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Gaullistes au Parlement sous la Ve République

De
167 pages
L'histoire du gaullisme a précédé l'histoire des gaullistes. Ainsi les scientifiques ont longtemps délaissé l'étude des parlementaires gaullistes, jugée sans intérêt puisqu'on leur avait octroyé la réputation d'être des "godillots" du général de Gaulle. Mais le renouveau de l'histoire politique et parlementaire s'est accompagné d'initiatives qui permettent maintenant de mieux connaître les parlementaires gaullistes de la Ve République.
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Revue d’histoire politique
Revue publiée par le Comité d’histoire parlementaire et politique et les Éditions Pepper/L’Harmattan trois fois par an. Créée en 2003 sous le titre Parlement(s), Histoire et politique, la revue a changé de sous-titre en 2007 pour affirmer sa vocation à couvrir tous les domaines de l’histoire politique, sous la plume de chercheurs confirmés et de jeunes doctorants. Chaque numéro est constitué de trois moments : la partie [Recherche] regroupe des articles inédits soumis à un comité de lecture, la partie [Sources] est le lieu de publication de sources orales ou écrites éclairant le dossier thématique, la séquence [Lectures] présente les compte-rendus d’ouvrages.

Parlement[s]

Revue soutenue par le laboratoire Savours (université d'Orléans)
Retrouvez la liste des numéros parus, à paraître, la procédure de soumission d’articles et les conditions d’abonnement en fin de volume. La présentation détaillée des normes éditoriales et les sommaires complets de tous les numéros sont disponible sur la page Parlement(s) du site du CHPP : www.parlements.org Les numéros sont en vente à l’unité (éditions papier et PDF) sur le site de L’Harmattan : www.editions-harmattan.fr Les articles sont en vente à l’unité sur la plate-forme Cairn (accès gratuit aux sources et aux compte-rendus, gratuité intégrale après trois années révolues) : www.cairn.info
En couverture : affiche RPR de novembre 1985 en vue des élections législatives de mars 1986. Conception J.-M. Goudard, B. Brochand, A. Mounier et A. Godard, prise de vue M. Garanger (© Marc Garanger). Cf. la présentation de ce document pp. 133-139.

Éditions Pepper – L’Harmattan

Comité de rédaction
Directeur de la rédaction - Jean Garrigues Rédactrice en chef - Noëlline Castagnez Rédacteur en chef adjoint - Alexandre Borrell Secrétaire de rédaction - Alexandre Niess Éric Anceau, Marie Aynié, Frédéric Attal, Walter Badier, Christophe Bellon, Noëlle Dauphin, Frédéric Fogacci, Sabine Jansen, Anne-Laure Ollivier, Renaud Tauzin, Olivier Tort, Ludivine Vanthournout. Le comité de lecture est constitué du comité de rédaction, élargi à l’occasion à des membres du comité scientifique.

Comité scientifique
Sylvie Aprile, Jean-Jacques Becker, Bruno Benoît, Mathias Bernard, Serge Berstein, Fabienne Bock, Jacques-Olivier Boudon, Philippe Boutry, Catherine Brice, Patrick Cabanel, Jean-Claude Caron, Dominique Chagnollaud, Jean-Pierre Chaline, Olivier Chaline, Olivier Dard, Alain Delcamp, Olivier Forcade, Jean El Gammal, Bernard Gaudillère, Jérôme Grévy, Sylvie Guillaume, Jean-Marc Guislin, Jean-Noël Jeanneney, Bertrand Joly, Bernard Lachaise, Marc Lazar, Gilles Le Béguec, Jean-Pierre Machelon, Christine Manigand, Didier Maus, Jean-Marie Mayeur, Pascal Perrineau, Gilles Richard, Jean-Pierre Rioux, Nicolas Roussellier, Jean Ruhlmann, Ralph Schor, Jean-François Sirinelli, Maurice Vaïsse, Jean Vavasseur-Desperriers, Éric Vial, Jean Vigreux, Olivier Wieviorka, Michel Winock.

