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GALLIPOLIS

De
477 pages
C'est la convergence unique dans l'histoire de nos deux nations, de circonstances économiques, politiques et idéologiques qui a conduit ici les acteurs, certains diront les victimes, de ce qui restera pour l'histoire " l'Affaire du Scioto ", incroyable épopée mettant en scène l'émouvante quête utopique de ces Français qui ont eu l'audace, quand peu d'Américains l'osaient encore, de compter parmi les pionniers de l'Ouest américain.
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GALLIPOLIS:
HISTOIRE D'UN MIRAGE AMÉRICAIN AU XVIIIe SIÈCLE

Collection L'Aire Anglophone dirigée par Serge Ricard

Cette collection entend s'ouvrir aux multiples domaines d'un vaste champ d'investigation, caractérisé par la connexion idiome-culture, auquel les spécialistes formés en langues, civilisations et littératures dites "anglo-saxonnes" donnent sa spécificité. Il s'agira, d'une part, de mieux faire connaître des axes de recherche novateurs en études britanniques, américaines et canadiennes et, d'autre part, de répondre à l'intérêt croissant que suscitent les cultures anglophones d'Afrique, d'Asie et d'Océanie - sans oublier le rôle de langue véhiculaire mondiale joué par l'anglais aujourd'hui. A cette fin, les domaines privilégiés seront l'histoire des idées et des mentalités, la sociologie, la science politique, les relations internationales, les littératures de langue anglaise contemporaines, le transculturalisme et l'anglais de spécificité. Déjà parus
Serge RICARD (dir.). États-Unis / Mexique: fascinations répulsions réciproques. André BEZIA T, Franklin Roosevelt et la France (1939-1945) diplomatie de l'entêtement. Ada SAVIN, Les chicanos aux Etats-Unis. Nathalie CARON, Thomas Paine contre l'imposture des prêtres. André VIOLA, J. M. Coetzee, Romancier sud-africain. Joanny MOULIN, Ted Hughes: la langue rémunérée. et : la

(Ç)L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-8917-6

Jocelyne Moreau-Zanelli

GALLIPOLIS:
HISTOIRE D'UN MIRAGE
AMERICAIN AU XVIIIe SIECLE
~ ,

L'Harmattan 5-7, rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

INTRODUCTION

Fascinée qu'elle était par les rivages de la Méditerranée, la royauté française ne considéra pas la découverte de l'Amérique comme un événement sensationnel. Elle laissa aux initiatives individuelles la tâche de progresser dans ce pays, et ce furent ses explorateurs et ses coureurs des bois qui lui bâtirent un gigantesque empire dans le Nouveau Monde, qu'elle abandonna aux Anglais, dans l'indifférence, en 1763. Or c'est curieusement au moment où ils perdent la Nouvelle-France que les Français se prennent d'une passion dévorante pour les treize colonies anglaises d'Amérique. Pendant la seconde moitié du XVIIIe siècle, tous leurs espoirs, tous leurs rêves seront tournés vers ces terres supposées porter un nouvel Éden. Cet intérêt engendrera de nouveaux modes de relations et une sincère fraternité entre les intellectuels des deux pays. Du côté français, une abondante littérature mêlant information et préjugés - bientôt corroborés plutôt que réfutés par les officiers partis prêter main forte aux Insurgents - contribuera à édifier une image totalement idéalisée de ce pays. Si bien qu'à la veille de la Révolution, l'admiration pour les États-Unis se manifestera, entre autres, pour lIn bon nombre de jeunes libéraux, roturiers all aristocrates avides de réformes et désireux de fuir un régime despotique et une société corrompue, par le projet, plus souvent échafaudé qu'exécuté, de se réfugier dans ce pays où la liberté va de pair avec l'aisance, la tolérance et la vertu morale. En cette fin dll Siècle des lumières, l'homme semble avoir perdu le sens de l'impossible si péniblement acquis pendant les deux siècles précédents. Jamais le charlatanisme n'a été aussi présent; Mesmer, Cagliostro et autres magnétisellrs occllpent le terrain. Le rejet dll christianisme et de sa n1ythologie donne liell à un retour en force des vraies sllperstitions; la crédulité dll siècle finissant est sans limites. Un savant comme le sage Condorcet prédit qlle la vie hllmaine ne

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connaîtra bientôt plus de fin alors que rien dans l'état de la médecine ne permet de telles déclarations. Les architectes visionnaires bâtissent leurs rêves sur les planches à dessin, la saline royale d'Arc-et-Senans de Claude-Nicolas Ledoux, ou les étranges projets d'Étienne-Louis Boullée témoignent de leur foi dans une société idéale: tout concourt à assurer, ils en sont convaincus, dans leurs cités utopiques le bonheur de l'homme. Pourquoi un Guillotin ne concevrait-il pas, en toute bonne foi, qu'il est possible de passer de la vie de salon à la vie sur les bords de l'Ohio? Les physiocrates prônent depuis si longtemps le retour de l'homme à la nature et l'agriculture comme seule base possible de l'économie que leurs théories doivent bien avoir quelque fondement, et où, mieux que dans les territoires encore vierges de l'Amérique, pourrait-on le vérifier? Cette prise de contact entre les deux peuples n'a pas que des effets idéologiques et sentimentaux, elle permet aussi les "affaires". Du côté américain, le resserrement des liens donne lieu en effet à de nouvelles initiatives commerciales. Le domaine national, conquis de haute lutte, est à l'encan; c'est le prix de l'indépendance. Le marché américain, très déprimé, est trop étroit pour les spéculateurs qui rêvent de réaliser des plusvalues gigantesques sur les marchés européens où les capitaux ne manquent pas. Dès 1788, leurs agents arrivent à Paris dans la perspective d'y vendre des terres à coloniser. Là, le terrain est prêt pour ces marchands d'illusions. La Révolution va singulièrement modifier le profil des candidats à l'émigration. Désormais, les patriotes ont mieux à faire chez eux, c'est en France qu'ils vont expérimenter l'exemple américain. Les premiers artisans de la Révolution, en revanche, vite débordés par des éléments plus radicaux, vont bientôt se résigner à l'exil. Les aristocrates et les parlementaires les plus réactionnaires sont déjà partis, les Monarchiens, partisans d'une monarchie constitutionnelle, puis toute la noblesse libérale les suivront bientôt. Selon un processus d'exclusion impitoyable, les patriotes seront à leur tour condamnés à l'exil, ou pire, et tous se trouveront un jour ou l'autre en position de clients potentiels des vendeurs de terres américaines. L'affaire qui nous intéresse se situe précisément à la charnière de ces deux mouvements. Ce n'est plus le projet de départ volontaire, purement idéologique, d'un Guillotin ou d'un Brissot, quoique l'impact du mirage américain y ait la même part et

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qu'elle conjugue les mêmes influences de Rousseau et des physiocrates, mais ce n'est pas encore l'émigration forcée d'un Talleyrand ou d'un Noailles, bien qu'elle participe déjà de l'émigration politique. Les événements laissent encore sa place au choix, le choix d'émigrer, d'abord, et celui d'émigrer aux États-Unis, surtout. C'est à ce moment crucial qu'apparaît à Paris, providentielle, la Compagnie du Scioto, proposant des terres à un prix dérisoire à l'Ouest des Alleghanys, dans un territoire encore sauvage et presque inhabité. Qui sont ces premiers émigrés si particuliers qui ont préféré l'Amérique à l'Angleterre, à la Rhénanie ou au Piémont? Des aristocrates, comme tend à le suggérer la campagne de presse qui va se déchaîner contre la Compagnie du Scioto dès que les pamphlétaires auront eu vent de quelques noms illustres parmi les candidats au départ? Le culte de l'Amérique n'a-t-il pas pénétré assez profondément les couches de la société française pour que d'autres, bourgeois, commerçants, artisans ou même ouvriers, se soient laissés aller à des rêves de fortune et de prospérité outre-Atlantique? La vente des terres du Scioto à des émigrés, qui a fait si grand bruit en son temps, est tombée, en France, dans l'oubli pour n'en ressortir que brièvement à deux occasions. M. Henri Carré, en 1898 l'a exhumée en partie des Papiers d'Eprémesnil, mais cette source unique l'a fatalement conduit à n'apprécier dans son article qu'un aspect de cette émigration1. Près de cinquante ans plus tard, Jean Bouchary s'intéresse au mécanisme économique proprement dit de la Compagnie du Scioto dans le cadre d'une étude sur la naissance du capitalisme financier à Paris à la fin du XVIIIe siècle2. Il développe également très largement l'impact de l'affaire dans l'opinion publique et les réactions diplomatiques qu'elle entraîne. Un autre ouvrage en français est paru entre-temps, celui de Mme Fouré-Selter, qui puise essentiellement aux sources américaines et de ce fait s'apparente plus aux études américaines3. Celles-là ne manquent pas. La compagnie du Scioto, et sa trace tangible, la petite ville de Gallipolis fondée par les
1. Henri Carré, "Les émigrés français en Amérique, 1789-1793", extrait de La Revue de Paris (15 mai 1898) et édité à Paris, Chaix, 1898, 132. 2. Jean Bouchary, Les Compagnies financières à Paris à la fin du XVIIIe siècle (Paris, 1942). 3. Hélène Fouré-Selter, Gallipolis, Ohio (Paris: Jouve, 1939).

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émigrés français en 1790 sur les rives de l'Ohio, sont entrées dans la mythologie populaire américaine depuis près de deux siècles. Le centenaire de Marietta, la ville voisine de Gallipolis, première colonie permanente du Territoire du Nord-Ouest et résidence des Pères Fondateurs de l'Ohio, puis celui de Gallipolis, deux ans plus tard, furent l'occasion de retracer ce que l'on considère encore aujourd'hui là-bas comme l'une des "great stories in American History"4. Ces célébrations donnèrent lieu à la publication d'ouvrages, véritables panégyriques à la gloire des Pères Fondateurs, dans lesquels leur responsabilité à l'égard du sort des émigrés français est pudiquement occultée. Les fondateurs de Marietta, vétérans de la guerre d'Indépendance, réunis dans la Compagnie de l'Ohio, étaient pour la plupart originaires de la très puritaine Nouvelle-Angleterre. Leur contribution au développement du pays fut considérable à plus d'un titre. Il convenait donc qu'aucune éclaboussure ne vînt entacher leur réputation. Leurs mémorialistes, pour la plupart des chroniqueurs locaux ou même des descendants, chargèrent donc les odieux spéculateurs de tous les maux: on voit ainsi diabolisés l'initiateur de la spéculation, William Duer et quelques-uns de ses partenaires, et William Playfair, Anglais résidant à Paris, qui commercialisait les terres du Scioto en Frances. Mais ni les responsabilités de Joel Barlow, l'agent des spéculateurs américains en France, dont le rôle dans l'affaire est si édulcoré que certains de ses biographes mentionnent à peine cet épisode de sa vie, ni celles du gouvernement américain ne sont mises en avant. Faut-il voir dans cette affaire, comme le fait John McMaster "la plus honteuse opération de magouillage foncier qui ait jamais déshonoré notre pays"6, ou bien une légitime tentative d'enrichissement qui a échoué et fait quelques victimes? Qui sont les véritables victimes? Les Français? - Qui sont les
4. Jim Baker's Historical Series, "For the Ohio Country", The Settlements at Marietta and Gallipolis (Worthington, Ohio: Heartland House, 1976). Bande dessinée. 5. Particulièrement Edward C. Dawes, petit-fils de Cutler, l'un des directeurs de la Compagnie de l'Ohio, Daniel J. Ryan et John L. Vance. En règle générale, tous les chroniqueurs locaux adoptent la même position à l'égard des pères fondateurs et des spéculateurs. Archer B. Hulbert est particulièrement sévère à l'égard de Duer et de ses associés. 6. John B. McMaster, History of the American People (New York, 1888), vol. II, 146.

