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La Bibliothèque Napoléon, Série « ÉTUDES »

Coéditée par la Fondation Napoléon et Nouveau Monde éditions, la « Bibliothèque Napoléon » propose à tous des ouvrages de référence sur les deux Empires, autour de cinq séries :

* « Sources », édition de documents rares ou inédits

* « Témoins », grands mémoires inédits ou devenus introuvables

* « Biographies » des grands personnages

* « Grands Historiens », réédition de textes des meilleurs historiens des deux Napoléon

* « Etudes », ouvrages inédits sur les grands sujets napoléoniens

Consultez notre catalogue sur Internet : www.nouveau-monde.net


NOUVEAU MONDE ÉDITION / FONDATION NAPOLÉON

Fouché, Tome 1

1759-1820

Louis Madelin

© 2002 Nouveau Monde éditions,

9782847360035

6 rue Laplace, 75005 Paris

« Les temps étaient changés, et tout change avec eux. »

(FOUCHÉ à Molé, 1er janvier 1819.)


« Ceux qui s’imaginent que l’on peut gouverner les hommes avec des formules pompeuses et la promulgation de principes abstraits, ne connaissent ni le cœur humain ni la source du pouvoir. »

(FOUCHÉ à Wellington, 1815.)


« Comme si, pour faire quelque chose de vraiment utile à ceux que l’on veut servir, il ne fallait pas, avant tout, avoir la main à la pâte ! »

(FOUCHÉ à Pasquier, 1815.)

PRÉFACE

Fouché. Les deux syllabes claquent et immédiatement retiennent l’attention. Point n’est besoin d’ajouter un prénom – Louis Madelin l’a fort bien compris – encore moins de joindre le titre tardivement conquis de duc d’Otrante. Le ministre de la police de Napoléon sera à jamais Fouché. Alors les images se bousculent. La plus nette à l’esprit est celle laissée par Chateaubriand qui a en quelque sorte statufié Talleyrand et Fouché, en évoquant le « vice appuyé sur le bras du crime », contribuant ainsi à l’essor de la légende noire du ministre de la police. Pourtant aucune figure de l’époque impériale n’a à ce point troublé et fasciné les esprits. De Balzac à Stefan Zweig, de Louis Madelin à Jean Tulard, les grands maîtres de la littérature et de l’histoire ont croisé sa route et entrepris de brosser le portrait de cet homme énigmatique.

Louis Madelin est cependant le premier à avoir abordé, de manière scientifique, la vie et la carrière de Fouché. Sa biographie est d’abord une thèse, soutenue en Sorbonne en 1901. Travail universitaire, composé de façon classique, selon trois parties fort bien balancées, cette thèse cherche à substituer aux jugements rapides énoncés jusque alors les faits authentiques tels qu’ils ressortent de la lecture des archives. En ce sens, la biographie de Fouché par Madelin s’inscrit pleinement dans le courant de l’histoire positiviste qui domine dans l’historiographie universitaire française au début du XXe siècle. Il fallait cependant de l’audace à ce jeune homme de vingt-sept ans, frais émoulu de l’Ecole des chartes et de l’Ecole française de Rome pour s’attaquer à un tel sujet. Certes la France vivait à l’heure du centenaire de la Révolution de 1789, ce qui pouvait justifier de s’intéresser à un des personnages de cette période mouvementée, mais pourquoi Fouché qui, rappelle Madelin dans sa préface, avait si mauvaise presse ?

