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Franklin Roosevelt et la France (1939- 1945)

De
512 pages
La création de la France Libre à Londres par le général de Gaulle et la mise en place du régime de Vichy placeront Roosevelt devant une alternative : laquelle des deux France reconnaître ? Il n'hésitera pas à choisir Vichy. Pourquoi, même après l'entrée en guerre de son pays en décembre 1941, le président de la grande démocratie américaine maintiendra-t-il obstinément des relations diplomatiques avec un gouvernement collaborationniste et totalitaire ? Malgré la descente triomphale des Champs-Elysées par de Gaulle en Août 1944, Roosevelt restera le dernier à Washington à ne pas vouloir reconnaitre la légitimité de l'homme du 18 Juin. L'obstination de Roosevelt marquera d'une pierre noire la politique française du président américain pendant la Seconde Guerre mondiale.
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FRANKLIN ROOSEVELT
ET
LAFRANCE (1939-1945) :
LA DIPLOMATIE DEL 'ENTÊTEMENTCollection L'Aire Anglophone
dirigée par Serge Ricard
Cette collection entend s'ouvrir aux multiples domaines d'un vaste champ
d'investigation, caractérisé par la connexion idiome-culture, auquel les
spécialistes formés en langues, civilisations et littératures dites "anglo-
saxonnes" donnent sa spécificité. Il s'agira, d'une part, de mieux faire
connaître des axes de recherche novateurs en études britanniques, amé-
ricaines et canadiennes et, d'autre part, de répondre à l'intérêt croissant
que suscitent les cultures anglophones d'Afrique, d'Asie et d'Océanie -
sans oublier le rôle de langue véhiculaire mondiale joué par l'anglais
aujourd'hui. A cette fin, les domaines privilégiés seront l'histoire des
idées et des mentalités, la sociologie, la science politique, les relations
internationales, les littératures de langue anglaise contemporaines, le
transculturalisme et l'anglais de spécificité.
Déjà parus
Serge RICARD (dir.). États-Unis / Mexique: fascinations et répulsions
réciproques.
@
L'Harmattan, 1997
ISBN: 2-7384-6070-4André BÉZIA T
FRANKLIN ROOSEVELT
ET
LA FRANCE (1939-1945) :
LA DIPLOMA TIE DE L'ENTÊTEMENT
Éditions L'Harmattan L'Harmattan Inc.
55, rue Saint-Jacques5-7, rue de l'École-Polytechnique
Montréal (Qc) -CANADA H2Y lK975005 Paris51 Ca mémoire
dé tous ceux qui nous manquent,
notre 6eaujrère, notre frère,
et notre pèreREMERCIEMENTS
Alors que notre travail de recherche et de rédaction touche à sa fin, nous ne
manquerons pas de témoigner notre gratitude à toutes les personnes et institutions qui nous
ont soutenu et qui ont ainsi facilité notre tâche.
Aux États-Unis, tout d'abord, nous citerons le personnel de la bibliothèque Franklin
Roosevelt de Hyde Park, dans l'État de New York, qui nous a guidé dans notre recherche
durant les six semaines que nous avons passées dans la salle des chercheurs, située dans la
magnifique propriété de l'ancien président, au bord de l'Hudson. Nous avons une dette
particulière envers Raymond Teichman, «Supervisory Archivist », qui a bien voulu
répondre à nos nombreuses questions pendant et après notre séjour. Nous mentionnerons
également dans ce paragraphe le personnel des départements «Civil Reference» et
« Defense Reference» des Archives nationales de Washington dont les conseils ont su nous
orienter vers les sources nécessaires à notre recherche, attirant notamment notre attention
sur un rapport capital sur les événements d'Indochine. Nous tenons aussi à remercier la
Commission franco-américaine d'échanges universitaires et culturels de nous avoir permis
d'aller consulter sur place, à Hyde Park et à Washington, les archives du président
Roosevelt et de ses proches.
De ce côté-ci de l'Atlantique, nous n'oublierons pas de nommer les Archives du
ministère des Affaires étrangères, dont nous avons apprécié l'organisation et la diligence
lors des deux périodes de recherche très fructueuses que nous y avons effectuées. Nous
avons profité de nos séjours parisiens pour aller travailler à la Bibliothèque américaine,
où nous avons pu compulser des ouvrages fort utiles à notre travail. Par ailleurs, la
Bibliothèque américaine de Montpellier, par l'intermédiaire de sa dévouée et compétente
bibliothécaire Françoise Vilain, nous a abondamment pourvu en œuvres indispensables à
notre recherche et nous a aidé à constituer notre bibliographie. Nous devons pareillement
exprimer nos remerciements au personnel de la bibliothèque universitaire de Perpignan
qui a su nous procurer avec efficacité les ouvrages et les articles commandés, pas toujours
faciles à localiser. Nous voulons enfin faire part de notre reconnaissance à l'Institut
Charles de Gaulle et à son bibliothécaire, Guillaume Papazoglou, qui a accepté avec la
plus grande amabilité de mettre à notre disposition lefond d'archives de l'Institut.
Parmi les personnes qui ont bien voulu nous consacrer une partie de leur temps,
nous pensons à Maurice Kolsky, docteur es-sciences économiques, qui nous a communiqué
ses travaux sur les monnaies alliées utilisées lors des débarquements d'Afrique du Nord et
de Normandie. Nous n'oublierons pas le regretté Jean-Marc Rageot, originaire de
Casablanca, où iljut réveillé, racontait-il, le matin du dimanche 8 novembre 1942 « au son
du canon» ,. il nous a fait part, au cours de deux longues conversations, de son expérience
irremplaçable de témoin des événements du débarquement et de la présence américaine enAfrique du Nord. Nous avons eu aussi le plaisir de nous entretenir, d'une manière
aneèdotique mais combien émouvante, avec Ronald Simnick, qui faisait partie de l'équipe
britannique chargée de rapporter des documents filmés de la conférence de Casablanca de
janvier 1943.
Nous désirons également souligner le soutien moral de nos collègues du
département d'Études anglaises et américaines de l'université de Perpignan, qui ont montré
de l'intérêt pour nos recherches et nos travaux.
Nous avons gardé une place particulière pour l'expression de notre profonde
gratitude à notre directeur de recherche, le professeur Serge Ricard, qui a su accompagner
notre travail pendant tous ces longs mois, nous prodiguant de judicieux conseils et
répondant toujours de bonne grâce à nos diverses sollicitations.
Nous terminerons par un mot pour notre famille. nos filles Catherine et Hélène, et
notre épouse Nadine, qui ont dû s'accoutumer de notre manque de disponibilité. Sans leur
compréhension, nous doutons que notre travail ait pu être mené à son terme.I am a pig-headed Dutchman, Bill, and I have made up my mindabout it.
We are going ahead with it, and you can't change my mind.
Propos tenus par le président Franklin Roosevelt à l'amiral William D.
Leahy, son chef d'état-major particulier, qui les rapporte dans ses mémoires.LISTE DES ABRÉVIATIONS
UTILISÉES POUR lES SOURCES
AMAE Archives du ministère des Affaires étrangères.
CNF Comité national français
DAFR Documents on American Foreign Relations
FDRL Franklin Delano Roosevelt Library.
MRF Map Room File
OF OfficiaI File
PPF President's Personal File
PSF President's Secretary's File
FRUS Foreign Relations of the United States
NA National Archives, Washington, DC.
CRF Civil Reference File
DRF Defense Reference FileINTRODUCTION
Lorsque la guerre éclata en Europe en septembre 1939 il ne restait au président
Franklin Delano Roosevelt qu'un peu plus d'un an avant que la prochaine élection
présidentielle de novembre 1940 fasse entrer sur la scène politique américaine un nouveau
président des États-Unis. En effet, suivant la tradition établie par George Washington,
aucun président n'avait jusqu'alors brigué de troisième mandat et il est vraisemblable que
Roosevelt, élu deux fois, se serait soumis à cet usage si les dangers encourus par son pays
en raison de la situation internationale ne l'avaient poussé à décider autrement en juillet
1940, malgré l'avis de sa femme et des traditionnalistes de son parti. Jusqu'à l'automne
1939, la politique extérieure de Franklin Roosevelt était restée au second plan dans ses
préoccupations et son action de Président. Il s'était fixé pour objectif premier d'enrayer la
terrible crise économique qui secouait son pays depuis l'effondrement de la bourse de Wall
Street d'octobre 1929. Roosevelt avait été élu pour la première fois en 1932 sur un
programme de politique intérieure qui promettait de nouveaux moyens de lutte contre cette
dépressionéconomiqueet une redistributiondes cartes - un « new deal» - qui donneraient
leurs chances aux déshérités et aux laissés-pour-compte, qui formaient les gros bataillons de
chômeurs. La mise en place et l'exécution de ce programme avaient occupé une grande
partie du temps du Président au cours de ses deux premiers mandats et, par conséquent, la
politique extérieure avait retenu une part moins importante de son attention, ce qui ne l'avait
pas empêché, notamment, de conduire avec succès la politique dite de «bon voisinage»
avec les pays d'Amérique latine.
La guerre en Europe allait renverser ces priorités. Roosevelt n'avait pas caché que
son appui allait aux démocraties sur lesquelles il comptait pour arrêter les armées du Reich.
La défaite de la France en quelques semaines en mai-juin 1940 et la déroute du corps
expéditionnaire britannique l'amèneront à lancer un premier programme de réarmement
pendant l'été, qui viendra s'ajouter, pour l'industrie américaine, aux commandes de matériel
militaire que la France et la Grande-Bretagne avaient passées dès l'automne 1939. Celles-ci
avaient ainsi commencé, bien involontairement, de relancer la production industrielle des
États-Unis et par conséquent de faire baisser le chômage. Le problème de l'emploi que
)) trouvera là une premièren'avaient pu régler les programmes successifs du «New Deal
réponse. Il sera définitivement résolu par la mise en route du prêt~bail au cours du premier
semestre 1941, qui fera tourner l'outil de fabrication américain à plein régime. La situation
économique du pays se trouvant ainsi améliorée, Roosevelt pourra porter toute son attention
sur les affaires internationales qui posaient alors aux États-Unis de graves problèmes dont
l'acuité ne pouvait que l'alarmer: la mainmise progressive du Reich sur l'Europe et
l'expansion japonaise en Extrême-Orient menaçaient la sécurité commerciale et peut-être
physique des États-Unis. Ces questions prendront la première place dans les préoccupations
du Président jusqu'à Pearl Harbor pour accaparer ensuite, une fois son pays entré dans le
conflit, l'esprit et l'activité de Roosevelt jusqu'à sa mort un mois avant la fin de la guerre en
Europe.INTRODUCTION12
C'est à la politique étrangère du président Roosevelt, au cours de cette deuxième
phase de sa longue présidence, que nous nous sommes intéressé, plus particulièrement de
septembre 1939 à sa mort, ce qui, naturellement, n'a pas exclu l'action diplomatique du
Président depuis sa première prise de fonction en 1933, tant il est vrai qu'on ne peut
véritablement comprendre les événements dans leur totalité que si on les replace dans leur
continuité historique. Nombreux sont les ouvrages sur la politique extérieure de Roosevelt,
mais les divergences d'interprétation abondent tout autant. L'étude magistrale de Robert
Dallek (Franklin D. Roosevelt and American Foreign Policy, 1932-1945), parue en 1979,
est certainement le livre de base et le point de départ pour tout chercheur intéressé par le
sujet. Cette œuvre offre l'avantage de proposer un panorama complet et documenté de toute
la période. En complément et afin de mieux saisir la place qu'occupe la diplomatie de
Roosevelt dans l'histoire des États-Unis, la lecture des ouvrages de Robert Ferrell
(American Diplomacy: The Twentieth Century, 1988) et de Walter Lafeber (The American
Age: United States Foreign Policy at Home and Abroad since 1750, 1989), apporte la vue
d'ensemble nécessaire à une compréhension globale de l'histoire de la politique étrangère de
Washington. Il convient également de mentionner, dans les études générales, la vision
française développée par Jean-Baptiste Duroselle dans De Wilson à Roosevelt. Politique
extérieure des États-Unis, 1913-1945, parue en 1960, qui met en valeur la continuité dans
la politique étrangère des deux présidents démocrates tout en montrant les orientations
propres à Roosevelt. Tous ces ouvrages suivent une démarche qui pourrait être qualifiée de
neutre, les auteurs s'en tenant à une relation détaillée des événements, accompagnée
d'analyses ne prêtant généralement pas à polémique. Tout autre est l'étude de Frederick W.
Marks III (Wind over Sand. The Diplomacy of Franklin Roosevelt), parue en 1988, qui
accuse le président américain d'avoir été partisan d'une politique de conciliation envers
Hitler et d'avoir favorisé la tenue des négociations de Munich, participant ainsi
indirectement à la déroute diplomatique subie par les démocraties. De plus, Marks reproche
à Roosevelt de ne pas avoir choisi de stratégie clairement définie et de s'être constamment
rangé du côté de l'opinion publique, ce qui, au vu de notre recherche, nous paraît excessif.
Enfin paraîtra en 1993 un travail fort intéressant de Mario Rossi (Roosevelt and the
French), qui étudie notamment les relations entre Washington et Paris dans les années
d'avant-guerre, apportant des éclaircissements sur les malentendus et les équivoques qui
pouvaient exister entre les deux capitales et qui étaient à l'origine des sentiments mitigés
que le Président éprouvait à l'égard de la France. Cet ouvrage contient par ailleurs une fine
analyse des personnalités dissemblables de Roosevelt et de De Gaulle.
Sur la période que nous avons choisie comme champ d'investigation, de septembre
1939 à la mort du Président, Stephen E. Ambrose (Rise to Globalism: American Foreign
Policy, 1938-1980, 1971) fournit une bonne introduction à la diplomatie de Washington
dans ses trois premiers chapitres. Parmi les ouvrages entièrement consacrés à la période,
l'étude de Robert Divine (Roosevelt and World War 11, 1969) a ceci d'intéressant qu'elle ne
perd pas de vue la personnalité du Président et son incidence sur ses prises de décision en
politique extérieure. Ainsi, Divine réfute les accusations portées contre Roosevelt, au début
de la GUl,':rrefroide, qui faisaient du Président un négociateur crédule qui «s'était fait
roJÙer» par Staline à Yalta. Tout en admettant que Roosevelt échoua face aux Soviétiques,
Divine soutient qu'en revanche le Président ne fut pas dupe des visées sur l'Europe de l'Est
du maître du Kremlin mais qu'il voulait avant tout obtenir son concours pour la mise en
place de l'Organisation des Nations Unies. Gaddis Smith reprendra l'essentiel de cette thèse
en 1985 dans American Diplomacy during the Second World War en avançant que
Roosevelt avait commis une erreur d'appréciation dans ses relations avec Staline, mais qu'ilINTRODUCTION 13
n'avait pas été naïf. Il crut simplement en sa tactique qui était de se concilier les bonnes
dispositions du maréchal soviétique en évitant à tout prix d'éveiller ses suspicions sur
l'honnêteté des intentions américaines.
Très vite, l'une des composantes de la diplomatie de Roosevelt pendant la Seconde
Guerre mondiale - les relations de Washington avec la France --.nous a paru nécessiter un
approfondissement particulier. La principale raison fut notre curiosité d'américaniste
français de rechercher ce qui se cachait derrière la démarche de Washington, insolite à
première vue, qui consista à s'obstiner à maintenir des relations diplomatiques avec Vichy
alors que, parallèlement, était tenue à l'écart la France Libre du général de Gaulle, qui
n'avait pas abandonné le combat et qui deviendra même un allié des États-Unis après leur
entrée en guerre en décembre 1941, pendant que Vichy gardait sa neutralité.
Ceci nous a conduit à concentrer notre recherche sur les ouvrages traitant de la
diplomatie de Washington envers, d'une part, Vichy et, d'autre part, la France Libre, puis la
France Combattante, le Comité national français (CNF), le Comité français de la libération
nationale (CFLN) et enfin le Gouvernement provisoire de la République française (GPRF).
Il convient de noter que peu d'auteurs abordent l'ensemble des relations entre les États-Unis
et la France. L'un d'eux est Henry Blumenthal, dans son œuvre magistrale sur les relations
franco-américaines de 1914 à 1945 (Illusion and Reality in Franco-Américan Diplomacy,
1914-1945), parue en 1986, qui consaCre un très long dernier chapitre à la diplomatie
américaine de la Seconde Guerre mondiale à l'égard de la France, dominée par la conviction
de Roosevelt que ce pays était devenu une puissance de second ordre. La même année
paraîtra une étude consacrée aux relations franco-américaines des seules années 1939-1945,
intitulée America and the French Nation, 1939-1945, du Britannique Julian Hurtsfield, qui
propose un réexamen critique de la diplomatie américaine à l'égard de Vichy et de la
résistance gaulliste. Auparavant, en 1978, avait été publié The Politics of Wartime Aid:
American Economic Assistance to France and French Northwest Africa, 1940-1946 par
James Dougherty, qui rendait compte d'une manière exhaustive de l'aide économique
américaine à l'Afrique du Nord et à Vichy, puis au Commandement en chef civil et militaire
dirigé par le général Giraud et enfin au Comité français de la libération nationale et au
Gouvernement provisoire de la République française. Outre les chiffres qu'elle donne sur la
quantité de l'aide, cette étude permet de comprendre comment Washington utilisait cette
assistance - payante pour certains produits - à des fins politiques. Mentionnons enfin le
premier chapitre de France and the United States. The Cold Alliance Since World War II de
Frank Costigliola, qui contient une intéressante étude de l'idée que les Américains se
faisaient des Français avant la guerre et de l'idéalisme teinté de messianisme de Roosevelt
qui, selon Costigliola, avait l'ambition de façonner l'avenir de la France.
Le cadre de notre travail ainsi délimité, notre attention allait tout naturellement se
porter sur le détail de la politique française du président des États-Unis. L'on ne saurait
omettre à cet égard la recherche sur la politique vichyste de Washington menée par William
Langer, professeur d'histoire à Harvard, qui dirigea le service de la Recherche et de
l'Analyse de l'Office of Strategic Services (OSS) pendant la guerre. Ce travail fut une
commande du secrétaire d'État Cordell Hull en 1943, quelques mois après la rupture des
relations diplomatiques entre Vichy et les États-Unis. Langer eut accès aux archives du
Département d'État mais ne reçut qu'un résumé de celles de la Maison-Blanche, revu par
Roosevelt quelques jours avant sa mort. Le résultat fut Our Vichy GambIe, paru en 1947,
dont la lecture est absolument indispensable pour bien comprendre les motivations de
Washington, même si la conclusion de Langer est aujourd'hui contestée: sa thèse, qui
soutient que la politique américaine envers Vichy fut adéquate, apparaît maintenant commeINTRODUCTION14
une justification semi-officielle de cette politique. Le livre que Langer écrivit en
collaboration avec Everett S. Gleason (The Undeclared War, 1940-1941), publié en 1953,
reprend ses conclusions sur la politique vichyste de Washington jusqu'à Pearl Harbor. Il
reste fort utile, néanmoins, pour son compte rendu des événements d'Indochine, du premier
ultimatum japonais de juin 1940 aux accords de juillet 1941 entre l'amiral Darlan et
l'ambassadeur nippon à Vichy, le baron Kato. Concernant les relations entre Washington et
la France Libre, deux études parues en traduction française la même année, 1967, et
devenus des classiques s'imposent au chercheur: Les Origines de la Discorde: de Gaulle,
la France Libre et les Alliés, 1940-1942 de Dorothy Shipley White et Les Alliés ennemis:
de Gaulle-Roosevelt de Milton Viorst. La première s'intéresse à la période la plus noire des
rapports entre la France Libre et les États-Unis. Plutôt indifférents envers de Gaulle jusqu'à
l'affaire de Saint-Pierre-et-Miquelon de décembre 1941, Roosevelt et Hull devinrent
franchement hostiles au Général par la suite. Dorothy White affirme que le Président et le
secrétaire d'État virent dans cette affaire un crime de lèse-majesté à l'égard des États-Unis.
