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FUIR OU MOURIR AU ZAÏRE

De
320 pages
L'auteur, une réfugiée parmi les centaines de milliers de condamnés, a réussi à passer à travers tous les massacres et les pièges. Elle témoigne pour que l'Histoire de cette gigantesque chasse à l'homme au grand jour se fasse et que les responsables politico-militaires soient poursuivis pour " crimes contre l'humanité ".
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Marie Béatrice Umutesi

Fuir ou mourir au Zaïre
Le vécu d'une Réfugiée Rwandaise

Préface de Catharine Newbury

L' Harmattan 5-7 rue de l'École Polytechnique 75005 Paris

L' Harmattan Inc. 55, rue St-Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y lK9

L'auteure

Marie Béatrice Umutesi est née a Byumba (Rwanda) en 1959. Sociologue de formation, elle s'engage auprès des populations rurales dans le domaine du développement. La catastrophe nationale de 1994 (le génocide des Tutsi et le massacre des Hutu dits "modérés") l'oblige à fuir au Kivu voisin et à s'installer durant deux ans avec les réfugiés rwandais dans les camps bordant la frontière. En octobre 1996, les camps sont investis par l'armée rwandaise du FPR, aidée des 'rebelles' zaïrois, et détruits. Une partie des réfugiés rentre au Rwanda et une autre s'enfuit vers l'ouest zaïrois, pourchassée sans pitié par les armées coalisées dirigées par le commandement FPR. Les populations traquées comme des bêtes vont pour la plupart périr en forêt ou être massacrées sans témoin et sans secours de la part des organisations internationales pourtant alertées depuis le début des' opérations de nettoyage par le vide' décidées par le FPR. L'auteure aux côtés des damnés va parcourir toute l'immensité du Zaïre d'Est en Ouest. Elle en tirera la matière brûlante de son témoignage.

Couverture Photo: Nico Casteels

Préface
de Catharine Newbury

Au milieu des années 1990, la tragédie de l'Afrique Centrale a hanté le monde pendant un certain temps. De nombreux écrits ont été publiés concernant ce drame, néanmoins il manquait encore des voix. En effet, ce fut une multiplication de drames et non un seul. Béatrice Umutesi, elle-même, n'est pas quelqu'un d'ordinaire, mais son témoignage nous aide à comprendre ce qu'ont pu vivre les individus "ordinaires" emportés par de tels évènements. Dans ce récit, l'auteure tente de comprendre et de faire comprendre ce qui s'est passé en cette douloureuse période: elle pense ainsi sauver de l'oubli le souvenir de ceux - si nombreux - qui n'ont pas survécu. Certains seront peut-être tentés de caractériser ce témoignage comme émanant de quelqu'un impliqué dans le

génocide de 1994au Rwanda, perpétré contre les Tutsi - parce que
l'auteure est hutu. D'autres le qualifieront de récit de victime - car Béatrice dut fuir à marche forcée à travers la forêt équatoriale zaïroise, en pleine saison des pluies. Au-delà de telles catégorisations, il faut reconnaître que c'est avant tout un témoignage humain; c'est l'histoire d'une personne prise comme beaucoup d'autres dans le tourbillon des puissants conflits de son époque. Née en 1959, l'auteure fait partie de cette génération de Rwandais ayant grandi après la colonisation, soit après 1962. Membre de l'élite éduquée, elle n'a jamais coupé ses liens avec le
monde paysan dont elle émane - et surtout avec les paysannes
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grâce à ses activités d'animatrice rurale. Son engagement a été de prendre en charge les soucis des gens dits "ordinaires" et c'est cela qui doit attirer notre attention. Certains thèmes du livre sont déjà connus, par exemple: la dynamique des relations Tutsi/Hutu rwandais dans les années 1960, 1970, 1980; de même les tensions v

régionales croissantes entre Hutu, sous le régime de Juvénal Habyarimana - quand les rapports ethniques sont devenus moins tendus; de même l'aliénation de la jeunesse rwandaise ainsi que les conséquences politiques de la famine, de la paupérisation et, enfin, de la guerre qui débute en octobre 1990. Mais on trouve ici un point de vue parfois négligé: celui d'une femme hutu vivant à l'intérieur du pays, qui nous fait savoir comment les évènements ont touché les membres de sa propre famille ou ses collègues de travail, ou d'autres gens connus d'elle, et l'ont atteinte. Pareillement, elle expose la politique du "multi- partisme manqué" ainsi que le génocide des Tutsi, en se référant aux "petites histoires" des simples gens. Elle montre ainsi le grand désarroi, la peur, la violence ayant marqué cette période. En "sujet" central, l'auteure relate la tragédie des réfugiés hutu au Zaïre; elle nous invite à reconnaître et à ne pas effacer de l'Histoire cette catastrophe que plusieurs hauts responsables de la Communauté Internationale ont voulu ignorer à l'époque. Après l'attaque et la destruction des camps de réfugiés rwandais à l'Est du Zaïre, en octobre-novembre 1996, par les militaires de Kigali et l'armée de l'AFDL (Kabila), on estime à 500.000 environ le nombre de ceux qui sont rentrés au Rwanda à partir des camps du NordKivu, en passant par Goma et Gisenyi, tandis que les autres s'enfuyaient vers l'Ouest du Zaïre. Les centaines de milliers qui peuplaient les camps du Sud-Kivu n'ont pas pu rentrer directement au Rwanda, car la frontière séparant les villes de Bukavu (au Zaïre) et Cyangugu (au Rwanda) était bouclée par les militaires du FPR. Il ne leur restait que deux solutions: tenter de rentrer dans leur pays en remontant à pieds la route longeant le lac Kivu - soit une marche de plus de 150 kms où ils risquaient d'être attaqués à la fois par les Interahamwe et par les militaires APR-AFDL - ou alors fuir vers l'Ouest - ce que résolurent de faire une grande partie de ces réfugiés. Pris de panique, cheminant dans des conditions inimaginables, les fuyards ont passé un véritable "calvaire" sur des terrains très accidentés, inhospitaliers, en forêt vierge inondée. Nombre d'entre eux sont morts de maladie, de faim, de froid ou se sont noyés dans la traversée des rivières. D'autres ont été purement et simplement massacrés par leurs poursuivants. Aux côtés des autres réfugiés, l'auteure a quitté Bukavu pour marcher vers l'Ouest. Après 10 mois de route, après des souffrances indicibles, elle est parvenue avec l'une de ses compagnes
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de fuite jusqu'à Mbandaka sur les rives du grand fleuve CongoZaïre, soit une marche de plus de 2.000 kms. C'était en septembre 1997. Bien des Zaïrois leur ont offert l' hospitalité: noble geste! Certains autres les ont trahies ou maltraitées. Grâce à son courage, à sa débrouillardise, parfois aussi à sa "bonne étoile", l' auteure a pu survivre. Mais nombre de ses compagnons d'infortune n'en sont pas revenus. Contrastant avec la sécheresse des statistiques, avec leur abstraction, ce témoignage retrace les derniers moments extrêmement perturbants pour le lecteur de personnes qu'elle a connues, décédées dans les forêts zaïroises - en majorité des femmes. En citant leurs noms, en relatant la "petite histoire" de chacune, Béatrice Umutesi nous demande de ne pas les oublier. Voilà un témoignage qui navre. Plus qu'un récit de vie, il fait appréhender la complexité de cette immense tragédie qui se déroule dans l'Afrique Centrale contemporaine. C'est une pierre à l'édifice de la mémoire collective en train de s'élaborer. On ignore encore si une telle mémoire sera partie des efforts rwandais pour édifier un futur moins cahotique et on ignore comment cela se fera. Mais à partir de ce témoignage, il nous semble que la reconstruction d'une société viable dans cette Région, devra aussi tenir compte de ces milliers d'expériences semblables au vécu de l'auteure. Ce témoignage individuel ne diminue en rien l'horreur, la gravité, le sens du génocide perpétré contre les Tutsi au Rwanda en 1994. Il ne prétend pas non plus expliquer "la grande politique de la Patrie". Son sujet principal est plutôt "la petite politique de la personne", le sort souvent tragique en période de conflits, des gens ordinaires bousculés par des forces armées sur lesquelles ils n'ont aucune prise et dont ils sont la cible.

