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Franc-maçonnerie et sociétés secrètes contre Napoléon

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Parmi les nombreux Etats que comptait l'Allemagne en 1803, seule la Prusse pouvait espérer jouer un rôle. Mais le 14 octobre 1806,1es victoires françaises d'Iéna et d'Auerstedt révélèrent l'état de décomposition du pays dirigé par Frédéric-Guillaume III, monarque conservateur et indécis. Or, sept ans plus tard, la Prusse prenait une part éclatante dans la bataille des Nations à Leipzig. Comment ce retournement de situation a-t-il été possible ? Simplement grâce à l'éveil d'une nation galvanisée par la religion de Luther, facteur de cohésion, par une langue qualifiée d'essence divine, facteur d'unité, et, ironie du sort, par les idées de la Révolution française ! Comment cette transformation a-t-elle pu être aussi rapide sous un pouvoir aussi absolu et rétrograde ? C'est l'objet de cet ouvrage qui nous fait découvrir, pas à pas, les actions souterraines de la plupart de sociétés secrètes, fondées à partir de la franc-maçonnerie prussienne En six années, appuyées par les loges militaires maçonniques, elles allaient reconstruire le pays sous le joug de l'occupation française, et faire naître la nation allemande. Lorsqu'elles sentirent que la Prusse à nouveau frémissante et exaltée était prête, ces sociétés devaient la précipiter dans la guerre, contre la volonté du roi, au moyen d'une désertion spectaculaire de la Grande Armée, au retour de Russie. Le soulèvement de la Prusse devait alors embraser toute l'Allemagne unie contre "l'Ogre de Corse", et hâter là fin de l'Empire. Après une biographie remarquée de l'espion Schulmeister et de son action en Autriche, Abel Douay et Gérard Hertault ont poursuivi leurs recherches dans les fonds d'archives étrangères pour mettre en lumière le rôle largement méconnu de la franc-maçonnerie et des sociétés secrètes en Prusse entre 1806 et 1815. Les résultats de leurs investigations, étonnants et très inattendus, offrent une perspective neuve sur l'émergence de la nation allemande.
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Hors collection :


Le Sacre de Napoléon, sous la direction de Thierry LENTZ. Collectif, Trésors de la Fondation Napoléon.

Franc-maçonnerie et sociétés secrètes contre Napoléon

Abel Douay

© Nouveau Monde éditions, 2005

9782847361193

REMERCIEMENTS

Nous tenons à remercier une fois de plus tout particulièrement et très chaleureusement Monsieur Thierry Lentz, historien et directeur de la Fondation Napoléon, pour son aide si précieuse tout au long de l’élaboration de cet ouvrage et pour le temps qu’il y consacra.

Nous remercions aussi très vivement Monsieur Jean-Christophe Guéguen qui avait illustré notre « Schulmeister » et qui, une fois de plus, offrant ses talents d’illustrateur d’ouvrages de botanique, exécuta toutes les cartes et planches de cet ouvrage, redonnant ainsi force de vie aux descriptifs des sceaux, armoiries et symboles des principales sociétés secrètes prussiennes.

Un grand merci également à Monsieur Pierre Ferry, professeur d’allemand, qui nous apporta une aide si précieuse dans la masse des traductions à traiter, à Monsieur Georges Graff qui nous avait déjà si aimablement prêté son concours de traducteur d’allemand pour nos précédents ouvrages, ainsi qu’à Mademoiselle Charlotte Duquesne dont les traductions de la langue russe ont permis de localiser quelques-unes des rares archives encore existantes de Königsberg, capitale de la Vieille Prusse, aujourd’hui Kaliningrad.

Encore un grand merci enfin à Monsieur Michael Haider, historien autrichien attaché d’Ambassade, qui renouvela, pour ce livre, son exploit de lire avec brio l’écriture gothique manuscrite de l’époque et même de compléter les phrases de documents aux contours brûlés par l’incendie des archives d’État de Vienne en 1927.

Que tous reçoivent encore ici l’expression de notre gratitude !

