François Mitterrand le Nivernais

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C'est en 1946 que le Charentais François Mitterrand investit le Morvan, vieille terre de protestation, réfractaire au pouvoir central. Victime collatérale du tremblement de l'année 1968, rejeté, c'est dans son département qu'il reprend assise, se ressource, construit son projet. La Nièvre devient pour lui un champ d'expérimentation, de maturation où se construisent les orientations futures loin des conflits et des intérêts nationaux des organisations politiques.
Publié le : dimanche 1 mai 2011
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EAN13 : 9782296461680
Nombre de pages : 330
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FRANÇOIS MITTERRAND
LE NIVERNAIS

1946-1971
La conquête d’un fief























Jean BATTUT








FRANÇOIS MITTERRAND
LE NIVERNAIS

1946-1971
La conquête d’un fief
























































© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-54937-1
EAN : 9782296549371
Sommaire

Avant-propos...............................................................................................7

PREMIERE PARTIE : S’INCARNER DANS UN TERRITOIRE ..........11

Chapitre 1 : La Nièvre, département au visage pluriel..............................13
Chapitre 2 : Une terre de Gauche ..............................................................23
Chapitre 3 : François Mitterrand, le perturbateur......................................33
Chapitre 4 : 1959, l’installation à Château-Chinon...................................69
Chapitre 5 : Nouvelle donne pour le syndicalisme enseignant nivernais..87
Chapitre 6 : SFIO et CIR s’observent sur fond d’unité socialiste ...........101
Chapitre 7 : Vivre mai 1968 dans la Nièvre avec les instituteurs du SNI109

DEUXIEME PARTIE : CONSTRUIRE L’UNITE SOCIALISTE ........123

Chapitre 1 : Analyse générale de la situation nationale en 1969.............125
Chapitre 2 : Une nouvelle militance bouscule le terrain nivernais..........131
Chapitre 3 : Election présidentielle : l’unité socialiste contrariée...........163
Chapitre 4 : Avec Mitterrand, en dissidence ...........................................189
Chapitre 5 : La légitimité du mouvement socialiste nivernais ................215
Chapitre 6 : L’expérience du cercle d’études pour l’unité socialiste ......235
Chapitre 7 : Epinay : un aboutissement, une rupture...............................251

ANNEXES ..............................................................................................273
BIOGRAPHIES ......................................................................................309
BIBLIOGRAPHIE ..................................................................................315
TABLE DES ILLUSTRATIONS ...........................................................319
INDEX ....................................................................................................321
REMERCIEMENTS................................................................................327

Avant-propos

La rédaction de ma thèse « Itinéraire militant d’un instituteur socialiste
1nivernais » soutenue le 19 mai 2009 à l’Université de Paris 13 ouvre pour moi
la possibilité de répondre par la rédaction de cet ouvrage à une demande du
conseil général de la Nièvre qui souhaitait que soit reprise historiquement la
présence de François Mitterrand dans la Nièvre depuis son arrivée en 1946.
Face à cette responsabilité, j’ai dû éviter de tomber dans une relation romancée
utilisée de nombreuses fois par les biographes attitrés de François Mitterrand.
De 1946 à 1964, date de l’élection de François Mitterrand comme président du
conseil général, j’exploite les documents d’archives départementales et surtout
nationales rassemblés déjà, des publications diverses et des témoignages de
personnes sur cette période intense de la conquête de son fief. Pour donner une
cohérence à la rédaction, je choisis de m’appuyer sur l’action des instituteurs
qui se trouvent être, par leur engagement massif à la SFIO dont ils animent les
sections, ses principaux adversaires.

À partir de 1958 jusqu’en 1965 l’opposition à de Gaulle, à la Constitution et son
appui sur les communistes placent François Mitterrand dans une position
dynamique dont le souffle a quelques difficultés à s’imposer sur le terrain
nivernais. Elle se développe cependant favorablement grâce au soutien de
beaucoup de ses amis rassemblés depuis longtemps autour de lui et celui des
représentants locaux du PCF, instruits pour suivre cette ligne par leur direction
nationale. Mon engagement à partir de 1963 à la tête de la section
départementale du Syndicat national des instituteurs (SNI) recueille l’héritage
de méfiance de mes prédécesseurs à l’égard de celui toujours considéré comme
un intrus. Je suis amené à travailler avec le président du conseil général du
département qu’il est devenu en 1964, face aux bouleversements entraînés dans
le département par la suppression des écoles de campagne et le regroupement
des élèves aux chefs-lieux de cantons. J’ai autour de moi une nouvelle
génération d’instituteurs qui, touchée par la guerre d’Algérie, a pris ses
distances avec Guy Mollet et la SFIO. Le SNI devient pour ces jeunes militants
leur véritable parti socialiste. Ils s’interrogent quant à une collaboration suivie
avec François Mitterrand et vont longtemps hésiter avant de lui apporter un
appui.

Les événements de 1968 dans la Nièvre sont le révélateur d’une nécessité
d’engagement politique pour les militants syndicaux qui gravitent autour de
moi. La Fédération de la gauche socialiste (FGDS), qui avait entrepris de mener
la rénovation socialiste, vole en éclats et François Mitterrand, son président se

1 Jean BATTUT, Itinéraire militant d’un instituteur socialiste nivernais, thèse de doctorat,
Université Paris 13, dir. Jacques Girault, professeur émérite, 2009
7 trouve mis à l’écart par Guy Mollet et le parti socialiste SFIO. Il prend assises
dans son département pour reprendre son souffle. La rencontre avec nous
s’opère. De 1969 à 1971, nous répondons en tant que militants politiques de
base au mouvement de reconstruction de l’unité socialiste que l’ancien candidat
à l’élection présidentielle de 1965 initie. Il s’agit pour lui de reprendre le
rassemblement des éléments épars de la gauche non communiste pour
construire un nouveau parti socialiste mis effectivement en place dans la Nièvre
en juin 1969 et qu’il place sous notre responsabilité.

Je traite dans la seconde partie de cet ouvrage de cette période peu connue, à
partir essentiellement de mes Archives personnelles dont la légitimité
d’exploitation m’a été donnée par une rencontre, le 17 février 1994, de celui qui
est devenu président de la République.
J’évoque celle-ci dans ce qui suit. Le 17 février 1994, François Mitterrand me
reçoit à l’Elysée. Je lui avais confié le manuscrit du livre que nous étions en
train d’écrire, Christian Join-Lambert, Edmond Vandermeersch et moi, sur les
événements concernant la querelle à propos de l’enseignement privé qui avait
2amené la démission d’Alain Savary en 1984 . Le président de la République,
penché sur ses dossiers, lève les yeux vers moi, me tend la main la paume
tournée vers le ciel comme il le faisait autrefois, d’une manière un peu distraite
mais amicale : «Vous avez quel âge Battut ? ». Je lui dis : « Il y a 4 jours, j’ai eu
61 ans » ; avec un petit sourire entendu, il me répond : « Eh ! bien nous avons
toujours 16 ans de différence », remarque accompagnée d’une espèce de joie
comme s’il émettait une petite plaisanterie qui avait son poids, exorcisme par
rapport à l’âge, en soulignant la distance qu’il y avait entre nous… et la
proximité qui était la nôtre les années passant et les destins divergeant.
C’était là une référence à l’action que nous avions menée ensemble dans la
Nièvre pendant 20 ans, de 1960 à 1980, surtout dans une époque bien
particulière de janvier 1969 au congrès d’Epinay des 11-12-13 juin 1971. Deux
années et demie où nous avions entrepris de construire effectivement l’unité
socialiste dans le département. Cette construction s’était manifestée par
l’installation de structures originales : la fédération de la Nièvre du parti
socialiste nouveau (PSN) puis du mouvement socialiste nivernais (MSN) entre
adhérents de la Convention des institutions républicaines (CIR) et les nouveaux
engagés que nous avions rassemblés avec ma petite équipe de militants. Il nous
confiera la direction de ces structures après la rupture avec le parti socialiste
SFIO du congrès d’Alfortville le 4 mai 1969. Il en sera ainsi jusqu’au congrès
départemental de l’unité socialiste, réuni à Saint-Saulge, aux marches du
Morvan, le 7 juin 1971, pour préparer le congrès d’Epinay. Deux années et
demie de travail en commun… de militantisme pourrait-on dire, deux ans et

