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Publié le : mardi 1 janvier 2002
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EAN13 : 9782296300170
Nombre de pages : 510
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FRAGMENTS

Illustrations créées par Gaëtan Le Mignant

@ L'Harmattan, 2002 ISBN: 2-7475-3106-6

JEAN BRUYAS Professeur honoraire à l'Université de Paris I - Panthéon-Sorbonne

FRAGMENTS

" Lumières d'Eternité Trente années de pensées recueillies et rassemblées par sa collaboratrice Claudia Gutsche

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Du même auteur:

- L'Éphémère et l'Éternel. La souveraine régularité des rythmes dans l'Histoire universelle, Éditions Fac 2000,2001
Les sociétés 2001 traditionnelles de l'Afrique noire, L'Harmattan,

Nos cathédrales de pierre sont encore debout... bien mieux, sont assez scrupuleusement entretenues, admirées, vénérées par d'immensesfoules d'admirateurs comme aussi de pèlerins. Mais la cathédrale de pensée, de doctrine, de conception universelle qui les a construites est quasi tombée en poussière. Qui l'a ruinée? Le primarisme du raisonnement développé sans cesse par le primarisme d'une doctrine officielle prétendue « rationnelle» et qui est précisément à l'antipode de la rationalité puisqu'elle ignore ce que Kant a nommé les données a priori de l'entendement et Bergson les données immédiates de la conscience. Ce peuple franco-normand qui les a rêvées, conçues, fondées, édifiées, ornées, il lui faut aujourd'hui reprendre son grand labeur et construire, à l'attention de tous les peuples de la terre, la cathédrale de pensée et d'amour où ils pourront sans cesse s'abriter contre les bourrasques de l'orgueil et de l'erreur.

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LUMIÈRES D'ÉTERNITÉ

La nécessité d'instaurer un calendrier scientifique se fait de plus en plus sentir. Une recherche concernant une éventuelle périodicité des événements soulève un problème préalable: celui de la manière de décompter les années, c'est-à-dire de dater chacune d'elles. La façon actuelle de s'y prendre - en fixant le point de départ des dates à la naissance du Christ et en comptant à l'envers les années antérieures à cette naissance - n'est pas seulement étrangère à toute rationalité; elle a contribué de manière décisive à nous masquer jusqu'à aujourd'hui la structure circulaire du temps en matière historique, c'est-à-dire appliquée à 5000 années. Si l'on veut y réfléchir un peu, il s'agit d'une exception bien étrange: nous décomptons en effet circulairement tout ce qui se passe chaque jour (cadran de douze heures de nos montres) ou à l'intérieur de l'année (succession de douze mois que peuvent aussi indiquer les cadrans circulaires de nos montres). Et pour les durées de dimensions astronomiques, les savants ont détecté également des rythmes de récurrence. La manière linéaire de mesurer l'histoire étant donc une unique exception ne pourrait être acceptée que pour des motifs tout à fait spécifiques et dûment exposés à la discussion. Or il est bien évident que cette habitude s'est établie dans la première moitié du XIXe siècle de façon toute empirique et sans aucune référence à un raisonnement scientifique... Il s'agit désormais de trouver une autre démarche satisfaisante pour l'esprit qui permettrait d'écarter la précédente. Ceci soulève tout le problème de la manière dont on doit décomposer le temps. Nous suivons des règles très précises et très bien adaptées à nos besoins pratiques pour compter les heures et les jours de l'année.
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a) Les moments du temps sont groupés en cycles indéfiniment enchaînés, quand l'un s'achève l'autre commence: 12 heures est en même temps zéro heure par rapport au cycle suivant. b) Le cycle est divisé par douze (système duodécimal) : le cadran de montre en douze heures, le cadran correspondant à l'année, en douze mois. c) Chaque fois qu'un «douzième» de cadran est franchi (marqué sur la montre par la petite aiguille), le décompte recommence à zéro. Ainsi pour les heures: on ne dit pas 8h58, 8h59, 8h60, 8h61... mais bien 8h59, 9h. De même pour les mois: on ne dit pas 30 avril, 31 avril, mais 30 avril, 1er mai ou 31 janvier, 1erfévrier. d) Le calcul se fait toujours dans le même sens et indéfiniment: quand l'année s'achève, 12 heures du 31 décembre sont en même temps 0 heure du 1er janvier suivant. Si maintenant nous examinons comment se décomptent les périodes beaucoup plus longues que l'année, nous nous apercevons aussitôt que toutes ces règles sont méconnues. a) Le décompte ne se fait plus en cycles, mais linéairement à partir d'un point zéro - que celui-ci corresponde d'ailleurs à la naissance du Christ, à l'hégire (calendrier musulman) ou au 22 septembre 1792 pour le calendrier révolutionnaire (ou à octobre 1917 pour la révolution soviétique). b) Le temps n'est pas divisé en douzièmes mais en dixièmes (système décimal): en décennies (10 ans), siècles (100 ans), millénaires (1000 ans). c) Le décompte se poursuit sans recommencer jamais, puisqu'il n'y a dans le calendrier qu'un seul point zéro, choisi une fois pour toutes. d) Le calcul se fait, soit depuis le zéro du calendrier, dans le sens du déroulement du temps, soit pour les événements antérieurs au zéro, en sens inverse. Les événements antérieurs au point zéro seront donc comptés à l'envers: notamment pour le calendrier chrétien, les événements anciens, tels ceux de l'Histoire grecque ou romaine seront comptés en années avant Jésus-Christ. Il est, de ce seul fait, extrêmement difficile aux non-spécialistes de retenir les dates de l' Histoire
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LUMIÈRES D'ÉTERNITÉ ancienne pour la raison, psychologique, que précisément notre durée vécue ne se déroule jamais que dans un seul sens, allant du passé vers l'avenir. Cette mauvaise habitude ne date d'ailleurs que de la première moitié du XIXe siècle. Auparavant on décomptait encore les événements anciens selon les modes anciens, notamment par les noms des magistrats ou en années depuis la fondation de Rome. On n'avait jamais jusqu'alors compté à l'envers. Ainsi, pour le calcul des longues périodes historiques, nous renions directement les quatre règles fondamentales que nous respectons pour l'heure et la journée. Si nous appliquions au contraire ces règles que ferions-nous? a) Nous adopterions un cadran dont la longueur serait identifiée à un cycle astronomique précis. Pour le calcul des heures, ce cadran correspond à 12 heures, (c'est -à-dire que nous l'utilisons deux fois chaque jour, ayant conservé l'habitude romaine de compter distinctement les heures du jour et celles de la nuit). Pour le calcul des mois, ce cadran correspond à 365 jours 1/4. Pour le calcul des millénaires historiques, ce cadran devra correspondre au cycle astronomique immédiatement supérieur au cycle annuel: c'est le cycle de précession des équinoxes correspondant à 25920 ans. b) Ce cycle étant divisé par douze, selon la deuxième règle, chacun des douze secteurs sera d'une durée de 25920/12 = 2160 ans. C'est le cycle hindou dit de Rama. c) Les événements postérieurs à Jésus-Christ continueront à être décomptés comme actuellement; tout zéro est une convention et il n'y aurait aucun avantage à abandonner la convention actuelle pour en adopter une autre... Ce qui bouleverserait arbitrairement toutes les dates les plus connues. Par contre, les événements antérieurs à Jésus-Christ ne seront plus décomptés de la même façon. Nous appliquerons ici la troisième règle selon laquelle lorsqu'un douzième de cadran est franchi - ici donc une durée de 2160 ans - le décompte recommence à zéro. Dès lors 2160 avant J.-C. devient le zéro d'une période, à laquelle seront rapportés les événements internes à cette période.
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Il suffira d'une soustraction. Ainsi 241 avant J.-C. deviendra 2160-241 et se lira: 1919 du cycle précédent. d) La quatrième règle ne fait pas difficulté: notre cycle actuel s'achèvera en 2160 après Jésus-Christ. L' année suivante ne devra pas être dénommée 2161 mais l'an 1 du cycle qui suivra le nôtre. Pour la commodité, il conviendra que chacun de ces cycles reçoive un nom. Comment les désigner? Les noms donnés traditionnellement aux douze secteurs du ciel à travers lesquels se déplace successivement le soleil vu de la terre sont ceux de la constellation dominante dans chacun d'eux, c'est-à-dire celle qu'on voit en son centre durant la nuit: il s'agit donc des douze constellations, dites «du zodiaque». Mais, en raison du phénomène de précession des équinoxes, le soleil les franchit (tous les 2160 ans) dans l'ordre inverse de celui qu'il suit durant une année. Cet ordre est dès lors le suivant: Vierge, Lion, Cancer, Gémeaux, Taureau, Bélier, Poissons, Verseau, Capricorne, Sagittaire, Scorpion, Balance. À quelle époque historique attribuer chacun des secteurs? On considère traditionnellement comme point de repère la position du soleil à son lever le 21 mars, date du début du printemps dans la zone tempérée (c'est ce qu'on nomme le point vernal). Il se trouve que le soleil aux environs du début de l'ère chrétienne s'est levé le 21 mars dans les Poissons, secteur dans lequel il continuera donc de se lever durant les 2160 premières années de l'ère chrétienne. Il en résulte que la période qui s'est écoulée de 2160 avant Jésus-Christ à l'ère chrétienne a correspondu à la Constellation du Bélier, et celle qui l'a précédé - soit de 4320 à 2160 avant Jésus-Christ - à la Constellation du Taureau... Il y aura lieu d'examiner plus loin la valeur de ce symbolisme. Après ces nécessaires notations, il est enfin possible de revenir utilement à la question déjà posée. Faut-il penser que des cycles plus longs que les 24 heures et les 365 jours un quart correspondent au retour de phénomènes comparables et donc à une manifestation vérifiable de périodicité régulière? 12

