//img.uscri.be/pth/2a0b1fee5b629dc934983ffe7e0f200e0d364767
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 22,88 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Fusion des races et instruction

De
326 pages
La prise de conscience de la problématique esclavagiste et la menace d'autodestruction qui pèse sur la colonie semblent imposer une préoccupation de sauvegarde de la colonie. Autour de cet objectif, s'élabore une stratégie de mutation de l'ordre social autour de deux axes, à savoir la « fusion des races » et la « transformation sociale de la population esclave ». Dès lors, quelles relations établir entre les préoccupations de politique coloniale et un système éducatif qui, tout en s'édifiant au cœur de la société, porte l'empreinte structurelle et idéologique de cette politique ?
Voir plus Voir moins









FUSION DES RACES ET INSTRUCTION
























Référence iconographie :
« Un prêtre nègre prêchant à Paris ! » dans l’Abolitionniste français, recueil de 1846, tome III –
Collection Musée régional d’histoire et d’ethnographie de la Martinique.

Remerciements à M. le Président du Conseil Régional de la Martinique,

Musée régional d’histoire et d’ethnographie
Remerciements à Mlle Line-rose BEUZE, Conservateur en chef du Musée régional d’histoire et
d’ethnographie et à ses collaborateurs, notamment Mme Caroline PORTECOP et M. Max
GRIFFIT.

Remerciements à Mme Josette PIERRE, Mme Patricia CORIDON, Mme Iris BELLEJAMBE,
Mme Béatrice PONGAULT.

Travaux bureautiques : Mme Christelle BERNARD, Société Bruno BORRY. Mise en forme
finale : Mme Iris BELLEJAMBE.

Relecture et remerciements : Mme Jocelyne BAUDIN, Mme Jocelyne DARSOULANT, M.
Marius MAGRI.











© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-13920-6
EAN : 9782296139206
Henry DELINDE







FUSION DES RACES ET INSTRUCTION
Exemple de la Martinique
1830-1848






















Du même auteur


Guide des sources de l’architecture, d’après les registres du Conseil privé (sous-série
5 k), sous la direction de Liliane Chauleau, Conservateur en chef, Archives
départementales de la Martinique. Conseil régional de la Martinique, Fort-de-
France, 1991, 255p.
Politique, éducation et congrégations enseignantes (1635-1883), article, Revue
Annales des Antilles : Bulletin de la Société d’histoire de la Martinique, 2002.
Ouvrage : Education et instruction en Martinique (1635-1830), ED. L’Harmattan,
Année 2006, 302p.
Le carnaval. Sources et traces carnavalesques en Martinique, article dans la revue
Les Cahiers du Patrimoine du Conseil régional de la Martinique, n°23-24. Musée
régional d’histoire et d’ethnographie, décembre 2007.
esL’eau. Transport maritime et moyens de navigation à la Martinique aux 17 et 18
siècles, article dans la revue Les Cahiers du patrimoine du Conseil régional de la
Martinique, n°25. Musée régional d’histoire et d’ethnographie, juillet 2008.
Toponymie. Toponymie de la Martinique à l’aube de la colonisation, article :
"Terre d’un nouveau monde", revue Les Cahiers du patrimoine du Conseil régional
de la Martinique, n°26. Musée régional d’histoire et d’ethnographie, décembre
2008.
Gastronomie. Des racines de la gastronomie en Martinique, article : « Se nourrir à
la Martinique au 17ième siècle, revue Les Cahiers du patrimoine du Conseil régional
de la Martinique, Musée régional d’histoire et d’ethnographie, février 2010.















AU MONDE DE L’EDUCATION

A L’EGLISE CATHOLIQUE DE MARTINIQUE

A Madame Catherine COQUERY-VIDROVITCH,
Professeur de l’Université Paris 7 (Jussieu)

A Madame Annie REY-GOLDZEIGUER,
Professeur honoraire de l’Université de Reims, Champagne Ardène.

AUX AMIS DE LA PENSEE :
Raymond GERVAIS (Canada),
Souad MAHSOUDH (Tunisie),
Brigitte DAGRACA (France – Algérie),
Julien DILLENSEGER (Nouvelle Calédonie),
MAMADOU FALL (Sénégal)
Olivier GORSE
Voahirana et Jean-Christophe




A CE PAYS, LA MARTINIQUE
A ma Famille













ième
Moi … la Martinique, en l’an 9 du 21 siècle.
Des douleurs et souffrances …

Terre colonisée ? Terre conquise ? Terre germinale.
Ma Conscience Amérindienne fut étripée, enfouie, voire absorbée.
Ma Conscience Européenne conquérante, destructrice, dominatrice, me fut
imposée, m’a façonné, m’habite et parfois je voudrais l’extirper.
Ma Conscience Africaine, avilie, fut arrachée à sa terre, réduite à l’insignifiant
conscient, pour pénétrer mes entrailles. Elle me fut interdite mais je l’ai aussi,
sinon effacée, parfois reniée, du moins volontairement transcendée.
Ma Conscience Indienne, offerte, parfois imposée, fut prohibée, raillée,
marginalisée pour se fondre.
Et d’Autres Consciences, notamment chinoise, syrienne, libannaise, … , sont
venues de partout de la sphère humaine m’enrichir.
Et je suis Une et je suis Toi.
Et toi de quelle Identité causes tu ? Connais-tu le secrêt de ton Âme ?
Te voilà habité d’un sentiment identitaire, incisé, scarifié par les crimes, les
méfaits coloniaux, les suffisances coloniales, la négation de l’Homme et du
pays, le racisme, les inégalités de traitement, de respect, de considération et de
vaines promesses. Un sentiment identitaire se nourissant aussi de riches
différences spatiales, culturelles, sociales, d’une exigence intellectuelle. Bref,
un contentieux de l’âme pour une intime conscience rongée par le doute de
l’histoire. Un contentieux, pour un questionnement existentiel, ne sachant plus
vraiement si tu es Français ou Martiniquais ou les deux.
Te voilà confondant ta justice avec celle du divin.
Ta conscience , tu te l’appropries et elle se construit dans l’exigence d’une
reconnaissance de notre histoire, dans l’urgence d’une sauvegarde de mon
patrimoine, de ta culture, …, de ton identité spirituelle, du respect de ton être et
de tes spécificités, de ton vouloir à la Responsabilité, …mais, ce Vouloir Être,
est-il suffisant pour nourrir tes prétentions ?
Et face à nous cette « Mère-Patrie », empreinte de son héritage colonial, qui
peine à ériger la responsabilité historique de sa diversité culturelle et identitaire
sur les valeurs de la Répuplique.
Eternelle torture.
Serais tu pétri d’ambivalence et d’ambigüité ?
Et tu es cet éternel persécuté de cette infernale puissance coloniale, cause de
tous les maux. C’est tellement plus facile, mais la conscience peut-elle épouser
l’égarement ?
Et je suis nous.
Et je suis cette « Âme Identitaire » dans le concert des peuples qui quête de
pouvoir te transmettre toutes les richesses de mes racines pour que tu sois de
part le monde. A mon pas de danse, à ma culture patrimoniale, tu préfères les
errements des autres. Tel un dessein venu de nulle part, des cultures, musicales
et hermétiques, vestimentaires, gesticulatoires et comportementales de violence,
voire d’obsénité, se chargent de pervertir et d’annihiler les racines sociales,
9 identitaires et musicales. Une culture dite « universelle » de la violence,
revendicative où il n’y a plus de respect de soi, de l’autre et de la vie. Une
violence cultivée, propagée, banalisée par un nouveau monde de la
communication, et par toi.
Et je suis toi. Où sont les responsabilités ?
Et toi, tu te prétends adultes, citroyen, mère, père, éducateur, acteur social,
politique, …mais nos enfants s’égarent et sombrent. Inconscience,
irresponsabilité, démission , …, ont placé mes filles et mes fils au cœur du
miroir d’une société laxiste, permissive, aux saveurs d’une douce anarchie
démocratique. Et voilà, ta progéniture se drappant de faux héros, de fausses
valeurs, d’arrogance, de médiocrité, de gain facile, d’oisiveté, de mimétisme, …
Et toi, tu ne veux rien voir, ni entendre.
Et toi, tu feins d’oublier l’Education de tes pairs pour inventer la tienne et
mieux dériver.
Entre matrifocale et nucléaire, ma cellule explose. Cela ne suffisant pas ,.. entre
tes sentiments qui se nouent, ta spiritualité plurielle, les défis de la génétique et
du virtuel, l’intrusion d’une société culturellement homosexuelle, je médite sur
le vrai sens de la vie, de la liberté, de la famille et du devenir de l’Homme.
Bouleversements structurels de la société, perte des repères familiaux, affectifs,
éducatifs, moraux, spirituels, sociaux., …, d’autorité, conduisent nos enfants à
se nourrir des contradictions des actes et des paroles et la folie de s’emparer des
esprits.
A propos ! Qui éduque ces hommes qui ne respectent pas et détruisent leur fille,
leur sœur, leur mère, leur femme ?
Et toi, au choix, en ce temps, tu cultives la confusion, la manipulation,…,ou
bien, la défiance de l’autorité, la violence (intimidation, racket, crimes…), la
délinquance routière, le brigandage organisé, la drogue, la beuverie, les
incivilités, l’oisiveté, la dépravation des mœurs,…pour d’autres, la pollution,
l’emproisonnement de mon Etre,…pour d’autres encore la dérision et le mépris
du service public,… et tous de se Glorifier d’être Moi.
Comment comptes-tu te nourrir alors que ma terre nourricière s’évapore ?
J’aimerais que l’on me rende justice ! Qui me rendra justice ?
Pays de jouisseurs, de profiteurs, de prédateurs ? Paradoxe ! Où sont les
Esclaves de l’honnête labeur ? Responsable de tes actes ? Fragile ? Comment
feras-tu pour assumer ta Gouvernance ? Quelles pensées as-tu des grandes
questions sociales et du monde ? Connais-tu ma pensée sur la liberté, la
démocratie, la laïcité, l’égalité, la fraternité ?
Et le Peuple de questionner les inégalités sociales, structurelles, les utopies, le
projet de société, le projet économique, la mission du système éducatif, la
formation des hommes, l’exercice du pouvoir et des responsabilités. Et la
revendication sociale et populaire, plongée dans une confrontation politico-
idéologique, de défiér la responsabilité des élus, sommant l’Etat d’assumer la
sienne, mais aussi.. se jouant sans vergogne de celle-ci.
Pays de réseaux et de clientélisme, tu revendiques pouvoir et responsabilité,
mais tu enterres la compétence.
10 Quel vouloir Vivre quand l’homme, la morale, le travail et l’économie, le
pouvoir s’opposent ? Comment œuvrer pour ce pays quand l’intérêt public est
asservi à l’intérêt individuel, corporatiste ou entreprenarial, au lobbing
financier?
Déjà, le marquage social et la paupérisation enracinent cette saleté de misère, le
désespoir et dessine l’avenir. Te voilà, « soldat de la rue ». Doux euphémisme.
Tiens ! c’est amusant, cela ressemble à un suicide collectif !
Mais, que sais-tu de Moi ?
Tu voudrais aussi que cette bête immonde du préjugé de races me dévore ?
Or, Je suis celle, qui a besoin d’être reconnue, respectée et qui veut donner du
sens à son être dans le Monde.
Je suis ce monde de l’Alpha et de l’Oméga. Je suis cette terre campée dans son
Histoire.
Et tu es ce peuple conscient et souverain, ni aliénée, ni assimilée, ni débile
mentale, ni alimentaire, ni paralysé de peur, ni enfant gatée, ni ababa.
Et tes contorsions sur le passé, sur ta quête identitaire et salutaire n’y
changeront rien sans une conscience qui transcende l’histoire.
Et tes interrogations sur mon avenir institutionnel, statutaire, chargées de tes
quêtes n’y changeront rien,….Si tu ne te reconnais pas.
Si tu ne mets un terme par ta conscience établie à ta dérive identitaire et
culturelle, à ton délire verbal, comportemental, à ta névrose d’un mythique
ailleurs.
Au cœur de la mondialisation et de ses dangers, de la crise sociale, des
cataclysmes, d’une géo-stratégie planétaire, d’un bouleversement climatique,
vieillissante, sans relève militante, condamnés à l’émigration et tournés vers
l’ailleurs, …, en quète d’un nouvel engagement dans l’Humain, … toi et moi
cherchons.
L’an 9 aura ainsi clôturé les rêves du 20ième siècle pour ouvrir pleinement le
livre du 21ième. Dans quelle société veux-tu désormais vivre ?
D’illustres, s’ouvrent déjà à la supercherie sociale, politique et identitaire, et se
moquent de la volonté démocratique du peuple.
Quelle place donneras-tu à l’Amour ?
J’épouserai tes choix,.. mais.. mon devenir ne peut se concevoir dans une vision
nombriliste du monde, dans la haine, dans le mal-être, le ressentiment, les
attitudes suicidaires, le gâchis social et économique,…mais…dans une posture
de Femmes et d’Hommes d’Etat.
Et ton Sang fécondera ma Sève.
Pourrais-tu puiser un jour dans l’Abime des Consciences, l’Ethique, le Travail,
la Responsabilité , l’Authenticité pour me guider vers cette clarté d’Esprit, cette
Paix intérieure, cet avenir prospère que je peine à édifier,… moi…, la
Martinique ?