Correspondants étrangers
Joseba Aguirreazkuenaga (Bilbao), Marc Angenot (Montréal), Constantin Buse (Bucarest), Maria Sofia Corciulo (Rome), Sandro Guerrieri (Rome), Sudhir Hazareesingh (Oxford), Rainer Hudemann (Sarrebruck), Peter McPhee (Melbourne), Horst Möller (Munich), Philip Nord (Princeton), Gaetano Quagliarello (Rome), John Rogister (Durham), Maurizio Ridolfi (Viterbe), Paul Seaward (Londres), Paul Smith (Nottingham), Henk Te Velde (Leiden), Robert Tombs (Cambridge) Directeur de la publication - Denis Pryen Développement - Sonny Perseil Maquette - Colin Pénet

Gaullistes au Parlement sous la Ve République
Numéro coordonné par David Bellamy et soutenu par l’ANR GAULHORE

] [ Recherche]
David Bellamy Introduction David Bellamy Historique des groupes parlementaires gaullistes David Valence 1967 : l’opération des « jeunes loups » ou les débuts politiques de Jacques Chirac Bernard Lachaise Les députés gaullistes et les « lois de l’amour » Philippe Nivet Les députés gaullistes de Paris (1958-1973) Éric Chiaradia Les parlementaires gaullistes de Midi-Pyrénées (1958-1978) Gwénael Lamarque Immuable ou inclassable ? Jean Charbonnel, député gaulliste au Parlement (1962 - 1978)

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] [ Sources]
Entretiens avec Alain Terrenoire, recueillis par François Audigier Entretien avec Charles Pasqua, recueilli par David Bellamy Discours de Louis Terrenoire devant les députés le 15 janvier 1958, présenté par David Bellamy Les déclarations politiques de l’UNR (1959) et du RPR (1986), présentées par David Bellamy Affiche de couverture : novembre 1985, le RPR promeut une nouvelle génération, présentée par Alexandre Borrell

[ Lectures] ] [ Résumés/Abstracts] ]

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David Bellamy Introduction David Bellamy Historique des groupes parlementaires gaullistes David Valence 1967 : l’opération des « jeunes loups » ou les débuts politiques de Jacques Chirac Bernard Lachaise Les députés gaullistes et les « lois de l’amour » Philippe Nivet Les députés gaullistes de Paris (1958-1973) Éric Chiaradia Les parlementaires gaullistes de Midi-Pyrénées (1958-1978) Gwénael Lamarque Immuable ou inclassable ? Jean Charbonnel, député gaulliste au Parlement (1962 - 1978)

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Introduction
David Bellamy
Maître de conférences à l’université de Picardie-Jules Verne, Centre d’Histoire des Sociétés (UPJV) et ANR GAULHORE (Gaullisme, Hommes, Réseaux) davidbellamy_arobase_wanadoo.fr L’histoire du gaullisme a précédé l’histoire des gaullistes. Si très tôt, presque en même temps que se développait l’aventure politique du gaullisme, des historiens, comme René Rémond ou Jean Charlot, en ont fait un objet d’étude, les acteurs du « phénomène gaulliste » ont dû attendre longtemps avant de connaître le même intérêt de la part des scientifiques. Bernard Lachaise agit en initiateur au milieu des années 1990, lorsque, avec son ouvrage sur Le gaullisme dans le Sud-Ouest au temps du RPF, il s’intéressa à ces acteurs en Aquitaine. Le renouvellement de l’histoire politique opéré, entre autres facteurs, par la prosopographie a ainsi permis la réalisation de travaux sur le personnel gaulliste. Au même moment, et comme en témoigne cette revue, l’intérêt des historiens se portait à nouveau sur le Parlement et les parlementaires. C’est à la rencontre entre ces deux mouvements 6 Parlement[s]