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coupables? Les promoteurs de l'opération? - Comment qualifier ceux qui, parmi les spéculateurs, ont réussi à quitter le navire avant le naufrage? L'affaire du Scioto, replacée dans son contexte de la fin du XVIIIe siècle relève-t-elle des uaffaires" au sens où nous l'entendons aujourd'hui, ou bien ne constitue-t-elle que l'une des péripéties de la vie économique d'un État en voie de formation? Ses protagonistes, reconsidérés à la lumière du contexte législatif flou de l'époque et des opportunités offertes par la nécessité de disposer au plus vite d'un domaine national gigantesque, méritent-ils les réputations noires qui les suivent encore à ce jour? D'autres aspects de la colonie ont été étudiés avec précision: les projets religieux, le volet économique, une bande dessinée y a même été consacrée, mais les historiens modernes ont rarement cherché à rouvrir le dossier des responsabilités de la Compagnie de l'Ohio et des hommes politiques en place à l'époque, et à remettre en question la version des travaux du centenaire. On retrouve dans les papiers d'Allan Dwight, historien américain qui avait réuni une importante documentation pour l'écriture d'une monographie sur la colonie de Gallipolis7, une lettre datée de mai 1940 dans laquelle il exprime la réserve qui a toujours prévalu dans le traitement de cette question: Les affaires des Compagnies de l'Ohio et du Scioto sont certainement embrouillées et enveloppées de mystère, mais j'ai du mal à croire que les dirigeants et les organisateurs de la Compagnie de l'Ohio, ne sont pas plus coupables, au moins du point de vue éthique, sinon du point de vue pratique, que leurs biographes ne veulent bien l'admettre. Cependant, je suppose que c'est un sujet qui doit être délicatement effleuré, ou bien ignoré.8 Plus que les faits, globalement connus, c'est leur interprétation qui nous concerne ici; la plupart des versions, trop manichéennes, posent problème et, sans chercher à réhabiliter les uns ni à incriminer les autres, nous nous proposons de remettre en lumière certains aspects de l'affaire. Il s'est bâti par ailleurs autour du caractère des émigrés français une mythologie que les Américains ont soigneusement
7. Papiers réunis 8. Taylor-Dwight materials gathered colony; Pen name: Mss Q T 244. à la Société Historique de Cincinnati. Papers, notes, bibliographies, histories and various in expectation of writing a book about the French Allan Dwight. Lettre du 9 mai 1940 à E.M. Hawes,

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entretenue. Ces Français font figure, dans la majorité des récits, de malheureuses victimes, proies innocentes de cyniques prédateurs; un certain goût de l'exotisme et du folklore a permis l'élaboration de légendes indéracinables: tous ces Français continuent de porter perruque poudrée et bas de soie dans les forêts de l'Ohio, ils sont inaptes à la culture de la terre et manient plus volontiers le violon que la hache. L'inventaire des archives de l'étude Farmain au Minutier Central et des rôles de deux bateaux transportant ces émigrés permet de restituer un profil plus juste de ce public, de la composition des cellules familiales, des origines géographiques, sociales et professionnelles, et dans certains cas, de rectifier des erreurs. Par ailleurs, la correspondance entre les agents américains ayant la charge des Français et leurs donneurs d'ordres, assez peu exploitée jusqu'ici, laisse transparaître une population plus bigarrée, moins monolithique qu'il n'y paraît, avec ses escrocs et ses honnêtes gens, assez représentative, somme toute, de n'importe quel groupe social. Il est convenu de qualifier la tentative d'implantation de ces Français dans l'Ohio d'échec, encore que l'on puisse discuter la portée de ce mot; échec par rapport à quel objectif? Il Y en avait tant, et de si différents, du plus modeste au plus mégalomaniaque parmi les candidats au Scioto. L'échec donc, et son retentissement médiatique très important en France, ont-ils contribué à déconsidérer les États-Unis, à dissuader d'autres tentatives d'émigration? Peut-on l'invoquer comme l'une des causes, comme un élément capital, du processus de désaffection des Français à l'égard de l'Amérique dans la période qui a suivi et de la désintégration du mythe américain? Cet épisode passionnant, qui touche à deux époques clés, décisives dans l'histoire de chacun des pays concernés, cet épiphénomène qui tient une place si dérisoire dans le cours de notre Révolution, est l'occasion de dresser le portrait vivant d'une époque, d'observer les rêves, les espoirs, les désenchantements, les résignations ou les réussites inespérées de ces pionniers, modestes pour la plupart, qui ont eu l'audace, quand peu d'Américains encore l'osaient, de compter parmi les premiers colons de l'Ouest américain. >t'~~

SPÉCULATIONS

FONCIÈRES EN FRANCE .,

ET EN AMERIQUE

f-

LA COMPAGNIE

DE LIOHIO

On ne peut parler de l'affaire du Scioto sans évoquer la Compagnie de l'Ohio, tant leurs histoires et leurs destins sont intimement liés. Nées dans le contexte confus de la fin de la guerre d'Indépendance, et bien que conçues à des fins radicalement différentes - l'une est un véritable projet de colonisation, l'autre une pure entreprise de spéculation -, elles sont liées par des intérêts encore aujourd'hui assez troubles. Certains de leurs membres apparaissent dans les deux sociétés, faisant peser sur la première, animée par des idées nobles et généreuses, l'ombre des pratiques douteuses qui ont entaché la réputation de la seconde. Les circonstances compliquées qui ont présidé à leur création - la naissance de la Compagnie du Scioto était la condition essentielle des avantages fournis à la Compagnie de l'Ohio - ont créé entre elles une multitude d'intérêts et de responsabilités communs. C'est cette origine gémellaire qui les rend, bien qu'à des degrés différents, responsables l'une et l'autre du destin des colons français.

DE LA PÉTITION DE NEWBURGH À LA COMPAGNIE DE L'OHIO

Le salaire

des

soldats

La fin de la guerre d'Indépendance vit le retour dans leurs foyers de centaines d'officiers et de soldats qui avaient, dans leur combat pour la liberté, risqué leurs vies et sacrifié leur fortune. La démobilisation de l'armée les laissait désœuvrés à un moment où l'activité économique du pays était très ralentie, avec pour seules ressources les effets émis par le gouvernement

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"Continental Specie Certificates"l, avec lesquels ils étaient payés et qui n'étaient plus échangés qu'au dixième de leur valeur, et les promesses de terres qui leur avaient été faites en 1776. Cette année-là, après une campagne désastreuse et des désertions sans nombre, le Congrès avait décidé de remplacer la milice par une armée régulière. Les volontaires n'étant pas nombreux, il avait fallu, pour les attirer et éviter de nouvelles désertions, offrir des avantages substantiels à ceux qui s'engageaient à rester au service de leur pays jusqu'à la victoire finale. C'est ainsi que, par une résolution du 16 septembre 1776, le Congrès avait promis d'attribuer aux soldats et officiers, selon leurs grades, des lots de terre, "Land Bounties" ou "Land Warrants", qu'il ne possédait pas encore, mais espérait obtenir par sa victoire sur l'Angleterre. La même offre avait été faite aux Hessois et autres soldats étrangers à la condition qu'ils désertent l'armée anglaise. Deux nouvelles résolutions étaient venues compléter cette décision en août et septembre 1780, si bien qu'à l'issue de la guerre, un général pouvait espérer entrer en possession de 1 100 acres2, un général de brigade 850, un colonel SOD, et ainsi en ordre décroissant jusqu'au soldat de deuxième classe qui se voyait attribuer 100 acres. Les héritiers de ceux qui périraient au combat bénéficiaient des mêmes droits3. L'Etat n'avait pas précisé la situation géographique des territoires concernés, mais tout laissait penser qu'ils se situeraient à l'Ouest des Appalaches, au Sud du lac Érié, territoire que l'Angleterre devrait céder, en cas de victoire des Américains. C'est dans le même climat de confusion et d'urgence que le Congrès continental, démuni de tout pouvoir pour prélever des impôts, et n'obtenant pas des colonies les fonds nécessaires pour poursuivre l'effort de guerre, avait émis en 1781 pour deux millions de dollars de papier monnaie, destiné, entre autres, au règlement des soldes. Ces rémunérations, qui n'étaient d'ailleurs pas toujours assurées, la dépréciation
1. Ces effets délivrés par le gouvernement seront également désignés sous le nom de "Public Securities" ou "Certificates". Nous les mentionnerons en français sous le vocable: bons du gouvernement ou certificats. 2. Une acre = 40,47ares. 3. Rudolph Freund, "The Military Bounty-lands and the Origins of the Public Domain", Magazine of Agricultural History, XX (janvier
1946) : 8-18.

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constante de la monnaie, ne permirent bientôt plus aux soldats de faire face à leurs besoins essentiels. La désespérance et le sentiment d'ingratitude à leur égard qu'avait fait naître cette situation furent à l'origine de désordres et de menaces de mutineries dont le général Washington s'était ému. Il compatissait sincèrement aux malheurs des soldats et exhortait le ministère de la guerre à prendre des dispositions4, mais si les décisions concernant l'indemnisation des engagés avaient déjà donné lieu à l'époque à de vigoureuses contestations au Congrès, leur application se révélait encore plus problématique. En effet, au moment où les promesses de terres avaient été faites, le Congrès ne possédait pas la moindre parcelle de terre à offrir; quant aux territoires convoités, ils faisaient déjà l'objet de revendications, souvent conflictuelles, de la part des États voisins. D'autre part, le gouvernement, à bout de ressources, dépourvu de crédit, devait faire face à une dette publique considérable et n'était pas en mesure de tenir ses engagements. Au printemps 1783, alors que le territoire du Nord-Ouest semblait définitivement acquis selon les termes des préliminaires de paix, et le problème des revendications de la part des États, en voie de se résoudre, un groupe de deux cent cinquante officiers de l'armée fédérale sur le point d'être démobilisés décide de mettre le Congrès face à ses responsabilités en lui présentant une propositions. Celle-ci rappelait les promesses d'attribution de terres de septembre 1776 et suggérait, afin de les réaliser, la concession d'un territoire compris entre la Pennsylvanie à l'Est, l'Ohio au Sud, et une ligne tracée vers le Nord à vingt-quatre miles à l'Ouest de l'embouchure du Scioto pour sa limite à l'Ouest. Cette région ne faisant pas, à leur connaissance, l'objet de revendications de la part des autres États de l'union et correspondant, tant par sa surface que par la qualité de ses terres à leurs espérances, ils émettaient l'idée de former là une colonie qui, en son temps, pourrait devenir un nouvel État confédéré. Ils demandaient donc au Congrès d'acheter ces terres aux Indiens dont elles étaient toujours la propriété, et
4. Cf. la lettre qu'il adresse au Secrétaire de la guerre, le 2 octobre 1782 in William P. & Julia P. Cutler, Life, Journals and Correspondance of Rev. Manasseh Cutler (Cincinnati: Robert Clarke & Co., 1888), 149-152. 5. Proposition présentée par le colonel Timothy Pickering, intendant général des armées. Edward C. Dawes, "The Beginning of the Ohio Company and the Scioto Purchase", Ohio State Archeological and Historical Publications, IV : 2.