Henry DELINDE.


11












































SOMMAIRE


MOI, LA MARTINIQUE
SOMMAIRE
PREAMBULE


INTRODUCTION ........................................................................................ p. 17

CHAPITRE I

«LA FUSION DES RACES» (1830-1836) .................................................. p. 19


A - ESSAI DE MISE EN ŒUVRE D'UNE POLITIQUE «DE FUSION»
(MISSION BALLIN, 1831-1832) ......................................................... p. 22
A1. UNE MISSION INOPPORTUNE .............................................................. p. 23
L'hostilité des autorités coloniales (p.26).
A2. CONFRONTATION D’INTERETS ENTRE LA FRANCE ET LA COLONIE ....... p. 30
Les institutions existantes à Saint-Pierre pour les enfants blancs
(p.31) ;
Les établissements s'occupant des enfants de couleur (p.32) ;
L'affaire Jansson (p.40).
A3. ACHEVEMENT DE LA MISSION BALLIN ET REAFFIRMATION DE
L'URGENCE DE LA «FUSION DES RACES » .......................................... p. 43
Le cas de Trinité (p.45) ; Les petits ennuis de Madame Ballin (p.47).


B - VERS UNE MUTATION DE L'ORDRE SOCIAL (1833-1838) ? ....... p.52
B1. L'ECOLE MUTUELLE DE F. AUGUSTE (1832 - 1833) ..................... p.58
La Société pour l'Instruction Elémentaire (p. 62).
B2. LES TRIBULATIONS DE MADEMOISELLE GARNERIN ....................... p. 64
B3. L'ECOLE TESTUT ......................................................................... p. 70


CHAPITRE II

PREPARER L'EMANCIPATION DES ESCLAVES ............................... p.79


A - ESCLAVAGE OU LIBERTE ? ............................................................. p.87
A1. APRETE ET ENJEU D'UN DEBAT .................................................... p.91
13 De la constitution politique des colonies et de l’émancipation (p.97)
Prise en main spirituelle et psychologique des esclaves (p.100).
A2. LE CHOIX D'UNE POLITIQUE (1838-1839) ................................... p.105
A3. LE STATU QUO DE A. CERMAND ? ................................................ p.117
Arguments contre le développement de l'instruction (p.121) ;
Auscultation du tissu éducatif en 1840 (p.128) ;
Orientations et propositions (p.132).

B - LA MISSION DES CONGREGATIONS ENSEIGNANTES .................................. p. 143
B1. ENGAGEMENT DES FRERES DE PLOËRMEL ET DES SŒURS DE CLUNY
................................................................................................. p. 143
B2. CONDITIONS OFFERTES A L'EXERCICE D'UNE MISSION .................. p. 153


CHAPITRE III

«TRANSFORMATION SOCIALE DE LA POPULATION ESCLAVE»
............................................................................................................................ p. 159


A - L'ECHEC D'UNE POLITIQUE DE «TRANSFORMATION SOCIALE» (1839-1848) ?
........................................................................................ p. 162
A1. L'OBLIGATION ET LA FACULTE D'INSTRUCTION RELIGIEUSE ET
PRIMAIRE DES ESCLAVES ............................................................ p. 168
A2. L'AMELIORATION DU REGIME DES ESCLAVES ................................ p.179

B - «TRANSITION» DANS L'EXPRESSION ET LE DEVELOPPEMENT
DE L'INSTRUCTION ....................................................................... p. 182
Indigents et dénuement (p.184)

C - VAINE TENTATIVE DE RATTRAPAGE D'UNE POLITIQUE ........................... p. 198
PREPARATOIRE D'EMANCIPATION

D - ANCRAGE D'UNE POLITIQUE D'INSTRUCTION RELIGIEUSE
ET D’EDUCATION ................................................................................ p. 20
Intervention et localisation des Frères catéchistes (p.211) ;

CONCLUSION ............................................................................................. p. 215

TABLE DES ANNEXES ET ANNEXES .................................................... p. 219
LISTE DES PAPES …………………………………………………………. p. 254
MINISTRES INSTRUCTION PUBLIQUE ............................................... p. 254
MINISTRES ET SECRETAIRES D’ETAT MARINES
COLONIES……………………………………………………………………p. 254
SIGLES ...................................................................................... p. 255

CHRONOLOGIE ......................................................................................... p. 257
LES SOURCES DE LA RECHERCHE ...................................................... p. 285
INDEXATION .............................................................................................. p. 293
14

PREAMBULE


Au sein de la colonie de Martinique, la situation politique, sociale et
éducative qui nous occupe se trouve liée au régime politique de la Monarchie de
Juillet. Le gouvernement de Louis-Philippe, bien que qualifié de réformiste sur
sa politique face à l’esclavage, était animé d’une volonté de faire évoluer
ostensiblement le réel colonial.
Etait-il bousculé par les exigences sociales, nationales voire internationales
ou bien faut-il percevoir une volonté objective de modernité face aux exigences
du monde ? C’est une véritable révolution des mentalités, des comportements,
des enjeux économiques et sociaux qui se trouvait engagée. Sur le " théâtre " de
1
la France, l’action de Guizot , les transformations de la Révolution industrielle,
la montée du sucre de betterave et les progrès de l’abolitionnisme, fixaient la
volonté de la Monarchie de sauver ses colonies. Celle-ci se traduisait par une
politique visant à muter la société coloniale, à combler le fossé entre deux
classes sociales et à combattre le préjugé des races.
« Le préjugé « colon » interdisait à un Blanc de s’asseoir à côté d’un homme
de couleur, même libre, de lui serrer la main, d’entretenir avec lui des relations
d’amitié ou de convenances sociales. Un préjugé semblable séparait d’ailleurs
2
l’affranchi de l’esclave, qui n’avait droit à aucun égard » .