LUMIÈRES D'ÉTERNITÉ Construisons un schéma en tous points identique à celui de nos montres mais dans lequel le cadran, au lieu de correspondre à 12 heures (comme quand nous comptons les heures) ou à 365 jours lA (comme lorsque nos montres comptent les mois) correspondrait au troisième cycle astronomique avéré: 25920 ans. La division par 12 effectuée selon la règle générale nous donnera 12 secteurs de 2160 ans. Cette durée, qui correspond à 360x6 est le «cycle de Rama» des Hindous, à l'intérieur du plus grand cycle (de précession) de 25920 ans (tout comme chaque heure est un cycle à l'intérieur du cycle global de douze heures). Mais à la différence du cycle plus large, la durée de 2160 ans englobe des événements qui nous sont relativement bien connus et dont la succession est donc beaucoup moins difficilement vérifiable. Pour examiner si elle correspond à une périodicité, il conviendra de dresser un cadran circulaire et de situer le déroulement des faits à l'intérieur de celui-ci. Pour aller au plus court, recourons à une division simple, la division par 4 (qui donnera des secteurs de 540 ans), selon le schéma:
1440 (-720)

360

(-1800)

1980

(-180)

'==

0 (-2160)

14 juin 1994

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1980
Parmi toutes les époques de l'Histoire, celle qui prend son départ en 1980 et qui ouvre 540 années d'époque cosmopolite apparaît à plusieurs points de vue très exceptionnelle. La période de vitalité urbaine se situe entre 1440 et 2520 (car 2520 sera l'équivalent de 2160 et de 360 de l'ère suivante, époque de la grande dénaturation par les populations illettrées dites traditionnellement « barbares»). La date de 1980 correspond donc à l'exacte moitié de cette période: à mi-chemin de l'éclosion et de la dissociation, elle correspond au sommet de la courbe. Cette date ouvre la période qui commence avec la nouvelle génération: c'est donc la seule des quatre saisons que la culture occidentale n'a pas encore traversée. Jusqu'alors il était possible de vérifier, étape par étape, l'identité des «âges de la vie» traversés par le déroulement de notre passé, comme ils l'avaient été par des hautes cultures précédentes à 2160 ans d'intervalle. Pour la période 180 avant Jésus-Christ à 360 après, nous pouvons seulement en décrire le déroulement ancien. Il ne s'agit plus alors de comparaison mais de préfiguration. Pour quiconque se soucie sérieusement de notre avenir, le déroulement des sociétés antiques éveillera de particulières résonances. La décennie de 1980 va tenir, dans l'Histoire du monde occidental, et donc dans l'Histoire même de l'espèce humaine en voie de globalisation rapide, une place hautement significative par les très grands changements qui l'ont marquée. Le monde politique avait été depuis des siècles fondamentalement multipolaire... Des conflits militaires entre des États et des coalitions de force a priori comparables menaçaient sans cesse, éclataient parfois. Les progrès techniques n'avaient pas
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manqué de les rendre toujours plus redoutables dans leur puissance destructrice. Du point de vue culturel, la génération qui dans les pays développés est parvenue à l'âge adulte en ces années peut être qualifiée raisonnablement de «génération du zénith ». Elle bénéficie très aisément de tous les immenses progrès matériels qu'ont enfantés les sciences et les techniques du siècle écoulé sans avoir encore massivement souffert des très lourdes servitudes de la fourmilière qui commence à se constituer et dont les banlieues à problèmes des plus grandes villes sont déjà l'éloquent symbole. Les langues de culture se sont considérablement enrichies et se grossissent encore chaque jour d'innombrables termes notamment techniques et scientifiques et particulièrement aujourd'hui mécaniques, biologiques, chimiques, pharmaceutiques ou plus généralement empruntés aux sciences physiques et naturelles. Les Romains, lorsque leurs responsabilités et leur savoir s'étaient agrandis, avaient éprouvé ce même besoin d'enrichir leur langue. Celle-ci était dépourvue des mots abstraits, nécessaires en particulier au discours philosophique. Ils les empruntèrent pour tout l'essentiel à la langue grecque et nous en avons nous-mêmes hérité. Quant à la syntaxe des langues de cultures européennes, elle demeure aujourd'hui pour l'essentiel dans la langue écrite celle des siècles précédents, élaborée par les clercs (selon le modèle latin) puis dans les cours royales et à la ville, instrument d'une culture raffinée et riche en termes abstraits... Mais elle n'a déjà plus l'immense prestige qui la gardait de se dégrader. Les instruments majeurs de communication et d'influence ont changé: autrefois écrits et discours, désormais presse, émissions de radio et de télévision, placards publicitaires. Conçus comme des moyens d'action sur la masse, ils se soucient médiocrement de la correction du langage: ils en ignorent bien souvent les mécanismes délicats. De hautes institutions culturelles donnent l'exemple d'expressions vicieuses. L'Université se relâche: telle circulaire d'un recteur commence par l'expression « suite à notre réunion », mêlant ainsi «comme suite à» et «à la suite de ». On parle de
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LUMIÈRES D'ÉTERNITÉ «débuter des enseignements» ou de «démarrer» un véhicule alors que ce sont ces enseignements qui débutent ou cette voiture qui démarre. Le terme « assassinat» disparaît, sans doute parce qu'il évoque l'idée d'un crime condamnable. Si le meurtre ne concerne qu'une personne qui ne partage pas les vues personnelles du narrateur, il sera qualifié «d'exécution» (terme qui signifie que cette mort a été prononcée à la suite d'une procédure judiciaire légale). S'il s'agit d'une personne antipathique pour le narrateur - comme malfrat ou policier! - on dira à l'occasion qu'elle a été «abattue », terme qui ne s'emploie en bonne langue que pour le gibier. L'Église catholique admet des traductions du latin gravement erronées de termes qu'avaient affinés tant de générations et qui parfois appartiennent aux données les plus fondamentales de sa dogmatique deux fois millénaire. Sous un certain angle, notre époque aime se prévaloir de puissants progrès dans le domaine culturel. Le nombre des personnes apprenant à lire et à écrire dans les pays les plus riches s'élève chaque année grandement du fait de la multiplication du nombre des écoles; la vulgarisation scientifique - et notamment médicale - progresse considérablement (radio, télévision, images électroniques...) . Et pourtant, s'amorce déjà, encore très peu sensible aux yeux du grand nombre, un profond renversement de tendance. La vie se mondialise ; aucun pays ne peut plus se concevoir isolément; les idiomes des pays ou des travaux les plus divers s'entrecroisent et, compte tenu de leurs génies trop différents, se polluent l'un l'autre. Globalement, quel que puisse être l'effort de scolarisation, la proportion de ceux qu'elle ne peut atteindre commence à augmenter puissamment, du fait de la croissance de la natalité. Il s'agit de savoir si l'action des hommes, pourra contrebuter cette évolution. Rien ne permet actuellement de l'augurer, malgré certains efforts bien intentionnés des États et des organismes internationaux. Au lendemain de la deuxième guerre mondiale, il restait encore deux grands compétiteurs: les États-Unis et l'URSS, tous deux
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capables par les progrès de leurs armements nucléaires d'anéantir des nations entières. Voici que l'un des rivaux, l'Union soviétique, s'est en quelques années dissocié, l'autre, les États-Unis, se trouve soudain seul, au niveau le plus élevé de l'influence politique. Ainsi en avait-il été dans le monde antique après 1958 B. Cette année-là, Hannibal était définitivement vaincu par Scipion l'Africain et la deuxième grande guerre chinoise (1950-1958 B) s'achevait, cette même année, par la victoire de Lieu Pang sur tous ses adversaires. Ainsi se trouvait fondée pour des siècles cette hégémonie à laquelle est demeuré le nom de «Pax romana» à l'Occident et de «Pax sinica» à l'Orient. D'année en année Rome va se détacher désormais du peloton des puissances moyennes. Sa suprématie militaire et politique l'érige en une sorte de gendarme supérieur susceptible d'assurer, chaque fois qu'il le juge utile, des opérations de police sur ses marges: pour Rome hier le « limes» - en Europe, en Proche-Orient ou en Afrique -, pour les ÉtatsUnis aujourd'hui dans presque toutes les régions du monde. Les mutations fondamentales dans les relations internationales, politiques et économiques accompagnent de très grands changements dans la structure même des sociétés. Le grand nombre d'habitants - que les marxistes appelaient volontiers « les masses» - se consacrait jusqu'alors aux travaux manuels quotidiens: agriculteurs, personnels de service, ouvriers, artisans et gestionnaires privés et publics. Désormais leurs descendants auront de moins en moins à s'acquitter de ces tâches: aujourd'hui par le jeu des progrès techniques, autrefois par la présence des esclaves prélevés sur les peuples conquis. La «classe moyenne », qui assurait depuis plusieurs générations les tâches intellectuelles ou professionnelles d' encadrement, avait représenté précédemment un foyer de conscience et de fierté nationale. Elle tend à la fin du XXe siècle à perdre de son importance sociale. Ce n'est qu'une faible proportion de ses fils qui accède à la grande fortune: le plus souvent à l'origine par le commerce, puis aussi par les activités de travaux publics et l'industrie, comme encore par les carrières du «spectacle », en incluant dans cette acti vité les champions des « sports» de masse: tels gladiateurs et
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auriges à Rome, rapeurs et joueurs de football dans le monde moderne. Les petites entreprises privées - courtiers, commerces alimentaires et vestimentaires, artisans divers, services d'entretien - luttent souvent avec peine pour maintenir un décent niveau de vie. Il existe encore des professions dites « libérales» - avocats, médecins, écrivains, artistes. À Rome, beaucoup d'entre eux sont grecs et leur origine sociale ne leur assure pas un prestige particulier. Nombreux et originaires de nations vaincues, ils recherchent volontiers des tâches de conseil et de secrétariat domestique comme esclaves ou affranchis auprès de personnages importants. Dans la société moderne, les anciennes professions « libérales », autrefois fières de leur influence et de leur indépendance voient bien souvent leur situation se dégrader, au sein d'un monde de villes, du fait de la multiplication des diplômés et des servitudes bureaucratiques, comptables et fiscales, qui encadrent toujours plus leurs activités. Beaucoup en viennent à rechercher soit le service de très grands groupes financiers soit un travail avec rémunération fixe assurée, notamment dans la fonction publique internationale. Ceci rend compte du faible nombre des intellectuels indépendants (écrivains, compositeurs, peintres...) par rapport au nombre des salariés: journalistes, personnels de l'audiovisuel (radio, télévision...), agents des postes et des transports publics et foule immense des enseignants et des personnels de grande distribution commerciale. La majeure partie des habitants des villes rejoint, autrefois comme à notre époque, le salariat. Les « salariés» occupent toute la gamme des rémunérations allant des situations les plus modestes jusqu'à celles de cadres supérieurs. Parmi ces dernières, quelquesuns peuvent certes occuper des fonctions extrêmement rémunératrices et prestigieuses, mais elles ne leur donnent nullement comme l'avait fait autrefois un titre de noblesse, et par la suite une fortune reçue en héritage - une vocation héréditaire au commandement. Et le très grand nombre doit constamment faire front pour ne pas se voir déclasser par de plus jeunes. Les décennies qui viennent seront celles d'une rapide et prodigieuse croissance de l'activité économique à partir des grands
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centres urbains de décisions. Sur les immenses espaces qu'ils dominent, la longue paix stimule sans cesse une urbanisation plus poussée. Dans le monde romain ou chinois, des centaines de villes sont alors écloses et on ne peut douter qu'il en sera de même dans le monde moderne durant les générations à venir. Dans le domaine des mœurs s'effectue la dissociation, stupéfiante par sa rapidité, des antiques disciplines religieuses, morales, familiales, sociales. Le symbole en demeure à Rome en 1974 B (-186) le scandale des «Bacchanales », fêtes en l'honneur de Bacchus, dieu du vin et de l'ivresse, qui provoquèrent de violents désordres où furent impliquées de nombreuses personnalités politiques. Après un procès qui fut suivi, dit-on, de plus de 3000 condamnations à mort, ces célébrations furent interdites par le Sénat. Les vertus familiales s'affaiblissent même dans l'aristocratie, les divorces deviennent de plus en plus fréquents, comme à notre époque dans les pays les plus riches. Les mœurs publiques se dégradent et la corruption s'étale au grand jour. En 1979 B (-181) le censeur Lepidus, prince (doyen) du Sénat et grand pontife fut surpris à détourner l'argent du trésor public. Ces mœurs, jusqu'alors peu concevables, n'auront que tendance à se perpétuer par la suite. Caton le Censeur, célèbre pour avoir déploré toute sa vie l'effondrement de la religion traditionnelle, de la famille, du patriotisme, fut bien notre « contemporain» par ses dates (1920-2011 B). À société nouvelle doit répondre un droit nouveau. À Rome les relations entre citoyens étaient traditionnellement réglées par le vieux droit « quiritaire » élaboré par et pour les Romains d'origine. Mais voici que se mêlaient à la vie de la cité des étrangers toujours plus nombreux et divers. Il n'existait pas de corps judiciaire professionnel. Le prêteur, agent public élu (qu'on qualifiait alors de «magistrat ») avait pour fonction, à l'occasion d'un procès, de désigner une personne honorablement connue qui trancherait entre les parties. Le prêteur lui adressait un rapport - « la formule» qui résumait les données du débat, les problèmes à trancher, les règles applicables entre citoyens. Si l'un des plaideurs n'est qu'un
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étranger domicilié un «pérégrin» -, il conviendra de compléter le texte d'une incidente: «à supposer qu'un tel soit citoyen romain ». Ces quelques mots, quasi magiques vont devenir d'usage. Ils suffiront à éloigner de proche en proche le nombre de personnes susceptibles d'être tenues par les obligations légales et de se prévaloir des droits sanctionnés par la puissance publique. Ce développement préfigure l'immense essor que va connaître de nos jours le «Droit international public et privé» depuis la création des Nations Unies (1948), destinées à régir les relations entre hommes et peuples de toutes origines. Les règles ainsi élaborées visent à devenir un jour, après certes bien des délais, la chose de tous les ressortissants de la vaste zone soit qu'elles protègent, soit qu'elles sanctionnent. C'est un lieu commun que d'affirmer l'originalité radicale de la conjoncture présente: n'est-elle pas le fruit - dont rien n'est approchant dans le passé - de deux révolutions industrielles, voire trois (informatique) ou quatre (robotique) ? À partir de telles prémisses d'orgueil, l'homme se rend aveugle lui-même à toute prévision sérieuse d'avenir. Raisonner ainsi, c'est oublier en effet que la seule réalité essentielle de la vie sociale est la relation que chaque homme entretient avec lui-même (vie psychique) et avec les autres (vie en société). L'évolution technologique modifie toutes les colorations de ces rapports, non leur réalité structurale. À tout prendre, l'étude de la conjoncture antique après 1980 B (180 avant J.-C.) qu'un abîme semble séparer de la nôtre, la révèle étonnamment apparentée. À 2160 ans d'intervalle, rien n'est plus saisissant que de considérer les événements des siècles antiques qui correspondent à ceux du prochain avenir humain. Ce spectacle nous aide à porter un regard neuf sur notre époque, et sur celles qui lui succéderont. Réciproquement, les événements de notre siècle nous sont une lumière précieuse pour comprendre ce que furent à Rome l'essor aux temps de la grande expansion et les dures réalités des tensions et des luttes civiques. Les familles les plus fortunées, représentées au Sénat de Rome, avaient en fait conservé un très large pouvoir de décision que ne 21

