais j’ai deux
filles en pleine santé, deux gendres qui ont réussi, des
petits-enfants prometteurs. Alors quoi de plus ? Dans ce
secrétaire où sont soigneusement rangées ma médaille
commémorative du Maroc, ma Croix de guerre, ma
Médaille Militaire, ma Médaille de la Victoire, il y a un
tiroir secret. J’y ai caché, après ma démobilisation, un
révolver Lebel en parfait état avec ses balles. Je ne l’ai
9
jamais ressorti de sa cachette, c’est aujourd’hui le
moment. J’ouvre la porte du secrétaire, appuie sur le
mécanisme qui permet de dégager le tiroir et d’accéder à
la petite trappe fermée par un couvercle coulissant. Voici
qu’apparaissent au-dessus du révolver mes deux carnets de
guerre. Je les avais complètement oubliés. J’ai toujours
essayé de refouler les souvenirs de guerre. Bien sûr j’ai
participé à toutes les commémorations et même été
président des anciens combattants de mon village, mais il
s’agissait de la guerre en général pas de la mienne
particulièrement. Je ne raconte jamais à personne, mes
faits et malheurs de guerre. Je prends ces deux carnets
avec, quand même, une certaine appréhension, on ne se
débarrasse pas comme ça de son passé. Je laisse pour
l’instant le révolver dans sa planque et referme le
secrétaire.
C’est mon journal de guerre. Ce 16 avril 1960, je relis
ces lignes avec émotion. En quelques minutes, j’ai oublié
mon idée de suicide, je suis de retour dans mon passé, et
en fait je revis ! Ce n’est pas de la littérature, c’est un
carnet de marche, sec et précis. Chaque ligne me ramène
en force des images. Je raconte la guerre au jour le jour,
sans dialogue, sans fioriture, et pourtant je trouve que mes
petites histoires entrent bien dans la Grande Histoire. Je ne
comprends pas pourquoi j’ai abandonné ces deux minces
carnets noirs si longtemps. Malgré mon petit état de santé,
j’ai la tête très claire, je me souviens avec précision de
l’essentiel de mes écrits et soudain j’ai envie d’en dire
plus, et même de transmettre ces souvenirs, d’abord à
toute ma famille qui vient me voir régulièrement et puis
peut-être à de vrais lecteurs. Je décide de reprendre jour
par jour mon journal, de puiser dans mes souvenirs et de
raconter. Je ne veux pas rendre mon vieux récit plus
littéraire, non c’est un livre que je veux écrire, j’en ai
toujours eu envie mais je ne me suis jamais senti de talent
10
pour le faire. Pourtant j’ai imaginé quelques histoires qui
auraient pu se transformer en romans. Transformer, en fait
c’est ce que je veux. Je vais romancer ma vie de soldat. Je
suis depuis longtemps à la retraite mais je vis toujours
dans ma maison de fonction à Rochecorbon en
Indre-etLoire, la propriétaire de la cave de mousseux dont j’étais
le directeur a décidé de me laisser jusqu’à ma mort la belle
maison de maître du domaine. Le nouveau directeur est
logé dans une maison du village qui appartient aussi à
cette dame. Je vis seul avec ma gouvernante Rose. J’ai
gardé la machine à écrire que j’utilisais pour mon travail.
Je frappe encore assez vite. Taper sur les touches c’est
bien, mais vais-je arriver à écrire ? On verra ! En tout cas
je me lance, c’est sûr je ne veux plus mourir.

11


Chapitre 1


Quelle agitation ! Je n’ai jamais vu Tours si animée. Des
centaines de soldats convergent vers la gare, certains au
pas, d’autres plus décontractés, beaucoup ont accroché un
bouquet de fleurs au canon du fusil qu’ils portent sur
l’épaule droite. Des commerçants et des habitants
s’entassent sur les trottoirs, ils applaudissent les soldats à
leur passage. Les uniformes et les paquetages sont neufs.