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d'en entreprendre l'arpentage afin que soient accordées aux anciens combattants les surfaces promises; les terres restant vacantes une fois les engagements du gouvernement remplis seraient mises en vente contre les titres dévalués. La pétition stipulait que chaque bénéficiaire ferait construire sa maison et défricherait une certaine superficie dans un temps donné sous peine de voir sa concession annulée. Cette disposition excluait par conséquent, d'office, tous les achats à visées spéculatives et les propriétaires non résidents. L'esprit très fraternel de l'organisation ressort bien dans l'article 15 qui précise: liés à jamais par les souffrances de la guerre et les liens d'amitié qui en ont découlé, les pétitionnaires s'engagent à prendre sous leur protection femmes et enfants des associés morts au combat ou qui décéderaient par la suite, et tous ceux dont l'état ne leur permettrait pas d'assurer leur travail, et ceci pendant les vingt premières années de la colonie. Ces soldats appauvris, qui se voyaient contraints de vendre leurs "land warrants" aux spéculateurs pour ne pas mourir de faim, préféraient à leur condition misérable l'idée de vivre sur la Frontière, là où aucune comparaison entre richesse et pauvreté ne viendrait les humilier. Cette solution offrait le double avantage de dédommager les soldats et de résorber une partie de la dette publique dans la mesure où les achats pourraient se faire en bons du gouvernement. Elle fut soumise à un général, Rufus Putnam, pour "considération, amendement et suggestion" et transformée, sous sa direction en une pétition signée par 288 officiers qu'il devait remettre au Congrès6. La pétition de Newburgh

Le général Putnam s'était reconverti, comme beaucoup de vétérans, dans la topographie après de brillants états de service durant la guerre de Sept ans. Après un premier projet de colonisation infructueux, "the Military Company of Adventurers", l'idée d'établir une colonie sur la Frontière ne l'avait plus quitté. Sa maîtrise et son expérience en matière de topographie, le large cercle d'amitiés et de relations qu'il avait nouées dans les milieux les plus influents à l'issue d'une glorieuse carrière dans l'armée, son projet, toujours réaffirmé,
6. Pétition de Newburgh, 16 juin 1783.

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d'émigrer vers des terres vierges avec des hommes de sa trempe, faisaient bien de lui l'homme de la situation. Il avait de plus, dès 1773, rencontré Thomas Hutchins, devenu depuis géographe officiel des États-Unis. Ce dernier, resté pendant vingt années au service des Anglais sur l'Ohio, les grands lacs et le Mississipi, avait confirmé Putnam dans l'idée que les terres situées entre la Grande Kanawha et le Muskingum étaient bien les plus fertiles de tout le territoire du Nord-Ouest. C'est donc avec des arguments de poids et un véritable projet qu'il s'en va remettre la pétition des officiers au général Washington, le 16 juin 1783. La lettre qui accompagne le document révèle ses qualités de visionnaire et sa connaissance des arguments susceptibles d'émouvoir le Congrès. Dans ce mémoire, il anticipe la guerre de 1812 en avertissant que si "une communication n'est pas ouverte entre l'Ohio et le lac Érié, le Niagara et Détroit, tous les postes situés sur les grands lacs seront inévitablement perdus". Il propose pour cela la construction d'une chaîne de forts tous les vingt miles le long du fleuve, constituant une véritable protection pour les frontières de la Virginie, de la Pennsylvanie et de New York. Ainsi, sans d'autre dépense qu'une petite indemnité aux Indiens, l'État assurerait la protection de près de 17 500 000 acres. Putnam a, avant même qu'aucune des ordonnances n'envisage ce système, prévu le découpage de la zone en townships de six miles au carré, elles-mêmes divisées et réparties, sans frais de la part des acquéreurs, en lots plus ou moins importants pour satisfaire aux besoins de tous. Toutes ses suggestions quant au découpage du territoire étaient prémonitoires et allaient être adoptées dans l'Ordonnance de 1784 proposée par Jefferson. Le général attire enfin l'attention du Congrès sur la valeur qu'un tel établissement apporterait aux régions avoisinantes et combien il accélérerait le peuplement de la région. Il fait valoir, pour terminer, le fait que la présence de sujets fidèles aux États-Unis "bannirait pour toujours l'idée de notre territoire de l'Ouest tombant sous la domination d'un pouvoir européen quelconque/7. Washington qui s'intéressait personnellement à l'affaire, possédant lui-même des terres dans cette région (il avait offert à Putnam, le 2 juin précédent de les louer si on le désirait) était
7. Putnam à Washington, lettre du 16 juin 1783, Charles M. Walker, History of Athens County, 30-36.

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bien conscient du danger qu'il y aurait à voir s'installer dans la région, des étrangers qui auraient pu former des liens d'amitié avec l'Espagne et l'Angleterre. Il transmit, en la soutenant chaleureusement, la pétition au Congrès. Dans sa lettre d'accompagnement, il assurait que ces soldats, "qui avaient donné depuis longtemps la preuve de leur fidélité au gouvernement [...] implanteraient là une race d'hommes braves et respectables [...] toujours prêts et volontaires (en cas d'hostilité), à combattre les Indiens et à surveiller leurs incursions"s. Le gouvernement, sensible à tous ces arguments et reconnaissant le bien-fondé du projet, aussi désireux qu'il ait été de respecter ses engagements et conscient du mérite des pétitionnaires, ne pouvait accéder à leur demande. En effet, trop de questions restaient à régler quant à l'organisation du système de répartition des terres (allait-on adopter le système en vigueur en Nouvelle-Angleterre, ou celui des États du Sud ?) ; quant au problème des Indiens (seraient-ils gardés dans des réserves ou bien assimilés ?) et surtout aux modalités d'admission de nouveaux États dans l'Union: l'immensité du territoire en question laissait prévoir que l'on verrait bientôt l'émergence de vastes États, ou d'une multitude de petits États qui, dans les deux cas, représenteraient une menace certaine pour le pouvoir des treize États originaux. Rien ne pouvait garantir la loyauté envers l'Union de la puissance ainsi créée. Une telle décision devait être longuement pesée car les modalités adoptées pour ce premier établissement feraient loi pour tous ceux à venir. Le 5 avril de l'année suivante, Putnam sollicite à nouveau Washington, en le pressant d'intervenir pour faire accélérer la mise en œuvre du projet car, dit-il, une trop longue attente risquerait de décourager les soldats qui n'ont été que trop patients et dont un grand nombre se tourne déjà vers d'autres États, comme le Massachusetts, qui cèdent leurs terres contre les "public securities" accordées par le gouvernement. Celles-ci, totalement dévaluées à l'heure actuelle, pourraient plus que doubler si le public apprenait que l'État les échange contre des terres dans l'Ohio9. La réponse de Washington, le 2 juin suivant, met fin aux discussions. Il fait part à Putnam de ses regrets et de
8. Washington au Congrès, lettre du 17 juin 1783, Cutler, Journals, I, 172-174. 9. Putnam à Washington, lettre du 5 avril 1784, Cutler, Journals, I, 174-176.

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son impuissance à régler le problème, mais l'assure qu'un espoir se fait jour avec le récent abandon par la Virginie de ses revendications sur les terres de l'Ouest et le projet de les diviser en dix États. Il l'informe qu'un nouveau Congrès est sur le point d'être formé et lui conseille de présenter ses proposition à ses membres. Bien que sa lettre se termine sur des propos encourageants ("Si la justice et la gratitude envers l'armée, et la politique générale de l'Union devaient régler cette question, il n'y aurait pas le moindre délai dans l'accession à cette requête"lO), il allait falloir encore trois années aux pétitionnaires pour voir aboutir leur demande. Les vétérans, tenus de gagner lellr vie, se dispersèrent. Beaucoup d'officiers, comme Putnam, entrant dans le corps des topographes mis en place selon les termes de l'ordonnance de 1785, pour arpenter le territoire du Nord-Ouest sous les ordres de Thomas Hutchins, une activité qui n'était vraisemblablement pas sans rapport avec la poursuite de leur projetll.

NAISSANCE DE LA COMPAGNIE DE L'OHIO

Deux années plus tard, Benjamin Tupper, un général de brigade qui s'était distingué pendant la guerre d'Indépendance, cosignataire de la pétition des officiers et proche ami de Putnam, rendit visite à ce dernier. Il avait été envoyé dans l'Ouest comme arpenteur officiel du Massachusetts et, impressionné par la richesse et la fertilité des terres de cette région, "d'une bien meilleure qualité qu'aucune autre connue des habitants de Nouvelle-Angleterre; le climat, les saisons, les productions, etc., sont en fait dignes des rapports les plus flatteurs qu'on a publiés à leur sujetl/12, il venait lui faire part de ses conclusions. Ces constatations ne firent que renforcer les deux hommes dans l'idée que l'endroit idéal pour une colonie se situait bien là-bas. On raconte qu'ils passèrent la nuit du 9 au 10 janvier devant la
10. Washington à Putnam, lettre du 2 juin 1784, ibid., 177. Il. Dans la lettre par laquelle il accepte sa nouvelle fonction, Putnam ne cache pas les vraies raisons de son engagement: "Je dois, pour être juste, les informer [le Congrès] que le désir de promouvoir l'émigration parmi mes amis dans cette région, et non le salaire proposé, est mon principal motif". Papers of the Continental Congress,lvi, 161. 12. Cutler, Journals, I, 179.

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cheminée à affiner leur projet, à la suite de quoi ils firent paraître une annonce dans les journaux de l'État13. Cette Information, appelait tous les soldats et officiers habilités à recevoir des terres du gouvernement en récompense de leurs services dans l'armée, ainsi que "tous les bons citoyens désireux de devenir aventuriers14 dans cette région délicieuse", à se rassembler dans leurs comtés respectifs le 15 février suivant à 10 heures, afin d'élire un ou plusieurs délégués. Ceux-ci étaient invités à se retrouver à la taverne de la "Bunch of Grapes", à Boston, le mercredi 1er mars à 10 heures, afin d'étudier les modalités de formation d'une association qui porterait le nom de Compagnie de l'Ohio15. Onze représentants de neuf comtés se rassemblèrent le jour dit. Il fut convenu de la création d'un comité de cinq administrateurs: Rufus Putnam, Manasseh Cutler, John Brooks, Winthrop Sargent et Thomas Cushing furent élus. Rufus Putnam en était le directeur et Winthrop Sargent le secrétaire. La convention se réunit à nouveau le 3 mars, l'association fut constituée sous le nom convenu16. Lors de la réunion suivante, le 8 mars, deux cent cinquante actions furent souscrites et, précise le rapporteur, "nombreux sont ceux [...] enclins à devenir aventuriers, qui ne sont retenus que par l'incertitude d'obtenir un territoire suffisant, collectivement, pour une grande colonie"17. Le même jour, un comité fut élu à l'unanimité pour aller négocier un achat privé avec le Congrès, composé du général Samuel H. Parsons, de Rufus Putnam, et du rév. Manasseh Cutler. Le général Parsons fut choisi pour défendre la requête devant le Congrès. Il s'exprimait au nom
13. On retrouve ce document dans le Massachusetts Centinel (Boston), 25 janvier; l'Independent Chronicle (Boston), 2 février; et le Massachusetts Spy (Worcester), 19 janvier 1786. 14. Archer B. Hulbert, dans son ouvrage The Records of the Original Proceedings of the Ohio Company (Marietta, 1917), l, xvii, précise le sens du mot "adventurer" dans différents contextes. Pour l'époque qui nous préoccupe, il serait proche de l'idée de "emigrant-gamester", émigrant joueur, dans le sens de spéculateur probablement, bien que, précise l'auteur, il ait été utilisé pour désigner à la fois les vrais émigrants, désireux de s'installer, et les spéculateurs. 15. "Information" signée Rufus Putnam & Benjamin Tupper, cf. Charles M. Walker, History of Athens County, 46-47. 16. Voir "Articles of Agreement entered into by the Subscribers, for constituting an Association, by the Name of the Ohio Company", Archer B. Hulbert, The Records of the Ohio Cy., I, 6-12. 17. Ibid., I, xlix.

