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Frankenstein

De
304 pages
Frankenstein : la littérature lui a donné vie, le cinéma l’a pourvu d’un visage. Personnage éponyme du roman de Mary Shelley paru en 1818, il est entré dans l’imaginaire collectif où se confondent parfois créateur et créature. L’histoire de ce mythe devenu aussi effrayant qu’incontournable demeure pourtant méconnue.
Villa Diodati, Cologny, 1816. Il était une fois un poète qui, lors d’une nuit sombre et pluvieuse sur les rives du Lac Léman, met au défi ses hôtes d’écrire la meilleure et la plus abominable histoire de fantôme. Ce poète n’est autre que Lord Byron, et parmi ses amis Mary Shelley. Pour bâtir son récit, la jeune femme puise dans la vie de Johann Conrad Dippel, un alchimiste et théologien allemand qui exerçait la médecine de manière excentrique. La rumeur court que l’homme, demeurant dans le château de Frankenstein, pratiquait autopsies et expériences médicales en tout genre : l’histoire peut commencer. Réalité et fiction s’unissent pour donner vie à Victor Frankenstein !
Dans un récit savamment orchestré, Matei Cazacu et Radu Florescu reviennent sur ce mythe ô combien célèbre et tentent de démêler le vrai du faux en perçant le mystère des origines du monstre.
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RADUFLORESCU ETMATEICAZACU
FUANKENSTEIN
TALLANDIER
Éditions Tallandier – 2, rue Rotrou 75006 Paris www.tallandier.com
© Éditions Tallandier, 2013 pour la présente édition numérique
www.centrenationaldulivre.fr
Réalisation numérique :www.igs-cp.fr
EAN : 979-1-02100-200-5
REMERCIEMENTS
Je dois l’achèvement de ce livre à la collaboration de Matei Cazacu, mon fidèle compagnon dans la traque de Dracula, qui a trouvé, dans son programme chargé de l’École des Chartes, le temps pour des recherches sur le château Frankenstein et sur Konrad Dippel. Il m’a également fourni une aide précieuse pour l’histoire de l’homme artificiel, et sa perspicacité, ses vastes lectures et d’innombrables lettres m’ont permis de faire plus d’une découverte. Je suis également redevable à Alan G. Barbour, un éminent historien du cinéma, pour son méticuleux chapitre sur les films et la filmographie de Frankenstein, un important héritage de l’histoire de Frankenstein, et à Joseph Stone pour ses incursions dans le roman gothique. En dehors de ces collaborateurs principaux, ma dette de reconnaissance est très grande et si j’ai, par hasard, omis le nom d’un collaborateur, au moins sa satisfaction sera celle d’un véritable savant qui préfère l’anonymat. Ma plus profonde gratitude va aux sœurs Ramu, les propriétaires actuelles de Montalègre, qui m’ont si gracieusement offert leur temps pour faire le tour de ce qui reste de Chapuis depuis le séjour de Mary Shelley, et en particulier à Françoise Ramu pour avoir contribué à élucider l’histoire de la villa Chapuis après le départ des Shelley. Je dois à Éric Naut, le maire de Nieder-Beerbach, mon inspiration initiale, fondée sur son intuition corroborée par le folklore local que Mary Shelley a réellementvisité le château Frankenstein et a appris l’histoire de l’alchimiste Dippel. Parmi mes amis genevois, ma gratitude va à Claire Éliane Engel qui a eu la bonté, en dépit de ses multiples occupations, de me consacrer une longue conversation sur les liens des Shelley avec Chamonix, où elle passe ses étés, et sur le légendaire été de 1816 dont elle a donné la meilleure interprétation savante. Je suis également redevable à Mme Engel pour quelques peintures uniques de sa collection, dont celle de la barque de Byron, qu’elle a gracieusement mises à ma disposition. Au doyen Gagnebin de la faculté des arts et des sciences de l’université de Genève, je dois de nombreuses pistes vers d’autres savants, et d’avoir retrouvé les ruines d’endroits tels l’hôtel d’Angleterre à Sécheron. Je remercie Jean-Claude Hentsch, descendant direct de Charles Hentsch, le banquier de Byron et Shelley, pour ses nombreuses lettres, informations et conversations sur son illustre ancêtre; Idelette Chouet , du cabinet d’estampes de l’université de Genève; Freddy Baud du Musée des automates d’Aubersson qui m’a permis, un jour d’affluence, de regarder le film de Chapuis sur l’histoire des automates; Raymond Barde, le fils du spécialiste de l’histoire des «campagnes» genevoises, qui m’a offert