AVANT-PROPOS

« La nation, disait Renan, est constituée d’hommes qui veulent vivre ensemble. » Pourquoi cette volonté ? La réponse apparaît d’autant plus délicate quand la gestation, comme ce fut le cas pour l’Allemagne, eut largement lieu au sein de sociétés secrètes. Telle est la thèse en tout cas que nous développons dans cet ouvrage, en l’étayant de documents d’archives, le plus souvent difficiles d’accès, mais parfaitement authentiques.

À la difficulté matérielle de retrouver ces archives et écrits, dont la très grande majorité a disparu 1 tandis que le reste fut éparpillé, et non classé le plus souvent, entre Berlin, Moscou, Königsberg et Vilnius, s’ajoute une difficulté plus grande encore, celle de dépasser nos préjugés, héritage d’un passé encore récent.

En préambule d’un remarquable ouvrage (Louise de Prusse, la reine qui défia Napoléon), Joël Schmidt écrivait : « Il est important… de saisir l’Histoire napoléonienne non pas cette fois du côté de la France, mais du côté de l’Allemagne et perdre enfin sur cette période, un franco-centrisme réducteur, même s’il est séduisant et satisfaisant pour l’esprit. On comprendra alors mieux ce que fut véritablement la comète Napoléon en Allemagne, ébranlant dans sa course conquérante les féodalités, mais suscitant pour longtemps un nationalisme germanique inspiré, Ô ! Ambiguïté, par la Révolution française. »

C’est pourquoi il nous est apparu nécessaire, évitant à la fois tout franco-centrisme autant que tout prusso-centrisme, d’aborder cet essai sans préjugé, en s’efforçant de comprendre l’autre.

Ainsi, à la lumière de notre Histoire commune, serons-nous plus à même d’apprécier comment les différences entre nos deux pays font aujourd’hui notre nécessaire complémentarité et notre très grande richesse à l’intérieur de l’Europe.

PROLOGUE

Plus d’un et demi d’incompréhension réciproque a opposé Allemands et Français. Grâce à l’émergence de l’Union européenne et les vertus de l’amitié aidant, les deux peuples se sont enfin appréciés au point de se rapprocher étroitement, bien que, leur nature étant différente, la connaissance réciproque ne soit pas encore totale.

Aussi nous a-t-il semblé indispensable, avant d’aborder l’aventure napoléonienne, de rappeler les origines profondes du nationalisme allemand ou, du moins, de la vision du nationalisme allemand tel qu’il finit par s’imposer.

Il faut, pour cela, remonter à Luther, l’homme qui fit la transition entre le Moyen Âge et la Renaissance. Toute l’âme du Nord de l’Allemagne, toute la langue allemande tirent leur source de cet homme hors du commun au point que, de Bismarck à Hitler, nombre d’Allemands s’y sont référés.

De 1522 à 1532, ce moine célèbre devait traduire la Bible à partir du Grec ancien, en langue vulgaire, plus exactement en dialecte haut-saxon. Il en fit la langue classique de l’Allemagne, tant il sut lui insuffler des qualités de force, de noblesse, d’élégance et de clarté inconnues avant lui. Il en fit également la base de son talent oratoire, plein de vigueur, d’éloquence et d’emportement. Fougueux et passionné, Luther agissait souvent sous l’impulsion du moment et son imagination exaltée fut parfois en proie aux hallucinations.

Car Luther ne fut jamais un nationaliste mais un mystique qui fit la guerre à la raison humaine et au libre arbitre, mettant la perfection chrétienne dans l’absorption de l’âme en Dieu. Dès lors, c’est Dieu qui parle et qui guide. Cette force devait conduire, à Augsbourg en 1530, par la confession qui en emprunta le nom, à la scission entre Catholiques et Protestants, ces derniers emmenés par Luther, mais aussi à la scission entre les États allemands qui le soutenaient et la Bavière qui soutenait Rome 2. Ainsi, par ses actions et leurs conséquences, Luther est considéré non seulement comme initiateur de la langue allemande mais aussi comme fondateur de la nation allemande dont il fut l’un des premiers, sinon le premier, à proclamer l’existence.