2 Jean Battut, Christian Join-Lambert, Edmond Vandermeersch, 1984 La guerre scolaire a bien
eu lieu, éd. Desclée de Brouwer, 1995.
8 demi qui, je l’ai constaté, n’ont jamais été remarqués par les nombreux
biographes de Mitterrand. C’est pour cela que je considère la question que
j’allais lui poser au cours de l’audience du 17 février 1994 comme essentielle.
La voici : « J’ai rassemblé un certain nombre de documents sur cette période.
Que dois-je en faire ? » Réponse de François Mitterrand : « Il faut préserver tout
cela »… De fil en aiguille et chemin faisant la réflexion s’est développée sur la
destination qu’on pourrait donner à cet ensemble. J’ai été orienté d’abord sur les
Archives de l’Elysée. Puis très vite cette idée a été abandonnée et François
Mitterrand a voulu que ce soit les Archives départementales de la Nièvre qui
reçoivent ces documents. Ce sont ceux-là mêmes que j’ai décidé de faire vivre
3dans la deuxième partie de cet ouvrage .
4Puisse cet ouvrage contribuer à justifier ce qu’écrivait Raymond Barrillon :
« L’histoire admettra, si elle n’est pas trop injuste, que de l’année 1965 au
septembre 1971 François Mitterrand aura, avec des fortunes diverses selon les
moments, voué toute son énergie, toute sa foi et tout l’acharnement qu’il peut y
avoir en un homme à la réalisation d’un grand dessein : l’unité de la gauche
considérée dans son ensemble et le regroupement des diverses tendances. »

3 Archives départementales de la Nièvre, Fonds Jean Battut, militant socialiste 74 J (A. D. 74 J).
Toutes les notes à venir se référant à ce fonds, apparaissent dès lors sous la forme A. D. 74 J.
4 Raymond Barrillon, Le Monde, 15 juin 1971.
9 PREMIERE PARTIE

S’INCARNER
DANS UN TERRITOIRE


« La marque de François Mitterrand tient en un mot : il
est d’abord et avant tout un homme de province. De la
province, il aime le secret, la diversité des paysages, la
variété des espèces d’arbres, les soirées passées à lire et
à raconter des histoires, la soupe qui tient lieu de dîner,
les plats simples, même s’ils sont riches […] les belles
reliures, les tirages de tête, la force des traditions, la
longue race des générations, la solidité des amitiés,
l’argent qu’on hérite, l’exercice secret du pouvoir, la
modestie des ambitions… »
Jacques Atalli Verbatim I, Paris, Fayard, 1993

« Une vie, ce n’est pas très long, elle se fixe sur certains
points majeurs qui finissent par la dominer. Je suis
Charentais d’origine, je reste fidèle à cette région de
l’ouest de la France mais d’une certaine façon, je suis
Nivernais. »
François Mitterrand dans François Mitterrand
et Roland Dumas Les Forces de l’esprit,
messages pour demain 1998, s.l Institut
François Mitterrand, Fayard, 160 p.
Chapitre 1
La Nièvre, département au visage pluriel


La contrée qui correspond aujourd’hui au département de la Nièvre était avant
la Révolution le duché et la province du Nivernais, formée de régions
5géographiques très variées que l’Histoire a unies .

Une situation géographique particulière

Le relief se présente avec une orientation générale nord-sud. À l’est, se dresse le
Morvan, un pays montueux et élevé qui atteint 850 mètres au mont Prénelay, au
pied duquel l’Yonne prend sa source. Au centre, une région de collines, le
Nivernais, à l’altitude faible. Rares sont les points dépassant 400 mètres, larges
vallées, souvent vastes horizons et paysages calmes, région flanquée de deux
dépressions, le Bazois, argileux au pied du Morvan, à 250 mètres d’altitude en
moyenne portant de grasses prairies et le Donziais, calcaire, à 200 mètres
d’altitude, aux belles cultures. Au nord-ouest, le plateau de Puisaye. Au sud,
une région très peu accidentée, le pays entre Loire et Allier : la Sologne
bourbonnaise. L’Allier rejoint la Loire à Nevers. Les deux cours d’eau se sont
taillés une large vallée de deux à quatre kilomètres dans des terrains
particulièrement meubles. À Decize commence le Val de Loire, zone fertile et
peuplée, jalonnée du sud au nord par les villes suivantes : Decize, Imphy,
Nevers, Fourchambault, Pougues, La Charité, Cosne. Ces dernières localités ont
des relations de voisinage avec le Berry et leur influence déborde sur le
Nivernais intérieur proprement dit. Depuis Nevers, ce vaste ensemble est porté
vers la région Centre alors que la région de Clamecy, au débouché des vallées
de l’Yonne et du Beuvron, se sent plutôt concernée par la Bourgogne à laquelle
se rattache le Morvan du Nord-Est.

5 Ouvrages consultés :
- J. Bonnamour, Le Morvan : la Terre et les hommes, thèse Lettres, Paris PUF, 1965, 454 pages.
- J. Bruley, Le Morvan, cœur de la France, Paris, La Morvandelle, 1964-66, 3 vol.
- G. Chabot, La Bourgogne, Paris, A. Colin, 1957, 224 pages.
- J.-P. Harris, Le Nivernais, coll. Voyage à travers la France éd. SAEP, Colmar-Ingelhein, 1974,
101 pages.
- A. Le Guai, Histoire du Nivernais CRDP Dijon, 1971, 60 pages.
- L. Pouillon, M. Lallemand, Géographie de la Nièvre, La Charité, éd. Delayance, 1962, 54 pages.
- Jean-Bernard Charrier, CRDP, Dijon, 1976.
13
La Nièvre géographique

Bourgogne ou Val de Loire ?

Historiquement, si le Nivernais a eu des maîtres bourguignons, il s’est séparé du
duché de Bourgogne à la fin du Xe siècle et a conservé une indépendance avec
la grande province voisine, même si le comté de Château-Chinon relevait
directement de la Couronne sans être inclus dans la Bourgogne. Les manuels de
géographie placent généralement la Nièvre - sauf le Morvan - parmi les Pays de
6la Loire . Les historiens et géographes qui ont étudié la Bourgogne en excluent
le Nivernais et distinguent un Morvan bourguignon et un Morvan nivernais, ce
qui confirme que le Morvan est une entité originale. Les échelons
intermédiaires de l’administration entre le département et Paris ont longtemps
ignoré l’existence du Morvan, ainsi trois académies, Dijon, Lyon et Paris, se
partagent la responsabilité de l’enseignement. Le Morvan éclate entre quatre