Catharine Newbury*

* Auteure de The Cohesion of Oppression: Clientship & Ethnicity in Rwanda 1860-1960 (New York: Columbia University Press, 1988). C. Newbury est professeure à l'Université de North Carolina, Chapel Hill, USA.

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Retnercietnen

ts

Ce livre n'aurait pas vu le jour sans les encouragements et la collaboration d'amis en République Démocratique du Congo et en Belgique. Hamuli Kabarhuza du Conseil National des ONG de Développement de la République Démocratique du Congo fut le premier à me proposer d'écrire mon témoignage. A mon arrivée en Belgique en avril 1998, je fus accueillie par Marie Goretti Nyirarukundo et Ivan Godfroid de Vredeseilanden-Coopibo, une ONGbelge basée à Leuven. Grâce à leur sollicitude et à leurs encouragements, l'idée d'écrire ce livre commença à prendre forme. La réalisation du projet fut rendue possible grâce à Vredeseilanden-Coopibo qui mit à ma disposition son infrastructure. La collaboration de son personnel ne me fit jamais défaut. Isabelle Jacquet du 'Monde selon les Femmes' a travaillé jour et nuit pendant plusieurs semaines pour faire de mon manuscrit un livre publiable. Claude Gouzée, Moumousse Lange, Christine Courcelle, Geneviève Ryckmans, Lily De Bruyn et Myriam Counet m'ont apporté une aide appréciable en acceptant de relire le manuscrit. Michel Beankens et Carine Brants ont consacré plusieurs de leurs soirées à la mise en page. Que toutes et tous trouvent ici mes remerciements les plus sincères et ma profonde gratitude.

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A la mémoire de Zuzu

Nel mezzo del cammin di nostra vita mi ritrovai per una selva oscura che la diritta via era smarrita ...

Alighieri Dante

Prologue

Je ne sais pas exactement combien de temps je suis restée coincée dans la foule. Etant de petite taille, je devais tout le temps jouer des coudes pour avoir un peu d'espace pour respire!; sinon c'était l'évanouissement. Alors que notre petit groupe s'approchait lentement du pont, nous avons entendu les premiers coups de feu. Je ne me suis pas alarmée tout de suite car je pensais que des éléments de l' armée zaïroise tiraient en l'air pour effrayer les réfugiés et en profiter pour leur prendre leurs biens. Et puis, les tirs d'abord espacés se sont amplifiés. Les gens ont commencé à courir dans toutes les directions en abandonnant une bonne partie de leurs maigres provisions. Dans toute cette masse de gens terrorisés, ceux qui tombaient étaient piétinés. Ceux qui essayaient de traverser le pont étaient si nombreux que plusieurs d'entre eux étaient basculés dans la rivière. Des milliers d'autres se jetaient dans l'eau pour essayer de gagner l'autre rive à la nage. Dans les endroits où la rivière était profonde, les enfants, les personnes âgées et les malades périrent noyés. Quand les gens ont commencé à fuir dans toutes les directions, en bousculant tout sur leur passage, je tentai avant tout de garder l'équilibre, tout en maintenant fermement la petite main couverte de gale de Zuzu. Celle-ci me tirait par la main en me disant: "Tante, courons vite sinon on va nous tuer". Nous avons couru, poussées par ceux qui venaient derrière nous, pour aller nous cacher dans les huttes les plus proches, mais la fusillade était telle que celles-ci ne constituaient pas un refuge sûr. Nous sommes entrées dans la forêt par le premier sentier rencontré. Après avoir fait à peu près un kilomètre, ceux qui étaient devant nous se sont arrêtés comme s'il y avait quelque chose devant eux qui leur faisait peur et ils ont fait brusquement demi-tour. Nous avons alors abandonné le petit chemin et nous

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nous sommes enfoncées dans les profondeurs de la forêt. Les branches nous fouettaient le visage et les ronces nous écorchaient les bras et la figure. Heureusement, les filles m'avaient suivie dans cette course éperdue. Sous le couvert touffu de la forêt, nous avons fait une halte pour nous concerter et réfléchir. Nous ne pouvions pas rester tapies dans les fourrés pendant plusieurs jours car il nous fallait manger et boire. En plus, l'endroit n'était pas très éloigné de la route et les rebelles nous retrouveraient au cours du premier ratissage. Continuer à nous enfoncer dans la forêt, alors que nous ne connaissions pas la région, n'était pas plus indiqué. Je décidai de retourner sur nos pas et de rejoindre la rivière pour chercher un endroit où il serait possible de traverser. Revenues au bord de la rivière, nous avons découvert un endroit moins profond où nous avons pu traverser à pied. L'eau m'arrivait à la poitrine. Comme j'ai des vertiges quand je marche dans l'eau, Marcelline me tenait par la main pour m'éviter de tomber et de me noyer. Un homme, qui était avec nous, a accepté de porter Zuzu jusqu'à l'autre rive. Elle risquait d'être emportée par le courant, assez rapide à cet endroit. Quand nous sommes enfin arrivées dans la ville de Lubutu, nous avons constaté que deux petits enfants manquaient à l'appel: le petit garçon parti avec nous de Tingi- Tingi et une petite fille de quatre ans que j'avais ramassée au cours de la nuit précédente, et qui avait sans doute été séparée de sa mère par la cohue. Je l'avais confiée à Virginie. Quand nous courions dans la forêt, elle a lâché la main de Virginie et elle a été happée par la foule. Quant au petit garçon, c'est Assumpta qui en était responsable. Depuis Tingi-Tingi, elle était parvenue à le garder avec elle malgré la bousculade. Mais quand la fusillade avait éclaté, Assumpta et le petit garçon étaient tombés par terre, bousculés et piétinés par la foule qui courait. Quand Assumpta put enfin se relever, elle essaya de retrouver le jeune garçon mais en vain. Par la suite, nous avons continué les recherches des deux enfants mais sans résultat. Vu le grand nombre de personnes qui ont péri sur le pont de Lubutu, je garde peu d'espoir qu'ils en soient sortis vivants. Dans la fusillade, nous avions également abandonné une bonne partie des provisions emmenées de Tingi- Tingi. Il fallait se débarrasser d'une partie des bagages pour pouvoir courir vite. Nous n'étions pas les seuls à avoir abandonné une partie de nos provisions. Des tas de petits pois, de maïs, de farine, des seaux, des couvertures, ... tapissaient le chemin. 4

Comment en sommes-nous arrivés là? Quel est le chemin qui a conduit à ces drames? Quelles sont les raisons de la tragédie des réfugiés rwandais, oubliés, niés par la communauté internationale? Dès l'enfance et plus tard au début de ma vie d'adulte à l'Université du Rwanda et ensuite à l'Université Catholique de Louvain en Belgique, j'ai senti et expérimenté le poids de toutes les contradictions qui minent la société rwandaise toute entière. Néanmoins, j'étais loin de penser que nous en arriverions là. Rien ne m'avait préparé à l'exil et à la souffrance. Aucune personne ne peut d'ailleurs se préparer à être prise dans la tourmente de l'Histoire, à être pourchassée sans pitié et harcelée quotidiennement. J'ai traversé l'enfer, j'ai connu l'horreur et maintenant que j'en ai réchappé, je veux témoigner pour toutes celles et tous ceux qui n'ont pas eu ma chance et qui sont morts dans la tourmente. Mon point de vue n'est pas celui de l'historienne ou de la politicienne, je témoigne de ce que j'ai vu, de ce que j'ai vécu.