Si l’œuvre religieuse de cet homme de génie devait se développer rapidement, si la langue qu’il avait exaltée devait s’imposer, elle aussi, peu à peu, il fallait en revanche un homme politique d’envergure ou un cataclysme pour que l’idée de nation allemande s’imposât à tous avec une nécessité impérieuse. Les deux à la fois devaient arriver le même jour : Napoléon fut l’Homme, les batailles d’Iéna et d’Auerstædt créèrent le bouleversement ; Le tout s’abattit sur l’Allemagne le 14 octobre 1806.


Comment se présentait l’Allemagne à cette époque-là ?

Rappelons d’abord que, s’il y avait bien des Allemands en 1800, il n’y avait pas d’Allemagne et que le sentiment national ou l’idée d’appartenir à un même peuple n’effleurait personne 3. Le Saint-Empire romain germanique n’avait été germanique que de nom, réunissant certes des Allemands mais aussi des francophones, des Slaves et des Italiens… Sous Louis XV, l’Allemagne actuelle était divisée en 622 États, parlant au moins quatre langues et de nombreux dialectes. Leur nombre, tombé à 380 en 1789, fut encore ramené à 82 en 1803 par le Reuz (recès) de Ratisbonne. La plupart étaient des petits duchés ou principautés dirigés par des nobles ou des évêques. Ainsi, comme l’écrivit justement le diplomate français Reinhard à Champagny : « l’Allemagne a une langue mais n’a pas de capitale. » De l’avidité des petits et grands souverains allemands, de leur ambition d’agrandir leurs territoires, Napoléon sut se servir, les flattant et les comblant de dons pour mieux les dominer.

Dans cette mosaïque, certains États émergeaient comme la Bavière et la Saxe. La Prusse tenta de contrebalancer la puissance autrichienne. L’alliance française était devenue indispensable pour y parvenir, au fil des succès des armées révolutionnaires. À partir du traité de paix de Bâle, de 1795, le roi de Prusse Frédéric-Guillaume III avait donné l’apparence de jouer cette carte, espérant lui-aussi en tirer quelques avantages politiques et territoriaux. Parallèlement, il jouait sur d’autres tableaux, avec les Russes, les Anglais et, au besoin, les Autrichiens.

Entre les deux, malgré les vicissitudes et les changements, subsistait toujours en Allemagne, une intelligentsia acquise aux idées des Lumières. La grande majorité de ses maîtres à penser avait suivi les cours de Kant, même parmi les jeunes officiers de l’armée prussienne. Tous ou presque se connaissaient et s’estimaient.

La jeune noblesse, quant à elle, était plutôt ruinée, tout particulièrement en Prusse où elle s’était considérablement endettée par des spéculations hasardeuses dans les territoires polonais récemment conquis. Son impécuniosité l’avait insensiblement rapprochée de la petite bourgeoisie, du bas-clergé et des corps enseignants.

Après l’ouragan napoléonien de 1806 qui allait bouleverser la Prusse, après la punition de Tilsit qui s’ensuivit, l’intelligentsia allait remuer le royaume en profondeur et le rendre capable, avec les alliés russes, anglais et autrichiens, de vaincre Napoléon. Sous l’impulsion des penseurs et des philosophes, allaient se réaliser presque simultanément, de 1807 à 1815, deux prodiges : une révolution sociale en douceur qui ne vit son achèvement qu’en 1848 et les germes et prémices d’une unification de l’Allemagne, autour de la couronne des Hohenzollern, qui vit son achèvement en 1871. L’un et l’autre phénomènes ont eu Napoléon Ier et son action pour origine.

À plusieurs reprises, l’empereur des Français tenta bien de se faire une alliée de la Prusse, mais les maladresses accumulées et parfois le mépris manifesté à son égard devaient amener rapidement ce pays à être, vis-à-vis de la France, l’un des plus belliqueux au cours du siècle et demi qui suivit, suscitant une haine farouche entre les deux peuples.