6 Jean-Bernard Charrier, p. 240, op. cit.
14 départements : le sud-est rattaché à la Saône-et-Loire, la région avalonnaise au
nord-ouest rattachée à l’Yonne, le nord-est à la Côte d’Or et le sud à la Nièvre.
Les principaux centres d’activité du Morvan se situent à une distance
importante des chefs-lieux de départements. Ainsi, 66 kilomètres séparent
Château-Chinon de Nevers, 107 kilomètres Autun de Mâcon, 66 kilomètres
Saulieu de Dijon, 50 kilomètres Avallon d’Auxerre.
Compte tenu des particularités du Morvan, une question se pose : le
département de la Nièvre doit-il dépendre administrativement de la région
Centre ou à de la région Bourgogne ? Je ressens le rattachement à la région
Centre comme une nécessité, quand je me rends au chef-lieu de région, Dijon,
depuis Cosne où je réside car je dois parcourir 200 kilomètres et traverser
difficilement le Morvan en plein hiver alors que 60 kilomètres me séparent de
Bourges. La question est longuement débattue à l’occasion de l’installation de
la régionalisation. En 1968, le conseil général de la Nièvre exprime le souhait
du rattachement de la Nièvre à la région Centre par onze voix contre neuf et
trois abstentions. Les conseillers généraux du Morvan - qui ont porté leurs voix
contre - craignent pour l’avenir de ce qu’on appelle déjà un désert dans
l’hypothèse où la Nièvre se tournerait vers Bourges, promue au rang de capitale
régionale. Le conseil général a fondamentalement admis le rattachement à la
Bourgogne, à une voix seulement de majorité, après d’âpres débats qui faisaient
7apparaître un clivage plus géographique que politique .
8Prévenant cette offensive, le 26 janvier 1967 François Mitterrand présente une
défense anticipée de son territoire sous le titre, « L’espoir doit prendre forme ».
Après avoir rappelé que le Morvan représente un tiers de la superficie du
département de la Nièvre, importance indéniable, il en appelle à l’histoire : « Au
mont Beuvray résonne encore la clameur des tribus accourues à l’appel des
Eduens repentis pour prêter entre les mains de l’Arverne ce serment de Bibracte
d’où devait naître l’unité gauloise contre l’envahisseur romain. »
Il montre ensuite l’influence de Château-Chinon qui comprenait au Moyen-Âge
cinq baillages et cent quatre-vingt-quinze fiefs nobles et roturiers dont la plupart
situés très avant dans la Bourgogne et le Nivernais. Le Morvan – écrit-il – a
toujours été une région située aux confins : partagé entre les provinces de
Bourgogne et du Nivernais, il voyait même une partie de son territoire
directement rattaché à la Couronne. En le découpant en quatre départements, la
Constituante en a fait un pays morcelé, excentrique, vite oublié. Les limites
administratives ont empêché pendant deux siècles et demi que cette région soit
considérée comme un tout. La Constituante, qui créa le département de la
Nièvre, ne pouvait pas prévoir la théorie économique de l’espace, ni savoir que

7 Jean-Bernard Charrier, in Bourgogne expansion, Dijon, août 1975 et J.-F. Bazin : Les états
d’âme de la Nièvre, in L’ère régionale, février 1974 et divers articles dans Les Dépêches de
Dijon.
8 Le Courrier du Parlement du 26 février 1965.
15 la géographie, deviendrait un jour une des techniques de l’organisation future.
François Mitterrand évoquera le Morvan très souvent de manière poétique.
Ainsi, en gagnant Paris, il fait un détour par Vézelay : « Peu pressé de rentrer à
Paris, j’ai quitté Château-Chinon au début de l’après-midi. À Lormes, au lieu de
continuer vers Avallon et l’autoroute j’ai bifurqué sur Vézelay. Une lumière
dorée, poudreuse, transcendait la forme des choses. À chaque plongée de la
route sur les contreforts du Morvan je m’appliquais à reconnaître dans l’horizon
changeant mes repères familiers, église, route, ferme et mieux encore la flottille
dispersée des châteaux d’eau qui jalonnent l’océan bleu roi des lointains. On me
querellera sur le bleu qui, vu de près, est vert et noir. Mais quiconque a
parcouru la Bourgogne des hauts plateaux qu’aucun écran ne sépare du ciel sait
que cette image est exacte.
Voici trente ans que je suis (à ma manière) un pèlerin de Vézelay. Ce que j’y
cherche n’est pas précisément de l’ordre de la prière bien que tout soit offrande
dans l’accord du monde et des hommes. Je pourrais tracer de mémoire un cercle
réunissant tous les points d’où, du plus loin possible, on aperçoit la Madeleine.
Longtemps avant qu’un panneau l’indiquât, entre Voutenay et Sermizelles, je
ralentissais juste à l’endroit de la Nationale 6 qui découvre la basilique par un
angle de vue aussitôt refermé. En descendant par Pontaubert je la saluais,
comme tout le monde, plantée au bord de sa colline. Du côté de Vauban j’ai
regardé le soleil couchant grandir son ombre vers les fonds. Par-dessus Saint-
Aubin-des-Chaumes j’ai franchi la ligne de crête des derniers Vaux d’Yonne
pour dessiner (mais de quelle main maladroite !) son portrait. J’ai fait le tour des
portes par les chemins d’herbe d’Asquins. À Maison-Dieu j’ai suivi le sentier
des bois qui la montre soudain église de village, tout au haut de sa rue.
" Vézelay, Vézelay, Vézelay ", connaissez-vous plus bel alexandrin de la langue
française ? J’en ai mieux aimé Aragon.
Aujourd’hui j’y suis revenu d’instinct. La décision qui m’attendait me paraissait
plus facile, presque aisée, dictée par ce pays sublime tandis que sous les tilleuls
9de la terrasse je contemplais la fin du jour. »
Poésie aussi dans la citation de Jacqueline Bonnamour qui reprend celle de
10Jacqueline Beaujeu-Garnier : « Au printemps, alors que les feuilles de
marronniers se déplient sur les terrasses de Vézelay, le Morvan donne
l’impression d’un pays encore mal réveillé de l’hiver, mal égoutté de ses pluies,
où dominent les teintes gris-fer des forêts dénudées et le gris jaunâtre des bas-
fonds, des mouilles marécageuses ».
Les élections cantonales de septembre 1969 voient l’apparition de quatre
cantons dont trois à Nevers et un à Decize, tous du Val de Loire, plus attirés

9 François Mitterrand, La paille et le grain, éd. La rose au poing, Flammarion, 1975, chronique
du 7 avril 1974, pp 284-285.
10 Jacqueline Beaujeu-Garnier, Le Morvan et ses bordures, Paris, PUF, 1951.
16 11vers la région Centre que vers Dijon. Jean-Bernard Charrier considère que la
vocation bourguignonne de la Nièvre est fort contestable.

Les cantons de la Nièvre

Il eût été préférable, selon lui, de créer une région Berry-Bourbonnais-
Nivernais, région équilibrée, un peu sur le modèle de Poitou-Charente associant
villes et départements moyens, dont aucun point n’aurait été éloigné du chef-
lieu régional qui aurait sans doute été Bourges. Devant l’impossibilité qu’il y a
à démembrer trois régions de programme existantes Auvergne - Bourgogne -
Centre, il exprime une exigence morale, celle de la transformation de
l’appellation de la région Bourgogne en Bourgogne-Nivernais pour prendre acte
du fait du particularisme et de l’originalité nivernaise.
En 1974, alors que la région Bourgogne a été gagnée par la gauche, le docteur
Benoist devenu conseiller général et maire de Nevers, qui avait plaidé de ce fait
pour le rattachement à la région Centre, revendique la présidence de la région. Il
est relégué, selon lui, au poste de vice-président au bénéfice de Pierre Joxe,
12député de Saône-et-Loire, qui occupe le poste convoité . Il raconte l’entrevue
mouvementée qu’il a eue avec François Mitterrand à l’hôtel du Vieux Morvan à

11 Jean-Bernard Charrier, op. cit.
12 Daniel Benoist dans son livre Mémoires de Lui et de Moi, Editions du Terroir, 18300 Sury-en-
Vaux, pp. 157-158-159
17 Château-Chinon. Elle se déroula en douceur au début et se termina par un
claquement de porte. François Mitterrand soutenant la candidature de Pierre
Joxe marque plus sa volonté de voir maintenue, face à Daniel Benoist, l’emprise
politique qu’il exerce sur le département de la Nièvre, que sa conviction
régionaliste. Très attaché au ent il n’était pas favorable à la
prééminence de la région.
En près de deux siècles, les habitants de la Nièvre ont pris l’habitude de
travailler ensemble et le département a gagné en unité et en cohésion, marquées
par une véritable solidarité départementale. On le voit par exemple par le fait
que Le Journal du Centre soit l’un des rares quotidiens dont la zone d’influence
13est à peu près celle d’un département. Il existe une âme nivernaise faite de
14réalisme, de bonheur de vivre . Dans l’âme nivernaise se place en évidence une
exigence de justice démontrée par un attachement réel aux valeurs républicaines
même dans ce qu’elles peuvent avoir d’un peu symboliques ou mythiques, un
vieux fond quarante-huitard ou troisième République, fait de respect pour
15l’école – l’instruction et la mairie – la Marianne .