De son côté, regrette-t-elle, de Gaulle « n'avait pas toujours la manière» et certaines de ses
déclarations blessèrent les Américains. Le second ouvrage tente de trouver une explication à
l'antagonisme personnel entre Roosevelt et le Général qui, selon Viorst, fut à l'origine du
différend qui divisa la France Libre et les États-Unis. Les deux hommes étaient trop
dissemblables pour pouvoir s'entendre. De Gaulle fit preuve de raideur en s'appuyant sur les
principes auxquels il croyait et Roosevelt refusa de changer son attitude, qui devint
incompréhensible et irrationnelle. Ce jugement est repris par le Britannique G. E. Maguire
dans un livre récent (Anglo-American Policy towards the Free French), paru en 1995, dans
lequel il accuse Roosevelt de s'être conduit d'une façon mesquine à l'égard de la France
Libre.
Plusieurs monographies traitant d'un des événements de la guerre méritent de figurer
parmi ces rappels bibliographiques. Le travail de Douglas G. Anglin de 1966 sur l'affaire de
Saint-Pierre-et-Miquelon (The Saint-Pierre and Miquelon Affair of 1941 : A Study in
Diplomacy in the North Atlantic Quadrangle) est incontournable pour connaître le dérou-
lement en détail de la prise des îles par les navires de l'amiral Muselier au nom de la France
Libre. L'on ne peut non plus écarter l'ouvrage qu'Arthur Funk publia en 1974 (The Politics
of Torch: The Allied Landings and the Algerian Putsch, 1942), ainsi que son article de
1973 (Journal of Contemporary History, «Negociating the Deal with Darlan »), qui
donnent un compte rendu exhaustif de la préparation des opérations de novembre 1942 en
Afrique du Nord, puis du débarquement et enfin de « l'accord Darlan» du 13 novembre. Sur
le rôle de Jean Monnet auprès de Giraud au printemps 1943 et dans la mise en place du
Comité français de la libération nationale en juin-juillet, l'étude d'André Kaspi de 1971 (La
Mission de Jean Monnet à Alger, mars-octobre 1943) s'avère fort utile, ainsi d'ailleurs que
la biographie d'Eric Roussel du futur père de l'Europe (Jean Monnet), parue en 1996.
Ce survol historiographique de la politique française des États-Unis de 1939 à 1945
serait incomplet sans les biographies des principaux protagonistes des événements de
l'époque. La première est l'œuvre monumentale en trois volumes d'Arthur Schlesinger, Jr.
(1/ The Crisis of the Old Order, 1919-1933.2/ TheComing of the New Deal. 3/ The Politics
of Upheaval. 1957-1960) sur laquelle il est difficile de faire l'impasse tant on y trouve de
précieux renseignements. Nous avons surtout utilisé la biographie de Ted Morgan de 1985,
plutôt favorable au Président, (FDR. A Biography) qui nous a paru contenir d'utiles
précisions concernant la période du débarquement en Normandie. Le livre de Jim Bishop
sur la dernière année de la vie de Roosevelt (FDR's Last Year. April 1944-April 1945)
apporte de nombreuses informations sur sa santé déclinante et un compte renduINTRODUCTION 15
circonstancié de la conférence de Yalta. Enfin, nous avons trouvé la lecture de Franklin
Roosevelt d'André Kaspi très profitable. Cette synthèse, parue en .1988, contient l'essentiel
de ce qu'il faut savoir sur le Président. Nous terminerons par trois livres écrits par des
membres de la famille du Président, sa femme et deux de ses fils : This, I Remember (1949)
d'Eleanor Roosevelt, As He saw it (1947) d'Elliott Roosevelt (titre français: Mon Père m'a
dit), Affectionately, FDR. A Son's Story of a Lonely Man (1959) de. James Roosevelt et
Sidney Shalett. Ces trois ouvrages nous ont été très utiles pour connaître Roosevelt,
l'homme et ses idées, même si leur témoignage est bien évidemment influencé par les
relations affectives qui reliaient leurs auteurs à, respectivement, leur mari et père. Pour ce
qui concerne de Gaulle, nous nous bornerons à signaler la biographie en trois volumes de
Jean Lacouture, dont les deux premiers seulement concernent notre étude: De Gaulle. I. Le
rebelle, 1890-1944. II. Le politique, 1944-1959, parus respectivement en 1984 et 1985.
Parmi les biographies de Pétain, nous avons choisi de retenir la dernière, Pétain, de Marc
Ferro, publiée en 1987, car elle a l'avantage de prendre en compte tous les travaux qui pré-
cèdent.
Nous ne saurions clore cette bibliographie sans signaler les mémoires ou ouvrages
bâtis sur des notes personnelles, indispensables à une recherche de cette nature. Nous ont
paru essentiels The Memoirs of Cordell Hull (1948) du secrétaire d'État de Roosevelt, dont
le témoignage est irremplaçable même s'il ne dirigea pas la politique étrangère envers la
France; Crusade in Europe (1948) de Dwight D. Eisenhower, qui apporte Ie point de vue
du général en chef sur les rapports entre les militaires et les politiques en Afrique du Nord,
puis en France; I Was There. The Personal Story of the Chief of Staff to Presidents
Roosevelt and Truman Based on his Notes and Diaries Made at the Time (1950) de
William D. Leahy, qui doit être lu pour le compte rendu de son séjour comme ambassadeur
américain à Vichy, où, malheureusement, il ne sut pas toujours faire montre de
discernement dans la transmission des informations qu'il recevait, en particulier sur de
Gaulle et la France Libre; Diplomat among Warriors (1964) de RobertD. Murphy, dont la
lecture permet de comprendre les motivations de Roosevelt concernant sa politique
d'Afrique du Nord.. The Reckoning (1965), traduit en français par Mémoires. L'Épreuve de
force,février 1938-août 1945, d'un des protagonistes de la diplomatie britannique, Anthony
Eden; De Gaulle et Roosevelt. La France Libre aux États-Unis (1984) de Raoul Aglion,
qui a l'avantage d'avoir été écrit par l'un des témoins de l'action de la France Libre à New
y ork.Mentionnons enfin trois ouvrages magistraux rédigés, respectivement, par un
Américain, un Britannique et un Français: Roosevelt and Hopkins: an Intimate History
(1948) de Robert Sherwood, fondé surIes notes de Harry Hopkins, le bras droit du
Président, The Second World War (1948-1953) de Winston S. Churchill, qui relate la guerre
telle qu'il la vécut, et Mémoires de guerre (1954-1959) de Charles de Gaulle, qui apporte le
témoignage du premier des résistants de son pays.
À ces ouvrages critiques, à ces biographies et mémoires, il faut naturellement ajouter
d'indispensables sources primaires, disponibles aux États-Unis d'abord, à la bibliothèque
Franklin Delano Roosevelt de Hyde Park dans l'État de New York et aux Archives
nationales de Washington. En France, pour ne s'en tenir qu'à l'essentiel, il faut citer les
Archives du ministère des Affaires étrangères, remarquablement riches en documents sur la
période 1939-1945.
Au fur et à mesure de notre recherche et de nos lectures, une proposition de réponse
à la question que nous nous étions posée au début de notre étude, concernant les
motivations de la politique française de Roosevelt, a commencé à prendre corps. Après
avoir constaté que, dans sa politique à l'égard de Vichy et envers de Gaulle et la FranceINTRODUCTION16
Libre, le Président s'était chaque fois obstiné dans ses choix au-delà du raisonnable, nous
nous sommes tourné vers la personnalité de Roosevelt afin d'y chercher des éléments de
réponse.
Car le Président maintint sa politique vichyste même après qu'il était devenu évident
que le régime du maréchal Pétain collaborait activement avec le Reich et que la politique
des États-Unis avait peu d'effet pour le détourner de cette option. Une lettre du 28 juillet
1941 de l'ambassadeur américain en France, William Leahy, est particulièrement éloquente
sur ce point. Cette politique sera inexplicablement poursuivie même après l'entrée en guerre
de l'Amérique, alors que l'Allemagne était devenue ennemi déclaré. À l'égard de l'État
français, Roosevelt écarta donc des relations diplomatiques la dimension morale et passa
outre à la collaboration aussi longtemps qu'il lui sembla que Vichy pouvait être utile. La
diplomatie du réalisme, dont se réclamait le Président, se transformera en obstination après
qu'il devint clair que les États-Unis ne parviendraient pas à exercer une influence
déterminante sur le gouvernement du maréchal Pétain et que le pragmatisme, donc, avait
échoué. Il est déjà permis, à ce stade, de ne voir que de l'entêtement dans la continuation
d'une diplomatie que plus rien ne justifiait après le retour de Pierre Laval au gouvernement
en avri11942.
Parallèlement à cette politique, qui ne prit fin qu'à la suite de la rupture des relations
diplomatiques par Vichy, le 9 novembre 1942, en conséquence du débarquement allié en
Afrique du Nord, les États-Unis gardèrent une attitude réservée à l'égard de la France Libre
du général de Gaulle,qui continuaitle combat,et dont ils ne reconnaîtrontla part prise dans
la guerre qu'en juillet 1942. Ceci ne les empêchera d'ailleurs pas, quelques mois plus tard,
d'écarter sans ménagement le mouvement gaulliste des opérations de novembre 1942 sur
des terres qui, à l'époque, étaient françaises. Après l'installation des Alliés en Algérie et au
Maroc, de Gaulle se verra tenu à l'écart au profit de l'amiral Darlan, ex-numéro deux du
régime de Vichy, l'homme de la collaboration active avec Berlin, qui avait rencontré Hitler
au printemps 1941. Après la mort violente de l'amiral de la Flotte en décembre 1942, c'est le
général Giraud que soutiendront les États-Unis. Après la constitution du Comité français de
la libération nationale, en juin-juillet 1943, avec de Gaulle et Giraud comme coprésidents,
le nouveau Comité français devra se contenter d'une reconnaissance limitée de Washington
en août. Au moment du débarquement de Normandie de juin 1944, le chef de la France
Libre sera de nouveau écarté des préparatifs, comme il l'avait été pour l'Afrique du Nord. Le
Gouvernement provisoire de la République française, instauré en juin, ne sera reconnu que
de facto par Roosevelt en juillet et devra attendre la dernière semaine du mois d'octobre
pour être enfin reconnu de jure par les États-Unis. Chaque fois, les sources et les
témoignages montrent que c'est Roosevelt qui freina le processus, refusant de s'incliner
devant l'évidence malgré les pressions de son entourage, de la Grande-Bretagne et de la
presse anglo-américaine. Après avoir cédé et reconnu le GPRF en octobre, Roosevelt
refusera d'inviter son président, le général de Gaulle, à Yalta et le fera savoir à Churchill et
à Staline.
Cette constante dans la tenue à l'écart de De Gaulle, alors même que la
reconnaissance du Gouvernement provisoire venait d'effacer toute justification de cette
démarche, nous a paru relever d'un entêtement irréductible de la part du Président qui,
comme nous le fera découvrir notre recherche, dirigea personnellement la politique à l'égard
de la France à partir de l'installation en 1936, comme ambassadeur à Paris, de son ami
William Bullitt. Roosevelt revendiquait lui-même cet entêtement, qu'il associait à ses
racines de Hollandais. Sa famille, ses proches et ses collaborateurs l'entendirent souvent
leur déclarer: «Je suis un entêté de Hollandais» (<< I am a stubborn Dutchman »), surtoutINTRODUCTION 17
lorsqu'il désirait couper court à toute discussion. L'amiral Leahy, qui fut son chef d'état-
major particulier après avoir été son ambassadeur à Vichy, et qui donc le connaissait bien,
ne manque pas de souligner ce trait de caractère dans ses mémoires. James Roosevelt, le fils
aîné du Président, témoigne dans son ouvrage sur son père que celui-ci faisait souvent
}}.Pourtant,l'influencede cet aspectdu caractèreréférence à son « entêtementde Hollandais
de Roosevelt sur ses décisions politiques n'a pas été véritablement étudiée, la plupart des
chercheurs se limitant à mentionner cette obstination rapportée par ceux qui avaient
approché le Président. Il nous a paru néanmoins manifeste que cet entêtement poussa
Roosevelt à maintenir des relations avec Vichy, ce que les résultats obtenus ne justifiaient
plus, et à se buter contre le général de Gaulle au point d'obscurcir parfois son jugement:
ainsi,en juin 1944, il déclarait encore à Henry Morgenthau, secrétaire au Trésor, et à John
McCloy, sous-secrétaire à la Guerre, que le chef de la France Libre était un phénomène
passager sur le déclin1. Nous avons donc jugé qu'il n'était pas possible de passer sous
silence l'influence de ce trait de caractère dans l'étude de la politique de Roosevelt à l'égard
de la France pendant les années de guerre. D'où notre titre, La Diplomatie de l'entêtement,
association de termes quelque peu audacieuse, tant il est vrai que le mot diplomatie évoque
plutôt le tact, la raison, la souplesse, la capacité à s'adapter en douceur à de nouvelles si-
tuations, soit tout le contraire de l'entêtement irrationnel.
Il reste un second point auquel les chercheurs n'ont pas, à ce jour, accordé l'attention
qu'il nous paraît mériter: l'influence de la maladie et de l'infirmité de Roosevelt sur ses
rapports humains, d'autant que l'on connaît sa prédilection pour les contacts personnels en
politique et en diplomatie. Lorsqu'une telle catastrophe arrive à un homme en pleine
possession de ses moyens physiques - Roosevelt a 39 ans quand il est atteint de la
poliomyélite, en août 1921 - sa vie intérieure ne peut pas ne pas en être bouleversée. De
fait, dès les premiers temps de sa maladie, les proches du Président noteront qu'il avait
changé. Quand il retournera à la vie politique lors de l'élection pour le poste de gouverneur
de l'État de New York, en novembre 1928, il n'était plus tout à fait le même homme,
moralement et physiquement. Il ne marchera jamais plus et restera cloué sur une chaise
roulante jusqu'à la fin de ses jours. Il arrivera seulement à se déplacer péniblement, grâce à
une volonté inébranlable, sur de très courtes distances, les jambes enserrées dans des
attelles orthopédiques et en s'appuyant sur le bras de son fils James ou de celui d'un
militaire. Il saura faire front à l'adversité, ne se plaignant jamais, selon les préceptes de son
éducation victorienne, aussi ne saurons-nous pas ce qu'il ressentait. Dans toute sa vie
publique, il ne fera allusion à son état qu'une fois, à son retour de Yalta, lors de son discours
au Congrès pour rendre compte de la conférence: il s'excusera de ne pas pouvoir rester
debout, invoquant la fatigue et la difficulté de « traîner quelque cinq kilos d'acier autour des
}}.jambes L'influencede la maladie sur le président Roosevelt fut un problème très délicat
qu'on n'évoqua pas de son vivant. Aucune photo officielle ne le montre sur sa chaise
roulante et il n'existe que quelques secondes de film qui laissent entrevoir sa démarche
chaloupée, appuyé sur un. bras secourable. À sa mort, beaucoup d'Américains ignoraient
qu'il était paralysé des deux jambes. Curieusement, les historiens ne se sont pas intéressés
de très près au problème de son infirmité; sans doute y aurait-il à ce sujet un intéressant
travail de recherche à effectuer, mais nous en laisserons le soin aux futurs chercheurs,
notamment aux psycho-historiens.
Une fois établi le sujet, s'est posé le problème de la méthode à adopter pour le traiter.
Une approche thématique, qui aurait consisté à étudier cas par cas les manifestations
1 Ted Morgan, FDR. A Biography (New YOlk: Simon and Schuster, 1985), p. 717.18 INTRODUCTION
d'entêtement de Roosevelt en matière de politique étrangère à l'égard de la France, aurait
fatalement conduit à une énumération de cas d'espèce, sans lien naturel entre eux et retirés
de leur contexte historique. Pour éviter ces deux écueils, la méthode chronologique nous a
paru s'imposer. Elle aurait l'avantage de faire apparaître chaque situation dans sa continuité
historique et de la relier aux événements passés qui l'expliquaient. Nous avons opté pour
une présentation en quatre parties, chacune étant fractionnée en subdivisions.
On trouvera dans la première partie une étude de la diplomatie américaine de
Roosevelt à partir de la réorientation qu'il lui imprima le 5 octobre 1937, lors du discours de
Chicago qui marqua le début de la fin de l'isolationnisme (subdivision I). La subdivision II
montre comment, dans les trois ans qui suivirent, Roosevelt allait prendre lentement mais
sûrement le parti des démocraties contre le fascisme jusqu'à l'abrogation de l'embargo sur la
vente des armes aux pays belligérants, un mois après la déclaration de guerre de septembre
1939. La subdivision III examine l'état des relations entre les États-Unis, Roosevelt et la
France dans les années 1930 jusqu'à la Seconde Guerre mondiale. Cette première partie se
veut donc une mise à plat de la situation politique et diplomatique au moment où éclata le
conflit.
La deuxième partie traite de la période qui va du début de la guerre à l'armistice
franco-allemand du 22 juin 1940. La subdivision I rend compte des dernières tentatives de
Roosevelt pendant la période dite de la «drôle de guerre» pour obtenir une paix de
compromis entre les belligérants avant que n'éclatent les combats. La subdivision II est
consacré à la chute de la France, entre le I0 mai et le 22 juin 1940 ; la déception qu'éprouva
Roosevelt devant la défaite éclair et la résignation du pays vainqueur de la Grande Guerre
aura de lourdes conséquences pour l'avenir. Désormais, le Président traitera la France
comme une puissance de deuxième ordre et il faudra attendre Yalta pour que lui soient
reconnues les prérogatives d'une grande puissance - un siège permanent au Conseil de
sécurité de l'ONU - et d'un vainqueur de la guerre - une zone d'occupation en Allemagne.
En fait, il nous paraît que la politique française de Roosevelt pendant la guerre ne peut se
comprendre que si l'on connaît sa réaction au moment de l'effondrement de la France. Il
l'expliquera au général de Gaulle lors de sa visite à Washington, en juillet 1944, et Hopkins
le répétera au Général à Paris, en janvier 1945.