Je suis mobilisé depuis le mardi 4 août 1914 et nous
sommes le 11 août. Je n’étais de retour dans la vie civile,
que depuis fin septembre 1908. De la classe 1905, j’ai été
mobilisé au Maroc de 1906 à 1908. Six ans après, je
remets ça en tant que réserviste de l’armée active. Depuis
e8 jours j’ai rejoint le 266 régiment d’infanterie qui a été
e eformé pour la guerre. J’appartiens au 6 bataillon de la 21
èreCompagnie. Je suis mitrailleur de 1 classe et j’ai 29 ans.
Après des heures d’attente nous montons enfin à 16
heures dans un train. Dans le wagon je suis avec deux
copains de Saumur et mon cousin Eugène. Nous roulons
pendant des heures et des heures, le voyage est long,
perturbé par de nombreux arrêts où il nous est interdit de
descendre. On lit le nom des gares d’Orléans, de
Montargis, de Sens, de Troyes… Nous arrivons à Nancy le
12 août et nous nous rendons à pied à Laxou, une marche
d’environ trois kilomètres vers l’est. Nous allons y
cantonner plusieurs jours et faire quelques exercices dans
chaque compagnie...
Nous ne sommes pas encore touchés par la guerre. On a
entendu des canons du côté de Nancy, on a appris qu’à
Faux un aéroplane allemand a été détruit et que des Uhlans
ont été faits prisonniers. Mais pour l’instant, nous sommes
13
plutôt peinards. Entre le tir, la marche et les corvées, les
journées se passent bien tranquillement. J’apprends à
connaître les gars de mon escouade. Nous sommes 11
hommes commandés par le caporal Atoine Banchelin.
C’est un petit homme mince, tout en nerfs, avec des yeux
noirs perçants, il est français mais a un peu le type
maghrébin. Il a 30 ans et sait se faire obéir sans avoir à
forcer la voix. Il est plutôt sympa et s’intéresse à chacun
de nous. Ensuite il y a donc moi, Florent Grilleau, 29 ans
depuis le 16 avril, né à Chacé dans le Maine-et-Loire,
habitant à Varrains. Selon mon livret militaire, j’ai les
cheveux châtains, les yeux noirs, un front moyen, un nez
ordinaire, une bouche moyenne, un menton rond, un
visage ovale, bref je suis un gars très normal, j’oubliais, je
mesure 1 mètre 63. Je ne suis pas encore marié mais j’ai
une petite amie à Chacé qui me manque déjà beaucoup.
Dans quelques semaines, elle fera sa première rentrée
scolaire en tant qu’institutrice stagiaire à Chacé même, je
suis fier d’elle, c’est ma petite intellectuelle. Elle se
nomme Marie Archambault, elle a 21 ans et a suivi ses
études à l’école normale d’institutrices de Tours. Elle
mesure un mètre soixante, a de longs cheveux bruns, de
jolis yeux noisette, un adorable petit nez retroussé. Elle est
maigre et je peux l’assurer, très jolie. Son père est maire
de Chacé, professeur de français à Saumur et sa mère est
directrice de l’école de garçons. Marie travaillera à l’école
de filles qui est juste en face de l’école de sa mère où elle
vit avec son petit frère de 13 ans, Jacques, quand il est là,
car il est pensionnaire à Saumur. J’ai rencontré Marie dans
un café de Saumur, Le Bleu, dont je connais le patron. Le
café est fréquenté par de nombreux étudiants. Un jour où
j’étais tout seul à boire un verre de blanc à une table, elle
m’a demandé si je voulais me joindre à ses camarades.
Petit à petit ses copains sont partis et nous nous sommes
retrouvés tous les deux seuls. Je lui ai parlé du monde du
14
vin, de mon désir de devenir chef de cave plutôt que de
poursuivre mon métier de tonnelier, je lui ai raconté mon
service militaire. Elle m’a évoqué sa vie de normalienne,
son amour pour ses parents et son petit frère. Elle a envie
d’être professeur de français comme son père, mais elle
préfère commencer par être institutrice. Nous nous
sommes revus et avons commencé à nous fréquenter, puis
l’amour est arrivé très vite, son milieu est très ouvert et
depuis deux ans déjà, je peux dormir chez elle et avec elle.
