GENDARME FRANÇAIS AU KOSOVO

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Les scènes d'horreur font partie du quotidien de ce capitaine de gendarmerie non préparé à ce qu'il allait voir, sentir ou toucher dans un Kosovo tout juste sorti de 79 jours de bombardements alliés dits " chirurgicaux ". C'est le récit d'une vérité cruelle, gênante, mais gage d'espoir malgré les déchirements entre kosovars d'origine albanaise et serbe. Cet ouvrage retrace son histoire qui se veut une réflexion sur l'obstination, le sens de l'humain, le dévouement et l'adaptation constante à toutes les situations.
Publié le : lundi 1 octobre 2001
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EAN13 : 9782296246041
Nombre de pages : 152
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GENDARME FRANÇAIS AU KOSOVO

(Ç)L'Harmattan,

2001

ISBN: 2-7475-1083-2

Yves FLOCON

GENDARME FRANÇAIS AU KOSOVO

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Chapitre I
De la demande au départ pour l'aventure

Le début du mois de septembre de chaque année est cycliquement marqué par une demande de volontariat émanant de la Direction générale de la Gendarmerie nationale à destination des unités élémentaires pour quitter le territoire national et servir en OPEX (OPérations EXtérieures) et faire ainsi face aux besoins émis par les divers organismes internationaux (OTAN, ONU, UEO, etc. . .) en territoires hostiles ou pacifiés depuis peu. Pour mettre toutes les chances de mon côté, je n'hésite pas à passer, pendant mon séjour sous le ciel niortais, deux certificats militaires de langues étrangères en anglais et en espagnol, persuadé que cela me serait forcément utile un jour ou un autre, à l'étranger, en France ou tout simplement pour ma culture générale et par plaisir. C'est ainsi qu'au mois de septembre 1998, après un peu plus d'une année passée à Château-Thierry, j'émets le souhait de partir vivre d'autres aventures vers d'autres cieux que ceux du «bas de l'Aisne ». Devant le nombre croissant de volontaires pour ces missions et l'échec de mes trois précédentes demandes restées sans effet, je suis plus que jamais motivé et je ressens même comme un excellent pressentiment, persuadé que cette fois-ci je vais partir. L'avis de mon épouse est déterminant. C'est effectivement une décision que je ne peux prendre seul. Partir six mois entrecoupés d'un mini-break de quinze jours à mi-séjour est donc un surplus de souci que je suis conscient d'infliger à Mme FLOCON qui, sans hésiter et parce qu'il s'agit d'une chose qui me tient particulièrement à cœur, approuve ma décision de me porter volontaire pour une mission extérieure quelle qu'elle soit, même si je sens son inquiétude quant à certains théâtres d'opérations extérieures jugés dangereux. Les mois passent et le travail de commandant de compagnie me prend toujours autant d'énergie et de temps. Les fêtes de la fin de l'année 1998 sont proches. Je suis régulièrement les informations à la télévision et à la radio. Les tensions existantes dans la province yougoslave du Kosovo prennent des proportions inquiétantes et la guerre civile fait rage. Les Balkans continuent d'être une poudrièreau sein de l'Europe.

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Le conflit est déséquilibré: les milices paramilitaires serbes aidées de la police (MUP) et appuyées par l'armée (YJ) chassent les IZosovars d'origine albanaise du IZosovo par le sud, lesquels trouvent refuge dans des camps de fortune en Albanie et en Macédoine ainsi qu'au Monténégro. C'est le plus grand exode connu en Europe depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Des massacres sont perpétrés, des charniers sont découverts ou supposés, la population indésirable fuit cette province ruinée par le feu et le sang. Mis en garde, courant mars 1999, par les pays alliés de l'Europe (Organisation du Traité de l'Atlantique Nord) et surtout les Etats-Unis menaçant d'intervenir par la force et restant muet à toutes propositions, le leader serbe Slobodan MILOSEVIC s'enfonce dans sa politique d'« épuration ethnique» dans la province sud de la Yougoslavie, bastion et berceau de la civilisation slave et du monde orthodoxe serbe. Les bombardements et les conséquences qu'ils impliquent (effets collatéraux...) commencent le 24 mars 1999. La tension monte. J'effectue déjà une première approche psychologique de ce qui sera peut-être ma future destination. Je me renseigne longuement sur l'historique des Balkans (opposition très marquée entre le monde orthodoxe: empire austro-hongrois et musulman: empire ottoman), sur les indépendances de la Slovénie, de la Croatie, sur les problèmes rencontrés encore maintenant en Bosnie-Herzégovine, sur les mentalités de chacun des deux « camps »... Ce que j'attendais secrètement arrive fm mars 1999. J'apprends que je suis pressenti pour un départ éventuel direction la Macédoine en tant qu'expert sécurité publique, cellule «Actions Civilo-Militaires» au sein de la French Framework Brigade basée à IZumanovo, ville macédonienne située à quelques dizaines de kilomètres de la capitale Skopje. Je vois enfin mon abnégation et mon envie extrême de représenter la gendarmerie française à l'extérieur récompensées. Je prends le temps de l'annoncer à ma femme qui reçoit la nouvelle d'une façon très stoïque contrairement à ma fille qui a un jugement plus mitigé sur le fait de voir son père lui « échapper» pendant six mois. Elle s'inquiète de savoir si cela sera plus long que quand nous 8