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1. Où je découvre tnon identité ethnique

La première fois que j'ai entendu parlé du problème des réfugiés tutsi, c'était en 1963. J'avais quatre ans. C'était vers six heures du soir. Mon père était derrière la maison, en compagnie des voisins, en train de suivre les informations à la radio. Dans les débuts des années soixante, très peu de personnes avaient la radio. Au moment du journal parlé, des voisins avaient pris l'habitude de venir à la maison pour suivre les informations. Nous avons entendu des coups de sifflet et mon père est revenu à la maison en courant. Il a dit à ma mère: "Ils arrivent". Je me rappelle que dans son affolement, il a laissé tombé la radio par terre. Ceux qui arrivaient étaient les rebelles tutsi. Heureusement, ce n'était qu'une fausse alerte. Pendant plusieurs semaines, notre vie fut réglée par la peur d'une attaque. Bien que nous soyons éloignés de la zone des combats, les gens étaient traumatisés par les rebelles. Ils organisaient des tours de garde. L'arrivée des rebelles devait être signalée à la population par des coups de sifflet. Des cachettes dans les marais ou les bois étaient prêtes. Tout cela me semblait étrange. Il me faudra attendre quelques années pour commencer à comprendre ce qui s'est passé au cours de cette période. Il m'a d'abord fallu comprendre que j'étais Hutu. C'est un processus difficilement compréhensible pour des non-Rwandais. Il n'y a aucune spécificité régionale ou culturelle liée à une ethnie. Tous les Rwandais partagent une même langue et une même culture. Il n'y pas de Tutsiland ou de Hutuland. Le pouvoir colonial, pour se faciliter les choses, a essayé de bien différencier les trois ethnies en faisant une classification morphologique. Les Tutsi sont grands, minces et ont des traits fins. Les Hutu ont une taille moyenne avec des traits négroïdes. Les Twa sont petits avec des
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traits pygmoïdes. Mais en réalité, même si ces tendances sont généralisables, il y a des Tutsi qui sont petits et des Hutu et des Twa qui sont grands. Depuis les années soixante, les mariages inter-ethniques étant devenus courants, les différences ne sont plus aussi marquées. Sur les barrières, au moment du génocide des Tutsi en avril 1994, des Hutu avec des traits dits tutsi ont été tués alors que des Tutsi avec des traits dits hutu étaient épargnés. J'ai rencontré des amies tutsi à Cyangugu, préfecture frontalière avec le Congo, qui avaient traversé tout le pays. Elles avaient passé toutes les barrières sans être inquiétées, alors qu'elles n'avaient pour toute pièce d'identité qu'une attestation de perte. D'un autre côté, ma mère qui était hutu et avait une carte d'identité en bonne et due forme a été plusieurs fois menacée de mort. Mon appartenance ethnique n'a jamais constitué une barrière dans mes relations avec les personnes d'autres ethnies. Dans ma famille, l'ethnie n'était pas considérée comme un facteur d'exclusion. Aussi loin que peuvent remonter mes souvenirs, je me rappelle que notre maison était toujours pleine d'enfants hutu et tutsi, des voisins et des orphelins que ma mère prenait sous sa protection. Je ne me rappelle pas avoir remarqué une préférence vis-à-vis de tel enfant en fonction de son ethnie. La préférence était donnée en fonction du dynamisme de l'enfant, de son honnêteté, de sa douceur, de son obéissance. Ainsi l'une des meilleures amies de ma mère, les parrains et marraines de mes parents et de mes grands frères et soeurs étaient des Tutsi. Ma famille a gardé de bonnes relations avec tous ceux qui n'avaient pas été emportés par la révolution sociale de 1959. La révolution sociale a éclaté en juillet 1959, alors que je n'avais que deux mois. Les Hutu se révoltèrent contre le pouvoir féodal tutsi, lequel était fondé sur la servitude, l'exclusion, le mépris. Elle fut déclenchée par un fait divers. Une bande de jeunes tutsi agressèrent un sous-chef hutu nommé par le pouvoir colonial. La rumeur disait qu'il avait été tué. Le jour même, tout le pays était au courant de l'agression. La révolte couvait depuis le début des années 50. Ce fut la goutte d'eau qui fit déborder le vase. Depuis longtemps déjà, des paysans Hutu se révoltaient contre le système qui leur était imposé. Tout Hutu devait allégeance à un Tutsi. Il y avait notammnent obligation de rendre des services non rémunérés. Une de mes tantes faisait partie de ces révoltés. A seize ans, dans le cadre de ce type de services obligatoires, elle dut
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accompagner une jeune femme tutsi dans sa famille. Là, elle est restée trois jours sans manger parce qu'on la faisait manger seule, après que les autres membres de la famille avaient terminé leur repas. Elle ne devait pas regarder dans la bouche des "maîtres" quand ils mangeaient. Elle ne comprenait pas comment des Tutsi aussi pauvres pouvaient la mépriser alors que sa propre famille était assez aisée. Au retour, elle refusa d'aider sa "maîtresse" à transporter les cadeaux que celle-ci avait reçus de sa famille. Une telle attitude à ce moment-là, était sanctionnée par la bastonnade appliquée en public et appelée "umunani". Ma tante savait très bien ce qu'elle risquait en se rebellant mais, pour elle, la bastonnade valait mieux qu'accepter le mépris. Cette fois-là, sa rebellion ne fut pas sanctionnée. Une autre fois, elle décida d'aller prendre quelques tubercules de patates douces dans le champ avant que les autorités coutumières n'en donnent l'autorisation. Elle aurait dû attendre, c'était la loi. En transgressant celle-ci, elle s'exposait de nouveau à la bastonnade publique si jamais elle était attrapée, mais sa famille avait faim, mon grand-père avait été mis en prison. Comme c'était prévisible, elle fut attrapée et on lui appliqua huit coups de bâton. La bastonnade fut publique. On lui dénuda les fesses sans considération pour le fait qu'elle était déjà fiancée. D'autres attitudes des "maîtres" tutsi la révoltaient. Elle devait se gratter avec un bâtonnet planté dans le mur pour ne pas utiliser ses mains quand elle était en train de leur préparer le repas. Elle devait utiliser deux petits bouts de bois pour apporter au "maître" une feuille de tabac que des mains hutu auraient pu salir. Pour boire, ils essuyaient le chalumeau avant de le remettre dans la bouche après qu'elle l'avait utilisé et cela en sa présence. C'était la marque d'un profond mépris. C'est une régIe de politesse élémentaire de ne jamais essuyer le chalumeau. Un Tutsi pouvait chasser un Hutu de sa maison et l'occuper si celle-ci lui plaisait, etc. .. Ma tante était une jeune fille paysanne, qui n'avait même pas fréquenté l'école de catéchèse, mais elle refusait d'être traitée comme une lépreuse. Si elle avait été un homme, elle aurait sans doute payé cher sa révolte contre le système. J'ai une amie, dont le père a dû partir pour les mines du Shaba, au Congo pour n'avoir plus à subir les mauvais traitements du pouvoir féodal. Le père d'une autre de mes amies a passé le plus clair de son temps en prison ou en exil au Burundi. Son comportement était jugé subversif par les autorités qui lui reprochaient d'avoir une barbe et de 9

ne pas porter la coiffure réglementaire "amasunzu". Quant à mon père, il est parti très tôt travailler chez les colons pour ne pas être obligé de prêter allégeance à un Tutsi. Ces révoltes, souvent individuelles, n'ont abouti à un mouvement plus large qu'à partir des années cinquante, quand elles ont pu être canalisées par les intellectuels hutu formés dans les séminaires. En 1959, ce mouvement de contestation a abouti au renversement du régime féodal tutsi par les Hutu. Des affrontements ethniques sanglants accompagnèrent ce changement de pouvoir. Dans ma région, les maisons des Tutsi furent brûlées. Leurs occupants trouvèrent refuge dans les paroisses. Peu de personnes furent tuées. Quand le pays fut enfin pacifié par le pouvoir colonial, seuls sont revenus dans leurs biens ceux que la population désignait comme étant de "bons Tutsi". Les autres furent emmenés au Bugesera, région de l'Est du Rwanda alors inhabitée. Le roi Kigeli V Ndahindurwa, de même que les grands du régime, quittèrent le pays pour se réfugier dans les pays limitrophes, surtout au Burundi, au Congo belge et en Ouganda. A partir de 1961, certains d'entre eux commencèrent à mener des actions de guérilla contre le Rwanda. D'abord localisée aux régions frontalières avec l'Ouganda et le Burundi, la guérilla avait pris une grande ampleur en 1963. Les rebelles étaient arrivés jusqu'à une vingtaine de kilomètres de Kigali. La rumeur populaire disait que, sur leur chemin, ils tuaient les Hutu et que certains Tutsi venaient grossir leurs rangs. Cette attaque des rebelles tutsi fut suivie par des représailles contre des Tutsi dans plusieurs régions du pays. Les Tutsi, épargnés des massacres et de l'exil vers 1959, furent pourchassés et beaucoup d'entre eux tués. D'autres allèrent grossir les rangs des exilés en Ouganda, au Burundi et au Congo. Leurs biens furent redistribués. Mon cousin Laurent avait cinq ans en 1963. Il nous racontait ce qu'il avait vu. Il se rappelait d'un homme qui courait, poursuivi par d'autres hommes armés de lances. Cet homme portait un grand manteau qu'il utilisait comme bouclier pour récupérer les lances. Quand il en avait suffisamment, il se retournait contre ses poursuivants, qui fuyaient à leur tour devant lui, jusqu'à ce qu'il ait épuisé sa provision de lances. Alors, il reprenait la fuite. Ce manège s'est poursuivi pendant longtemps jusqu'à l'épuisement de l'homme au manteau. Une vieille femme prise de pitié, le cacha en dessous d'un tas de bois. Un paysan qui se trouvait sur la colline d'en face avait assisté à toute la scène. Alors que les pour10