le tour de la vieille ville que seul un amoureux des vieilles maisons peut accomplir; sa fille Marie-Françoise , une jeune actrice de télévision, dont la ressemblance avec Mary Shelley est remarquable, qui a eu la bienveillance de jouer le rôle de Mary Shelley sur le site de la villa Diodati pour un film documentaire; l’adjoint du maire de Cologny, M. Brundlein, qui a eu la bonté d’attirer notre attention sur quelques incidents peu connus liés au séjour de Mary dans le village; le Dr Binz des Archives de Genève, qui m’a aimablement fourni le document de police attestant la présence de Mary à Genève; André Chevalier , de la Cinémathèque de Lausanne, pour une longue interview sur Frankenstein dans les films; M. Blaise Evard de Radio Lausanne, qui a pris le risque de choquer le public de Genève et de Lausanne avec la révélation que le vampire et l’homme artificiel étaient nés tous les deux dans leur pacifique voisinage; et Emmanuel Balaceanu, un jeune et brillant journaliste de laTribune de Genève, notre contact à Genève, qui a fait la même chose pour la presse. En Allemagne, notre témoignage de reconnaissance va au Dr Erkhardt des Archives de Darmstadt, qui nous a fourni les indications bibliographiques essentielles sur la famille Frankenstein; au Dr Eberhard Bauer, archiviste chef du prince Wittgenstein à Laasphe; au Dr Munderlich , son assistant; à Georg
Kremnitz, assistant à l’université de Münster; à H. Jaeschte , le directeur de l’hôtel du château Frankenstein; er à Mme S. Niemeyer, habitante de Dippelshof; à Marcel Pirard , de la Bibliothèque royale Albert I de Belgique; à W. Leist , bibliothécaire documentaliste à l’université de Giessen; au professeur G. Gündisch de l’université de Sibiu (pour des informations sur les Frankenstein de Transylvanie). Nous tenons aussi à remercier le baron Georg Frankenstein de Ulstadt pour l’intérêt porté à ce travail. Je suis également profondément redevable à: Anne-Marie Armelin , qui a travaillé sur la généalogie de Shelley; à Ornella Volta , auteur deFrankenstein and Co., qui m’a généreusement offert quelques reproductions de son filmFrankenstein; Richard Chiampa , l’un de mes brillants anciens étudiants, qui m’a aidé à comprendre les mécanismes de la cryoconservation (il s’est rendu spécialement pour moi à Houston); Doreen Mouton , dont le talent artistique m’a aidé à reconstituer l’atmosphère des environs de Genève au temps de Frankenstein; Mme Jaffee , bibliothécaire documentaliste en chef du Boston College, qui m’a aidé à obtenir rapidement des livres rarissimes et pour son aide dans la question de la légende du Golem. Pour ses recherches patientes dans une large variété de domaines trop nombreux pour être indiqués ici, je suis spécialement redevable à Pat Moore, dont l’enthousiasme m’avait déjà impressionné lors de l’écriture deÀ la recherche de Dracula. Pour la traduction, la rédaction et la frappe de ce qui a dû être parfois un texte très confus, je dois une fière chandelle à Anne Clarke de Nyon, Mme Mary McCarthy de Cohasset, Angélique Wahl de Paris, Nicolae Ionnitiu de Belmont, professeur V. McIngailis de Boston College, professeur Helen Heineman de Framingham State University, mon épouse Nicole et plus spécialement à Dolores Woodward , qui a passé des nuits blanches à se fatiguer les yeux plus d’une fois, s’efforçant de déchiffrer une écriture illisible et de respecter les délais impartis. Sur un plan plus personnel, je voudrais remercier mon frère qui a eu la bonté de supporter la communauté d’amis et de collaborateurs que je lui ai imposée durant notre été genevois de 1974 (qui avait quelques ressemblances avec celle de Mary Shelley); la marquise de Virieu , qui a aimablement mis à notre disposition son splendide château pour notre inspiration; Muriel Harman de New York Graphic Society, mon éditeur patient, exigeant et méticuleux sans l’aide duquel je pense que ce livre n’aurait jamais pu être écrit à temps; et Jayé Schulman dont les recherches ont été inestimables; et à mon fils John , qui, en dépit de son programme chargé à Oxford, a réalisé la plupart des photographies et fait ses devoirs à temps. Enfin, je dois beaucoup à Don Ackland, le directeur de New York Graphic Society et mon bon ami, qui a cru à cette recherche, tout comme il a cru enÀ la recherche de Dracula, et qui l’a rendue possible.