L’historien a cherché à comprendre la cohérence d’un itinéraire, longtemps caractérisé d’opportuniste. Madelin ne cèle pas les coins d’ombre du personnage, ses manœuvres et ses coups tordus, mais il entend surtout mettre l’accent sur l’unité d’un homme qui, au-delà de ses revirements politiques, a conservé intacte sa volonté de consolider les acquis de la Révolution. À ce titre, il incarne pleinement le programme que s’assigne Bonaparte au lendemain du 18 brumaire et ce n’est pas un hasard s’il est écarté d’abord par Napoléon, à l’heure du mariage autrichien, puis à nouveau, en 1815, mais cette fois-ci par Louis XVIII, lorsque les ultras se sont emparés de la chambre des députés. Mais Madelin montre aussi la part prise par Fouché à la construction du pouvoir personnel de Napoléon et partant sa contribution à l’œuvre impériale. Il assure la sécurité intérieure du pays, grâce à une police efficace, et rend ainsi possible aussi bien la mise en place des réformes dans le pays que la poursuite des guerres extérieures. Napoléon doit en effet s’assurer de ses arrières pour partir à la conquête de l’Europe. Enfin, Fouché est aussi un symbole de la Révolution, à travers le formidable exemple d’ascension sociale qu’il offre. Issu du clergé d’Ancien Régime au sein duquel il occupe une fonction subalterne, sans espoir de promotion, il devient l’un des principaux personnages de la société impériale, et acquiert, outre un titre de noblesse envié, une fortune considérable. Cette ascension ne pouvait que fasciner Balzac et une société bourgeoise dont il devient l’un des modèles. Un siècle après la Révolution, alors que la République mettait l’accent sur l’avènement au pouvoir des « couches nouvelles » pour reprendre le mot de Gambetta, Madelin ne pouvait être indifférent à cette dimension de son personnage.

La découverte ou la relecture du Fouché de Madelin s’impose donc encore aujourd’hui. Certes d’autres études sont venues affiner depuis un siècle notre connaissance du ministre de la police de Napoléon, songeons en particulier au Joseph Fouché de Jean Tulard, mais toutes ont rappelé la dette qu’elles avaient envers l’œuvre de Madelin, n’hésitant pas à y renvoyer explicitement leurs lecteurs. La lecture de cet ouvrage est donc indispensable pour comprendre l’histoire intérieure de la France des années de la Révolution jusqu’au début de la Restauration. Mais la connaissance de cette biographie est tout aussi importante pour cerner la personnalité d’un des grands historiens du Consulat et de l’Empire. Dans une étude savante, Johan Ranger montre en effet en quoi le relatif échec de la soutenance de la thèse présentée par Madelin a conduit ce dernier à être marginalisé de l’université. Celle-ci critique une œuvre dans laquelle elle voit une tentative de réhabilitation de Fouché. C’est donc hors de l’université que Madelin fera carrière, développant une œuvre dont le fleuron reste l’Histoire du Consulat et de l’Empire, qui permit ainsi de faire connaître à un large public l’époque napoléonienne. Mais c’est avec le Fouché que cette œuvre magistrale se prépare.

Jacques-Olivier Boudon
Président de l’Institut Napoléon

PRÉSENTATION

Louis Madelin et sonFouché

Louis Madelin a vingt-sept ans lorsqu’il commence la rédaction de sa thèse de doctorat sur Fouché. Après un parcours universitaire qui le mène de l’agrégation à l’École des Hautes Études, le jeune Lorrain part pour deux ans à l’École française de Rome, alors dirigée par Mgr Duchesne. Au cours de ces deux années d’étude, il rassemble une documentation importante sur la gestion des provinces illyriennes par Fouché mais également la matière d’un ouvrage : La Rome de Napoléon.

D’aucuns rapportent que Louis Madelin décide de travailler sur Fouché lors d’une représentation de Madame sans gêne de Victorien Sardou. Dans cette pièce, la maréchale Lefebvre s’interpose pour empêcher Napoléon de faire exécuter le duc de Neipperg, soupçonné d’entretenir une liaison avec Marie-Louise. À cette occasion, l’empereur se réconcilie avec Fouché. Dans ses mémoires, Louis Madelin parle de cette représentation comme d’une « soirée décisive » pour le choix de Fouché comme sujet de recherche. Robert Kemp, son successeur à l’Académie française, reprendra l’anecdote dans son discours de réception, précisant que Madelin avait vu en Fouché « un diable qui sort de sa boite pour tout arranger d’un coté et déranger de l’autre »1. Henri Bordeaux nous apprendra à son tour que Louis Madelin, qui hésitait, pour son sujet de thèse, entre Fouché et Danton, pencha définitivement vers le premier après la représentation de Madame sans gêne. « Il alla rendre visite à l’auteur, Victorien Sardou, qui reçut le jeune homme intimidé et chargé d’érudition »2.