suivants de l'homme au manteau allaient s'en retourner, ayant perdu la trace de leur victime, le paysan de la colline d'en face leur cria de chercher en dessous du tas de bois. Le fugitif fut découvert et mis à mort. Le massacre des Tutsi de chez nous fut l' œuvre de personnes étrangères à la région. Ils venaient de la préfecture de Ruhengeri, à une trentaine de kilomètres. Quand ils ont vu notre maison, ils ont cru qu'elle appartenait à un ancien dignitaire du régime tutsi. Elle était la seule maison en tôles à plusieurs kilomètres à la ronde. Ils s'apprêtaient à y mettre le feu quand les cousins de mon père, qui habitaient la colline en face sont intervenus. Un de nos voisins, à qui ces malfaiteurs s'étaient adressés pour connaître l'ethnie du propriétaire, avait répondu qu'il l'ignorait. Avait-il agi par peur ou par jalousie, nous ne l'avons jamais su. Ma mère, en voyant le danger arriver, nous avait emmenés nous cacher dans les champs. Les attaques des réfugiés tutsi continuèrent jusqu'en 1968. En 1973, le conflit hutu-tutsi, que je croyais être de l'histoire ancienne, a brusquement resurgi dans notre vie. C'était au mois de février, nous revenions d'une semaine de congé. Avec une voisine qui était dans la même classe, j'étais arrivée à Byumba en fin de journée. Au centre commercial, nous avons rencontré Goretti, une condisciple de classe tutsi en compagnie de Benoît son copain, tutsi également. Il étudiait à l'école normale. Tous deux étaient originaires de la commune Giti. Comme il n'y avait pas encore beaucoup de véhicules à cette époque, ils avaient fait tout le trajet à pied. Ils avaient mis toute une journée pour venir jusqu'à l'école. Après les salutations d'usage, nous leur avons demandé ce qu'ils faisaient aussi tard en ville, au lieu de regagner l'internat. Goretti avait les larmes aux yeux et tremblait en nous apprenant que le directeur de l'école avait affiché un avis demandant aux étudiants tutsi de retourner chez eux. Il ne donnait aucune autre explication. Goretti et Benoît ne savaient pas où passer la nuit. Ils attendaient là, en espérant que quelqu'un, pris de compassion, leur proposerait de passer la nuit chez lui. Face à leur douleur, nous étions démunies. Nous ne savions que dire pour les consoler et pour leur montrer que nous partagions leur peine. A l'internat, tout le monde parlait de l'avis mais personne n'en connaissait ni les causes ni les aboutissants. Alors que je revenais de la douche, je suis tombée sur un groupe d'une dizaine de garçons de l'école normale qui envahissait notre dortoir. Ils étaient armés de
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bâtons. Ils disaient qu'ils venaient chasser les Tutsi. Ils se sont mis à fouiller et à nous regarder "en dessous du nez" pour trier les Hutu et les Tutsi. En fait, ils se trompaient lourdement. Toutes nos condisciples tutsi avaient fait comme Goretti : elles avaient quitté l'école sitôt qu'elles avaient pris connaissance de l'avis. Seule Murekatete était restée à l'école. Nous lui avions dit de se coucher et de faire la malade, mais cette ruse n'avait pas fonctionné. Murekatete et une dizaine d'autres élèves dont les traits rappelaient ceux des Tutsi furent "triées". Le lendemain matin, elles furent toutes chassées par les étudiants. Elles ne devaient revenir à l'école que munies du livret d'identité délivré par les Allemands à leurs pères ou grands-pères. Ce livret était le seul document qui, selon les étudiants, donnait une information authentique sur l'ethnie des Rwandais. Le jour même du renvoi de nos condisciples, tôt le matin, une vingtaine de jeunes hommes de l'école normale sont arrivés. Ils tirèrent du lit celles d'entre nous qui dormaient encore. Ils demandèrent à tout le monde d'enfiler la tenue de gymnastique. Après, ils nous firent toutes sortir de l'internat. Sur la route, nous avons rejoint plusieurs centaines d'autres étudiants. Même les jeunes élèves étaient là. Un groupe d'étudiants de l'école normale menait la marche. Le reste suivait en chantant les chansons de la révolution de 1959. Le groupe de tête entrait dans les habitations des Tutsi et faisait sortir de force les occupants. Tous les Tutsi, hommes, femmes et enfants furent entraînés vers la prison centrale. Les autorités politico-militaires de la ville nous attendaient devant la prison. Alors qu'elles essayaient de convaincre les étudiants de libérer leurs otages et de rentrer à l'internat, un officier de la police nationale commença à tirer dans le tas et créa une panique totale. L'officier qui était tutsi, semble-t-il, blessa une dizaine d'étudiants, dont certains gravement. Parmi eux, trois condisciples de classe. Quand le calme fut revenu, les blessés furent ramassés et emmenés à l'hôpital. Les étudiants regagnèrent l'internat. Ces émeutes, qui ont duré un jour, se sont soldées par un mort, un infirmier tutsi et une dizaine de blessés. Nos condisciples, chassées en février 1973, furent réintégrées en septembre de la même année, après le coup d'état militaire du général Habyarimana. Les premiers mois, la cohabitation fut difficile, bien que nous ne soyons, ni les unes, ni les autres, responsables de ce qui s'était passé quelques mois plus tôt. Les Hutu avaient peur d'être empoisonnées par les Tutsi et celles-ci avaient peur d'être
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attaquées par leurs condisciples hutu pendant la nuit. Souvent elles dormaient à deux dans un même lit. Une campagne de réconciliation du gouvernement ramena l'ordre dans le pays, mais entre-temps il y avait eu des morts, surtout des Tutsi. Des maisons avaient été détruites et plusieurs centaines de Tutsi, en majorité des intellectuels, s'étaient réfugiés dans les pays limitrophes. Les tensions ethniques, qui avaient commencé à se tasser depuis la fin des incursions des réfugiés tutsi en 1968, furent ravivées. Qu'est-ce qui s'est réellement passé en février 1973 et pourquoi la population tutsi a-t-elle été victime d'une situation politique dans laquelle les réfugiés tutsi ne jouaient apparemment aucun rôle? Même si je n'avais que treize ans à cette époque et que je ne comprenais encore rien à la politique, j'ai pu observé que la population de Byumba, d'une manière générale, était dépassée par les événements. Tout le monde semblait ne pas comprendre ce que certains appelaient "la folie des étudiants". Les gens avaient peur de cette masse d'étudiants qui avait déferlé sur la ville, armée de bâtons et de gourdins en chantant des chansons de la révolution de 1959. Hutu et Tutsi s'étaient tous barricadés chez eux. Les commerçants avaient fermé leurs magasins. Les adultes ne s'étaient pas mêlés aux émeutes et beaucoup de Tutsi avaient trouvé refuge chez leurs voisins hutu. Sur la route vers Byumba, je me rappelle avoir croisé ma sœur en compagnie de son fiancé. Elle tremblait de peur. Elle m'a demandé ce que tout cela signifiait et si nous étions devenus fous. Je n'ai rien su lui répondre. Moi aussi, j'ignorais pourquoi j'étais là. Je savais qu'on nous avait sorties de force de nos lits, qu'on nous avait obligées de porter des shorts que nous portions normalement au cours de gymnastique, qu'on nous avait donné des bâtons et qu'on nous avait dit de marcher en chantant. Pour beaucoup d'entre nous, nous suivions parce que nous aussi, nous avions peur. Seul un petit groupe d'étudiants de l'école normale semblait savoir ce qui se passait. Plus tard, j'ai essayé de comprendre ce qui s'était passé. Un autre événement tragique semble avoir été le catalyseur des émeutes ethniques de 1973 : les massacres généralisés des Hutu du Burundi par l'armée burundaise en majorité tutsi. Les Hutu rwandais se sont sentis visés par les massacres des Hutu du Burundi. Des insultes furent d'ailleurs échangées entre les gouvernements rwandais et burundais par l'intermédiaire des radios
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nationales. Nous suivions ces attaques verbales entre les deux pays par radios interposées sans en connaître vraiment les enjeux. Cependant, la plupart des étudiants rwandais s'identifiaient à ces élèves et étudiants burundais qui avaient été pourchassés, tués, enterrés vivants. Ceci ne contribuait pas à créer un climat d'entente entre Hutu et Tutsi dans les écoles. Après les massacres des intellectuels tutsi du Burundi, en 1972, j'avais commencé à observer la formation de petits groupes à caractère ethnique au sein même de l'école. D'autres explications, souvent contradictoires, m'ont été données sur les événements tragiques de 1973. Pour certains, les militaires du Nord auraient organisé les émeutes pour déstabiliser le pouvoir du président Kayibanda qui commençait à les écarter. Les tenants de cette hypothèse l'expliquent par le fait que les étudiants du Nord étaient les plus acharnés et semblaient être les meneurs. Le coup d'Etat de juillet 1973 confirme cette première assertion. Pour d'autres, ces émeutes ont été fomentées par le pouvoir pour servir de diversion et détourner l'attention de la population d'une situation socio-économique et politique devenue catastrophique. Quoi qu'il en soit, le général major Habyarimana Juvénal et d'autres officiers du Nord ont pris ces émeutes comme prétexte pour déposer le gouvernement de Kayibanda en juillet 1973. Jusqu'en 1990, le Rwanda connut une ère de paix relative. Pendant 18 ans, on ne signala aucun autre conflit à caractère ethnique. Les relations hutu-tutsi s'assouplirent. Les mariages mixtes s'intensifièrent. Même les militaires pouvaient épouser des Tutsi, ce qui n'était pas possible sous la première république. Habyarimana fut considéré longtemps par les Tutsi comme leur Moïse. Certains milieux hutu l'accusaient de favoritisme à l'égard des Tutsi. Néanmoins, certaines injustices envers ceux-ci se maintenaient. Ils restaient, par exemple, exclus des postes politiques importants. Il fallut attendre le début du pluralisme politique en 1991 pour constater une amélioration dans ce domaine. Le problème des réfugiés tutsi, qui avaient fui le pays en 1959, en 1963 et en 1973, restait quant à lui, entier. Les tensions ethniques, qui caractérisaient la société rwandaise, firent petit à petit place à des tensions d'un type nouveau, nées du régionalisme. Désormais, le problème ne se posait plus tellement en termes Hutu-Tutsi mais en termes de Kiga (Nordistes)-Nduga (Sudistes). Je pris conscience pour la première 14