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intellectuels que se situe ce hors-série consacré aux gaullistes au Parlement. Si l’histoire du Parlement et de ses membres fut longtemps délaissée, que dire de l’étude des parlementaires gaullistes ? Plus que d’autres, ils connurent le purgatoire scientifique. Il faut sans doute en trouver l’explication dans l’idée reçue selon laquelle ils furent des serviteurs (trop ?) soumis à l’exécutif, des « godillots » selon l’expression consacrée, sous les présidences du général de Gaulle puis de Georges Pompidou. Qu’on en juge ! Dans l’excellent Dictionnaire De Gaulle, publié en 2006, sous la direction de Claire Andrieu, Philippe Braud et Guillaume Piketty, le lecteur trouvera une notice « Godillots » – qui nous apprend au demeurant que ce qualificatif visait les militants plus largement que les élus – mais aucune entrée « parlementaires gaullistes » ! Les universitaires qui collaborent à ce numéro ont en commun de participer à ce nouvel élan de la recherche en direction des gaullistes. Ils sont associés au programme de l’ANR GAULHORE qui, sous la direction et à l’initiative de Bernard Lachaise, étudie les gaullistes des années 1958 à 1978, sous les deux angles des hommes et des réseaux, dans le but de réaliser un large corpus biographique gaulliste. Les articles rassemblés ici traduisent ce travail commun en même temps que les axes majeurs de cette recherche et c’est la raison pour laquelle la période des vingt premières années de la Ve République a été privilégiée. Ce numéro commence donc par un historique des groupes parlementaires gaullistes et une mise en perspective du demi-siècle de leur existence. L’apport de la prosopographie appliquée à deux ensembles régionaux, la Seine et le Midi-Pyrénées, est illustré par Philippe Nivet et Éric Chiaradia. Bernard Lachaise étudie leurs votes à l’occasion de débats consacrés à ce qu’il est convenu d’appeler des « lois de sociétés ». David Valence revient, lui, sur les élections de 1967 pour démontrer que le phénomène des « jeunes loups » traduit en fait une évolution profonde du personnel politique gaulliste. Dans [Sources], deux entretiens éclairent les carrières parlementaires des gaullistes Alain Terrenoire et Charles Pasqua, tandis que plusieurs textes exposent les convictions des groupes au Sénat et à l’Assemblée nationale. Enfin, la partie [Lectures] offre un panorama des dernières publications sur le gaullisme. Au total, l’ensemble de ces contributions atteste de l’intérêt qu’il y a à compléter l’historiographie du gaullisme par des recherches nouvelles consacrées aux acteurs, connus ou secondaires, de cette famille politique et combien il serait faux de ne voir dans ce personnel gaulliste qu’une troupe unanime obéissant aveuglément à un parti ou à un chef.

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Historique des groupes parlementaires gaullistes
Maître de conférences à l’université de Picardie-Jules Verne, Centre d’Histoire des Sociétés (UPJV) et ANR GAULHORE (Gaullisme, Hommes, Réseaux) davidbellamy_arobase_wanadoo.fr L’étude des groupes parlementaires gaullistes s’inscrit à la croisée de deux objets de recherche : l’histoire centenaire des groupes parlementaires1 marquée par l’officialisation de leur existence au début du XXe siècle, leur structuration et leur développement croissant ; l’histoire du gaullisme politique2 qui s’étend aujourd’hui sur plus de soixante ans, de sa naissance au cours de la Seconde Guerre mondiale, son accession au pouvoir, à ses mutations après le départ de
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David Bellamy

Jean Garrigues (dir.), Histoire du Parlement de 1789 à nos jours, Paris, Assemblée nationale, A. Colin, 2007 et Gilles Le Béguec, « Naissance et développement des groupes parlementaires sous la IIIe République », in Parlement[s], n°1, 2003, pp. 68-83. 2 Serge Berstein, Histoire du gaullisme, Paris, Perrin, 2001 et Andrew Knapp, Le Gaullisme après de Gaulle, Paris, Seuil, 1996.