Ces sentiments ont longtemps occulté en France, les noms des grands hommes qui édifièrent l’Allemagne et qui, par-là, contribuèrent, tout comme les nôtres, à construire l’Europe. Si les Français connaissent bien les noms des généraux allemands de l’époque napoléonienne : Blücher, Scharnhorst, Gneisenau, von Boyen, Clausewitz… en revanche, ils ont retenu peu de choses de Fichte, Jahn, Arndt, Humboldt, Achim von Arnim, Kleist… Pour le cartésianisme français, le romantisme allemand déroute autant que le rêve des « Niebelungen ».


Pour se reconstruire après Iéna et reprendre le combat contre Napoléon, la Prusse devait, en se fondant sur l’héritage de Luther, s’appuyer sur ses philosophes, ses professeurs et ses savants, qui allaient lui donner un souffle neuf, celui d’une nation à nouveau debout.

C’est alors que, pour y parvenir, elle fit appel largement à un moyen original et nouveau, spécifique au génie allemand de l’époque : les sociétés secrètes.

Dans un État frédéricien hiératique et figé, où toute initiative était durement sanctionnée, une seule solution restait au peuple prussien humilié au cours des huit années sous le joug français. Afin d’éviter une explosion aussi dévastatrice que les défaites d’octobre 1806, il fallait utiliser un moyen de reprise en main des différentes couches sociales capables de réorganiser la société et de préparer la revanche. Pour pouvoir exister et être efficace, ce moyen ne pouvait agir que dans l’ombre pour tromper les Français mais aussi à bien des égards, le roi de Prusse lui-même. Venger l’humiliation infligée par la punition de Tilsit et préparer matériellement et psychologiquement le peuple à un soulèvement de masse contre la France, tels étaient les buts des sociétés secrètes. Pour y parvenir, une réorganisation totale du pays dans tous les domaines, notamment de l’administration, de l’armée, de l’enseignement, de l’économie… était nécessaire dans les plus brefs délais sous peine de voir disparaître le pays. Le peuple tout entier adhérait à ces buts et aux moyens d’y parvenir mais la royauté s’avérait impuissante et sous contrôle de l’occupant qui, d’un trait de plume, pouvait rayer le royaume de la carte. C’est là que les sociétés secrètes démontrèrent leur efficacité et prirent dans le pays une importance telle qu’elles en vinrent, en définitive, comme nous le verrons, à dicter au roi la politique étrangère à suivre.

Les sentiments de la population allemande et tout particulièrement prussienne pendant les guerres napoléoniennes n’ont été perçus que par quelques Français seulement, tel Davout. Il s’ensuivit un aveuglement général entretenu par les rapports lénifiants des attachés diplomatiques français. De cette façon, fut minimisé le rôle des sociétés secrètes en Prusse de 1809 à 1815 et l’Histoire feignit-elle d’ignorer parfois jusqu’à leur existence et les modalités de leur fonctionnement. Elles tiraient pourtant leurs origines des profondeurs même de la pensée et de l’esprit allemand. Elles furent, à leur époque, une manifestation de l’âme d’un pays.

Certes, la Prusse n’eut pas l’exclusivité des sociétés secrètes. Avec Jacques II Stuart, la franc-maçonnerie s’était déjà établie en France sous le règne de Louis XV. Avant lui, dès le XVIe, était apparue en Allemagne, avec Jacob Bœhme, une secte d’Illuminés aux nombreuses ramifications dont l’une, de nature politique Les Illuminés de Bavière, fut interdite en 1784… 4. Mais l’originalité des sociétés secrètes de Prusse, qui les distingue de toutes les autres, réside dans deux facteurs : toutes, à l’exception de la franc-maçonnerie, ont été créées en vue de renverser Napoléon et ont pris naissance dans l’année 1809. De même, à l’exception de la franc-maçonnerie, toutes ou presque devaient se dissoudre après avoir atteint leur but 5.

Face à Frédéric-Guillaume, son roi indécis, c’est tout un peuple, toutes classes sociales tendues vers un même but, qui allait ainsi se dresser contre Napoléon. L’enchaînement des événements, depuis 1792 jusqu’à 1815, devait se dérouler inexorablement. Tout comme la nation française de 1792, la nation allemande devait naître en 1806. Si la première accoucha dans les fracas de la Terreur, la seconde devait naître, en secret, dans une obscurité profonde.

