FORCES FEMININES ET DYNAMIQUES RURALES EN TUNISIE

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Ce livre présente les acquis du processus de développement socio-économique et des politiques d'émancipation de la femme de la Tunisie indépendante. Dans ce cadre, les possibilités d'accès à l'éducation, à la formation professionnelle et au marché de l'emploi sont analysés.

Publié le : mardi 1 février 2000
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EAN13 : 9782296404328
Nombre de pages : 256
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FORCES UMININEs ET DYNAMIQUES RURALES EN TUNISIE Contributions Socio-tconomiques et Espoirs des Jeunes Filles du Monde Rural

LES

AUTEURS

MOKTAll AMAlllest socio-économiste, L spécialiste de l'analyse des politiques et des programmes publics de développement rural et agricole. Il est chargé de cours titulaire en tconomie du Développement à la Faculté de Droit et Sciences tconomiques de Sousse,Tunisie. Il est actuellement chargé de l'enseignement et de la recherche à l'Université Laval à Québec au Canada. Ses 18 ans d'expérience dans la recherche sur les économies et les sociétés rurales et agropastorales l'ont amené à participer à la conception de nombreux projets internationaux de conservation des ressources naturelles (eau, sol, forêt). Il assure régulièrement des missions de consultation pour divers organismes internationaux. Il a publié plusieurs articles et rapports sur la participation des communautés rurales dans les actions publiques de développement rural de conservation des eaux et du sol, ainsi que des travaux scientifiques analysant la performance des institutions sociales de self-governance des ressources naturelles dans les écosystèmes menacés par la désertification et la dégradation. HILDEGAllD SCHOlllNGSest Docteure en Sciences de l'tducation, chargée de cours à l'Université de Frankfurt sur Main,Allemagne. Elle travaille depuis 25 ans en Europe, au Maghreb et en Afrique subsaharienne dans la recherche et la mise en œuvre de projets dans les domaines: planification et management des systèmes de l'éducation et de la formation professionnelle, promotion de la femme et des jeunes surtout en milieu rural et dans le secteur informel, auto-promotion des groupements etc. Elle est aussi conseillère de différents projets en Europe et en Afrique pour le compte de plusieurs organisations internationales. De 1993 à 1999, elle a été conseillère du projet de Coopération

Tuniso-Allemande : .. Formation professionnelle de la jeune fille orientée au marché régional du travail It en Tunisie. Elle a publié de nombreux articles et
livres au sujet de la politique et de la coopération internationale de développement, de l'éducation et de la formation professionnelle, de la promotion féminine, des guerres et du génocide de 1994 au Rwanda, dans la région des Grands Lacs en Afrique.

@ L'harmattan,

1999

ISBN: 2-7384-8724-6

MOKTARLAMARI-

HILDEGARDSCHÜRINGS

FORtES FÉMININES ET DYNAMIQUES RURALES EN TUNISIE CONTRIBUTIONS SOCIO-ÉCONOMIQUES ESPOIRS DES JEUNES FILLES DU MONDE ET RURAL

ÉDITONS

L'HARMATTAN 75005 PARIS

5-7. RUE DE L'ÉCOLE-POLYTECHNIQUE.

Collection Histoire et Perspectives Méditerranéennes dirigée par lean-Paul Chagnollaud

Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les éditions L'Harmattan se proposent de publier un ensemble de travaux concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours.

Dernières parutions
Abderrahim LAMCHICHI,Le Maghreb face à l'islamisme, 1998. Paul SEBAG, Tunis, histoire d'une ville, 1998. GrégorMATHIAS, Les SAS en Algérie, 1998. Michel Cornaton, Les camps de regroupement de la guerre d'Algérie, 1998. Zoubir CHATIOU, Migrations marocaines en Europe ou le paradoxe des itinéraires, 1998. Boualem BOUROUlBA,Les syndicalistes algériens, 1998. André MICALEFF, Petite histoire de l'Algérie, 1998. Samy HADAD, Algérie, autopsie d'une crise, 1998. Romain DURAND, De Giraud à de Gaulle: Les Corps francs d'Afrique, 1999. Ahmed DAHMANI, L'Algérie à l'épreuve, 1999. Rabah SOUKEHAL, L'écrivain de langue française et les pouvoirs en Algérie, 1999. Henri MSELLATI, Les Juifs d'Algérie sous le régime de Vichy, 1999. Laurent MULLER, Le silence des harkis, 1999. Gilles LAFUENTE, La politique berbère de la France et le nationalisme nouveau, 1999. Mustapha BABA-AHMED, L'Algérie: Diagnostic d'un développement, 1999. Bernard DOUMERC, Venise et l'émirat hafside de Tunis (1231-1535), 1999. Pierre DUMONT, La politique linguistique et culturelle de la France en Turquie, 1999.

SOMMAIRE
11 Remerciements

13

INTRODUCTION ETPRfALABLES
Le contexte Le pourquoi Les jeunes Les approches L'agenda de ~ette publication de cette publication filles vivant en milieu rural utilisés et les paradigmes

de la recherche du contenu du document

L'organisation

35

PREMIÈRE PARTIE VUE D'ENSEMBLE DU PROCESSUS DE DfvELOPPEMENT ET DES ACQUIS DE LA FEMME
CHAPITRE I LES PRINCIPAUX INDICATEURS MACRO-tCONOMIQUES ET LE PROCESSUS CHAPITRE II DE DtvELOPPEMENT

36

44

LES PRINCIPALES DE LA FEMME Tahar dont Haddad,

MESURES

D'tMANCIPATlON

un précurseur reste indélébile 1956-1969

la contribution

La période La période La période La période

de l'indépendance 1970-1979 1980-1987 1988-1995

52

CHAPITRE

III

LA SCOLARISATION ET LA FORMATION PROFESSIONNELLE DES JEUNES FILLES L'évolution
La formation

de la scolarisation
professionnelle

63

CHAPITRE

IV

L'INSERTION PROFESSIONNELLE DANS LES SECTEURS STRUCTURtS Les deux premières La période La période décennies,