Après l'armistice franco-allemand, Roosevelt se retrouva face à deux Frances, l'État
français du maréchal Pétain et la France Libre du général de Gaulle. Les rapports entre
Washington et, respectivement, Pétain et de Gaulle, forment le sujet de la troisième partie
qui se termine par la rupture des relations diplomatiques entre les États-Unis et Vichy, le 9
novembre 1942. La subdivision I traite des premières menaces sur l'Empire avec l'ultimatum
japonais en Indochine de juin 1940. Le problème indochinois, très important en raison de la
position stratégique éminente de la péninsule et de l'attention particulière que lui portera
Roosevelt, sera traité tout au long de cette étude chaque fois que les événements le justi-
fieront. Les subdivisions II, III et V étudient la mise en place du régime de Vichy et les
raisons du choix de Washington de le reconnaître. Parallèlement, les subdivisions IV et VI
montrent le début de l'incompréhension, pendant l'été et l'automne 1940, entre Roosevelt et
de Gaulle, qui reste un inconnu pour le président américain. La politique vichyste
américaine est étudiée dans les subdivisions VII, VIII et X : la première examine les pro-
blèmes posés à Washington par la mise en place de la collaboration lors de l'entrevue de
Montoire entre Pétain et Hitler, le 23 octobre 1940; la deuxième traite de la nomination de
l'amiral Leahy au poste d'ambassadeur à Vichy et de son action dans la capitale de l'État
français pendant toute l'année 1941 ; la troisième concerne la période qui précède le rappel
de l'Ambassadeur à Washington, en avril 1942, au moment du retour de Laval auINTRODUCTION 19
gouvernernent. Cette dernière subdivision mène ensuite à leur terme les relations
diplomatiques entre les États-Unis et l'État français pendant les six mois qui suivent le
départ de Leahy, au cours desquels Washington n'aura plus aucune audience auprès de
Vichy mais y conservera tout de même un chargé d'affaires. Simultanément est traité, dans
la subdivision IX, la période la plus sinistre des rapports entre Washington et la France
Libre - l'automne 1940, et l'année 1941 - qui aboutira à la pénible affaire de Saint-Pierre-
et-Miquelon, en décembre, dont les conséquences seront néfastes pour les intérêts de la
France Libre à Washington pendant de nombreux mois. L'année 1942 est abordée en deux
temps. Tout d'abord, dans la subdivision XI, sont étudiés les premiers six mois qui se
terminent par l'embellie apparente de juillet 1942, où Washington reconnaît la contribution
apportée à la guerre par la France Libre. Après les heures. sombres de décembre et janvier
liées à la prise des îles de Saint~Pierre-et-Miquelon par les navires de la France Libre de
l'amiral Muselier, ce mois de juillet était un moment de satisfaction et d'espoir pour le
mouvement gaulliste. Dans le second volet de l'année 1942, la subdivision XU s'attache aux
préparatifs de l'opération TORCH (débarquement en Afrique du Nord) et à l'étude de la
mise à l'écart de la France Libre par Roosevelt.
Après la rupture des relations diplomatiques entre Vichy et Washington, en
novembre 1942, Roosevelt se retrouvera face à de Gaulle et la France Libre, devenue la
France Combattante en juillet 1942. C'est le sujet de la quatrième partie, qui s'arrête à la
mort du Président, le 12 avril 1945. La subdivision I traite du débarquement en Afrique du
Nord et de « l'accord Darlan» ; elle se termine par la mort violente de l'amiral de la Flotte le
24 décembre. La subdivision II place Roosevelt entre Giraud et de Gaulle jusqu'à la création
du Comité français de la libération nationale le 3 juin 1943. L'événement principal de cette
période, dans le cadre de la politique française de Washington, est la conférence de
Casablanca. La subdivision suivante conduit au 26 août et à la reconnaissance réservée du
CFLN par les États-Unis. À l'automne, Giraud disparaît de la scène politique et Roosevelt et
de Gaulle se retrouvent seuls, face à face: c'est la matière de la subdivision IV, qui aboutit à
l'instauration du Gouvernement provisoire de la République française, le 3 juin 1944. Le
GPRF devra attendre près de cinq mois avant d'être reconnu par Washington, le 23 octobre,
alors qu'entre-temps avait eu lieu le débarquement en Normandie, la libération de Paris, la
descente triomphale des Champs-Elysées par de Gaulle (la légitimation populaire), la prise
en charge de l'administration française par le gouvernement provisoire, la participation des
armées françaises au débarquement de Provence (Ire Armée) et à l'offensive de Normandie
du mois d'août (2e DB) - sujet de la subdivision V. La dernière, la VI, se termine le 12 avril
1945 avec la disparition de Roosevelt. Elle est marqué essentiellement par la conférence de
Yalta, à laquelle de Gaulle ne sera pas convié à la demande expresse du Président, mais où
la France obtiendra, malgré cela, tout ce qu'elle pouvait espérer. Restera tout de même
l'affront d'avoir été écarté des négociations. Les dernières semaines se signalent par le
changement de politique de Roosevelt en Indochine où il autorisera les avions américains
basés au Yunnan à venir en aide aux troupes françaises réfugiées au nord du Tonkin.
Afin d'éviter un traitement trop linéaire de chaque composante de la politique
française de Roosevelt, qui aurait ensuite nécessité de longs retours en arrière pour remettre
au même niveau chronologique tous les éléments de cette politique, nous avons choisi
d'intercaler les subdivisions traitant de l'une ou l'autre de ces composantes afin de faire
progresser leur étude simultanément. Ce problème ne s'est naturellement plus posé après la
rupture des relations diplomatiques par Vichy. Enfin, après la dernière partie et avant de
conclure, nous avons examiné, dans un bref épilogue, la suite des événements dans les mois
qui suivirent la mort de Roosevelt, dans la mesure où sa politique avait pu les.influencer.20 INTRODUCTION
Nous avons par ailleurs délibérément laissé de côté le problème du Levant, qui
intéressa les relations entre la France Libre et la Grande-Bretagne, mais qui ne concerna pas
directement la politique américaine. Nous n'avons pas, d'autre part, examiné en détail la
question des rapports entre Français vivant aux États-Unis. Nous avons mentionné leurs
querelles incessantes et le préjudice qu'elles faisaient subir à la cause de la France Libre,
mais nous avons laissé à Raoul Aglion, qui vécut ces événements en tant que délégué de la
France Libre à New York, l'exclusivité de leur traitement par le menu dans ses mémoires.
Enfin, parce que nous ne disposions pas de sources suffisantes, nous n'avons pas parlé des
Services secrets de la France Libre à Londres (Ie Bureau central de renseignement et
d'action, le BCRA), dont la mauvaise réputation fut connue à Washington, où elle vint
s'ajouter aux autres griefs contre le mouvement gaulliste2.
Au cours de notre travail, nous avons nous-même traduit en français toutes les
citations tirées de sources ou d'ouvrages rédigés en anglais afin d'en faciliter la
compréhension au lecteur francophone. En revanche, nous avons reproduit telles quelles les
citations en français provenant de traductions d'œuvres écrites en langue anglaise quand
nous n'avons pu disposer de la version originale. Dans ce cas, ces livres sont mentionnés
avec le titre français dans la bibliographie.
Nous avons conservé les noms des lieux géographiques tels qu'ils étaient pendant la
période qui concerne notre étude, et pour les noms chinois écrits en caractères latins, nous
avons gardé la graphie de l'époque.
Pour ce qui concerne les conférences internationales de la Seconde Guerre mondiale,
nous nous sommes volontairement limités à l'étude approfondie des décisions affectant les
affaires françaises.
Afin de rendre l'accès aux notes plus facile, nous avons choisi de les porter en bas de
page. Nous avons regroupé plusieurs références en une seule note chaque fois que cela a été
possible pour éviter au lecteur d'avoir à porter ses yeux trop souvent sur le bas de la page;
dans ce cas, il faut lire les références chronologiquement par rapport au texte, la première se
rapportant au fait le plus éloigné dans le passage faisant l'objet de la note, et la dernière à
l'ultime point traité.
Dans la bibliographie, nous nous sommes efforcé de commenter les œuvres les plus
importantes pour notre étude afin de faciliter la tâche à d'autres chercheurs intéressés par cet
épisode capital des relations franco-américaines. C'est également à leur intention que nous
avons ajouté quatre documents en annexe. Certains points ne nous semblant pas avoir été
abordés dans les travaux antérieurs apparaissent dans les documents 1 et 3; une
confirmation à une lettre de Roosevelt sur de Gaulle est apportée par le document 2 et une
lumière nouvelle est projetée par le document 4 sur un sujet déjà traité dans d'autres études:
2 Nous n'avons trouvé à la bibliothèque Franklin Roosevelt que deux documents, deux mémorandums pour le
Président, préparés respectivement par le Département de la Justice, le 15 décembre 1944, et par l'Office of
Strategic Services (OSS), le 6 avril 1945. Le premier s'appuyait sur un rapport de John Edgar Hoover,
directeur du Federal Bureau of Investigation (FBI), et accusait le colonel Dewavrin, alias Passy, directeur du
Bureau centraI de renseignement et d'action (BCRA), de se trouver aux États-Unis pour y mettre en place un
service secret de renseignement. L'« Attorney General» (ministre de la Justice) recommandait à Roosevelt
d'expulser Dewavrin. Le second, signé par le général Donovan, directeur de l'OSS, lavait Dewavrin de toutes
les accusations portées contre lui, signalait les éminents services que son organisation avait apportés aux
Alliés et rappelait qu'Eisenhower avait recommandé que lui soit remise la «Distinguished Service Cross»
pour ses actions d'éclat sur le champ de bataille (Mémorandum de Attorney General» pour le Président, 151'«
décembre 1944. FDRL ; mémorandum de l'OSS pour le Président, 6 avri11945. FDRL, PSF. OSS Reports).INTRODUCTION 21
. Extrait du mémorandum pour le Président rédigé par John McCrea à la suite dé
le 17 janvier 1943, pendant lal'entretien entre Roosevelt et le général Noguès,
conférence de Casablanca.. Lettre de Roosevelt au député Joseph C. Baldwin, le 19 juillet 1944, après le départ de
De Gaulle de Washington, lors de sa visite de juillet 1944.
. Mémorandum pour le Président du général Donovan, directeur de ross, le 10 juillet
1944, contenant le télégramme du représentant de l'OSS à Berne, qui signale que le
maréchal Pétain cherche à faire savoir au président Roosevelt qu'il n'est pas nécessaire
de changer l'administration civile française légitime.. Mémorandum pour le Département d'État de Douglas MacArthur II du 15 septembre
1944, faisant suite à son entretien avec M. Friol, secrétaire d'Edouard Herriot, portant
sur la tentative de Laval de constituer un gouvernement français pour accueillir les
Alliés dans Paris.
Une chronologie des événements touchant à notre étude permettra de se repérer à
tout moment de la lecture, si cela s'avère nécessaire. Enfin, mû par le même souci
d'allégement, nous avons ajouté un index onomastique.
Il nous faut, pour terminer, signaler que, comme tout chercheur s'intéressant au
président Roosevelt, nous avons été gêné par le fait qu'il n'a rien écrit de personnel. Tout ce
que nous connaissons de sa vie intime est rapporté par les témoignages de sa famille et de
ses proches collaborateurs. Or, nous savons que le Président ne se confiait pas, qu'il parlait
beaucoup mais ne disait que peu de choses le concernant. C'était, comme l'écrira son fils
James dans le titre de son ouvrage sur son père, «un homme seul» (<< a lonely man »). Il est
donc très difficile de savoir ce que dissimulait ce que Robert Sherwood appelle « l'intérieur
impénétrable de Roosevelt» (<< Roosevelt's heavily forested interior» )3. Pourtant, toutes les
caricatures de l'époque le montrent avec un large sourire, le célèbre « Roosevelt smile» qui
paraissait être la marque d'une personnalité extravertie. D'évidence, il y avait quelque chose
de caché derrière cet éternel sourire. C'est ce que nous avons tenté de découvrir dans nos
recherches sur sa politique française de la Seconde Guerre mondiale.
3 Robert Sherwood, R()osevelt and Hopkins: An Intimate History (New York: Harper and Brothers, 1948),
p.882.Prem ière partie
ROOSEVELT ET L'EUROPE
4 mars 1933 - automne 1939
1- LE PRÉSIDENT ROOSEVELT RÉORIENTE LA POLITIQUE
EXTÉRIEURE DES ÉTATS-UNIS.
5 OCTOBRE 1937
Le discours que prononça Franklin Delano Roosevelt le 5 octobre 1937 à Chicago
marqua un tournant dans sa conduite des relations extérieures des États-Unis., car pour la
première fois en public, le Président se démarquait de la neutralité qui avait caractérisé la
politique étrangère de son premier mandat. Roosevelt prenait position trois mois après
l'attaque massive du Japon contre la Chine, agression qui menaçait la politique de la « porte
ouverte» (<< Open Door policy») mise en place par les États-Unis au début du siècle pour
contrebalancer le commerce européen dans cette région du monde. Ce n'était qu'un nouvel
acte belliqueux d'un pays guerrier contre une nation pacifique, dans une série qui avait vu
l'annexion armée de la Mandchourie par ce même Japon en 1931 et l'invasion de l'Ethiopie
par l'Italie de Mussolini en 1935 ; mais cette fois les intérêts économiques des États-Unis
étaient directement menacés.
Que déclara le Président?
La situationpolitiquemondiales'estdégradéeces dernierstemps [...]. Le règnede la terreuret
du non droit a commencédans le mondedepuis quelquesannées [...]. Si cela se passe ailleurs,
y échappera2.n'imaginons pas que l'Amérique
Que proposa-t-il ?
I Robert A. Divine, Roosevelt & World War Il (Baltimore, Maryland: The Johns Hopkins Press, 1969), p. 18-19.
Dans le texte de la conférence qu'il tint à l'université Johns Hopkins sur « Roosevelt l'isolationniste », le
professeur Divine examine les diverses interprétations qui seront données au discours de Chicago par les
commentateurs contemporains, puis par les historiens, pour arriver à sa propre conclusion qui est que le
« Discours de la mise en quarantaine» indiqua effectivement un changement dans la pensée du Président.
2 Richard Hofstadter et Beatrice K. Hofstadter, ed. Great Issues in American History. From Reconstruction to the
Present Day, 1864-1981, volume III. rev. ed. (1958, 1969; New York: Vintage Books, 1982),p. 379-84.24 ROOSEVELT ET L'EuROPE
Il existe une solidarité et une interdépendance dans le monde moderne, sur les plans
techniques,et moraux, qui font qu'il est impossible à tout pays de s'isoler des soubresauts
économiqueset'politiques du reste du monde [...]. L'épidémiedu non-respectdu droit s'étend
dans le monde. Lorsqu'une maladie se répand, la communauté approuve la mise en
quarantainedes maladespour protégerla santédes autres3.
Deux idées-clefs ressortent des propositions de Roosevelt: l'impossibilité pour les
États-Unis de s'isoler du reste du monde et le bien-fondé de l'action concertée et commune
des pays sains, c'est-à-dire pacifistes et respectueux du droit international.
Il restait alors au Président à faire accepter ces deux idées à la population américaine
dans son ensemble et à les faire passer dans les faits. Ce ne fut pas chose aisée: il fallut
attendre encore deux ans, jusqu'au 4 novembre 1939, deux mois après le début de la guerre
en Europe, pour qu'en levant l'embargo sur la vente d'armes aux pays en guerre, avantageant
ainsi la France et la Grande-Bretagne, qui dominaient les mers et pourraient ainsi
s'approvisionner, les États-Unis sortent de leur neutralité active, même si officiellement
celle-ciétait toujoursen vigueurdu fait de la « Proclamationde Neutralité », énoncée par le
Président le 5 septembre 1939, deux jours après le déclenchement de la guerre européenne.
Pourquoi avoir attendu si longtemps pour lever l'embargo alors que Hitler avait
remilitarisé la Rhénanie à partir du 7 mars 1936, que le Japon menait une guerre de
conquête en Chine en y massacrant les populations civiles, et que les deux puissances
fascistes européennes - l'Allemagne et l'Italie - éprouvaient leurs armes dans la guerre
civile espagnole? Un élément important de réponse est qu'en démocratie le Président est
comptable de ses actes et si, comme Roosevelt en novembre 1936, il brigue un nouveau
mandat, il évite de heurter l'opinion publique. À partir de 1937, le Président n'était plus par
tradition susceptible de se représenter; il put donc tenter d'infléchir la politique extérieure
de son pays, même si ce fut à petit pas, car il avait affaire à une population et à un Congrès
majoritairement opposés à toute intervention dans la politique européenne4.
Indifférente aux affaires publiques et plus encore au monde extérieur au cours des
deux premières années du premier mandat de Roosevelt, du fait de la crise économique qui
s'abattait sur les États-Unis depuis le krach boursier d'octobre 1929, l'opinion publique, dès
1935, était devenue fortement isolationniste.
À cela plusieurs raisons:
Une série de livres publiés au milieu des années trente, dont le plus célèbre était
Road to war: America,1914-1917, écrit en 1935 par un journaliste du New York Herald
Tribune, Walter Millis, avançait la thèse suivante: les États-Unis avaient été entraînés dans
la Première Guerre mondiale par Wall Street et les fabricants d'armes, qui voulaient
protéger leurs prêts et leurs ventes à la France et à la Grande-Bretagne.
Ces ouvrages ne manquèrent pas d'inquiéter l'opinion publique, ce qui amena le
Congrès à mettre en place une commission spéciale, dirigée par le sénateur républicain du
Dakota du Nord, Gerald Nye, pour enquêter sur le problème: elle mit en évidence la part
importante prise par les banques et l'industrie de l'armement dans le financement et dans
31bid.
4 Le 16 octobre, Roosevelt écrivit à son ancien directeur de l'école de Groton, qui lui avait envoyé un télégramme
exprimant son soutien au discours de Chicago: « Comme vous le savez, je me bats contre un état d'esprit du
public - un état d'esprit qui n'est pas loin de penser: la paix à tout prix » (Cité par Divine, Roosevelt & World
War 11, p. 19),
On retrouvait, dans le discours dit de « la mise en quarantaine », la pensée du président Wilson qui
confiait la sécurité du monde à l'action collective des États. Le Congrès américain ayant refusé de ratifier
l'adhésion des États-Unis à la Société des Nations, le projet wilsonien était resté lettre morte à Washington.LE PRÉSIDENT ROOSEVELT RÉORIENTE LA POLITIQUE EXTÉRIEURE DES ÉT ATS- UNIS. 25
l'approvisionnement en matériel de guerre des Alliés. Ainsi, les États-Unis seraient entrés en
guerre pour protéger les intérêts de Wall Street et des marchands de canons! Ces
révélations eurent un profond effet sur la population américaine: en J937 un sondage de
l'American Institute of Public Opinion indiquait que 71 % des personnes interrogées
estimaient que la participation américaine à la Première Guerre mondiale avait été une
erreurs.
Un deuxième facteur joua également un rôle important dans le refus des Américains
de se laisser entraîner dans une nouvelle aventure européenne: les pays que les États-Unis
avaient aidés financièrement pendant la Première Guerre mondiale n'honoraient plus le
remboursement de leurs dettes, sauf la petite Finlande. Le fait était d'autant plus difficile à
admettre qu'en pleine dépression économique, avec des millions de chômeurs, les États-
Unis avaient besoin de tous leurs capitaux. Pour sanctionner les pays débiteurs, le Congrès
vota, le 13 avril 1934, le « Johnson Debt Default Act », qui interdisait d'accorder des crédits
aux pays qui avaient cessé d'amortir leurs dettes envers les États-Unis. Cette loi posera de
gros problèmes à partir de 1938 quand la Grande-Bretagne et surtout la France feront part
de leur désir de passer d'importantes commandes à l'industrie aéronautique américaine.