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son fondateur, puis à son affadissement, voire pour certains observateurs, sa quasi disparition au début du XXIe siècle. Cette histoire concerne donc grossièrement la seconde moitié du siècle dernier, entre l’apparition d’une action constituée des députés du Rassemblement du Peuple Français sous la IVe République, et la fin, près d’un demi-siècle après la naissance de la Ve République, de l’existence de groupes parlementaires d’identité spécifiquement gaulliste, avec la disparition du Rassemblement Pour la République et la naissance d’un parti englobant la quasi-totalité de cet ancien mouvement, les principales forces partisanes des droites françaises et une partie de celles du centre, l’Union pour un Mouvement Populaire en 2002. Cette contribution s’assigne comme but de présenter un panorama historique des groupes gaullistes au Parlement autour des deux éléments juridiquement constitutifs de ceux-ci : la liste de leurs membres et la déclaration politique. Comment évoluèrent ces groupes, en particulier par rapport aux partis gaullistes successifs, mais également en ce qui concerne le nombre de leurs membres ? Leurs déclarations politiques permettent-elles de discerner une identité spécifique à ces groupes, voire une évolution de celle-ci, éléments qui permettraient d’ajouter à ce que l’on sait déjà du « phénomène gaulliste »3 ?

Une histoire plus ancienne que la Ve République
Dans la première assemblée de la IVe République, des députés gaullistes avaient été élus, comme ce fut le cas, par exemple, sur une liste d’Action démocratique et sociale, de Jacques Vendroux, beau-frère du Général, dans le Pas-de-Calais. Mais ces élus ne furent pas assez nombreux pour atteindre le chiffre de 14, nécessaire à la formation d’un groupe. Ils s’éparpillèrent donc en s’apparentant aux groupes existants, principalement à l’UDSR4. Dès la fondation du RPF, Jacques Vendroux prit des contacts avec certains de ses collègues afin de constituer « une sorte d’amicale de parlementaires »5. Cela aboutit à la création, en août 1947 à l’Assemblée nationale, puis en février 1948 au Conseil de la République, d’un Intergroupe d’Action pour une Vraie Démocratie, ouvert à tous les parlementaires, excepté les communistes. En décembre 1948, il prit le nom d’Intergroupe RPF6. Mais, de Gaulle n’accordait pas une grande
Titre de l’important ouvrage de Jean Charlot, Fayard, 1970. Jacques Vendroux, Souvenirs de famille et journal politique, tome 1, Cette chance que j’ai eue… 1920-1957, Paris, Plon, 1974, p. 199. 5 Jacques Vendroux, op. cit., p. 216. 6 Pour plus de développements sur ce point, cf. Bernard Lachaise, « Itinéraires des parlementaires gaullistes sous la IVe République », in Parlement[s], 2007, n°7, pp. 47-63
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confiance à ces intergroupes constitués majoritairement d’élus n’ayant pas adhéré au RPF. Ce fut au Palais du Luxembourg qu’apparut, au lendemain du succès des élections sénatoriales de l’automne 1948, le premier groupe parlementaire gaulliste. Il fut déclaré le 16 novembre sous le nom de groupe d’Action démocratique et républicaine (ADR). De Gaulle, qui avait primitivement le projet d’attendre des élections législatives qu’il espérait proches, pour former un véritable groupe gaulliste à l’Assemblée7, décida à la fin de 1948, devant le refus du gouvernement de la dissoudre, d’autoriser Jacques Vendroux et René Capitant à créer un groupe au Palais-Bourbon. Le propre beau-frère du Général le baptisa groupe d’Action démocratique et sociale (ADS), en reprenant le titre de sa liste aux législatives de novembre 1946. Après les élections de juin 1951, les deux groupes abandonnèrent leur premier nom et s’intitulèrent groupes du RPF8. Très vite, les députés et les sénateurs gaullistes se divisèrent sur l’attitude à tenir vis-à-vis du régime et une minorité d’entre eux refusa de suivre l’attitude intransigeante du général de Gaulle. Les « dissidents » fondèrent, à l’Assemblée un groupe d’Action républicaine et sociale (ARS) présidé par Edmond Barrachin, et au Conseil de la République, un groupe des Indépendants d’Action républicaine et sociale, rattaché au groupe des Républicains indépendants. Devant l’échec de l’action du Rassemblement dans les Chambres, de Gaulle décida en mai 1953 d’amputer le RPF de sa branche parlementaire9. Aussitôt, le groupe RPF de l’Assemblée devint le groupe d’Union des Républicains d’Action sociale (URAS) puis en 1955 le groupe des Républicains sociaux10. Après le retour au pouvoir du général de Gaulle, le nom des groupes parlementaires s’aligna systématiquement sur celui des partis gaullistes successifs. Ainsi en novembre 1958, à la suite des législatives, se constitua dans les deux Chambres un groupe d’Union pour la nouvelle République (UNR). Le règlement de la guerre d’Algérie entraina rapidement une dissidence de quelques élus opposés à la politique du chef de l’État. Ils participèrent à la formation d’un nouveau groupe à l’Assemblée qui s’intitula Regroupement national pour l’Unité de la République, dans lequel on retrouvait des hommes comme Pascal Arrighi ou Léon Delbecque. En décembre 1962, le groupe
et Jean Charlot, Le Gaullisme d’opposition, 1946-1958. Histoire politique du gaullisme, Paris, Fayard, 1983, pp. 98-102. 7 Jacques Vendroux, op. cit., p. 258. 8 Archives RPF 419. Fondation Charles de Gaulle. 9 Jean Charlot, op. cit., pp. 293-299. 10 Bernard Lachaise, op. cit., p. 52.