étions en gendarmerie mobile lors des déplacements outre-mer... Autre sujet d'inquiétude: le risque de se faire tirer dessus. Je la rassure en essayant sur le champ mon gilet pare-balles et mon casque en KEl/LAR. Elle semble convaincue... Je patiente encore quelques semaines pour avoir des nouvelles de mon départ. J'apprends par la télévision que la force française présente en Macédoine peuplée en majorité de serbes orthodoxes subit également la tension inhérente à ce genre de situation (caillassages et incendie d'un véhicule français dans la région de IZumanovo). Les media n'ont de cesse d'alimenter l'information par des images, souvent à la limite du soutenable, de réfugiés totalement démunis, dans les camps installés dans des endroits insalubres, à la va-vite et gardés par des militaires ou des policiers macédoniens peu compréhensifs, démotivés ou à l'inverse particulièrement zélés. Je suis très attentif et très prudent sur l'information que l'on nous donne. Prendre du recul sur ce que l'on peut voir ou lire dans les media me sera utile par la suite. Les bombardements se précisent. Les principales villes du pays sont touchées. Le bloc économique serbe s'effondre au rythme des frappes dites chirurgicales. La population civile s'organise et lutte à sa manière. On commence à apercevoir l'importance des ponts dans cette partie des Balkans. On voit des gens se réunir sur ces ouvrages d'art, y faire la chaîne pour la paix: tout un symbole! Du 12 au 15 avril 1999, j'effectue un stage de mise en ambiance OPEX au camp de Beynes dans les Yvelines. Il s'agit d'un camp militaire en région parisienne non loin de Versailles où la gendarmerie a décidé de s'implanter. Plusieurs gendarmes venus des quatre coins de France sont présents et certains ont déjà fait des opérations extérieures, notamment en Bosnie-Herzégovine (Sarajevo, Mostar. . .). Des gradés de gendarmerie alors observateurs pour le compte de l'Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (OSCE) au IZosovo et notamment dans la région nord de cette province sur IZosovska Mitrovica et Vucitrn nous dressent un
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tableau inquiétant de ce qui nous attend (misère, début de « nettoyage ethnique », mort.. .). Avant le début des bombardements alliés, ils ont été forcés, bien évidemment, de quitter les lieux laissant derrière eux une situation explosive. C'est le moment également d'aller percevoir, à ROSNYSOUS-BOIS, au Groupe Soutien Matériel, le paquetage prévu. Tout se passe bien à un détail près: l'adage « à l'armée il n'y a que deux tailles la trop grande et la trop petite! » est toujours d'actualité... Outre les effets kaki camouflage Centre Europe habituels, on nous remet la traditionnelle boîte de ration « sans porc », héritage de la guerre du golfe et un brassard orné du drapeau français. . . Je réalise alors complètement que nous allons représenter à l'étranger ce que nous défendons tous les jours en France... Je ne manque pas de confier mes craintes de l'inconnu (quelle sera ma mission?..) à mon épouse qui continue de me soutenir activement, mais également de mon excitation précédant un départ que je pressens imminent. Le 20 mai 1999, je me rends au ministère de la Défense à PARIS afin de recevoir la bonne parole sur les ACM auprès de la section OPEX de l'armée de terre. J'aurai également l'occasion de parler téléphoniquement avec mon futur patron à Kumanovo qui me semble dominer parfaitement la situation et me renseigne sur mes fonctions sur place. Son calme absolu me rassure. Quelques jours après, un message arrive à la radio compagnie: je suis mis en route pour embarquer à Istres (Bouchesdu-Rhône) à la base de l'armée de l'air le 25 mai 1999. Je n'ai que peu de temps pour finir les préparatifs mais la motivation aide à tout supporter. Je vois dans cette feuille de papier sortie du réseau radio RUBIS de la gendarmerie l'aboutissement de mon attente. Une très longue attente de près de deux mois pendant laquelle, même si j'essayais de ne pas trop y penser pour me consacrer pleinement à ma famille et à mon travail à la compagnie, je n'ai pas dû me montrer toujours facile à vivre. 10