L'impression générale chez les Américains était qu'ils avaient été bernés en 1917 où
l'on avait fait appel à leur esprit de croisés de la démocratie avec le slogan « Le monde doit
devenir un endroit sûr pour la démocratie» (<< The world must be made safe for
democracy}}), objectif qui avait été loin d'être atteint par la suite6. Le Congrès élu lors des
élections législatives du mi-mandat, en novembre 1934, reflétait ce retour à un iso-
lationnisme actif; aussi, lorsque Roosevelt demanda au Sénat d'approuver la demande
d'admission des États-Unis à la Cour permanente de justice internationale de La Haye, en
janvier 1935, il n'obtint pas les 2/3 de majorité requis. Ce fut le premier acte
d'isolationnisme officiel sous sa présidence. À partir de là s'exerça une forte pression sur le
gouvernement et sur le Congrès pour que soit votée une loi instaurant la neutralité des États-
Unis.
Ce fut fait le 31 août 1935 par le vote du premier Neutrality Act (loi sur la
Neutralité) qui interdisait les ventes d'armes aux pays en guerre sans distinguer les pays
agresseurs des pays agressés, clause à laquelle, selon le secrétaire d'État Cordell Hull, le
Président n'accéda qu'avec réticence car il y voyait un encouragement pour les nations
belliqueuses'. Cette loi devait rester en vigueur jusqu'au 29 février 1936. Comme elle ne
concernait pas les produits autres que l'armement, lorsque l'Italie déclencha sa campagne
d'Ethiopie en octobre 1935, les marchands américains purent fournir à Mussolini ce qu'il
}}commandait, en particulier du carburant, malgré «l'embargo moral du secrétaire d'État,
proclamé le 15 novembre 1935.
Une deuxième loi sur la Neutralité fut votée à l'expiration de la première, le 29
février ]936, afin qu'il n'y eût pas discontinuité dans la position de neutralité des États-Unis,
et malgré le désir de Roosevelt qui avait obtenu que la première loi ne restât en vigueur que
six mois. Cette deuxième loi reprenait les termes de la et y ajoutait un embargo sur
er mai 1937,les prêts et les crédits aux pays belligérants. Elle devait s'appliquer jusqu'au I
date à laquelle fut votée la troisième loi sur la Neutralité qui reprenait les clauses des deux
5 Dorothy Shipley White, Les Origines de la discorde (Paris: Éd. de Trévise, 1967), p. 123-24.
6 Cet esprit messianique reprendra vie dans la Charte de l'Atlantique d'août 1941 et c'est tout naturellement
qu'Eisenhower intitulera son livre sur son action pendant la Seconde Guerre mondiale: Crusade in Europe
(Croisade en Europe).
7 Cordell Hull, The Merrwirs of Cordell Hull (New York: The Macmillan Company, 1948), vol. I, p. 460.ROOSEVELT ET L'EuROPE26
premières et y ajoutait l'interdiction pour les citoyens américains de voyager sur des navires
appartenant à des pays en guerre - pour éviter que ne se reproduise un casus belli identique
au torpillage du Lusitania par un sous-marin allemand en 1915 - ainsi que la clause «Cash
and Carry » (<< à emporter après paiement») qui autorisait la vente de produits autres que
l'armement à tout pays belligérant à condition qu'il les payât comptant et les emportât sur
ses navires. Alors que la troisième loi sur la Neutralité n'était pas limitée dans le temps,
cette clause était prévue pour deux ans. Elle viendra en discussion au Congrès au printemps
1939 mais ne sera finalement révisée, afin d'inclure les armes, sous le nom de Neutrality Act
of 1939 (loi sur la Neutralité de 1939)8, que le 4 novembre 1939, date à partir de laquelle
les États-Unis ne furent plus neutres que dans les textes car la nouvelle loi aidait
essentiellement les démocraties, dont les effectifs en matière d'avions militaires étaient très
insuffisants, surtout pour ce qui concernait la France. Celles-ci ne tardèrent d'ailleurs pas à
réagir: dans les semaines qui suivirent la nouvelle législation, à la demande d'Edouard
Daladier9, président du Conseil, la France et la Grande-Bretagne créèrent un comité de
coordination franco-britannique chargé des achats communs d'armements, présidé par Jean
Monnet, homme d'expérience, qui avait mis en place l'Agence d'achats interalliée pendant la
Première Guerre mondiale.
8 Pour le texte de cette troisième loi sur la Neutralité de 1939, voir S. Shepard Jones et Denys P. Myers, ed.
Documents on American Foreign Relations. July 1939-June 1940 (Boston: World Peace Foundation, 1940),
vol. II, chap. X. [Cité désormais par les initiales DAFR].
9 Message de Bullitt à Roosevelt, le 13 septembre 1939. FDRL, PSF.LI11- AMÉRIQUE CHOISIT SON CAMP
5 OCTOBRE 1937 - 4 NOVEMBRE 1939
Entre le discours de la mise en quarantaine du 5 octobre 1937 et la loi sur la
Neutralité de novembre 1939, deux ans s'écoulèrent au cours desquels Roosevelt dut lutter
pied à pied contre les forces isolationnistes de son pays, avec de nombreux pas en arrière
chaque fois que l'opinion publique risquait de s'alarmer. Ainsi, dès le lendemain du discours
de Chicago, dans une conférence de presse, le Président était obligé de reculer devant les
questions des journalistes qui lui demandaient de s'expliquer sur la notion de mise en
quarantaine, en omettant de remarquer que Roosevelt avait une fois de plus réaffirmé son
attachement à la paix et son désir de tenir son pays à l'écart des conflits armés. Il avait en
effet déclaré: «Je suis fermement décidé à poursuivre une politique de paix et à adopter
toute mesure pratique pour éviter d'être entraîné dans la guerre »1, et avait conclu par
«l'Amérique hait la guerre» - qui reprenait le «je hais la guerre» (<< I hate war») qu'il
avait lancé d'un ton déterminé, qui traduisait sa conviction, en martelant les mots pour être
entendu, lors de son discours de Chautauqua, dans l'État de New York, le 14 août 1936,
après sa réélection par le parti démocrate en tant que candidat à l'élection présidentielle de
novembre 1936. Ce discours avait été le seul de sa campagne qui avait traité de politique
étrangère.
La quarantaine impliquait-elle des mesures coercitives internationales auxquelles les
États-Unis prendraient part ? lui avaient demandé les journalistes. Le Président reconnut
qu'une telle décision préparait la collaboration des États-Unis mais affirma curieusement
qu'elle n'allait pas à l'encontre de la neutralité du pays. Réponse peu convaincante qui, selon
Frederick W. Marks III, démoralisa les forces interventionnistes américaines et ne satisfit
pas la presse; le Wall Street Journal conseilla à Roosevelt de s'arrêter de se mêler des
affaires de l'étranger2. Marks ajoute:
On peut considérerque le demi-tourde Rooseveltappartenaità un syndromefamilier.Chaque
fois qu'il se heurtait à une ferme opposition, il progressait par degrés. Chaque avancée en
terrainennemi était suivied'uneretraitecalculée3.
Ainsi, lors de la conférence de Bruxelles organisée par la Société des Nations du 3
au 27 novembre 1937, les États-Unis refusèrent à la France la garantie d'aide militaire en
Indpchine, en cas d'agression japonaise, qu'elle réclamait contre la réouverture du chemin
de fer indochinois qui permettait de transporter des armes aux troupes de Tchang Kaï-chek,
et qu'elle avait fermé sous la menace japonaise. Roosevelt déclara à Jules Henry, chargé
d'affaires à Washington, que les Français se conduisaient comme des «lapins apeurés»
(<< scared rabbits»)4 en cédant aux Japonais et qu'ils exagéraient le danger. (Il est difficile,
sur ce dernier point de vue, d'écrire que Roosevelt fit preuve de clairvoyance.) Il ajouta
qu'en cas d'attaque contre l'Indochine « nos intérêts communs seraient alors menacés et nous
1 Hofstadter, p. 382.
2 Morgan, p. 132.
3 Frederick W. Marks III, Wind over Sand. The Diplofl'/ilcy of Franklin Roosevelt (Athens, Georgia:. The
University of Georgia Press, 1988), p. 71.
4
Ibid., p. 73.ROOSEVELT ET L'EuROPE28
devrions les défendre ensemble »5. Roosevelt avait sûrement oublié ces paroles en juin
1940 lors de l'ultimatum japonais en Indochine...
Deux mois après le discours de Chicago et la reculade du lendemain, on retrouve
cette double attitude chez Roosevelt: affirmation qu'en cas d'attaque japonaise les États-
Unis s'engageront aux côtés de la France, mais refus de donner une garantie officielle. L~
Président jugeait qu'il ne pouvait pas se permettre de s'engager publiquement, ce qui aurait
soulevé un tollé chez les isolationnistes, majoritaires au Congrès, et dans la population.
Roosevelt savait que s'il avait adopté une politique étrangère plus engagée, le pays ne
l'aurait pas suivi. Il fallait avancer pas à pas, lancer une idée, attendre la réaction du public,
reculer un peu si elle était trop violente, et puis contrer les isolationnistes, qui ne
désarmaient pas. Ainsi en décembre de la même année, ceux-ci tentèrent de réduire le
pouvoir du Président en matière de politique étrangère par l'intermédiaire du représentant de
l'Indiana, Louis Ludlow, qui proposa un projet d'amendement de la constitution afin que le
peuple américain fût consulté par référendum avant toute déclaration de guerre, sauf en cas
d'agression. Ce projet ne fut rejeté que par une étroite majorité après un appel à la Chambre
lancé par le Président.
Conscient que pour le moment il ne pouvait imposer ses vues à son pays, Roosevelt
agit en secret: ainsi, en janvier 1938, il chargea Sumner Welles, sous-secrétaire d'État6 et
ami personnel, d'effectuer une démarche confidentielle auprès de la Grande-Bretagne. Le Il
du même mois, celui-ci porta un message du Président pour Neville Chamberlain, premier
ministre britannique, à l'ambassadeur du Royaume-Uni aux États-Unis Lord Lothian.
Roosevelt y proposait d'inviter à Washington les représentants d'un certain nombre de
gouvernements pour discuter des causes des difficultés du moment. La proposition était
faite aux seuls britanniques mais s'ils acceptaient, le même message serait envoyé aux français, allemand et italien. Chamberlain argua que son Cabinet était sur le
point de restaurer des relations amicales avec l'Italie et que donc il serait sage d'ajourner la
proposition américaine7.
Dans ses mémoires sur la Seconde Guerre mondiale, Winston Churchill souligne que
Roosevelt prenait de gros risques face aux forces isolationnistes en engageant son pays sur
la scène européenne. Selon le Premier Ministre, aucun événement n'était mieux à même de
repousser tout danger de guerre, ou même d'empêcher qu'elle éclatât, que l'arrivée des États-
Unis dans le concert des nations européennes. Cela aurait sans doute influé sur le cours de
l'histoire lors de l'Anschluss et de Munich8.
Au cours du premier trimestre 1938, Roosevelt, puis Hull, tentèrent à nouveau
d'éveiller les esprits aux dangers qui se précisaient dans le monde. Le 28 janvier, le
Président, dans son message au Congrès, demanda une augmentation de la capacité en
armement des États-Unis, et le 17 mars, Cordell Hull, dans un discours au National Press
Club de Washington, six jours après le rattachement de l'Autriche au Reich, insista sur la
nécessité de réarmer en ajoutant: « L'isolationnisme n'est pas un moyen d'atteindre la
sécurité; c'est une source féconde d'insécurité »'. Enfin en août, Roosevelt prononça un
5 Ibid.,p. n
6 Sumner Welles était « Under Secretary of State c'est-à~dire numéro deux au Département d'État.",
7 Winston S. Churchill, The Second World War (London: Cassell & Co. Ltd, 1948. Six volumes), vol. I, p. 196-
97.
8 Ibid., p. 199.
9 Hull, vol. I, p. 576-77.L'AMÉRIQUE CHOIsrr SON CAMP 29
discours à la Queens University de Kinston au Canada, lors de la réception d'un diplôme
honoraire, dans lequel il indiquait que l'Amérique n'était plus un continent lointain et que les
États-Unis avaient un rôle vital à jouer pour la paix dans le monde, que cela leur plaise ou
non.
À partir de. ce momentclà, il paraît certain que Roosevelt savait que son pays ne
pourrait échapper à la guerre en Europe s'il y en avait unelO. Peu de temps après Pearl
Harbor, Harry Hopkins, le conseiller et ami du Président, écrira la note suivante: «Le
Président était sûr à ce moment-là [en 1938] .que nous entrerions en guerre et il était
convaincu que les forces aériennes la gagneraient »11. C'est pourquoi, après le violent
discours de Nuremberg de Hitler, le 12 septembre, contre le gouvernement tchécoslovaque,
Roosevelt envoya Hopkins sur la côte du Pacifique inspecter l'industrie aéronautique afin de
juger de son potentiel de fabrication d'appareils militaires.
À la même époque s'envenima la crise des Sudètes entre l'Allemagne et la
Tchécoslovaquie. Selon Hull, Georges Bonnet, ministre des Affaires étrangères du
gouvernement Daladier, suggéra que Roosevelt se proposât comme arbitre12. Ni le
Président ni son secrétaire d'État ne pensèrent qu'il pouvait aller aussi loin sans déclencher
la rage des isolationnistes. Le 10 septembre, lors d'une conférence de presse, à une question
d'un journaliste qui lui demandait si l'impression que les États-Unis s'étaient alliés
moralement à la Grande-Bretagne et à la France était justifiée, Roosevelt répondit que la
presse «avait tort à 100 % » (<< was 100 % wrong») dans cette interprétation13. Les
élections au Congrès, dites du « milieu de mandat» (<< mid-term elections»), étaient toute
proches et le Président savait que les électeurs ne le suivraient pas s'il s'engageait ou-
vertement aux côtés des démocraties.
Cependant, ayant été fortement ébranlé par le discours que le chancelier allemand
Adolf Hitler avait prononcé à Nuremberg, Roosevelt décida tout de même d'intervenir. Ille
fit sous la forme d'un message identique qu'il fit parvenir, le 26 septembre, au chancelier
Hitler, au président de la République tchécoslovaque Edvard Benes, au président du Conseil
français Daladier et au Premier Ministre britannique Neville Chamberlain, pour leur
demander de trouver une solution pacifique:
Je suis persuadéqu'il n'existepas de problèmesi difficileou si urgent qui ne puisseêtre résolu
avec équité par le recours à la raison plutôt que par le recours à la force. [...]. Je fais appel à
vous de tout mon cœur afin que vous ne rompiez pas les négociations 14.
10 En fait, il est permis de considérer que Roosevelt l'avait toujours su. En 1920, pendant la campagne électorale
pour l'élection présidentielle de novembre, où il figurait comme candidat démocrate à la vice-présidence, il
avait déclaré: « Tous les gens sains d'esprit savent qu'au cas où il y aurait une autre guerre mondiale,
l'Amérique serait entraînée dans le conflit de toute façon, que nous soyons membre de la Société des Nations
ou pas » (Cité par Divine, Roosevelt & World War Il, p. 53).
II Sherwood, p. 100.
12 Hull, vol. I, p. 588.
13 Frank C. Hanighen, « Mr Roosevelt's Foreign Policy». Nineteenth Century London (April 1939), p.411-23.
La presse - et les isolationnistes - s'étaient également alarmés d'une déclaration que l'ambassadeur américain
en France, William Bullitt, avait faite au début du mois de septembre au cours d'un dîner organisé pour
célébrer les relations franco-américaines: la France et les États-Unis, avait-il dit, « sont unis dans la paix
comme dans la guerre» (Cité par Henry Kissinger, Diplomacy. (New York: Simon & Schuster, 1994),
p.381).
14 DAFR, vol. I, 26 septembre, 1938.ROOSEVELT ET L'EuROPE30
Le Führer ayant répondu par la négative le 27, Roosevelt lui envoya, le même jour,
un deuxième appel dans lequel il suggérait la mise en place, en Europe, d'une conférence
des nations concernées par la présente crise. Le Président fit également une ultime
démarche auprès de Mussolini afin qu'il apportât son aide à la réalisation d'un accord
négocié; c'est pourquoi, lorsqu'il apprit que Hitler avait invité Chamberlain, Daladier et
Mussolini à le rencontrer à Munich, il envoya une note de satisfaction au premier ministre
britannique, qu'il qualifia de « brave homme» (<< good man» )15.
L'action de Roosevelt fut-elle déterminante? Il semble qu'en réalité Hitler ait choisi
de négocier car son armée n'était pas encore prête, en septembre 1938, pour affronter des
forces franco-britanniques venues épauler une armée tchécoslovaque bien équipéel6. Le
Président fut-il ensuite réellement satisfait de la politique de conciliation des démocraties
qui acceptèrent que le territoire des Sudètes fût annexé par l'Allemagne? Il est permis d'en
douter car la remarque qu'il fit à Jean Monnet, en octobre, dans sa demeure familiale de
Hyde Park, dans l'État de New York, montre que, comme Daladier, il pensait que Munich
avait été une capitulationl7. Cependant, il était momentanément soulagé que la crise se fût
dénouée; à Chamberlain, de retour de Munich, il fit donc connaître son approbation:
«Nous, aux États-Unis, nous nous réjouissons avec vous et avec le monde entier »18. Dans
ces deux réactions apparaît l'ambiguïté de la politique de Roosevelt à l'époque19 : d'un côté,
la conscience amère que Munich était un abandon, et de l'autre, la satisfaction que la paix
était sauvée. Dans son message du 27 septembre à Hitler, dans lequel il poussait à la
réalisation d'un accord, le Président lui avait fait savoir en même temps que Washington ne
serait pas partie prenante: «Le gouvernement des États-Unis n'a pas d'engagements en
Europe et n'assumera pas d'obligations dans la conduite des négociations actuelles >~o.Il y
avait là de quoi, assurément, conforter Hitler dans son intransigeance. Ainsi, Roosevelt
apporta sa contribution, sans aucun doute involontairement et maladroitement, à la grande
débâcle diplomatique des démocraties que fut Munich.
Dès son retour à Paris, Daladier décida d'envoyer Monnet aux États-Unis pour
rencontrer Roosevelt et discuter de possibles achats d'avions de combat par la France. (Ce
fut lors de cette mission que le Président lui fit part de sa position vis-à-vis de Munich.) Le
président du Conseil avait saisi, comme Roosevelt, l'importance de l'aviation et savait que
son pays avait de très faibles effectifs: six cents avions de chasse, dont seulement dix-sept
15 Dallek, Franklin D. Roosevelt and American Foreign Policy, 1932-1345 (New York: Oxford University
Press, 1979), p. 165-66.
16 Au procès de Nuremberg, le maréchal Keitel, commandant en chef de la Wehrmacht à la fin de la guerre,
déclara: «Le but de Munich était [...] de gagner du temps et de parachever nos armements» (Cité par André
Fontaine, Histoire de la guerre froide. De la révolution d'octobre à la guerre de Corée, 1917-1950, Tome l,
(Paris: Fayard, 1965), p. 114).
17 Jean Monnet, Mémoires (Paris: Fayard, 1976), p.139-4Q. À son retour d'Allemagne, Daladier avait déclaré à
Monnet et à l'ambassadeur américain à Paris, William Bullitt : « Si j'avais eu trois ou quatre mille avions, il
n'y aurait pas eu de Munich ». À Hyde Park, Roosevelt dit à Monnet que si les États-Unis avaient eu cinq
mille avions en septembre et la capacité d'en fabriquer dix mille par an, Hitler n'aurait pas osé agir comme il
l'avait fait.