PRÉFACE
(1) Ce livre a son origine dans l’insatisfaction que j’ai éprouvée face aux explications savantes sur l’origine du titre du romanFrankenstein de Mary Shelley, personnage qui hante le monde depuis deux siècles. Avec la révolution informatique, les greffes de cœur artificiel, les dernières expériences dans le domaine de la cryogénie des corps en vue d’une hypothétique vie future et l’arrivée de l’ère du clonage et des bébés-éprouvette, le mythe de Frankenstein, sans lequel ce livre n’aurait jamais été écrit, est devenu plus actuel que jamais. Des caricaturistes ont exploité le portrait bien connu du monstre de Mary pour critiquer une grande variété de politiciens, depuis le Pakistanais Bhutto jusqu’au Dr Kissinger; des théologiens, des sociologues, des spécialistes de l’éthologie (béhavioristes ou comportementalistes) et des philosophes nous confrontent avec le thème du savant fou à différents niveaux intellectuels et moraux; des écrivains de science-fiction terrorisent notre génération avec le fantôme récurrent des robots Frankenstein prenant possession de la planète Terre; à un niveau plus populaire de la conscience publique, des publicitaires colportent par millions de dollars des gadgets Frankenstein, depuis la poupée du monstre chauve avec des crocs qui perd ses pantalons lorsqu’elle rougit jusqu’aux porte-clefs et aux jeux de mystères. Pour les cinéphiles avertis, la Frankenstein Society, des magazines commeFrankenstein Castleles inévitables et dessins humoristiques connaissent un grand succès; devant nos cinémas qui projettent le dernier film d’horreur en 3D d’Andy Warhol et le récentYoung FrankensteinMel Brooks, les queues semblen de t s’allonger de jour en jour. Même ceux qui pensent éviter le monstre en restant à la maison se trompent, car leur espace privé est envahi par d’innombrables spots publicitaires avec Frankenstein, rediffusions de films classiques et, au cours de ces deux dernières années, par de longs pseudo-documentaires qui se proposent de révéler «la vraie histoire». Ce phénomène sociologique, pour l’étude duquel une thèse de doctorat serait nécessaire, ne se limite pas aux États-Unis ou même au monde anglophone; il est présent dans pratiquement toutes les nations à l’exception du monde communiste. Le thème de Frankenstein est tout aussi populaire en France qu’en Allemagne; même en Extrême-Orient, Shri Sant Ji Maharaj , le chef religieux indien avec plus de 3 millions de fidèles, a l’habitude, selon leWashington Postdu 14 septembre 1971, d’arborer souvent un masque de Frankenstein en guise de divertissement. Alors que l’explosion Frankenstein, tel un cheval fou, galope sans frein sur la scène mondiale, de vrais spécialistes de Mary Shelley ont multiplié ces derniers temps leurs efforts pour révéler «la vraie histoire» dans de nombreuses biographies, monographies et des articles plus ou moins savants, depuis le prestigieux Shelley-Keats Journaljusqu’aux revues de grande circulation commeLifeetMs. À un autre niveau, dans la littérature cinématographique, et notamment grâce aux efforts de Forrest Ackerman, Donald Glut et autres admirateurs de Boris Karloff (l’acteur qui a popularisé le masque le plus répandu de Frankenstein), Frankensteinest largement lu. Pour ajouter à la confusion récente, un grand nombre de films, de pièces de théâtre et de livres de fiction ont été écrits entre autres par Derek Marlowe et Brian Aldiss sur l’histoire de l’histoire. Tout au long de cette exploitation à grande échelle de Frankenstein, le public est resté désespérément