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des membres de l'ancienne armée révolutionnaire à qui le gouvernement avait promis des terres, ainsi que de tous ceux qui, porteurs de bons du gouvernement dévalués, désiraient voir leur créance satisfaite par l'achat de terres fédérales. Les demandeurs s'étaient associés afin d'acheter et de coloniser une superficie dont l'emplacement exact restait à définir, au prix de 50 cents l'acre, pour un montant maximum d'un million de dollars et minimum de 500000 dollars. Après un premier versement de 300 000 dollars, la compagnie souhaitait recevoir un brevet ("Patent"), et les 600 000 acres correspondant à la somme versée. Pour chaque lot de 100 000 acres attribuées à la compagnie, celle-ci engagerait vingt soldats payés et habillés à ses frais pour une année, sous l'autorité du Congrès qui les armerait, les nourrirait et les conduirait sur les lieux. Les frais entraînés par la division intérieure du territoire étaient pris en charge par la compagnie, ceux de la délimitation des contours extérieurs incombant à l'Étaes. La Compagnie de l'Ohio venait de voir le jour. Après plus de dix années, les engagements du Congrès envers ses soldats et officiers n'avaient jamais été aussi près d'être remplis. Ces hommes étaient soudés par des liens qui dépassaient souvent leur simple expérience commune dans l'armée, et tenaient plus de leur appartenance à l'ordre de Cincinnatus ou à la francmaçonnerie19. Ils avaient en commun des intérêts idéologiques, matériels et politiques qui leur permettaient, à la manière des communautés pionnières de l'Est, qui s'étaient fondées autour d'une église, de donner naissance, par la force et l'unité d'une loge maçonnique et d'une association militaire, à un groupe social homogène. Sans ces liens puissants, ce qui n'était au départ qu'une association locale sans envergure, n'aurait sans doute pu, quelle qu'ait été sa légitimité, franchir les obstacles innombrables qui se dressaient entre son projet et sa réalisation. Grâce aux ramifications de ces deux associations
18. Ibid., I, Hii. 19. Ibid., l, xli. Quatre-vingt-dix pour cent des officiers signataires appartenaient à l'ordre de Cincinnatus (parmi les dirigeants de la Compagnie de l'Ohio, seul M. Cutler n'en était pas membre, parce qu'il n'avait pas accompli trois années de service). Les mêmes noms se retrouvent parmi les leaders de l'American Union Lodge et les principaux associés de la Compagnie de l'Ohio. Hulbert cite l'ouvrage de L.A. Alderman, The Identification of the Society of the Cincinnati with the First Authorized Settlement of the Northwest Territory, 6-14, sans en préciser les références.

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fraternelles, les promoteurs voyaient leur entreprise sortir de ses limites géographiques originelles pour toucher les officiers de tous les États du Nord, et pouvaient ainsi s'imposer face au Congrès comme un groupe de pression influent. Au fur et à mesure de son développement, le concept initial du projet évolue. D'une association fraternelle et généreuse (pétition de Newburgh), on passe insensiblement à l'élaboration d'un dessein foncier de grande envergure d'où ne sont plus absentes les considérations financières et les espérances de profit. Il suffit, pour mesurer la distance qui sépare les intentions originelles de la réalité des faits, de rappeler les termes d'une lettre adressée par Manasseh Cutler, avant le départ de Parsons, au sénateur Nathan Dane, pour lui demander d'obtenir la vente à un meilleur prix. Après avoir justifié sa demande par le fait que, pour le même prix, les colons se voient proposer des terres dans le Massachusetts, le Connecticut et l'État de New York, alors que les dangers encourus y sont moindres et les distances plus réduites, le révérend termine par cet argument de poids: Un grand nombre de souscripteurs ont des fortunes considérables et sont des personnages respectables qui ont l'intention (car la Compagnie n'en admettra pas d'autres), de s'installer dans cette région.20 Lorsque l'on sait qu'en fin compte, moins d'un tiers des 817 actionnaires vinrent effectivement s'installer sur leurs terres, on peut s'interroger sur les causes de la dérive entre les intentions originelles des initiatetlrs du projet, ou du moins celles exprimées officiellement, et l'évolution dans les faits. Ce décalage s'explique en partie par les difficultés presque insurmontables, dont, entre autres, la modification de l'Ordonnance de 1785, qu'il fallait obtenir pour aboutir. Il était par conséquent nécessaire de présenter au Congrès une compagnie structurée, interlocutrice de poids, dont la puissance et les intérêts justifieraient la mise en œuvre de décisions importantes. Cette thèse est soutenue par les historiens locaux21 qui ne veulent voir dans l'entreprise de Putnam et Cutler qu'une opération désintéressée et généreuse. Les auteurs contemporains portent un regard moins bienveillant sur les motivations des membres dirigeants
20. Lettre à Nathan Dane, 16 mars 1787, Cutler, Journals, I, 194-195; c'est moi qui souligne. 21. Archer B. Hulbert et Edward C. Dawes, en particulier.

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de la compagnie. Tout en reconnaissant à celle-ci de véritables desseins colonisateurs, ils n'excluent pas les arrière-pensées de profit manifestées dans ses statuts. Ce soupçon est renforcé par le fait qu'un grand nombre de membres fondateurs, malgré les protestations de Cutler, n'avaient jamais eu la moindre intention de venir s'établir sur le site de la colonie. Certains, enfin, étaient des spéculateurs notoires qui d'ailleurs renoncèrent à leurs participations lorsque la rentabilité du projet se révéla moins rapide et lucrative que prévu. Ces intentions ne peuvent toutefois pas être prêtées à Rufus Putnam qui consacra toute son énergie et une grande partie de sa fortune à la fondation de sa colonie22.

NÉGOCIATIONS

AU CONGRÈS

Le révérend Manasseh Cutler fut chargé de plaider la cause de l'association devant le Congrès. Comme celui de son illustre associé, le nom de Cutler sera dans de multiples circonstances lié à l'aventure des colons français, il n'est donc pas superflu de tracer le portrait du personnage. Bénéficiant des mêmes relations prestigieuses que son confrère pour avoir mené une brillante carrière dans l'armée en tant que chapelain et s'être distingué par sa bravoure, il était doté, de plus, d'un sens extraordinaire de la communication. On l'a d'ailleurs souvent, pour ce trait particulier de son caractère, ainsi que pour sa capacité à évoluer dans tous les milieux avec la même aisance, comparé à Benjamin Franklin. Mais les ressemblances ne s'arrêtent pas là : aussi habile et malin que son compatriote, il sut développer comme lui, dans l'épisode qui nous intéresse, des qualités de diplomate et de négociateur hors pair. Pur produit de son époque, il manifeste comme Jefferson, Franklin et d'autres illustres contemporains, une curiosité inlassable pour tous les domaines de la connaissance. Théologien, botaniste, naturaliste, météorologue, géologue, ornithologue, rien n'échappe à sa curiosité. Il peut d'ailleurs, en matière de titres honorifiques, rivaliser sans crainte avec le vieux sage de Philadelphie. Chapelain de l'armée continentale, membre de l'Académie des Sciences, de la Société Philosophique et de la Société médicale
22. Aaron M. Sakolski, The Great American York: Harper & Bros. Publishers, 1932), 104-105. Land Bubble (New

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du Massachusetts, il est en outre docteur en droit et représentera son État au Congrès de 1801 à 180523. Le Journal qu'il nous a laissé dépeint toutes les facettes de cette personnalité hors du commun, mais nous permet surtout, avec les réserves qu'impose ce genre de sources, de suivre au jour le jour, et même à l'heure près quelquefois, les négociations qu'il va entreprendre et qui aboutiront, par un enchaînement de circonstances, à la naissance de la Compagnie du Scioto.

Journal

d'un

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On apprend ainsi, que le 24 juin, il quitte sa résidence à Hamilton, Mass., pour se rendre à New York où siège le Congrès. Il y arrive le 5 juillet et dès le lendemain, après avoir remis ses lettres et s'être présenté aux membres de la commission chargée d'étudier sa demande24, il adresse officiellement sa requête pour un achat de terres au nom de la Compagnie de l'Ohio au Congrès. Une commission chargée de définir un projet de gouvernement pour le territoire du Nord-Ouest, lui fait savoir qu'aucune décision ne pourra être prise avant que cette tâche ne soit terminée. Un projet de texte a déjà été rédigé; Cutler étant, avec ses amis, le premier intéressé par ces mesures, on lui en remet une copie, afin qu'il y "ajoute ses remarques et propose des amendements"25. Il ne précise pas la teneur des amendements ainsi ajoutés mais, connaissant l'attachement des associés de la compagnie à des points tels que l'interdiction formelle de l'esclavage ou le soutien à l'éducation et à la religion, on peut penser qu'ils furent parmi les points essentiels que Cutler souhaitait voir figurer dans le texte26. Après un séjour d'une semaine à Philadelphie où la Convention travaille à la rédaction de la constitution, il revient à New
23. Archer B. Hulbert, The Records of the Ohio Company, I, lvi-lix. 24. Commission composée de cinq membres: Ed. Carrington, N. Dane, E. Penson, R. King, J. Madison. Edward C. Dawes, The Beginning of the Ohio Company, 9. 25. Cutler, Journals, I, 242. 26. À ce sujet voir: Cutler, Journals, I, ch. VIII, "Influence exerted by Dr. Cutler in the Formation of the Ordinance for the Government of the Northwest Territory [...]" ; Theodore C. Pease, "The Ordinance of 1787", Mississipi Valley Historical Review (septembre 1938): 167-180; William F. Poole, "Dr. Cutler's Agency in Forming the Ordinance of 1787", North American Review (avril 1876): 229-265.