Ordre m'avait, de plus, été donné de ne pas quitter la résidence pendant une longue période, de prévenir de tous mes faits, gestes et déplacements, afin de pouvoir être rappelé à tous moments. Ainsi, les vacances, prévues initialement, se sont déroulées à la maison et les repos le téléphone portable en permanence à portée de ma1n. Istres pour un habitant de Château-Thierry est à l'autre bout de la France. Il me faut donc partir le 24 mai 1999 pour ne pas louper l'avion; une marge de sécurité que j'estime suffisante pour arriver à Istres dans de bonnes conditions. Partis tôt le matin, nous arrivons (enfin !) à destination vers 17 heures 30. Il faut se reposer. Le grand jour est pour demain et il faut récupérer... La nuit est peuplée de plusieurs rêves évidemment liés aux événements que je vis actuellement. Réveil à 7 heures, croissants qui mettent de bonne humeur et je me rends à l'escale à 10 heures 45 pour un décollage prévu à 11 heures, direction Skopje et I<.umanovo, sur voie aérienne militaire en l'occurrence un TRANSALL C160. Les deux aviateurs présents pour enregistrer les passagers, après vérifications sur leurs listes, sont au regret de me signifier que je ne pars pas aujourd'hui et que mon envol, pour cause de manque de place, est reporté au lendemain matin 7 heures 30. C'est particulièrement désagréable et je me demande qui pouvait être le responsable de cette organisation un peu défaillante! Je rencontre à cette occasion un chef d'escadron de la gendarmerie venant de l'école de sous-officiers de Châtellerault qui doit se rendre également en Macédoine. Je ne serai donc pas le seul gendarme! Cela me rassure quelque peu. Le début réel de mon aventure commence donc le 26 mai 1999, du moins je l'espère! 7 heures 30, je me rends à l'escale où mon vol est conftrmé. Nous sommes trois dans ce cas-là. Le décollage doit s'effectuer à 8 heures 15. Je n'ai pas de souci de bagages car les soixante kilogrammes qui m'étaient alloués ne sont pas atteints et, de plus, nous ne sommes que trois passagers. Je suis autorisé, par le commandant de bord, à monter, pour le décollage, dans le cockpit de l'appareil. C'est une place enviée, très intéressante et particulièrement grisante. Nous n'avons pas l'habitude de cette place de choix. Il

C'est très impressionnant! Dans la cabine, il fait très chaud et je ne tarde pas à passer à l'arrière du TRANSAU pour bouquiner et faire ainsi passer le temps de vol plus vite. Celui-ci se déroule dans les meilleures conditions atmosphériques possibles. Après 4 heures de vol, nous atterrissons en douceur dans la capitale macédonienne: Skopje.

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Chapitre II Kumanovo : deuxième ville de Macédoine

Je suis très excité par le fait de poser le pied sur le sol des Balkans.. . Je débarque toutes mes affaires et, après un délai d'attente de plusieurs longues minutes en plein soleil, j'ai la surprise de voir un capitaine de l'armée de terre venir à ma rencontre. Cet homme à la carrure impressionnante me paraît d'emblée très sympathique et très souriant. Cela fait du bien d'arriver dans un endroit inconnu et d'y rencontrer des militaires venant vous chercher avec un large sourire sans équivoque... Cet officier respire manifestement la joie de vivre. Cela se confirmera. Me voici complètement dans le bain maintenant. Les premières consignes qui me sont données par mon nouveau camarade sont de mettre mon gilet pare-balles et le casque sur la tête car cela est obligatoire. Il fait près de quarante degrés et je commence à transpirer sérieusement sous cet accoutrement. Il faut avant tout éviter de se prendre une balle perdue (ou qui nous serait destinée, d'ailleurs.. .). Je monte à l'arrière de la P4 où je suis un peu engoncé. J'ai une vue imprenable sur la route qui déflle derrière moi. La conductrice est une petite blonde de l'armée de l'air d'une vingtaine d'années dont le gilet pare-balles et le casque semblent trop grands pour elle. Elle a des difficultés à conduire son véhicule habillée de la sorte mais ce sont les consignes pour tout le monde. Nous empruntons un axe à deux fois deux voies reliant Skopje à I<.umanovo. La route me semble longue mais cela est sûrement dû à l'état de fatigue mêlé au stress de l'arrivée sur un territoire inconnu. En chemin, nous doublons un véhicule typique à la région car peu cher et construit dans les usines locales: une Yugo Zastava. Le dit véhicule est arrêté sur la bande d'arrêt d'urgence et un homme est occupé à changer une roue suite à une crevaison. Une femme, debout sur le bas-côté, nous regarde passer avec un regard manifestement méprisant et n'hésite pas, quand nous arrivons à sa hauteur, à lever le majeur dans notre direction en signe évident de bienvenue. Je m'insurge immédiatement et, voulant faire arrêter notre P4 pour lui dire ma façon de penser, je suis ramené à la raison par le chef de bord de notre véhicule. Il me dit froidement et avec un humour non dissimulé que cette personne me souhaite un bon séjour en Macédoine où, semble-t-il, nous sommes parfaitement intégrés à la population.

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