PREMIÈRE PARTIE

LES SOCIÉTÉS SECRÈTES AU SERVICE DE LA REVANCHE

1) L’ouragan de 1806

Le lourd passé de Rosbach

Harcelé par les armées autrichiennes et françaises, le roi Frédéric II de Prusse n’avait que 25 000 hommes à opposer aux 50 000 hommes du français Soubise. Pour avoir envahi la Saxe, la Prusse se trouvait menacée aux quatre points cardinaux : en Poméranie, par 25 000 Suédois, à Königsberg par les Russes, en Basse-Silésie par les Autrichiens et dans le Sud-Brandebourg par la France. La survie de ce petit royaume ne tenait plus qu’à un fil bien que la réputation de son armée, basée sur la discipline, ait été immense.

Devant 30 000 français et 20 000 sujets allemands de différents princes qui manquaient de cohésion, d’administration et de commandement commun (ils servaient contre leur gré, n’avaient aucune discipline et disaient tout haut que c’était folie de se battre contre le roi de Prusse, le plus puissant prince de leur religion), la rencontre décisive eut lieu à Rosbach, en Thuringe, le 5 novembre 1757.

Exécutant un brusque changement de front, Frédéric prenait Soubise de flanc sans lui donner le temps de ranger ses hommes en ligne de bataille. Après un court engagement de cavalerie, il démasquait ses batteries et enlevait les premières files des coalisés. L’infanterie prussienne n’eut alors qu’à marcher pour achever la déroute. Celle-ci débuta par la fuite des Saxons bientôt suivie de celle des Français. Trois mille tués, huit mille prisonniers, soixante quatre canons, tous les chariots et les bagages capturés, tel fut le butin de l’armée prussienne qui n’eut à déplorer que cinq cents morts.

Cette journée mémorable pour la Prusse devait créer chez elle une légende : celle de la supériorité de l’armée prussienne et de la couardise des Français. Ainsi, pendant des décennies, la Prusse allait vivre de Rosbach et se croire quasiment invincible.

« La liberté ou la mort » : les années terribles de 1791 à 1795

Les années aidant, le ressentiment français devait s’apaiser. Mais de 1789 à 1791, avec les événements de la Révolution, on passa insensiblement à des dispositions hostiles et à des sentiments belliqueux. Tout d’abord, la Prusse pensa que la France devait être suffisamment affaiblie par ses divisions intestines. Sans trop de risques, elle estimait le moment venu de tenter de s’agrandir à ses dépens tout en portant assistance à Louis XVI avec l’aide de l’Autriche. Les intrigues du roi de Prusse devaient aboutir, le 7 février 1792, à la signature à Berlin d’une alliance contre la France. La guerre déclarée, une armée austro-prussienne commandée par Frédéric-Guillaume II et le duc de Brunswick envahissait la France. Le 5 septembre, elle était aux pieds de l’Argonne. Le 20 septembre, la nation était sauvée à Valmy, la veille de la proclamation de la République. Le 6 novembre, dans un élan irrésistible, les Français, au chant de la Marseillaise, enlevaient les redoutes établies au flanc du coteau de Jemmapes. Trois semaines plus tard, les Austro-Prussiens étaient chassés de Belgique.

Élevés sous l’Ancien Régime, les conventionnels étaient pénétrés de l’idée qui prévalait depuis Henri II, que la France était inachevée et qu’à l’Est, ses limites naturelles devaient être le Rhin sur toute sa rive gauche. Ainsi, non seulement Strasbourg, mais aussi Mayence, Coblence et Cologne devaient être villes françaises pour propager les idées révolutionnaires nouvelles. La Convention inaugurait sa « politique des conquêtes ».

L’idée du Rhin « frontière naturelle de la France » était implicitement reconnue par le traité de Bâle (1795.) Après trois années de combat, c’était cette fois la Prusse qui quittait le champ de bataille.

De 1795 à 1806. L’Angleterre, insaisissable chef d’orchestre des coalitions.