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compensait que la possibilité de vétos opposés par les «tribunes du peuple ». Le peuple combattait dans les légions et prenait une large part à l'expansion des territoires et à l'accroissement de la richesse publique. Devenu plus nombreux et fortement concentré à Rome, il ne pouvait rester placidement démuni devant les fastes de l'aristocratie. L'idée du partage de la richesse sous sa forme la plus courante - la possession de la terre - devint une forte motivation et il ne manqua pas d'hommes politiques pour tenter de la satisfaire. Notre siècle sous l'aiguillon de l'incessant progrès des sciences et des techniques a dirigé son souci de partage dans d'autres directions. Karl Marx, témoin de la concentration progressive des capitaux industriels et des besoins toujours accrus de main d' œuvre dans les agglomérations manufacturières, a pu conclure, à partir du contexte de son époque que le processus deviendrait un jour explosif. Les «prolétaires» toujours plus nombreux demeureraient encore étrangers aux profits toujours plus grands réalisés par une grande bourgeoisie industrielle très minoritaire. Qu'ils prennent conscience de la situation et ils seraient en état d'effectuer la révolution sociale, celle qui se donnerait pour objet de transférer à la collectivité même, c'est-à-dire à tout le peuple, la propriété des moyens de production. Les citoyens n'auraient plus alors, tous unis, qu'à se partager les richesses qu'ils auraient tant contribué à créer. Notre siècle a semblé concrétiser ces rêves le jour où Lénine parvint à s'emparer du pouvoir suprême en Russie et fonda un nouvel État - l'Union soviétique - qui appliquerait la vision marxiste. L'entreprise était impressionnante. Elle ne concernait pas un quelconque petit État mais le plus vaste au monde en étendue et de loin le mieux pourvu de tous en richesses naturelles (virtuellement premier producteur de platine, d'or, de diamant, de pétrole, de gaz naturel) et de terres, notamment en Ukraine, parmi les plus fertiles. Il disposait aussi d'une population nombreuse, robuste et incontestablement douée comme en témoignent ses performances en mathématiques et en physique, sa maîtrise dans le jeu d'échecs, ses brillantes réussites dans la course au cosmos. Le défi était assumé par une organisation totalement centralisée ayant 22