fois de l'existence du régionalisme à Kigali, au Lycée Notre Dame de Cîteaux où j'étais entrée en 1974 pour faire les humanités économiques. J'avais été obligée de répéter la quatrième année à cause d'un échec en anglais. La professeure de biologie et de physique n'apprécia pas beaucoup mon retour. Elle aurait aimé me voir renvoyée et me le fit durement sentir. Pourtant, j'avais toujours eu de bonnes notes dans ses cours. Je ne comprenais pas pourquoi elle me menait la vie aussi dure. Chaque jour, elle me rappelait que je redoublais l'année et que je ne pourrais pas toujours compter sur la clémence du ministère. Elle était apparemment décidée à me faire échouer pour que je sois renvoyée définitivement. J'ai finalement compris qu'elle me reprochait mes origines régionales à propos desquelles elle se trompait complètement. Elle ne m'aimait pas parce qu'elle croyait que j'étais originaire du Sud du pays. Mon caractère difficile ne faisait qu'empirer les choses. Heureusement pour moi, un jour alors qu'elle était en visite chez des amis, originaires de la préfecture de Byumba comme moi, elle apprit que j'étais la belle-sœur d'un ami de son mari. C'est ainsi que je fut sauvée d'un deuxième renvoi, qui aurait pu être définitif. Depuis le coup d'Etat de juillet 1973 par les officiers du Nord, les Nordistes et les Sudistes étaient "à couteaux tirés". Les gens du Sud reprochaient au régime de Habyarimana de les avoir écartés du pouvoir, d'avoir arrêté, emprisonné bon nombre de politiciens du Sud dont la majorité furent assassinés en prison. La deuxième République concentra tous les pouvoirs, civils et militaires, entre les mains d'un groupe de personnes originaires du Nord. Pour beaucoup de politiciens du Nord, un Tutsi du Nord était un allié alors qu'un Hutu du Sud était un ennemi. Les gens du Sud gardèrent une dent contre le régime de Habyarimana. A partir de 1991, plusieurs d'entre eux conclurent une alliance avec la rébellion des réfugiés tutsi pour le faire tomber. Je suis entrée à l'Université Nationale du Rwanda en 1978. La communauté estudiantine de Butare connaissait les mêmes problèmes régionaux et ethniques que le reste de la société rwandaise. Chaque groupe exerçait un contrôle social rigide sur ses membres, surtout sur les filles. Quand une étudiante avait un comportement que ceux de sa région ou de son ethnie jugeait "non conforme", ils se réunissaient pour prendre des mesures. Pendant les trois années passées à Butare, j'étais constamment rappelée à l'ordre par le conseil des étudiants de Byumba. La première fois, j'avais 15

commis le "crime" d'aimer un Tutsi. Le conseil du Nord se réunit et une délégation de "sages" me fut envoyée pour me demander de mettre fin à cette idylle contre nature. Je trouvais cette démarche tout à fait déplacée. D'abord, il y avait mal donne, les étudiants de Byumba s'étaient trompés sur la nature de notre relation. Ils prenaient pour amour ce qui n'était qu'une amitié. Ensuite, même si cela avait été le cas, je ne me serais pas pliée à une telle décision. Ma vie m'appartenait et j'étais décidée à en faire ce que je voulais. Il y eut aussi mon amitié avec Furaha, une jeune fille de Kibuye, au Sud du pays. Les étudiants de Byumba la jugeaient trop légère. Furaha était une fille très généreuse, mais trop peu conformiste pour être appréciée des Rwandais. Elle avait beaucoup d'amis, mais aussi des ennemis acharnés. Un jour, elle a organisé une soirée d'anniversaire chez des amis canadiens dans la ville de Butare. Quelques jours après, je fus, avec plusieurs autres invités à la soirée, convoquée par le service de renseignements intérieurs (une section attachée à la Présidence pour veiller à la sécurité intérieure). Nous étions accusés d'avoir fumé du chanvre. L'accusation avait été portée par des étudiants de la classe de Furaha. Après cette histoire de drogue, les étudiants de Byumba se réunirent de nouveau. Ils déléguèrent mes meilleurs amis pour