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parlementaire du Palais-Bourbon adopta le nom de groupe UNRUDT, puisqu’à la veille des législatives de l’automne l’UNR avait fusionné avec les gaullistes de gauche de l’Union démocratique du Travail. En avril 1967, le groupe de l’Assemblée devint celui de l’UDVe, anticipant la décision prise aux Assises de Lille de novembre, qui transforma l’UNR en Union des Démocrates pour la Ve République. Les députés gaullistes élus en masse en juin 1968 formèrent le nouveau groupe de l’Union des Démocrates pour la République (UDR), dénomination à laquelle fut substituée celle du Rassemblement pour la République (RPR) après la transformation du parti en décembre 1976. Au Sénat, les groupes gaullistes connurent exactement la même évolution dans leur dénomination. C’était évidemment le signe d’une dépendance stricte des parlementaires envers leur parti. Dès l’époque du RPF, de Gaulle avait tenu à établir des liens très étroits entre le Rassemblement et les groupes parlementaires, qui devaient, dans leurs votes, exprimer très exactement les positions du mouvement. Un comité avait été créé afin d’assurer la liaison avec la rue de Solférino. Les groupes parlementaires gaullistes ne pouvaient donc avoir, à cette époque, de personnalité propre. Après la parenthèse des Républicains sociaux, durant laquelle les parlementaires furent très libres par rapport au parti, d’ailleurs essentiellement animé par euxmêmes, le temps de l’UNR fut celui d’un retour à une discipline exigeante. Les liens étaient alors très forts entre le pouvoir, le parti et les groupes. Le journal de Jacques Foccart montre ainsi comment les présidents de groupe étaient choisis au cours d’un entretien entre ce dernier et le chef de l’État11. La première qualité demandée au parlementaire gaulliste était la discipline. Les statuts dont le groupe se dota au début des années 1960 étaient, à cet égard, très clairs : « L’obligation de se conformer à la pensée politique de la majorité du groupe est impérative dans l’accomplissement des mandats dévolus par le groupe »12. Les présidents de groupe ne furent pas alors des personnalités dominantes et leur rôle consista avant tout à transmettre au groupe la volonté du pouvoir et à assurer son unité. Au début de la Ve République, ils s’occupèrent de l’organisation du groupe, en s’inspirant du précédent du RPF (réunions, statuts etc.) mais également en prenant des initiatives, comme par exemple la tenue, à partir de 1960, de journées annuelles d’études parlementaires. Enfin, le
Par exemple pour le Sénat en 1965, Jacques Foccart, Tous les soirs avec de Gaulle. Journal de l’Élysée 1965-1967, Paris, Fayard/Jeune Afrique, 1997, p. 223. 12 Article 24 des statuts du groupe UNR-UDT de l’Assemblée nationale, dans Jean Charlot, L’UNR, étude du pouvoir au sein d’un parti politique, Paris, A. Colin, 1967, Cahier de la FNSP n° 153, pp. 346-350.
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président du groupe gaulliste de l’Assemblée dut apprendre à gérer un ensemble d’élus très nombreux. Louis Terrenoire, qui assura cette fonction en 1959, en a laissé une courte description : « Présider un groupe de deux cents députés, quelle noble tâche, mais combien malaisée ! Si l’on veut l’assurer pleinement, il faut le don d’ubiquité et une égale aptitude à l’administration et à la parole, sans parler de ce travail typiquement parlementaire, qui se pratique dans les apartés. Comment