LUMIÈRES D'ÉTERNITÉ anéanti toute opposition et dotée d'une ossature vigoureuse et de pouvoirs illimités, le parti communiste. Tout concourait, semble-t-il, à promettre le triomphe. Des hommes par millions l'ont pensé et la renommée s'en répandit aux extrémités de la terre, notamment auprès des masses du monde moins développé. Voici pourtant que l'entreprise, après sept décennies d'apparents succès, s'est brusquement brisée. Un homme est apparu, Michail Gorbachev, d'une grande intelligence, qui a su se hausser à l'échelon politique suprême et qui a souhaité opiniâtrement sauver le système. Il fut pourtant dépassé par la tâche et l'immense ensemble politique construit par les tsars et par Staline s'est, sans très grandes secousses, délité en morceaux. Comment l'expliquer? Dans les sociétés développées, reposant sur des mécanismes complexes de production, la vie urbaine développe une variété toujours plus grande de besoins que les progrès techniques euxmêmes concourent sans cesse à accroître. Il est primordial de satisfaire ces besoins et il faut que les moyens de les satisfaire aient été créés préalablement à cette fin, ce qui implique un système de production et de crédit... Avant de pouvoir partager il faut avoir investi. Investir c'est sacrifier des satisfactions présentes à l'espoir de satisfactions futures. Mais il faudra de plus effectuer des choix entre les formes de dépenses, c'est-à-dire mener une réflexion avisée sur ce que seront les futurs besoins à court et à moyen terme. La théorie marxiste s'est flattée d'inventer une démarche sociale nouvelle, une pratique à laquelle, pour souligner son originalité, elle aima appliquer le terme grec expressif de « praxis », manière d'agir. Quelle fut-elle donc en fait lorsqu'elle eut toute latitude d'être appliquée en Russie? L'ancien ordre tsariste s'était effondré au choc de la première guerre mondiale, puis d'une guerre civile qui anéantirent l'essentiel des anciens cadres. Le nouveau centre politique - le pouvoir soviétique sous l'autorité de Lénine - se fera un devoir de donner au pays des armatures nouvelles, et des plus rigoureuses, afin de juguler l'anarchie. Il construira la société en une vaste armée de 23

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travailleurs où l'avancement hiérarchique était déterminé par les échelons supérieurs. Selon quels critères? La théorie était que l'État, à l'encontre des décideurs économiques, agirait dans le seul intérêt général du peuple: la décision serait donc prioritairement politique: les motivations économiques n'avaient qu'un rôle second. De ce fait, les innombrables échelons intermédiaires d'exécution désignés par l'État n'avaient pour souci prioritaire que de ne pas déplaire aux échelons d'autorité. Par ailleurs les ressources investies étaient celles de la collectivité, c'est-à-dire que personne ne les pensait comme lui appartenant. Elles ne pouvaient de ce fait être protégées très effectivement contre des choix erronés concernant leur distribution. Un beau jour, le système s'est trouvé tout simplement asphyxié. Le monde entier a pu constater qu'il se bloquait jusqu'à se heurter même à des problèmes de survie élémentaire. D'immenses ressources pourrissaient d'ailleurs sur place par l'incurie des services, notamment dans les transports. Les pays à économie de marché vinrent alors à l'aide, pour permettre à la Russie d'éviter une explosion sociale et politique dont on ne pouvait savoir dans quelle mesure elle ne menacerait pas de s'étendre au loin. Dans le monde industrialisé, la condition de tout développement et donc de la stabilité sociale est la croissance puis l'affectation intelligente des investissements. L'insuffisance ou la mauvaise distribution de ceux-ci suscite très rapidement des tensions sociales qui peuvent dégénérer en luttes de factions, voire finalement en guerres civiles. Dans le monde antique, non industrialisé, les vastes conquêtes avaient entraîné un grand développement des ressources. Dans les sociétés peu développées techniquement - et c'était alors le cas de Rome - les hommes riches n'ont que des choix bien limités quant à l'emploi de leurs ressources disponibles: le luxe dans l'habitat, le vêtement, les bijoux; les fêtes et la distribution de faveurs à leur clientèle et finalement l'acquisition de bonnes terres qu'ils feraient exploiter par des esclaves ou des salariés.
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LUMIÈRES D'ÉTERNITÉ Les dépenses somptuaires étaient visibles de tous, attirant aisément l'envie, voire la colère de ceux qui s'en trouvaient évidement exclus. Et la production agricole, sur des terres dont l'étendue était limitée par la nature, allait entrer en concurrence avec les productions de vastes régions annexées telles celles de « l'Afrique» (nom ancien de la Tunisie) ou de l'Asie mineure. La société tendit ainsi à se polariser en deux grandes tendances - celle des « riches» et celles des « pauvres» - susceptibles de se cristalliser au gré des circonstances en deux fractions, qui pouvaient se grossir de nombreux désœuvrés ou aventuriers: anciens soldats, esclaves fugitifs, nobles ruinés... Il a toujours existé, depuis que le monde est monde, des riches et des pauvres. Mais il est une saison, après 1980, comme après -180, où la distinction change de nature. Il existe présentement dans les pays riches de très grandes fortunes et des millions de chômeurs, et plus généralement des laissés pour compte. Et dans les pays les plus pauvres, à côté de grandes misères, il existe des rentes fructueuses de situations acquises ou non honnêtement. Mais les perspectives d'évolution apparaissent toujours plus discordantes. Tout se passe alors comme si les hommes, quels que soient les espaces où ils sont nés industrialisés ou non - étaient fondamentalement destinés, s'ils sont à l'aise, à voir leur situation matérielle s'améliorer, ou, s'ils sont pauvres, à la voir empirer, ce qui stimule les migrations de populations. C'est un grand problème propre à ce temps. Comment créer de la richesse? En développant les productions de biens qui trouveront acheteurs. À cette fin il faut soutenir les compétitions de la concurrence - et pour cela rationaliser toujours plus la production et la distribution. Que faut-il entendre par là? Perfectionner certes toujours autant qu'il se peut la technologie pour produire davantage d'objets, d'objets plus désirables pour la clientèle... Le XIXe siècle employait de la main-d' œuvre en nombre croissant et la recrutait dans la « masse », réserve de main d' œuvre paysanne, attirée par l'espoir de moins dures conditions de vie. Progressivement, le grand nombre des travailleurs citadins 25

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leur a permis, en se groupant, de peser toujours plus sur les décisions politiques et sur la législation. Celle-ci a grandement amélioré leur situation en salaires et avantages annexes (congés payés, sécurité sociale, retraites...). Les charges de personnel sont donc devenues sans cesse plus lourdes pour les entreprises, si lourdes que les dirigeants en sont venus à ressentir fortement le désir de s'affranchir autant qu'ils le pouvaient des charges de personnel en en employant toujours moins, c'est -à-dire qu'une fraction croissante des salariés s'est trouvée condamnée au chômage. Pour éviter une révolte des désœuvrés, la législation prévoira des dispositions sociales d'assistance (revenu minimum) qui permettront aux chômeurs d'éviter la misère en demeurant des pauvres toute leur vie. Parallèlement, le progrès technologique poursuit sa course, devenue endiablée, l'électronique a permis de développer l'informatique et la robotique, des usines entières sont désormais susceptibles d'être automatisées, c'est-à-dire de n'employer qu'un personnel extrêmement restreint de surveillants ayant une formation technique. Le douloureux problème d'une croissance régulière du chômage signifie qu'il n'y a plus concordance entre la demande annuelle de travail de la part notamment des jeunes générations et les possibilités d'emploi qui sont offertes sur le marché du travail. Parmi les causes de ce déséquilibre figurent en bon rang les rapides progrès de l'informatique et de la robotique. On en conclut assez naturellement qu'il n'a pu y avoir de phénomène équivalent dans le passé. Et pourtant! Quand on connaît l'histoire de Rome à l'époque équivalente à la nôtre (1995 B, soit 165 avant J.-C.) on découvre une étonnante similitude de situations. L'enrichissement après la fin des grandes guerres s'affirmait du fait même qu'il n'y avait plus de vastes destructions et l'on cherchait à produire davantage, car l'amélioration des conditions de vie des citadins élargissait les perspectives de bon écoulement des produits. Comment donc parvenir à produire toujours davantage? Ce ne fut qu'en multipliant le nombre des travailleurs
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manuels. Les conquêtes permirent de le faire au moindre prix par le rapide accroissement de l'esclavage. Les hommes libres se voyaient conduits à quitter le travail de la terre du fait de la concurrence des territoires annexés. Mais l'afflux même des esclaves leur permettait de moins en moins trouver de travail à la ville et ils furent conduits pour s'arracher au chômage et à la pauvreté à se placer au service soit de riches entrepreneurs de travaux soit de l'État (armée, administrations coloniales et diplomatiques). La conjoncture avait donc deux effets discordants: dès lors que les milieux dirigeants s'enrichissaient, les pauvres s'appauvrissaient. Durant deux siècles Rome allait se heurter à cette antinomie. Son extraordinaire efficacité politique et économique et son génie d'organisation ne lui permettront pas finalement d'éviter un siècle et demi de discordes civiles puis de guerres intérieures devenues toujours plus inexpiables (1980 à 2129 B). Elle ne s'en libérera finalement que par l'assujettissement des institutions républicaines à l'arbitrage supérieur d'Auguste, puis de ses successeurs à l'Empire (2129 B à 330 C), jusqu'au règne de Constantin qui transporta le siège de l'Empire de Rome à Byzance devenue Constantinople.