Plusieurs objectifs étaient ainsi visés. Il fallait favoriser la fusion des races,
les alliances sociales (1830-1836) et faire des gens de couleur un ciment social.
Il était nécessaire et urgent de préparer l’émancipation des esclaves et ainsi de
permettre une transformation sociale de la population esclave, en vue de
l’instauration d’une nouvelle société coloniale.
Cette période (1830-1848) marque ainsi l’enracinement définitif et
3
l’émergence de " l’Âme identitaire " de ce pays. Concernant la population libre
(blanche et de couleur), dès 1840 pour la première fois dans l’histoire de ce
pays, la population féminine est majoritaire, globalement (66%) et dans chacune

1
. Ministre de l’instruction publique.
2
. Extrait de l’ouvrage : A travers la correspondance de l’Abbé J.M. de la Mennais, p. 9.
3
. L’expression est de l’auteur. Désormais, le patrimoine culturel se construit et surtout se
transmet à travers les générations. La population martiniquaise se renouvelle par elle-même.
Ainsi, selon B. David, la courbe de la population de couleur épouse parfaitement celle de la
population totale, dont elle constitue les neuf dixièmes (89% en 1790, 92% en 1848). Durant cette
période 1830-1848, pour la première fois dans l’histoire de la Martinique, les naissances d’enfants
esclaves l’emportent " habituellement " sur les décès. De 1840 à 1845, les naissances dépassent de
2049 les décès, soit une moyenne annuelle de 341. De 1838 à 1845 la proportion d’enfants
esclaves est en croissance passant de 28% en 1838 à 32% en 1845. L’élément féminin l’emporte
sur l’élément masculin : il est de 52% en 1835, de 53% en 1840, 1845 et 1847.
15 1
des " sociétés " . Les derniers navires négriers qui accostent la Martinique sont
antérieurs à 1830. De ce fait, si tous les hommes et toutes les femmes de ce pays
ne sont pas nés sur l’habitation, les enfants qui naissent ne sont pas et ne sont
plus de " culture africaine ", mais de " culture créole ".
Bref, une métropole qui souhaitait agir pour préparer l’émancipation tout en
subissant son impuissance face à l’opposition des esclavagistes. Dans ce
contexte, Education et Instruction s’infiltraient comme vecteur de l’action
politique dans un environnement social et politique chargé d’hostilités.









1
. B. David, Les origines de la population martiniquaise au fil des ans (1635-1902). Mémoires de
la Société d’histoire de la Martinique, n°3, année 1973, p.188. Voir pp. 93-105.
16 INTRODUCTION


Deux siècles (1635-1830) avaient été nécessaires afin que surgisse d'un
pays, la Martinique, façonné par la colonisation française et l’esclavage, une
crise existentielle majeure de la société. Pour la France, sa résolution s'articulait
autour d'une exigence politique, celle de sauvegarder la colonie. Pour cela, il
convenait de satisfaire à une condition essentielle, celle de sa transformation.
Celle-ci ne pouvait se réaliser que grâce à un outil privilégié, l'instruction. Ces
différentes données ne définissaient pas pour autant, pleinement, la stratégie des
autorités françaises. Par ailleurs, cet enjeu de sauvegarde et de résolution
s'inscrivait dans un contexte international particulier.
La révolution de 1830 instaurait la Monarchie de juillet en France (1830-
1 2
1848) . Louis-Philippe devenait roi des Français et gouvernait avec la charte de
1814 révisée. Dans son premier article, la nouvelle constitution de 1830
considérait que tous les français étaient égaux devant la loi, quels que soient
leurs titres et leurs rangs. Cependant, les colonies demeuraient régies par les
lois particulières (Art.64). La notion de souveraineté nationale était rétablie. La
religion catholique n’était plus la religion de l’Etat. Le caractère parlementaire
du régime s’en trouvait renforcé au sein de la Chambre des pairs, dont le
nombre était illimité et dans la Chambre des députés dont les membres
passaient de 300 à 590 en 1831. Ils étaient élus pour cinq ans. La censure de la
3 4 5
presse était illégale . Comme le soulignait Chevalier , le charte de 1830 , à
laquelle Louis-Philippe avait juré fidélité, prévoyait dans la cadre de
dispositions particulières (Art. 69 alinéa 8) des lois immédiates sur l’instruction
publique et la liberté de l’enseignement. Cette même année, la France
s'emparait d'Alger et devenait seconde puissance coloniale après l'Angleterre.
Cette première moitié du XIXe siècle se caractérisait aussi par une
6
croissance de la production sucrière des colonies , un marché en pleine

1
. Les libéraux hostiles au renforcement de l'Etat, s'installent au pouvoir. De 1830 à 1848
différents ministères vont se succéder : Ministère Laffitte 2 novembre 1830-9 mars1831 ;
Ministère Perier 18 mars 1831-16 mai 1832.
2
. Quatrième maison (Orléans - Bourbon) : Louis Philippe II devient en 1830 le roi Louis Philippe
er1 .
3
. Les chronologies de Maurice Griffe : Le pouvoir politique, n° 34, ED. TSF.
4
. Chevalier (P), Grosperrin (B), Maillet (I) : l’enseignement du français de la révolution à nos
jours, p. 690.
5
. Voir sur internet : la charte de 1830.
6
. Selon Christian Louis-Joseph, l'on assiste, à partir de 1831, à un nouvel élan de la production
qui culmine pour la Martinique en 1836. Aspects économiques de la période pré-abolitionniste à
la Guadeloupe et à la Martinique par C. Louis-Joseph. La législation des sucres et la protection
des économies coloniales (1815-1845), dans Historial Antillais, tome III, pp. 358-399, pp. 346-
357.
17 1
expansion, la poursuite de la traite négrière , la protection douanière. Pourtant,
l'avenir s'assombrissait. L'abolition de l'esclavage par le Parlement britannique,
en août 1833, interpelait la Monarchie de juillet, mais l'exemple britannique
n'était pas suivi. La France donnait la priorité à la stabilisation du régime, à la
conquête de l'Algérie et au début d'une politique d'industrialisation. En 1837,
les pressions coloniales tenaient une place secondaire. Le pacte colonial était
pérennisé, mais transformé, au gré des pressions des lobbies divers. Cette année
marquait les débuts d'une colonisation mercantiliste.
2
En 1848, la IIème République démantelait l'ancien régime colonial et
imposait une doctrine coloniale nationale et humanitaire. Elle donnait aux
français des raisons de croire en leur mission civilisatrice et coloniale. Cette
France coloniale et républicaine qui apportait la liberté individuelle par la
suppression de l'esclavage, permettait l’assimilation. Garantie de la liberté
politique, elle offrait un exutoire aux crises qui secouaient les problèmes du
3
paupérisme et du chômage au sein de la métropole .
Guizot, qui accédait au Ministère de l'Instruction Publique, se fixait pour
mission, dès 1830, de dompter le désordre intellectuel et politique. L'instruction
universelle était désormais une des garanties de l'ordre et de la stabilité sociale.
Guizot s'attelait à construire un dispositif qui assumait de fait, l'instauration d'un
enseignement primaire d'Etat centralisé, ne faisant pas confiance aux initiatives
privées, ni même aux mouvements associatifs.
Sans pour autant demeurer indifférente face à la menace des sociétés
dominées, la Monarchie de juillet, essayait de développer de manière
progressive une politique créant les conditions de la sauvegarde de la colonie.
Cette politique se bâtissait sur une stratégie de transformation de la société
coloniale, se construisant autour de la " Fusion des races " (1830-1836) et de la
préparation de l'émancipation des esclaves (1836-1848). L'impuissance de la
métropole coloniale, à parvenir à instaurer les conditions de la libération de la
population esclave, s'exprimait dans une ultime veillité de " transformation
sociale de la population esclave ".