être présent à la fois dans son cabinet pour organiser les interventions, à son banc pour coordonner ou intervenir soi même ès qualité, dans les couloirs, afin d’y entretenir au gré des rencontres une atmosphère de bon aloi parmi ses collègues de groupes. »13 La difficulté de cette fonction fut encore accrue par les tensions et séparations liées à la question algérienne. Au total, les départs furent surtout des phénomènes individuels et n’atteignirent pas durablement la solidité du groupe. Dans les années 1960, celui-ci attira même des députés venant d’autres formations. La présence à la tête de l’État du général de Gaulle explique en grande partie le maintien global de cette discipline, même si, dès mai 1968, l’unité du groupe fut mise à mal14. (voir Annexe A) Après 1969, les groupes gaullistes restèrent très structurés15 et la nouvelle direction qui se mit en place autour de Jacques Chirac lors de la création du RPR assura sur eux sa mainmise en intégrant leurs dirigeants dans les structures administratives et politiques du mouvement16. Mais les groupes parvinrent cependant à acquérir une plus grande indépendance. Andrew Knapp17 en voit le signe dans leur influence sur le choix des candidats aux élections, dans la moindre retenue à exprimer leur mécontentement, soit à l’égard des choix du RPR, soit à l’égard du pouvoir (par exemple contre Chaban et son projet de Nouvelle Société, contre Pompidou sur le quinquennat, contre Chirac sur la loi autorisant l’IVG ou encore sur la loi concernant les plus-values en 1976). Les groupes gaullistes connurent même d’authentiques fractures comme en 1992 sur le traité de Maastricht ou en 1995 pour les élections présidentielles. Autre signe
Louis Terrenoire, De Gaulle et l’Algérie. Témoignage pour l’Histoire, Paris, Fayard, 1964, p. 123. 14 Voir interview de Charles Pasqua dans [Sources] et François Audigier, « Le groupe gaulliste : quand les ‘godillots’ doutent », in Parlement[s], n° 9, « Mai 1968 en débats », 2008, pp. 12-30. 15 Andrew Knapp, op. cit., p. 460. 16 Michel Offerlé, « De l’UDR au RPR », Pouvoirs, n° 29, « Le RPR », 1984, p. 18-26. 17 Andrew Knapp, op. cit., p. 461 et suiv.
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de cette indépendance relative, la difficulté voire l’impossibilité pour le parti d’imposer parfois tel ou tel président. Ainsi, entre 1973 et 1986, Jacques Chirac ne put briser la longue présidence du groupe de l’Assemblée de Claude Labbé. Au Sénat, cette autonomie était plus forte encore, en raison du mode d’élection des sénateurs et du désintérêt du parti pour le groupe parlementaire du Luxembourg jusqu’au début des années 1980. Ensuite, avec l’alternance de 1981, le RPR comprit quel rôle pouvait jouer le Sénat qui, avec l’arrivée de Charles Pasqua à la tête du groupe, devint le bastion de l’opposition18. Les sénateurs n’en continuèrent pas moins d’affirmer une certaine indépendance, encore illustrée par le fait qu’après 1988 Charles Pasqua fit de son groupe une place forte personnelle dans ses différents avec Jacques Chirac. (voir Annexe B) L’évolution globale des relations entre les groupes et les partis gaullistes s’avère donc marquée par une forte subordination des premiers aux seconds. Néanmoins, après le départ du fondateur de la Ve République, les groupes ne furent plus avec autant d’évidence qu’auparavant les prolongements parlementaires du parti. Ces liens dépendaient également de l’effectif des groupes.

