Fournier l'Américain

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Voici les mémoires de celui qui fut surnommé "le condottiere de la révolution". Technicien autant qu'observateur des grandes journées de la révolution française, Fournier l'Américain nous a laissé un témoignage très vivant. Jamais réédité depuis sa première édition en 1890, ce texte est complété par des documents inédits, notamment deux brochures écrites avec Babeuf et un projet concernant Saint-Domingue.
Publié le : mardi 1 juin 2010
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EAN13 : 9782296258211
Nombre de pages : 159
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Fournier l’Américain
Yves BLAVIER Fournier l’Américain Mémoires secrets et autres textes L’Harmattan
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 INTRODUCTION  Etrange destin que celui de Claude Fournier. Surnommé « Fournier l’Américain » en raison d’un séjour aux Antilles, cet Auvergnat d’origine nous a laissé des mémoires passionnants sur les journées révolutionnaires de 17891792. Restés à l’état de brouillon, ils ont été retranscrits et publiés par l’historien A. Aulard au XIXe siècle. Bien qu’inachevé, son texte possède la saveur d’un reportage. Un exemple : voici un extrait de son récit du 10 août 1792 : « Nous montons de nouveau l’escalier, Lazowski et moi. C’est à ce moment que le signal part et qu’on nous fusille. Je suis jeté dans le fond de l’escalier par l’explosion d’un grand feu général dirigé de toutes parts sur nos bataillons ; je reçois dans le même moment un coup au bras gauche dont je suis et resterai probablement estropié. » On a reproché à ce texte des défauts liés à la personnalité de l’auteur : de l’exagération, des règlements de compte contre d’autres agitateurs comme le célèbre Santerre, des vantardises de l’auteur... C’est exact mais ils ne gênent en rien la lecture dès lors qu’on est prévenu sur les limites du témoignage. L’historien Albert Mathiez a reconnu la valeur de ce document malgré ses imperfections : « …Fournier l’Héritier dit l’Américain qui a laissé sur les premiers temps de la Révolution des mémoires secrets, très vivants et très 1 véridiques, encore qu'écrits en style de soudard. » ( ) Rares sont les acteurs de la Révolution qui ont été ainsi jeté dans la mêlée. La plupart sont issus d’un milieu aisé et ont écrit l’Histoire à l’intention d’un public cultivé, hostile à ces sans culottes que côtoyait Fournier l’Américain.  Si cesMémoires secretssont considérés aujourd’hui comme un témoignage de premier ordre par les historiens, 1  A. Mathiez :Le club des Cordeliers pendant la crise de Varennes…, 3. Paris, 1910, p.63, n
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leur auteur ne bénéficie pas de la même considération. Il est tantôt considéré comme un « condottiere de la Révolution » ou un « aventurier ». Pire, cet agitateur, proche des Enragés de 1793 passe tout au plus pour un homme de main au service des Girondins, voire pour un agent provocateur selon une légende noire inaugurée par Michelet. Ceci justifie que nous n’ayons pas conservé la présentation d’Aulard, lacunaire et souvent partiale, écrite pour la première édition 1 e ( ). En effet, l’historien officiel de la III République n’a pas toujours respecté ses propres préceptes scientifiques. Lors de la séance inaugurale de son cours d’Histoire de la Révolution en 1886, il avait pourtant distribué dix commandements de la méthode historique, en proclamant à l’article 8 : « Présenter les faits d’une manière impartiale et tout objective ». Rien de tout cela dans la préface d’origine des Mémoires secretscertains faits sont déformés, des : documents semblant accuser Fournier sont cités longuement et sans explication alors que ceux plus favorables sont omis, la période de 1793 est écartée tout comme les relations avec Babeuf, etc. Tout cela dans le but évident de présenter Fournier comme un personnage incohérent, ignorant tout des idées de la Révolution.  Par la suite, d’autres historiens auront encore moins de scrupules. Ainsi, Madeleine Marsat, dans un ouvrage pourtant plus nuancé, s’inspire d’un portrait conservé par le Musée Lambinet de Versailles pour faire cette description physique : « Son aspect n’a rien de bien engageant et est bien 2 plus propre à inspirer la terreur que la confiance » ( ). Or, un examen de cette peinture montre qu’il s’agit en fait d’un geôlier de l’époque auquel le peintre attribue d’ailleurs un visage poupin et juvénile, qui aurait été flatteur pour Fournier ! On pourrait multiplier ainsi les remarques sur ces jugements expéditifs. Des personnages comme Fouché ou
1 Préface, in Claude Fournier :Mémoires secrets, Paris, 1890. 2 M. Marsat :Fournier l’Américain et les massacres de septembre, Paris, 1926, p. 5.