S’il est vraisemblable que le vaudeville de Sardou a pu influencer Louis Madelin dans son choix, il est en revanche certain que son professeur de géographie à l’Université de Nancy, Antonin Débidour, l’orienta définitivement vers ce choix : « À votre place je choisirais un sujet d’histoire intérieure, qu’il vous fût possible d’élucider entièrement sans sortir de France. Il y en a un qui m’aurait beaucoup séduit et qui ne vous obligerait pas à quitter Paris; je crois vous rendre service en vous l’indiquant. C’est l’histoire de la Police sous le premier Empire (j’entends la police politique naturellement) : soit que vous vous attachiez à l’ensemble de la question, soit que vous vous borniez à certaines affaires ou catégories d’affaires ou que vous vous donniez comme tâche d’étudier seulement un personnage (Fouché par exemple), vous trouverez aux archives nationales, où ont été versées toutes les archives du ministère de la Police (Série AF III, autant qu’il m’en souvient) de quoi vous intéresser et faire un livre intéressant. Les dessous du premier Empire sont encore forts mal connus »3.

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Après six années de recherche et de rédaction, Louis Madelin soutient ses thèses le 30 janvier 1901 pour le Doctorat ès-lettres : De Conventu Bononiensi4 et Fouché. Il reçut la mention honorable5. Croiset, Aulard, Lavisse, Gebhart, Dejob, Denis et Lemonnier furent les membres du jury. Selon le registre des procès verbaux de soutenance de thèses, le Président du jury était A. Croiset. Louis Madelin note dans ses mémoires que Lavisse avait réclamé la présidence du jury de thèse française. Comme de coutume, les prétendants au titre de Docteur devaient visiter les membres du jury avant leur soutenance. Louis Madelin ne rendit visite à aucun de ses correcteurs. Il connaissait Emile Gebhart pour être un vieil ami de la famille. Aulard, considéré comme son directeur de thèse, lui avait dit tout le bien qu’il pensait de son livre avant la soutenance. Dejob, son correcteur de thèse latine, et Denis l’assurèrent de leur soutien. En revanche, il n’avait pas rencontré Lavisse avant la soutenance.

La soutenance de thèse latine eut lieu de 13 h 30 à 15 h. Après un entracte d’un quart d’heure Madelin enchaîna avec la soutenance de thèse française, de 15 h 15 à 18 h 30. Il était vêtu d’une robe noire et d’une cravate blanche en application des usages pour les soutenances de thèses en Sorbonne.

« La soutenance avait été chaude, vibrante, très intéressante, sur la thèse latine »6. La conclusion fut plutôt positive. Dejob, le correcteur, se livra à une véritable apologie de François 1er à travers la thèse de Louis Madelin et combla ce dernier de compliments. La première partie de la soutenance était terminée. Il avait, semble-t-il, gagné cette première manche. La seconde s’avéra plus difficile.

Louis Madelin raconte dans son journal personnel, que Lavisse, entre les deux soutenances, pestait contre lui : « Qu’est-ce que ce Madelin ? S’écriait-il : sa thèse est remarquable mais si dangereuse. Qu’est-ce que c’est – Mais disait Gebhart, Madelin est français, Madelin est chrétien, il n’est pas sorbonnard ni normalien, c’est évidemment là une chose affreuse, mais qu’y faire maintenant, l’anecdote me fut racontée quelques jours après par le susdit Gebhart ».

À 15 h 15 précise, il rejoint l’amphithéâtre où Lavisse, Aulard, Croiset, Gebhart et Denis l’attendent. « Et le jury rentra : La salle était comble, chaude et bruyante. La soutenance s’annonçait intéressante. Fouché ! Aulard ! Lavisse ! Une réhabilitation de Fouché disait-on ! ».

Le premier à prendre la parole est Aulard. Il parle longtemps mais avec bienveillance pour Louis Madelin. Il lui reproche « des idées générales hasardeuses » mais conclut favorablement. Louis Madelin note que « son âme de Dantoniste et Hébertiste se réjouissait d’une nouvelle exécution de Robespierre. Il termina par des louanges et se tut avec douceur ».