me convaincre de rompre mon amitié avec Furaha. Cette fois
encore, je tins bon. En 1982, avec d'autres jeunes filles qui sortaient avec des Blancs, Furaha fut arrêtée et incarcérée dans un centre de rééducation pour femmes. On l'accusait d'atteinte aux mœurs. Après son incarcération, elle fut mise en résidence surveillée dans sa commune natale. En 1983, elle parvint à fuir le pays, cachée sous les sièges d'un camion et arriva au Kenya. De là, elle gagna la France où elle vit toujours. Elle est mariée et mère de deux enfants. En 1982, j'obtins une bourse du gouvernement belge et je débarquai pour la première fois en Europe pour faire une licence en sociologie à l'Université Catholique de Louvain. A LouvainLa-Neuve, je retrouvai un ethnisme farouche qui avait disparu au Rwanda depuis plusieurs années. Les Tutsi réfugiés refusaient tout contact avec les Hutus et ceux-ci appliquaient la même politique à leur égard. Seuls les Tutsi venant du Rwanda pouvaient espérer être acceptés par les deux groupes. Dès mon arrivée, je fus prise en charge par Esther. Elle était originaire du Sud du Rwanda et tutsi. Je la connaissais depuis le Lycée où elle avait fait les humanités 16

pédagogiques. Elle était venue en Belgique pour faire des études d'assistante sociale, grâce à une bourse de l'Eglise épiscopale au Rwanda. Esther était acceptée aussi bien par les étudiants hutu que par les réfugiés tutsi parce qu'elle était Tutsi du Rwanda mais aussi grâce à son caractère. Elle était gentille et honnête. Bien que sa famille ait beaucoup souffert dans les conflits ethniques de 1959 et de 1973, elle restait au dessus des considérations ethniques. C'est par elle que j'entrai dans le milieu des réfugiés tutsi. Ils m'accueillirent comme une des leurs. J'étais invitée dans les rencontres qu'ils organisaient régulièrement. Comme je fréquentais également les milieux hutu rwandais et burundais, certains réfugiés tutsi ont commencé à s'interroger sur ma véritable identité. Quand elles découvrirent que j'étais hutu, certaines personnes parlèrent de trahison et d'infiltration. Elles décidèrent de m'exclure. Une amie tutsi s'opposa à cette mesure, mais ma relation avec la plupart des réfugiés tutsi changea. Ce fut le cas notamment avec Devota, une jeune femme mariée à un Belge. Nous avions une très bonne relation. J'allais souvent chez elle. J'appréciais la compagnie de Marc, son mari, qui était un militant anti-apartheid convaincu. Quand Dévota apprit que j'étais hutu, son attitude envers moi changea du tout au tout. Nous continuions à nous voir mais nos discussions, même les plus anodines, dégénéraient souvent en disputes. Un soir, nous étions allés au restaurant avec Esther, Devota, son mari Marc et une autre copine également tutsi. Je taquinais Devota à propos de son mariage avec un Blanc. Elle me répondit, très fâchée, qu'elle préférait mille fois épouser un blanc plutôt que d'épouser un Hutu parce que tous les Hutu étaient des assassins. La discussion, qui avait commencé légèrement, dégénéra très vite. Marc accusa Esther d'être responsable de ce qui arrivait, parce qu'elle m'avait introduit dans le milieu tutsi et m'avait permis de m'exprimer alors qu'au Rwanda un Hutu n'aurait pas osé prendre la parole dans un groupe de Tutsi. Selon lui, j'aurais dû me montrer plus reconnaissante envers les réfugiés tutsi qui m'avaient "élevée" en m'acceptant dans leur groupe. Nous étions toutes gênées par cette intervention. Les relations entre Hutu et Tutsi avaient beaucoup évolué depuis la révolution de 1959 et seuls certains milieux extrémistes tutsi tenaient encore un tel langage. Par ailleurs, un Rwandais, si extrémiste soit-il, n'aurait pas osé me jeter ce discours à la figure. Il y aurait mis plus de tact. Marc tenta de se 17

racheter un peu plus tard en m'offrant la biographie de Steve Biko, un leader du mouvement anti-apartheid, assassiné par la police sud-africaine et un poster de Nelson Mandela. En 1985, j'ai terminé mes études à Louvain-La- Neuve et j'ai commencé à travailler au Rwanda. Très vite, j'ai trouvé ma voie et je me suis investie profondément dans un travail en faveur du monde rural et plus particulièremt pour les femmes de ce milieu. J'occupais un emploi de cadre au CSC (Centre de Service aux Coopératives) à Gitarama. J'aidais ma mère à s'occuper de tous les membres de notre grande famille. J'avais des amies, des amis de tout bord et de toute race... Bref, ma vie était bien remplie, quand tout à coup l'Histoire m'a rattrapée.

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2. De 1990 à 1994, une violence croissante

La nouvelle rébellion des réfugiés tutsi a éclaté le premier octobre 1990, après une douzaine d'années de silence. Depuis que leur première rébellion s'était essoufflée en 1968, tout le monde semblait les avoir oubliés. Les demandes de retour au pays étaient examinées au cas par cas par le régime de Habyarimana. La politique de dissuasion, organisée par le pouvoir en place, empêchait tout mouvement de retour massif. Pour les centaines de milliers de personnes qui aspiraient à rentrer dans leur pays, le président Habyarimana ne proposait pas de solution, si ce n'est d'escompter une naturalisation par les pays d'accueil ou une résidence permanente dans ces pays, mais en tant que citoyens rwandais. L'argument avancé pour refuser aux réfugiés tutsi de rentrer chez eux, était l'exiguïté des terres. Des négociations avec les principaux pays d'accueil des réfugiés tutsi et des délégués de ceux-ci avaient commencé pour étudier l'applicabilité de ces propositions. Mais, en 1986, la victoire de la NRA (Armée de Résistance Nationale) de Yoweri Kaguta Museveni en Uganda, avec l'appui massif des réfugiés tutsi, avait changé la donne. Les réfugiés tutsi étaient moins faibles et moins désorganisés que durant les vingt dernières années. Ils avaient des leaders d'envergure comme Fred Rwigema, alors ministre de l'Intérieur dans le gouvernement de Museveni, Kagame, l'actuel vice-président du Rwanda, alors responsable des services de renseignements de l'armée ugandaise et beaucoup d'autres personnalités, autour desquelles ils commençaient à s'organiser. Avec la victoire militaire de Museveni, ils pouvaient compter sur un appui militaire important. Aider les réfugiés rwandais à reprendre le pouvoir dans leur pays était la solution la plus intéressante pour le
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Président ugandais. Elle lui permettait de se débarrasser de ses alliés, trop encombrants, de légitimer son pouvoir vis-à-vis des Ugandais et d'avoir un régime ami au Rwanda. Il s'assurait ainsi qu'aucune rébellion ugandaise ne viendrait de ce côté-là. Dès le début de 1990, des rumeurs d'une attaque imminente par les réfugiés tutsi avaient commencé à circuler, mais très peu de personnes y prêtaient foi. Nous étions nombreux à penser que ces rumeurs étaient colportées par le régime de Habyarimana pour détourner l'attention de la population des vrais problèmes du pays. En effet, la situation socio-économique et politique était très préoccupante. Sur le plan économique, on parlait d'ajustement structurel. Le franc rwandais allait être dévalué. Le fonctionnaire moyen risquait de perdre la moitié de son pouvoir d'achat, ou même plus. La politique d'austérité, décrétée par le pouvoir en place pour essayer de réduire les dépenses publiques, semblait n'avoir eu d'effets que sur le niveau de vie des petits fonctionnaires, alors que les grands continuaient à mener une belle vie. Des scandales économiques avaient éclaté dans l'entourage du Président Habyarimana. Des bruits couraient selon lesquels il avait des plantations de chanvre indien dans la forêt naturelle de Nyungwe. Les personnes qui en avaient parlé s'étaient retrouvées en prison. Une tombola organisée par son fils et un ressortissant sénégalais avait capoté et des millions de francs rwandais s'étaient volatilisés. De tels scandales ne faisaient que discréditer le régime et renforcer le mécontentement populaire. Dans plusieurs régions du pays, la famine faisait rage depuis 1988. Des personnes étaient mortes de faim et d'autres succombaient encore à des maladies liées à la malnutrition. L'appauvrissement du milieu rural était tel que les vols dans les champs et dans les maisons étaient devenus monnaie courante. Les pouvoirs publics semblaient incapables de venir à bout de ce fléau. La population avait commencé à se faire justice elle-même. Les cas de personnes battues, voire même tuées, parce qu'elles avaient été attrapées dans la bananeraie des voisins ou dans leur champ de manioc ou de pommes de terre étaient fréquents. La présence, en milieu rural, de plusieurs milliers de jeunes désoeuvrés était un facteur d'insécurité permanente. En 1995, allant en Belgique pour un séminaire sur le thème "genre et développement", j'ai fait le voyage en compagnie d'un jeune ex-militaire des FAR (Forces Armées Rwandaises), rendu aveugle par les éclats 20

