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GÉOPOLITIQUE DE L'ISLAMISME

De
334 pages
L'islamisme est devenu ces trente dernière années un acteur incontournable de la géopolitique internationale - même s'il a amorcé récemment un déclin inexorable. L'ambition de ce livre est de rendre compte de ce phénomène dans sa globalité, à travers l'ensemble du monde musulman, depuis son émergence jusqu'à aujourd'hui et analyse les raisons de l'impasse politique et culturelle qui semble caractériser aujourd'hui l'islamisme malgré ses potentialités de mobilisation.
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GEOPOLITIQUE

DE L'ISLAMISME

DU MEME AUTEUR
Ouvrages:
Harmattan, 1989. L' L'Algérie en crise;Editions L' Harmattan, 1991. L'Islamisme en Algérie, Editions L' Harmattan, 1992. Islam, islamisme et modernité, Editions L' Harmattan, 1994. Fondamentalismes, intégrismes. Une menace pour les droits de l'homme ?, Editions Bayard et Centurion, 1997 (en collaboration). Islam et contestation au Maghreb, Editions L'Islamisme en question(s), Editions L' Harmattan, 1998. Le Maghreb face à l'islamisme, Editions L' Harmattan, 1998. Islam et mmulmans de France, Editions L'Harmattan, 1999. Islam-Occident, Islam-Europe: choc des civilisations ou coexistence des cultures?, Editions L'Harmattan, 2000. L'islamisme politique, Editions L'Harmattan, 2001.

Sous la direction

de l'auteur:

Les &plis identitaires, Conjluences-Méditen'anée, L'Harmattan, 1993. Géopolitique des mouvements islamistes, Conjluences-Méditen-anée, L'Harmattan, 1994 (avec Jean-Paul Chagnollaud et Bassma Kodmani-Darwish). Islam-Occident, la confrontation?, Confluences-Méditen'anéeJ.-'Harmattan, 1996. La France et Je Monde arabe. Au-delà des fantasmes, Confluenœs-Méditen'anée, L'Harmattan, 1997 (avec Jean-Christophe Ploquin). Transition politique au Maroc, Conjluenm-Méditen'anée, Editions L'Harmattan, 1999 (avec Gema Martin-Munoz). Le Maroc en perspectives, Confluences-Méditen-anée, numéro Hors-Série, Editions L'Harmattan, 2000..

Collaboration

à des ouvrages

collectifs:

C-H.Thuan, A. Fenet (dir.), La coexistence: un enjeu européen, PUF, 1997. Guy Hennebelle (dir.), L'Islam est-il soluble dans la Ripublique

?,

Panoramiques, Editions Corlet et Arléa, 1997. Gilles Manceron (dir.), Algérie, comprendre la crise, Ed. Complexe, 1996. Sophie Bessis et Andrée Dore-Audibert (dir.), Femmes de Méditen'anée. Politique, religion, travail, Editions Karthala, 1995. Penser l'Algérie, lntersignes, Editions de l'Aube, 1995. Jacques Chevallier (dir.), Les bonnes mŒurs, PUF, 1994. Jacques Chevallier (dir.), La solidarité, un sentiment républicain ,PUF, 1992. Islam et modernité dans la culture arabe, Passerelles, 1991. T. Ragi et Gerritsen (dir.), Les Territoires de J'identité, L'Harmattan, 1999.

Christophe Chidet et Bernard Ravenel (dir.), Kosovo: Jepiège, Editions
L'Harmattan (Collection "Les Cahiers de Confluences"), 2000.

Abderrahim Lamchichi

GEOPOLITIQUE

DE L'ISLAMISME

L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique

75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y 1K9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3
1026 Budapest

L'

Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino

HONGRIE

ITALIE

Histoire et Perspectives Méditerranéennes düigéeparJean-PaulChagnollaud

Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les éditions L'Harmattan se proposent de publier un ensemble de travaux concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours.

Dernières parutions

Garip TURUNÇ, La Turquie aux marches de l'Union européenne, 2001. Bouazza BENACHIR, Négritudes du Maroc et du Maghreb, 2001. Peggy DERDER, L'immigration algérienne et les pouvoirs publics dans le département de la Seine (1954-1962), 2001. Abderrahim LAMCHICHI, Géopolitique de l'islamisme, 2001.