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York pour apprendre que "tous les amendements qu'il a proposés ont été acceptés, sauf un,,27. L'Ordonnance de 1787 sur le gouvernement du Nord-Ouest souscrit en effet à tous les principes fondamentaux énoncés dans la proposition initiale du col. Pickering et à l'esprit de la Compagnie. Une fois ce premier succès remporté, le docteur demande qu'une décision soit prise rapidement concernant sa requête d'achat. Mais, contre toute attente, il s'aperçoit que celle-ci se heurte à une opposition considérable de la part des membres du Congrès: "Plusieurs personnes au Congrès s'opposèrent résolument à mes termes de négociation, et quelques-uns à tout contrat"28. Tous n'avaient pas été convaincus par les bonnes intentions des officiers et soupçonnaient derrière le projet la présence des spéculateurs. D'autre part, au moment même ou Cutler présente sa pétition, de nombreux États, à titre individuel, sont en train de mettre leurs propres terres sur le marché. On conçoit que la concession d'une telle superficie et aux conditions demandées par la Compagnie de l'Ohio, si elle était accordée, représenterait une énorme concurrence pour ces États. En revanche, le montant de la dette qui serait éteint par ce moyen, ainsi que la perspective d'une colonie compacte, embryon d'État organisé et capable de se défendre seul, sont des arguments qui pèsent en faveur du projet. Le docteur en est donc réduit à faire le compte des "chauds avocats" et des "individus gênants", ces derniers devant à tout prix être acquis à sa cause. Enfin, les intérêts et les susceptibilités des clans qui s'opposent doivent être ménagés, et la tâche semble dépasser les moyens de Cutler qui, découragé, déclare à propos de ses opposants: "s'ils peuvent être retournés, je réussirai; sinon ma mission est terminée"29. Le 20 juillet, on lui remet un projet de contrat dont les termes lui paraissent si inacceptables qu'il menace d'acheter les terres directement aux États qui proposent de bien meilleures conditions30, et de quitter la ville immédiatement. Les négociations achoppent sur le prix du terrain et sur les modalités de paiement. Cutler ne pouvait en effet se soumettre aux propositions de la commission et exiger de ses souscripteurs, pauvres 27. Cutler, Journals, 293.
28. Ibid. 29. Ibid., 294. 30. Le Massachusetts l'acre.

vendait alors ses terres du Maine à 1/2 dollar

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dans leur majorité, la somme de 500 000 dollars en six à huit semaines, délai maximum qui lui était accordé. Simple manœuvre d'intimidation ou manifestation d'un réel découragement, l'ultimatum produit son effet, et les membres de la commission le pressent de ne rien faire avant que toutes les solutions aient été envisagées. Inquiets de voir là s'échapper l'occasion de remplir les caisses, "ils m'assurèrent que j'avais de nombreux amis au Congrès, qui feraient tous les efforts possibles en ma faveurf/31, nous dit Cutler. C'est alors qu'un certain William Duer qu'il avait déjà rencontré32 et qui s'intéressait à son affaire, vint lui soumettre une proposition providentielle. Celui-ci était Secrétaire du Trésor, c'est-à~dire l'instance même chargée de négocier la vente avec la Compagnie de l'Ohio, cette fonction recouvrant une multitude d'autres activités financières, spéculatives pour la plupart. Concerné par les avantages déjà évoqués qu'une telle vente présenterait pour les finances publiques, mais certainement plus encore par les gains énormes qu'une spéculation foncière pourrait engendrer, [il] vint à moi avec un projet émanant de certaines personnalités parmi les plus importantes de la ville, d'étendre notre contrat et d'englober une autre compagnie, mais à la condition que cet arrangement restât absolument secret. Il m'expliqua le plan qu'ils avaient concerté, et m'offrit même de généreux avantages si je voulais bien me charger de l'affaire pour eux, nous dit Cutler dans son journal33. Le soir même, il est reçu sur un grand train par Duer qui, au cours d'un fastueux dîner, lui donne les détails du projet et de ses avantages. Dès le lendemain, il reçoit la visite de plusieurs membres du Congrès qui, ayant appris son intention de quitter la ville et de ne pas accepter les conditions de leur contrat, "avaient découvert une disposition bien plus favorable, et pensaient que si je renouvelais ma requête, je pourrais obtenir des conditions aussi raisonnables que je le souhaitaisf/34. Il ajoute qu'il fit preuve de la plus grande indifférence et que cette attitude produisit l'effet désiré. Finalement, il proposa, si le Congrès accédait à ses 31. Cutler, Journals,295. 32. Parsons lui avait remis une lettre d'introduction pour Duer, et au début de son séjour, il avait été reçu par lui et son épouse, Lady Kitty, dans leur somptueuse résidence. Cutler, Journals,I, 241. 33. Ibid.,I, 295. C'est moi qui souligne.
34. Ibid., I, 296.

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conditions, d'étendre sa proposition d'achat à une superficie plus de trois fois supérieure à la demande initiale qui, outre le fait qu'elle résorberait d'un coup presque 4 millions de la dette nationale, offrait l'avantage, par la colonisation immédiate de ce territoire, de faire monter instantanément la valeur des terres fédérales. Après une campagne de lobbyisme virulente et soigneusement ciblée au cours de laquelle "mes amis ont consenti tous leurs efforts dans les conversations privées pour retourner mes opposants au Congrès"35, les rapports de force s'inversent. Le 23, on lui propose un texte qui, s'il est encore loin d'être satisfaisant, comporte une clause additionnelle donnant pouvoir à la Commission du Trésor de compléter les négociations avec les contractants. Connaissant l'influence et les intérêts du secrétaire de ladite commission, tous les espoirs sont permis. Le jour suivant, Cutler requiert prudemment la signature de Sargent (second mandataire de la Compagnie de l'Ohio qui l'assiste au cours de ces transactions) au bas d'un dernier projet de contrat, sous forme d'ultimatum, adressé au Congrès, qui ne saurait souffrir aucune modification avant d'être accepté ou refusé. Le docteur a des raisons de se montrer prudent et de ne pas endosser seul les responsabilités de la décision, car ce nouveau marché dépasse de très loin les termes de celui pour lequel il a été mandaté et aucun pouvoir officiel ne l'autorise à s'engager dans une entreprise d'une telle envergure. Le 27, à quinze heures trente, alors qu'il avait fait ses bagages et s'apprêtait à quitter la ville, il est informé qu'un arrêté vient d'être voté au Congrès, selon les termes proposés dans sa lettre "sans le moindre changement"36, par lequel la Commission du Trésor est autorisée à céder, par contrat avec "toute personne ou personnes", la concession d'une étendue de terre limitée par la septième rangée à l'Est, le dixième township au Nord, l'Ohio au Sud et le Scioto à l'Ouest. Une section de chaque township sera réservée aux écoles, une autre aux églises, trois au Congrès pour des ventes futures, et deux townships entiers seront dévolus à l'établissement d'une université. Le prix d'achat est d'un dollar l'acre, réduit d'un tiers en considération du mauvais état de ces terres, payable en bons du gouvernement ou en certificats de la dette des États-Unis ou échangés
35. Ibid., I, 297. 36. Ibid., I, 305.

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contre des "land bounties" dans la limite d'un septième de la surface totale. Les contractants verseront 500 000 dollars à la signature du contrat et le solde lorsque le relevé de la frontière extérieure du territoire sera terminé. Les titres de propriété seront remis à l'issue du second versement et le droit d'occupation accordé en proportion des superficies payées. Un contrat ambigu la réflexion

Le soir même, Cutler notait dans son journal suivante:

Par cette ordonnance, nous avons obtenu la concession de près de cinq millions d'acres de terre, pour un montant de trois millions et demi de dollars, un million et demi pour la compagnie de l'Ohio, et le reste pour une spéculation privée dans laquelle sont impliquées plusieurs personnes parmi les plus influentes en Amérique. Sans le lien avec cette spéculation, les avantages et les termes que nous exigions n'auraient pas été consentis pour la Compagnie de rOhio.37 Deux jours plus tard, de retour à Boston, il remit son rapport sur l'état des négociations au conseil d'administration de la Compagnie de l'Ohio, et leur fit part de la décision du Congrès. Aucune mention officielle ne fut faite des arrangements discrets avec Duer qui avaient permis l'obtention de cet arrêté, et lorsque l'idée fut émise d'élargir le contrat à une option plus importante, "l'opposition de plusieurs actionnaires, qui déclarèrent qu'ils se retireraient de la compagnie si l'on dépassait les termes initiaux"38, mit fin à toute discussion. Le modèle de contrat proposé par Cutler fut "pleinement approuvé, ratifié et confirmé" et les actions non encore souscrites furent distribuées au prorata entre les différents agents. Le 27 octobre suivant, Cutler se rendit à nouveau à New York pour la signature finale, mais n'étant pas mandaté pour un achat total de 4 millions de dollars, il demanda que deux contrats soient réalisés. Le premier, signé par Sargent et luimême, au nom de la Compagnie de l'Ohio, portant sur l'achat définitif d'une superficie comprise entre le dixième township au Nord, la septième rangée à l'Est, la dix-septième à l'Ouest et l'Ohio au Sud. Pour cet achat, correspondant selon les estimations de l'époque à environ 1 500 000 acres, un paiement
37. Ibid., l, 303. C'est moi qui souligne.
38. Ibid'I 496.

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vol. III, 1891, 118.

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immédiat de 500 000 dollars fut réalisé à la signature, l'autre moitié devait être versée comme convenu après que le tracé de la limite extérieure serait terminé. La Commission des Finances accordait le droit aux colons de s'installer immédiatement sur les terres ainsi payées et remettrait les titres de propriété lors du second versement. Un second contrat, signé, cette fois par Cutler et Sargent, "pour eux-mêmes et leurs associés", offrait une option d'achat sur le reste de la superficie totale, payable en six versements. Le soir même, Cutler notait négligemment entre la mention d'un dîner avec le général Knox et ses achats du jour: Nous avons rempli ce jour notre contrat avec la Commission du Trésor pour près de six millions d'acres de terre, et le major Sargent et moi-même avons signé l'accord voulu sur parchemin en deux contrats distincts, l'un pour la Compagnie de l'Ohio et l'autre pour la Compagnie du Scioto39,le plus grand contrat privé jamais fait en Amérique.4o Le Congrès n'avait bien évidemment pas envisagé d'avoir affaire à deux groupes d'acheteurs, mais on comprend l'utilité de cette disposition qui permettait à chacune des deux sociétés de limiter ses responsabilités et malgré tout ne présentait rien d'illégal, puisque le Trésor avait bien été habilité à traiter avec "toute personne ou personnes... etc.". On peut noter qu'aucune garantie n'était demandée aux contractants pour les paiements suivants, ce qui leur laissait les mains libres, si l'affaire ne se révélait pas aussi rentable que prévu, de se retirer sans dommages et ne mettait pas la Compagnie de l'Ohio en péril en cas d'échec. On voit que Duer avait prudemment veillé aux termes du contrat. Les intérêts des protagonistes

Quels étaient donc les avantages respectifs des parties dans ce nouveau contrat? On a noté l'intérêt du Congrès à voir sa dette envers les soldats payée de cette manière, ainsi que pour le peuplement du territoire par des citoyens fidèles au gouvernement central et capables de juguler les mouvements séparatistes du Kentucky, le problème de la cohésion et de l'unité étant
39. C'est la première fois qu'il est fait mention de la "Compagnie Scioto" . 40. Cutler, Journals, I, 326. du

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une question vitale pour l'avenir des États-Unis. Dans toutes les négociations de l'époque, l'idée de s'assurer un revenu par la vente des territoires fédéraux dominait. Même si cet achat se faisait en bons du gouvernement et non en espèces, il déchargeait l'État d'une partie non négligeable de sa dette. Or, il était indispensable, pour que le Congrès s'intéresse à l'affaire, que le revenu escompté soit assez considérable pour emporter l'avis des membres qui avaient toujours vu dans les terres de l'Ouest, le moyen de payer la dette de guerre. Cela excluait toute négociation portant sur un montant tel que celui proposé à l'origine par la Compagnie de l'Ohio, quels qu'aient été sa légitimité et son sérieux. La première vente du Congrès, devait avoir un impact psychologique suffisant pour entraîner d'autres transactions de la même importance et écarter tous les petits marchandages. Avec les nouvelles propositions de Cutler soufflées par Duer, la taille du contrat devient donc acceptable pour les deux parties. D'autre part, et bien que ces considérations n'aient pas officiellement prévalu, l'union entre une entreprise de colonisation aux intentions aussi sérieuses et la puissance financière de Duer représentait aux yeux du Congrès une garantie de réussite. Selon les lectures qui sont faites de l'histoire, Cutler passe pour la dupe de Duer ou pour son complice, mais généralement les historiens locaux semblent assez enclins à l'indulgence à son égard. Pour Hulbert, son honnêteté ne fait aucun doute; rien en effet, selon lui, ne permettait à Cutler, de soupçonner l'étendue des entreprises spéculatives que recouvrait la façade de respectabilité de Duer. Au contraire, l'honorabilité dont le financier jouissait à New York, son influence, sa position sociale et ses importantes responsabilités dans la vie publique étaient autant de gages de sa moralité et de garanties de réussite. C'est donc en toute confiance et sans arrière-pensée, selon lui, qu'il s'était engagé dans l'entreprise de spéculation, avec en vue les seuls intérêts de la compagnie qu'il représentait41. Lorsque des divisions internes déchireront la compagnie quelques mois plus tard, et que Cutler sera tenu de s'expliquer sur la nature de ses engagements avec Duer, il se justifiera dans une longue lettre adressée aux administrateurs42 d'où ressortent clairement les
41. Archer B. Hulbert, Records of the Ohio Company, I, lvii-lix. 42. Lettre de Cutler adressée aux administrateurs de la Compagnie de l'Ohio le 19 novembre 1788. Société Historique de Marietta (Ohio).