DES FEMMES

1956-1975

1976-1987 1988-1995

I 5

69

CONCLUSION: UELSQUES Q
ET EFFETS PERVERS Mère, Employée et Citoyenne

CONTRAINTES

Un processus de réduction d'inégalité? L'impératif de l'ajustement continu sur l'Emploi

Encadré: De la Fiabilité des Données

79

DEUXIÈME

PARTIE NAtTRE FILLE ET GRANDIR DANS UN MONDE RURAL
I

80

CHAPITRE

LES PdCARITfs ET AGRO-PASTORAL

DU MODE DE VIE RURAL

Certaines infrastructures de base sont défaillantes Précarités dues aux systèmes productifs agro-pastoraux L'intensification de l'agriculture chasse l'emploi stable Unexode rural principalement masculin la féminisation du travail agricole Dans l'agriculture. les jeunes filles constituent l'essentiel de la force de travail féminine 90
CHAPITRE

II

LA FILLE la mère

DANS

LE CERCLE

FAMILIAL

les frères les sœurs et les cousines le père Plus tôt elle est mariée, mieux c.est Encadré:Proverbes et maximes 101
CHAPITRE III ATTITUDES ET ASPIRATIONS DE LA JEUNE FILLE

pour la famille

les normes et les valeurs sociales

Une maturité et une conscience des contraintes contextuelles D'importantes ambitions et de légitimes attentes

6

I

115

TROISIÈME

PARTIE LES RfALlTfs DANS LES RfGIONS
DU NORD-OUEST

DU NORD

116

CHAPITRE

I

LE Bf,AOUA.

UNE RtGION

Principales données
L'accès aux infrastructures
les le travail femmes dans filles ménagères du bois de l'eau potable des produits de la ferme le marché du travail formel des jeunes les tâches la recherche la recherche Conse.rvation Transformation

ettransformation de la laine

Travail sur l'exploitation L'exploitation la production les rémunérations les attentes féminine

familiale des maquis décorée à domicile

de la poterie

les filles, employées et les perspectives

et l'accès aux ressources

L'accès à l'eaux et à l'électricité
les moyens et les infrastructures professionnelle de programmes des hommes filles spécifiques à l'utilité de transport la formation la réalisation Une sensibilisation du travail Perspectives Suggestions des jeunes

de développement des acteurs sociaux

I 7

"47

CHAPITRE

II

LA RfGIONRURALE

DE ZAGHOUAN

Une région en pleine mutation Le travail des jeunes filles Un précieux élevage domestique Dans l'élevage familial rien ne se perd Le laitage Les viandes Le tissage de la laine Les travaux de la terre Les cultures vivrières La constitution des réserves alimentaires

...tout

se transforme

Le travail rémunéré Encadré:Les plantes médicinales, cosmétiques

et les parfumeries L'accès aux ressources et les rétributions

L'accès à la Propriété des terres agricoles Le contrôle des dépenses L'accès au crédit L'accès aux technologies Encore des disparités Les ambitions et les perspectives nouvelles zonales

"77

QUATRIÈME PARTIE LES RfALlTfs ET DU SUD
CHAPITRE I

DANS LES RfGIONS DU CENTRE

179

DANS L'ARRliRE-PAYS DE SFAX,
LA ZONE Bouthadya RURALE DE BOUTHADY sa propre histoire

L'espace polarisant de Sfax Le travail des femmes dans les secteurs formels Le travail des jeunes filles Encadré: De l'importance l'économie tunisienne L'olivier, une richesse pour le pays Un réservoir de main-d'œuvre Les gratifications et les dividendes par le travail salarié pour les usines du littoral de l'olivier dans

Une émancipation

81

le faible accès à l'appropriation du fonder Encadré: ~iza Othmana, une femme dont ta propriété fondère a longtemps servi à soigner et nourrir les populations déshéritées Les ambitions et perspectives

:2°3

CHAPITRE

II

LA .tGION AGRO-PASTORALEDE MEKNASSY Le contexte et les réalités régionales Une économie fondamentalement agricole Une région rurale sO!Js-équipée en infrastructures Une forte mobilité de la forte de travail masculine L'abandon scolaire des jeunes fiUes Encadré: Cycleet étapes de la vie d'une femme en milieu rural à Meknassy Letravail des jeunes filles les activités agro-pastorales le petit élevage L'arboriculture fruitière Les cultures irriguées la céréaliculture L'arrachage manuel de l'alfa Le tissage à la maison Les rémunérations et l'accès aux ressources Les prindpale dépenses L'accès à la propriété du fonder et du patrimoine productif Les ambitions et perspectives Rationalisation de l'eau d'irrigation Conversion et renforcement de l'arboriculture fruitière
Lutte contre la désertification Développement Réhabilitation D'importantes des industries et des petits métiers urbaine et infrastructure ambitions pour les jeunes filles

227

EN GUISE

DE CONCLUSION

243
247

ANNEXE:

TABLEAUX

BIBLIOGRAPHIE

19

J

e suis ici, dans ce centre de formation professionnelle, pour apprendre beaucoup de choses, connaître la vie, ... voyager, voir le monde, ... Pour cela je dois avoir un metier,un salaire et être autonome, je veux realiser d'abord mes ambitions personnelles, choisir ma destinee, le mariage cela peut attendre.
(SALWA, IS ANS, AiN KETTANA-ZAGHOUAN)

C

hez nous on dit: iifaut toujours apprendre de la naissance à lafin de ses jours ... Je suis ici au centre de formation professionnelle pour apprendre un metier. Je suis de retour aux etudes.J'ai quitte l'ecole primaire juste après 4 ans de frequentation. J'avais I I ans et j'ai passe 5 ans à la maison pour aider ma mère et ma famille ... Je veux apprendre un metier. Après laformation,je vais rentrer dans ma famille, je ne veux pas aller loin. Pour aller dans les grandes villes, je dois être accompagnee par mon frère ou mon père... Je veux rester à la maison avec ma famille, mais alJec un savoir-faire pour me sentir bien et pouvoir faire des choses.
(SOUFIA, 16 ANS, BOUTHADY, L'ARllItRE-PAYS DE SFAX)