1
. L’Angleterre abolit la traite négrière en 1807, la France en 1817 par une ordonnance de Louis
XVIII. Si elle est illégale, elle n’est pas clandestine. La traite ne disparaît progressivement à partir
de 1835, que grâce à des accords France-Royaume-Uni. C’est en décembre 1839 que le pape
Grégoire XVI condamne la traite des noirs.
2
. IIème République (1848-1851).
3
. Annie Rey-Goldzeiguer, La France coloniale de 1830 à 1870, dans La France coloniale des
origines à 1914, ED. Armand COLIN, Paris 1971, p. 411.
18
CHAPITRE I



« LA FUSION DES RACES »


C’est une période difficile (1830-1840) qui s’ouvre au mois de juillet 1830
pour le roi Louis-Philippe qui doit se défendre des tentatives insurrectionnelles
des légitimistes et des républicains. Au niveau de la formation des hommes, la
1
France possédait déjà de nombreuses grandes écoles . Dès le mois d’octobre
1830, la Monarchie de Juillet entreprend de réduire la place du clergé dans les
2
comités d’arrondissement pour l’enseignement primaire en France .
Dans l’attente d’une législation adapée à l’instruction primaire, l’ordonnance
du 12 mars 1831 de Louis Philippe précisait pour la France les conditions de
délivrance des brevets de capacité, pour les fonctions d’instituteur primaire.
Pour être admis à se présenter à l’examen, le candidat devait être âgé de dix-
huit ans accomplis et être détenteur de certificats de bonne vie et mœurs
délivrés par les maires des communes où il aura résidé les trois années
3
précédentes .
Cette même ordonnance supprimait le certificat d’instruction religieuse
demandé aux instituteurs pour l’enseignement primaire en France. Au mois
4
d’avril, une nouvelle ordonnance obligeait en France les congréganistes à subir
l’examen du brevet pour le primaire.
Au sein de la colonie l'action du gouvernement français en faveur d'une
transformation de la société coloniale esclavagiste s'engageait avec une
5
politique de " fusion des races " . La révolution de juillet 1830 sucitait des
espoirs chez les hommes de couleur, particulièrement son élite. L'affaire
6
Bissette (1823-1830) était encore vivace. Le rapport numérique entre blancs et
libres de couleur avait basculé en faveur de ces derniers. Une atmosphère
insurrectionnelle semblait avoir pris racine au sein des gens de couleur. Le
climat général s'en trouvait alourdi avec le problème de l'extension de la

1
. Saint-Cyr, Polytechnique, Beaux-Arts, …. Voir chronologie.
2
. Ordonnance du 16 octobre 1830.
3
. Ordonnance du roi Louis Philippe du 12 mars 1831, (BDL 1831).
Une ordonnance, renforcée par celle du 18 avril 1831 qui stipulait : " A l’avenir, nul ne pourra
obtenir un brevet de capacité, à l’effet d’exercer les fonctions d’instituteur primaire à quelque titre
que ce soit, s’il n’a préalablement subi dans les formes établies et devant qui de droit, les examens
prescrits par les ordonnances. Toutes les positions contraires à la présente ordonnance sont et
demeurent abrogées ". BDL 1831.
4
. Ordonnance du 18 avril 1831.
5
. Concept qui occupe le débat en France sur l'avenir des colonies.
6
. Cyrille Bissette, Jean-Baptiste Volny et Louis Fabien, mulâtres, sont accusés de diffuser
un libellé " séditieux ", tendant à renverser l’ordre établi et de préparer un complot contre les
blancs de la colonie. Voir bibliographie : Pâme (Stella).
19 protection des colonies face à la montée de la sucrerie de bettrave. A partir de
1830, les plaidoyers pro-esclavagistes enrobés d'autonomisme colonial n'étaient
que des réponses à la triple menace qui pesait sur l'esclavage : progrès de
l'abolitionnisme dans l'opinion, propositions émancipatrices au plan
parlementaire, mesures réformistes au plan gouvernemental qui tendaient à
affaiblir (et pour le colon à compromettre) l'autorité du maître sur son cheptel
humain.
Les premières dispositions des autorités orléanistes se résumaient en quatre
points : les colonies seraient régies par des lois et non par des ordonnances ; les
députés titulaires et suppléants seraient nommés directement par les Conseils
généraux ; l’abrogation des dispositions discriminatoires à l'égard des gens de
1
couleur ; la nomination d'un nouveau gouverneur .
Les velléités de réforme s'en trouvaient temporisées face aux " exigences "
de respect de la propriété et donc de l'esclavage ; au maintien des droits
fondamentaux de chacun suivant sa classe et à une sourde réserve à l'égard de
toute modification du statut des libres de couleur.
2
La politique de " fusion des races " se développait d'une part sur le front
sociopolitique et d'autre part sur celui de l'instruction. Ainsi, différentes
3
dispositions viennent accélérer le processus des affranchissements. L'égalité
civile et politique était reconnue aux libres de couleur par la loi du 24 avril
1833. Une avancée qui autorisait Roseval à écrire en 1842 : « Avec la loi de
1833 les mulâtres, citoyens libres, tendaient chaque jour à conquérir dans
4
l’ordre moral l’égalité qui leur était assurée dans l’ordre politique. »

La Monarchie de juillet posait aussi le problème de l'existence de
l'esclavage, sous la pression abolitionniste. Au plan institutionnel se mettait en
5
place les Conseils coloniaux . Les tensions au sein de la colonie débouchaient
6
sur l'affaire de la Grand’Anse en 1833.
Prenant en compte, l'émancipation survenue en 1834 dans les Antilles
britanniques, Louis-Philippe prenait le 29 avril 1836, deux ordonnances visant

1
. Le traitement annuel du gouverneur de la Martinique était fixé à 70.000,00 frs et celui de la
Guyane à 30.000,00 frs par ordonnance du roi Louis-Philippe. Ces dispositions étaient mises en
erapplication à compter du 1 janvier 1831. Ordonnance du roi Louis-Philippe qui réduit le
traitement des gouverneurs des établissements coloniaux, sauf la Guadeloupe et les établissements
ernouveaux d’Afrique, à Paris, le 1 décembre 1830. (B.D.L. 1831).
2
. Fait notamment l'objet de la Mission BALLIN.
3
. L'ordonnance du 5 mars 1831 supprimait la taxe administrative pour l'affranchissement.
Ordonnance du 12 juillet 1832.
4
. Roseval, les français peints par eux-mêmes, encyclopédie royale du dix-neuvième siècle, Paris,
Ed. L. Curmer, 1842.
5
. Débat sur les institutions coloniales. Les réformes de 1833 à 1837, par Jacques Adélaïde-
Merlande dans Historial Antillais, tome III, pp. 256-286.
6
. Actuellement commune du Lorrain. Antagonisme et confrontation entre libres de couleur et
créoles. Libres et affranchis, réformes et tensions, par Jacques Adélaïde-Merlande, dans Historial
Antillais, tome III, pp.287-307.
20 pour l'une à établir un véritable Etat civil des affranchis, pour l'autre à affranchir
1
tout esclave amené en France . Le gouvernement français subissait la pression
d'un abolitionnisme qui se nourissait aussi bien de considérations économiques
qu'idéologiques, humaines, morales, etc. Pour la première fois en 1834, la
consommation française en sucre excèdait le volume total des exportations
2
coloniales . Alors que le sucre de bettrave connaîssait un développement
accéléré, l'industrie sucrière fondée sur l'esclavage apparaissait comme un
système anachronique entretenant l'archaïsme de l'économie sucrière.
Durant cette période 1830-1836, la société esclavagiste se trouvait ainsi
prise en tenaille par les causes internes à la colonie, mais aussi externes, du fait
des enjeux de développement et d'humanisme. Face à cette offensive
généralisée, l'affirmation d'un autonomisme institutionnel, par la société créole
esclavagiste, n'était-ce pas déjà l'expression d'une mort prochaine ? La société
esclavagiste pouvait-elle se péréniser alors que s'amorçait une profonde
révolution culturelle et industrielle au sein même de la métropole ?
Ainsi, la loi du 28 juin 1833 consacrait la liberté de l'enseignement primaire.
Guizot imposait aux communes de France, l'ouverture d'écoles primaires de
3
garçons et mettait en place une inspection primaire d'Etat . Les écoles primaires
publiques étaient celles qu'entretenaient en totalité ou en partie, les communes,
les départements ou l'Etat. Toutes les tentatives de Guizot d'instituer la liberté
4
de l'enseignement dans le secondaire échouèrent . Salvandy qui succèdait à
Guizot en 1837 n'osait pas instaurer la liberté d'enseignement dans le secondaire
face à la montée de l'anticléricalisme. Nombre de députés craignaient, que grâce
à la liberté réclamée par les catholiques, que les jésuites n'en profitent pour se
ré-installer dans les collèges.
Résultant d'une prise de conscience, non seulement de la gravité du
problème colonial, mais aussi de l'état de délabrement de l'éducation, la
Monarchie intégrait dans sa stratégie de " transformation de la société " deux
questions essentielles :
- Quelle politique en matière d'éducation ?
- Que faire du " poison mulâtre "?