Des réseaux sociaux particuliers

En présentant l’évolution politique du département, dès l’arrivée de François
Mitterrand en 1946, que j’aborderai dans la suite de cette rédaction, il semble
essentiel de relever dès à présent une particularité qui, on le verra, favorisera
l’ancrage d’un leader d’une gauche moderne. Il s’agit de l’influence des
instituteurs. Elle remonte aux racines du socialisme nivernais, de 1848 à 1914 et
plus particulièrement avec la place majeure qu’occupe la Seconde République
de 1848 à 1851. Citons quelques figures emblématiques d’instituteurs de cette
16 17belle tradition. À côté des grands noms, Ferdinand Gambon , Jules Miot ou
Félix Pyat, trois futurs membres de la Commune en 1871, apparaissent ceux de
Pierre Malardier, jeune instituteur élu député aux législatives du 13 mai 1849 et
d’Antony Duvivier, candidat malheureux aux élections législatives d’avril 1848
qui démissionne de l’enseignement pour fonder le journal Le Bien du peuple
18qu’il anime . Ces deux instituteurs de la Nièvre portent avec honneur le
flambeau des idées progressistes dans les débuts du socialisme nivernais. La
Seconde République en instaurant le suffrage universel, permet, par les
législatives du 13 mai 1849, de mesurer l’influence du socialisme dans le

13 Jean-Pierre Harris, Le Nivernais, op. cit., p. 97-99.
14 Références : Romain Rolland dans son Colas Breugnon, Claude Tillier dans Mon Oncle
Benjamin, Jules Renard dans son Journal.
15 Jean-Bernard Charrier, Géographie de la Nièvre, op. cit., p. 239.
16 Voir biographie en fin d’ouvrage.
17
18 Alain Roumégous en 1998 publie une très intéressante étude dans les Cahiers Nivernais
d’histoire de l’éducation, présentés par les Amis du Musée Nivernais de l’éducation « De
l’Amicalisme au Syndicalisme chez les instituteurs nivernais ».
18 19département . En 1849, avec 75% des votants, la Nièvre, majoritairement
démocrate socialiste ou montagnarde, témoigne de l’existence d’une France
rouge dans le monde rural surtout. Les démocrates socialistes comptent six élus
sur sept représentants du peuple, parmi eux Ferdinand Gambon, magistrat de
Nevers, Félix Pyat déjà représentant lui aussi et Pierre Malardier jeune
instituteur de 31 ans à Dun-les-Places dont l’élection sanctionne une ascension
méritoire, tant l’exercice de la profession d’instituteur était difficile à
20l’époque . Marcel Vigreux donne les raisons du succès de ce courant dans la
Nièvre. La première réside dans la mise en place de structures efficaces, depuis
la fin de 1848, qui s’appuient sur un parti officiel et une structure clandestine.
Edme Jacob, un jeune architecte, lié à Louis Blanc, a développé dans le
département un réseau de correspondants appuyés sur les groupes démocrates
des bourgs et des villages, le comité démocratique de la Nièvre qui regroupe
pour moitié des commerçants et des artisans, un tiers de petits bourgeois :
médecins, avocats, notaires, quelques employés, fonctionnaires, typographes,
instituteurs. Les démocrates-socialistes répandent des tracts, des chansons
républicaines souvent traduites en patois pour atteindre les habitants des
hameaux les plus reculés. Antony Duvivier tente d’organiser les instituteurs du
département, provoquant l’élection d’un comité central des instituteurs de la
21Nièvre. Il demande au préfet l’ouverture de cours du soir pour les adultes .
Quant à la structure clandestine, liée au parti officiel, il s’agit de sociétés
secrètes héritières de la charbonnerie italienne, et en particulier la Marianne à
Nevers et à Clamecy depuis 1849, qui ont un recrutement populaire parmi les
jeunes paysans, les journaliers au chômage dont l’affiliation se fait dans les
caves, les bois où l’on jure fidélité à la République démocratique et sociale.
Pour aider à cette formation Malardier écrit en septembre 1848 l’Evangile et la
République ou la mission sociale des instituteurs. Comme les prêtres ont failli à
leur mission, car ils se sont rangés du côté des riches et de la monarchie, il
propose que les instituteurs remplacent les curés et aillent convaincre les
paysans et artisans d’adhérer à la République démocratique et sociale. Dans le
Guide du Peuple dans les élections ou le socialisme expliqué à nos frères, les
travailleurs des villes et des campagnes, rédigé en 1848 et publié en 1849, il
évoque le poids des notables et la misère de la paysannerie. Il appelle à la
mobilisation pour éviter le retour à l’ancien régime.
La Nièvre blanche s’oppose à la poussée socialiste de 1849. Pour contrer
l’influence des démocrates-socialistes, elle trouve un appui dans les partisans du

19 J’emprunte au contenu de l’intervention de Marcel Vigreux au cours la journée d’études
organisée, le 25 janvier 1997, par Gaëtan Gorce, premier secrétaire de la fédération de la Nièvre
du parti socialiste, à l’occasion du centenaire de la fédération pour faire une brève analyse de leur
action. Revue de l’OURS, Recherche socialiste, n° 31-32 juin-sept 2005.
20 Voir biographie en fin d’ouvrage.
21

19 bonapartisme lors des élections présidentielles du 10 décembre 1848. Beaucoup
de ruraux considèrent Louis Napoléon Bonaparte comme l’héritier de la
Révolution française, capable de contenir l’influence de la noblesse terrienne et
22de l’Évêché . Cette alliance objective est à l’origine du repli démocatique après
1849 dont le parti et les sociétés secrètes sont décapitées avant même le coup
d’Etat du 2 décembre, en Morvan surtout.
La résistance au coup d’Etat se manifeste cependant dans toute la Nièvre, à
Clamecy particulièrement, où les opposants s’appuient sur les syndicats
23bûcherons fortement organisés liée à la tradition de lutte des flotteurs de bois.
1450 personnes sont arrêtées et 1372 condamnations sont prononcées au bagne
de Cayenne ou en Algérie et beaucoup d’assignations à résidence. Duvivier est
emprisonné et condamné à la déportation en Algérie. Mais la gauche se
reconstitue et aux législatives de mai 1869 elle obtient un succès qui concerne
surtout les villes. Après une poussée de la droite, la gauche en 1876 enregistre
des progrès liés à la diminution de l’influence du clergé et à la diffusion de
l’enseignement primaire laïque.
24Jean Pataut fait porter son analyse sur un autre phénomène qui explique la
pénétration des idées de gauche dans les villages nivernais. Les élites foncières,
qui auraient pu aider à l’ancrage des forces conservatrices, émigrent à Paris. Le
syndicalisme rural trouve un espace pour se développer autour des hommes non
- propriétaires qui travaillent comme bûcherons en hiver ou pratiquent le
flottage du bois sur l’Yonne. Les ligues des métayers du Bourbonnais et les
organisations politiques parisiennes les soutiennent. Les syndicats bûcherons
qui organisent des mouvements en 1892 contre la misère se regroupent en 1902
dans la fédération bûcheronne qui s’affilie à la CGT. Constatons qu’en 1945 il
reste encore 5 000 bûcherons syndiqués. Les bases jetées sous la Seconde
République restent très solides et une mémoire socialisante s’est ancrée et
consolidée dans l’esprit et cœur des nivernais. La création de la fédération
socialiste de la Nièvre intervient le 13 février 1897. De 1876 à 1914 radicaux et
socialistes alternent les succès de la gauche qui maintient son influence à 45%
contre 30 à 35% à la droite (avec une poussée du boulangisme en 1899).