d'un obus quelques mois seulement après son engagement dans l'armée. C'est lui qui m'a fait le mieux comprendre combien la situation des jeunes en milieu rural était devenue intenable. Le manque de terres ou d'activités économiques non agricoles était tel que les jeunes n'y avaient aucun avenir. Pour ce jeune homme, qui s'était engagé volontairement dans l'armée alors que la guerre faisait rage, le service militaire lui avait permis de gagner sa vie, mais aussi de se sentir quelqu'un, de se valoriser. Pour lui, comme pour beaucoup d'autres jeunes gens de son âge et de sa condition, il fallait choisir entre le service militaire avec un salaire assuré et une valorisation sociale, ou partir à Kigali, la capitale, pour y être domestique, "pousse-pousseur" ou voleur. Cette situation de la jeunesse en milieu rural explique en grande partie pourquoi, ni les Forces Armées Rwandaises, ni le Front Patriotique Rwandais n'ont rencontré de problème de recrutement. Les différents partis politiques se sont également servis de ces jeunes désoeuvrés pour former des milices utilisées pour exécuter leurs basses manœuvres. Vers le milieu de l'année 1990, une amie tutsi me confirma la rumeur de l'attaque des réfugiés tutsi. Elle disait tenir l' information des membres de sa famille qui vivaient en Uganda et qui étaient dans l'entourage de Fred Rwigema, alors ministre de l'intérieur du Président Museveni. Lors de son dernier voyage en Uganda, les parents de cette amie avaient insisté pour qu'elle ne rentre pas directement au Rwanda à cause de la guerre qui se préparait. Ils lui demandaient de patienter un peu car le retour des réfugiés était proche. Ils allaient rentrer en masse après leur victoire militaire. Malgré cette information de premier ordre, je restais sceptique. Une attaque des réfugiés tutsi entraînerait inexorablement le massacre des Tutsi de l'intérieur du pays comme cela avait été le cas lors des attaques antérieures. J'espérais que les réfugiés tutsi allaient d'abord épuiser toutes les voies pacifiques possibles pour se faire entendre avant de penser à la lutte armée, pour ne pas exposer la vie de centaines de milliers d'innocents. J'ignorais encore que la vie d'un homme ne pèse pas lourd quand il s'agit de pouvoir. Comme le dira cyniquement, quelques années plus tard, monsieur Tito Rutaremara, un grand leader du mouvement des réfugiés tutsi: "on ne peut pas faire d'omelette sans casser des œufs". J'ai appris l'attaque des rebelles par les radios internationales. Les reporters parlaient d'une armée de dix mille
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hommes, bien entraînée, disciplinée et super-équipée. En revanche, ils présentaient l'armée de Habyarimana comme une bande de boys-scouts. Pendant les premières semaines, je dormais à peine. J'avais peur. Étant originaire de Byumba, donc du Nord, je ne me sentais pas suffisamment en sécurité à Gitarama où des extrémistes Sudistes pouvaient profiter du chaos qui risquait de se produire, si la guerre se généralisait, pour se débarrasser des Nordistes. De plus, il m'arrivait souvent d'être assimilée aux Tutsi. Si la guerre arrivait à Gitarama, je risquais d'être prise comme cible par des extrémistes hutu qui ne manqueraient pas de faire payer aux Tutsi l'attaque de leurs frères réfugiés. Je savais que si les rebelles prenaient le pouvoir, ils profiteraient des premiers jours pour se débarrasser des gêneurs. Étant hutu et responsable d'une ONG,je n'espérais pas échapper aux massacres. J'ai cessé d'avoir peur à l'arrivée des militaires zaïrois, belges et français. J'ai été aussi soulagée en apprenant que le Président Habyarimana avait quitté le sommet de la francophonie au Canada pour rentrer d'urgence au Rwanda. J'espérais qu'il pourrait trouver une solution au conflit avant qu'il ne dégénère. Pendant ces jours de peur, pour la première fois, j'ai eu confiance en lui. L'attaque des rebelles tutsi fut suivie par une vague d'arrestations de personnes soupçonnées d'être des collaborateurs de l'ennemi, à travers tout le pays. A Kigali, 8000 personnes furent arrêtées et regroupées dans un stade pendant plusieurs jours, sous un soleil brûlant, sans nourriture et sans eau. Il y eut plusieurs morts au moment de l'opération. Beaucoup d'intellectuels tutsi, considérés souvent à tort comme des alliés naturels des réfugiés tutsi en rébellion, en furent les principales victimes. Des Hutu, également soupçonnés d'intelligence avec l'ennemi ou victimes de règlements de compte, furent emprisonnés. A Gitarama, des arrestations ont eu lieu comme partout ailleurs. Des amis furent arrêtés après que leurs maisons eurent été passées "au peigne fin" par les services de renseignement, à la recherche d'armes et/ou de documents compromettants. Le CSC (Centre de Services aux Coopératives) n'échappa pas à la crise. Des perquisitions furent menées dans les bureaux, à mon domicile et à celui de Jean Marie Vianney, un Tutsi, chargé de faire le suivi des coopératives commerciales. La veille du jour où le CSC fut perquisitionné, j'étais partie travailler dans un groupement de femmes à quatre kilomètres de nos bureaux. De retour de cette coopérative, j'étais passée chez
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des amis prêtres. Le chauffeur était retourné seul au bureau. Une heure après, il est revenu. Je voyais à sa mine qu'il y avait quelque chose qui n'allait pas. Sa voix tremblait quand il m'a informé que les militaires étaient passés me voir en mon absence et qu'ils avaient promis de revenir le lendemain. A l'annonce de la nouvelle, mon gosier est devenu brusquement sec. Je devais serrer les dents pour les empêcher de claquer. Je suis rentrée chez moi tout de suite mais je n'étais pas tranquille. Pendant toute la nuit, j' essayais de réfléchir froidement à mon prochain séjour en prison, aux vêtements que je devais emporter, à la manière de m'organiser, une fois derrière les barreaux, aux moyens de continuer mon travail avec les femmes prisonnières, etc... Mais la peur m'empêchait de mener loin ces réflexions. Je restais étendue, les yeux ouverts dans le noir. Toutes les cinq minutes, j'allumais ma lampe de chevet pour regarder l'heure. Ne sachant pas quel genre d'information intéressait les militaires dans leurs investigations, je ne savais que cacher et que laisser. Les seuls documents qui me semblaient compromettants étaient une photo de Sankara, l'ancien Président du Burkina Faso, assassiné en 1987, qui ressemblait, disait-on, au chef des rebelles tutsi, le général Rwigema Fred et une biographie de Fidel Castro. Je pensais qu'on pourrait m'accuser de collaboration avec l'ennemi parce que je lisais un livre sur la révolution cubaine. J'ai d'abord pensé cacher ces documents dans mon compost mais, après réflexion, je les ai remis à la garde d'un voisin suisse. Le lendemain matin, je me suis rendue au bureau sans même prendre une tasse de café. J'étais incapable d'avaler quelque chose. Tout le personnel était au courant de la visite des militaires, la veille, et de leur promesse de revenir le jour même. La peur se lisait sur tous les visages. Vers dix heures du matin, nous avons vu arriver une camionnette avec deux militaires armés jusqu'aux dents. J'ai cessé d'avoir peur. Le président du tribunal de première instance et le chef des SCR (Service Central de Renseignements Service attaché à la Présidence et chargé de la sécurité intérieure) de Gitarama les accompagnaient. Ils ont d'abord fouillé les bureaux, tiroir par tiroir, ensuite ils sont allés chez moi et ont visité toutes les pièces. Que cherchaient-ils? Ils ne me l'ont pas dit. Quand ils tombaient par hasard sur une lettre venue de l'étranger, ils demandaient des informations détaillées sur la personne qui l'avait écrite, le sens caché des mots qu'elle avait utilisés, etc. Ils feuilletaient mes agendas et posaient des questions sur ce que j'avais 23