1
. Libres et affranchis, réformes et tensions, par Jacques Adélaïde-Merlande, dans Historial
Antillais, tome III, pp. 287-307.
2
. La législation des sucres et la protection des économies coloniales (1815-1848), par C. Louis-
Joseph, dans Historial Antillais, tome III, pp. 346-357.
3
. La loi GUIZOT, en France, implique : la liberté de l'enseignement primaire ; la volonté du père
de famille doit être suivie pour l’instruction religieuse ; le curé reçoit un rôle de surveillance de
l'école primaire ; les communes sont obligées d'entretenir une école primaire élémentaire, d'y
assurer la gratuité partielle (enfants indigents) ; leurs obligations envers les maîtres ; la rétribution
scolaire doit être perçue dans la forme des contributions publiques (recouvrée par le percepteur) ;
les maîtres doivent être pourvus du brevet élémentaire ou supérieur ; les départements doivent
entretenir une école normale d'instituteurs ; institution d'écoles primaires supérieures (A. PROST).
4
. Claude Lelievre, Histoire des institutions scolaires, Ed. Nathan, p. 61.

21 Sous cette Monarchie de juillet, dès janvier 1835, se constituait la Société
pour l’abolition de l’esclavage. Elle était chargée d’étudier la question de
esclavage, de consulter et d’émettre des propositions.
Sur le territoire de la métropole, le gouvernement français ordonnait, en
janvier 1835, l’ouverture d’un crédit de quatre cent soixante mille francs en
1
faveur des dépenses de l’instruction primaire . Deux autres crédits, de trois
millions et de trois cent mille francs, étaient alloués pour les dépenses de
2
l’instruction publique . Un crédit de quatre cent mille francs était aussi ouvert,
au budget de 1835, sur les produits des centimes facultatifs votés par les
3
Conseils généraux .
Le budget recette du gouvernement pour 1835, autorisait sur la France, les
Conseils municipaux et les Conseils généraux des départements, à voter, à titre
d’imposition spéciale pour l’établissement des écoles primaires, communales,
élémentaires et supérieures, « des centimes additionnels au Principal des
contributions foncières, personnelles et mobilières, dans la limite de trois
centimes pour les Conseils municipaux et de deux centimes pour les Conseils
4
généraux ».



A. ESSAI DE MISE EN ŒUVRE D'UNE POLITIQUE DE «FUSION».
(MISSION BALLIN 1831-1832)


Succédant aux interrogations et aux hésitations, la prise de conscience des
autorités françaises sur l’avenir de la colonie trouvait sa traduction dans une
volonté de mettre en œuvre une politique de " fusion de races ". La mission
Ballin en constituait la signature.
La mission Ballin apparaissait très rapidement comme inopportune pour la
société créole esclavagiste, s'inscrivant ainsi dans une confrontation d'intérêts
politiques entre la métropole et la colonie. L'instruction, devenait de ce fait
l'enjeu d'une lutte sévère et le terroir des stratégies des uns et des autres. Ballin
avait pour instruction de se placer sous l'autorité du gouverneur, de demander
au directeur de l’Intérieur la communication des documents sur l'enseignement
public, de s'entourer de sa collaboration et d'adresser ses rapports au Chef de la
colonie. Les prérogatives dont il s'estimait investi, sauf avis contraire du
gouverneur, ne tardèrent pas à susciter des tensions avec le gouvernement de la
5
colonie et, particulièrement, le directeur de l’Intérieur. Les instructions remises

1
. Ordonnance du 10 janvier 1835. (BDL/N°5674).
2
. Ordonnance du 29 janvier 1835. (BDL).
3
. Ordonnance du 10 janvier 1835. (BDL).
4
. Loi du roi Louis-Philippe portant fixation du budget des recettes de l’exercice 1835, Neuilly, le
24 mai 1834. Bulletin des Lois n° 127, p.153. A.D.M.
5
. A.N.-S.O.M.-C254 D1750.
22 à l’inspecteur par le gouvernement au mois de mars 1831, ne permettaient pas
de douter de l'autorité dont il était investi et de l'importance de sa mission.
Celle-ci se heurtait à la volonté tenace d'une société créole et d'une
Administration coloniale afin que le paysage colonial demeure figé.
1
L’inspecteur arrivait dans le courant de 1831 et procédait à l'inspection de la
situation de l'instruction publique à Fort-Royal, à Saint-Pierre et dans les
communes. Celles-ci étaient suivies de propositions d'établissements mutuels.
De l'avis de F. Auguste, maître d'école, l'annonce de l'arrivée d'un inspecteur et
de l'installation dans les colonies françaises des écoles gratuites d'enseignement
mutuel, à l'instar de celles de la métropole, avait provoqué une joie difficile à
décrire.
« On bénissait le gouvernement paternel et éclairé qui comprenant les
besoins de ses enfants d'outre-mer venait les doter des mêmes avantages dont
2
jouissaient depuis longtemps leurs aînés de la mère patrie.»


A1. UNE MISSION INOPPORTUNE

La mission Ballin débutait par l'examen de la situation au Fort-Royal et la
perspective d'une école d'enseignement mutuel. Au terme de son inspection des
écoles de garçons de Fort-Royal, M. Ballin présentait au gouverneur un rapport
3
sur l'état de la situation . Celui-ci s'était enquéri de savoir quel était le nombre
d'écoles et d'élèves, le niveau des instituteurs. Ballin signalait l'existence de 5
4
écoles de garçons , dont 4 pour les enfants de couleur et 1 pour les blancs, soit
un total de 140 élèves, avec une moyenne de 28 enfants par classe. Les
premières appréciations de l’inspecteur, loin de séréniser semait le trouble et
l'inquiétude au sein de la société créole et de l’Administration. A une polémique
croissante succédait l'hostilité des autorités coloniales.
Du degré d'instruction des élèves et du niveau des instituteurs, l’inspecteur
ne formulait aucun encouragement. Ballin estimait qu'aucun enfant n'avait pu
répondre de manière satisfaisante. L'écriture était assez soignée mais les

1
. Un traitement de 5.000,00 frs par an devait lui être octroyé. Son traitement devait être complété
d'une indemnité annuelle, à défaut d'un logement en nature, de 1.200,00 frs. Celui-ci était
accompagné de sa femme et de M. Boucaud dont le traitement serait fixé à 2.000,00 frs à compter
du jour de son entrée en fonction. Dès sa mission achevée, le gouvernement de la Martinique se
chargeait de son transport vers la Guadeloupe. Lettre du ministre au gouverneur de la Martinique,
15 avril 1831. A.N.-S.O.M. - C57 D472.
2
. Rapport général de F. Auguste sur l'école d'enseignement mutuel de Saint-Pierre, 18 février
1833.
3
. Rapport du 22 août 1831. A.N.-S.O.M. - C57 D472.
4
. Celles de Messieurs : Crest (école des blancs) ; Henry Desproges ; Dominique La Roche ;
Chonchon Forcia ; Gontran, pour les gens de couleur. Sur ces cinq écoles, seul le Sieur Crest était
muni d'une autorisation, datant du 11 janvier 1827. Les autres bénéficiant généralement de la
bénédiction du curé.
23 1
instituteurs étaient loin du niveau de compétences souhaitées . L’inspecteur
proposait de ne laisser subsister que trois écoles, celles des Sieurs Crest, Forcia,
2
Desproges . Il proposait aussi l'établissement d'une école d'enseignement
mutuel.
Le gouvernement colonial avait-il pris ombrage de la venue de l’inspecteur
et de l'autorité qui lui était donnée par le ministre ? Une sourde polémique
s'instaurait progressivement avec le directeur de l’Intérieur notamment, mais
aussi avec le gouverneur : polémique sur les appointements, indemnités et
autres de l’inspecteur (Considérant qu'il se refuserait à visiter les paroisses, le
directeur de l’Intérieur décidait de lui supprimer les frais de tournée) ;
polémique sur le coût des écoles d'enseignement mutuel (les dépenses étaient
jugées exorbitantes) ; polémique sur la longueur de la mission Ballin qui aurait
dû être réglée en quatre mois et qui s'éternisait depuis plus de six mois ;
polémique sur l'interprétation des instructions du gouvernement.
Pour les créoles comme pour les autorités coloniales, la mission Ballin
devait être ramenée à un rapide passage avant de s'évacuer vers la Guadeloupe.
Celui-ci irritait profondément et l'on était décidé à lui rendre la vie dure.
Connaissant l'opposition des créoles à tout changement, le directeur de
l’Intérieur ne manquait pas d'aplomb pour affirmer qu'il avait déjà envisagé la
question de l'enseignement mutuel et pris des dispositions.
« J'avais, dès mon retour de France prévenu les instructions ministérielles
en ce sens que je me proposais d'établir dans la colonie une ou plusieurs écoles
d'enseignement mutuel dont les dépenses et frais d'installation eussent été
extrêmement minimes - Déjà les dispositions nécessaires pour l'établissement
3
de ces écoles avaient été prises, … » .