confus. Cette confusion pourrait être illustrée par un questionnaire que l’auteur de ce livre a proposé à une de ses classes du Boston College où les étudiants reflètent la mentalité des lecteurs: plus de 50 pour cent ont confondu le monstre avec son créateur, le Dr Frankenstein; seul à peu près un quart savaient que Mary Shelley était le véritable auteur du roman; personne ne savait qu’elle était la fille d’une des plus grandes féministes de tous les temps, Mary Wollstonecraft (qui jouit actuellement d’une «redécouverte» sans pareil). Tout comme Bram Stoker, l’auteur deDracula, qui est mort complètement oublié (au point que son biographe Ludlam a dû intituler son livreBiographie de Dracula), Mary Shelley semble elle aussi condamnée à vivre dans la pénombre de son monstre qui est, lui, immortel. Bien que l’obscurité de Bram Stoker soit facilement compréhensible, l’anonymat de Mary Shelley est difficilement explicable, car elle était la fille de deux parents célèbres, l’épouse d’un grand poète et elle-même une célébrité littéraire avant ses vingt ans.
Une partie de l’explication de la relative obscurité de Mary et peut-être la raison du divorce existant entre la réalité et la fiction, entre l’histoire authentique et le mythe, pourrait résider dans le fossé qui persiste actuellement entre le monde académique et le grand public cultivé. D’une part, le véritable érudit publie les résultats de sa thèse de doctorat chez un éditeur universitaire, écrit dans le jargon académique et s’adresse, par conséquent, à une audience relativement restreinte. L’écrivain populaire, d’autre part, qui s’adresse aux masses de lecteurs en négligeant de mentionner ses sources, n’est souvent pas crédible. Nous avons essayé ici de naviguer entre ces deux courants. Ce livre est écrit pour le grand public, dans un langage facilement compréhensible pour tous. En même temps, nous espérons avoir épuisé non seulement toutes les sources écrites concernant Mary Shelley et Frankenstein, mais nous avons également eu recours à l’histoire locale pour résoudre certains problèmes. Nous croyons également avoir fourni au lecteur le guide bibliographique et de références le plus complet sur le sujet. Nous espérons par-dessus tout avoir suggéré une réponse bien convaincante, une réponse que les études savantes sur Mary Shelley ont échoué à fournir à ce jour et qui explique l’origine du nom Frankenstein. Pourquoi un savant d’origine roumaine, spécialiste en histoire est-européenne et expert en Dracula, s’est-il occupé de Frankenstein ? La réponse définitive à cette question sera révélée en détail dans les pages suivantes. Dans cette préface, nous nous contenterons d’affirmer que les thèmes du vampire et du monstre artificiel sont connectés historiquement depuis la date de leur naissance commune en 1816 jusqu’aux dernières productions d’horreur de Warhol ,Dracula etFrankensteinAu-delà de cette logique, l’auteur doit confesser qu’une fois (1974). entré dans le sujet, il n’a pu s’empêcher une immersion totale et a même éprouvé des sentiments passionnés pour cette jolie adolescente dont la carrière littéraire a commencé sur la tombe de sa célèbre mère. Cependant, une ultime circonstance a permis à l’auteur de s’approcher davantage de son projet. Alors qu’elle se trouvait en Italie, Mary a conçu un amour platonique pour un certain prince Mavrocordato (apparenté de loin à l’auteur), qui éveilla son intérêt pour la cause de l’indépendance roumaine et grecque pour laquelle Dracula avait lutté et était mort il y a exactement cinq cents ans.