22 Voir l’intervention d’Anne Estier sur le rôle du boulangisme dans la constitution du socialisme
nivernais (revue de l’OURS de septembre 2001). Anne Estier a préparé une thèse de doctorat
ed’histoire sur la « mentalité rouge dans les départements du centre de la France du milieu du 19
siècle à 1914 ».
23 Jean-Claude Martinet Clamecy et ses flotteurs La Charité sur Loire Delayance, 1975 ; Bernard
Stainmesse : Les grèves bûcheronnes ou la crise d’un vieux monde rural, in Annales du pays
nivernais, n° 31, 1981 ; Marc d’Autenzio La résistance au coup d’Etat du 2 décembre dans la
Nièvre mémoire de maîtrise Université Orléans-Tours, non publié mais déposé aux Archives
départementales de la Nièvre.
24 e Jean Pataut, Sociologie électorale de la Nièvre au XX siècle (1902-1951), Paris, éd Cujas, 2
tomes.
20 La naissance du syndicalisme chez les instituteurs nivernais

En 1868, interdits de syndicalisme par l’Empire libéral, les enseignants se
tournent vers l’action mutualiste. La société de secours mutuel des instituteurs
et institutrices de la Nièvre est créée en 1887. En 1890 est mise en place
l’amicale des institutrices et instituteurs largement contrôlée par l’inspecteur
25d’académie . Un congrès régional en 1893 rassemble trois cents instituteurs et
institutrices qui expriment le besoin de se libérer de la tutelle des directeurs, des
hommes politiques. Des événements extérieurs interfèrent, dont la création en
1887 de la fédération de la Nièvre du parti socialiste qui, sans qu’il y ait de liens
directs, inspire une orientation autre que strictement corporatiste au
syndicalisme des instituteurs naissant. Ainsi la transformation en 1889 du cercle
d’études sociales, groupuscule neversois, en parti ouvrier
révolutionnaire, apporte une preuve que la politique voisine avec le
syndicalisme. Le syndicalisme s’implante dans le monde ouvrier. À la CGT
créée en 1895 s’affilie un syndicat des forges de Guérigny en 1903. En 1905
s’ouvre la bourse du travail à Nevers.
Le 24 novembre 1905 est publié au plan national le manifeste des instituteurs
syndicalistes (parmi les cent seize signataires, trois nivernais Edme Boidot,
Laudet et son épouse). Le bulletin départemental de l’amicale publie le premier
article favorable au syndicalisme. En 1914, les instituteurs nivernais jugent le
moment venu pour constituer un groupement distinct de l’amicale. La guerre
éclate. En 1919, quarante instituteurs décident la création du syndicat de
l’enseignement public de la Nièvre qui adhère à la CGT et à la fédération des
membres de l’enseignement laïque ou fédération Bouet dont la publication est
l’Ecole Emancipée. Le bureau est constitué ; sont élus secrétaire, Georges
26Trompat, instituteur à Moulins Engilbert et trésorière Berthe Fouchère .
Après un affrontement entre l’amicale et le syndicat le 2 août 1923, la section
de la Nièvre du syndicat national des institutrices et instituteurs publics de
27France et des colonies est officiellement créée . De 1923 à 1938 se succèdent à
sa tête quatre secrétaires généraux de 1923 à 1926 : Paul Delarue, de 1926-
1930 : Edme Boidot, de 1930-1932 : René Marlin, de 1932-1938 : Toussaint
Courault.
erSi on consulte la liste des adhérents du SNI au 1 octobre 1923 on relève les
noms des futurs responsables politiques de la SFIO : Frédéric Bonnot
(Corbigny), Duprillot (Saint-Saulge), René Gressin (Luzy), Jean Lhospied

25 Alain Roumégous De l’Amicalisme au Syndicalisme chez les instituteurs nivernais publiée dans
Les Cahiers d’Histoire de l’Education publié par les Amis du Musée Nivernais de l’Education
(n°10-1997, n°11-1998, n° 12-1999).
26 Voir biographie en fin d’ouvrage.
27 Consulter aussi La collection du Bulletin du syndicat national des institutrices instituteurs
publics de France et des colonies, section de la Nièvre : octobre 1923-avril 1940 n° 1 à 88 (A. D.
Fonds Jean Battut 74 J 8).
21 (Fours). Dans un tract appelant à voter pour les candidates et candidats au
conseil départemental du 26 avril 1938 figure sur les huit personnes citées, cinq
qui ont, ont eu ou auront des responsabilités à la SFIO. Le texte de ce tract est
significatif de l’orientation donnée au syndicalisme enseignant intégré alors
dans le syndicalisme ouvrier, très attentif aux mesures à prendre concernant le
droit des enseignants, portant la défense laïque comme un drapeau.
Les remerciements vont aux anciens candidats qui laissent leur place : madame
Lhospied, mademoiselle Merlin, Toussaint Courault et René Marlin. Les
nouveaux candidats étant, pour les institutrices, madame Michot (Nevers-
Rotonde) et mademoiselle Turpin (Fours), pour les instituteurs, André Cloix et
Gabriel Gabard. L’appel à voter s’adresse à tout le personnel laïque de
l’enseignement primaire :
- Pour la défense laïque, seule solution efficace pour une nationalisation de
l’enseignement ;
- Pour le vote rapide du projet de loi Léon Blum sur le droit syndical des
enseignants.
Le tract appelle en conclusion à devenir adhérent de la Section de la Nièvre,
rejoignant en cela les 105 000 instituteurs et institutrices du SNI, et donc les
28cinq millions de travailleurs groupés à la CGT .
Sa proximité avec le parti socialiste SFIO, né en 1905, s’avère vite évidente tant
ce parti trouve des cadres pour son développement dans la Nièvre, parmi les
syndicalistes du SNI.


28 A. D. Fonds Jean Battut 74 J 8.
22 Chapitre 2
Une terre de gauche


La Nièvre de 1900 à 1939 : du bleu horizon au rose vif

De 1902 à 1914, l’Ordre, qui recueille en moyenne 9,7% des inscrits, est plus
29faible que le Mouvement . En 1919, dans la chambre bleu horizon sur cinq
députés quatre sont de tendances modérées. Un socialiste est élu : Jean Locquin.
Aux élections de 1924, les radicaux-socialistes qui n’approuvent pas l’union
réalisée avec les partis de droite se rapprochent des socialistes ce qui amène un
net progrès de la gauche. Sur cinq députés trois sont socialistes : Jean Locquin
30(député sortant), Henri Gamard de Guérigny (instituteur à Paris jusqu’en
1924) et le docteur Fié de Saint-Amand-en-Puisaye. Henri Gamard est député
du parti socialiste SFIO de la circonscription de Château-Chinon de 1924 à
1928 ce qui explique que la SFIO reste longtemps bien implantée dans le
Morvan avec un fort appui des instituteurs.
Des élections législatives partielles en 1926 confirment la poussée à gauche. Le
seul député de droite est remplacé par le docteur Lebœuf, républicain de gauche,
31à Cosne-sur-Loire, qui triomphe du communiste Louis-Eloi Bailly . À partir de
1928, l’Ordre est toujours minoritaire, l’ensemble de la Nièvre se situe à
32gauche . En 1928, quatre membres de la SFIO sont élus et un radical favorable
à l’union de la gauche. En 1932 se produit un recul de la gauche. Seuls Francis
33Perrin à Nevers et Arsène Fié, SFIO à Cosne, sont élus.
Aux élections municipales en 1935 à Nevers les trois listes de gauche se
èmeréunissent pour le 2 tour et enlèvent la mairie à une liste de droite arrivée en
ertête au 1 tour. Sur trente conseillers, la gauche en totalise seize. La SFIO,
représentée par le docteur Gaulier, qui devient maire, en compte 12, les
34communistes 4, dont Marcel Barbot . Le Front populaire en 1936 contribue à
stabiliser une hégémonie à gauche commencée en 1928, la SFIO conserve une
forte suprématie avec 24% des suffrages, tous socialismes réunis on atteint les
30%. Le PCF, groupant 11% des inscrits, progresse timidement. Il stagne depuis
1928. Raoul Naudin, radical-socialiste, favorable au Front populaire à Clamecy
et le docteur Bondoux, SFIO à Château-Chinon sont élus députés.
La Nièvre à la veille de la guerre apparaît comme un département de gauche.
Mais l’influence de la droite reste importante surtout dans les cantons ruraux.