Même si l'on accorde à celui-ci le bénéfice du doute, son intervention
exprimait déjà sa réserve vis-à-vis de la présence de l’inspecteur qui serait une
cause de dépenses beaucoup plus considérables que celles auxquelles aurait
donné lieu le projet qu'il avait conçu. Malheureusement, il y avait cet ordre
formel du ministre de mise à exécution des propositions de Ballin. Le directeur
de l’Intérieur l'acceptait difficilement. Le Sieur Ballin pouvait, ainsi, apprécier
4
la rigueur budgétaire de la colonie . Au mois de mars 1831, les rapports entre
l’inspecteur et le gouverneur n'étaient déjà plus amicaux. Ballin était prié de
s'expliquer sur son séjour prolongé à Saint-Pierre. Dans le courrier qu'il
adressait au gouverneur, à son tour, il s'étonnait de la rigueur peu encourageante

1
. Inspection des écoles du Fort-Royal. Voir Annexe 1. C1.
2
. Rapport de l’inspecteur du 22 août 1831. A.N.-S.O.M.-C57 D472.
3
. Rapport, Fort-Royal, Juin 1831. A.N.-S.O.M. - C57 D472.
4
. La dépense pour l'entretien de l’inspecteur fut fixé à 850,00 frs par mois, mais comme il avait
perçu avant son départ une somme d'argent considérée comme une avance, au 1er juin 1831,
Ballin se trouvait redevable de 550,00 frs qui lui seront retenus par moitié sur ses appointements
des mois de juin et juillet. Il ne fut pas jugé nécessaire de lui allouer une indemnité de bureau.
Rapport du directeur de l’Intérieur, Fort-Royal, juin 1831. A.N.-S.O.M. - C57 D472.
24 dont l’Administration gratifiait sa mission. L’inspecteur Ballin ne comprenait
pas le peu de confiance dont faisait preuve à son égard le gouverneur. Il
constatait que l'accueil de la colonie n'était guère agréable, pas plus qu'il ne
pourrait compter sur un quelconque " défenseur " dans la colonie.
De nouvelles péripéties vinrent de l'établissement de l'école d'enseignement
mutuel du Fort-Royal. L’Administration proposait d'établir l'école dans un local
du bâtiment où se trouvait l'hospice de charité Saint-Victor. Ballin n'était pas
d'accord, ne l'ayant pas trouvé convenable, beaucoup trop resserré. De l'avis du
directeur, les projets de l’inspecteur nécessitaient des constructions neuves qui
susciteraient des frais considérables. L’aménagement du local de l'hospice,
n'aurait occasionné qu'une dépense d'environ 950,00 frs et le Conseil privé
n'entrevoyait pas d'autre emplacement possible. Le plus important dans ce
débat, était que le Conseil privé ne se dissimulait pas, que de longtemps encore,
les écoles gratuites ouvertes pour toutes les classes de libres, ne seraient
fréquentées que par l'une d'elles, attendu que des mœurs et des préjugés aussi
1
fortement enracinés ne s'effaçaient pas facilement . Derrière ce semblant de
discernement sur la réalité des mœurs et préjugés de la société créole, n'y avait-
il pas prétexte à éviter que ne s'édifie, de manière trop significative, un
établissement pour les gens de couleur, mulâtres, puisque c'est de cela dont il
était question ? Etablissement qui aurait vocation à la " fusion des races ".
L’inspecteur était invité à se rendre en Guadeloupe et à son retour ses projets
2
seraient réexaminés . Le Vicomte de Rosily présentait un rapport sur cette
question, le 6 juillet 1831. Le devis estimatif de la dépense à faire pour la
construction d'une école gratuite par la méthode d'enseignement mutuel, de
3
l'ordre des 20.000,00 frs , était jugée exorbitant. Pour supporter pareille
dépense, il faudrait la transmettre au ministre. La somme dépassant ce que
l'autorité locale avait le droit d'affecter immédiatement aux travaux publics
d'utilité reconnue. Ce rapport révélait qu'il y avait de sérieuses difficultés pour
s'entendre sur un local. Il était prêté à M. Ballin la proposition de faire évacuer
par les pauvres l'hospice et de mettre à sa disposition le bâtiment entier. Le
directeur de l’Intérieur estimait que les dépenses d'installation d'une école
d'enseignement mutuel dans une forte commune de France s'élevaient à peu
près à 500,00 frs. La proposition était faite d'une somme de 1.000,00 frs. En
clair, Ballin apparaissait comme un personnage quelque peu farfelu.
Pour l'école du Fort-Royal, l’inspecteur demandait qu'il soit tracé des demi-
4
cercles, la mise en place de quelques bancs et tableaux noirs . Le directeur de
l’Intérieur n'était pas convaincu de l'intérêt que suscitait l'établissement,
considérant que le commissaire de police du Fort-Royal n'avait enregistré
aucune déclaration de parents qui voulaient envoyer leurs enfants à

1
. Procès-verbal, séance du Conseil privé, du 16 juin 1831. A.N.-S.O.M. - C57 D472.
2
. Procès-verbal, séance du Conseil privé, du 16 juin 1831. A.N.-S.O.M. - C57 D472.
3
. Devis estimatif, Fort-Royal, le 2 juillet 1831. A.N.-S.O.M. - C96 D828.
4
. Lettre de Ballin, du 26 août 1831. A.N.-S.O.M. - C57 D472.
25 l'enseignement mutuel, suite aux avis insérés dans les journaux. Cette situation
serait pour le moins fâcheuse puisque l'établissement ne pouvait fonctionner
qu'avec au moins soixante dix élèves. L'école devait se composer de sept
groupes ou classes. Invité à s'expliquer en Conseil privé le 6 juillet 1831,
l’inspecteur affirmait sa conviction du contraire. Le gouverneur était d'avis
d'ajourner toutes dépenses d'installation, jusqu'à ce qu'on ait acquis la certitude
que le nombre d'élèves nécessaire fréquenterait cette école. Il en serait de même
pour Saint-Pierre. Le directeur général présentait au Conseil privé, le 9 août
1
1831, un devis estimatif des dépenses qui s'élevaient à 3.800,00 frs . Au terme
des discussions, le gouverneur approuvait un devis de 3.000,00 frs. Il ordonnait
que les travaux d'installation qui y étaient mentionnés fussent à la charge de la
caisse municipale du fait que l'avantage de cet établissement devait profiter
uniquement à la ville du Fort-Royal. Finalement, l'école était créée dans les
2
bâtiments des vivres de la guerre . Au mois de septembre 1831, Ballin comptait
déjà 170 élèves inscrits et déjà sur Saint-Pierre près de 200 élèves seraient
3
concernés . L'établissement, gratuit, entrait en fonction le 1 novembre 1831.
Ballin, après l'avoir organisé et dirigé personnellement pendant deux mois, en
confiait la direction à M. Jansson qui avait été présenté au gouvernement de la
colonie.
« Jansson, assez instruit d'ailleurs n'avait aucune connaissance de la
méthode mutuelle. En assistant aux travaux préparatoires, il a requis de
l'expérience aidé de mes conseils et agissant sous mes yeux, il s'est mis en état
4 5
après deux mois d'expérience de conduire avec succès ce bel établissement. »

L'école comptait 200 élèves inscrits sur le registre d’admission. L’inspecteur
faisait état de ses efforts pour vaincre les répugnances et surmonter les
difficultés. Celui-ci estimait avoir organisé l'école à l'instar de celle de Saint
Jean de Latran à Paris. Elle n'avait plus besoin, pour se soutenir avec succès,
que de la protection des autorités de la colonie.

L'hostilité des autorités coloniales

Après une phase d'escarmouches, le directeur de l’Intérieur déclenchait, au
mois d’août 1831, une offensive à propos de l'autorité, des compétences, de la

1
. Extrait du registre des Procès-verbaux des délibérations du Conseil privé, 9 août 1831. A.N.-
S.O.M. - C97 D849.
2
. Lettre du Vicomte de Rosily, directeur général de l'Intérieur à M. Ballin, Fort-Royal, le 26 août
1831. A.N.-S.O.M. - C57 D472.
3
. Lettre de Ballin au ministre des colonies, Fort-Royal, le 3 septembre 1831. A.N.-S.O.M. - C57
D472.
4
. Lettre de M. Ballin au ministre des colonies, Saint-Pierre, le 1er février 1832. A.N.-S.O.M. -
C57 D472.
5
. A propos de la méthode mutuelle et de la méthode simultanée, voir annexe 1 bis. C1.
26 1
liberté de manœuvre dont se prévalait cet inspecteur . Il n'y avait qu'une seule
autorité, celle du Gouvernement colonial dont l’exercice passait par lui. Après
le rapport concernant les écoles du Fort-Royal, Ballin était invité par le Vicomte
de Rosily à poursuivre son travail en direction des communes rurales. Il lui
signifiait que cette tournée devait donner lieu à un rapport de même nature et
qu'il n'avait toujours pas reçu son rapport sur le Fort-Royal. Ballin apprit, que
les commissaires commandants avaient été prévenus de son arrivée et de la
mission qui lui était confiée. Il lui suffirait de se présenter afin que les portes
des institutions s'ouvrent et qu'il puisse obtenir auprès d'eux tous les
renseignements qu'ils auraient en leur possession.
Les relations entre les deux hommes pénétraient dès lors dans une zone de
turbulence qui se traduisait par un échange probant de correspondances. Reçu le
26, l’inspecteur rendait réponse au directeur de l’Intérieur. Il lui indiquait, le
même jour, que le gouverneur ayant reçu le rapport, il n'allait pas tarder à le
recevoir et d'y ajouter une note d'ironie.
« Vous approuvriez, je n'en doute pas la démarche que j'ai suivie, puisque
c'est celle qui m'est tracée par le Ministre lui-même. Vous êtes trop juste pour
croire que je veuille m'affranchir de votre autorité, que je reconnais en tous
points et vous me blâmeriez de méconnaître des ordres si précis et qui me
2
viennent d'aussi haut » .