« Lavisse soudain éclata : cela ressembla tout d’abord à de lointains roulements de tonnerre : son poing vigoureux et poilu était posé sur le volume, son sourcil olympien se fronçait et se levait et sa bouche, faite à la proclamation des dogmes, s’ouvrait large sous la poussée des indignations ». Lavisse attaque la thèse : il juge la biographie comme une « réhabilitation » de Fouché. « Oubliant mon humble personne, il s’éleva, tonna, fut éloquent et sans souffrir de répliques, se tut dans l’émotion d’un public emballé ».

Denis prend à son tour la parole. Elève de Lavisse, il se dérobe et attaque l’ouvrage : « Il était la veille décidé de ne dire que du bien du livre : Il eut peur, improvisa avec fortes hésitations et restrictions, retours sur le passé et réserves pour l’avenir, une critique forcément flottante, mesquine, tatillonne, répéta moins bien ce qu’avait dit Lavisse et me fournit ainsi l’occasion de répondre à ce dernier par-dessus la tête de Denis ». Lavisse se leva de nouveau, répondit avec véhémence et proclama le débat clos et la soutenance terminée. Gebhart avait « dit simplement que l’œuvre lui avait paru excellente sauf qu’il y manquait un portrait »7.

Les membres du jury se réunirent pour délibérer et déclarèrent enfin Louis Madelin Docteur avec la mention honorable. Emile Gebhart rapporta à Louis Madelin que cinq juges sur six avaient voulu décerner la très honorable. Lavisse ne lui aurait accordé que la mention honorable.

Accusé de réhabilitation par les uns, justifié par les autres, tel fut l’écho de Fouché dans la presse. En dépit de sa décevante mention, le succès de Madelin fut complet. La censure universitaire, l’abondance d’articles avaient fini par « réhabiliter » Fouché aux yeux de l’opinion. La première édition fut épuisée au bout de deux mois8. Une deuxième édition parut quelques mois plus tard avec une nouvelle préface dans laquelle l’auteur se justifiait des attaques portées contre lui.

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Le procès de Fouché devant l’Histoire débute bien avant la soutenance de thèse de Louis Madelin. Rares sont les hommes d’État qui ont été à ce point controversés. En 1816, Antoine Sirieys se donna déjà comme objectif de dévoiler la véritable personnalité du mitrailleur de Lyon : « Nous pensons qu’il est des hommes qu’on ne doit pas démasquer à demi ; ce sont des hydres, dont il faut écraser, s’il est possible, toutes les têtes, en les mettant entièrement à découvert »9. Fouché exilé, les hommes ne cessèrent de condamner son action dans l’Histoire. Trois ans après la mort du Duc d’Otrante, le Mémorial de Sainte-Hélène diffusa, sous la plume de Napoléon et de Las Cases, l’image du traître : « Je n’ai connu qu’un traître véritable, un traître consommé : Fouché »10. Ceux qui n’avaient pu atteindre ce dangereux mystificateur de son vivant n’hésitèrent pas à tenter de le sacrifier devant l’Histoire. Même ses héritiers, qui refusèrent de reconnaître l’authenticité de ses Mémoires en attaquant la librairie Le Rouge11, participèrent à cette exécution.

Un vent nouveau souffla pourtant autour des romantiques, qui derrière Balzac, célèbrèrent le génie politique de l’homme : « Parfait politique et même génie politique, c’est ainsi que les romantiques ont vu Fouché. Sans lui, il n’y aurait eu ni le Contenson de Balzac, ni Javert chez Hugo, ni enfin Jackal, imaginé par Dumas dans les Mohicans de Paris »12.