2001 ISBN: 2-7475-0748-3

@ L'Harmattan,

Pour Sarah et Leila

Introduction

Grandeur et décadence de l'islamisme
Une rapide chronologie de l'histoire contemporaine de l'islamisme permet de distinguer quelques grandes étapes marquantes. Si très tôt (années trente jusqu'aux années cinquante et soixante), les grands théoriciens de l'islamisme! avaient tenté de penser les catégories et les modes d'action de l'islam politique radical, les différentes tendances de cette mouvance n'ont commencé à s'imposer plus ou moins massivement au sein des sociétés musulmanes qu'au milieu des années soixante-dix - en particulier, pour le monde arabe, au lendemain de la défaite face à Israël en octobre 1973. Vint ensuite une deuxième phase, celle de la déflagration qu'a représenté la révolution islamique d'Iran en 1979 qui donna un souffle nouveau au radicalisme islamiste. Dès ce moment donc, la mouvance islamiste va subir diverses influences; une lutte féroce s'engagea pour le leadership et l'orientation à donner à l'islamisme. Ainsi l'Arabie Saoudite wahhabite commença à impulser et à influencer divers mouvements islamistesou néofondamentalistesd'obédience sunnite. Gardien des Lieux Saints de l'Islam, l'Etat saoudien mobilisa une part considérable de ses recettes pétrolières pour financer, à travers le monde, nombre de lieux ~e culte, d'écoles coraniques, de réseaux caritatifs et de groupes d'activistes au service d'une conception puritaine de l'islam et des mœurs. L'idéologie qu'il a cherché ainsi à diffuser exalte le rigorisme moral et le conservatisme social. Dépendant politiquement et militairement des Etats-Unis d'Amérique qui, dans leur lutte contre le
communisme, lui assurent un soutien sans faille, le régime saoudien

-

désireux probablement aussi de ne pas s'aliéner une opinion publique musulmane largement an ti-américaine -, s'engage dans une spirale idéologique où un puritanisme moral intransigeant rivalise avec un fondamentalisme ultra rigoriste; l'Etat wahhabite multiplie dans ce
1 Comme l'Indo-Pakistanais abû al- 'Alâ al-Mawdûdî, les Egyptiens Hassan al-Bannâ

et Sayyed Qotb ou encore l'Iranien Khomeiny.

cadre les initiatives visant à impulser, acheter ou aider nombre de mouvements islamistes et de lieux de culte dans le monde. Cette politique s'opère également dans un esprit de concurrence acerbe et de lutte féroce contre le modèle révolutionnaire et radical iranien honni - même si, suite à la guerre du Golfe, nombre de mouvements islamistes se retournèrent contre leurs généreux mécènes saoudiens. De son côté, l'Iran de Khomeiny incarna, pendant la première phase de sa révolution, le pôle shî'ite radical et révolutionnaire de l'islamisme. Ses dirigeants ne manquèrent aucune occasion pour galvaniser les masses musulmanes, mobilisant, à l'intérieur, les "déshérités"(Moustaz'afot2n)contre" l'injusticesociali' et contre l'Occident "satanis!' et cherchant, à l'extérieur, à s'attirer des influences au-delà même de la sphère exclusivement shî'ite. Un troisième pôle est représenté par les vieux mouvements missionnaires et piétistes en provenance du monde indo-pakistanais: les Jamâ'ât al-Tablîgh waDa'wa2. D'autres mouvements encore

-

tels les Frères Musulmans

-,

auront évidemment une influence politique et idéologique décisive sur leurs propres sociétés, grâce à leur trajectoire longue et à leur travail de terrain. Sans échapper entièrement aux influences et aides extérieures, leur présence sur le terrain, leur capacité de mobilisation
et leur implantation sociale ne sauraient se ramener

-

loin de là

- à

ces interventions extérieures. Malgré de multiples tentatives d'instrumentalisation par des Etats ou des centres étrangers, leur influence et leur ancrage ne sont nullement tributaires des seules interventions extérieures; la plupart de ces mouvements restent donc
autonomes. Mais