Quant à l'invitation de se rendre dans les communes rurales, l’inspecteur
précisait au Vicomte de Rosily que la mauvaise saison ne pouvait être propice
au déplacement d'un européen qui venait d'arriver et ne manquerait de mettre en
danger sa vie et sa santé. Ballin signifiait aussi au directeur qu'il n'entendait pas
non plus se laisser dicter l'organisation de sa mission, et se laisser prescrire une
époque pour l'accomplissement de telle ou telle partie de ses fonctions.
L’inspecteur avait alors pour préoccupation immédiate " les travaux
préparatoires indispensables " à l'ouverture de l'école du Fort-Royal.
Le Vicomte de Rosily affichait lui aussi sa mauvaise humeur et se
retranchait derrière l'ordonnance du 9 février 1827. Il espérait que Ballin
3
voudrait bien faire allégeance . C'était bien mal connaître l'intéressé. La réponse
marquait une nouvelle escalade dans la polémique. Le Vicomte de Rosily
estimait ne pas pouvoir partager l'opinion de l’inspecteur sur le pouvoir
4
qu'aurait un ministre de modifier à son gré des ordonnances royales . Cette
dernière escalade mettait cependant fin à la polémique et instaurait une totale

1
. La lettre du directeur provoquant l'affrontement datait du 26 août 1831 et se présentait sous une
forme très malicieuse. Copie lettre du directeur général de l'Intérieur, le Vicomte de Rosily à
M. Ballin, Fort-Royal. A.N.-S.OM. - C57 D472.
2
. Lettre de Ballin, Fort-Royal, le 26 août 1831 . A.N-S.O.M. - C57 D472.
3
. Lettre de Rosily en réponse à la lettre de M. Ballin du 26 août 1831, Fort-Royal, le 27 août
1831. A.N.-S.O.M. - C57 D472.
4
. Lettre du directeur de l’Intérieur à Ballin, Fort-Royal, le 29 août 1831. A.N.-S.O.M. - C57
D472.
27 opposition entre les deux hommes. L’inspecteur laissait au directeur de
l’Intérieur la responsabilité de ses propos. La polémique prenait un tour
politique qu'il ne lui appartenait pas de débattre et dont il ferait scrupuleusement
1 2
état au ministre . Les propos de M. Ballin rappelaient au Vicomte de Rosily le
caractère exceptionnel de la mission de l’inspecteur et les instructions précises
du ministre. De collaboration, c'était ce dont il était question. Le directeur de
l’Intérieur devait pleinement contribuer au succès de cette mission, étant
responsable de l'enseignement public, par la communication des documents et
informations nécessaires à sa tâche et non de se placer sous l’autorité de
M. Ballin.
M. Ballin n'était pas le seul à se heurter à l'opiniâtre volonté de la société
créole et de l'Administration coloniale de paralyser tout processus de
bouleversement de l'ordre colonial. L'association philanthropique pour
l'instruction qui se composait dans la colonie, sinon totalement, du moins en
partie, de gens de couleur et mulâtres, connaissait aussi des démêlés avec les
autorités coloniales. Bissette et Fabien dénonçaient auprès du ministre l'attitude
du gouverneur Dupotet qui ne semblait guère disposé à seconder les vues du
3
gouvernement sur l'instruction à donner aux classes libres . Ils espéraient qu'il
ne lui prendrait pas l'envie de vouloir se mettre à la tête des sociétaires afin de
diriger à son gré les travaux de l'association. Tous deux protestaient, par
avance, contre toute tentative des autorités locales de « soumettre à leur pouvoir
une association, qui conçue par les hommes libres, doit être laissée à leur
4
respect des engagements qu'ils ont contractés » .

Ils exprimaient, par ailleurs, leur inquiétude vis-à-vis de la " conduite
tracassière " des autorités locales envers M. Ballin et son épouse. Cette attitude
était loin d'être une garantie des intentions de ces fonctionnaires coloniaux.
Bissette et Fabien mettaient l'accent sur les difficultés de Mme Ballin obligée de
s'en retourner en France.
Celle-ci « n’a pu rencontrer parmi les autorités de la Martinique non
seulement zèle ou protection pour les établissements qu'elle projetait, mais
encore obéissance aux instructions ministérielles que vous aviez données à cet
effet. Fatiguée de lutter contre l'inertie et la mauvaise volonté, Madame Ballin
revient à Paris, demander de vous, M. le Ministre, des moyens de faire
5
respecter vos volontés » .

Ce courrier démontrait l'existence de contacts entre les époux Ballin et des
personnalités appartenant à la société des gens de couleur, mais surtout précisait

1
. Lettre de Ballin au ministre, Fort-Royal, le 3 septembre 1831. A.N.-S.O.M. - C57 D472.
2
. Lettre de Ballin au ministre, Fort-Royal, le 3 septembre 1831. A.N.-S.O.M. - C57 D472.
3
. Lettre de Bissette et Fabien, au ministre, Paris, le 17 avril 1832 A.N.-S.O.M. - C97 D853.
4
. Lettre de Bissette et Fabien, 17 avril 1832. A.N.-S.O.M. - C97 D853.
5
. Lettre de Bissette et Fabien au ministre, Paris, 17 avril 1832. A.N.-S.O.M. - C97 D853.
28 les intentions de Mme Ballin. En effet, officiellement, c'étaient des raisons de
famille qui étaient invoquées auprès des autorités pour l'obtention d'un passage
1
pour celle-ci vers la France. Son éventuel retour serait à sa charge.
La situation régnant dans la colonie, notamment l'état d'esprit des autorités
coloniales, évoquait pour ces hommes de couleur celle de 1803. Selon Fabien et
Bissette, l’Administration avait fermé « sans motif autre qu'une opposition
combinée à tout progrès intellectuel, le peu d'écoles ouvertes alors à la classe
2
des hommes de couleur » . Fabien et Bissette avaient pour preuve : d’une part,
la décision prise en 1830 par le Conseil privé contrairement aux voeux des
Adminstrateurs, de pourvoir à l'insuffisance des moyens d'instruction existant
dans la colonie ; d’autre part, les obstacles, fondés sur un prétexte de fausses
difficultés économiques, qu'avaient rencontrées les époux Ballin dans
l'exécution de leur mission ; enfin, le refus illégal selon eux, des autorités,
d'autoriser l'association philanthropique pour l'instruction dans laquelle
l'autorité coloniale aurait dû voir au moins une économie des deniers publics,
digne d'encouragement.
Bissette et Fabien en appelaient au ministre, afin de permettre à l'épouse
Ballin d'accomplir sa mission des plus urgentes. L'éducation primaire des filles
de couleur était dans un état déplorable et se traduisait par une absence totale
d'école pour elles. Cet état de situation ne correspondait pas aux vues du
gouvernement et aux besoins de la population, notamment de couleur.
3
Au début de 1832, Ballin avait pu obtenir un local pour l'établissement de
l'école d'enseignement mutuel de Saint-Pierre. Celle-ci ne présentait toutefois
pas les mêmes avantages que celle du Fort-Royal. Les travaux avaient déjà
commencé et dans un délai d'un mois, il serait en mesure de s'occuper de
l'organisation de l'école. Ce ne fut que le 9 avril 1832 que le Conseil privé
approuvait un devis de dépenses de 2.800,00 frs pour les travaux à effectuer au
4
rez-de-chaussée du local attenant au théâtre de Saint-Pierre . M. Ballin
5
annonçait au ministre avoir déjà reçu plus de 300 demandes d'admission . Dans
ce nombre figurait 5 à 6 enfants blancs. Mais, il ajoutait aussitôt une réflexion
permettant de mesurer la force des préjugés et des enjeux.
« Je doute cependant qu'ils fréquentent l'école, ils en seront détournés par
des instances et des considérations auxquelles les parents cèdent toujours. J'en
ai eu l'exemple au Fort-Royal, non seulement à l'égard des élèves blancs qui
s'étaient fait inscrire, mais encore relativement à trois instituteurs que d'après

1
. Lettre du gouverneur au ministre, Fort-Royal, le 24 février 1832. A.N.-S.O.M. - C97 D853.
2
. Cet élément infirme notre interrogation tendant à penser que la mesure ne fut pas effective.
Toutefois le caractère affirmatif du propos, si l'objet n'est pas fondé, aurait pour but de faire
pression sur le ministre.
3
. Au mois de février 1832, M. Ballin, qui se trouvait à Saint-Pierre, souffrait "d'une maladie fort
grave" qu'il attribuait à la fatigue et qui l'avait contraint à suspendre le cours de ses travaux.
4
. Procès-verbal, Conseil privé, 9 avril 1832. A.N.-S.O.M. - C57 D472.
5
. Lettre du 1er février 1832. A.N.-S.O.M. - C57 D472.
29 leur demande et leurs vives sollicitations, M. le Gouverneur avait nommés sur
1
ma présentation et qui donnèrent leur démission avant d'entrer en fonction » .