voulu dire en écrivant telle ou telle chose, même si cela datait du début de l'année ou de l'année précédente. Après, ils sont repartis, emportant avec eux la clé de notre stock. Vers quinze heures, une dizaine de militaires sont arrivés. Ils étaient dans un camion. Ils étaient aussi bien armés que les premiers et accompagnés par trois agents des services de renseignement. Les militaires ont tout de suite pris position à l'entrée des bureaux et devant ma maison. Ceux qui étaient en tenue civile sont entrés au secrétariat. Ma secrétaire est venue m'avertir en tremblant que l'on venait sans doute m'arrêter. Je me suis tout à coup sentie très calme. La peur qui me nouait l'estomac depuis le départ des premiers enquêteurs s'était envolée. Au secrétariat, ils étaient trois à m'attendre. L'un d'entre eux, qui semblait être le chef de l'équipe, portait un long imperméable qui le faisait ressembler à un agent du KGB tels qu'ils sont décrits dans les romans policiers. Il ne lui manquait qu'un chapeau mou. L'homme à l'imperméable m'informa qu'ils venaient tout simplement récupérer notre essence et procéder à une fouille plus approfondie de notre stock de fournitures de bureau. Pour la fouille, je n'y voyais pas d'inconvénient mais pour l'essence, il n'était pas question de le réquisitionner sans autorisation des autorités civiles. C'est seulement après que le préfet eut donné son accord par téléphone et que le procureur eut signé un ordre de réquisition que je laissai partir nos deux mille litres d'essence. Par la suite, un des militaires a caractérisé mon comportement de suicidaire. Oser tenir tête à une dizaine de militaires armés en temps de guerre, était de l'inconscience ou alors de la folie! Après le départ des militaires et de notre essence, le mari d'une de mes cousines, alors directeur d'un projet agricole, m'a téléphoné pour me demander de me calmer. Il avait été averti par le préfet de Gitarama de ce qui venait de se passer au CSC. Il avait appris que le responsable des services de renseignements de Gitarama voulait me faire incarcérer parce qu'il était convaincu que j'étais au courant des plans du FPR. C'était pour cela que j'avais un stock d'essence et de fournitures de bureau. Le fait que le CSC employait beaucoup de Tutsi ne facilitait pas les choses. N'eût été l'intervention du préfet lui-même, j'aurais rejoint mes amis derrière les barreaux. En général, les personnes dont les domiciles avaient été perquisitionnés se retrouvaient en prison après quelques jours. J'ai vécu les deux semaines qui ont suivi dans l'attente d'être arrêtée. Au cours de toute cette période, mes
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mouvements étaient suivis par les services de renseignements. Les premiers jours, j'allais rendre visite aux femmes de mes amis arrêtés, mais d'autres amis m'ont vite fait savoir que ces visites n'étaient pas bien vues en haut lieu. Je risquais, me disaient-ils, d'aggraver mon cas. Je devais me tenir le plus tranquille possible. Il me fallait réduire les visites sur le terrain, faire attention aux personnes à qui j'adressais la parole, mesurer les mots que je disais, etc. Entre-temps, toutes nos lignes de téléphone furent coupées par le SCR. Cela renforçait ma peur d'être arrêtée d'un moment à l'autre, sans pouvoir avertir les miens à temps. Au fil du temps, la situation s'est petit à petit normalisée. Le téléphone a été rétabli. Le travail a repris normalement. Joseph, un cadre tutsi du Centre de Services aux Coopératives, qui avait été arrêté, fut relâché après quelques semaines, grâce à l'intervention de nos partenaires européens. Il préféra s'exiler au Burundi car il ne se sentait plus en sécurité au Rwanda. A ce moment-là, je n'ai pas bien compris sa décision, mais quand les massacres des Tutsi ont commencé, j'ai apprécié sa sagesse. Les victimes de ces arrestations, souvent innocentes, leurs familles et leurs amis n'ont pas pardonné au régime Habyarimana de les avoir frappés injustement. Beaucoup d'entre eux, même ceux qui le soutenaient au début, sont entrés plus tard dans l'opposition au moment de l'ouverture démocratique du pays. La majorité d'entre eux allaient devenir des sympathisants déclarés du Front Patriotique Rwandais. Après l'attaque des réfugiés tutsi d'octobre 1990, dans plusieurs régions du pays, notamment dans certaines communes de la préfecture de Kibuye et surtout dans la commune de Kibilira, dans la préfecture de Gisenyi, des Tutsi furent victimes de la vindicte populaire. Dans la commune de Kibilira, plusieurs centaines d'entre eux furent tués à la machette ou noyés dans la rivière Nyabarongo. Leurs maisons furent incendiées. Ces massacres se seraient sans doute étendus à d'autres préfectures s'il n'y avait eu une intervention musclée de la part des autorités des communes frontalières avec la commune de Kibilira. Par exemple, la commune de Buringa, dans la préfecture de Gitarama, aurait pu être embrasée, n'eût été l'intervention du bourgmestre et d'un député originaire de cette commune, aidés par la population locale. Pendant plusieurs jours, ils ont organisé des patrouilles, la journée et la nuit, sur les rives de la rivière Nyabarongo. Ils repêchaient les victimes et empêchaient les meneurs de quitter Kibirira et
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d'entrer dans la commune de Buringa. Grâce à eux, plusieurs vies humaines furent sauvées. Des enquêtes furent menées et une trentaine de personnes, identifiées comme les principaux organisateurs de ces massacres, furent arrêtées. Parmi elles, le sous-préfet de la sous-préfecture de Ngororero. Dans le même mouvement de répression, les Bagogwe, des éleveurs tutsi habitant la forêt de Gishwati, dans la préfecture de Gisenyi, furent massacrés par des militaires des Forces Armées Rwandaises (FAR). A partir de 1991, le Front Patriotique Rwandais changea de stratégie militaire. Il abandonna la guerre classique pour la guérilla. Pour la population de Byumba, la guerre de guérilla allait être sanguinaire. Alors qu'au début, les rebelles ne s'attaquaient pas aux populations civiles, à partir de 1991 ils commencèrent à les massacrer d'une manière systématique. Les gens commencèrent à se déplacer massivement vers des régions non encore atteintes par les combats. Ils racontaient les atrocités commises par les rebelles. Des femmes étaient éventrées, des hommes empalés. D'autres formes de torture, plus barbares les unes que les autres, étaient perpétrées. Ces histoires macabres créaient un sentiment

de terreur dans la population des communes frontalières avec
I ' Uganda. Les rebelles n'étaient plus perçus comme des êtres humains. On se les représentait avec des cornes et une queue, comme le diable était représenté dans les livres de catéchisme. J'ai commencé à entendre parler des atrocités commises par le Front Patriotique Rwandais quand les premiers déplacés venant des communes frontalières avec l'Uganda sont arrivés chez moi en 1992. J'ai d'abord pensé que c'étaient des histoires nées des esprits de ces pauvres gens traumatisés par deux années d'errance. J'ai commencé à y croire le jour où la femme d'un cousin, un nommé Macali, commerçant dans la commune Kivuye, nous a raconté les circonstances de l'assassinat de celui-ci par les rebelles du Front Patriotique Rwandais. "Quand les rebelles sont arrivés à Kivuye, mon mari m'a d'abord évacuée avec les enfants. Après il est retourné chercher quelques provisions parce que nous n'avions rien emmené avec nous en fuyant. Quand il est arrivé à la maison, les rebelles étaient déjà là. Ils l'ont pris et torturé. Nous avons attendu son retour en vain. Ne le voyant pas revenir, les enfants ont profité d'une accalmie dans les combats pour retourner à la maison en se cachant. Ils ont trouvé leur père attaché par ses propres viscères à un pilier de son magasin. Les rebelles l'avaient
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