Note (1)Cet ouvrage a été publié pour la première fois en 1975. Réactualisé pour la présente édition, certaines références peuvent malgré tout paraître datées. Cependant, elles n’ont rien perdu de leur pertinence aujourd’hui.
Chapitre premier
LE CADRE GÉOGRAPHIQUE DE LA RECHERCHE
L’impulsion pour écrire un livre sur Frankenstein m’est venue lors d’une émission télévisée en 1973 lorsque, peu avant la fin, l’animateur me congédia avec un: «Professeur Florescu, après Dracula vous n’avez plus le choix: votre prochaine mission doit inévitablement être la recherche de Frankenstein!» Je dois avouer que, sur le moment, j’ai rapidement écarté de ma pensée cette remarque légère. Une coïncidence a fait que je passais mes étés sur les bords du lac Léman où mon frère, un banquier anglais, vit dans une villa à quelques kilomètres au nord-est de Genève dans le village de Corsier. Mon 1 intuition, affûtée par ma recherche sur Dracula , combinée avec le goût récent pour l’occultisme et une forte passion pour les vieux livres, me conduisait souvent chez les libraires spécialisés dans ce domaine. Cet été-là, je rentrai un soir d’une boutique de la vieille ville avec ce que je croyais être une collection hors de prix d’histoires de fantômes traduite de l’original allemand par un amateur, Jean-Baptiste Eyriès. Le livre 2 s’intitulaitFantasmagoriana. Je parlai de mon acquisition avec un spécialisteet fut publié à Paris en 1812 de la littérature anglaise qui nous rendit visite ce soir-là, et qui fit la remarque suivante: «Je crois qu’il 3 s’agit des récits lus à haute voix par Lord Byron dans la nuit orageuse du 16 juin 1816 , à Percy Bysshe Shelley, Mary Wollstonecraft [Shelley], la future épouse du poète, Claire Clairmont [la demi-sœur de Mary] et à John William Polidori, l’excentrique médecin d’origine italienne de Byron. Selon une légende bien établie et familière à tout élève anglais, la lecture de ces récits mena à la fameuse proposition que Lord Byron fit à la fin de la séance : « Écrivons chacun une histoire de revenants… » Il semble que Percy Shelley et Claire Clairmont perdirent immédiatement tout intérêt pour la compétition; Byron écrivit un fragment, «Le vampire», qu’il ajouta plus tard à son poèmeMazeppa, et que Polidori développa plus tard dans son récitLe Vampire.Selon Mary Shelley, Polidori écrivit l’histoire d’une dame avec une tête de mort qui fut punie pour avoir espionné par le trou de la serrure. Mary quant à elle écrivit un des plus terrifiants récits de tous les temps, et la première véritable œuvre de science-fiction – Frankenstein, ou le Prométhéemoderne. LeVampirePolidori devint le précurseur logique de de l’inimitableDraculaBram Stoker. Depuis lors, les inséparables méchants Dracula et Frankenstein se de sont installés sur la liste des best-sellers et ont acquis l’immortalité sur la scène et à l’écran. Mon «syndrome» Mary Shelley venait de commencer; les premiers symptômes furent des visites journalières à la Bibliothèque publique et universitaire située près des murailles de la vieille ville de 4 5 Genève où j’ai lu plusieurs de ses biographies , ses lettres , et plus attentivement son journal,Histoire d’un tour de six semaines à travers une partie de la France, la Suisse, l’Allemagne et la Hollande: avec 6 des lettres décrivant une excursion en bateau autour du lac de Genève et des glaciers de Chamouni, publiée en 1817, un an avantFrankenstein. e Tout en consultant ces livres, le paysage genevois du XX siècle que j’avais parcouru tant de fois revêtit à mes yeux un aspect tout nouveau. Toutes les images familières s’effaçaient et disparaissaient complètement de la vue, à mesure que la métropole moderne débordait sur les humbles proportions de la e «vieille cité», lorsque la campagne environnante revêtait l’aspect plus agréable du début du XIX siècle. Cachée derrière trois remparts et de longues contrescarpes, l’austère capitale du calvinisme était accessible seulement par trois portes hermétiquement fermées lorsque le tocsin sonnait l’alarme à 10 heures du soir. Même les accès par le lac étaient interdits par un système de fermetures et de barrages. Au-delà des murailles de la cité clignotaient les lumières des nombreuses chaumières des villages voisins et des plus ambitieuses résidences ou «campagnes». Bien que la plus grande partie du Genève de Mary Shelley ait disparu, le site alpin et lacustre, une partie de la flore et de la faune, de la vieille ville et des îlots isolés de briques, de pierres et de mortier ont survécu. De même que certains noms qui m’étaient devenus familiers à travers mes lectures. A également survécu un riche corpus de folklore local qui a élevé l’histoire de l’obsédant été de 1816 au statut de légende.