10

FORCES
I

FÉMININES

ET DYNAMIQUES

RURALES

EN

TUNISIE

REMERCIEMENTS

Ce livre n'estpas le produit du seul travail passionné et méthodique de ses auteurs. Il est aussi le fruit de la collaboration de plusieurs autres personnes, sans qui cette publication n'aurait pas été possible. Nous tenons à les remercier et à leur signifier notre profonde gratitude. Nos plus sincères remerciements vont d'abord aux jeunes filles et à leurs familles qui, par leur collaboration, leur disponibilité et surtout par leur sens inné de la communication, ont facilité notre investigation et inspiré la rédaction .de plusieurs passages de ce livre. Un travail de consultation pour l'élaboration d'un système de formation pour les jeunes filles du monde rural en Tunisie a constitué le point de départ de cette recherche. La consultation, assurée dans le cadre de la Coopération Technique Tuniso-Allemande par le Ministère de la Formation Proféssionnelle et de l'Emploi avec l'appui de la Deutsche Gesellschaft für Technische Zusammenarbeit (GTZ), nous a encouragé pour parfaire et mener à terme cette recherche.
,

Nos remerciements vont à nos proches, collègues et amis qui n'ont

épargné aucun effort pour commenter ce travail. Nous remercions Valérie Saysset-Lamari pour sa lecture critique et ses commentaires nourris par son regard de psychologué bien avertie déS réalités de la femme dans les pays du Maghreb. Nos remerciements les plus sincères vont aussi à d'autres spécialistes dans l'analyse des conditions de vie et des rôles des femmes dans le processus du développé ment. Ces spécialistes ont, par leur commentaires et critiques constructifs, amélioré le contenu des analyses. Nous sommes particulièrement redevablés à Jean Gahururu, économiste et consultant dans le domaine de la promotion féminine (Allemagne), Marie-France Labrecque, professeure d'anthropologie à l'Université Laval (Canada), Luise Lehmann, experte en communication (Allemagne), Dorra MahfoudhDraoui, professeure de sociologie à l'Université de Tunis I (Tunisie), Nathalie Saysset, professeure de littérature française à Lille (France), Nausikaa Schirilla, philosophe, spécialisée dans les logiqués féminines dans les sociétés arabes, Adorata Uwizeyimana, pédagogue, consultante dans le domaine de la promotion des jeunes en Afrique (Rwanda), à Nicole Fehri et Senda Gagliolo (Tunisie) pour leurs conseils techniques. Nous tenons aussi à remercier les personnes qui ont mis leurs institutions à contribution pour nous guider et faciliter le travail d'enquête sur terrain, de collecte d'information fiable et de finalisation de l'édition de cette publication.

REMERCIEMENTS

111

LES GOUVERNORATS ET LEUR CHEF-LIEU

ALGERIE

Mer lMdiletraniJe

.

....
USYE

12
I

FORCES

FfMININES

ET DYNAMIQUES

RURALES

EN

TUNISIE

INTRODUCTION

ET PRÉALABLES

LE CONTEXTE

DE CETTEPUBLI(ATION

Avant de prendre sa forme actuelle, ce travail a débuté en i993 par une analyse des contextes sodo-économiques et institutionnels expliquant les contributions productives et les conditions de vie des jeJlnes Jines vivant en zones rurales de la Tunisie. Au départ, notre investigation consistait à identifier de nouvelles voies capables de revaloriser le statut et les contributions socio-économiques de ces jeunes filles. La problématique de la formation professionnelle de cette population a été au cœur des préoccupations de la recherche. S La présente publication valorise les principaux enseignements de cette première investigation pluridisciplinaire et des résultats de l'enquête réalisée à cette fin auprès des jeunes filles dans leur famille, sur leur lieu de travail et dans les régions rurales les plus isolées de la 1\.misie. A partir des résultats ainsi obtenus, nous avons choisi d'approfondir la réflexion pour l'élargir à l'ensemble des aspects relatifs au statut et aux rôles que confère la société aux jeunes filles. Pour analyser le statut, nous nous sommes intéressé à la position sociale qu'occupe la jeune fille dans sa famille et.dans sa communauté. Le statut est.défini par un ensemble de normes et de régies qui codifient les droits et les obligations revenant aux filles dans leurs diverses interactions et comportements avec les membres de leurs collectivités. Pour analyser le(s) rôle(s), nous avons tenu compte du vécu et des diverses tâches confiées à la jeune fille. Outre les rôles prescrits par la famille et la collec:tivité, notre investigation s'est intéressée aussi à l'analyse des perceptions et des ambitions exprimées par les filles au sujet de leurs position et rôle dans la famille et dans la société.
1 Voir Ministère de la Formation ProfessionneUe et de l'Emploi/Deutsche
Gesellschaft

. Etude

Zusammenarbeit

-

für Technische
de la FiIle

GTZ:

de Base sur le Problèrne

de l'Adéquation

Formation

Qualifiante

et Insertion

Economique

. Formation
Institut

en Milieu R~. Etude de Cas des Régions de Sidi Bouzid, Sfax, Béja, Zaghouan. Rapport de Consultation par Landsberg Gerli, Lamari Mothtar et al.1ùnisie 1993.
de la Jeune Fille en Milieu Rural, Perceptions El Amouri. Tunisie 1993. et Besoins. Rapport de Consultation par Gmupe

INTRODUCTION ET PRtALABLES

I 13

LE POURQUOI

DE CETTE

PUBLICATION

.

.