Fouché fut également utilisé comme arme politique. Ce fut le cas notamment de P.-J Proudhon qui visait Napoléon III à travers son étude sur les Mémoires de Joseph Fouché. Il louait « la qualité de véracité et d’authenticité d’un cynisme absolu » que représentait Fouché. Pour lui, le mérite de l’homme d’État était d’avoir rendu son vrai visage à « Napoléon le petit ». Lorsque l’ouvrage parut, l’analogie avec le second empire était explicite. Le comte de Martel, à son tour, utilisa la figure de l’oratorien comme outil politique. Cet ancien préfet et ancien chef du cabinet du ministre de l’Intérieur dénonça le régicide, cet « être malfaisant » qu’était Fouché mais le vrai dessein de sa biographie était de « prouver ce que sont dans la réalité les trois quarts des révolutionnaires, et de plus, que le communisme, dans la pratique, produit un effet diamétralement opposé au but que se proposent presque tous ses partisans. Au lieu d’améliorer les conditions d’existence des classes ouvrières, il rend leur sort cent fois plus misérable. […] L’étude sur Fouché permettra également de montrer ce que sont les véritables révolutionnaires, ceux qui, dans les tourmentes publiques, ne pensent qu’à satisfaire leur cupidité et leur ambition. Fouché, il faut lui rendre cette justice, est un des types les plus accomplis de ces hommes dont l’existence a été et sera toujours une calamité publique »13.

En 1893, Victorien Sardou ajouta sa pierre à la complexité d’une définition de l’identité de Fouché en le représentant comme un « scapin », un véritable mystificateur.

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Même si Balzac et Proudhon ont diffusé une figure plus positive de Fouché, aucun biographe au XIXe siècle ne s’est attaché à rechercher la véritable figure du duc d’Otrante. Louis Madelin s’y attelle avec toute la minutie que demande la réalisation d’une thèse. Imprégné de l’école positiviste (n’a-t-il pas suivi les cours de Gabriel Monod à l’école des Hautes Études ?) sa biographie de Fouché est une véritable œuvre scientifique tant par les références, par les repères bibliographiques que par le choix exhaustif des citations.

Louis Madelin commence ses recherches à la fin de 1894. « Tous les jours à 9 heures, j’étais à l’ouverture de la Bibliothèque ; j’en sortais à midi ; je déjeunais rapidement ; je gagnais à pied les Archives, dans le vieil Hôtel de Soubise où j’avais connu l’École des Chartes ; j’en sortais toujours l’un des derniers »14. En 1895 il est nommé à l’École française de Rome et poursuit pendant ces deux années son travail sur Fouché. Il fait la connaissance d’Alberto Lumbroso15, fils d’un professeur d’égyptologie à l’Université de Rome. Ce dernier travaille ardemment depuis quelques années sur l’époque napoléonienne. « Ce grand et gros garçon, d’une intelligence très belle, passionné jusqu’à la frénésie de ses travaux, et fort riche, avait en quelques années réuni une masse de livres et de documents napoléoniens, déjà si considérable qu’elle remplissait trois pièces d’un vaste villino qu’il habitait près de la gare de Rome »16. Madelin fait de nombreuses découvertes sur Fouché dans la bibliothèque familiale des Lumbroso. Il profite aussi de son séjour pour visiter les bibliothèques de Milan qui lui permettent d’utiliser de nombreux documents inédits en France sur son personnage.

À son retour, il continue sa recherche aux Archives Nationales. Un de ses camarades à l’Ecole française de Rome, Georges Daumet, y est archiviste. Il aide Madelin à la préparation de sa thèse en lui fournissant de nombreux conseils de recherche. « Durant toute cette année 1897-1898, des milliers de cartons des fonds de l’Empire défilèrent sur ma table, tandis que d’autres séances à la Bibliothèque nationale, où je trouvais également d’anciens romains, complétaient une documentation qui, après cinq ans de travail, devenait considérable »17.

Après avoir amassé cette documentation, il faut passer à la synthèse. Louis Madelin a accumulé des éléments si opposés de la figure de Fouché que l’exercice s’avère plus difficile qu’il ne l’envisageait. Il faut se détacher de la légende qui comprime le personnage. D’aucuns l’avaient prévenu de ne pas se « laisser séduire ni conquérir par ce souple politicien et de ne point devenir ainsi la dernière dupe de ce merveilleux prestidigitateur qui trompa déjà tant de gens au cours de son invraisemblable carrière »18. La mauvaise réputation de Fouché pose à Madelin un problème difficile à surmonter. Pour découvrir la véritable figure du duc d’Otrante, il doit passer outre. Frédéric Masson l’avertit qu’il prend une direction dangereuse : « Sortez-vous de la tête que Fouché ait des principes – il n’a que des intérêts – qu’il ait une politique – il a des adversaires, un certain nombre de complices qui le tiennent par des petits papiers et puisquantité, quantité monstrueuse de gens qui dépendant de lui, le haïssent et le craignent »19.