-

nous

y reviendrons

-, à l'intérieur

même

de

chaque espace national ou régional, et au-delà de l'influence des divers centres d'impulsion et de financement, des fractures vont bientôt apparaître - dues en grande partie aux changements nationaux et internationaux, politiques et culturels -, séparant les courants dits « modérés)) des courants plus radicaux et violents et conduisant à des ruptures ou à des évolutions dans les choix idéologiques et stratégiques. TI convient aussi de rappeler qu'au niveau de l'antTage social, l'influence des divers mouvements islamistes est diversifiée:jeunesse
2 Littéralement: et la Prédication. Groupes (ôu Associations) pour la Transmission (du message révélé)

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urbaine pauvre et exclue, issue de l'explosion démographique, de l'exode rural et d'une scolarisation massive mais inadaptée, d'un côté; bourgeoisie et classes moyennes pieuses ou simplement opportunistes, de l'autre. Une partie de ces catégories sociales, traditionnelles ou ascendantes, ont cru, un certain temps - au moment précisément de « l'âge d'or» de l'islamisme militant des années soixante-dix et quatre-vingt -, trouver dans la rhétorique islamiste une traduction de leurs frustrations et revendications et une réponse possible à leurs multiples aspirations. Généralement, ces catégories sont composées en partie de vieilles familles marchandes qui se sentaient marginalisées par les élites dirigeantes, bureaucratiques ou militaires, ayant accédé au pouvoir à la faveur de la décolonisation, et en partie des nouvelles couches urbaines ascendantes, plus ou moins tenues à l'écart du système politique officiel et de ses réseaux clientélistes : journalistes, médecins, avocats, hauts fonctionnaires, techniciens, ingénieurs, commerçants et entrepreneurs, universitaires ou jeunes intellectuels... Issus donc pour la plupart des facultés de médecine, des filières scientifiques et techniques ou des écoles d'ingénieurs, ils constitueront les cadres dirigeants des mouvements islamistes, formuleront parfois le nouveau langage doctrinal et politique de l'islamisme radical. Une troisième phase, qui s'ouvre avec la décennie quatre-vingt, est marquée par l'essor fulgurant et la dissémination de l'islamisme à travers le monde musulman - mais aussi (déjà !) par l'émergence en son sein de nombreuses contradictions, conflits et dissensions qui ne cesseront progressivement de l'affaiblir. Dans ces années, marquées en particulier par les secousses de la révolution islamique d'Iran, mais aussi par la montée en puissance des Mourfjahidin d'Afghanistan, les régimes en place, en butte à la contestation et à l'activisme de divers
mouvements islamistes locaux

-

notamment

des

composantes

radicales -, vont déployer des efforts visant à les pourchasser, mais aussi à les endiguer notamment en dissociant les diverses tendances. Redoutant les émeutes et l'agitation des groupes islamistes, les gouvernants chercheront à gagner l'appui de la bourgeoisie traditionnelle et des classes moyennes pieuses pour les détacher de la jeunesse urbaine pauvre et des couches sociales exclues qui, souvent,

Il

s'identifiaient aux franges radicales de l'islamisme3. En outre, dans une espèce de surenchère mimétique avec les fondamentalistes et les clercs religieux les plus rétrogrades, autour des (( valeursislamiques)), ils multiplieront les concessions dans les domaines du droit coranique, des bonnes mœurs, du statut de la femme et de la famille, etc. A l'échelle internationale, cette décennie fut dominée par l'exacerbation de la lutte - une lutte féroce - pour le leadershipentre la monarchie saoudienne - qui chercha le contrôle et l'endiguement de l'islamisme et du fondamentalisme sunnites - et l'!t:an de l'imâm Khomeiny, des Mollahs et des Pasdarans (Gardiens de la Rivolution), qui cherchèrent l'exportation de la révolution, non pas seulement en direction du monde shfite, mais dans tout le Dâr al-Islâm. La guerre longue et atroce - déclenchée contre l'Iran en 1980 par l'Irak