Entrée en guerre en 1793, l’Angleterre suscita, ouvertement ou secrètement, toutes les coalitions contre la France révolutionnaire et impériale. Cela avait été le cas en 1793. Ce le fut encore en 1797. La Prusse, en dépit d’une diplomatie ondoyante, resta en dehors des conflits après 1795. Elle ne fut donc que spectatrice de la paix de Lunéville signée le 9 février 1801 : toute la rive gauche du Rhin jusqu’à la frontière batave était dévolue aux Français. La paix d’Amiens, le 25 mars 1802 avec l’Angleterre, compléta les apparents succès français. Bien que spectatrice, la Prusse tira néanmoins quelques bénéfices de la situation lors du recez de 1803. Le traité de Lunéville prévoyait en effet que des compensations seraient accordées aux princes allemands. Ainsi, l’archevêque de Mayence reçut Ratisbonne, la Bavière, qui avait perdu 700 000 sujets avec le Palatinat, en recevait 900 000 et le roi de Prusse, qui en avait perdu 125 000 avec Munster en recevait 500 000 avec d’importants territoires en Westphalie. Bade et le Wurtemberg, avec des agrandissements de territoire, devenaient électeurs.

Toutes les tensions pouvaient donc sembler aplanies… mais, quinze mois plus tard, l’Angleterre, qui craignait pour son commerce, reprenait les hostilités, ne voulant pas voir Anvers et la Belgique rester aux mains de la France. Napoléon se décidait à envahir – ou tout au moins à effrayer – le Royaume-Uni et concentrait ses troupes au camp de Boulogne. Le 11 avril 1805, l’Angleterre et la Russie formaient une troisième coalition avec l’Autriche. La Prusse n’y était toujours pas.

Le 2 décembre 1805, à Austerlitz, la bataille des trois empereurs consacrait la victoire de Napoléon sur la Russie et l’Autriche. L’Angleterre, pour sa part, avait reporté le danger sur ses alliés. À l’abri dans son île, elle devait, jusqu’en 1815, susciter quatre autres coalitions jusqu’au renversement final de « l’usurpateur ». En attendant, bien que non adhérente à la coalition, la Prusse avait tenté de profiter de la situation. Napoléon allait bientôt lui en demander des comptes.

La revanche de Rosbach

En octobre 1805, afin de combattre les Autrichiens à Ulm puis à Austerlitz, Napoléon avait violé sans coup férir et sans assentiment préalable, le territoire prussien d’Ansbach. Le roi de Prusse, Frédéric-Guillaume III se tourna vers la Russie. Le tsar, heureux de cette possibilité de recruter un allié de poids, se rendit en voyage officiel à Berlin. Il y eut entre les souverains une scène très romantique inspirée par la reine Louise. À minuit, à la lueur de quelques flambeaux, des embrassements et des serments d’amitié éternelle furent échangés dans le caveau de Frédéric II, le vainqueur de Rosbach, devant son humble cercueil de bronze.


Malgré ce serment, la Prusse hésita encore pendant des mois avant d’entrer en guerre. La guerre franco-prussienne n’allait durer que six jours, du 8 au 14 octobre 1806. Le 14 octobre, Napoléon écrasait une partie de l’armée prussienne à Iéna et Davout en faisait autant à Auerstedt.