Dans la préface de la première édition20 de Fouché, Louis Madelin passe en revue toutes les généralités et autres adjectifs dont Fouché fut affublé par les historiens. « Ils [les historiens] ont généralement abordé le personnage avec l’esprit prévenu et comme s’ils avaient tous quelques griefs personnels à venger. […] M. Aulard, qui pense sans doute à la façon dont le ministre de Bonaparte et de Louis XVIII a trahi la République, l’appelle “le vil Fouché” »21. Il continue sa liste en écrivant que M. Wallon, historien catholique, décerne à Fouché la « suprême injure » de « prêtre défroqué, moine apostat ». Henry Houssaye, à son tour, parle de « scapin tragique » en évoquant Fouché. Louis Madelin conclut son paragraphe par ses mots : « ce livre prouvera, j’espère, que le personnage, méprisable par bien des côtés, méritait cependant mieux »22.

Louis Madelin ne réhabilite pas le mitrailleur de Lyon mais ne justifie pas non plus les jugements défavorables portés sur lui. Il démonte le personnage et explique ses façons d’agir. Il fait ressortir combien Fouché, froidement cruel, ne cherchant que son propre intérêt, n’eut pas plus de morale ni de conscience que le caméléon dont il est l’image. Il peint l’intelligence, l’habileté et le génie de la Police, en un mot, l’opportuniste politique par excellence. Louis Madelin dresse également un tableau élogieux de la vie privée de Fouché. Par-là, il définit tous les aspects psychologiques et les sensibilités de l’homme et donne la première véritable définition de l’identité de Joseph Fouché.

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L’œuvre de Louis Madelin se compose de trois parties. La première, sous le titre Fouché de Nantes, regroupe les années de formation de Joseph Fouché à l’Oratoire ainsi que toute sa carrière politique sous la Révolution dans laquelle il entra de plain-pied en votant la mort du roi en janvier 1793. À partir de ce moment, il répandit la Terreur partout où il se rendit. Madelin consacre, dans cette partie, un chapitre complet sur l’activité du révolutionnaire Fouché à Lyon. Les mitraillades et la destruction de la cité sont retranscrits avec effroi. Madelin relate encore le combat de deux grands révolutionnaires d’alors, Robespierre et Fouché. On discerne déjà toute l’ambiguïté et la qualité d’adaptation du second face aux événements. On suit « les évolutions qui l’avaient mené en trois ans de Condorcet à Chaumette, de Chaumette à Danton, de Danton à Barras, de Barras à Babeuf »23. Au lendemain de Thermidor, Fouché, après s’être servi de Babeuf, tombe en disgrâce. Il est rejeté de toutes parts et sombre dans l’oubli. Ce premier exil dure trois années. Madelin a eu quelques difficultés pour retracer le parcours de son personnage pendant cet exil. On ne sait pas exactement de quoi il vécut pendant cette période. L’auteur démontre cependant que Fouché dut son salut à ses relations avec Barras qui l’aida à revenir sur le devant de la scène politique et le porta vers le ministère de la Police générale.

La deuxième partie de l’ouvrage concerne le ministre de la Police sous le Consulat et l’Empire. Louis Madelin rompt, au chapitre XIII, le fil de son récit par un portrait psychologique de Fouché. « C’est un homme souple, double, impénétrable, difficile à déchiffrer. […] Au physique comme au moral, cet homme a deux faces : aux uns, il inspire, par l’effet de sa sinistre personne, de son expression ou froide ou ironique, une terreur qui déconcerte ou fascine ; aux autres, avec une physionomie de pédant séminaire, il semble insignifiant dans une bonhomie sans faste et en apparence sans prétention »24. C’est dans ce chapitre qu’intervient l’éloge du père de famille.