18 Marks, p.146.
19 Divine parle d'hésitation et d'indécision pour qualifier cette politique, dans Roosevelt & World War Il, p. 19.
2Q
Department of State, Peace and War, p. 425-29 (Cité par Divine, Roosevelt and World War II, p. 22).L'AMÉRIQUE çHOIsrr SON CAMP 31
avaient des caractéristiques modernes, avait fait savoir le général Vuillemin au ministre de
l'Air Guy La Chambre21.
Monnet arriva à Hyde Park le 19 octobre 1938. Il Yavait été précédé par un câble de
Bullitt qui. disait que Monnet était l'homme de la situation et qu'il lui faisait confiance
comme en un frère22; il signalait également au Président que la production française
d'avions de combat était inadéquate23. Le Français fut impressionné par l'intelligence de
Roosevelt et par sa vision globale du monde. Le président américain considérait que « les
périls qui s'accumulaient sur l'Europe mettaient en danger la démocratie dans le nouveau
comme dans l'ancien continent» et que Monnet « venait avec des idées sur la manière de
résister ensemble à l'adversaire commun >~. Où était l'homme qui un mois plus tôt
répondait aux journalistes qu'il n'y avait pas d'alliance morale entre les États-Unis, la France
et la Grande-Bretagne? Encore une fois apparaissait le décalage entre le discours officiel et
les idées émises en privé.
Dans son œuvre récente sur la diplomatie de Roosevelt, Wind over Sand25 (1988)
Frederick W. Marks souligne le manque de stratégie clairement définie de la politique
étrangère du Président. L'analyse que fait Molinet, qui traita directement avec celui-ci,
contredit cette thèse: «Il était décidé à éviter à son pays d'avoir jamais à céder devant la
menace, comme avaient dû le faire la France et l'Angleterre. Pour cela, il fallait acquérir une
supériorité militaire écrasante >~6. Après Munich, donc, Roosevelt savait ce qu'il fallait
penser de Hitler et quelle politique il fallait suivre pour le contrecarrer; cependant, il est
certain qu'il ne pouvait en faire état publiquement sans risquer de susciter une levée de
boucliers chez les isolationnistes. Il avança donc à petits pas, en évitant de heurter de front
l'opinion publique et en laissant les événements imposer à tous la politique à suivre, Pearl
Harbor étant la plus éclatante démonstration de cette stratégie. L'historien américain Robert
Dallek est moins sévère dans son ouvrage sur la politique étrangère de Franklin Roosevelt
qu'il absout d'avoir obtenu, par des moyens détournés, qu'une majorité d'Américains
approuvât sa politique27. En définitive, le seul reproche qui, semble-t-il, puisse être fait au
Président est de s'être comporté, dans ce domaine, en homme politique plutôt qu'en homme
d'État.
Monnet ayant eu confirmation de l'accord de principe de Roosevelt sur les ventes
d'avions, il restait à régler le problème posé par le financement. Selon les termes du
« Johnson Act» d'avril 1934, les États-Unis ne pouvaient accorder de crédits à la France car
elle avait cessé de rembourser sa dette de la Première Guerre mondiale. La loi sur la
Neutralité ajoutait une difficulté car, si la guerre éclatait, les États-Unis ne pourraient pas
21 Monnet, p. 139.
22 Ibid. C'était la deuxième rencontre entre Monnet et Roosevelt. La première avait eu lieu en Mars 1938 à la
Maison-Blanche, où Monnet avait été envoyé par Daladier, accompagné de Bullitt. ~ principe d'achats
d'avions américains par la France avait été accepté par le président américain, qui avait laissé entendre qu'une
révision des lois sur la Neutralité aurait lieu avant que la guerre n'éclatât, ou peu après. Cependant, rien de
concret ne suivit (Eric Roussel, Jean Monnet (Paris: Fayard, 1996), p. 177).
23 Mario Rossi, Roosevelt and the French (Wesport, Connecticut: Praeger Publishers, 1993), p. 32.
24 Monnet, p. 140.
25 n n'est peut-être pas inutile de traduire ce titre: Le Vent sur le sable; ce sont là deux éléments sur la solidité
desquels on ne peut guère compter.
26 Monnet, p. 140.
27 Dallek, p. 289.ROOSEVELT ET L'EuROPE32
livrer les commandes, la France étant devenue un pays belligérant. Roosevelt proposa de
contourner l'écueil en construisant des usines de montage près de Montréal au Canada, ce
qui en disait beaucoup sur la bonne volonté du Président et sur l'importance qu'il attachait à
ce problème28. Il était devenu alors pleinement conscient de l'infériorité aérienne de la
France et de la Grande-Bretagne; lors d'une rencontre à Washington avec Anthony Eden, le
13 décembre 1938, il insista fortement sur la nécessité pour les Alliés de renforcer leurs
armées de l'air29.
Monnet rentra en France où il fit un compte rendu au président du Conseil, qui se
montra satisfait, et à Paul Reynaud, ministre des Finances, qui renâcla devant la dépense -
c'est le même. homme qui, devenu président du Conseil, réclamera au président américain,
dans un message désespéré, le 14 juin 1940, des «nuées d'avions de guerre venus d'outre-
Atlantique »30.
Le 9 décembre, Daladier convoqua Monnet et lui demanda de repartir aux États-Unis
avec un spécialiste des avions de combat, le colonel Jacquin, pour passer une commande de
mille appareils à livrer avant juillet 1939. C'est au cours de cette nouvelle visite que survint
un accident d'avion en Californie qui causa au Président des ennuis avec les isolationnistes.
Le 23 janvier 1939, un prototype de bombardier Douglas s'écrasa près de Los
Angeles au cours d'un vol d'essai. L'adjoint du colonel Jacquin était à bord et fut blessé.
L'affaire se sut et provoqua un tollé. On accusa Roosevelt de se mêler des affaires
européennes et surtout de brader les secrets militaires américains31. Pour s'expliquer, le
Président invita à la Maison-Blanche, le 31 janvier, la Commission des Affaires militaires
du Sénat; il exprima sa conviction qu'on n'arrêterait pas Hitler et que la guerre était
imminente. Il ajouta qu'« elle affecterait directement la sécurité des États-Unis» et que donc
« la sûreté de la frontière du Rhin [les] concern[ait] forcément »32. Des fuites laissèrent
entendre que Roosevelt aurait dit que la frontière des États-Unis était sur le Rhin; il dut à
nouveau s'expliquer, le 3 février, dans une conférence de presse: il nia avoir tenu de tels
propos et rappela que la politique traditionnelle des États-Unis était de ne pas se lier par des
alliances33. Encore une fois le Président avait dû reculer face aux opinions isolationnistes.
Finalement Monnet commanda six cents appareils modernes (c'était, pour des raisons
techniques, le chiffre maximum) et prit une option ferme sur mille cinq cents autres pour le
début de l'année 194()34.Ce seront les premières livraisons des bombardiers Glenn Martin
28 Monnet, p. 141. En proposant de construire ces usines de montage d'avions au Canada, Roosevelt contournait
les lois sur la Neutralité.
29 Anthony Eden, Mémoires. L'épreuve de force, février 1938-août 1945 (Paris: Plon, 1965), p. 50. Eden se
trouvait aux États-Unis en voyage privé.
30 Message de Reynaud à Roosevelt, 14 juin 1940. FDRL, PSF.
31 Les militaires américains s'opposaient à ce que les français procèdent à des essais, pour des raisons de secret,
et dans ce cas précis, Roosevelt avait dû intervenir personnellement pour qu'ils puissent inspecter le
bombardier Douglas. n fallait aider la France et le Président savait qu'elle avait besoin de ces avions (MaJjorie
Anne Rowe, «War Planes for France: An Unsordid Act or Pursuit of Self-Interest? ». Michigan
Academician, vol. 15 (1982), p. 77-78).
32 Cité par Rossi, p. 32.
33 1bid. Cette politique remonte au discours d'adieu de George Washington, le 17 septembre 1796.
34 Monnet, p. 145. Les avions furent transportés en pièces détachées à Casablanca où le montage accusa du retard
à la suite du manque de machine-outils adaptées et de main-d'œuvre qualifiée; de plus, les accessoires que la
France devait fournir (mitrailleuses, radios) n'arrivèrent pas dans les délais. Au 31 mars 1940, les États-Unis
avaient envoyé 174 bombardiers Glenn Martin, 32 bombardiers Douglas et 36 avions d'entraînement NorthL'AMÉRIQUE CHOISrr SON CAMP 33
et Douglas qui prirent part à la Bataille de France en mai-juin 1940. Cette commande mit en
mouvement le potentiel de fabrication d'avions de combat aux États-Unis. Ce fut un
argument que Roosevelt utilisa face aux isolationnistes: la vente d'avions à la France était
une excellente affaire qui stimulerait l'industrie aéronautique des États-Unis, dans un
contexte économique encore peu brillant après la terrible dépression qu'avait connue le pays
au cours de la décennie35.
Pour ce qui concernait le financement, Paul Reynaud fit un pas vers les Américains:
l'ambassadeur William Bullitt écrivit à Roosevelt qu'avait été proposé, le22 février, 10
milliards de francs en or pour recommencer à rembourser la dette et apporter la preuve de la
bonne foi de la France. Le ministre des Finances espérait ainsi ne plus tomber sous le coup
de la Loi Johnson et pouvoir emprunter aux États-Unis si cela était nécessaire. Bullitt lui
ayant fait remarquer que c'était trop peu et que le Congrès ne l'accepterait pas, Paul
Reynaud lui proposa en échange n'importe quel territoire français en Amérique, sauf Saint-
Pierre-et-Miquelon. L'Ambassadeur ajouta qu'étant philatéliste, le Président saurait où ces
îles se trouvaient...36 Cette boutade illustrait le peu d'intérêt que les Américains portaient au
territoire. Ils en entendront pourtant parler plus longuement en décembre 1941.
Au printemps 1939, deux nouvelles agressions vinrent assombrir l'horizon politique
européen. Le 15 mars, l'Allemagne envahit la Bohême et la Moravie tchèques et les
transforma en protectorats sans susciter de réaction de la part de la France ou de la Grande-
Bretagne, malgré leur garantie concernant ses nouvelles frontières donnée à la
Tchécoslovaquie à Munich. Le 7 avril, l'Italie s'empara de l'Albanie. Roosevelt lança alors,
le 14, un appel public à Hitler et à Mussolini en faveur de la paix et leur demanda de
renoncer à toute autre agression, car «s'il y a[vait] la guerre, tous les peuples [allaient]
souffrir, même les neutres »37. En contrepartie, les États-Unis mettraient en place une
conférence sur le désarmement et le commerce, car «les problèmes internationaux
[pouvaient] se résoudre autour d'une table »38. Roosevelt joignait à sa demande une touche
du folklore de l'Ouest: «Déposez vos armes dehors» (<< Park your guns outside»), avis
parfois placardé à l'entrée des saloons. Il est permis de douter de l'efficacité diplomatique de
ce trait d'humour sur des dictateurs. Pour son geste, le président américain reçut de
nombreuses lettres de remerciements venues de France, de la part des conseils généraux
ainsi que de simples citoyens39. L'offre fut repoussée par Mussolini. Hitler ne répondit pas,
tourna les propositions de Roosevelt en ridicule devant l'assemblée du Reichstag, et le 28
American.Le 10 mai, l'armée de l'air française avait reçu 137 Glenn Martin et 29 Douglas. Le 15 juin, date à
laquelle cessèrent les combats aériens, le nombre total d'avions américains en France était de 223 bombardiers
Glenn Martin, 100 bombardiers Douglas et 40 North American (Chiffres fournis par Rowe, p. 84).
35 Après l'armistice de juin 1940, les commandes françaises, d'un montant de 425 millions de dollars, furent
réorientées vers la Grande-Bretagne par Monnet.
36 Message de Bullitt à Roosevelt du 22 février 1939. FDRL, PSF. Paul Reynaud offrit l'île de Clipperton, à
2000 km au large d'Acapulco. Roosevelt n'accepta pas la proposition française car il craignit que le Congrès
refusât ensuite de réviser la loi sur la Neutralité (Rowe, p. 80).
37 Message de Roosevelt à Hitler et Mussolini, le 14 avri11939. FDRL, PSF. Diplomatic Correspondence. France
1939. Box 29.
38 Ibid.
39 De nombreuses sources, qui en portent témoignage, sont disponibles à la « Franklin Delano Roosevelt
Library» de Hyde Park. Daladier fit parvenir une lettre de remerciements au président américain par
l'intermédiaire de Monnet, dans laquelle il disait l'impression de réconfort et d'espoir qu'avait produit cet
appel sur lui-même et chacun de ses concitoyens (Roussel, p. 199).ROOSEVELT ET L'EuROPE34
avril abrogea le pacte de non-agression germano-polonais, ce qui à l'évidence était faire peu
de cas de l'appel du président des États-Unis.
Ces événements renforcèrent la détermination du Président de revoir la loi sur la
Neutralité, dont la clause «cash and carry» venait à terme au printemps 1939, et ceci
d'autant plus que les sondages Gallup et Fortune, récemment créés, indiquaient à la même
époque une évolution de l'opinion publique dans ce sens. Aux deux questions suivantes:
Il Êtes-vous pour la vente de produits alimentaires à la France et à la Grande-
Bretagne en cas de guerre? 2/ Êtes-vous pour la vente d'armes à ces pays en cas de guerre?
Les réponses furent:
Deux jours avant Munich. Après Munich. Après le 15 mars.
Il 57 % Il 76 % Il 82 %
2/ 34 % 2/55 % 2/ 57 %
Depuis Munich donc, et surtout après l'annexion de la Tchécoslovaquie, une majorité
franche se dégageait en faveur de la vente d'armes aux démocraties40.
Dans son message au Congrès du 4 janvier 1939, le Président avait annoncé que,
pour s'opposeraux agresseurs, « il y [avait]d'autres méthodes que la guerre» ; or la loi sur
la Neutralité pouvait «ne pas produire un effet équitable» et ainsi «aider le pays
agresseur »41car elle lui donnait l'assurance que le pays agressé ne pourrait se procurer des
armes pour se défendre. Changer cette loi était donc une de ces méthodes.
Le temps pressait car Roosevelt et Hull savaient à ce moment-là qu'il y aurait la
guerre et que les États-Unis seraient attaqués à leur tour; le 25 mars, Bullitt avait envoyé un
message au secrétaire d'État dans lequel il disait avoir appris par Otto de Habsbourg les
plans de Hitler tels qu'il les avait exposés à trois chefs nazis autrichiens, le 8 mars 1939, à
Berchtesgaden: «Annexer la Tchécoslovaquie, puis l'Europe centrale. Ensuite, en 1940,
balayer la France et la race française, et réduire la Grande-Bretagne en esclavage. Enfin, en
1941, attaquer les États-Unis »42. En avril, Roosevelt déclara à deux reprises, dans une
conférence de presse et, lors du «Pan American Day», dans un discours devant la « Pan
American Union », que les États-Unis seraient obligés de se ranger aux côtés de la France et
de la Grande-Bretagne, ce qui selon Hamilton Fish, représentant républicain au Congrès,
donna de fausses illusions à ces deux pays43.
Le 20 mars, le sénateur Pittman déposa une résolution au Sénat visant à amender la
clause «cash and carry » afin d'inclure les armes dans les fournitures «à emporter après
paiement ». Le 29 mai, Sol Bloom, président de la commission des Affaires étrangères de la
Chambre des représentants, soumit un projet de loi allant dans le même sens. Roosevelt
écrivit au sénateur Pittman pour obtenir l'abrogation de la loi sur la Neutralité; Pittman
répondit que ce n'était pas possible mais que la révision de la clause «cash and carry »
40 John Brown,« American Isolation: Propaganda Pro and Con », Foreign Affairs, vol. 18, nOI, p. 42.
41 Cité par Dallek, p. 79.
42 Message de Bullitt à Hull du 25 mars 1939. FDRL, PSF. Otto de Habsbourg était le fils du dernier souverain
autrichien et le prétendant au trône. Un de ses agents était introduit dans le mouvement nazi et le renseignait.
(Voir également le message de Bullitt à Roosevelt du 16 septembre 1939, FDRL, PSF.)
43 Hamilton Fish, FDR. The Other Side of the Coin (New York: Vantage Press, Inc., 1976), p. 60.L'AMÉRIQUE CHOISIT SON CAMP 35
l'était, car à l'époque 57 % des Américains étaient favorables à la vente de matériel de
guerre à la France et à la Grande-Bretagne si ces pays entraient en guerre contre
l'Allemagne et l'Italie, comme l'avaient montré les sondages Gallup et Fortune du printemps.
Ce projet n'ayant. toujours pas été débattu début juillet, Roosevelt adressa un message au
Congrès, le 14, demandant qu'il soit traité en urgence44. Finalement, le Sénat décida par
vote qu'il ne serait pas examiné au COUfS de cette session.
Roosevelt avait essayé en vain jusqu'à la mi-juillet d'obtenir que l'embargo sur les
armes fût abrogé au Sénat. Le 18 juillet, il reçut Hull et un groupe de sénateurs à qui il
brossa un sombre tableau de la situation internationale. Le secrétaire d'État ajouta qu'il y
aurait la guerre avant la fin de l'été. Le sénateur William Borah répondit que selon ses
propres sources d'information la guerre n'était pas imminente car l'Allemagne n'était pas
prête et que donc il s'opposait à la levée de l'embargo. Selon Hull, ceci affaiblit l'influence
des États-Unis sur la situation mondiale car le communiqué publié à la suite de la réunion
indiquait que la législation sur la neutralité ne serait pas revue à cette session du Congrès
mais à la suivante. Si l'embargo avait été levé, Hitler aurait dû en tenir compte45. De Paris,
Bullitt câbla que l'opinion en France et en Grande-Bretagne était que cette temporisation
avait accentué la probabilité de guerre en août46. En janvier 1945, lors de sa visite à Paris
avant la conférencede Yalta,.Harry Hopkins entendra de Gaulle lui reprocher « l'immobilité
qu'avaient observée les États-Unis quand le lUOReich entreprit de dominer l'Europe »47.
Pendant le mois d'août, les événements se précipitèrent. Le 23, l'Allemagne et
l'Union soviétique signèrent un pacte de non-agression. l,e même jour, Bullitt câbla à Hull
que Bonnet exprimait l'espoir que le président Roosevelt essaierait d'empêcher la guerre par
quelque moyen que ce soit48. Roosevelt envoya un message à Hitler et au président polonais
Moscicki, le 24, demandant que le différend se réglât par la négociation directe, l'arbitrage,
ou la conciliation49. Moscicki répondit par l'affirmative mais Hitler ne répondit pas. Le 25,
Roosevelt fit connaître la réponse positive de la Pologne à Hitler afin qu'il apparût comme
le seul coupable s'il refusait la négociation: « D'innombrables vies humaines peuvent en-
core être sauvées [...] si vous et le gouvernement du Reich allemand voulez bien donner
votre accord aux moyens de règlement pacifiques acceptés par le gouvernement de la
Pologne »50. Le secrétaire d'État commentera ainsi, dans ses Mémoires, l'action de
Roosevelt au moment où éclata la guerre: «Les puissances de l'Axe savaient sans aucun
doute vers qui allaient nos sympathies. Le Président et Hull n'en avaient pas fait mys-
44 Selon Hull, le Président aurait voulu que le projet fût prêt pour le 12 juin, date de la visite des souverains
britanniques aux États-Unis (Hull, vol. l, p. 643).