L’empereur devait ne trouver devant lui que des généraux vieux et désabusés, la plupart d’entre eux n’aspirant qu’à se rendre sans combattre, ou pire encore, des officiers rebelles, voire de véritables brigands… Un fait révélateur de la campagne de 1806, rapporté par une lettre de Savary à Berthier 6, et raconté plus tard par Charles Schulmeister 7 l’espion de Napoléon, illustre l’état profond de décomposition interne de l’armée prussienne : « Le 12 novembre, avec quelques éclaireurs, Savary et Schulmeister chevauchant côte à côte, repartaient vers le sud-ouest : Lübeck, Hambourg, Hanovre étaient traversés. Partout, ils notaient la décomposition de l’armée prussienne. Le 20 novembre, ils arrivaient à Hameln (Hamelin), après 440 kilomètres de chevauchée dangereuse. La ville, très fortifiée, était défendue par 9 000 hommes et sept généraux prussiens aux ordres du général von Schœler. Bien approvisionnée, elle était assiégée par un corps hollandais de 7 000 hommes du roi Louis Bonaparte, sous les ordres du général français Dumonceau. Napoléon fit remplacer ce dernier par Savary, toujours “associé” à Monsieur Schulmeister. Dans la nuit du 20 au 21 novembre, les troupes prussiennes s’étaient révoltées. Les colonels avaient pris la tête de la révolte. Pendant deux jours la soldatesque allait se ruer sur les magasins, s’enivrer, insulter ses chefs, détruire par plaisir. Des femmes furent tuées, d’autres violées. Le général prussien von Schœler exigea des habitants mille écus d’or pour les frais de route des bas-officiers et des pensions de retraite pour les officiers.

Le 21 novembre, devant la rébellion, Savary déclarait aux sept généraux prussiens : “Je ne suis point accoutumé à céder aux mouvements de sédition et de révolte. J’ai parcouru toute la Révolution de mon pays et sais comment on les apaise. Il ne sera rien changé à la capitulation d’Hameln”.

Le 22 novembre, Savary recevait la reddition de von Schœler tandis que Schulmeister prenait le commandement d’un petit détachement de l’armée prussienne resté fidèle à son roi. Avec lui et avec quelques Hollandais, il entrait dans la ville et matait la rébellion. Les habitants de Hameln étaient délivrés de leurs propres soldats et les Français considérés par la population comme des libérateurs ! »


Les circonstances humiliantes de la reddition d’Hameln ne furent pas uniques. Déjà, à Küstrin, le 26 octobre 1806, le roi de Prusse, accompagné de la reine Louise les yeux rougis par les larmes, tentait de galvaniser ses troupes et de secouer Ingersleben qui commandait la place. Le 31 octobre, alors que les Français encerclaient la forteresse, son commandant passait la nuit à s’enivrer dans une casemate avec ses compagnons de débauche. Un incendie ayant rendu inutilisable le seul pont permettant l’accès à la citadelle, il poussa l’obligeance jusqu’à mettre des embarcations à disposition des Français. Deux cent cinquante hommes parvinrent ainsi jusqu’à la forteresse. Ils firent sur-le-champ quatre mille prisonniers ! Ingersleben fut plus tard condamné à mort ainsi que le commandant du fort de Stettin. Leur peine fut commuée en détention et ils furent dégradés. À Magdebourg, sans combattre, le vieux général von Kleist, avec vingt deux mille hommes, se rendait aux quinze mille hommes de Ney ! Même chose pour la forteresse de Spandau. Le commandant Benekendorf fut plus tard dégradé. La citadelle de Schweidnitz devait, elle aussi, se rendre dans des conditions identiques…8

2) L’échec d’un modèle

Comment la Prusse en était-elle arrivée là ? Les causes étaient à la fois organiques, stratégiques et psychologiques. Toutes prenaient leurs racines dans la victoire de Rosbach.

Les causes organiques

Pendant des décennies, la Prusse avait vécu dans le souvenir de Rosbach qui donna naissance à un « État frédéricien » conçu et organisé pour le despotisme éclairé de son maître. La « Vieille Prusse » devint donc, comme l’écrivit Vidal de la Blache 9 : « Un État agricole et féodal conçu en vue des besoins de l’Armée. » Cet État fut donc composé d’une noblesse terrienne privilégiée, car pépinière du corps des officiers, de paysans retenus sur leur terre, destinés à nourrir l’armée et à lui fournir des soldats. La clef de voûte de tout le système était donc l’armée. Accorder la liberté aux paysans, c’était ébranler l’institution fondamentale de l’État. Donner à la noblesse l’autorisation de vendre ses terres, c’était la détruire.

Dans cet état militaire bureaucratique et féodal, il n’y avait aucun paysan ni pratiquement aucun bourgeois dans l’administration. Les sujets étaient ainsi des administrés, des passifs, « il n’y avait pas de vie nationale en Prusse. »