En dépit de la multiplication des travaux d'étude sur les conditions de vie et de travail des populations rurales des pays du Sud en général, et des contextes culturels arabo-islamiques et africains en particulier, rares sont les études qui se sont intéressées à l'analyse de la situation de la population jeune. Ces recherches sont encore plus rares quand il s'agit d'analyser les modes de vie de la population féminine. Certains lecteurs peuvent s'interroger sur les motivations et les raisons qui nous ont conduits à entreprendre une recherche sur la population des jeunes filles vivant en milieu rural. Pour répondre à d'éventuelles questions,. quatre types d'arguments peuvent être avancés: Le premier argument concerne la richesse des résultats obtenus par notre première investigation. De plus, et contrairement à d'autres travaux ayant porté sur cette même population, ce travail a été réalisé à partir d'investigations de terrain et d'enquêtes directes. Il faut dire que les rares écrits analytiques disponibles, au sujet de cette population, ne parlent des jeunes filles rurales que de manière sommaire et peu empirique. Même les reportages des médias ne traitent de cette population que de manière épisodique. Quand ils le font, ils se limitent à la mise en exergue de faits divers et de sujets à sensation. De nombreux faits pratiques et thèmes ayant bénéficié d'une couverture médiatique (comme la malheureuse pratique de clitoridectomie dans certains pays africains) sont à tort généralisés ou occultés dans d'autres contextes. Par ce fait, d'autres réalités du vécu social et économique de cette population sont banalisées et passées sous silence. Certaines conclusions hâtives et parfois biaisées sur le rôle et le statut de la femme arabe et africaine vivant en milieu rural continuent de nourrir de nombreux stéréotypes. Dans beaucoup de cas, les écrits cultivent des effets pervers allant même jusqu'à accentuer le sentiment d'infériorité et de faible estime de soi chez une large frange de cette population féminine. Le besoin d'informer et de visibiliser cette population reste important. Les écrits consultés parlent de ces filles sans jamais accorder de l'importance à ce qu'elles-mêmes ont à dire. Notre travailleur donne la parole. Dans les pages qui suivent, elles expriment leurs points de vue, défendent leurs ambitions et expliquent leurs savoir-faire. Le second argument ayant motivé ce travail concerne la méconnaissance et la sous-valorisation des contributions sodo-économiques de cette jeune population. En dépit de leur importance stratégique dans la reproduction des sociétés rurales, les efforts et les sacrifices consentis par cette

14

I

FORCES

fÉMININES

ET DYNAMIQUES

RURALES

EN TUNISIE

.

.

population ne sont pas socialement appréciés à leur juste valeur (économique, patrimoniale, sociale). Les mécanismes d'échange marchand et les systèmes de valeur de certaines sociétés rurales ne facilitent pas cette reconnaissance. En effet, dans des milieux agro~écologiques difficiles, souvent marqués par la pauvreté et l'insuffisance d'infrastructures, la majorité des filles se trouve très tôt impliquée dans l'accomplissement de nombreuses tâches productives dont certaines sont, non seulement des plus pénibles, mais aussi des plus vitales pour la reproduction du groupe social. Pour de nombreux acteurs sociaux, les conditions de production tout comme. les secteurs d'activité impliquant la femme rurale sont «archaïques» et trop peu rentables pour être visibilisés ou pour figurer dans l'agenda des préoccupations prioritaires. Dans de nombreux pays du Sud, ces réalités peu visibles sont considérées secondaires, puisque peu porteuses pour les besoins du marché et les impératifs de la croissance économique locale et régionale. A cela s'ajoutent aussi d'autres perceptions traditionalistes, encore plus dévalorisantes et n'accordant à la femme et à la fille que peu de crédit et de reconnaissance. Le troisième argument réside dans la volonté de sensibiliser les lecteurs sur les sources de vulnérabilité et le poids des précarités qui continuent, malgré l'importance des efforts publics, à handicaper la promotion sociale de cette population. L'identification de ces sources de précarité serait un préalable à la maîtrise de leurs méfaits. En milieu rural, les filles sont souvent investies de manière précoce d'importantes responsabilités collectives et individuelles. Elles se trouvent très tôt chargées de tâches productives agro-pastorales, impliquées dans l'entretien et l'assistance des autres membres de la famille (frères, sœurs plus jeunes, parents). Certaines sont encore faiblement incitées à continuer l'école et à tirer le meilleur parti des opportunités de scolarisation et de formation professionnelle. Enfin,le quatrième intérêt ayant motivé cette publication a trait aux impacts des mutations institutionnelles et économiques en cours dans les sociétés rurales. Sans doute, les ajustements économiques mis en œuvre ces dernières années ont eu des incidences majeures sur le bien-être des femmes en général et des jeunes filles vivant en milieu rural en particulier. Redéfinissant les rapports d'échange et les critères de performance, ces mêmes ajustements économiques risquent de dévaloriser davantage certaines productions rurales et pénaliser des zones et des communautés rurales déjà fragilisées par l'indigence du climat,l'éloignemeI1t et parfois la pauvreté.
I 15

INTRODUCTION

ET PRÉALABLES

Dans le cadre de ces diverses préoccupations, cette recherche peut éclairer nos connaissances sur la situation des jeunes filles, fournir de nouvelles idées et perspectives d'action collective permettant à la fois de renforcer les acquis et réduire les sources de vulnérabilité. Pour toutes ces raisons, cette publication espère apporter une importante contribution dans le processus de promotion et d'amélioration du bien-être de la population féminine vivant dans les zones rurales de la 1\misie. Cette population reste au cœur des dynamiques sociales actuellement en œuvre. La méthodologie d'analyse et de présentation des résultats a été conçue de manière à tenir compte des besoins d'au moins trois familles d'utilisateurs potentièls. La première famille est constituée des lecteurs et divers concernés par la promotion de la population féminine rurale. Le deuxième public de lecteurs est constitué par des utilisateurs spécialistes du développement humain et rural. La troisième famille d'utilisateurs est constituée des chercheuses et chercheurs opérant l'analyse du statut et des rôles de la femme dans les processus sociaux de production et de reproduction.
LES JEUNES FILLES VIVANT EN MILIEU RURAL