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1980
Au lendemain du deuxième conflit mondial subsistaient encore les grands Empires du siècle précédent: anglais et français, séleucide et lagide. Au sein de ces derniers, la minorité colonisatrice occidentale ou grecque de formation intellectuelle supérieure n'avait pu opérer sa fusion avec les peuples trop nombreux et d'origines trop diverses qu'elle avait colonisés; elle continuait à se réserver en fait les fonctions d'encadrement, même à des échelons modestes. Les États-Unis, Rome, n'ont en principe aucun conflit majeur d'intérêt avec ces Empires. Ils se proclament leur ami, ne songeant pas à les violenter, comptant bien sur leur loyauté réciproque. Ils se feront par ailleurs un devoir de les dissuader plus ou moins discrètement de maintenir par la force leur autorité sur des peuples qui viendraient à manifester une volonté de sécession. S'ils en arrivent par leur comportement à favoriser l'un ou l'autre mouvement d'émancipation, ce n'est pas par la volonté officielle de leur gouvernement mais plutôt par l'attitude personnelle d'un de leurs représentants locaux ou de tel porte-parole des hommes d'affaires - dits, à Rome, les «chevaliers» - qui s'intéressent au pays. En fait, pour les Empires coloniaux - hollandais, anglais, français, belge - comme pour les empires hellénistiques, s'accomplit un processus de rapide dissociation. Les États-Unis, Rome, y assistent sans trop appesantir leurs pensées sur cette évolution. Ils jouent déjà sur une tout autre échelle, bien trop certains de leur avenir pour ne pas considérer le déclin relatif des autres comme inscrit dans la nature des choses. À la place des Empires se constituent dans les lendemains de la deuxième guerre mondiale de multiples États indépendants 28

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anglophones ou francophones, notamment en Asie (plus de vingt) et en Afrique (une cinquantaine). Ainsi aux alentours de 1970 B (-190) dans le monde antique, et plus spécialement dans la Méditerranée orientale et l'Asie mineure, de nombreux pays dépendants, désormais de langue et de culture grecques, retournaient à des destinées distinctes. Après Rhodes, Sinope, le Pont, Herculée, Byzance, la Bithynie, la Paphlagonie, la Galacie, Pergame, la Cappadoce, voici qu'échappent aux Empires la Lycie, la Carie, la Pamphylie, Délos, Chypre, Crête, Cyrène... En 1992 B (-168) la Macédoine vaincue par Rome sera démantelée en quatre entités politiques. Une telle multiplication des États est devenue possible sans danger d'anarchie internationale dès lors qu'une formidable puissance économique superposée à l'ensemble peut à tout moment cantonner, le plus souvent par des voies indirectes, leurs velléités de modifier par des actions de force les situations acquises. Au sein d'un monde où le commerce à distance connaît un puissant essor, les nouveaux États s'efforcent d'assurer le développement et la diversification de leur économie, et pour cela de former des hommes. Ils souhaitent une assistance technique des États urbanisés. Celle-ci leur est accordée et d'importants progrès sont réalisés dans l'équipement et les infrastructures: multiplication des villes, construction de voies de communication et de ports, grands progrès de l'enseignement primaire, secondaire, supérieur. Mais, en contrepartie, l'essor même de l'économie stimule la croissance démographique des populations nouvellement indépendantes. Le progrès lui-même et les contacts entre zone riche et zone pauvre suscitent constamment de nouveaux besoins toujours plus difficiles à satisfaire. Ainsi les petits États de langue grecque s'étaient-ils dans l'Antiquité tournés vers les anciennes métropoles. Comme le monde occidental présentement, Athènes, Alexandrie, Antioche, étaient fières de travailler, en les aidant, à l'essor même et au rayonnement de leur culture affinée: elles leur envoyaient en grand nombre les professeurs, les savants, les ingénieurs, les architectes, les médecins, les artistes, les acteurs...
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Mais la croissance des réalisations, engendrant celle des besoins, exige une assistance toujours accrue. L'effort doit un jour être repris à une échelle plus vaste. Mais, du fait même de la dimension des États d'ancien style, une autre époque s'annonce où Rome seule (comme d'ailleurs dans les mêmes temps Tch'an-Ngan en Chine) sera dotée des moyens nécessaires pour s'en acquitter efficacement... Durant cette même période, la nouvelle «superpuissance» en vient à assumer les tâches de police militaire visant à empêcher toute tentative d'expansion d'où pourrait naître indirectement une menace à sa suprématie. Au sein du monde actuel, les États-Unis qui ont joué, après leur victoire dans la deuxième grande guerre, un rôle déterminant dans l'évolution économique et politique mondiale, doivent faire face au redoutable défi que constitue, pour les temps actuels et futurs, l'excellence des masses humaines considérables en Asie... Elles représentaient en 1974, de la Corée à l'Iran, et de la Mongolie à l'Indonésie, quelque 54 % de la population mondiale et pourraient s'élever à 56 % en l'an 2000, selon des prévisions d'organismes mondiaux. Dans le monde antique, pour Rome victorieuse de la deuxième grande guerre, les perspectives politiques à moyen terme étaient commandées par la situation des pays situés à l'Orient qui, de l'Illyrie à l'Empire Parthe (Perse) en passant par les royaumes d'Asie Mineure et à l'Empire séleucide (Syrie et Mésopotamie), de la Macédoine à l'Égypte en passant par la Grèce, les îles de l'Égée et la Crête, comptaient certainement, bien qu'il soit impossible d'en mieux fixer l'importance, un nombre d'habitants bien supérieur à celui de l'Italie romaine. Derrière les nombreux États peuplés, mais sans grande force politique qui avoisinent l'océan Indien et la mer de Chine, se profilent la présence et le poids des deux vastes Empires asiatiques constitués l'un au siècle précédent par la Russie des Tsars devenue Union soviétique, et l'autre par l'Empire millénaire des Han, devenu République populaire de Chine. Pour ces puissances, il était de première importance d'écarter les États-Unis de cette zone. Mais ces derniers de par leur situation même de nation victorieuse détenaient de fortes positions, consa30

LUMIÈRES D'ÉTERNITÉ crées par des accords militaires et économiques conclus avec de nombreux États de la région, particulièrement la Corée, T' aï-Wan, le Viêt-nam du Sud, le Laos, le Cambodge, la Thaïlande... Pour contrecarrer cette présence, les deux Empires asiatiques - devenus alliés après 1949, année où Mao Tsé Toung avait imposé son autorité à la Chine - stimuleront les ambitions du Viêt-nam du Nord, rassemblé sous l'autorité vigoureusement centralisatrice d'Ho Chi Minh et de son parti communiste qui forgeront un instrument de combat et d'infiltration qui les rendra maîtres de la péninsule indochinoise. Dans le monde antique, derrière les nombreux États peuplés mais sans grande force politique qui se partageaient la Grèce et les Îles, s'affirmaient la présence et le poids des deux vastes Empires constitués l'un au siècle précédent par les Grecs sous la dynastie séleucide, l'autre par l'Égypte millénaire gouvernée par la dynastie lagide des Ptolémée. Pour ces puissances, il était de première importance d'écarter Rome de cette zone. Mais sa situation de puissance victorieuse assurait à celle-ci de fortes positions consacrées notamment par des accords militaires et économiques conclus avec de nombreuses cités grecques. Pour contrecarrer cette présence, les souverains d'Orient, et notamment le séleucide Antiochos III, verront avec faveur les ambitions du roi de Macédoine Philippe V (1939 -1981 B). Celui-ci espérait rétablir la présence active de son État dans l'Orient méditerranéen, notamment aux entrées de la mer Noire et, au sud, dans les cités de la Grèce. Ils l'aideront à organiser son armée en un instrument de combat et d'infiltration dans toute la péninsule hellénique. Tandis que se développait la tension politique et militaire (guérilla) entre le Viêt-nam du Nord et les gouvernements des autres États d'Indochine, un événement d'importance modifiait profondément la situation générale: la rupture politique entre Pékin et Moscou à la suite du retrait par l'URSS en 1960 de 10.000 experts qui travaillaient en Chine. Dès 1961, sous la présidence de John F. Kennedy, les États-Unis intervinrent militairement au Viêt-nam afin de protéger leurs partenaires et alliés et ils allaient être conduits à y engager progressivement plus 31

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de cinq cent mille hommes, sans compter les garnisons des nombreuses bases disséminées dans le Sud-Est asiatique. Dans le monde antique, la rivalité entre l'Empire séleucide et l'Égypte les avait conduits à la rupture politique. Celle-ci fut consacrée par Antiochos III qui enleva la Syrie creuse (région de Damas) et Palmyre à l'Égypte, à la suite de sa victoire du Panion qui serait en 1960 B, semble-t-il. Cette même année, Rome, en vue de protéger ses partenaires et alliés - notamment Rhodes, Pergame et diverses cités grecques intervient militairement contre la Macédoine. Philippe V, battu par le consul Titus Quinctius Flamininus aux Cynoscéphales, dut renoncer à ses conquêtes et livrer sa flotte. Il put toutefois conserver son territoire et son indépendance. L'envoyé de Rome, Flamininus, fit proclamer (1964 B) aux cités grecques réunies à Corinthe pour les jeux isthmiques un décret qui garantissait la liberté et leurs lois, c'est-à-dire l'indépendance, à tous les Grecs jusqu'alors soumis aux Macédoniens. Ceux-ci accueillirent la nouvelle avec un enthousiasme délirant et Tite-Live, s'efforçant de traduire leurs sentiments, nous révèle, en un précieux raccourci, ce que le peuple romain imaginait qu'on pensât de lui: «Il y avait donc sur la terre, disaient-ils, un peuple qui, à ses frais, en prenant sur lui les labeurs et les risques, faisait la guerre pour la liberté des autres; et ce n'était pas à des voisins, à des peuples du même continent qu'il rendait ce service; il traversait les mers pour bannir du monde entier toute domination injuste et pour rétablir en tous lieux la justice, l'équité et les lois» (Histoire de Rome, Livre XXXIII, 33). On rapprochera avec intérêt de ce passage les nombreuses déclarations officielles faites par les autorités responsables américaines, par exemple celle de M. Robert MacNamara, Secrétaire de la Défense, lors d'une conférence de presse tenue le 16 juin 1965 et qui résumait les objectifs poursuivis par les ÉtatsUnis au Viêt-nam: «Les États-Unis n'ont aucune visée de quelque nature que ce soit sur le territoire ou les ressources de l'Asie du Sud-Est. Nos intérêts nationaux ne nous demandent pas d'y 32