En dehors des lectures, un certain nombre de coïncidences (qu’on pourrait appeler étranges) me rapprochèrent du drame central. La villa Diodati, la scène du drame, se trouvait à 5 ou 6 kilomètres au sud, dans le village de Cologny. Par un véritable coup de chance, une connaissance m’avait présenté à l’actuel p, la veuve d’un industriel belge. De l’extraordinaire point deropriétaire de Diodati, Mme Simone Washer vue de la terrasse immortalisée par Byron et Shelley, je pouvais observer dans l’horizon lointain de la rive d’en face les «sombres et maussades Jura», si souvent décrits par Mary , même s’ils étaient lumineux et joyeux le jour où je les ai vus. En regardant vers le sud, la ville de Genève et le port s’étalaient à mes pieds. Les mots peuvent à peine exprimer l’excitation que j’ai ressentie lorsque je suis entré dans le salon principal où se tenaient les «séances» durant l’été de 1816, ou expliquer mon sentiment d’irréalité lorsque j’ai regardé le miroir qui domine la cheminée et qui a très probablement reflété les ombres des cinq convives. À la gauche du hall d’entrée, au rez-de-chaussée, se trouvait la chambre à coucher de Byron, aujourd’hui transformée en cabinet de travail. Tout en montant à l’étage par un étroit escalier, je n’ai pu résister à la tentation de jeter un regard dans une élégante chambre à coucher située face au lac et où Polidori a probablement composé les premières pages de son histoire de la dame à la tête de mort. Si la villa Diodati a donné naissance au récit sur le vampire, la bien plus modeste «campagne Chapuis », parfois nommée Montalègre par Mary, est le lieu de naissance de Frankenstein. Chapuis est encore un nom familier dans la région, mais Montalègre a été vendue par Jacques Chapuis en 1829 à une famille Chapalay qui l’a revendue à son tour en 1863 au Français Alexandre Ramu. Les petites-filles de Ramu possèdent encore aujourd’hui la propriété. Le Dr Gagnebin, doyen de la faculté des arts et des sciences de l’université de Genève et spécialiste bien connu de Rousseau, m’a mis en contact avec un des propriétaires de la maison que Mary Shelley et Percy Bysshe avaient louée en 1816. Mlle Françoise Ramu m’a raconté l’histoire de la campagne Chapuis jusqu’à ce jour: quand leur père acheta la propriété en 1863, celle-ci comprenait la petite «campagne» que Chapuis avait remise à neuf depuis peu avec l’intention de la louer pendant l’été. Il existe en plus une habitation au sud où vivent actuellement les Ramu et qui a pu être à une époque une étable ou une grange, et plusieurs autres petits bâtiments dont deux sont encore visibles plus bas, sur les bords du lac. Il y avait également un petit appontement, ou peut-être deux, appartenant à la propriété, où Byron et Shelley mettaient à l’ancre leur fameuse barque. Lorsque la famille Ramu s’accrut de nouveaux membres, le grand-père décida de construire une habitation plus spacieuse, visible immédiatement au nord – elle est aujourd’hui louée. L’espace pour construire de nouveaux bâtiments étant limité, le vieux Ramu choisit de démolir la campagne Chapuis en 1883. En signe de piété pour les souvenirs contenus dans l’ancienne maison Shelley-Chapuis, M. Ramu donna des instructions à son jardinier pour la reconstruire à l’identique: les pierres, les tuiles et le bois ont ainsi été méticuleusement conservés. Cela a été fait en un an et la maison Chapuis est ressuscitée pratiquement inchangée dans son style suisse carré pittoresque et simple dans le village voisin de Collonges, au coin de