Les jeunes filles vivant en milieu rural sont exposées à de nombreuses sources de vulnérabilité. Les conditions de vie tout comme les possibilités d'action sont fortement marquées par ces vulnérabilités. Plus que celles vivant en ville, les jeunes filles vivant en milieu rural souffrent du cumul de nombreuses contraintes. En plus des contraintes provenant de l'asymétrie des privilèges issus de la différence des genres féminin/ masculin, il y a celles imposées par les disparités en matière de développement régional. A ces contraintes s'ajoutent aussi les fragilités et les tensions vécues par la fille pendant la période de transition entre l'en;. fance et l'âge adulte. ttant données les normes sociales, cette période de la vie est certainement plus cruciale et plus difficile à assumer quand on est femme. n faut rappeler par ailleurs qu'avec les progrès sociaux des cinquante dernières années la longévité des femmes en Thnisie a connu uneaugmentation de presque 2S ans. Lajeunesse est désormais reconnue comme un remarquable.fJ âge de la vie ». Absente des sociétés d'hier, la jeunesse devient une période cruciale du cycle de la vie. C'est un âge doré (ou âge adoré) disent certains qui voient en elle surtout une période de bonne santé, de joie de vivre, de célibat ou encore d'insouciance. La jeunesse,
16

I

FORCES

.nMININES

ET DYNAMIQUES

RURALES

EN TUNISIE

c'est aussi un âge sacrifié, répliquent d'autres qui insistent sur la générosité des jeunes et leur abnégation pour se dépenser et contribuer à l'amé.. lioration du bien-être de leur communauté. Dans ce travail, est considérée comme jeune fille rurale toute jeune fille vivant en milieu rural, non mariée et dont l'âge est compris entre 12 et 22 ans. Nous avons défini cette population en fOnction d'une perspective plutôt sodo-économique. Au-delà du fait qu'il s'agit d'une population appartenant au genre féIninin, notre population d'étude est considérée comme: . vivant la mutation entre l'enfance et l'âge adulte, période communément appelée adolescence, tributaire d'une dépendance affective et matérielle des parents, et enfin, rurale puisque habitant et vivant des relations d'interdépendances directes. avec des activités socio-économiques propres aux communautés rurales. La lecture des écrits portant sur la même population. d'étude permet de constater une confusion consistant à considérer les jeunes filles comme uniquement et seulement une population d'adolescentes. Mais peut~on transposer ici l'acceptation occidentale de l'adolescence donnée

.

.

généralement par les psychologues? Un groupe de chercheurs

te

social

scientists» conçoit l'adolescence comme une classe d'âge comprise entre l'enfance et la maturité et dont les membres sont en période de transition physique, psychologique pour évoluer vers la maturité, le mariage et le travail. La période d'adolescence est ainsi définie comme une période variable dans le début et la durée selon les contextes culturels et le type d'organisation sociale. La scolarité et la prolongation de la durée de la formation professionnelle sont entre autres des facteurs favorisant l'allongement de la période de l'adolescence. Telle que rencontrée dans de nombreux écrits prenant pour modèle les sociétés occidentales, la notion d'adolescence ne couvre pas toujours de manière rigoureuse la diversité des réalités et des vécus de la jeune fille ciblée. par notre étude. En effet, dans les pays du Sud, la jeune fille est souvent impliquée dans la vie productive et reproductive bien avant d'avoir achevé la période de croissance et de maturation. intellectuelle, psychique et physique requises pour atteindre l'âge adulte. Par ailleurs, le statut de jeune fille est socialement défini pour couvrir la période d'âge allant de l'apparition de la puberté jusqu'au premier mariage. Ce statut de transition est étroitement lié à la situation de célibat. En Tunisie, l'âge moyen de la puberté des filles est estimé à 12 ans 6

INTRODUCTION

ET PRfALABLES

I 17

mois. L'âge moyen du premier mariage continue d'augmenter. La moyenne nationale est passée de 18 ans en 1956 à 24 ans en 1994 (INS, 1994). L'accès à l'école, l'amélioration de l'espérance de vie et l'augmentation des coûts du mariage contribuent largement au recul de l'âge du mariage. Étant donné que l'âge moyen du premier mariage en milieu rural reste bien inférieur à celui observé en milieu urbain, de nombreuses estimations situent l'âge moyen du premier mariage de la fille rurale à 22 ans (CREDIF,1994; INS, 1995). Une autre difficulté susceptible de biaiser la définition et l'estimation de la population des jeunes filles rurales est due à l'imprécision de la distinction entre population rurale et population urbaine. Les statistiques officielles distinguent le rural de l'urbain principalement en fonction du fait qu'il s'agit ou pas d'un milieu communal. Le milieu urbain est constitué de périmètres abritant les agglomérations érigées administrativement en communes. La population résidant dans ces périmètres est considérée urbaine. Le taux d'urbanisation avoisine les 62 %. Le milieu rural est constitué de territoires situés à l'extérieur des communes où la densité de la population est relativement faible. Cette délimitation n'a pas cessé d'évoluer d'un recensement à un autre, ce qui ne facilite pas toujours les comparaisons longitudinales. En conséquence, dans de nombreuses régions, les effectifs de jeunes filles considérées comme rurales sont sous-estimés. L'éloignement, la dispersion de l'habitat et le manque d'infrastructure de nombreuses petites communes et de certaines banlieues rendent le mode devie des populations plus proche de celui du monde rural.
LES APPROCHES ET LES PARADIGMES UTILlSfs

Pour mieux situer ce travail dans le contexte de la réflexion et de l'action initiées en faveur de la femme, il n'est pas inutile de faire une rétrospective sommaire des principales approches utilisées durant les dernières décennies pour promouvoir le bien-être des femmes dans les pays du Sud. Rappelons d'abord que la préoccupation visant à mieux s'adresser à la femme en tant que bénéficiaire spécifique des programmes de développement n'a commencé à émerger dans les agendas politiques que depuis seulement une trentaine d'années. C'est à partir de la décennie 1975-1985, déclarée par les Nations Unies comme décennie de la femme, que les choses ont commencé à véritablement bouger. Depuis lors, quatre conférences mondiales de la femme ont été organisées: à Mexico 1975, à Copenhague 1980, à Nairobi 1985 et à Beijing 1995. Les recherches se sont
18