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avantages qui découlèrent, pour la Compagnie, de l'association avec l'entreprise spéculative: 1) pour le prix de leur silence sur cette association, les deux négociateurs obtenaient l'acceptation de tous les termes de leur proposition du 21 juillet; 2) le prêt consenti par Duer, avec tous les avantages, décrits par Cutler, qui en découlent (le prêt finalement accordé dépassera 143 000 dollars sans intérêts et sera rapidement remboursé)43 ; 3) l'appui de certains membres du Congrès acquis par l'influence considérable de Duer qui assureront le nombre de votes suffisant pour que passe l'arrêté; 4) des délais de paiement inespérés; et 5) un nombre important d'actions souscrites à leur Compagnie, toujours grâce à l'entregent de Duer. La question qui se pose est de savoir si les deux hommes (Cutler et Sargent) ont outrepassé leur mandat en utilisant le nom de leur compagnie pour masquer une spéculation dans laquelle elle n'avait pas d'intérêt et dont elle ignorait tout. Bien que le nom de la Compagnie n'ait pas été formulé clairement dans la dernière proposition de Cutler au Congrès (il proposait un achat au nom de Cutler et Sargent, "pour eux-mêmes et leurs associés") il est clair que les membres du Congrès voyaient bien, dans les "associés", la Compagnie de l'Ohio. Le fait qu'ils aient à eux deux, comme nous allons le voir, reçu la moitié des intérêts sur les bénéfices escomptés de cette spéculation permet de penser que les intérêts de leur compagnie n'étaient peut-être pas leurs seuls objectifs au moment des négociations. Pour Duer, enfin, l'intérêt est également énorme. L'Ordonnance de 1785 avait été conçue pour favoriser les petits et moyens acquéreurs désireux de s'installer réellement plutôt que les gros spéculateurs fonciers qui n'exploitaient pas leurs propriétés et attendaient, souvent très longtemps, le moment propice pour la revendre, laissant de la sorte de vastes territoires inoccupés. Ainsi, selon ses termes, il était impossible que le Congrès puisse concéder une telle superficie de terre à une seule compagnie44. Cet achat constitue une entorse à l'Ordonnance
43. Au moment où Cutler se trouve à New York, 1/4 seulement des actions ont été souscrites et la Compagnie est loin d'avoir amassé les 500 000 dollars nécessaires au premier versement. 44. Ce point semble avoir constitué la cause la plus importante, avant le prix et les délais de paiement, des oppositions du Congrès. On comprend les hésitations des législateurs à la perspective qu'une telle superficie négociée à des conditions aussi exceptionnelles puisse tomber aux mains des spéculateurs.

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de 1785. Cette dérogation est admise au nom de l'honnêteté des intentions de l'entreprise, du sérieux de ses garanties et de la qualité des hommes qui la composent. C'est en cela qu'elle représente une véritable aubaine pour Duer qui, sous couvert d'un respectable projet de colonisation, va se trouver en mesure de spéculer sur plus de quatre millions d'acres de terres parmi les plus fertiles et appelées à prendre très rapidement de la valeur en raison de leur peuplement imminent. Pour le prix de son influence et un prêt de 143 000 dollars à une entreprise solvable, il obtient des délais de paiement inespérés qui lui laisseront largement le temps de négocier ses droits de préemption. Bien qu'aucune des transactions réalisées n'ait été illégale, il apparaît qu'à toutes les étapes du processus, intérêts privés et intérêt public ont été confondus, ou du moins convergents. En effet, il semble ne faire aucun doute que la commission chargée de négocier avec Cutler n'ignorait rien du double contrat et des intérêts en jeu, mais chacun y trouvant son compte, celle-ci ne fit, selon l'expression de Cutler, "aucune objection". Duer était à la fois le secrétaire de la Commission des Finances et le premier agent du groupe d'investisseurs invisibles avec qui elle devait négocier la vente. Sa position - à la fois juge et partie - lui permet de peser sur les décisions et d'en récupérer les bénéfices, mais s'il est à l'origine du projet, plusieurs autres personnalités, toutes plus ou moins dans sa position (responsables publics et ardents spéculateurs), ont tout intérêt à voir se réaliser l'affaire45. L'exemple du général St. Clair est édifiant à ce titre. Cutler dans son Journal, à la date du 26 juillet notait: Plusieurs personnes m'ont dit que nos affairesallaient beaucoup mieux depuis que St. Clair et ses amis avaient été informés que nous avions abandonné Parsons et que j'avais sollicité les représentants de l'Est en faveur de sa nomination.46 Il faut rappeler que St. Clair était à l'époque président du Congrès, donc en mesure d'exercer une considérable influence. Une autre remarque dans le Journal de Cutler, à la date du 25 juillet, laisse entendre qu'Osgood, l'un des trois membres de la commission des Finances (instance qui vendait les terres)
45. Même s'il est la tête pensante et probablement l'initiateur du projet, il faut rappeler que Duer avait approché Cutler au nom "d'un certain nombre des principales personnalités de la ville". Cutler, Journals, I, 295. 46. Ibid., I, 301.

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semblait non seulement ne rien ignorer de la transaction secrète proposée par Duer - "l'étendue de ses informations m'étonna", nous dit Cutler au moment où il lui communique le projet dans tous ses détails -, mais qu'il l'approuvait sans réserve et semblait très au fait des opportunités de gains qu'il offrait en Europe: Ses opinions sur le continent et sur l'Europe étaient si étendues qu'il paraissait maîtriser parfaitement tous les sujets s'y rapportant [...] [il disait que] nous pourrions être amenés à réaliser notre projet en Europe, et que c'était la partie la plus importante de notre plan.47 Tout tend donc à prouver qu'Osgood était largement informé de l'arrangement, peut-être l'un de ses concepteurs et sûrement l'un des principaux bénéficiaires... Influences, collusion, corruption, délits d'initiés, semblent donc présider à la concession d'un des plus grands territoires que les États-Unis aient accordé à l'époque. Toutefois, l'illégalité de la convergence des intérêts publics et privés dans cette affaire restant à démontrer, puisqu'en même temps ces hommes faisaient œuvre civique en permettant au Congrès de remplir ses caisses, on peut ne voir là, selon l'expression de Hulbert, qu'un cas de "législation complice"48. Rien ne permet de penser, en revanche, que les membres du Congrès aient été impliqués dans la manœuvre. Or, chacun d'eux possédait un exemplaire des articles d'association de la Compagnie de l'Ohio stipulant bien que son capital ne pouvait dépasser 1 000 000 de dollars et qu'ainsi elle ne pouvait en aucun cas acheter beaucoup plus que 1 500 000 acres. Ces articles avaient été lus publiquement, donc personne ne pouvait en méconnaître la teneur; cependant, nul ne semble avoir protesté lors du vote de l'arrêté autorisant la vente de cinq millions d'acres. Tout le personnel politique, au moment du vote, hormis les bénéficiaires, semblait ignorer que la transaction ferait l'objet de deux contrats de vente séparés. On peut penser que les membres du Congrès imaginaient de bonne foi que la Compagnie avait modifié ses prétentions et désirait acheter une plus grande superficie, que Cutler et Sargent réalisaient cette transaction au nom de leur compagnie et que le terme "associés" désignait les membres de celle-ci. Ce sera d'ailleurs
47. Ibid., I, 300. 48. Archer B. Hulbert,

The Records of the Ohio Company,

I, lxxiii.

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l'interprétation que donnera l'Attorney General lorsque la justice sera amenée à prendre en compte la pétition des Français de Gallipolis en 1794. Celui-ci déclarera: Comme les deux instruments [les deux contrats de vente] ne forment en substance qu'un seul contrat, et comme les paiements de la Compagnie de l'Ohio étaient la condition du crédit à long terme accordé pour le paiement du reliquat, l'interprétation légale et équitable [...] doit être qu'ils ont acheté en tant qu'agents de la Compagnie, et non pour eux-mêmes et d'autres.49

Il semble donc clair que, hormis la Commission des Finances et le comité chargé d'étudier la négociation, l'ensemble du personnel politique ignorait tout du projet de spéculation et l'on peut penser que Duer n'avait mis dans la confidence que ceux dont la collaboration était indispensable à la réussite du projet. La mission de Cutler avait donc été extraordinairement fructueuse. Toutes les exigences formulées au nom de sa compagnie avaient été satisfaites:
Ainsi, j'achevai l'un des voyages les plus intéressants et les plus agréables que j'aie faits de ma vie. Il avait été prospère à tous points de vue, mais à bien des égards dépassait infiniment mes attentes50,

écrira -t-il en quittant la ville. En effet, il avait rempli d'une manière extrêmement satisfaisante, sinon quant aux moyens, du moins au vu des résultats, ses engagements vis-à-vis de sa compagnie. Celle-ci allait d'ailleurs procéder immédiatement à l'établissement de sa colonie sur un site dominant le Muskingum, en face de Fort Harmar51. Deux compagnies composées d'arpenteurs, de bûcherons, constructeurs de bateaux, charpentiers, un forgeron et des ouvriers, en tout 48 hommes sous les ordres du général Putnam, prirent le départ en décembre 1787 et janvier 1788. Dès leur arrivée, en avril suivant, ils entreprirent la construction d'un fort nommé Campus Martius. Cette structure était composée de 18 maisons d'un étage
49. American State Papers, Public Land, I, 22 mars 1794, Ire session du 3e congrès, n° 15. 50. Cutler, Journals, I, 318. 51. Fort Rarmar avait été érigé en 1785 sur la rive droite du Muskingum, afin d'abriter une garnison chargée de dissuader les pionniers, de plus en plus nombreux à traverser l'Ohio, d'envahir les terres des Indiens. Il s'agissait, en dehors de ce motif officiel, de les intimider en exhibant les soldats qui avaient vaincu la puissante Angleterre.