la pointe de la Bise. Aucun spécialiste de Shelley n’était au courant de cela. Comme j’étais prêt à partir, appareil photo en main pour immortaliser cette extraordinaire révélation, Mlle Ramu m’a arrêté en disant: «La nouvelle campagne Chapuis n’existe plus, mais nous sommes heureuses de mettre à votre disposition des photos de la maison originale où a habité Mary Shelley. » Comme si cette histoire n’était pas assez bizarre, elle a une suite. En 1970, le prince Victor Emmanuel, fils du dernier roi d’Italie, a acheté la version reconstituée de la maison de Shelley, l’a fait démolir une fois de plus et a construit à sa place une villa qui a choqué les amoureux d’architecture suisse traditionnelle. Il m’a fallu dix minutes en voiture pour retrouver l’endroit. Tout ce qui subsiste aujourd’hui à Montalègre du «cher Chapuis » est la maison voisine – l’ancienne étable ou grange, aujourd’hui une habitation archaïque et sans prétention où habitent les deux sœurs Ramu et qu’elles louent à l’occasion. «Un locataire anglais», me dit une des sœurs, «s’est plaint que la maison était hantée.» Après les avoir interrogées plus en détail, les sœurs admirent qu’il y avait eu une manifestation psychique étrange dans la maison et particulièrement au second étage, et que des pas avaient été entendus la nuit dans les escaliers, mais Françoise Ramu ajouta, rassurante: «c’est un fantôme amical, poétique, comme 7 Ariel ». Sans autre explication j’ai compris l’allusion que « Mary et Percy Bysshe erraient dans cette même pièce où nous nous trouvons maintenant». Lorsque j’ai mentionné les principaux personnages du roman de Mary, Victor Frankenstein et son monstre, il y eut un moment de consternation dans le regard des deux sœurs et un frisson comme si j’avais mentionné l’indicible !
En dehors de la maison Ramu, elle-même sérieusement modifiée, tout ce qui reste de l’époque de Shelley sont les fondations, le cellier fermé par une lourde porte de fer rouillée (comme je fus tenté d’y pénétrer!), une terrasse, un vieil escalier menant à l’autre bâtiment, un puits, un banc de pierre, deux autres constructions sur les bords du lac (on peut les voir depuis l’autoroute de Genève), et quelques marronniers qui, à en juger par leur taille, ont survécu au temps. À l’origine, le sous-sol servait de cave à vin de Chapuis. Durant la Seconde Guerre mondiale, il fut transformé en abri antiaérien au cas où la neutralité de la Suisse aurait été violée. Au coucher du soleil, la vue des monts du Jura depuis Chapuis n’est pas aussi belle à couper le souffle comme l’est le panorama depuis Diodati, car la maison se trouve beaucoup plus bas sur la colline. Entouré par des conifères qui pouvaient facilement dater du temps de Shelley, le paysage semblait paisible et bucolique, tel qu’il se reflète dans les œuvres du peintre anglais Francis Danby qui a loué Montalègre peu après le départ des Shelley. Il y eut encore une coïncidence dans ma recherche: le voisin de mon frère à Corsier était Jean-Claude Hentsch, membre d’une famille de banquiers de la haute bourgeoisie suisse, dont l’ancêtre direct, Charles Hentsch, était le banquier, l’ami et l’admirateur de Byron et de Shelley – il écrivit un poème en l’honneur de Byron peu de temps après le départ du poète. C’est en effet Hentsch qui négocia la location de Diodati et fut par la suite un visiteur assidu de la villa, tout comme les poètes anglais étaient toujours les bienvenus dans son fastueux domaine Mon Repos à Sécheron, de l’autre côté du lac. Charles Hentsch