45 Hull, vol. I, p. 651.
46 Hull, vol. I, p. 653.
47Charles de Gaulle, Mémoires de guerre. 3 vol. (Paris: Plon, 1954-1959), vol. III, Le Salut. p. 104.
48 Hull, vol. I, p. 661.
49 DAFR, vol. Il, 24 août 1939. Le Président envoya également un message au roi d'Italie, le 23 août, dans.lequel
il utilisait la même argumentation; il rappelait la présence aux États-Unis de millions d'Américains d'origine
italienne, et demandait à Victor Emmanuel d'agir afin de trouver une solution à la crise actuelle (Henry Steele
Commager, ed., Documents on American History (New York: Meredith Publishing Company, 1963) p. 417-
18).
50 DAFR, vol. Il, 25 août 1939.ROOSEVELT ET L'EuROPE36
tère »51. Il ne restait plus au gouvernement américain qu'à traduire cette sympathie par des
actes.
Après que la Grande-Bretagne et la France eurent déclaré la guerre à l'Allemagne, le
er3 septembre, à la suite de l'invasion de la Pologne par les armées de Hitler le 1 du mois,
Roosevelt proclama la « neutralité des États-Unis», le 5 septembre, et l'embargo sur les
ventes d'armes aux belligérants, en accord avec la loi sur la Neutralité du 1er mai 1937.
Dans une conférence de presse, le 8 septembre, il ajouta; « Personne n'envisage [...] de
mettre le pays [...] sur le pied de guerre». Mais parallèlement à ces actes de neutralité
officiels,dès le 3 septembre, le Président préparait les esprits. Dans une de ses « causeries
au coin du feu» «( fireside chats») radiodiffusées, il déclara notamment; « Notre pays
restera neutre mais je ne peux demander que chaque Américain reste neutre dans sa tête. On
ne peut demander même à un neutre de faire taire son esprit critique ou sa conscience »52.
En fait Roosevelt savait qu'en demandant plus que le président Wilson il ne heurterait pas
l'opinion publique53; un sondage Gallup à la même époque montrait que 82 % des
Américains souhaitaient la victoire des Alliés, et 0,2 % celle de l'Allemagne. En revanche, il
fit preuve de courage politique en s'attaquant, dès la mi-septembre, à l'embargo sur les
armes car son abrogation ne recueillait plus de majorité populaire; un sondage Gallup
publié dans le New York Times, le 3 septembre, indiquait que 50 % des personnes
interrogées soutenaient ce projet - ils étaient 57 % en mars - contre 50 % qui s'y
opposaient54.
Le 13 septembre, Roosevelt convoqua le Congrès en session spéciale. Il avait
conscience qu'il fallait faire vite car une série de messages de son ambassadeur à Paris ne lui
avaient pas caché que la situation était critique pour les démocraties. Ainsi, le 8 septembre,
Bullitt lui avait câblé que Daladier pensait, comme lui, que les Alliés ne pourraient pas
gagner la guerre sans les États-Unis. Il indiquait aussi que les militaires américains en poste
à Paris estimaient que Hitler avait la capacité de vaincre la France et la Grande-Bretagne
rapidement et concluait en disant que si la loi sur la Neutralité restait en l'état, les
démocraties seraient battues en peu de temps55. Le 16, il lui avait télégraphié que, selon La
Chambre, l'armée de l'air française n'avait pas assez d'avions pour tenir plus de deux ou trois
mois et avait ajouté, sous forme de commentaire, que « si les Américains ne changeraient]
pas les lois sur la Neutralité, c'est qu'ils [étaient] fous )~6. Pour l'Ambassadeur, en effet, « si
la France et l'Angleterre devaient s'avérer incapables de vaincre Hitler en Europe, les
soldats américains dev[raient] le combattre en Amérique »57. Enfin le 20, il avait écrit à
Hull que Daladier, Alexis Léger, secrétaire général du ministère des Affaires étrangères, et
le général Gamelin, chef d'état-major de la défense nationale, étaient d'avis que l'Allemagne
51 Hull, vol. l, p. 666.
52 DAFR, vol. Il, radio address by the President, 3 septembre 1939.
53 Son prédécesseur démocrate à la Maison-Blanche, Woodrow Wilson, n'était pas allé jusque-là en 1914
lorsqu'il avait demandé aux Américains d'être neutres en pensées ainsi qu'en actes (<< in thought as weil as in
action»).
54 New York Times du 3 septembre 1939, p. 12 (Cité par Roben A. Divine. The Illustration of Neutrality
(Chicago, Illinois: The University of Chicago Press, 1962), p. 290).
55 Câble de Bullitt à Roosevelt du 8 seprembre 1939. FDRL, PSF.
56 Câble de Bullitt à Roosevelt du 16 septembre 1939. FDRL, PSF.
57 Foreign Relations of the United States: 1939, l, p.673 (Cité par Divine, the Illustration of Neutrality,
p. 289).L'AMÉRIQUE CHOISIT SON CAMP 37
gagnerait la guerre si l'embargo n'était pas levé58. Joseph Kennedy, ambassadeur des États-
Unis à Londres, envoya un message à Washington, à la même époque, dans lequel il écrivait
qu'un sentjment identique régnait en Grande-Bretagne59 : le Premier Ministre lui avait dit,
en particulier, que si l'embargo n'était pas levé, ce serait un «désastre total» pour
l'Angleterre et la France60.
Malgré un dernier effort des anti-interventionnistes à la radio, le projet de la nouvelle
loi sur la Neutralité, déposé par le sénateur Pittman, fut adopté le 27 octobre et signé par le
Président le 4 novembre. Dans sOn discours du 21 septembre au Congrès, Roosevelt avait
démontré l'absurdité de l'embargo qui interdisait la vente de matériel de guerre, mais pas de
pièces détachées, ce qui permettait aux pays acheteurs de monter le matériel sur place, et
enlevait des emplois aux États-Unis. De plus, l'embargo avantageait les puissances terrestres
- dont l'Allemagne - au détriment des puissances maritimes - la Grande-Bretagne et la
France - qui auraient pu s'approvisionner aux États-Unis. Enfin, l'abrogation de l'embargo
était, selon le Président, le meilleur moyen de maintenir les États-Unis hors de la guerre61.
Il est difficile, sur ce dernier point, de suivre l'argumentation de Roosevelt. Pensait-il
réellement ce qu'il disait? Selon Divine, il trompa délibérément le peuple américain62 car il
savait que celui-ci n'était pas encore prêt à envisager l'entrée des États-Unis dans le conflit.
En décembre, Roosevelt écrivit à William Allen White, président du « Comité de défense de
l'Amérique en aidant les Alliés» (<< Committee to Defend America by Aiding the Allies ») :
«[...] [M]on problème est d'amener le peuple américain à envisager des conséquences
possibles sans lui faire penser, en l'effrayant, qu'il va être entraîné dans cette guerre »63.
Hull écrira dans ses Mémoires que, grâce à la levée de l'embargo, la France et la Grande-
Bretagne eurent accès aux armes sur la base «cash and carry» mais regrettera que
l'abrogation n'ait pas été votée plus tôt, au printemps ou pendant l'été 193964. Les prêts aux
belligérants restaient interdits. Dans un discours, le 9 novembre, Chamberlain saluait la
nouvelle législation qui «rouvrait aux Alliés les portes des plus grands entrepôts de
marchandises au monde »65.
Roosevelt revenait de loin face à des mouvements très actifs qui regroupaient des
gens de tous bords unis dans leur opposition à l'intervention armée américaine. Ils étaient
encore plus puissants qu'en I914- I9 17, où ils étaient alors essentiellement composés
d'Américains d'origine allemande et irlandaise. Dans les années trente, les forces
isolationnistes regroupaient les partis fascistes et, après le pacte de non-agression germano-
soviétique d'août 1939, le parti communiste, qui, bien que représentant peu de citoyens,
58 Hull, vol. l, p. 693.
59 Dallek, p. 200.
60 FRUS: 1939, l, p. 440 (Cité par Divine, The Illustration of Neutrality, p. 289).
61 DAFR, vol. II, 21 septembre 1939, p. 651-56.
62 Divine, Roosevelt & World War 1/, p. 28.
63 Elliott Roosevelt, ed., F.D.R. : His personal utters, 1928-1945, 2 vols. (New York: Duell, Sloan and Pierce,
1950), vol. II, p. 967-68 : lettre de Roosevelt à William Allen White, 14 décembre 1939.
64 Le secrétaire d'État ne mentionna même pas que les puissances de l'Axe auraient pu elles aussi
s'approvisionner, ce qui montrait clairement où allaient ses préférences (Hull, p. 697). Les pays de l'Axe
auraient pu, en effet, acheter des armes aux États-Unis en toute légalité mais le blocus maritime britannique
interdisait à leurs navires l'accès aux ports américains.
65 Divine, The Illustration of Neutrality, p. 332.38 ROOSEVELT ET L'EuROPE
menaient grand tapage contre l'intervention en Europe. Les origines ethniques jouaient
également dans le même sens pour les Italo-Américains, souvent admirateurs de Mussolini à
qui ils attribuaient la restauration de la grandeur italienne. À eux s'ajoutaient les pacifistes,
les partisans du repli sur les États-Unis ou sur «l'hémisphère occidental »66, les
syndicalistes qui craignaient que la guerre ne leur fit perdre les avantages acquis pendant le
New Deal, l'aile droite de l'Église catholique, dont le père Coughlin - the Radio Priest-
était le plus parfait représentant, et quelques individualités, dont le colonel Charles
Lindbergh était l'élément le plus marquant.
Pour ces groupes, la loi sur la Neutralité de novembre 1939 marqua une défaite, mais
ils ne s'avouèrent pas vaincus et redoublèrent d'esprit combatif après la chute de la France
en juin 1940 avec la création, en septembre, d'un puissant mouvement par des hommes
d'affaires en vue de Chicago, « America First» (<< L'Amérique d'abord»). À partir de ce mo-
ment-là, ces groupes prirent une tournure réactionnaire car leurs membres étaient des ultra-
conservateurs connus: ainsi se retrouvaient dans « America First », à côté des fondateurs R.
Douglas Stuart de chez Quaker Oats et le général Robert E. Wood, président de la société
de ventes par correspondance Sears, Roebuck and Company, l'ancien Hoover, le
sénateur Nye, Lindbergh, qui ne cachait pas son admiration pour les réalisations nazies, le
constructeur de voitures Henry Ford dont l'antisémitisme était notoire...et la propre fille de
Theodore Roosevelt Mrs Nicholas Longworth.
Jusqu'à Pearl Harbor, face à la puissances de ces mouvements et à leur influence au
Congrès, Roosevelt essaya toujours d'éviter l'irrévocable et n'entreprit jamais rien à moins
d'être sûr d'avoir la majorité; la rebuffade au Sénat de juillet 1939 lui avait appris l'extrême
prudence.
66
C'est ainsi qu'on appelle aux États-Unis l'ensemble géographique fonné par le continent américain et les îles
qui le bordent.11I- LES ÉTATS-UNIS, ROOSEVELT ET LA FRANCE À LA VEilLE
DE LA SECONDE GUERRE MONDIALE.
La période dite d' «interregnum» du président élu Franklin D. Roosevelt, c'est-à-
dire entre son élection de novembre 1932 et son investiture du 4 mars 1933, correspondit à
une détérioration sensible de l'image de la France aux États-Unis à la suite de son refus du
15 décembre 1932 d'honorer l'échéance du remboursement de la dette de guerre.
Cette question envenimait les rapports entre les États-Unis et l'Europe depuis les
années vingt et à cette époque-là Roosevelt s'était prononcé pour un moratoire afin que les
États-Unis, qui escomptaient retirer 22 milliards de dollars d'un prêt de 10 milliards de
dollars aux pays européens, ne deviennent pas «un percepteur détesté» (<<a hated
collector »)1. Pendant sa campagne électorale de 1932, cependant, il avait attaqué les pays
européens qui ne payaient pas leurs dettes afin de ne pas donner d'arguments à la presse
isolationniste de Hearst, qui l'accusait d'internationalisme. Mais au cours de l'hiver 1933, il
suggéra en privé à Paul Claudel, ambassadeur de France à Washington, que son pays
remboursât le principal mais pas les intérêts de la dette, comme les Américains l'avaient fait
après la guerre d'Indépendance. Roosevelt était alors favorable à une politique de
conciliation envers la France mais en cela il n'était pas représentatif du peuple américain.
En effet, depuis la fin de la Première Guerre mondiale, l'image de la France n'était
pas très bonne aux États-Unis, alors qu'elle avait été à son avantage pendant le conflit. La
résistance acharnée des soldats français sur la Marne, puis la victoire de Verdun et le succès
final avaient laissé l'impression d'un peuple courageux, déterminé, qui ne cédait pas, toutes
qualités éminemment américaines, forgées au cours de trois siècles d'expansion vers l'ouest.
En 1917, le maréchal Joffre fut reçu avec tous les honneurs à Washington et Roosevelt
garda toujours une photo de lui signée, sur la cheminée du salon à Hyde Park2. Mais après
le retour de la force expéditionnaire, certains soldats américains s'étaient plaints de ne pas
avoir été toujours bien traités en France: impression désagréable d'avoir été roulés dans les
restaurants, les cafés, alors que ceux qui avaient été stationnés en Allemagne tenaient des
propos plus laudatifs.
L'opinion des voyageurs américains en France étaient plus favorable: c'était toujours
le pays de la culture et du bien-vivre. Ces visiteurs étaient en majorité des personnes
fortunées de la Côte Est, qui ne voyaient de la France que les palaces, Paris et la Côte
d'Azur, qui vivaient entre eux ou entre gens du même monde et qui, donc, de retour aux
États-Unis n'influençaient par leurs récits que les gens de leur milieu social. Pour cette
société patricienne, le voyage en Europe était un retour vers le passé, vers le continent d'où
étaient partis leurs lointains ancêtres. Ce voyage vers l'est, vers la culture, s'opposait à la
marche vers l'ouest des masses des nouveaux immigrants. Cette quête sera reprise par les
écrivains de la « génération perdue» des années vingt.
I Cité par Dallek, p. 17.
2 La mère de Roosevelt, qui gardait trois des enfants de son fils avec eUe à New York, au moment de la visite de
Joffre, s'ammgea pour qu'ils soient présentés au « héros de la Marne» (James Roosevelt, and Sidney Shalett,
Affectionately, FDR. A Son's Story of a umely Man (New York: Harcourt, Brace and Company, 1959), p. 79-
80).ROOSEVELT ET L'EuROPE40
Roosevelt appartenait à c.emonde. Né le 30 janvier 1882 au domaine de Springwood
dans le village de Hyde Park, à 120 kilomètres environ au nord de New York, Franklin
Roosevelt eut une enfance protégée dans un cadre bucolique où de nombreuses familles
fortunées de l'État possédaient de vastes demeures, dont les Vanderbilt qui passaient une
partie de l'année dans leur château situé aussi à Hyde Park. Une préceptrice suisse apprit le
français et les bonnes manières au jeune Franklin3. Dans ces années-là, Roosevelt fit de
fréquents voyages en Europe avec ses parents. Il y retrouvait le continent de ses ancêtres
hollandais du côté paternel, les van Rosevelt, et de ses ascendants franco-luxembourgeois
du côté de sa mère, les de la Noye. Nombreuses dans l'État de New York qu'elles avaient
colonisé les premières, les familles d'origine hollandaise se retrouvaient dans la « Holland
Society» dont Franklin Roosevelt était membre. Son fils James écrira à son sujet: « Il était
très fier de son ascendance hollandaise ». Le Président, en tout cas, ne manquait jamais de
souligner la caractéristique supposée des Hollandais dont il avait hérité: «l'entêtement»
(<< stubbornness »)4. Au cours de ses voyages, il séjourna à plusieurs reprises en Allemagne,
à Bad Neuheim, où son père faisait une cure pour des problèmes cardiaques. Un été, il
suivit des cours de topographie militaire au lycée de la ville et n'en garda pas un bon
souvenir; plus tard, il se rappela que la discipline qu'il y avait reçue lui avait donné un
premier aperçu du potentiel allemand en matière de militarisme.
Roosevelt avait une meilleure opinion de la France. Il y avait fait son voyage de
noces avec sa femme Eleanor qui, comme lui, connaissait le français, après avoir fait des
études en Grande-Bretagne dans une école privée tenue par une Française. Il adorait parler
cette langue qu'il avait apprise tout jeune avec Mademoiselle Sandoz, sa préceptrice suisse,
s'amusant plus tard à glisser des remarques en français dans sa correspondance avec sa
mères. Lors de la conférence de Casablanca en janvier 1943, c'est en français qu'il
conversera avec le général Giraud et c'est dans cette langue qu'il accueillera le général de
Gaulle. Il était retourné à Paris en 1918 en tant que secrétaire adjoint à la Marine
(<<Assistant Secretary of the Navy») de l'administrationWilson6.Il était de ceux, dans le
Cabinet, qui étaient partisans d'une intervention aux côtés des Alliés. Il avait visité le front
et assisté à l'offensive franco-américaine de Château-Thierry, en juillet; il y avait vu les
horreurs de la guerre7. Il s'en souviendra et le rappellera lors du discours de Chautauqua,
dans l'État de New York, le 14 août 1936 :
J'ai vu la guerre. [...]. J'ai vu le sang des blessés. J'ai vu des hommescracher leurs poumons
gazés. J'ai vu les morts dans la boue. J'ai vu des villes détruites. [...J. J'ai vu des enfants
affamés.J'ai vu la douleurdes mèreset des femmes.Je hais la guerre8.
3 William C. Bullitt, ami du Président, qui venait d'un milieu similaire, se souvenait avec amusement de sa
gouvernante française qui lui disait pendant le dîner familial, au cours duquel on parlait français: «Pas les
coudes sur la table» (Frank Costigliola, France and the United States. The Cold Alliance since World War 1/
(New York: Twyne Publishers, 1992), p. JI).
4 Roosevelt, and Shalett, p. 107 et p. 64.
5 Ibid.
6 Roosevelt se rendit à Paris pour contrôler la démobilisation des forces navales et participa à la conférence de la
Paix.
7 Mémorandum de Grace Tully, secrétaire du Président, à Steven Early, attaché de presse à la Maison-Blanche, 11
décembre 1941. Elliott Roosevelt, ed. F.D.R. 's Personal Letters, p. 1255-56.
8 Cité par Divine, Roosevelt & World War 1/, p. 9.LES ÉTATS-UNIS, ROOSEVELT ET LA FRANCE À LA VEILLE DE LA SECONDE GUERRE MONDIALE. 41
Pour lui, après la déclaration de guerre de septembre 1939, la pugnacité des soldats
français, telle qu'il l'avait jugée en 1918, leur permettrait de tenir face aux Allemands: dans
une lettre envoyée de Paris pendant la Grande Guerre, il avait souligné le sang-froid des
Français, « qui [leur] permettait [...] quand le gouvernement était parti à Bordeaux et que les
Allemands étaient littéralement aux pones de la ville, de continuer de planter les panerres
de fleurs aux Tuileries et de réparer et de nettoyer les rues ». Il avait ajouté, compliment
suprême à ses yeux, que les Français «sembl[aient] encore moins perdre la tête que les
Anglo-Saxons [...]»9. On comprend la déception de Roosevelt en juin 1940; qu'était
devenu le pays qu'il avait admiré et sur lequel il comptait?