A2. CONFRONTATION D'INTERETS POLITIQUES ENTRE LA FRANCE ET LA
COLONIE

Après avoir inspecté le Fort-Royal, c'était au tour de la ville de Saint-Pierre.
2
Cette inspection offrait l'occasion d'examiner successivement la situation des
garçons et filles créoles et de couleur, tandis que la confrontation politique
s'accentuait entre l'Administration coloniale et la mission Ballin. L’objectif de
" fusion des races " devenait insupportable, car celui-ci cherchait à " nuire " à
une organisation éducative, sociale ayant tracé sa ligne directrice dans la
ségrégation des races. Les difficultés qui s'étaient manifestées à la suite de son
premier rapport, n'étaient sans doute pas étrangères à une certaine réserve de
l’inspecteur, à une démarche qui se voulait en forme d'ouverture, à l'adresse des
autorités et plus particulièrement du gouverneur. Ballin tachait d'accorder les
désirs du gouvernement de la métropole avec les besoins et les ressources de la
colonie eu égard aux circonstances particulières dans lesquelles se trouvait la
Martinique. Il s'était replié dans des limites plus étroites que celles que
comportaient ses instructions, s'inquiétant continuellement de ce que le
gouvernement de la colonie pouvait lui accorder. L’inspecteur avait l'intention à
la fois de se prémunir des reproches déjà formulés, mais aussi de tenter d'ôter
au Conseil privé et aux autorités coloniales les arguments qu'ils avaient
3
prétextés pour repousser ou restreindre ses propositions .
La situation de l'instruction publique à Saint-Pierre s'appréhendait sur la
base de constatations qui aboutissaient à l'urgente nécessité, de l'avis de
l’inspecteur, d'engager de profonds changements. Le visage de l'éducation était
en fait la juxtaposition de deux réalités. Tout d'abord, Ballin précisait que peu
d'habitants envoyaient leurs enfants à Saint-Pierre et que nombre d'entre eux les
expédiaient en France sur la foi des renseignements de correspondants. D'autre
part, l'existence d'un nombre important d'établissements particuliers qui se
nuisaient réciproquement. Il en résultait que chaque instituteur ne pouvait faire
face aux dépenses, n'ayant qu'un petit nombre de pensionnaires. Le choix des
hommes chargés de propager l'instruction s'avérait être aussi un problème.
L'instituteur ne pouvant tout enseigner lui-même, les enfants étaient
naturellement négligés. Cette impossibilité impliquait des recrutements que
l’inspecteur estimait devoir être sans complaisance.

1
. Lettre du 1er février 1832.
2
. La mission Ballin constitue une opportunité exceptionnelle pour appréhender l'état de
l'éducation dans la colonie en ce début du 19e siècle. Rapport de M. Ballin au gouverneur. Etat de
situation de l'instruction public à Saint-Pierre, Saint-Pierre, le 20 avril 1832. A.N.-S.O.M. - C57
D472.
3
. Lettre de Ballin au gouverneur, Saint-Pierre, le 25 avril 1832. A.N.-S.O.M. - C57 D472.
30 Ils prennent : « des maîtres au rabais ; ce sont pour la plupart des hommes
incapables, sans éducation, étrangers à la profession qu'ils embrassent par
1
besoin ».

L’inspecteur souhaitait " un système d'enseignement fondé sur des bases
2
fermes et libérales " .

Les institutions existantes à Saint-Pierre pour les enfants blancs

3
Les garçons disposaient de quatre écoles totalisant une population de 120
élèves. Celle-ci se partageait en nombre égal sur les quatre classes, soit une
trentaine par classe. Compte-tenu de la population créole (blanche) de Saint-
Pierre, le nombre d'enfants fréquentant ces écoles était plutôt maigre. De l'avis
de Ballin, les pères de famille n'avaient pas confiance dans ces instituteurs qui
faisaient de l'éducation une " spéculation exclusive ". L’inspecteur découvrait
aussi l'existence de nombreux maîtres, non autorisés, des précepteurs en
quelque sorte, qui donnaient des leçons chez les parents et qui échappaient de
son point de vue à la surveillance de l'autorité. Certains exerçaient sur les
habitations, où ils réunissaient les enfants de plusieurs familles voisines.
« Ce sont pour la plupart des hommes inconnus, et dont les talents sont loin
4
d'être constatés » .

Le prix serait déterminant dans le choix de ces maîtres et les parents seraient
incapables d'en apprécier véritablement les capacités. Certains maîtres étaient-
ils moins chers que les écoles ? Les créoles faisant appel à des précepteurs,
étaient-ce par préjugés, par " pauvreté ", du fait des distances ? Il y avait sans
doute de tout cela.
Ballin proposait une réorganisation des institutions au service des enfants
créoles, autour de ce qui pourrait devenir la Maison royale d’éducation, c'est-à-
dire la pension de M. Beleurgey. L'envergure donnée à cet établissement
remplacerait d'une certaine façon le collège Saint-Victor, pour lequel le ministre
serait tout à fait favorable, mais qui semblait difficile dans la conjoncture
actuelle de la colonie. Ce premier examen s'accompagnait de propositions pour
5
l'instruction des élèves blancs et l'établissement de la pension de Beleurgey en
Maison royal d'éducation pour les jeunes gens.

1
. Rapport Ballin, p. 2.
2
. Rapport Ballin, p. 1, A.N.-S.O.M.-C57 D472.
3
. Ces établissements étaient les suivants : l'institution dirigée par M.Beleurgey, régulièrement
autorisée ; l'école de M. Bladou, munie d'une autorisation du Général Donzelot (1823) ; celle de
M. Martin, autorisée par le directeur de l’Intérieur le 1er septembre 1829 ; celle de M. Violar,
établie "sur les débris de la pension abandonnée par M. l'Abbé Tiran. " Il n'avait qu'un diplôme
d'instituteur primaire ".
4
. Rapport Ballin, p. 3.
5
. Propositions institutions pour les élèves blancs. Voir annexe 2.C1.
31 Les informations apportées par l’inspecteur sur la situation des
" Demoiselles ", c'est-à-dire des jeunes filles créoles, bien qu'elles soient
quelque peu succintes, n'en n'étaient pas pour autant précieuses. En 1832, le
premier établissement sur Saint-Pierre pour les filles créoles, c'était la Maison
royale, confiée aux soins des Sœurs de Saint Joseph de Cluny. Deux autres
maisons retenaient son attention : celles de Mme Mongenot et de Mme Stewart.
Ces deux dames exerçaient sans autorisation depuis plusieurs années. Au côté
de ces écoles pour les plus grandes, il existait de nombreuses petites écoles
répandues dans les deux paroisses de Fort et Mouillage, qui étaient destinées
aux enfants en bas âge.
1
« L'instruction se bornait à la lecture dans le catéchisme. »

L’inspecteur proposait aux autorités de limiter à deux, les maisons
d'éducation pour les demoiselles. La Maison royale et celle de Mme Mongenot
dont Ballin vantait ses manières distinguées et une grande aptitude. Les prix de
la pension seraient fixés à 1.000,00 frs pour les deux maisons. L’inspecteur
proposait d’interdire à toutes les autres institutions l’admission d’élèves
internes, en leur accordant que le titre d’école.

Les établissements s'occupant des enfants de couleur

M. Ballin rappelait que le gouvernement ordonnait la création d'écoles
élémentaires publiques et gratuites dans les villes de Saint-Pierre et Fort-Royal
2
en faveur des classes libres sans acceptation de couleur . Toutefois, pendant un
laps de temps indéterminé, la classe de couleur profiterait seule de l'avantage
offert à tous. L'objectif du gouvernement par le biais de l'école d'enseignement
mutuel était d'amener progressivement la fusion des races. Il était conscient que
ce serait l'œuvre du temps et de l'expérience, à mesure que les besoins se
faisaient sentir. Par le biais de cette orientation, s'affichait une nouvelle
dimension politique à la mission de l'instruction publique dans la colonie.
L’inspecteur estimait que les mesures à prendre ne devaient pas se borner à
l'instruction primaire. Les premières bases de l'instruction secondaire devaient
être jetées. Selon ses observations en 1832, aucune institution secondaire, aucun
pensionnat existant jusqu'alors n'était ouvert aux jeunes gens de couleur et il
n'était guère possible d'envisager et d'ordonner leur admission dans la Maison
royale.
Ballin constatait l'existence de quatre écoles primaires pour les garçons de
3
couleur et un grand nombre de très petites écoles tenues par des femmes

1
. Rapport, Ballin, p. 11.
2
. Lettre de Ballin au gouverneur, Saint-Pierre, le 28 avril 1832. A.N.-S.O.M.-C57 D472.
3
. A savoir : L'école du Sieur Félicien Auguste réunissant à peu près 50 élèves ; celle du Sieur
Montout avec 15 élèves ; celle du Sieur Féréol avec 27 élèves ; enfin, celle du Sieur Jean Bte
Zozo, avec 20 enfants. Rapport Ballin au gouverneur, Saint-Pierre, le 20 avril 1832. A.N.-S.O.M.-
C57 D472.
32