était sans doute le confident des poètes anglais et cette intimité est amplement prouvée par le fait qu’il hérita de la fameuse barque de Byron et Shelley. La barque (la première de ce type sur le lac) est entrée dans l’histoire en bravant les vagues et les vents traîtres du lac Léman. Malheureusement, elle allait connaître une mort ignominieuse en pourrissant dans le port de Hentsch à Mon Repos. Beaucoup de folklore survit parmi les habitants de Cologny et des villages voisins, ce qui a probablement contribué à la conservation de la légende de cet été-là. Les descendants du marin de Byron, Maurice, qui avait un don pour enjoliver les histoires, sont toujours vivants. Vernes-Prescott, un écrivain suisse réputé qui affirmait avoir, enfant, connu les poètes anglais, a rassemblé, au soir de sa vie, certaines de ces 8 anecdotes (il avait plus de 80 ans à l’époque) . Et on murmure encore dans certains cercles aisés de Cologny que les jolies jeunes femmes devaient être enfermées à clé la nuit au temps où le groupe anticonformiste vivait à Diodati et à Chapuis. 9 Une anecdote plus piquante encore concerne un incident qui a transpiré récemment dans la municipalité de Cologny où une jeune fille, une parente du maire, se mariait dans l’église du village. Après la cérémonie, un banquet eut lieu à la mairie et connut son point culminant lorsque le maire exhiba tout à coup une pantoufle de dame usée et déformée et qui datait sans doute de plusieurs décennies. «Ceci, dit le maire Guempert, était la chaussure de Mary Shelley quand elle habitait à Chapuis durant l’été de 1816.» Selon le récit, les vignerons de la région découvrirent un sentier de fleurs écrasées et d’herbe couchée qui menait de Diodati à Chapuis et conclurent à l’existence d’un rôdeur. Une nuit, ils firent le guet pour attraper l’intrus et virent l’ombre d’une jeune fille sortant de Diodati par la porte de derrière et descendre la colline en direction du lac. Ils ne purent s’empêcher de rire et, effrayée, la jeune femme prit la fuite et perdit une pantoufle. Les paysans la récupérèrent et au matin ils l’apportèrent à la section des objets trouvés de Cologny où elle resta sans que personne la réclame. J’ai essayé en vain de localiser la chaussure, peut-être a-t-elle été prise comme trophée par l’époux ou l’épouse en question. La question de l’identité du rôdeur ne sera jamais résolue, mais la plupart des spécialistes seront d’accord pour dire que la chaussure perdue n’appartenait pas à Mary Shelley mais à sa demi-sœur, Claire Clairmont, la maîtresse de Byron, qui circulait furtivement la nuit entre les deux villas. À Genève même, seule la «vieille cité» présentait un intérêt pour moi. C’était émouvant de découvrir er que la description de Genève faite par Mary le 1 juin 1816 à un correspondant inconnu était encore 10 largement valable en juin 1974 – presque rien n’avait changé . Les archives municipales conservent les documents de police au sujet du séjour des Shelley, il existe encore à Sécheron des restes de l’hôtel d’Angleterre appartenant à Dejean, où Mary Shelley et Claire, de même que Lord Byron et Polidori habitèrent à leur arrivée aux alentours de Genève en 1816. Il m’a fallu pas mal de marche et de questions pour localiser une petite plaque sur la très fréquentée rue de Lausanne de l’autre côté du lac, en face de Cologny. L’hôtel principal a disparu depuis longtemps, mais plusieurs petits bâtiments, dont celui portant une plaque avec le nom de Shelley gravé sur une liste d’hôtes fameux, existent