29 e Jean Pataut, Sociologie électorale de la Nièvre au XX siècle, A. D. Niv. 753.
30 Voir biographie en fin d’ouvrage.
31 Voir biographie en fin d’ouvrage.
32 Jean Pataut, op. cit.
33
34
23 Le parti communiste représente une force réduite, il n’est solidement implanté
que dans l’agglomération de Nevers.

La gauche nivernaise dans la Résistance

Le parti communiste s’engage très tôt sur le chemin de la Résistance. Jean-
Claude Martinet analyse ce que fut ce sursaut populaire qui a été assez puissant
pour entraîner tout ce que le pays avait de meilleur, toutes distinctions sociales
confondues, de l’ouvrier communiste Louis Fougère, Roland Champenier, au
marquis de Champeaux, de l’instituteur socialiste Jean Lhospied au cultivateur
35plutôt modéré Emile Prêtre .
Camille Beynac, 24 ans, contribue activement à la réorganisation du parti
communiste clandestin dans la Nièvre. En 1940 il rejoint Paris où il est l’un des
trois secrétaires nationaux des Jeunesses Communistes. Arrêté le 18 juin 1942,
il est fusillé avec 95 autres communistes au Mont Valérien le 11 août 1942.
Beaucoup de communistes sont arrêtés pendant les deux premières années de
guerre. Le 13 janvier 1942, Louis Fougère, militant syndicaliste, est le premier
fusillé de la Nièvre. La propagande communiste et son mouvement le Front
national pénètrent différents milieux. Deux jeunes, un normalien Bronchard et
un instituteur Henri Bussière (Rémy) sont chargés de distribuer des tracts contre
le STO. Ils mobilisent une cinquantaine de lycéens. Henri Bussière est arrêté,
torturé admis à l’hôpital de Nevers le 12 octobre 1943. Il est libéré par un
commando de six hommes avec cinq de ses camarades le 3 novembre 1943 par
36Roland Champenier . Gravement torturé après son arrestation et admis en
octobre grâce au docteur Bourdillon à l’hôpital de Nevers, Henri Bussière
raconte cet exploit à Jean-Claude Martinet qui le rapporte ainsi : « Pour la
première fois je suis face à face avec Roland : très calme, très grand souriant, la
37mitraillette sous le bras, il tient en respect les policiers médusés » .
Un rapport de police du 26 janvier 1943 note qu’à l’exclusion des communistes
restés fidèles aux ordres de Moscou, les adeptes des organisations politiques
d’avant-guerre (socialistes SFIO, radicaux, radicaux-socialistes) continuent à
38observer cette trêve des partis nécessaire au relèvement du pays . Jean
39Lhospied , alors instituteur à Champvert, reçoit dans le courant de l’été 1941 la
40visite de Georges Lapierre , responsable national du SNI, qui lui demande de
constituer un groupe en vue de la propagande. Jean Lhospied prend alors des
41contacts avec Léon Dagain , secrétaire départemental de la fédération socialiste

35 Jean-Claude Martinet, Histoire de l’occupation et de la Résistance dans la Nièvre 1940-1944,
Ed. Delayance, 58400 La Charité-sur-Loire, 1980, 354 pages.
36 Voir biographie en fin d’ouvrage.
37 Jean-Claude Martinet, op. cit.
38 A. D. 13.098
39 Voir biographie en fin d’ouvrage.
40
41
24 SFIO clandestine, avec Georges Millot, instituteur à Alligny-Cosne, responsable
42du Front national , avec Jean-Baptiste, instituteur à Sémelay, Duprillot, de
Cercy-la-Tour, Courault, instituteur à Nevers et Pierre Gauthé. L’année 1941 est
donc celle de la reprise des contacts pour les socialistes, mais ils devront
attendre encore plus d’une année pour recueillir les fruits de ce début de
réorganisation.


Jean Lhospied, instituteur, Maxime Eugène Réby,
fondateur et directeur du journal clandestin en fait Henry Bussière
La Nièvre Libre dit Rémy, instituteur

Dans le courant de l’été 1943, un courant d’opinion socialiste SFIO commence
à se manifester par la propagande écrite dans le département. Au milieu de
l’année Jean Lhospied, assisté d’un ancien élève Perrin, fonde le journal
d’obédience socialiste, intitulé La Nièvre Libre, ronéotypé au Moulin de la
Fougère près de Champvert, appartenant à M. Clément. Deux numéros sont
imprimés à Saint-Pierre-le-Moûtier, par l’imprimeur Benoist, à la fin de l’année
1943. Les premiers numéros de la Nièvre Libre ont probablement circulé sous le
manteau, entre militants sûrs, car on n’en trouve pas trace dans les rapports de
police. La première mention qui en est faite ne remonte pas au-delà d’octobre
1943. Après leur impression, les journaux étaient répartis chez des hommes
43sûrs, chargés d’en assurer la distribution : à Nevers, chez Pierre Gauthé à

42 Le Front national regroupait les résistants appartenant au parti communiste.
43 Pierre Gauthé, militant de la SFIO de longue date, exerçait le métier de teinturier à Nevers.
25 44 45Decize, à Alligny-Cosne chez Georges Millot , à Sémelay chez Jean-Baptiste
à Saint-Honoré chez l’instituteur Néant, à Cercy-la-Tour chez Duprillot. J’ai le
vague souvenir d’avoir, dès mon arrivée dans la Nièvre en 1954, croisé
quelques-unes de ces figures. J’ai ensuite entrenu des liens amicaux avec Jean
Lhospied et son équipe de journalistes. Les colonnes du Journal du Centre nous
étaient largement ouvertes, d’autant plus que beaucoup d’instituteurs, en poste
dans les nombreux villages du département, étaient toujours les correspondants
du journal.
On verra que La Nièvre Libre s’installera dès la Libération dans les locaux
réquisitionnés du journal collaborationniste Paris-Centre. Il utilisera
l’infrastructure, sous le titre initial, puis bientôt sous celui de Journal du Centre.
Jean Lhospied en devint le directeur. C’est ainsi qu’il appellera de nombreux
instituteurs comme correspondants locaux qui, sur le terrain dans leur village,
étaient les mieux à même, en respirant chaque jour l’âme nivernaise, d’en faire
partager l’esprit.
Le comité départemental de libération (CDL) organisme représentatif de toutes
les forces de la Résistance du département est chargé d’appliquer à cet échelon
les orientations définies dans le programme du conseil national de la Résistance.
À Ouroux dans le Morvan, le CDL se réunit sous la responsabilité du préfet de
la Libération Robert Jaquin de Libération-Nord, au mois de juin 1944.
Le noyau actif sous la présidence de Pierre Gauthé de Libération-Nord
également fonctionne dès le mois d’août. Le vice-président est Jean Lhospied
auquel s’adjoignent : Quillet, Matz, Dagain, Régnier, Perrin tous issus de
Libération-Nord et du parti socialiste SFIO. Remarquons que tous les postes
importants du département sont tenus par des hommes de ce mouvement et de
ce parti, depuis la responsabilité militaire avec le Colonel Roche, les postes
administratifs décisifs à la préfecture et à la présidence du CDL, jusqu’aux
principaux moyens d’information puisque le journal socialiste La Nièvre Libre
dirigé par Jean Lhospied vice-président du CDL et futur sénateur de la Nièvre,
s’installe dès la Libération dans les locaux réquisitionnés du journal
collaborationniste Paris-Centre et en utilise l’infrastructure, sous son titre initial,
puis bientôt sous celui de Journal du Centre qui correspond mieux à
46l’implantation régionale du quotidien . Cette décision est prise à la réunion du
10 août 1944. Le CDL s’élargit alors en intégrant trois autres membres de la
SFIO : Violette, Guyollot, Marcelot et un communiste Bucheton. Notons que le
préfet Jaquin représente le gouvernement, le colonel Roche, le commandement
47départemental FFI, Georges Millot le Front National et les FTP, Bachaud
assure le secrétariat de séance. Le 16 novembre 1944 s’adjoignent le

44 Jean-Claude Martinet, op. cit., indique que depuis 1942 G. Millot animait le Front national avec
son journal Le Patriote Nivernais.
45 Voir biographie en fin d’ouvrage.
46op. cit., p. 283.
47 Voir biographie en fin d’ouvrage.
26 représentant du parti communiste français Goby (qui remplace Vieuguet) et
Germaine François, militante du même parti.