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introduire des bases militaires ou de faire entrer les États du SudEst asiatique dans nos alliances militaires occidentales. L'ultime objectif de notre pays, par conséquent, dans l'Asie du Sud-Est est de concourir à y maintenir des nations libres et indépendantes dans lesquelles les populations pourront se développer politiquement, économiquement et socialement conformément aux critères qu'elles auront elles-mêmes choisis afin de devenir des membres responsables de la famille mondiale des nations. Tel est notre objectif, notre seul objectif. Nous ne cherchons pas à détruire le gouvernement du Nord... Nous cherchons à préserver l'indépendance de ces peuples envers lesquels nous sommes engagés par traité à fournir notre protection» (The Department of State Bulletin LIlI ne 1358 du 5 juillet 1965, p. 17). Rome restait présente militairement en Grèce. De la part des cités grecques en constantes rivalités, Rome n'avait évidemment rien à craindre. Ce qu'elle avait voulu, c'était arrêter l'expansion de leur voisin du nord. Mais, à terme, les Grecs pouvaient sauvegarder eux-mêmes leur propre liberté. Flamininus en prenant congé leur recommanda «de s'en tenir à un régime de liberté modérée... de renoncer à ces jalousies et à ces guerres fratricides qui les affaiblissaient et les livraient aux convoitises des souverains voisins ». Rome savait à quoi s'en tenir. Dans les querelles incessantes entre les cités et les factions engagées dans la lutte sociale, elle se trouvait inévitablement impliquée. Les milieux possédants voyaient en elle le seul rempart contre la subversion. Les pauvres cherchaient à se donner des chefs révolutionnaires sur le modèle de Nabis, tyran de Sparte (env. 1954-1968 B) qui, tel Sekou Touré en 1958 en Guinée, éliminera les riches et instaurera le communisme. Pour faire pièce aux Romains, les partis hostiles aux riches chercheront un soutien auprès de la Macédoine qui sera ainsi conduite, au fil des ans, à radicaliser sa politique. C'est que désormais la « liberté» formelle garantie par Rome aux Grecs n'avait de valeur, aux yeux du grand nombre, qu'en se remplissant d'un contenu tangible, économique et social, dont on avait découvert les perspectives par les contacts multipliés avec les Romains. Un tel objectif impliquait toutefois qu'on fit partie d'un grand espace pacifié, ordonné, libéré des
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entraves nationales aux échanges et donc en voie d'unification politique, cet espace que Rome était seule désormais en position - économique et militaire - de pouvoir édifier... mais pas dans l'immédiat. La protection militaire accordée aux cités grecques amies se muait en actions de «maintien de l'ordre» dépourvues d'objectifs mesurables qui auraient seuls pu soulever la ferveur de l'opinion publique romaine; les rivalités entre cantons et factions de la Grèce étaient, à vrai dire, de moins en moins compréhensibles. Les forces maintenues sur place par les Romains s'engluaient en de constantes opérations de guérilla. Les Grecs «transformés en bandes de brigands surprenaient en tous lieux les soldats romains, égorgeaient les uns dans leurs maisons où ils avaient reçu l'hospitalité, les autres dans les quartiers d'hiver... certains furent tués sur les routes par des hommes placés en embuscade... Enfin ce fut souvent moins la haine que l'appât du gain qui fit commettre ces attentats parce que les soldats qui bénéficiaient d'un congé portaient sur eux de l'argent en vue de faire quelque trafic» (Tite Live, XXXIII, 29). Les matrones romaines répugnaient à l'idée de perdre leurs fils dans ce guêpier. De la même façon, les forces militaires maintenues par les États-Unis en Indochine s'enlisaient dans la guérilla lorsqu'un événement important vint modifier profondément la situation dans le Sud-Est asiatique. Le vaste archipel indonésien, doté d'immenses ressources naturelles et qui occupe une position stratégique déterminante dans les mers du Sud, avait obtenu des Pays-Bas l'indépendance entre 1945 et 1950 sous la présidence d'Achmed Sukarno. Celui-ci s'était assuré les pleins pouvoirs en 1960 puis avait conduit une politique d'amitié avec les puissances à direction communiste, défavorable aux pays occidentaux et à leurs intérêts. Mais le pays n'était pas mis en valeur et ne parvenait pas à retrouver le niveau d'avant-guerre. La situation se dégradait rapidement et la tension croissait entre un parti communiste devenu très puissant et la masse de la population encadrée par une forte armée. Celle-ci s'empara du gouvernement en 1965. Sous la conduite du général Suharto, musulman zélé profondément hostile aux doctrines matérialistes, elle élimina le parti communiste de
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LUMIÈRES D'ÉTERNITÉ façon irréversible en massacrant, par dizaines de milliers, ses membres et ses alliés. Les relations furent rompues avec la Chine et l'URSS. Dès lors le pays, après avoir restitué à leurs anciens propriétaires leurs biens nationalisés, a fondé son effort de croissance sur une étroite coopération avec les États-Unis et les autres pays à économie de marché. La présence militaire des États-Unis au Viêt-nam se prolongeait cependant du fait même des engagements solennels pris envers les gouvernements alliés de la région. Mais, déjà, une puissante tentation de désintérêt commençait à ébranler l'opinion américaine. Le contrôle de l'Indochine, compte tenu de sa forte démographie et de son très faible niveau de vie, pouvait-il bien valoir - sans parler des énormes charges financières - le prix du sang de tant de jeunes Américains, versé dans ces luttes confuses et toujours renaissantes? On peut dire que c'est désormais celui qui s'adjuge la plus grande maîtrise des liaisons à distance - les télécommunications qui devient le maître du jeu. S'il se passe quelque chose d'important, quelle qu'en soit la nature, il est d'une extrême importance d'en être avisé le premier: c'est la supériorité décisive. Il n'en est sans doute pas de témoignage plus éloquent que celui des satellites artificiels et des informations audiovisuelles. Si une situation (telle l'existence de gisements de pétrole) ou un événement inusuel et susceptible d'être important (telle l'installation de fusées soviétiques à Cuba) se produit quelque part, le possesseur d'un « satellite» peut aujourd'hui en être avisé sans délai. Tel pays peu développé connaît beaucoup moins bien son sous-sol que ne peut le connaître, au moins jusqu'à une certaine profondeur, l'heureux détenteur de puissants satellites qui peut en établir des clichés photographiques, éloquents pour les géologues spécialisés. Dans l'ordre militaire, la connaissance très rapide des mouvements de l'adversaire fut toujours une préoccupation majeure des belligérants. Elle n'a pris que plus de valeur en un monde où la survie, en cas d'attaque brusquée, pourrait ne laisser qu'un délai de quelques secondes. Du temps des Romains, un même problème se posait, bien qu'en termes apparemment différents. Le Romain, par rapport à ses adversaires, avait acquis la 35

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supériorité des communications grâce à ses admirables chaussées (qui couvraient quelque 9 000 km à la fin de l'Empire), ses ponts, ses ports, ses navires. Sur mer, au temps de Cicéron (vers 60 avant J.-C. : 2100), existaient des courriers réguliers notamment entre Rome et Alexandrie, que seules Rome à l'ouest et la Chine à l'est possédaient. S'il y avait à craindre des troubles civils ou des attaques militaires en quelque lieu, Rome avait les moyens d'y acheminer des légions dans des délais raisonnables. Ainsi peut être soulignée brièvement la nouveauté de notre époque, postérieurement à 1980. Les événements survenus à l'est de l'Europe depuis novembre 1989, puis la guerre du Golfe (1991) concrétisent cette entrée dans un monde différent. Dire que la suprématie dans la communication devient désormais le facteur premier de la prédominance politique revient à désigner les sociétés qui dans cette quatrième saison veulent détenir sans conteste la suprématie: Rome et la Chine autrefois (de -180 à 320 après J.-C.) ; présentement les États-Unis. Cette suprématie semblerait être définitive. Cette société s'affirme sans rivale dans l'ordre économique. Sa doctrine du libre échange s'est montrée si efficace qu'elle a développé peu à peu les échanges sur l'immensité de la zone assujettie et qu'elle tend à constituer un ensemble économique puis politique intercommunicant. Elles devraient donc, en vertu de leur efficacité même, ne cesser d'accroître à l'infini leurs ressources. Pourtant les deux anciens Empires, après des années de croissance, puis d'éclatante apogée (au lIe siècle de notre ère) ont connu un jour un déclin... Ils se sont disloqués au IVe siècle (après 2160 + 360 = 2520), connu comme étant celui des « grandes invasions ». Des populations de souches étrangères bien que parlant la langue « impériale» l'ont progressivement dégradée au niveau de leurs besoins vitaux, beaucoup plus élémentaires. Elles se sont multipliées dans l'Empire romain comme en Chine, jusqu'à s'adjuger finalement les centres de pouvoir du fait de la dénaturation culturelle due au surclassement démographique. Cela signe la mort de la mégapole. Les deux empires romain et chinois, dans le même siècle, ont fait place aux «royaumes barbares », c'est-à-dire à la prédominance de la société parentale. 36