Des effectifs variables mais dominants après 1958
Après chaque renouvellement, les groupes politiques communiquent la liste de leurs membres au président de leur assemblée et celle-ci est publiée en annexe des comptes rendus de débats parlementaires. On y trouve le nom des membres, des apparentés et, spécificité du Sénat, des rattachés administratifs19 mais, au total, les groupes ne font pas de véritable différence entre les membres à part entière – qui sont les plus nombreux – et les autres. On citera donc ici les chiffres les englobant tous.
1949 : 16 1951 : 121 1956 : 21 1958 : 206 1962 : 233 1967 : 200 1968 : 292 1973 : 183 1978 : 154 1981 : 88 1986 : 155 1988 : 130 1993 : 257 1997 : 140

Tableau 1 : Effectifs des groupes gaullistes à l’Assemblée nationale

Il apparaît d’abord que la chronologie des effectifs des groupes diffère selon les Chambres. Les débuts du groupe gaulliste à l’Assemblée nationale furent très modestes. En janvier 1949, il comptait
18 Charles Pasqua, Ce que je sais, tome 1, Les Atrides 1974-1988. Mémoires, Paris, Seuil, 2007, pp. 97 et sq. 19 Ludovic Fondraz, Les Groupes parlementaires au Sénat sous la Ve République, Paris, Économica, 2000, pp. 64 et sq.

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16 députés, auxquels il faut ajouter les 6 Républicains populaires indépendants qui avaient rompu avec le MRP. Cette faiblesse ne reflète évidemment pas la vague d’adhésions au RPF qui a déferlé au printemps 194720 et trouve son explication dans le décalage chronologique entre le lancement du Rassemblement et le calendrier électoral. Par contraste, les 121 députés gaullistes élus en juin 1951 donnèrent au groupe l’aspect d’une force massive, inaugurant une situation qui fut ensuite la plus fréquente pour les gaullistes de l’Assemblée. Mais, on l’a dit, la division s’installa dès 1952 et, en 1953, le groupe parlementaire du Rassemblement descendit de la 1e à la 3e place avec 84 membres. Devenu le groupe de l’URAS, son affaiblissement se poursuivit : il tomba à 72 députés en 1955. Le renouvellement de janvier 1956 amena une sévère défaite, et il ne compta plus qu’une poignée de membres, 21 exactement. Les dix premières années du groupe furent donc marquées au Palais-Bourbon par de forts contrastes. Les gaullistes connurent la dispersion, l’isolement des grands minoritaires, la force de la domination puis la division. Les quarante années qui suivirent s’avérèrent différentes puisque le groupe gaulliste fut constamment puissant. Il fut tantôt le premier groupe de l’Assemblée : pendant 28 ans, de 1958 à 1981 puis de 1993 à 1997 ; tantôt le second : pendant 17 ans, de 1981 à 1993 puis de 1997 à 2002. Mais, il fut toujours le premier groupe de la majorité ou de l’opposition. Le retour du général de Gaulle marqua, en effet, un tournant pour le groupe qui passa d’une vingtaine de membres à plus de 200. Ce fut un nouveau commencement. Il représentait alors 36,6 % de l’ensemble des députés. Il aurait pu craindre que le syndrome de l’explosion, qui avait touché le RPF, l’atteignît avec l’affaire algérienne. Mais les départs du groupe furent finalement limités21 à 22 démissions et 7 exclusions, réduites par 3 réintégrations dès 1961. Le groupe, au contraire, attira des ralliements, si bien qu’au terme de cette première législature, il rassemblait encore 205 députés, soit presque son effectif de l’automne 1958. Avec l’élection de 1962, il entra dans une décennie faste où il se situa constamment au-dessus de 40 % de l’ensemble des députés, avec même une pointe exceptionnelle à 60 % en juin 1968. Au total, jamais sous de Gaulle, le groupe gaulliste eut moins de 200 députés. Ensuite, il n’atteignit plus les
Fondation Charles de Gaulle, Université Bordeaux-III (CARHC), De Gaulle et le RPF 1947-1955, Paris, A. Colin, 1998. 21 Jérôme Pozzi, « Les mouvements gaullistes de 1958 à 1976 », intervention au séminaire d’histoire du gaullisme de l’ANR GAULHORE, le 17 novembre 2008. À paraître.
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