Nom : Profession : Mouvement de résistance
Président :
Pierre GAUTHE artisan teinturier Libération
Vice-Présidents :
DEFERT Adm. honoraire des colonies Ceux de la Libération
LHOSPIED Instituteur Libération
MILLOT InstituteurFrontNational
Secrétaire :
Mme de TERLINE Propriétaire Vengeance
Membres :
BONDOUX Médecin Libération
BONNOT Directeur des enfants assistés
BUCHETON Secrétaire de mairie Front National
COURAULT Instituteur Libération
DAGAIN Rédacteur principal PTT Libération
RECRU Vigneron Front National
GUYOLLOT Cultivateur Libération
LE GUILLANT Dir. hôpital psychiatrie O.C.M.
MARCELOT Employé SNCF
MATZ Garagiste Libération
PERRIN VétérinairLibérati
PIELIN Prés. chambre de commerce Libération
VIEUGUET Instituteur Front National
REGNIER Vétérinaire FrontNational
VIOLETTE Instituteur Libération
BARLE Agriculteur Ceux de la Libération
CLEMENT Agriculteur
Abbé GUINOT Vengeance
DELCAMBRE Bûcheron Front National
MULOT Ouvrier Ceux de la Libération
MARTEL Employé SNCF Ceux de la Libération

Total : SFIO 11
Communistes 6
Modérés
Gauche divers 1
Droite 1
Composition du Comité départemental de Libération (septembre 1944), établi par J.-C. Martinet

Au sein de la profession d’instituteurs s’effectue une répartition des influences
entre socialistes et communistes. Celle-ci se fixera majoritairement en faveur
des socialistes dans les élections des instances de la section de la Nièvre du
syndicat national des instituteurs (SNI), 70% des suffrages pour le courant
27 socialiste ou socialisant contre 30% pour le courant communiste ou
communisant. Dans l’installation des instances provisoires d’administration de
la ville de Nevers et du département les socialistes adhérents à la SFIO
48s’imposent. La répartition s’établit ainsi : socialistes SFIO : 12 ;
communistes : 6 ; modérés : 6 ; gauche : 1 ; droite : 1 ; républi. indépendant : 1.
On constate la place qu’occupent les instituteurs : trois appartiennent à
49Libération et sont SFIO, deux au Front national et sont communistes .

La guerre discréditant la droite compromise avec Vichy favorise la gauche
auréolée du prestige de la Résistance. Malgré le changement de personnel
politique, la géographie électorale d’avant-guerre est confirmée dans ses
grandes tendances avec un avantage pour le Parti communiste qui apparaît plus
pur avec l’image de ses militants exemplaires. Il met en avant son image de
50parti des fusillés . Mais les socialistes s’imposent et leur influence se manifeste
sur l’Administration du département par le biais du CDL que préside Pierre
Gauthé. Alors que Roland Champenier est entré dans Nevers le premier à la tête
de ses maquisards FTP, l’avis à la population du comité départemental de
Libération, signé par le président Gauthé, ne mentionne pas la contribution de
ce mouvement à la libération de Nevers. « Nevers et presque tout le
département sont libérés. Grâce à nos vaillants alliés : Anglais, Américains,
Russes, grâce à la résistance indomptable du peuple français organisée par les
FFI nous respirons à nouveau l’air vivifiant de la liberté. Sachons la
51mériter ! ».
La libération de Nevers étant intervenue le 9 septembre 1944, le préfet Jaquin
prend possession de la préfecture. Pierre Gauthé, président du CDL, le reçoit et
52lui présente les nouvelles autorités. Toussaint Courault préside le comité de
Libération. La nouvelle municipalité s’installe avec à sa tête le maire de la
53Libération, Maître Sainson , celui-là même qui, sous l’occupation, se fit le
54défenseur des résistants traînés devant les tribunaux . Léon Sainson a pour
adjoint Toussaint Courault, directeur d’école ; Marcelot Marcel, employé
SNCF ; Durbet Marius, pharmacien (sera le futur maire de Nevers RPF) ;
Marguerite Champenier (mère de Roland Champenier chef des FTP),
commerçante. Ainsi, jusqu’en janvier 1945, le comité départemental de
Libération assure dans les meilleures conditions la transition entre

48 Jean-Claude Martinet, op. cit., p. 283.
49 Composition du comité départemental de Libération vers le 15 septembre 1944.
50 Consultation constante du mémoire de maîtrise de David Théveniau Elections, élus et candidats
dans la Nièvre sous la Ve République (1945-1958) sous la direction de madame Annie Ruget
maître de conférence à l’Université de Bourgogne (1996-1997).
51 Journal du Centre du 12 septembre 1944.
52 Ancien secrétaire de la section départementale du SNI (1932-1938).
53 Voir biographie en fin d’ouvrage.
54 du 12 septembre 1944, présentant la nouvelle composition du conseil
municipal A. D. 73 J).
28 l’administration illégale de Vichy et celle de la République. Un équilibre
politique est établi au sein de la municipalité provisoire de Nevers présidée par
Maître Sainson, avant que les urnes amènent l’élection de Marcel Barbot du
PCF comme maire.

Un PCF dominateur électoralement

Aux élections municipales de Nevers du 29 avril 1945 la liste d’union
communiste - socialiste gagne au second tour et Marcel Barbot, communiste, est
élu maire. En dehors du PCF la situation reste marquée par la cohabitation de la
Résistance. Marcel Narquin, qui sera installé en 1951 délégué du général de
Gaulle, remarque qu’à la création du RPF en juin 1947, à Nevers, le
recrutement s’est fait parmi les candidats des 4 listes de 1945 (hors PC) ; ainsi
Marius Durbet, futur maire de Nevers, est second sur la liste SFIO-MRP au
55premier tour .
Le 21 octobre 1945 on procède à l’élection de la première Assemblée
constituante. Cette première Assemblée, présidée par Vincent Auriol, propose
un projet de Constitution pour en définir les pouvoirs. Dans la Nièvre aux
56élections du 21 octobre 1945 le PCF est le grand vainqueur avec 33% des
suffrages et deux députés sur quatre, Germaine François et Louis Bernard. La
SFIO maintient son influence, avec 24% des suffrages, et voit l’élection de son
candidat Léon Dagain. Avec 26%, le MRP enlève un siège pour André
Béranger. La droite, qui recueille 11,57% des voix, n’a pas d’élus.
Les quatre députés de la Nièvre sont des résistants : André Béranger (MRP) à
Suresnes puis dans la Nièvre où il s’était réfugié ; Léon Dagain (SFIO)
secrétaire fédéral du parti socialiste clandestin ; Louis Bernard (PCF), secrétaire
fédéral du PCF clandestin et Germaine François, arrêtée pour ses activités de
résistance.
Le 5 mai 1946, par référendum, les Français rejettent le projet de Constitution
proposé. L’élection de la seconde Assemblée constituante suit le 2 juin 1946.
Dans la Nièvre, le PCF se maintient avec 32,4% des voix et conserve ses deux
élus, Germaine François et Louis Bernard. Avec une baisse de 2,5%, la SFIO,
dont l’influence reste forte, garde son élu Léon Dagain. Ce parti est en perte de
vitesse et ceci au profit du PCF dans les cantons de Pougues, Prémery, Saint-
Amand, Luzy ; ceci correspond à une tendance nationale. On peut remarquer
que le PCF progresse cependant fortement dans deux cantons sensibles, à
Pougues avec la proximité des localités ouvrières de Fourchambault et à
Vauzelles ; ainsi qu’à Prémery où Machecourt, maire communiste de Nolay,
localité typiquement forestière, exerce une forte influence.