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1980
1980 est la date symbolique d'un nouveau grand tournant de l'Histoire. Dans les pays les plus développés, le grand nombre des citoyens ne sont pas devenus « fortunés ». Mais, grâce aux progrès de la production et des échanges et à l'intervention de lois assurant la protection sociale (maladies, vieillesse), ils ont du moins obtenu la sécurité qui était le signe distinctif de la bourgeoisie durant le siècle précédent. Cette sécurité avait toujours été menacée par les «grandes guerres ». Un tel danger s'est trouvé très largement éloigné du fait même de l'achèvement du cycle 1440-1980. Une autre menace s'est alors détachée au premier plan: le chômage. Celui-ci atteint particulièrement ceux qui n'ont pas acquis une formation professionnelle sérieuse, quel qu'en soit le domaine... mais aussi des hommes mûrs, le plus souvent investis de responsabilités familiales, lorsque les circonstances économiques et les évolutions technologiques conduisent les entreprises à licencier. Les remèdes pour ces derniers seront à rechercher dans un progrès des mesures protectrices. En ce qui concerne la jeunesse, les maux trouvent leur source dans l'insuffisance de la préparation donnée par le système scolaire aux tâches de la vie active et dans la tendance à laisser monter les enfants dans une classe supérieure alors qu'ils n'ont pas encore acquis les connaissances fondamentales qui leur permettraient d'en tirer profit. Trop souvent, le caractère instable ou disloqué de la famille vient en outre contrecarrer le bon déroulement de la scolarisation. Cette plaie du chômage est la source de grands malheurs individuels et familiaux... Elle n'atteint cependant que des minorités, dépassant rarement beaucoup plus de 10 % des personnes en âge de travailler. Des mesures sociales pourraient 37

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accorder à la mère de famille un revenu lui permettant, si elle le préfère, de se consacrer à temps partiel ou complet à l'éducation de ses enfants. De telles dispositions, qui instaureraient enfin comme principe fondamental la liberté de choix de la femme, permettraient de réduire en partie le nombre des victimes du chômage et donc le montant des indemnités versées à ce titre. Le tournant de 1980 est également marqué par un bouleversement fondamental des structures sociales. Au début du XXe siècle le « peuple» regroupait essentiellement deux catégories de personnes: les «paysans », c'est-à-dire l'ensemble des individus répartis sur tout le territoire et consacrant leur travail, directement ou indirectement, aux divers produits de la terre; les travailleurs de l'industrie, manœuvres ou ouvriers spécialisés. Les employés des entreprises industrielles et commerciales étaient une catégorie beaucoup moins nombreuse, qui bénéficiait d'une situation intermédiaire entre le monde ouvrier et la minorité bourgeoise possédante. Celle-ci regroupait divers éléments: des personnes fortunées, originaires de l'ancienne noblesse ou de la bourgeoisie, héritières de notables ayant dirigé des entreprises ou occupé des charges publiques de direction, ou ayant exercé des professions diverses libérales, hommes de loi, avocats, universitaires, professions médicales et pharmaceutiques... Dans les grandes villes ou dans les provinces ces catégories sociales avaient jusqu'à 1940 vocation à exercer les fonctions politiques locales et nationales (parlement, gouvernement). On sait que la conception fondamentale du marxisme et du communisme opposait sous le nom de «lutte des classes» les masses populaires à la « bourgeoisie exploiteuse» des villes et des campagnes (les Koulaks, paysans riches). Cet ancien schéma a fait place vers 1960-1980 à un monde bien différent. Les ouvriers non spécialisés, les manœuvres, représentent aujourd'hui bien moins de 10 % de la population. Il en est de même des cultivateurs. Ceux-ci sont devenus le plus souvent des chefs d'entreprises plus ou moins modestes, condamnés pour réussir à effectuer des investissements économiques toujours plus importants (machinisme, recherches) qui les 38

LUMIÈRES D'ÉTERNITÉ conduisent ou à renoncer - ce qui en diminue régulièrement le nombre - ou à devenir des ingénieurs-patrons. Dans les pays industrialisés, le très grand nombre des individus sont aujourd'hui des salariés (instituteurs et professeurs, postiers, cheminots, infirmières, employés de banque, vendeurs de magasins ou de grandes surfaces, maîtrise et encadrement dans les grandes sociétés industrialisées) qui ne sont ni paysans, ni ouvriers. Les minorités issues des anciennes catégories bourgeoises ont survécu dans la mesure où les deux conflits mondiaux ne les ont pas ruinées ou déclassées... Mais elles n'ont plus en tant que telles de vocation particulière à la direction des pays. Ce sont désormais les milieux économiques dirigeants qui occupent les positions dominantes. Ceux qui veulent y accéder devront s'y préparer par leur formation et leurs connaissances, c'est-à-dire majoritairement en réussissant de solides études dans les instituts de formation les plus prestigieux. L'origine sociale et plus encore l'appartenance à des confréries affichées ou secrètes joue ici un rôle d'appoint non négligeable, notamment par les relations humaines qu'elles procurent. Les postes dirigeants dans l'économie ne peuvent, il est vrai, être durablement confiés à des individus médiocres. Il n'en est pas de même dans les postes politiques, en Europe comme en Amérique, du fait notamment que ces fonctions sont devenues subordonnées aux grands intérêts économiques et sont donc en fait subalternes. La minorité de chômeurs mise à part, le niveau de la masse des citoyens est devenu celui d'une bourgeoisie plus ou moins modeste. Où est donc ce dualisme - possédant, prolétaire - de la théorie marxiste? C'est un autre dualisme qui est apparu et qui devient le moteur d'une nouvelle dialectique de l'histoire. D'un côté, les habitants des nations industrialisées dites développées et, en face, les peuples qui ne peuvent pas accéder à ce monde-là: il leur est difficile, à l'exception de quelques peuples susceptibles d'accéder au premier groupe, de réussir un développement qui les y conduirait. Les pays occidentaux les nomment peuples sousdéveloppés, ou moins développés. Les instances internationales,
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elles, par un subtil raffinement d'hypocrisie qui agrée aux pays industrialisés et évite de souligner l'inefficacité de trop de gouvernants des pays pauvres, les dénomment «pays en voie de développement ». Les Anciens les appelaient des «Barbares» (~ap~apol en grec, barbari en latin), c'est-à-dire des gens qui parlent des langues incompréhensibles ou, comme on dit aussi, qui parlent par borborygmes. Ce mot traduisait le point de vue des Grecs pour lesquels la valeur suprême de la vie était la culture: ces hommes étaient incultes. Ils n'étaient pas des sauvages: ils pouvaient être fort paisibles et étaient en tout cas fort utiles pour bien des menues besognes comme aussi pour combattre dans les légions romaines. Les «Barbares» des invasions n'avaient nullement pour but de détruire la richesse. Si les ponts se sont effondrés, si les chaussées se sont ravinées, c'est simplement parce qu'un monde devenu barbare avait cessé d'en tirer usage et donc de les entretenir. Ce sont les conquis qui ont finalement noyé les conquérants; c'est la masse des citadins, c'est-à-dire des bourgeois des villes qui avaient ravi la direction politique à la noblesse. C'est la masse des hommes du peuple dans les pays industrialisés qui a accédé à l'influence dominante, non par le commandement mais par la capacité de refuser l'obéissance. Mais dans la nouvelle période, la masse des peuples non industrialisés, désormais en intense contact avec les nations industrialisées, du fait de la disparition des distances, par les liaisons aériennes, les liaisons radio et la télévision, s'apprête à constituer un jour la force dominante en raison de sa formidable croissance démographique. Sur ce point, les discours prévoyant un retournement de ce phénomène sont étonnamment superficiels. Les habitants des pays riches ont de moins en moins d'enfants notamment parce que les enfants, qui doivent poursuivre pendant des années une formation professionnelle, coûtent très cher d'entretien et que d'ailleurs dans les villes populeuses, trop souvent, on ne sait guère où les loger. Les habitants du «tiers monde », comme on dit, ont au contraire toutes les raisons d'avoir des enfants: s'agissant d' agriculteurs, l'enfant est toujours, même très jeune, la main-d' œuvre la plus rustique n'ayant aucun moyen de marchander... et dans les
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LUMIÈRES D'ÉTERNITÉ pays chauds, le vêtement et le logement de l'enfant sont fort modestes... Il constitue toujours dès son jeune âge la main d' œuvre la plus docile et la moins coûteuse. Quand il grandit, il représente l'espoir d'établir des liaisons familiales et d'élargir le réseau d'influences du chef de famille. Les filles permettent d'obtenir la dot, très souvent versée par le soupirant en journées de travail au profit des parents. Enfin et surtout, l'enfant est conçu depuis des millénaires, en Chine, comme en Afrique noire, ainsi qu'il l'était chez les Celtes ou les Germains, comme la seule garantie de bonheur dans l'au-delà: les morts ont besoin que des cultes leur soient rendus, et les desservants de ces cultes ne peuvent être que des descendants directs. Notre temps voit apparaître une menace de subversion par le renversement de la tendance démographique. Il se produisit au même moment dans le monde antique. Caton l'Ancien a laissé le souvenir d'un homme qui ne cessa de se plaindre de l'effondrement moral dont il était témoin... Il n'y a plus de patriotisme, il n'y a plus de religion... Il était né en 1926 B et mourra en 2011 : il était exactement notre « contemporain ». De cette époque date dans le monde antique la fin des grandes épreuves: la deuxième guerre punique s'est achevée. La finale est jouée. Le vainqueur n'a plus réellement de compétiteur à sa dimension. Ayant une grande avance, il la confirme, la renforce d'année en année. Il tient en fait le rôle d'un gendarme mondial. Dans l'ordre interne des États, la bourgeoisie des villes a perdu son rôle politique prédominant. En France, avant 1939 - il n'y a guère plus d'un demi-siècle -, lorsqu'on était médecin ou avocat, il ne dépendait que de soi d'être conseiller municipal, conseiller général, député, voire ministre: en bref, faire une carrière de notable. On ne peut dire que de telles carrières n'existent plus. Mais il est clair qu'elles ne donnent plus vocation à accéder au plus haut niveau de responsabilité: c'est autrement qu'il faut s'y prendre. Une polarisation se produit dans la vie économique. Les grands centres renforcent leur hégémonie, ils stimulent l'urbanisation avec la multiplication des villes et leur croissance rapide notamment dans le monde moins développé: Amérique 41