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Carrier n’ont pas suscité autant de sévérité ! On en retrouve même des traces dans la littérature. Alexandre Dumas (mais lui au moins ne prétendait pas fait œuvre d’historien), l’évoque dans son romanIngénue« une espèce de comme 1 bouledogue » . Cette nouvelle préface n’est pas pour autant une hagiographie. Cet homme garde sa part d’ombre et apparaît souvent peu sympathique mais on doit à la vérité historique de rectifier certaines légendes et son témoignage, dont nul ne conteste au moins la véracité, mérite certainement la lecture. Claude Fournier L’Héritier est né à Auzon en HauteLoire 2 le 21 décembre 1745 dans la famille d’un tisserand ( ). Son père s'efforcera de lui donner des rudiments d’instruction même si celleci s’avérera insuffisante ; ses difficultés pour écrire en témoignent. Adolescent, il travaille d’abord comme domestique avant de s’embarquer pour SaintDomingue à l’âge de dixsept ans (et non à quinze ans comme l’écrit Aulard) dans le but de faire fortune. Un rapport de police tardif nous le décrit comme un homme de petite taille (1m 65), les cheveux noirs, les yeux « roux », un nez « moyen » les narines ouvertes, le menton rond dans un « visage rond et 3 plein » ( ). Il convient sans doute d’ajouter à ce portrait de longues moustaches comme en portaient les soldats de métier et dont il parle luimême avec orgueil… e  Au 18 siècle, les Français occupent la partie occidentale de SaintDomingue (aujourd’hui Haïti), soit le tiers de l’île, où s’est développée une économie de plantation basée sur l’esclavage. Pour un jeune français dépourvu de fonds, donc trop pauvre pour acheter des terres, il existe néanmoins des possibilités d’emploi. Les Blancs sont minoritaires dans cette colonie esclavagiste (peutêtre 30 à 40 000 Blancs contre 452 000 esclaves) et les volontaires manquent dans les forces de 1  A. Dumas et Paul Lacroix :Ingénue, Paris, 1854, chapitre VII. 2 On trouvera nombre de détails généalogiques dans : A. Bonnefoi : « La vie aventureuse d’un enfant d’Auzon… »,Almanach de Brioude, 1977. 3 7  Archives nationales : F 6271 (Affaire de la machine infernale).
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l’ordre. Aussi, Fournier peut s’engager sans difficulté dans les Dragons des milices bourgeoises, une troupe composée de détachements non mixtes de Blancs et de Noirs libres, où il sert pendant seize années. Par la suite, tout en exerçant ce service jusqu’en 1783, Fournier devient intendant ou contremaître de plusieurshabitations, le nom que l’on donnait aux domaines, les Anglais disant plutôtplantations. Dès 1782 il devient luimême propriétaire à la Petite Rivière d’une guildiverie ou fabrique de tafia, une eaudevie tirée des cannes à sucre rendue célèbre par les récits de pirates. Pour son fonctionnement, Fournier utilise une douzaine d’esclaves. Tous les petits exploitants en possédaient, y compris les Noirs libres comme Toussaint Louverture, le futur héros révolutionnaire. Cette pratique était même encouragée : le nouveau colon qui s’établissait à St Domingue recevait parfois une « avance » de deux à douze esclaves.  Après un déménagement, Fournier s’installe sur un terrain du quartier de l’Antibonite, dans la juridiction de SaintMarc où il est victime d’une cabale montée par des propriétaires de fabriques, les frères Guibert, et leurs gérants. Aulard et d’autres historiens laissent planer le doute sur l’innocence de Fournier mais le jugement du Tribunal de Cassation de Paris du 22 septembre 1792 a constaté les torts de ses ennemis. L’établissement de Fournier était entouré de fabriques concurrentes près d’un cours d’eau déjà insuffisant pour leurs propres besoins. De plus, Fournier écoulait ses vidanges dans un canal utilisé par les hommes et les animaux. Mais au lieu de porter l’affaire en justice, les Guibert décident de l’expulser et de le ruiner. Après diverses pressions, ils font intervenir le lieutenant du roi qui l’emprisonne sans motif officiel le 26 septembre 1783. Fournier réussit à sortir de prison en payant une amende pour « frais de capture et de conduite » ! Dans ce climat d’arbitraire, un homme de condition modeste n’a aucune chance. Complice de ses ennemis, le lieutenant la menace de poursuites, puis fait expulser son
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