55 Mon analyse s’appuie, entre autres, sur le livre de Marcel Narquin (responsable départemental
gaulliste), Souvenirs d’un citoyen ordinaire dans une ville de province 1940-1990, Nouvelle
Imprimerie Labellery Clamecy 2000, 202 pages.
56 e Selon Jean Pataut Sociologie électorale de la Nièvre au XX siècle (A. D. Niv. 753).
29 Le MRP se stabilise à 26,2% des voix et a un élu André Béranger. Lors du
référendum du 13 octobre 1946, la seconde Constitution est ratifiée avec 1/3
d’abstentions. Dans la Nièvre, 49 000 votants se sont prononcés pour le NON,
56 000 pour le OUI. Il est projeté, après le référendum pour ratifier la nouvelle
Constitution, l’organisation d’élections législatives le 10 novembre 1946 pour
èmeélire la première Assemblée de la IV République. C’est à ces dernières que
pour la première fois participe un nouvel arrivant, François Mitterrand.
La poussée communiste a des répercussions sur le monde syndical enseignant
nivernais. Le 22 septembre 1944 se tient le premier meeting syndical des
cheminots de Nevers au théâtre municipal pour marquer le renouveau de la
CGT. Chez les instituteurs, la section Fédération Générale de l’Enseignement-
CGT reprend son activité sous la houlette de Louis Clavel, Toussaint Courault,
André Cloix et Gabriel Gabard.
La majorité socialiste du SNI se laisse surprendre par la désignation comme
57secrétaire de la section départementale du SNI de Louis Clavel qui s’avère être
d’obédience communiste. Arrivant de Paris il a été chaudement recommandé
par les réseaux de Résistance mais dans la Nièvre on ne le connaît pas. Quand
on s’aperçoit qu’il aligne les positions du SNI sur celles du PCF, il est mis en
minorité au cours d’un conseil syndical chaud et houleux le 17 avril 1947 et
58remplacé provisoirement par Jeanne Turpin qui a assuré l’intérim d’André
Cloix lors de sa mobilisation en 1939. René Siméon, solide militant SFIO,
succède à Jeanne Turpin et reprend en main la section départementale au cours
de son mandat de 1947 à 1950 en faisant confirmer dans les élections par
correspondance la pérennité de la représentation des sensibilités politiques de la
section du SNI de la Nièvre, 2/3 pour le courant socialiste ou socialisant, 1/3
pour le courant communiste ou communisant. Bien que les communistes
bénéficient en Nivernais d’un très fort courant d’adhésion électorale, le secteur
de l’enseignement, activement animé par les instituteurs, contient cette
influence autour du parti socialiste SFIO. Placés à la Libération aux postes de
responsabilités administratives, bien soutenus par Le Journal du Centre, les
militants du SNI offrent à ce parti une structure départementale efficace pour
développer son action. Au SNI, René Bernard succède à René Siméon comme
secrétaire de la section de la Nièvre de 1950 à 1954. Il est très engagé comme
lui au parti socialiste SFIO et hostile à François Mitterrand, perçu comme un
adversaire de la gauche et de la laïcité. Dans les bulletins syndicaux à parution
trimestrielle où on traite des problèmes de la profession, jamais n’apparaissent
de commentaires sur la situation politique du département, comme si le respect
de l’indépendance syndicale devait rester absolu. Les problèmes d’engagement
59politique se jouent dans le cercle restreint des militants . Durant le mandat de
René Bernard de 1950 à 1954 se développent les œuvres autour du SNI avec

57 Voir biographie en fin d’ouvrage.
58 Témoignage recueilli par Alain Roumégous auprès de Jeanne Turpin (A. D. 74 J).
59 Consultation des bulletins syndicaux de cette époque (A. D. 74 J).
30 comme responsables des militants SFIO cadres actifs du syndicat, Jean Boué à
la MGEN, Raymond Frébault à la Ligue de l’enseignement. Seul Léon Vié à la
MAAIF et à la CAMIF s’éloigne de la SFIO pour se rapprocher de François
Mitterrand.
À mon arrivée dans la Nièvre en 1954, je trouve la situation de la section du
SNI très solidement assise sur des instances associatives et mutualistes vivantes.
Ce qui me séduit dès l’abord. J’enfourche naturellement l’orientation socialiste
SFIO très confortable et je participe à la critique distillée contre François
Mitterrand depuis son arrivée dans le département en 1946 quant à la distance –
me dit-on – qu’il maintient à l’égard de l’école laïque et des idées socialistes en
général.
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Chapitre 3
François Mitterrand, le perturbateur


Le monde politique nivernais gauche et droite confondues perçoit la venue de
François Mitterrand comme celle d’un intrus. Très vite, le perturbateur, homme
de droite, va s’appliquer à mener rationnellement son implantation électorale,
en Morvan, et dans tout le département, comme un défi aux formations
politiques existantes, proposant aux électeurs de ces formations d’autres
options, réalistes, afin de rallier leurs suffrages.

Une élection rapidement menée

Lors des élections de la deuxième Constituante, François Mitterrand se présente
dans la cinquième circonscription de la Seine sous l’étiquette Rassemblement
des gauches républicaines (RGR), formation qui regroupe le parti radical et
radical-socialiste et le futur parti de François Mitterrand l’union démocratique
et socialiste de la résistance (UDSR) créée en juin 1945 par la majorité du
Mouvement de libération nationale hostile à la fusion avec le Front national,
60proche du PCF .
En juin 1946 il obtient l’investiture de son parti pour la cinquième
circonscription de la Seine. Dans cette circonscription où l’électorat est très
61hétérogène, sa liste n’arrive qu’en cinquième position . En octobre 1946, le
RGR, qui n’a de candidat ni dans la Nièvre ni dans la Vienne, lui demande de
choisir le département. Il choisit la Nièvre. Henri Queuille lui dit « On vous
offre une chance, c’est qu’il n’y en a pas. Allez- y quand même. Vous réussirez
62si vous écoutez tout le monde et n’en faites qu’à votre tête. ». Roland Cayrol
commente « Ce n’est là qu’un faux-pas. Venu de la province, c’est en province
63qu’il va réussir à se faire comprendre et élire ».
Il arrive dans le département trois jours seulement avant le délai de dépôt des
listes électorales. À la hâte, il constitue une liste. À 23h45, un quart d’heure
64avant la clôture, il dépose sa candidature que le préfet accepte .
François Mitterrand mène sa campagne de manière dynamique, avec le seul
appui de sa femme, qui, enceinte, l’accompagne partout. Cette campagne
électorale de terrain lui fait connaître cette terre et ses habitants. L’entente avec
eux est d’autant plus nécessaire que François Mitterrand a des handicaps : il est
jeune, sans amis, sans grands moyens, sans soutiens et se heurte à des hommes

60 Voir l’ANNEXE 1, les résultats officiels de la première campagne de François Mitterrand.
61 Cette liste obtient 21 511 voix sur 363 571 suffrages exprimés.
62 François Mitterrand Ma part de vérité éd. Fayard 1969 p. 26.
63 Roland Cayrol François Mitterrand 1946-1967 FNSP, 1967 p. 9.
64 Marie Tissier François Mitterrand et la Nièvre 1946-1951 L’histoire d’une implantation
eMémoire d’histoire 2 année IEP de Lyon 1999/2000 ; 62 pages ; non publié.
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