I

FORCES

HMININES

ET DYNAMIQUES

RURALES

EN TUNISIE

multipliées pour approfondir les connaissances et surtout sensibiliser sur l'importance du rôle des femmes dans les fonctions économiques, sociales et culturelles. De nombreux États ont créé des ministères ou des services de la condition féminine et ont promulgué des lois favorables à la protectionde la femme et à l'amélioration de son statut juridique. La lecture de la littérature spéciali~ée permet de distinguer cinq principales approches utilisées par l'action collective dans ses efforts en faveur de la promotion des populations féminines surtout dans les pays du Sud. La mise en perspective des principales préoccupations et spécificités de chacune de ces approches permet d'apporter des éclaircissements sur le paradigme et la méthodologie utilisés dans ce travail. l'APPROCHEASSISTANCE. usqu'au début des années I970, les projets de J développement économique et social consistaient avant tout à assister les femmes démunies dans leur rôle d'épouse et de mère. Cette aide était centrée sur la famille et s'attachait à dispenser les soins médicaux de base, à améliorer la nutrition et à assurer un minimum de protection maternelle et infantile. Des aides aux cantines populaires ont été instaurées par des associations travaillant au profit des couches de population les plus pauvres. Les actions initiées pour améliorer le savoir-faire féminin ont

concerné davantage les activités traditionnellement qualifiées d' ccactivités féminines» (couture, crochet, tricotage, cuisine...). Très souvent, de telles initiatives de formation étaient bénévolement dispensées par des femmes appartenant aux couches sociales moyennes. Les femmes ont été considérées comme des bénéficiaires passives d'aide plutôt que de véritables actrices capables de promouvoir l'action du développement et d'agir ailleurs que dans le c.adre de la maternité et de l'éducation des enfants. Cette approche a véhiculé une division des tâches pas toujours favorable à une réelle implication de la femme dans le processus de création des richesses. De nombreux projets réservaient aux femmes les actions d'assistance relevant de la sphère de reproduction sociale (ménage, alimentation, éducation~..) pour laisser aux hommes tout ce qui a trait à la sphère de production marchande. Cela fait dire à certaines observatrices du développement que, dans son ensemble, l'approche assistance a accentué la dépendance des femmes vis-à-vis de l'homme et a reproduit les normes ayant jusque-là géré le partage des rôles et des fonctions, tant au sein de la cellule familiale qu'au niveau de la société. Malgré ces avatars, l'on peut reconnaître que cette approche a eu le mérite d'introduire quelques améliorations dans les conditions de vie des

INTRODUCTION

ET PRÉALABLES

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femmes, et particulièrement dans le domaine de l'éducation et de la santé (Sen! Grown, 1987). A posteriori, des expertes et des chercheuses en développement avaient constaté que de nombreux programmes n'avaient pas atteint leurs objectifs en raison de l'importance des inégalités et des discriminations pesant sur les femmes. C'est pourquoi, la décennie 1975- 1985, a été consacrée décennie de la femme et a centré l'essentiel de ses efforts sur l'aspiration des femmes pour l'.. égalité des droits, le développement et la paix It. l'APPROCHE«ÉGALITÉ-ÉQUITÉ ».Cette approche revendique une plus importante participation des femmes dans le processus du développement et surtout dans le partage de ses dividendes. De nombreux rapports montraient qu'en dépit de l'importance du travail des femmes, les statistiques officielles l'occultaient. Les productions de subsistance assurées par les femmes, tout comme d'autres activités reproductives et éducatives, ne sont pas en effet "comptabilisées" et valorisées puisqu'elles ne font pas partie des échanges marchands. On avait remarqué que, dans de nombreuses régions, l'oppression des femmes était non seulement déterminée par des relations patriarcales, mais aussi par une mise en tutelle et une subordination institutionnelle rendant discriminatoire l'accès de la femme à la sphère des échanges. C'est pour remédier à ces discriminations que de nombreuses organisations féministes des pays du Nord ont mis en avant la question de l'autonomie économique des femmes et ce, par le biais d'une meilleure équité dans l'accès à la propriété privée età la gestion des ressources. Cette approche a été explicitée dans le ..Plan mondial d'action», issu de la première Conférence mondiale des Nations Unies sur la Femme tenue à Mexico City en 1975. Dans cette évolution, de nombreux pays ont procédé à. de profondes réformes des lois pour supprimer toute trace de discrimination légale entre hommes et femmes. La concrétisation de certaines ambitions et réformes juridiques, et surtout leur transposition dans les sociétés du Sud, n'étaient pas sans soulever de sérieuses controverses et de réelles réticences. Certains experts des pays du Nord affirment que ces réformes ne sont pas toujours conciliables avec les traditions séculaires et les rôles jusque-là confiés aux femmes par les sociétés agraires. De plus, certaines responsables de milieux gouvernementaux et d'associations féminines opérant dans les pays du Sud critiquaientcette forme d'intrusion« des valeurs féministes du Nord». Certaines féministes du Sud n'ont pas hésité à décrier cette ..nouvelle forme d'ingérence» et n'ont pas tardé à la qualifier d' ..impérialiste It.
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L'APPROCHE

«lUTTE CONTRE lA PAUVRETÉIt. Cette

approche

a pris naissance

en 1973, année où a été initiée au niveau mondial-la stratégie des besoins élémentaires ». Dans le cadre de cette approche,les femmes étaient considérées non seulement comme étant les plus démunie.s parmi les plus pauvres mais aussi comme une force de travail encore sous-valorisée par les mécanismes de production et d'échange marchand. À partir de ce