Le ministre25, note Louis Madelin, souhaite conserver dans l’Empire nouvellement établi, « le vieil esprit de la Révolution contre toute restauration monarchique »26. Il fait de son ministère une administration parfaitement huilée et un outil politique faisant « respecter avec sévérité le pouvoir établi »27. Néanmoins, le Policier préfère la dissuasion à la répression et s’attache plus à soumettre qu’à démettre : « Il [paraissait à Napoléon] paraissait que le ministre, satisfait d’avoir étouffé dans l’œuf les conspirations naissantes, semblait plus disposé à ménager le parti [royaliste] comprimé qu’à l’achever »28. Louis Madelin note que « la Police générale n’existait pas avant Fouché, elle ne lui survécut pas. […] Ce ministère de la Police générale resta la chose, l’œuvre, la création de Fouché »29.

Louis Madelin analyse également dans cette seconde partie, les rapports entre l’empereur et Fouché. C’est ici que Madelin démontre à quel point Fouché fut le redoutable adversaire de Napoléon : « pour Fouché, Napoléon est incontestablement un très grand homme, mais il paraît le considérer comme un politique assez médiocre »30. Stefan Zweig, trente ans plus tard, utilisera et développera ce portrait. Napoléon et son ministre s’observent, le second par l’intermédiaire de ses intrigues et complicités31 et le premier par l’intermédiaire du préfet de Police de Paris, Dubois, qui n’est qu’en apparence sous les ordres du ministre. Il ressort de l’ouvrage combien il est difficile à Napoléon de faire confiance à son « commis ministériel » mais également combien il lui est nécessaire de le garder. À titre d’exemple, en 1808, tous pensaient, Savary le premier, que Fouché allait être disgracié à cause de la première affaire Malet et la question du divorce impérial. Napoléon, en tout cas, le laissait croire. « C’était se laisser duper par Napoléon ; le ministre de la Police fut moins surpris qu’aucun autre de ne pas être disgracié en juin 1808. L’empereur résolu au divorce malgré tant de feintes, attendait au contraire beaucoup du ministre pour y préparer l’opinion. Jamais Fouché n’avait été aussi précieux »32.

Au serviteur, Louis Madelin substitue l’image du conspirateur lorsqu’il retrace le rapprochement des deux ennemis, Talleyrand et Fouché, manœuvrant contre Napoléon. La guerre avec l’Autriche se faisant imminente, l’empereur ne peut « désorganiser la police en la privant de son chef. […] Napoléon a assez d’un ennemi mortel dans Talleyrand »33. À part quelques ennemis qui continuent de l’accuser de conspiration, Fouché sort plus puissant que jamais de cette affaire et s’est joué une fois de plus du « diable boiteux ».

Madelin démontre que Fouché, depuis son accession à la Police de l’Empire, a fait évoluer sa politique. Il n’est plus « l’homme d’État qu’on avait vu, de 1804 à 1808, s’appliquer simplement à faire triompher la Révolution dans l’Empire et l’ordre dans le pays. Le ministre de la Police s’est élevé à la situation beaucoup plus haute d’un véritable ministre de l’Intérieur »34.

L’empereur parti en Autriche, les Anglais projettent de s’emparer d’abord de Dunkerque, de conquérir Anvers et de soulever les Belges. Fouché prend les rênes du pouvoir et ordonne de repousser l’ennemi en levant les gardes nationales. Ses détracteurs sont choqués de cette intervention sans l’accord de Napoléon. Au retour de celui-ci, ils s’attendent à ce que Fouché soit congédié. Il n’en est rien. Napoléon reconnaît le bien-fondé de son action et lui accorde les honneurs depuis longtemps refusés. Le 15 août 1809, Joseph Fouché est fait duc d’Otrante. Louis Madelin parle « d’apogée du ministre de la Police ». Le déclin suivra rapidement.