Parallèlement aux impressions rapportées directement de France par les anciens
combattants et les voyageùrs, les Américains, à panir des années vingt, se firent une opinion
des Français à travers Hollywood. Ils y apparaissaient comme des êtres. exotiques,
stéréotypés dans leurs.manières et leur fonction: éternels séducteurs, donc volages, frivoles,
jouisseurs, dominés par leurs passions, excessifs dans leur comportement, irréalistes, c'est-à-
dire tout le contraire du résultat recherché par l'éducation victorienne qu'avaient reçue les
classes dirigeantes américaines, dont Roosevelt était issu. Celle-ci était pour l'essentiel la
transmission de la culture des Anglo-Saxons de confession protestante: un foyer solide où
le jeune garçon se forgeait son character, une personnalité faite de maîtrise de soi, de goût
du travail, de sérieux, d'ordre et de conscience dans son métier, de désir de s'améliorer, de
sobriété, de loyauté envers ses amis, d'honorabilité, de respect de la propriété d'autrui,
d'amour pour la vie familiale, de lecture de la Bible et de présence à l'office religieux du
dimanche. Roosevelt était le produit de cet environnement culturel. Son fils James écrira sur
ce sujet: «Dans son éducation rigide de Hyde Park, les problèmes personnels, privés, ne
regardaient que soi; on n'en parlait pas »10.
Étant donné ces dissimilitudes entre les componements supposés des Français et sa
propre personnalité,on peut se demander si Roosevelt aimait la France, ou l'idée qu'il s'en
faisait. Présent à Paris en janvier-février 1919 où il était venu liquider les stocks de la
marine américaine en Europe, il n'y retournera ensuite qu'une fois en 1931 pour rendre
visite à sa mère malade. Il est vrai que la poliomyélite, qui l'avait frappé en 1921, l'avait
écarté pour un temps des séjours internationaux. Une fois élu président en 1932, il
continuera de garder un intérêt particulier pour la France, et de 1940 à 1945 il dirigera lui-
même les relations avec ce pays. Au début de l'année 1933, alors qu'il n'était encore que le
président élu, il exprima son affection pour la France à Paul Claudel et lui dit son désir
sincère de régler les problèmes existant entre leurs deuxpaysll. Roosevelt pensait en
paniculier à la question de la dette qui empoisonnait les relations entre Paris et
Washington; ce fut pour l'Ambassadeur une raison d'espérer après le mandat du président
Hoover qui n'avait aucune sympathie pour son pays. La décision de la France de ne pas
honorer l'échéance de remboursement du 15 décembre 1932 avait encore envenimé la
situation, ce qui avait conduit Claudel à écrire à Paris, à la fin de l'année:
Je n'exagèrepas quandje dis que l'étatde l'opinionaméricaineest pire maintenantqu'il n'a été
depuis longtemps. [...]. Son origine remonte au vote du Parlement [français] sur la dette
9 Cité par Rossi, p. 7.
JO Roosevelt & Shalett, p. 315.
Il Rossi, p. 15.ROOSEVELT ET L'EuROPE42
américaine. [...]. Bien plus sérieux est le manque de compréhension en Amérique concernant
la France [...] 12.
Peu de temps après son investiture, Roosevelt invita Édouard Herriot à la Maison-
Blanche, pour discuter des moyens de résoudre ce problème. Le Président demanda à
l'homme politique français, qui pourtant n'avait pas de fonction officielle « de faire un geste
[...] de [lui] verser quelque chose» et ajouta: «Je ne serai que trop heureux de vous aider,
si je peux, sur le plan international »13.
Malgré cela, des frictions commencèrent à se produire quelques mois plus tard entre
Washington et Paris à la conférence économique de Londres, en juin-juillet 1933, sur la
question des taux de changes fixes; Bullitt, qui faisait partie de la délégation américaine,
écrivit à Roosevelt :
Toute l'attitude des Français envers nous en ce moment est méprisante, aussi je crois qu'il
serait sain de leur faire savoir que notre affectionpour eux ne nous empêcherapas de refuser
de les souteniren quelque façon que ce soit s'ils continuent de se conduire comme ils le font
actuellement 14.
Bullitt ajouta que Georges Bonnet, représentant français à la conférence, était « aussi
coopératif qu'un serpent à sonnettes» (<< as cooperative as a rattlesnake»), remarque qui
apparaît d'autant plus cinglante que l'on connaît l'attachement culturel des Américains à
l'esprit communautaire et coopératif, depuis les premiers pionniers, et leur aversion pour le
serpent à sonnettes, coupable de nombreux décès prématurés parmi les colons, lors de la
conquête de l'Ouest. Roosevelt reprendra la même image, pendant la guerre, pour désigner
les sous-marins allemands qui couleront un grand nombre de navires alliés sur l'Atlantique.
D'autres sons discordants se firent entendre à la conférence de Genève sur le
désarmement, en 1932-1933, où la France refusa la proposition du président américain de
ramener son potentiel militaire au niveau allemand. Roosevelt garda de l'amertume face aux
((critiques des Français et traita les hommes d'État européens de « bande de salauds » a
bunch of bastards »)15. En 1934, l'ambassadeur de France, André de Laboulaye, écrivit à
Paris qu'« aucun président depuis Washington n'[avait] montré plus d'inclination envers la
France et ce qu'elle représent[ait] [...] et que cette amitié [était] en train de se
désintégrer »16.
L'image de la France continua en effet de se dégrader dans les milieux officiels. La
secrétaire au Travail, Frances Perkins, première femme à siéger dans un gouvernement
américain, revint d'un voyage en France avec l'opinion que les Français se détestaient les
uns les autresl7. L'ambassadeur américain à Paris, Jesse Straus, envoya un mémorandum sur
la France à Roosevelt, le 13 février 1936, dans lequel il écrivait que les politiciens étaient
véreux, que la presse était, pratiquement sans exception, à la solde de l'étranger et que les
12 Cité par Rossi, p. 15. Reconstitué d'après le texte anglais.
13 Henry Blumenthal, Illusion and Reality in Franco-American Diplomncy, 1914-1945 (Baton Rouge,
Louisiana: Louisiana State University, 1986), p. 203.
14 Message de Bullitt à Roosevelt, 8juitIet 1933. FDRL, PSF (Cité par Rossi, p. 16-17).
15 John Morton Blum, Years of war,1941-1945. From the Morgenthau Diaries (Boston: Houghton Mifflin
Company, 1967),9 mai 33 (Cité par Rossi, p. 19).
16 Cité par Rossi, p. 20. Reconstitué d'après l'anglais.
17 Marks, p. 125.LES ÉTATS-UNIS,. ROOSEVELT ET LA FRANCE À LA VEILLE DE LA SECONDE GUERRE MONDIALE. 43
affaires étaient pourries. Il concIuait par une vue très pessimiste de l'avenir de ce pays18.
Les Américains se plaignaient également d'attaques contre les États-Unis dans la presse,
inspirées par l'ambassade d'Allemagne. Un article du correspondant du New York Post à
Paris, Edward Hunter, le 31 mars 1939, mettait en évidence la collusion entre certains
journaux français - Je suis partout, Gringoire - et Berlin.
À cela s'ajoutait l'instabilité politique de la me République, difficilement
compréhensible dans un pays doté d'institutions solides et d'une constitution en vigueur
depuis George Washington, dans le cadre de laquelle les élections présidentielles
s'effectuaient ponctuellement tous les quatre ans. Roosevelt était particulièrement irrité par
l'incapacité de la France à conserver des gouvernements stables; il le dit à de Gaulle lors de
la visite de celui-ci à Washington en juillet 1944: «Moi-même, me dit-il, président des
États-Unis, je me suis trouvé parfois hors d'état de me rappeler le nom du chef épisodique
du gouvernement français» se rappellera le Général dans ses Mémoires19. Malgré tout,
Roosevelt gardait espoir en la France comme il apparaît dans sa réponse du 13 février
1936 au mémorandum de son ambassadeur à Paris: «Je me dis toujours que dans d'autres
occasions la France s'en est toujours sortie »20.
À partir d'août 1936, le principal informateur de Roosevelt sur la France fut William
Bullitt qu'il nomma ambassadeur des États-Unis à Paris, le 25. Bullitt était du même milieu
social que le Président. Issu de la grande bourgeoisie fortunée de Philadelphie, il avait de
lointains ancêtres gardais, la famille Boulet, et avait eu une préceptrice française; il parlait
le français à la table familiale et avait passé une partie de son enfance à Paris. Il avait assisté
à la conférence de la paix de Paris, en 1919, aux côtés du président Wilson, qui l'avait
ensuite envoyé à Moscou, à l'âge de 28 ans, pour négocier avec Lénine. Son amitié avec
Roosevelt datait de la campagne présidentielle de 1932 et c'est tout naturellement que le
nouveau Président l'enverra à Moscou comme ambassadeur après la reconnaissance de
l'Union soviétique par Washington, à l'automne 1933. Favorable à l'expérience soviétique à
son départ, il en revint farouchement anticommuniste.
Comme Roosevelt, il n'aimait pas les diplomates de carrière21 «les types en
jaquette» (<<the boys in the striped pants»), comme les appelait le Président - aussi
contournait-il souvent le Département d'État pour s'adresser directement à la Maison-
Blanche22. Une importante correspondance entre les deux hommes en témoigne et le style
utilisé apporte la preuve de leur grande familiarité: lettres de remerciements pour cadeaux
reçus, nouvelles concernant l'activité et la santé de la mère de Roosevelt à Paris, etc.23.
«Bullitt était. plus proche du Président que toute autre personne dans le service
diplomatique» nota un conseiller haut placé de Roosevelt à cette époque-Ià24.
18 Mémorandum de Straus à Roosevelt, 13 février 1936. FDRL, PSF.
19 De Gaulle, Mémoires de guerre, vol. II, p. 283.
20 Cité par Rossi, p. 22.
21 Harold L Ickes, The Secret Diary of Harold L Ickes, 3 vols. (New York: Simon and Shuster, 1953-1954) III,
10,p.216 (Cité par Gordon Wright, «Ambassador Bullitt and the Fall of France », World Politics, n°
(October 1957), p. 65).
22 Robert D. Murphy, Diplomat among Warriors (London: Collins, 1964), p. 52: «[Bullitt] cout-circuitait
.
souvent le secrétaire d'État pour parler longuement avec le Président par téléphone transatlantique ».
23 Cette correspondance peut être consultée à la « Franklin Delano Roosevelt Library» de Hyde Park.
24 Cité par Costigliola, p. Il.44 ROOSEVELT ET L'EuROPE
Une fois installé à l'ambassade de Paris, William Bullitt devint rapidement proche
des membres du gouvernement et de Léon Blum, président du Conseil, puis d'Edouard
Daladier qui lui succéda en avril 1938. Il loua un château aux environs de Paris, engagea un
très bon cuisinier et fit approvisionner sa cave des meilleures bouteilles. Sa table devint un
lieu de rencontre pour les personnalités politiques et les ministres. Daladier et son
successeur Paul Reynaud, qui devint aussi un familier de Bullitt, y prirent place. Dans son
journal, Harold Ickes, secrétaire de l'Intérieur, qui connaissait bien l'Ambassadeur, note que
« Bullitt dort pratiquement avec le Conseil des ministres» (<< Bullitt practically sleeps with
the French Cabinet »)25. Une partie de son succès à Paris tenait à ce qu'on le savait ami de
Roosevelt, dont il avait l'oreille; on le considérait comme le porte-parole du Président, de
qui lui-même pensait détenir un mandat tacite pour observer et écouter ce qui se passait en
Europe26.
Il fut au début partisan de la politique de conciliation (<< appeasement») envers
l'Allemagne car il pensait que le Traité de Versailles avait été injuste à l'égard de ce pays. Il
dit à plusieurs reprises aux dirigeants politiques français que s'il y avait un conflit il ne
faudrait pas s'attendre à une nouvelle intervention des États-Unis27. À partir de juin 1938, il
se rendit compte que la guerre était devenue inévitable. Il l'écrivit à son ami Harold Ickes28
et ajouta que les États-Unis devaient rester à l'écart afin de sauver ce qui resterait de la
civilisation occidentale. Ceci ne l'empêcha pas de déclarer en public, le 4 septembre
1938, dans un discours au monument de la Pointe de Grave commémorant l'intervention
américaine en Europe pendant la Première Guerre mondiale: «Si la guerre éclatait en
Europe, personne ne pourrait déclarer ou prédire si oui ou non les États-Unis seraient
entraînés dans cette guerre », ce qui provoqua une vive réaction des isolationnistes et amena
Roosevelt à lui demander de déclarer que ses remarques avaient été mal interprétées29.
Bullitt, cependant, avait compris que les États-Unis ne pourraient rester neutres. Lors de la
première mission d'achats d'avions par Monnet, fin octobre aux États-Unis, il intervint
auprès de Roosevelt pour lui expliquer de vive voix la situation en Europe et pour le
pousser à soutenir les démocraties30. À Washington, il se rendit ensuite avec Monnet chez
Henry Morgenthau, secrétaire au Trésor, afin de l'aider à négocier l'aspect financier de la
commande. Roosevelt était sans aucun doute convaincu de la nécessité d'aider les
démocraties comme le montre Monnet31, mais il avait conscience des difficultés de mise en
œuvre de ce soutien; en juillet, il avait fait dire à Daladier que les Américains ne voulaient
pas se laisser entraîner dans un conflit européen et que, donc, pour le moment il ne pouvait
rien faire32.
Bullitt revint en France au début de 1939. Son action auprès du Président en faveur
de la France le rapprocha encore plus de Daladier. Le 29 août, il écrira à Roosevelt avoir
25 Ickes, Secret Diary, Il, p. 520 (Cité par Wright, p. 66).
26 Murphy, p. 49.
27 Wright, p. 69.
28 Ickes, p. 409 (Cité par Wright, p. 69).
29 Marks, p. 143
30 ; Wright, p. 70.Monnet, p. 139
31 Monnet, p. 140.
32 Cité par Rossi, p. 29.LES ÉTATS-UNIS, ROOSEVELT ET LA FRANCE À LA VEILLE DE LA SECONDE GUERRE MONDIALE. 45
toute l'estime du président du Conseil qui lui parlait ouvertement33, L'Ambassadeur avait
encore confiance dans l'armée française mais ne se faisait aucune illusion sur le sort de la
guerre; le 18 mars, il écrivit à Roosevelt:
La seule armée qui vaille est la française(les Anglaisont une armée en pire état que la nôtre),
pourtant elle sera balayée par les armées allemandeset italiennes à I contre 5. Ensuite, avec
l'aidedes flottes anglaiseset françaises,ce sera le tour de l'Amérique34.
Bullitt a parfois été attaqué après la guerre pour avoir mal renseigné le Président;
pourtant, le message ci-dessus était très clair. L'armée française serait battue; il n'entretenait
donc plus la fiction qui voulâit que la France ait eu la première armée du monde. Il avertit
que les Anglais ne seraient pas d'un grand secours par manque de moyens. En réalité, il leur
erfaisait peu confiance; le 1 février il avait écrit à Roosevelt: «Les Britanniques ont
toujours trouvé facile de sacrifier les intérêts des autres »35. Enfin, il rappelait aussi le
lamentable état de l'armée américaine. Un mémorandum de l'ambassade à Paris d'avril 1939
donnait un effectiftotal de 178000 hommes avec peu de réserves (75 000) et recommandait
de porter le total à 500 000 hommes36. Déjà en 1936, un rapport du général MacArthur,
chef d'état major, avait classé l'armée américaine au 16e rang dans le monde, après la
Roumanie et l'Espagne37. Eisenhower écrira, dans son ouvrage sur la Seconde Guerre
mondiale, que lorsque des premières mesures furent prises en 1939 pour renforcer l'armée,
elle était, pour un grand pays, proche du niveau zér038.
Un des plus ardents critiques de Bullitt sera l'ambassadeur américain à Londres,
Joseph Kennedy, qui soutiendra que celui-ci avait encouragé Daladier et Roosevelt à
adopter une attitude plus ferme en 1939, en affirmant que Hitler ne ferait pas la guerre si on
le défiait39. Il est difficile de croire que Bullitt ait pu faire cette démarche et écrire en même
temps le message du 18 mars qui prévoyait que les Alliés seraient balayés.
Pendant l'été, Bullitt suivit de près les événements politiques en Europe et comprit
que la France ne céderait pas sur la question polonaise. Le 26 août, il câbla à Roosevelt
qu'Alexis Léger, secrétaire du Quai d'Orsay, s'opposait à toute politique conduisant à un
autre Munich40. Cependant, si Bullitt savait à quoi s'en tenir sur les possibilités de l'armée
française, comme il l'avait fait savoir au Président, il ne désespérait pas des Français.
«Jamais un pays n'a affronté une guerre aussi terrible avec un calme et un courage plus
grand », écrit-il à Roosevelt le 25 août41. Dans plusieurs messages, il réitère son admiration
pour le calme et la sérénité des Français, mais dépeint un départ à la guerre sans
enthousiasme: pas de «à Berlin! » comme en 1914. Encore le 4 octobre, dans la conclu-
sion d'un message au Président sur lâ nécessité absolue de vendre des avions aux Alliés, il
33 Bullitt à Roosevelt, 29 août 1939. FDRL, PSF. Diplomatie Correspondence. Box 30.
34 Bullitt à Roosevelt, 18 mars 1939. FDRL, PSF. Diplomatic Box 30.
35 Bullitt à Roosevelt, 10 février 1939. FDRL, PSF. Diplomatic Correspondence. Box 30.
36 Bullitt à Roosevelt, Avril 1939. FDRL, PSF. Diplomatic Box 30.
37 Rossi, p. 27.
38 Dwight D. Eisenhower, Crusade in Europe (New York: Doubleday and Company, 1948), p. 2.
39 Wright, p. 72.
40 Bullitt à Roosevelt, 26 août 1939. FDRL, PSF. Diplomatie Correspondence. Box 30.
41 Bullitt à Roosevelt, 25 août 1939. FRDL, PSF. Diplomatic Box 30.ROOSEVELT ET L'EuROPE46
réaffirmait sa foi dans les Français: «Ce peuple reste un exemple de ce qu'une nation
devrait être en face des pires réalités »42.
Bullitt n'a-t-il pas pris pour de la grandeur d'âme ce qui n'était que de la résignation?
D'autres témoins du départ des soldats ont commenté la scène différemment; ainsi Robert
Murphy, conseiller à l'ambassade américaine à Paris, trouva les Français maussades et sans
enthousiasme. Il accusera dans ses mémoires les agitateurs communistes et les syndicats
d'avoir brisé le moral des forces françaises. Il se rendit à la gare du Nord où il rencontra le
général Henri Giraud, qu'il connaissait depuis un dîner à l'ambassade américaine, qui lui
déclara: «On les aura! »43, reprenant le célèbre mot d'ordre de Pétain à Verdun, mais
Giraud n'avait pas vraiment le sens des réalités comme la suite des événements le montrera.