constat, les projets se sont multipliés pour intensifier le te rôle productif de
la femme» et pour réclamer d'elle une. meilleure productivité. En contre partie on estimait que, par le travail rémunéré, les femmes pourraient accéder à plus d'autonomie et à un meilleur partage des richesses. Plusieurs analyses continuaient de soutenir que l'inégalité entre les genres était davantage imputable au faible accès à la propriété foncière, à une carence de capitaux et à une discrimination défavorable à l'accès de la femme au marché du travail qu'aux conditions de vie patriarcale. Des programmes de contrôle de la fécondité féminine, d'éducation, de formation professionnelle et d'emploi rémunéré ont été développés pour faciliter l'insertion des femmes dans le marché du travail. C'est ainsi que l'on a assisté à une prolifération de nombreux petits projets destinés aux femmes, particulièrement dans le secteur informel. La plupart de ces projets assistaient les femmes dans les secteurs considérés comllle typiquement féminins, tels la cuisine, la couture, l'artisanat, la culture maraîchère et le petit élevage domestique. C'est seulement quelques années plus tard que des évaluations ont attiré l'attention sur le peu de viabilité économique de ces petits projets. Ils se sont révélés insuffisamment rentables; particulièrement en raison du manque de prédispositions assurant l'approvisionnement en matières premières et remédiant à l'étroitesse des possibilités d'.écoulement. Les femmes, sur qui pesaient déjà de très fortes charges.de travail, devaient se dépenser encore plus pour réduire les pertes. Ces mêmes évaluations soulignent que dans la conception même de ces projets les décideurs n'ont pas accordé suffisamment d'intérêt aux aspects commerciaux et encore moins à l'analyse de leur impact sur les femmes. C'est ainsi que l'on a fini parreconnaître le peu d'efficience de cette génération de projets.
L'APPROCHE EFfICIENCE te Intégration des femmes dans le développement» « It.

(Women in Development, WID),tel était Ie maître mot des politiques adoptées par les agences de développement des années 1980. Cette nouvelle approche a été accueillie par une importante médiatisation internationale. Son concept met davantage l'accent sur la rationalisation du processus de
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développement et sur l'impératif de réserver à la femme la place qu'elle mérite dans le partage des dividendes de la croissance économique. Cette même approche soutient que le développement d'une économie libérale et efficiente serait le meilleut garant pour faciliter aux femmes, de manière durable et réelle, l'accès au partage des ressources et des richesses. Après quelques années de pratique, cette approche a soulevé des critiques, notamment pour son côté trop centralisé sur des impératifs de rentabilité à tout prix. Pour de nombreuses féministes, le travail «invisible» des femmes (éducation des enfants, travaux ménagers, relations sociales...) n'est pas moins important que le travail accompli par la femme dans le cadre d'activités rémunérées. L'équilibre des familles et des structures socio-économiques communautaires est toujours dépendant de la disponibilité et de la forte contribution de la femme. De plus, pour différentes organisations féministes, cette approche ne peut que servir à accentuer encore l'exploitation de la femme en tant que «ressource humaine productive» et maind'œuvre à bon marché. L'avènement de cette approche a coïncidé dans de nombreux pays du Sud avec une importante détérioration de la situation économique: récession, dévaluation, endettement, chômage. Au début des années 1980, de nombreux ttats se trouvaient contraints d'accepter les rigueurs imposées par les «programmes d'ajustement structurel». Entre autres conditions, ce programme impose aux pays bénéficiaires une ouverture de leur marché sur l'économie mondiale et une réduction drastique des dépenses sociales (éducation, santé...). Dans de nombreux cas, il s'est traduit par de considérables pertes d'emplois etune baisse du pouvoir d'achat des familles. De sévères retombées n'ont pas manqué d'atteindre les couches sociales déjà déshéritées et particulièrement les femmes. Dans ce processus «d'ajustement structurel»,les femmes se sont trouvées, encore une fois, parmi les plus vulnérables aux méfaits de la crise. Dans un récent travail, Afshar et collaborateurs (1992) ont montré comment la philosophie et les mécanismes du programme d'ajustement structurel sont fondamentalement basés sur des référents et des raisonnements d'inspiration masculine. En effet, même les réformes citées comme étant une réussite sur le plan macro-économique sont décriées pour leurs méfaits au niveau microéconomique et individuel. Divers rapports de la Banque Mondiale (1995, 1996) ont souligné l'importance des coûts sociaux de l'ajustement structurel et ont reconnu que cet impact a été, dans les pays du Sud, plus néfaste pour les femmes que pour les hommes. Par la privatisation des services de santé,les femmes se trouvaient obligées de prendre en charge une grande

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partie des frais de soins jusqu'ici assurés par l'Etat. Les traitements et les médicaments devenaient brusquement plus coûteux et parfois inaccessibles. Par exemple, ce qui était considéré comme étant une amélioration de l'efficience d'un hôpital n'était en fait qu'un transfert de coûts de l'hôpital vers la famille. Les coûts de la scolarisation ont aussi augmenté, obligeant les parents à réviser à la baisse les ambitions de scolarisation de leurs enfants et particulièrement de .leurs filles. D'autres conséquences latentes des rigueurs de ce programme se sont manifestées par un accroissement de la viOlence au sein des familles et des communautés, ainsi.que par une multiplication du nombre de chefs de famille féminins. Les hommes sont contraints à émigrer pour rechercher de. nouvelles sources de revenus et les femmes se trouvent obligées de se débrouiller pour répondre aux besoins de la famille. En même temps, beaucoup de femmes vivant en milieu rural espèrent toujours accéder à quelques arpents de terre pour cultiver et améliorer le niveau de subsistance de la famille. Souvent, les terres les plus fertiles sont privatisées au profit des grandes exploitations pratiquant des cultures intensives destinées à l'exportation. Diane Elson (I992) fait remarquer que les organismes financiers internationaux se basent sur une élasticité apparemment illimitée du travail de la femme. C'est dans ce contexte que sont apparues les prémices d'une nouvelle approche cherchant à renforcer le pouvoir des femmes (empowerment) pour surmonter les difficultés. L'APPROCHE «GENREET DÉVELOPPEMENT». Cette approche a été revendiquée et principalement élaborée par des femmes et des organisations de base issues des pays du Sud. Contrairement aux précédentes, cette approche considère les femmes comme de véritables actrices de changements et met l'accent sur l'impératif de les associer, au même titre que les hommes, à la prise de décision et au contrôle des ressources. Plusieurs chercheuses des pays du Sud soutiennent que le «féminisme» n'est pas, comme le prétendent certains,une importation occidentale, mais bien une réalité fortement ancrée dans l'histoire même des pays du Sud (Bhasin/ Said Khan, I986). En effet, dans de nombreux pays, les femmes ont joué un rôle très actif dans les changements politiques intervenus pendant les luttes d'indépendance et les mouvements de résistance contre la violence: lutte de libération en Algérie et au Zimbabwe, et teMères des Disparus» en Amérique latine. Le terme genre (gender) désigne une catégorie sociologique plus multidimensionnelle et plus réaliste que celle basée sur une classification