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réunies pour former un carré de 144 pieds de côté à l'intérieur et 180 à l'extérieur. Aux quatre coins, des casemates plus élevées dominaient l'ensemble. Les planches de plus de cinquante centimètres d'épaisseur qui composaient les murs extérieurs devaient offrir une protection et une solidité à toute épreuve. Le printemps fut consacré, avec l'arrivée des premiers colons, au défrichement, à l'arpentage, aux premiers semis et aux fondations de la nouvelle ville qui devait couvrir une superficie de 4 000 acres, avec des rues très larges et de nombreux jardins publics52. Le 22 juillet, Parsons qui se trouve sur le site écrit à Cutler: "Notre ville s'appelle Mari-ette (SiC)1I53. colonie, composée La presque essentiellement de vétérans de la guerre d'Indépendance, avait en effet choisi, en signe de gratitude envers le pays frère, ce nom composé des quatre premières et dernières lettres du prénom de la Reine de France54. La Compagnie décida que l'on enverrait au Comte de Moustier l'annonce de cette décision en l'informant des motifs de ce choix et qu'on le consulterait sur l'opportunité de baptiser une place publique du nom du Roi de France55. Le premier gouverneur du territoire du Nord-Ouest, le général St. Clair, arriva pendant l'été. Il lui fallait trouver un terrain d'entente avec les Indiens afin qu'aucun trouble ne vienne ralentir le peuplement de la colonie. Les pionniers s'y rendaient chaque jour plus nombreux, et l'on comptait quinze femmes lors du premier bal donné en décembre de la même année. Deux ans plus tard il y aurait plus de mille habitants dans la nouvelle ville de Marietta.
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52. Pour les débuts de Marietta, voir Dan Augenstein, The Ordinance of 1787 and the First Settlement of Ohio (Marietta: Hyde Brothers Printing Co., n.d.). 53. Cutler, Journals, I, 391. 54. Divers autres noms avaient été envisagés: Muskingum, Adelphia, Castrapolis, mais la gratitude envers la France l'emporta finalement. 55. Archer B. Hulbert, The Records of the Ohio Company, I, 51. Louis XVI, comme la plupart des membres de la Compagnie de l'Ohio, et les officiers français ayant participé à la guerre d'Indépendance appartenait à l'Ordre de Cincinnatus.

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;

Cutler et Sargent, en contrepartie des avantages concédés à leur compagnie, allaient se trouver engagés dans la plus gigantesque spéculation foncière jamais envisagée, portant sur la superficie qui avait fait l'objet du second contrat avec le Congrès. Cette organisation, "demi-sœur illégitime de la Compagnie de l'Ohio", sera connue sous le nom de "Compagnie du Scioto" (d'après la rivière qui délimite la surface préemptée à l'Ouest), ou "Scioto Right".

NAISSANCE DE LA COMPAGNIE DU SCIOTO

Répartition

des

actions

Deux jours après la signature définitive du contrat avec le Congrès, le 29 octobre 1787, Cutler et Sargent, "pour euxmêmes et leurs associés" transféraient la moitié de leurs droits sur le site du Scioto à "W. Duer et ses associés". Les termes de ce nouveau contrat stipulent que la totalité du capital est divisée en 30 actions; 13 reviennent à Duer qui peut les redistribuer à qui il jugera bon et 13 sont attribuées à Cutler et Sargent dans les mêmes conditions, les 4 actions restantes étant destinées à être négociées en Europe sous la direction d'un agent. Il s'agira pour celui-ci, soit de vendre les droits de préemption, soit d'obtenir un prêt pour lequel ils serviront de garantie. Il est entendu que tous les profits et pertes résultant de ces transactions seront également et conjointement supportés par les deux parties. Par ce contrat, Duer reçoit "tous pouvoirs pour négocier soit un emprunt sur ces terres, soit leur vente, en Hollande ou tout autre pays d'Europe". Il est pour cela habilité à

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"nommer un agent qui agira sous son autorité dans cette négociation, selon les instructions qu'il aura reçues de lui [...] sous réserve qu'il fasse connaître et communique, lorsqu'il lui en sera fait la demande, la correspondance et les instructions relatives à celle-ci". Il était enfin convenu à l'unanimité que l'agent destiné à cette mission serait Royal Flint, "sous la direction dudit W. Duer"l. Choix d'un mandataire

Flint était, de tous les partenaires de Duer, celui à qui il faisait le plus confiance pour cette mission, mais il tomba malade à la veille de son départ et l'urgence des affaires ne permettant pas d'attendre son rétablissement, on se mit en quête d'un remplaçant. Cutler et Flint proposèrent immédiatement la candidature de Joel Barlow, un agent qui s'était distingué en vendant en quatre mois 113 des 148 actions que la Compagnie de l'Ohio lui avait confiées. Ce jeune homme de 34 ans est issu d'une très modeste famille de fermiers de Redding (Conn.). Ayant montré assez tôt des dispositions pour les études, il est envoyé à l'université de Darmouth, puis à Yale, où il se distingue par ses talents littéraires. Diplômé en 1778, il devient professeur mais abandonne très vite ce métier faute de vocation et essaie en vain de réunir des souscriptions pour financer la publication d'un long poème à la gloire de son pays, commencé pendant ses études: The Vision of Columbus. Démuni et sans emploi, il est encouragé par son futur beau-frère, Abraham Baldwin à entrer dans l'armée comme chapelain. Il entreprend des études de théologie, et se trouve attaché, en 1780, à la 3e brigade du Massachusetts. Cette position, outre un salaire intéressant, lui laisse tout le temps de se consacrer à la poésie et d'épouser Ruth Baldwin. Pendant les trois années que durera son service, il ne sera tenu qu'à prêcher un sermon par semaine et à célébrer mariages et enterrements. À la fin de la guerre, à nouveau sans emploi, il poursuit sans succès la recherche d'un mécène et s'installe à Hartford où il fonde un journal qui connaîtra un belle réussite, le Mercury. Après un an et demi, il revend ses parts à son associé pour se destiner au barreau, carrière qu'il juge plus lucrative. Ses plaidoiries durant sa courte carrière
1. Transfert de Cutler & Sargent à Duer, Gallipolis Papers, I, 99.

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d'avocat ne marqueront pas par leur éloquence. Il est jugé médiocre par ses pairs2. Heureusement, entre-temps, ses relations dans l'armée et dans l'ordre de Cincinnatus l'ont mis en présence de Cutler qui le nomme agent de sa compagnie. Cette activité lui laisse assez de loisirs pour participer à la rédaction de l'Anarchiad, un poème satirique qui conspue les factions politiques dont les disputes mettent en péril la jeune république. Avec les coauteurs du pamphlet, dont John Trumbull, il fonde également un club littéraire qui restera célèbre sous le nom des "Hartford Wits". Après huit ans d'efforts, son œuvre est enfin publiée en 1787, grâce aux souscriptions des membres de l'armée, dont Washington, Franklin, La Fayette et autres célébrités. Un auteur dira, assez méchamment, qu'il s'agissait de "la plus grande démonstration de patriotisme depuis le siège de Yorktown"3. En effet, l'œuvre interminable et indigeste avait pour principal mérite d'être le premier poème américain, et Washington avouera n'avoir jamais réussi à la lire4. Publiée à Londres, puis en France en 1788, elle lui vaudra une certaine célébrité internationale dont les associés du Scioto jugent sans doute qu'elle ne peut pas nuire à sa mission. Cutler est le plus chaud partisan de la nomination de Barlow:
Je conçois que la maladie de M. Flint est três regrettable. M. Barlow est le seul homme, à ma connaissance, qui soit disponible, à qui je me sente prêt à confier nos affaires [...] Il semble que Flint le préfère à tout autre, confie-t-il à son journal, il offre de l'indemniser jusqu'à ce qu'il puisse partir en Europe.5 Duer et ses associés new-yorkais, en revanche font preuve de beaucoup moins d'enthousiasme La carrière décousue du jeune poète ne leur semble pas être une garantie de réussite dans les affaires, où, hormis la vente des actions de l'Ohio, son expérience était nulle6. Leur opinion est juste et leurs craintes 2. James Woodress, A Yankee's Odissey : The Life of Joel Barlow (Philadelphie: Lippincott Co., 1958), ch. III. 3. Ibid., 85. 4. John C. Fitzpatrick, éd., Writings of Washington (Washington, 1939), XXIX, 276. 5. Cutler, Journals, I, 381-382. 6. Joseph S. Davis, Essays in the Earlier History of American Corporations (Cambridge: Harvard University Press, 1917), 147.

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prémonitoires, mais n'ayant aucun autre candidat disponible, ils se plient au choix de Cutler7. Ils ont déjà tenté de négocier les droits de préemption du Scioto sans succès auprès de financiers américains et William Craigie, ami et associé de Duer, s'est rendu à Londres en août 1787 pour contacter les banquiers européens sans plus de réussite8; il devient donc urgent d'envoyer un agent afin de disposer des terres. Pour Barlow, plein d'ambition et curieux de voir le monde, c'est là l'occasion providentielle de bâtir, en Europe, la fortune qu'il n'a pas eu l'occasion d'édifier dans son pays. Les avantages financiers sont loin d'être négligeables. Outre une demi-action dans la Compagnie du Scioto et des frais de route couverts de façon confortable, il reçoit les 4/9 de la participation de Flint dans l'affaire ainsi que des intérêts dans deux autres projets du même type, l'un sur le Wabash pour deux millions d'acres et l'autre sur le Mississipi, pour un million9. Une procuration est donc signée le 16 mai 1788, par laquelle Duer l'autorise, au nom des associés du Scioto à "entreprendre et conclure tels engagements avec tels corps ou tels individus qu'il jugera le plus convenable pour l'intérêt de la Compagnie, en disposant du territoire qu'ils ont acquis des États-Unis, soit en entier soit en partie, ou pour l'engager pour quelque somme qu'il jugera convenable" ; le financier s'engageait de plus "à ratifier et confirmer toutes les engagements que ledit Barlow pourra prendre en vertu des pouvoirs à lui transmis par ces présentes avec le même effet que j'eusse pris ou pu prendre moi-même"lO. Muni des lettres d'introduction de Duer pour Parker, son ancien associé, réfugié à Londres après une faillite, et de Washington pour Rochambeau et La Fayettell, mais sans aucune instruction précise quant à la manière dont il doit disposer des
7. Hélène Fouré-Selter prétend que la position d'Abraham Baldwin, beau-frère de Barlow et sénateur influent a pu peser sur le choix de Duer, Gallipolis, Ohio (Paris: Jouve, 1939), 30. Le premier biographe de Barlow, Charles B. Todd, Life and Letters of Joel Barlow (New York: Putnam's sons, 1886), émet le même avis, 63. 8. Il se serait rendu, dans ce but, à Londres auprès de Parker, l'ancien associé de Duer. Il écrivait alors à Duer: "Faisons le silence sur nos transactions". Cf. Charles B. Todd, Life and Letters, 62. 9. Joseph S. Davis, Essays, 147. 10. Scioto Paper, procuration de Duer à Barlow, 14 mai 1788; Document en français dans les pièces de la Compagnie du Scioto à Paris, Arch. Nat., M.C., étude de Me Farmain, CXVI, 580. 11. Gallipolis Papers, I, 128.