Le jugement de Bullitt a-t-il eu une réelle influence sur le Président? Sa conviction
après Munich qu'il y aurait la guerre en Europe vint conforter Roosevelt dans une opinion
qui allait dans le même sens, comme l'a noté à l'époque le proche collaborateur et ami du
Président Harry Hopkins44. Bullitt se rendit exprès aux États-Unis à l'automne 1938 pour
convaincre Roosevelt qu'il fallait vendre des avions à la France et aida ensuite Morgenthau
à trouver un financement; ici son influence fut déterminante. Enfin, il informa correctement
le Président à plusieurs reprises que, sans l'aide américaine, la France et la Grande-Bretagne
seraient battues. Ceci a certainement soutenu Roosevelt dans son désir de modifier la loi sur
la Neutralité, à partir du printemps 1939, mais ne fut pas décisif, car le Président et son
secrétaire d'État avaient déjà pris leur décision.
En revanche, Bullitt s'est trompé sur le moral des Français. Où prenait-il ses
informations? Les gens qu'il rencontrait et qui le renseignaient - Daladier, Léger, Reynaud
et autres dirigeants politiques - étaient-ils eux-mêmes bien informés? Il semble qu'il se soit
laissé aller à croire ce qu'il voulait croire et, ce faisant, ait mal renseigné Roosevelt, qui était
d'autant plus prêt à l'écouter que ce que lui disait son ambassadeur sur le moral des Français
reflétait ce dont lui-même avait été témoin en 1918. D'où l'incompréhension puis la
déception, en mai-juin 1940, devant la débâcle de l'armée française en quelques semaines.
Cela pèsera lourd dans la politique que conduira Roosevelt à l'égard de la France jusqu'à la
fin de la guerre.
42
Bullitt à Roosevelt, 4 octobre 1939. FDRL, PSF. Diplomatie Correspondence. Box 30.
43 Murphy, p. 46.
44 Sherwood, p. 100.lie partie
LA DÉCEPTION DE ROOSEVELT
automne 1939 - 22 juin 1940
1- DANS LtATTENTEDElA BATAillE DE FRANCE
NOVEMBRE1939 - 10 MAI 1940
Après la chute de la Pologne en septembre 1939, Alexis Léger déclara à Bullitt :
La partie est perdue. La France se retrouve seule contre trois dictatures. La Grande-Bretagne
n'est pas prête. Les États-Unis n'ont pas changé la loi sur la Neutralité. Les démocraties sont
de nouveau trop en retard 1.
En peu de mots, le secrétaire général du ministère des Affaires étrangères constatait
une réalité et en annonçait la conséquence. De la déclaration de guerre à la demande
d'armistice du gouvernement Pétain, le 17 juin 1940, la politique étrangère de Roosevelt
consistera à essayer de jouer le rôle de médiateur entre les Alliés et les puissances de l'Axe
dans l'espoir d'obtenir une paix de compromis avec Hitler et de dissuader Mussolini d'entrer
en guerre. Parallèlement, les États-Unis passeront des contrats de ventes d'armement avec
les Alliés et rendront publiques les activités de Bullitt auprès des dirigeants politiques et
militaires français afin de laisser croire aux Allemands qu'ils étaient plus engagés qu'ils ne
l'étaient en réalité, dans l'espoir de décourager une offensive générale de leur part2. En
février 1940, l'Ambassadeur ne cacha pas qu'il se rendait à Washington pour accélérer les
livraisons de canons et d'avions de combat, et essayer d'obtenir le soutien de membres
influents du Congrès3.
Le 15 septembre 1939, Roosevelt convoqua William Davies à la Maison-Blanche.
C'était un homme d'affaires qui avait vendu du pétrole mexicain à l'Allemagne et qui donc
connaissait ce pays. Il reçut pour instructions de se rendre à Berlin pour sonder les
Allemands sur les possibilités de paix. Au début du mois d'octobre, il rencontra le feld-
maréchal Hermann Goring qui suggéra de tenir une conférence à Washington entre
1 Wright, p. 79. Reconstitué d'après l'anglais.
2 Murphy, p. 52.
3 Ibid., p. 54.LA DÉCEPTION DE ROOSEVELT48
l'Allemagne, la Grande-Bretagne et la France, ce qui revenait à reconnaître ainsi à
Roosevelt le rôle de médiateur. Le 6 octobre, Hitler fit une ouverture qui fut rejetée par
Paris et Londres. En décembre, Daladier laissa croire aux émissaires de Berlin qu'il
accepterait peut-être leurs propositions. Selon Bullitt, il n'en avait pas l'intention mais
essayait de gagner du temps4. Ceci rendit Roosevelt furieux. La mission secrète de Davies
fut finalement connue par des indiscrétions venues de Suisse et le Département d'État se
sentit obligé de faire savoir que l'homme d'affaires n'avait aucun lien avec la Maison-
Blanches.
Roosevelt envoya un deuxième émissaire secret à la fin du mois d'octobre en la
personne de James Mooney à qui Goring réitéra les mêmes propositions qu'à Davies.
Mooney en fit part au Président en décembre et insista sur le fait que les concessions étaient
de taille. Roosevelt le revit en janvier 1940 et lui donna ses instructions pour sa deuxième
visite en Allemagne: en février-mars, en échange des concessions de Berlin, il offrait de
reconnaître le droit de l'Allemagne à posséder des colonies et proposait d'aider l'économie
du pays6. Il était prêt à se poser en arbitre afin « d'atténuer et de réconcilier» (<< reduce and
reconcile ») les différents entre les États en guerre7. Lorsque l'existence de la mission
Mooney fut à son tour connue, le Département d'État nia, comme pour Davies, tout contact
officiel entre Mooney et la Maison-Blanche.
Ces deux missions apportent une preuve supplémentaire du goût de Roosevelt pour
le secret, qui lui fera, plus tard, se méfier de la France Libre accusée de « fuir comme une
passoire» (<< leak like a sieve») à la suite de l'échec de Dakar; elles sont également la
manifestation de la volonté du Président de contourner le Département d'État afin de
conduire personnellement la politique étrangère de son pays face au conflit européen. La
deuxième raison justifiant de garder le secret était qu'il ne fallait pas alarmer les
isolationnistes en s'interposant entre les belligérants. Roosevelt dit un jour à Henry
Morgenthau, son secrétaire au Trésor et ami de longue date: «Ne permettez jamais à votre
main gauche de savoir ce que votre main droite est en train de faire ». Morgenthau
s'enquérant de savoir quelle main il était, le Président lui répondit: «Ma main droite, mais
je garde la gauche sous la table »8.
La mission de Sumner Welles, sous-secrétaire d'État, qui se déroula à la même
époque que celle de Mooney, fut, elle, officielle; aussi Roosevelt avait-il choisi un homme
lige. Welles était du même âge que le Président et issu, comme Bullitt, du même milieu. Il
avait également fréquenté l'école privée de Groton et fait ses études supérieures à Harvard.
Il était entré au Département d'État en 1915 pour devenir diplomate. Spécialiste de
l'Amérique latine, il avait participé à l'élaboration de la politique de « Bon Voisinage»
menée par les États-Unis envers les pays de « l'hémisphèreoccidental». Il avait aussi été
ambassadeur à Cuba. En 1932, à la convention démocrate de Chicago, il avait aidé à faire
élire Roosevelt candidat du parti à l'élection présidentielle de novembre. Il avait la même
marraine qu'Eleanor Roosevelt et avait été garçon d'honneur à son mariage, ce qui témoigne
du degré de familiarité entre le Président et son sous-secrétaire d'État. En 1940, il était
chargé des affaires européennes au Département d'État - surtout celles qui touchaient à la
4 Bullitt à Roosevelt, Il décembre 1939. FDRL, PSF.
5 Marks, p. 152.
6 Marks, p. 152-54.
7 Dallek, p. 216.
8 Cité par Dallek, p. 29.DANS L'ATTENTE DE LA BATAILLE DE FRANCE 49
France car il parlait très bien français et ayait toute la confiance de Roosevelt pour mener la
politique qu'il souhaitait. Raoul Aglion, délégué de la France Libre à New York, qui le
connaissait pour avoir traité avec lui, le décrira comme «un gentleman typique d'avant-
guerre» (<< a typical prewar gentleman»)9.
Le 9 février, le Président annonça qu'il était sur le point d'envoyer son sous-
secrétaire d'État en Italie, en France, en Allemagne et au Royaume-Uni afin d'observer la
situation et de lui faire un rapport: «Monsieur Welles ne sera autorisé ni à avancer des
propositions ni à prendre des engagements au nom du gouvernement des États-Unis »10.
Welles resta en Europe du 25 février au20 mars 1940. Officiellement, sa mission était donc
strictement de s'informer, comme il en fit part lui-même, avant de partir, à l'ambassadeur de
France à Washington, René de Saint-Quentin: le Président désirait seulement avoir une vue
générale sur les quatre gouvernements concernés par le conflit. Il s'agissait toujours
naturellement de ne pas prêter le flanc aux attaques des isolationnistes. Cependant, Saint-
Quentin ne fut pas convaincu par ces explications et écrivit de son côté: «L'initiative du
Président me semble relever de la diplomatie à grands effets où il se complaît par
tempérament et besoin de prestige »11. Daladier ne fit pas d'objection, ainsi qu'il l'écrivit à
l'ambassadeur de France à Berne: «Sumner Welles a donné l'assurance à Saint-Quentin
qu'il s'agit d'un voyage d'information. Pas de propositions de paix de compromis. La
mission de Sumner Welles sera accueillie à Paris et à Londres avec d'autant plus de
sympathie que nous savons qu'elle ne s'inspire d'aucun dessein de ce genre »12.
Roosevelt cherchait-il vraiment à impressionner ses concitoyens en année électorale
comme le prétendirent les Britanniques, ou était-il sincèrement convaincu que son action
pouvait être efficace? Il est difficile de dire qu'il recherchait les voix des électeurs pour le
vote de novembre 1940 car il ne savait pas encore s'il allait se représenter. Il cherchait tout
simplement, semble-t-il, à offrir ses bons offices pour une cause qui lui semblait juste et que
les Américains approuvaient; un sondage Gallup indiquait que 75 % d'entre eux étaient
favorables à ce que la France et la Grande-Bretagne acceptent de traiter avec Hitler s'il
faisait des propositions de paix13. En revanche, le Président ne se faisait sans doute pas trop
d'illusions sur l'efficacité de son action, mais espérait que cela reculerait la date de
l'offensive et donnerait aux Alliés le temps de se renforcer; il avait aussi bon espoir de
parvenir à dissuader Mussolinil4.
Le véritable objet du voyage était donc pour Welles de sonder les gouvernements
européens sur les possibilités de parvenir à une paix juste et durable. Pour cela, il fallait
naturellement obtenir des concessions de part et d'autre pour arriver à un compromis.
L'Italie n'étant pas entrée en guerre, la mission de Welles consistait essentiellement à
convaincre le chef du gouvernement italien de rester à l'écart. Le sous-secrétaire d'État
débarqua à Naples, le 25 février, et commença ses entretiens par Rome. Il transmit une
lettre de Roosevelt à Mussolini dans laquelle le Président exprimait le souhait de le
9 Raoul Aglion, Roosevelt & de Gaulle (New York: The Free Press, 1988), p. 112.
10 DAFR, vol. Il, 9 février 1940.
II Jean-Baptiste Duroselle, Politique étrangère de la France. L'abîme: 1939-1945 (Paris: Imprimerie Nationale,
1986),p.117.
12 Lettre de Daladier à l'ambassadeur de France à Berne, AMAE, Papiers 1940, Reconstitution Fouques-Duparc.
Carton 26.
13 Rossi, p. 39.
14 Dallek, p. 216.LA DÉCEPTION DE ROOSEVELT50
rencontrer aux Açores; Roosevelt espérait ainsi pouvoir le convaincre de rester neutre.
Welles revint de cette rencontre plein d'éloges sur le Duce, dont il fit part aux dirigeants
français à Paris en leur donnant l'impression qu'il pensait que la France et la Grande-
Bretagne devraient faire la paix en utilisant les bons offices de Mussolini, car pour l'instant
le gouvernement des États-Unis ne pouvait s'engagerI5. Selon Bullitt, Daladier, s'estimant
trompé, en fut scandalisé et pensa que cette mission avait fait du tort à Rooseveltl6.
Entre-temps, Welles était passé par Berlin où Hitler avait demandé un retour au
statut de puissance coloniale et un maintien de l'Europe centrale et orientale dans la zone
d'influence allemande. Ces exigences ne parurent pas acceptables à Daladier quand Welles
lui en fit part. Le président du Conseil demanda une renégociation des frontières de la
Pologne et de la Tchécoslovaquie, dans l'indépendance. À Londres, les Britanniques
trouvèrent ces propositions ridicules, « une insulte au bon sens» (<< a crime against common
sense» )17.
Finalement, la mission fut un échec diplomatique, comme l'écrira dans ses Mémoires
le secrétaire d'État Cordell Hull: «Quand Welles revint à Washington à la fin du mois de
mars, il remit à Roosevelt et à Hull un rapport sur ses conversations avec Mussolini, Hitler,
Daladier, Chamberlain, le Pape et leur ministres des Affaires étrangères.[...]. [Aucun]
n'avait donné d'espoir de paix »18. Le 18 mars, Mussolini rencontrait Hitler au col du
Brenner et prenait la décision d'entrer dans le conflit19.
À Paris, indépendamment de sa mission, Welles avait rencontré, en compagnie de
Murphy, des dirigeants politiques - Herriot, Blum - ainsi que le président de la République,
Albert Lebrun, qui leur avait dit que les Français auraient pu arrêter Hitler s'ils avaient
répondu par la force à son occupation de la Rhénanie en 1936, mais qu'ils étaient tout
simplement «trop fatigués ». Murphy écrit qu'avec Welles ils trouvèrent effectivement tous
les dirigeants français «trop fatigués» et furent frappés par leur pessimismeZO. À Berlin,
par contraste, Welles s'était rendu compte que Hitler disposait de l'appui intérieur et de la
force armée nécessaires pour réaliser son desseinZl.
Pendant ce temps à Paris, Daladier était désavoué par la Chambre où 300 députés
s'étaient abstenus de voter la confiance. Il ne souhaita pas former un nouveau gouvernement
bien qu'il eût obtenu la majorité des voies exprimées (239 bulletins pour, 1 contre) et Paul
Reynaud fut appelé le 21 mars par le président Lebrun pour le remplacer. Murphy vit dans
le nouveau gouvernement un cabinet d'union nationale plutôt qu'un cabinet de guerre
restreint, à la britanniqueZZ. Paul Reynaud n'ayant obtenu qu'un vote de confiance mitigé
(268 pour, 156 contre, III abstentions), Murphy pensa que son gouvernement risquait de
n'être que transitoire, les radicaux-socialistes menaçant de le quitterZ3. C'était là le genre de
15 Rapport de Welles sur sa visite à Daladier, 7 mars 1940. FDRL, PSF.
16 Communication de Bullitt à Roosevelt, 18 avriI1940. FDRL, PSF.
17 Marks, p. 156.
18 Hull, vol. l, p. 740.
19 Duroselle, L'abîme, p. 157: d'après les archives secrètes du comte Ciano, ministre des Affaires étrangères de
Mussolini.
20 Murphy, p. 56.
21 Dallek, p. 218.
22 Télégramme de Murphy à Hull, 20 mars 1940. NA, CRF.
23 de Murphy à Hull, 22 mars 1940. NA, CRF.DANS L'ATIENTE DE LA BATAILLE DE FRANCE 51
mœurs politiques que Roosevelt abhorrait et qui, pour lui, augurait mal de l'avenir face aux
totalitarismes.
Pendant que se déroulaient les diverses missions diplomatiques américaines voulues
par le Président afin de sauver l'Europe d'une guerre que l'on savait devoir être plus terrible
que les précédentes du fait des armes nouvelles, Roosevelt continuait d'essayer de mettre en
œuvre une politique de vente d'armes aux Alliés dont la première étape avait été la loi sur la
Neutralité de novembre 1939. De leur côté, les démocraties avaient compris qu'elles
devaient regrouper leurs achats et n'avaient pas perdu de temps pour nommer Jean Monnet,
dès la fin du mois de novembre, président du Comité de Coordination franco-britannique.
Parmi ses proches collaborateurs se trouvaient des hommes, tels René Pleven et Jean
Laurent, qui allaient s'illustrer dans le mouvement de la France Libre après le 18juin 1940.
Il s'agissait alors essentiellement de se procurer des avions de combat car, comme
l'avait dit Daladier à Monnet, le 23 novembre 1939, au cours d'une conversation à
l'ambassade des États-Unis en présence de Bullitt, La Chambre et Pleven, «il nous faut la
supériorité absolue des airs et pour cela les Alliés doivent acheter dix mille appareils aux
États-Unis en 40 »24. Le président du Conseil ajouta pour Bullitt : « Je sais que les chaînes
américaines travaillent déjà à pleine capacité. Mais il y a des usines d'automobiles qu'on
peut reconvertir ».. Quant au financement, Daladier déclara qu'il trouverait l'argent,
« devrais-je vendre Versailles» pour cela25. La volonté politique était là, restait à la mettre
en œuvre. Il était temps car un bilan comparatif entre les Alliés et l'Allemagne, établi par les
services secrets français et britanniques en janvier 1940, à la demande de Monnet, indiquait
qu'en avril « les bombardiers ennemis seraient deux fois plus nombreux que ceux des Alliés
[dont les] chasseurs auraient à se battre à deux contre trois »26.
Le Comité envoya Pleven, bras droit de Monnet, en mission d'achats aux États-Unis
sans plus tarder. Il partit le 14 décembre et dès son arrivée à Washington rencontra
Morgenthau, puis Roosevelt qui avait lu des éloges à son sujet dans le télégramme de Bullitt
du II décembre. Les négociations furent conduites en secret car le Président ne voulait pas
alerter les isolationnistes. Il fitpreuve de bonne volonté et convint que plus de huit mille
appareils pourraient être livrés en octobre 1940, ce qui impliquerait un gros effort industriel.
Au même moment, le 22 décembre, au message de Bullitt qui lui avait fait part de la
demande de Daladier de transformer l'industrie automobile en industrie aéronautique, Hull
répondait qu'il n'en était pas question: « Daladier nous demande d'assumer de plus grandes
responsabilités qu'il n'est possible );1.7.On mesure ici l'écart entre le Président et certains
membres. de son gouvernement et on comprend que Roosevelt ait conduit les négociations
avec Pleven sans en référer aux Départements d'État et de la Guerre.
Dans son discours au Congrès sur l'état de l'Union, le 4 janvier 1940, Roosevelt
reprit le thème plusieurs fois évoqué depuis le discours de Queens University à Kinston en
août 1938 : les États-Unis ne peuvent pas s'isoler du reste du monde et faire la politique de
l'autruche. Il déclara au Congrès ce jour-là: «Il y a une très grande différence entre ne pas
entrer en guerre et prétendre ne pas être concerné par la guerre );1.8.Le 17 janvier, il
intervint personnellement au cours d'une réunion avec les officiers de l'armée de terre et de
24 Communication de Bullitt à Roosevelt, II décembre 1939. FDRL, PSF.
25 Monnet, p. 155.
26 Monnet, p. 157.
27 Cité par Wright, p. 80.
28 Morgan, p. 136.