En 1810, Fouché, contre l’avis de Napoléon, use de son réseau de relations pour organiser la paix avec l’Angleterre. Napoléon, touché au cœur de son pouvoir, le prive de son portefeuille. « Fouché, très menacé, se défend avec une aigreur exaspérée ». Louis Madelin démontre que son personnage tient fortement à son ministère de la Police et qu’il n’entend pas donner à son successeur la notice d’utilisation de son arme politique. En représailles, Fouché est disgracié. Il se sauve en Italie, se réfugie à Florence puis à Livourne, essaye de s’embarquer pour l’Amérique mais rentre en France et reçoit l’ordre de se retirer à Aix.

La dernière partie de l’œuvre de Louis Madelin, Le Duc d’Otrante, commence par cet exil. Madelin nous montre comment Fouché réussit petit à petit à revenir sur le devant de la scène politique. Cet homme qui n’a plus rien à perdre (la duchesse d’Otrante est morte), renoue avec Murat et Bernadotte puis avec l’empereur qui le nomme gouverneur général des provinces illyriennes. L’Empire s’effondre une première fois et Fouché rentre rapidement à Paris. Il arrive trop tard, il n’y a plus de place pour lui : « Le 31 mars, Paris avait capitulé ; le 1er avril, le sénat, sous l’influence du prince de Bénévent, avait nommé le gouvernement provisoire, à la tête duquel se trouvait Talleyrand et où on ne voyait pas le duc d’Otrante, les absents ayant tort. […] C’était presque une catastrophe pour Fouché »35. Le duc d’Otrante retrouve son portefeuille de la Police aux Cent-Jours mais il sait inévitable la chute de Napoléon. Il complote avec les royalistes, et, président du gouvernement provisoire après Waterloo, il opère lui-même le second retour de Louis XVIII. Mais la marque indélébile du régicide le plonge de nouveau dans un exil, cette fois-ci, définitif. Louis Madelin fait ressortir dans l’ensemble de cette troisième et dernière partie, le génie politique de Fouché et sa qualité d’opportuniste. Il semble, nous dit-il, que le pouvoir, plus que l’argent, a été le leitmotiv de Fouché. Ici, l’historien ne cache pas une certaine admiration pour cet homme qui a été le témoin et parfois même l’instigateur des plus grands événements de la Révolution, du Consulat et de l’Empire. En cela, il appelle la postérité à le juger moins sévèrement.

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Les historiens et hommes de lettres qui ont travaillé sur Fouché se sont fortement inspirés du travail de Louis Madelin.

Jean de Brébisson, le premier, en tire parti. Il n’a de cesse dans sa biographie de décrire l’opportuniste : « Fouché était l’homme nécessaire, l’homme de tous les partis »36. Il termine son ouvrage par ses mots : « En résumé, que fut donc Fouché ? Un grand politique certainement, mais un scélérat en politique. Depuis son entrée aux affaires jusqu’à la fin de sa carrière, il a tour à tour trahi tous les partis, les révolutionnaires, les bonapartistes et les royalistes. Après avoir trahi son Dieu, il devait trahir les hommes ; et, en lui, il n’est pas seulement un être double, mais un être multiple, tournant aux vents de toutes les factions et, toujours, du côté le plus favorable »37.

Les traits psychologiques esquissés par Madelin ont également fait l’objet de plusieurs travaux avec notamment, en 1933, un Essai psycho-pathologique sur Joseph Fouché38. Stefan Zweig, quelques années plus tôt avait dressé un saisissant portrait psychologique de Fouché. Il rappelle dans la préface de sa biographie qu’aucun auteur au XIXe siècle n’a essayé sérieusement d’étudier son caractère mais que « pour la première fois ses traits nous sont présentés sous leur véritable aspect dans la monumentale biographie de Louis Madelin (à laquelle la présente étude psychologique, comme toute autre, doit la plus grande partie de ses matériaux) »39. Petit volume, le Fouché de Stefan Zweig n’en est pas moins un grand livre. Cependant, son portrait l’oblige à « restreindre les détails pour faire ressortir les lignes décisives d’une personnalité ». Il conseille donc aux lecteurs français qui souhaitent « se renseigner plus largement sur une figure aussi fascinante que celle de Joseph Fouché, [de s’engager] à prendre connaissance de l’important ouvrage en deux volumes de M. Madelin, où ils trouveront beaucoup d’autres détails et de documents pleins d’intérêt »40.

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