Nous prenons nos précautions mais nous avons bien
l’intention après la guerre de nous marier et d’avoir des
enfants. Jacques m’aime beaucoup, me considère comme
son grand frère et est un peu jaloux quand nous nous
isolons avec Marie. Inutile de dire qu’ici, elle fait plus que
me manquer, et quand je pense à elle, j’ai envie de pleurer.
Aucun de mes copains de Saumur n’est dans cette
escouade, mais il y en a plusieurs dans ma compagnie.
eMon cousin Eugène est dans la 24 Compagnie, mon autre
ecousin Félix est dans la 22 Compagnie, on va pouvoir se
voir souvent. J’ai sympathisé avec Angelin Lacour, il a 26
ans et est originaire de Châtellerault. Il est instituteur dans
le civil et a déjà deux enfants, un garçon de 3 ans et une
fille de 1 an. Il regarde souvent les photos de ses enfants et
de sa femme. Il porte, comme moi, une belle moustache
mais est tout blond. Dans notre troupeau, j’aime bien aussi
le petit Sauveur Plumet. Il a 19 ans mais en parait 17, il
n’a que quelques poils folâtres sur le visage, il fait à peu
près ma taille, n’est pas bien gros et a encore une voix de
gamin. Il m’a pris à la bonne et ne me quitte pas, il a
besoin d’un grand frère ce pauvre jeunot. Il habite à
Bessines, une petite commune des Deux-Sèvres et travaille
dans la ferme de ses parents. Il m’a dit qu’il n’avait pas de
copine, il doit être encore puceau.
Fini le farniente, la compagnie est rassemblée, nous
partons dans une tranchée à Laneuvelotte. Il pleut quand
15
nous arrivons, ça dure toute la journée et ça continue toute
la nuit. Nous crevons de froid dans nos abris où l’eau
s’infiltre librement. Nous ne voyons que la terre, nous
pataugeons dans l’eau, vivre dans une tranchée à ciel
ouvert est une drôle d’expérience. Au matin, les canons
tonnent du côté de Moncel, pas loin de Lunéville, et notre
escouade commence à se croire en guerre. Encore une
journée de tranchée et nous partons à Moivrons en passant
par Custines et Sivry. Nos uniformes sont déjà pleins de
terre, nous sommes fatigués de mal dormir, d’avoir froid.
Pour la bouffe ça va, nous avons été bien ravitaillés et le
vin a été livré en abondance. Mais nous ne sommes plus
aussi assurés qu’à notre départ de Tours. La fleur au fusil,
c’est fini. Pour l’instant on n’entend que le son de la
guerre, mais nous allons, c’est sûr, côtoyer bientôt nos
premiers blessés, nos premiers morts.
Je suis de garde de nuit comme presque tous mes
compagnons. Le canon tonne sur ma gauche presque sans
interruption. Je pense encore à ma belle et je m’imagine
tout ce que nous allons faire en permission, mais ce n’est
pas pour tout de suite. La lune éclaire faiblement notre
tranchée et je vois la silhouette du petit Sauveur. Il doit
avoir un peu peur de ces bombardements, il n’a encore
jamais fait la guerre, j’espère qu’il n’arrivera rien à ce
gamin.
Le lendemain, nous nous levons à l’aube pour nous
rendre à Nomény renforcer le 222 qui a été attaqué. En
haut du Mont Saint-Jean, nous sommes arrosés d’obus,
toute la journée de violentes fusillades se succèdent. Nous
commençons à avoir beaucoup de morts et de blessés. Au
soir, nous apprenons qu’il y a eu au moins 250 tués et
èmeblessés, ce sont surtout les compagnies du 5 et du 277
qui ont donné.
Le 21 août, le village de Nomény brûle toute la nuit. Le
foyer éclaire notre tranchée, c’est un pays de 5000
16
habitants qui est détruit par ces brutes à coups de canons et
d’incendies. Nous apprenons un peu plus tard, qu’en plus,
ils ont pillé les quelques maisons qui restaient debout. Les
Allemands se sont livrés à des exactions, ils ont massacré
plus de 70 civils, des enfants, des vieillards, des femmes.