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terrains, Barlow s'embarque pour Le Havre le 25 mai 1788. Les lettres de Craigie adressées à Parker à cette période montrent cependant que les administrateurs comptaient sur ce dernier pour guider les pas du novice en Europe. Je pense qu'une personne va être envoyée en Europe et partagera avec vous la tâche de négocier l'affaire [...] Je suis convaincu chaque jour un peu plus, que de grandes choses peuvent être faites dans ce pays [l'Amérique], si certains intérêts en Europe et ici sont conjugués. Les avantages de certaines spéculations peuvent être assurés, et il sera en votre pouvoir de mettre en relation les personnalités les plus utiles dans ce ~ays avec les 2 personnes en Europe que vous jugerez appropriées

écrit-il à Parker en février. Ce rôle se confirme dans la lettre d'introduction que Barlow est chargé de remettre à ce dernier:
Ceci vous sera remis par M. Barlow que je recommande à votre aimable attention. Il vous informera de l'objet de son voyage dans lequel vous avez un intérêt [...] Si M. Barlow avait besoin d'une assistance pécuniaire (ce que je ne crois pas) et que vous l'aidiez, je réponds des sommes que vous avancerez pour ses dépenses.13

WILLIAM DUER

L'homme avec lequel Cutler et Sargent venaient de s'associer offrait a priori des garanties de succès inespérées pour leur affaire. William Duer était alors un financier et un homme d'affaires d'envergure internationale et sa carrière politique lui valait le respect. Ami intime de Robert Morris et d'Alexander Hamilton, il comptait parmi ses relations les personnalités politiques les plus en vue de l'époque comme George Washington ou John Jay. Ce fils d'un riche planteur établi à la Dominique et à Antigua était né en Angleterre en 1747. Après des études à Eton, il avait suivi Lord Clive, un ami de son père, en qualité d'aide de camp lorsque celui-ci avait été nommé gouverneur général des Indes. Rapatrié dans son pays pour raisons de santé, il avait hérité à son retour d'un capital assez confortable pour lui permettre de se lancer dans les affaires, et de la moitié des propriétés
12. Craigie à Parker, Craigie Papers, lettre du 20 février 1788.

13. Craigie à Parker, non datée, ibid.

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familiales aux Antilles. En 1768, son premier gros contrat -la fourniture de mâts pour la marine anglaise -lui donne l'occasion de se rendre à New York afin d'acheter du bois. Il ne retournera plus dans son pays qu'une fois, en 1773. Il fait la connaissance là-bas de Philip Schuyler, personnalité locale influente qui le patronne et lui conseille d'acquérir une immense propriété sur les rives de l'Hudson, au Nord de Saratoga, dans une région qui vient d'être ouverte à la colonisation. Son éducation, ses origines, sa fortune, son charme et une ambition démesurée lui ouvrent les portes de la société new-yorkaise pourtant rigidement stratifiée. C'est donc naturellement, à la faveur des circonstances et sous l'influence et la protection de son ami qu'il épouse la cause des insurgés et gravit les échelons de la fonction publique. D'abord juge du comté de Charlotte, puis délégué du même comté au Congrès provincial de 1775 à New York, il siégera au Congrès continental de Philadelphie en tant que représentant de son État jusqu'à la fin de 1778. Il fait preuve au cours de chacun de ces mandats d'un zèle et d'une frénésie d'activité (il siégera jusque dans sept commissions à la fois) qui ne passent pas inaperçus. Son esprit de décision, son énergie et son assiduité lors de ce dernier mandat lui valent le respect et l'amitié des responsables politiques tant locaux que nationaux, comme Washington. Mais certains, comme Gouverneur Morris et La Fayette qui ont eu l'occasion d'observer ses manœuvres, le jalousent comme le premier ou le méprisent comme le second et sont moins impressionnés par son zèle. Car s'il se voue corps et âme à son pays pendant cette période, il n'en néglige pas pour autant ses affaires personnelles et sait mettre sa fonction au service de ses intérêts. Fournisseur de bois pour les ponts militaires et pour les chantiers navals de l'Hudson, il va rapidement devenir le plus important pourvoyeur de l'armée. Il est dans tous les contrats: nourriture, chevaux, casernes, etc. Il termine son mandat considérablement enrichi, mais surtout à la tête d'un capital inestimable : ses relations. En effet, sa carrière politique lui a donné accès à un réseau de connaissances s'étendant largement audelà du Congrès et même de son pays. Ne négligeant aucune occasion de tirer profit de sa position, toujours à l'affût d'une affaire rémunératrice, il entre en contact avec les représentants français et espagnol en Amérique et entrevoit à travers eux de grandes sources de profit dans différentes opérations qui seront

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plus ou moins couronnées de succès. Il ne néglige pas non plus les opportunités lucratives offertes par la présence des représentants américains à l'étranger. C'est le cas de Silas Deane, l'envoyé officiel de son pays en Europe au moment où le mandat de Duer prend fin. Violemment attaqué au Congrès par le clan des Lee et par Thomas Paine14, Deane sera vigoureusement défendu par Duer qui le présentera comme un patriote dévoué injustement attaqué par des jaloux haineux. Lorsque l'on sait qu'au même moment Duer était engagé avec Robert Morris et Silas Deane dans une affaire commerciale à Nantes et des projets de fournitures de mâts à la marine française par l'intermédiaire de Le Ray de Chaumont, on comprend mieux la fougue de sa défense et tout l'intérêt qu'il avait à convaincre le Congrès de laisser repartir Deane dont la présence en France était indispensable à leurs affaires. Partenaire officiel ou souterrain dans un nombre étonnant de projets, dont il est la plupart du temps le concepteur, Duer a l'art et la prudence d'y risquer toujours le capital de ses amis plutôt que le sien propre et d'en recueillir les bénéfices en cas de succès. Dans le cas où les affaires tournent mal, en revanche, il attribue aux autres les raisons de l'échec et ses conséquences financières15. Plus imaginatif qu'exécutant, il se lasse très vite d'une affaire qui ne lui apporte pas un profit immédiat et a la désagréable habitude, selon l'un de ses associés qui l'avait expérimenté à ses dépens, de courir plusieurs lièvres à la fois et
14. Voir sur cette affaire Bernard Vincent, Thomas Paine ou la religion de la liberté (Paris: Aubier, 1987), le chapitre 5 est consacré à "l'Affaire Deane". 15. Cette attitude qui semble systématique est décrite par ses deux principaux biographes et illustrée par un grand nombre d'exemples. Dans l'ouvrage le plus récent qui lui est consacré par Robert Jones, The King of the Alley: William Duer, Politician, Entrepreneur and Speculator 1768-1799 (Philadelphie: Am. Phil. Society, 1992), l'auteur est particulièrement critique quant à l'éthique de Duer et à son comportement en affaires. Le second ouvrage important: Joseph. S. Davis, Essays in the Earlier History of American Corporations, s'attache moins à juger de sa conduite mais ne cache rien de ses affaires les plus indélicates. En revanche sa biographie officielle et très édulcorée, publiée dans le Knickerboker, or New York Monthly Magazine, XL (août 1852): 95-103, probablement rédigée par un membre de sa famille, jette un voile pudique sur ses activités de spéculateur et ne mentionne ni ses affaires avec Brissot ni l'affaire du Scioto pour ne faire que l'apologie du patriote victime de la panique de ses créditeurs. Les informations contenues dans cette section sont tirées des deux premiers ouvrages.

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de perdre, par sa négligence d'une seule affaire, les profits de toutes les autres.16 Doté sans doute d'une grande force de conviction et d'un puissant pouvoir de séduction, il trouve sans cesse de nouvelles victimes prêtes à investir dans ses projets mirifiques susceptibles de rapporter vite et beaucoup. Mais il semble que ces manœuvres soient assez discrètes pour que sa réputation n'en souffre pas, car à chaque nouvelle opération des associés se présentent et, si l'on en juge par l'avalanche de ruines qu'entraîna sa faillite, les candidats au partenariat seront nombreux jusqu'à la fin de sa carrière17. Peu scrupuleux, n'hésitant jamais entre son intérêt et la cause publique, il est toujours prêt à détourner à son profit les avantages offerts par un mandat officiel. Toutefois, selon les critères de l'époque, il ne se distingue ni en pire ni en mieux de nombre de ses contemporains qui n'ont pas hésité à saisir toutes les opportunités d'avancement et d'enrichissement offertes par la période révolutionnaire18. Son amitié avec Robert Morris, Alexander Hamilton et John Jay l'amène presque naturellement à remplir la fonction de secrétaire dans la nouvelle commission des finances créée après la démission du premier de son poste de surintendant. Aucune position n'aurait pu être plus stratégique pour observer et anticiper tous les mouvements et les orientations financières propices à la spéculation, et Duer va l'exploiter sans retenue, utilisant à son profit ou vendant à ses amis, contre une participation ou des dividendes dans les affaires qu'il leur permet de réaliser, les informations dont il a connaissance avant touS19. Il se lance avec frénésie dans les
16. Robert F. Jones, The King of the Alley, 84. 17. Il réussira à garder assez de crédit pour être nommé secrétaire aux côtés d'Hamilton dans le nouveau ministère des finances en 1789, mandat au cours duquel sa frénésie spéculative ne connaîtra plus de limites. Cette fois il sera contraint de démissionner un an plus tard tant sa réputation sera compromise. 18. Sa carrière est à cet égard très comparable à celle de Robert Morris, tous deux prototypes des capitaines d'industrie modernes, engagés dans toutes sortes d'entreprises et occupant une place éminente dans la vie publique. Toutefois la carrière de Duer, plus brève, sera plus centrée sur la spéculation que sur le développement de son pays et sa faillite nuira plus à sa réputation que ce ne sera le cas pour Morris. Le parfum de scandale qui a entouré l'affaire du Scioto n'est peut-être pas étranger au fait qu'il a été pudiquement oublié par l'histoire et que si peu d'ouvrages lui ont été consacrés. 19. Sur les renseignements vendus à ses amis, Jones, The King of the Alley, 126.

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opérations spéculatives les plus variées, quelquefois même au détriment de l'intérêt public20. Rien cependant ne transpire de ces activités souterraines. Duer a la phobie de la correspondance dont il redoute les traces; toutes ses opérations s'effectuent dans le plus grand secret et il ne consent à donner des consignes qu'en dernier recours. Ce penchant lui sera d'ailleurs fatal dans l'affaire qui nous concerne. C'est donc avec un homme très influent, membre honoraire de l'ordre de Cincinnatus et de la toute puissante Chambre de commerce de New York, membre éminent du parti fédéraliste que Cutler s'engage, comme beaucoup avant et après lui, dans une vaste entreprise spéculative. Il est ébloui par le style de vie grandiose de son hôte (il notera dans son journal qu'il vivait comme un aristocrate, servi par des valets en livrée) et conquis par son charme21. Aussi voyait-il dans l'association avec ce financier prospère, auréolé d'une brillante réputation dans le monde politique, toutes les garanties du succès de leur entreprise.

LES ACTIONNAIRES DE LA COMPAGNIE DU SCIOTO

Le contrat signé le 29 octobre est la seule trace écrite de l'existence, en tant que société, de la Compagnie du Scioto, et la description la plus formelle de son organisation et de ses objectifs. Aucun acte constitutif ou autre document ne viendra entériner ces articles succincts ou donner une forme officielle à cette association dont les membres, nous allons le voir, demeurent difficilement identifiables. Seules les allusions à l'affaire, dans des correspondances, pourtant bien protégées par toutes sortes de codes secrets et de noms de plume que leurs auteurs voulaient rendre inintelligibles, ont permis aux historiens de démêler partiellement l'écheveau des intérêts liés à cette opération. Duer avait insisté sur le "profond secret" qui devait entourer toute l'affaire; il était donc nécessaire que le minimum de traces écrites s'y réfère. Il avait, ainsi que "ses associés", toutes les raisons de se montrer discret, car bien que
20. Sur ses malversations durant cette période, voir ibid., 115-118 et sur l'étendue de ses activités spéculatives, voir Davis, Essays, 127-130 et chap. III et IV. 21. Cutler, Journals, I, 240-241, 306.