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latine, Afrique, Asie. Rome avait fait de même en Afrique du Nord et dans tout le Proche-Orient. Un autre aspect très important de la date 1980 est sa fonction très particulière, exactement au milieu de la période urbaine qui va de 1440 de l'ère à 360 de l'ère suivante: soit une période de 1080 années: la date de 1440 + 540 = 1980 se situe exactement en son milieu. 1440 est l'aurore, 360 est le crépuscule. Entre les deux la date 1980 correspond donc au zénith. Les pays occidentaux recueillent tous les immenses avantages du progrès matériel et pas encore les lourdes servitudes de la fourmilière. Les anciennes langues de culture sont à leur plus haut point. Elles se sont enrichies de milliers de vocables techniques, scientifiques et leur syntaxe est encore correcte: il y a encore un certain nombre d'écrivains et même une proportion non négligeable de journalistes qui écrivent correctement dans les grandes langues de culture... Mais l'on constate déjà des régressions.. . Les Églises commencent à écrire des textes fondamentaux en mauvais français, leur jargon, avec des traductions grossièrement inexactes, s'expliquant par l'ignorance de plus en plus généralisée du latin. Elles diront qu'une question les interpelle. Comme le disait Étienne Gilson: «Un poireau est de même nature qu'un autre poireau parce qu'ils sont deux poireaux... Mais une personne divine dans la théologie chrétienne ne peut pas être "de même nature" qu'une autre parce qu'elles sont coexistantes : elles ne font qu'un, elles ne font pas deux». Le latin disait consubstantiel, le mot conservé par le missel italien a été traduit dans le missel allemand par les termes: le Fils ne fait qu'un avec le Père. Le fait d'une telle erreur de traduction montre bien qu'on devient insensible à ce caractère essentiel de la langue qui est de permettre d'exprimer quelque chose de clair, de précis, de rigoureux. Nous sommes encore au sommet de l'acculturation: dans la plus grande partie de l'Europe, à l'exception de quelques rares pays, tous les enfants sont scolarisés. En 1440, il n'y avait guère que les clercs et les enfants remarqués par eux qui étaient en état de faire des études. Les rapports de l'UNESCO montrent cependant qu'à l'échelle 42

LUMIÈRES D'ÉTERNITÉ mondiale, on est en train de plafonner. Il est difficile de donner des chiffres très exacts, compte tenu de l'insuffisance des statistiques dans bien des pays. Pour donner des ordres de grandeur, supposons qu'il y ait présentement 31,5 % des hommes sachant lire et écrire. Nous arriverons peut-être à 32, à 32,50 à 32,75 et puis... on risque fort de patiner sur un tel chiffre puis de redescendre lentement le long de l'échelle. Comment expliquer cette évolution? C'est que, quel que soit le nombre très grand et croissant des écoles que l'on crée et des personnes qu'on y emploie, ceux qui n'y vont pas et qui ne peuvent pas y envoyer utilement leurs enfants tendent à se multiplier encore beaucoup plus vite... L'Algérie ou le Nigeria, le Mexique et d'autres pays en donnent des exemples. Et ceci nous aide à comprendre les plus grandes vicissitudes de l' histoire. Comment se fait-il que toutes ces magnifiques civilisations du passé qui avaient pour elles l'intelligence, le milieu urbain, l'esprit d'initiative et de création, la puissance militaire, la richesse elles avaient tout -, que toutes soient mortes et dans les mêmes délais? Pourquoi? Parce qu'un moment est venu où elles ont été noyées: noyées sous le nombre de ceux que le vocabulaire des historiens qui ont analysé le monde antique ont dénommé les « Barbares ». On s'est souvent posé la question: l'Empire romain a-t-il été renversé de l'extérieur ou de l'intérieur?

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Problèmes de l'Afrique: - pas de classe moyenne historique; - il s'en fabrique une au sens de milieux sociaux capables de développer une propriété privée: logement, meubles, etc. - particularités économiques différentes de l'Europe: peu ou pas de commerçants, d'où un vide meublé par des étrangers. Une cause si importante: les structures familiales...

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Pour comprendre la portée du message que j'apporte aux Américains, on pourrait évoquer un homme qui vient dire à un enfant d'une grande ville dont le père est technicien dans une usine qu'il est le descendant direct par les hommes d'une grande dynastie et qu'il va en recueillir l'héritage. C'est mieux encore. Je ne leur dis pas: «Vous êtes les descendants de Rome ». Je leur déclare en leur en apportant les preuves: « Vous êtes Rome. (Nous fûmes la Grèce 1)»

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Bien des gens considèrent inconsciemment l'artiste comme inutile à la société parce qu'il ne contribue pas à la création des richesses matérielles sans lesquelles la société ne pourrait vivre. Les professions artistiques ont pourtant une fonction essentielle qui est d'élever l'esprit de leurs contemporains vers le beau, comme les savants l'élèvent vers le vrai et les philanthropes ou les saints vers le bien. Mais pour jouer ce rôle, l'artiste doit évidemment remplir certaines conditions. Il peut avoir le goût des richesses (comme Rubens) ou de la gloire (comme Wagner) à la condition qu'il ne leur subordonne jamais son inspiration. Il est essentiel pour cela qu'il croie en sa mission et pour y croire qu'il soit animé d'une vigoureuse force créatrice. En ce cas, c'est en puisant dans ses ressources propres qu'il est utile à la société. C'est pour elle que travaille le véritable artiste. Pour vivre, il lui faut des commandes.

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Voici le livre [la influence depuis deux civilisation universelle Lui seul est simple hommes profonds. Bible] qui a eu, de tous, la plus grande mille ans, sur l'homme occidental et sur la qu'il a fondée... pour les hommes simples, profond pour les

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Une considération rapproche les deux modèles, capitaliste et communiste. Tous deux se proclament chaque jour démocratiques: d'un côté démocratie libérale, de l'autre démocratie populaire. Les deux systèmes sont censés être au service du peuple, ne travailler qu'à son bien et à son progrès. Et les procédures de sélection sont censées être démocratiques, c'est-àdire soumises au suffrage de tous... En pratique, les élections à l'Est se faisaient pour le candidat unique, c'est -à-dire ayant reçu l'agrément du parti unique... et ce parti représentait environ 7% de la population. Il s'agissait donc d'un gouvernement oligarchique. À l'Ouest, la liberté est apparemment plus réelle dans la mesure où s'applique un système de vote uninominal majoritaire. Chaque électeur choisit entre plusieurs individus qu'il peut assez aisément connaître. S'il y a au contraire un système de proportionnelle, chaque électeur vote pour une liste. Par exemple en France, en 1986, dans le cadre de chaque département. Et les candidats seront élus dans l'ordre de la liste établie elle-même par les dirigeants des partis - six à huit environ - qui ce faisant désignent les futurs vainqueurs en les plaçant « en rang utile ». On se retrouve en oligarchie. Mais il y a plus. Dans le silence des lois à ce sujet existent des sociétés secrètes, qui tirent de ce secret une puissance formidable dans la conduite des affaires. En France, sous la Ille République, de 1879 à 1932, sur onze présidents six furent membres du Grand-Orient. Sous la IVe République, Vincent Auriol fut président de 1947 à 1954, soit les deux tiers du temps de ce régime. Le 10 septembre 1985, le grand maître Roger Ceray, déclarait à Europe 1 que son obédience comptait dix membres dans le gouvernement de Fabius et 110 députés. Cette obédience compte 30.000 membres, soit un Français sur 1.800. 53

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