Nos troupes qui étaient parties pour la Belgique
reviennent en renfort. Les bombardements redoublent. De
grosses marmites nous survolent sans causer trop de
dégâts. A côté de nous une bombe tombe dans une
tranchée et tue deux hommes du 335. Couché dans un
brancard, un homme gravement blessé passe devant nous,
il a la tête fracassée, il réclame sa femme et ses enfants,
c’est terrible. Sauveur essuie furtivement ses larmes.
Plusieurs milliers d’hommes sont morts dans cette
bataille de Morhange. Et le 25 août nous apprenons que
nos troupes se replient de Belgique. En France aussi, sur
une partie du front, nos armées commencent à reculer. Ces
nouvelles cassent le moral de notre petite escouade. Je
discute de tout cela avec Angelin Lacour. Pour lui, retraite
ne veut pas dire défaite, on se replie pour mieux
réattaquer, ce n’est que tactique. Je n’ai pas son optimisme
mais son analyse me rassérène un peu.
Sur notre butte, nous souffrons de la pluie continuelle.
C’est dur de marcher des heures dans la gadoue, d’avoir
nos uniformes trempés en permanence. Les marmites
tombent toujours mais nous ne pouvons pas répondre,
nous n’avons que nos canons de 75. Nous nous entendons
tous bien dans l’escouade. J’ai déjà parlé d’Angelin, de
Sauveur et de notre chef Atoine Banchelin. Il y a sept
autres hommes d’âges différents. Amable Noirel a 21 ans,
habite à Buzançais dans l’Indre. Il est bûcheron, veut se
marier dès la fin de la guerre avec son amie Constance. Il
a un frère de 15 ans et une sœur de 7 ans. Léonard Clapot
a 40 ans et habite Châteauroux. Il est menuisier, est marié
à Sylvette. Ils ont deux enfants : une fille de 16 ans et un
17
garçon de 12 ans. Fructueux Grosdidier a 31 ans, habite à
Angers. Il est libraire, séparé de sa femme il n’a pas
d’enfant. Firmin Lognon a 27 ans, est jardinier à Tours. Sa
femme est guichetière à la gare. Ils sont mariés depuis six
ans mais n’ont pas réussi à avoir d’enfant. Barille
Allemand, surnommé le Boche, a 32 ans, vit à Bressuire
dans Les Deux-Sèvres, est matelassier. Il est veuf, sa
femme est morte en couches, il a une petite fille de 7 ans
qui vit chez ses parents. René Gigot, dit le boucher, est
d’ailleurs boucher dans le civil. Il a 23 ans et travaille avec
ses parents à Issoudun. Il est célibataire. Baptistin Plumet
a 42 ans, vit à Poitiers, est livreur de charbon en voiture à
cheval. Il est marié à Lucienne, ils ont quatre enfants de 22
ans, 19 ans, 17 ans et 15 ans. 0nze personnalités, onze
hommes en guerre, notre escouade est pour l’instant
soudée, nous n’avons pas encore vraiment fait la guerre,
nous savons que certains de nous seront blessés et
évacués, ou pire, mourront. Nous serons répartis dans
d’autres escouades ou d’autres hommes viendront
remplacer les manquants, en attendant nous profitons de
notre bonne entente au quotidien.
Pendant plusieurs jours encore, nous subissons les
bombardements et cela toujours sous la pluie. Nous
voyons aussi passer des aéroplanes français et boches, sur
les Mont-St-Jean, Mont-Toulon et sur Ste-Geneviève ça
pilonne. Quelques nouvelles nous arrivent ce 27 août alors
que la veille nous n’avons subi que quatre tirs de canon.
Le général de Castelnau a mis trois corps d’armée
prussiens en déroute et la cavalerie a reçu l’ordre de
charger et d’exterminer les fuyards jusqu’à ce que les
chevaux en crèvent.
Avec mes copains nous renforçons des tranchées sur
notre mont. Nous nous absentons pour assister, à
Jeandelaincourt, à l’enterrement d’un dragon qui a été tué
au cours d’une patrouille. Puis nous retournons à nos
18
tranchées pour poursuivre le travail, des aéroplanes
allemands nous jettent des bombes sans résultat. On fait de
tout à l’armée, ce matin je dois assembler des paillassons
pour servir de lit au capitaine et au lieutenant.