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biologique limitée à la dimension sexe. A cet effet, plutôt que d'insister sur une vision simplement sexuelle, l'analyse du genre insiste sur les comportements et les compétences des femmes et des hommes tels que définis par le contexte culturel et sociétal. Et puisque socialement construits, ces comportements peuvent changer et s'adapter à de nouvelles orientations et conceptions des rôles de l'homme et de la femme. L'approche part du principe que les femmes sont opprimées parfois à cause de leur ethnie, ou de leur nationalité, d'autres fois à cause de leur appartenance à une couche sociale défavorisée. Les promotrices de cette approche suggèrent que pour éliminer cette oppression les femmes doivent disposer de plus de pouvoir. Le processus d'empowerment des femmes requiert en effet plus de contrôle sur (a) les richesses matérielles (physiques, financières, eau, terre...), (b)les richesses intellectuelles (savoirfaire, informations, technicité, science...) et (c) les. référents culturels et idéologiques (symboliques, valeurs, normes, règles comportementales...). Le renforcement des pouvoirs de la femme est entendu non pas comme une ambition visant la domination des hommes, mais un surplus d'autonomie et de droit à la conception et à l'orientation des changements. Ce nouveau paradigme met moins l'accent sur l'amélioration du statut des femmes par rapport aux hommes que sur la consolidation du rôle des femmes par une redistribution des pouvoirs et des ressources au sein des sociétés et entre elles. Comme le fait remarquer Peggy Antrobus (1989), l'approche tegenre» ne cherche pas à proposer un modèle destiné uniquement aux femmes, mais vise surtout à initier un nouveau modèle de société de femmes et d'hommes. Les revendications de cette approche prennent en considération aussi bien la continuité et la sécurité de la communauté que le bien-être collectif et l'intérêt général. Au point de vue des politiques de développement, cette approche retient un certain nombre d'objectifs globaux dont les principaux sont résumés en ces termes: atteindre une. approche de développement cohérente, intégrant non seulement les impératifs d'une croissance économique soutenue mais aussi ceux propres à une préservation de l'éco-système et des spécificités culturelles, sociales, politiques et religieuses, redéfinir et revaloriser le travail en considérant aussi bien les activités productives que reproductives (reproduction biologique, de la force de travail et socio-culturelle...), assurer aux femmes et aux hommes le contrôle de leur vie et de leur corps et abolir toute violence et forme d'abus contre les femmes et les enfants.
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Pour atteindre ces objectifs,les femmes revendiquent une meilleure capacité d'action. Elles ambitionnent plus de savoir-faire théorique et pratique des processus sociaux etplU:s de synergie entre, d'un côté la recherche et l'action et de l'autre côté le travail intellectuel et le travail manuel. L'empowerment, terme générique utilisé par la littérature anglosaxonne pour se référer à cette approche, signifie là consolidation du pouvoir de la femme parle biais d'un renforcement de sa capacité de contrôle, d'action et de décision. Deux principaux leviers de pouvoir sont soulignés commefacilitàteurs d'empowerment. Il y a d'abord le pouvoir interne qui procure une sorte de« force en nous» (power within).Tout en acceptant les différences, ce pouvoir aide à considérer les autres (hommes et femmes) comme des semblables qui n'ont pas le monopole de l'initiative et de la création. Cette force interne permet à la femme d'avoir une meilleure prise de conscience de ses propres capacités et une amélioration de l'estime de soi qui la sécurise lors de la révélation de ses préférences,la formulation de ses choix, la réalisation de ses propres idéaux et l'affirmation de sa spiritualité 2. A un niveau collectif et en présence d'interactions sociales, il yale pouvoir avec les autres (powerwith). Ce levier de pouvoir permet aux femmes de se sentir plus fortes pour agir et mettre en œuvre des propositions et des stratégies d'actions. Comme l'écrit Noeleen Heyzer (I992),le renforcement du pouvoir de la femme .signifie l'acquisition de plus de capacités de contrôle, plus de confiance en soi et en ses aptitudes pour créer, pour faire valoir ses points de vue, réaliser ses conceptions, et influencer la sphère de décision (decision-making). Ce renforcement du pouvoir concerne la société dans son ensemble et non uniquement les domaines traditionnellement réservés aux femmes. Partant du principe ..l'ensemble fait plus que la somme des

parties », l'empowerment de la femme profite aussi à la société dans spn
ensemble. 3 L'approche utilisée pour ce travail s'inscrit dàns le cadre de cette perspective d'analyse et de manière plus générale dans le càdre du
2 Le terme 'spiritualité' sous-entend les forces et les rapports spirituels partièuliers que possèdent souvent les femmes qui sont très importants pour l'équilibre psychique et le comportement social des personnes et de la communauté et dont la préservation nécessite des prestations féminines. Cela est valable, par exemple, pour les thérapeutiques, les cultes religieux et les rites culturels comme la magie. Citons cômme exemples les sages-femmes et les praticiennes de médecine traditionnelle dans les sociétés africaines ou les cultes 'Candomblé' rencontrés chez les femmes afro-brésiliennes.

Pour la 'IDnisie,

voir aussi

les saintes musulmanes,Emna

Ben Miled 1998.
Center,Association québécoise in

3 VoirCanadian Council for International Cooperation, MATCH International des organismes de coopération internationale: Two Halves Make a Whole Development. Ottawa, août 1991, page 18

- Balancing

Gender Relations

INTRODUCTION ET PRbLABLES

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