Nous sommes désormais dans la vraie guerre, de nos
trous nous ripostons aux bombardements incessants des
eBoches. Cinq chevaux du 49 d’artillerie sont tués et
quinze sont blessés. Notre régiment est épargné, nous
sommes bien embusqués sur le penchant opposé aux
ennemis. Mais le lendemain, 7 septembre, la chanson n’est
pas la même. Quatre premiers obus bien placés sur notre
compagnie brisent les fusils et les sacs, nous avons juste le
temps de nous mettre à l’abri. Après ce bombardement
intensif, les Allemands tentent de prendre d’assaut la
montagne Ste-Geneviève. La fusillade dure toute la nuit
avec des salves de tous les diables. Vers quatre heures du
matin, messieurs les Allemands chargent mais sont
repoussés par les nôtres. Les Français n’ayant plus de
munitions doivent laisser un peu de répit aux Boches. Les
Allemands ont plus de cent morts sur le terrain, l’attaque
nous a coûté aussi une centaine de tués et de blessés.
A l’intérieur de la tranchée nous gardons le moral, nous
ne déplorons pour notre part encore aucun blessé, nous
obéissons aux ordres sans rechigner et l’esprit reste bon
enfant au sein de notre escouade. Dans une casemate je
dors avec Sauveur, Angelin et Firmin. Nous sommes bien
installés, il y a même un petit poêle qui pour l’instant nous
est inutile. Léonard nous a fabriqué une lampe à essence
dans une grenade F1. Le soir je peux relire les lettres de
Marie, à la faible lumière de la flamme. Midi et soir un
homme va chercher nos repas chauds cuisinés sur la
roulante et ramène aussi le vin et le pain, des fois il y a
même de la goutte. De par ma famille je suis un bon
connaisseur en vin et j’ai bien du mal à avaler cette
piquette mais dès que j’en aurai l’occasion, j’essayerai de
19
faire venir du vin de mon pays. A la bougie, quand c’est
permis de l’allumer, nous jouons le soir au rami. C’est un
jeu de carte très récent que j’ai découvert ici, grâce à
Angelin qui ne se déplace jamais sans ses deux jeux de 52
cartes et j’adore ça. Le petit Sauveur est très bon à ce jeu.
Angelin a du mal à perdre, Firmin et moi sommes beaux
joueurs, nous perdons souvent.
Nous quittons notre cote 400 pour nous rendre à
Nomény. Le capitaine a demandé des volontaires pour
marcher à l’avant. J’en suis et je suis nommé chef de
patrouille, Sauveur me suit comme une ombre en
deuxième position. Nous parcourons les cinq kilomètres
qui nous séparent de Nomény et là c’est l’horreur. Nous
trouvons des cadavres en pleine décomposition. Ce sont
des gars des 277 et 925 qui ont été tués ce fameux 24 août.
Certains blessés sont morts de faim ou faute de soins.
Mais après notre retraite nous n’avons jamais pu retourner
sur ce champ de bataille, nous n’étions pas assez
d’hommes pour une telle mission. Il y a aussi des cadavres
de chevaux. L’odeur est insupportable. Alors que j’entre le
premier dans Nomény, j’essuie sans dommage la fusillade
d’une dizaine de Uhlans planqués sur la place de la gare.
Nous nous basons autour de la ville dévastée, en pleins
champs. Il ne reste pas dix maisons intactes et encore elles
ont été pillées, tous les meubles défoncés et les objets de
valeur emportés. La nuit est calme, nous repérons juste
quelques sentinelles allemandes qui s’approchent de la
ville pour tenter de savoir combien de soldats la gardent.
Le réveil est dur le matin, la ville est en pleine putréfaction
avec de nombreux cadavres de civils, de militaires et des
bêtes de toutes sortes tuées par le bombardement.
Nous occupons la ferme Laborde. Elle a été en partie
détruite par les obus, des corps de chevaux, de cochons et
de vaches infectent la maison, l’air est irrespirable. Il reste
quelques volailles vivantes, elles améliorent notre
20