-

dont

le leader, Saddam Hussein, pseudo laïque, n'a cependant pas hésité, dès cette époque, à instrumentaliser la rhétorique religieuse (thématique du Jihâd sacré) -, avec la bénédiction des monarchies du Golfe et la bienveillance des Etats occidentaux, en a été un des épisodes les plus sanglants. De son côté, Téhéran n'hésita pas à recourir à l'arme du terrorisme, aux attentats sanglants et aux prises d'otages occidentaux, notamment à travers le Hezbollah libanais, avant de s'attaquer aux iraniens opposants exilés puis, par le biais de la funeste fatwa contre Salman Rushdie, aux intellectuels et écrivains musulmans laïques. C'est surtout l'Afghanis tan qui deviendra le principal théâtre de cet affrontement. En finançant les Moutfjahidin, les services spéciaux saoudiens, pakistanais et américains étaient convaincus en effet non seulement de tenir sous contrôle des militants exaltés -: bientôt venus du monde entier -, de canaliser leur haine contre l'Union soviétique (au lieu des Etats-Unis), mais aussi de fournir une alternative à la révolution iranienne. Des activistes radicaux - ceux qu'on appellera bientôt les Afghans ou les Moutfjahidin, venus du monde entier (Egypte, Jordanie, Yémen, Péninsule Arabique, Maghreb, Philippines, Malaisie ou autres pays d'Asie du Sud et du Sud-Est) -, vont subir un endoctrinement rigoriste et un entraînement aux techniques de la guérilla dans les camps de Peshawar ou de Kaboul, pour ensuite soit retourner chez eux, soit rejoindre d'autres foyers régionaux ou internationaux de conflits. Ce
3 Lire Gilles Kepel, Jihad, expansion et déclin de /'islamisme, Gallimard, 2000.

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phénomène des Mou4Jahidin va avoir des répercussions très importantes et très graves dans divers pays et, d'une manière générale, une influence considérable sur l'évolution de la mouvance islamiste à travers le monde. Les Afghans élaborent en effet une variante de l'idéologie islamiste - ou plutôt néoJondamentaliste axée sur la violence armée, couplée à un rigorisme religieux extrême. Dans le même temps, la fin des années quatre-vingt, est marquée par l'expansion d'autres mouvements islamistes radicaux, un peu partout dans les pays musulmans qui connaissent des conflits sociaux ou armés. Au Liban par exemple, le Hezbollah se radicalise et fait montre de capacités redoutables de mobilisation; dans les Territoires occupés, le Hamas tire les bénéfices de l'Intifada palestinienne; au Soudan, c'est l'idéologie islamiste incarnée par Hassan al-Tourabi, qui est associée à un pouvoir militaire autoritaire; à la faveur du multipartisme, le FIS algérien connaît un triomphe avant d'être interdit précipitant le pays dans l'atroce guerre civile que l'on connaît... Ailleurs, la désintégration de l'empire soviétique ouvre la voie à la montée des nationalismes, mais permet aus'si un "réveil de l'islam" dans les nouveaux Etats musulmans d'Asie centrale et du Caucase qui réclament leur indépendance. La radicalisation, voire la dissémination de la violence - puis la désagrégation de certains groupes extrémistes - vont marquer la nébuleuse islamiste pendant la décennie quatre-vingt-dix; une décennie qui s'ouvre avec la deuxième guerre du Golfe (opération "Tempête du désert'), dont l'un des effets paradoxaux fut de mettre fin au fragile consensus islamiste laborieusement bâti par la monarchie wahhabite ; des pans entiers de la frange radicale de l'islamisme notamment les Afghans - se retournant contre leur ancien sponsor,le royaume saoudien et les réseaux internationaux qu'il contrôlait. L'exacerbation des conflits dans certains pays et régions pemiettent à des groupes radicaux de se manifester sans offrir pour autant d'alternative crédible: enlisement du processus de paix au ProcheOrient; guerre civile en Algérie et folie meurtrière des GIA; guerres intestines entre factions Afghanes qui perdurent longtemps après le départ des troupes soviétiques et aboutissent à la victoire tout autant fulgurante qu'inattendue des Talibans; répression et surenchère terroriste de groupes radicaux en Egypte tentatives d'instrumentalisation par des réseaux islamistes du martyr des

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musulmans de Bosnie4; infiltrations au Daghestan ou en Tchétchénie... C'est une décennie marquée également par des actes terroristes spectaculaires de groupes extrémistes soutenus et financés par les réseaux internationaux du milliardaire Oussama Ben Laden, visant en particulier l'Arabie Saoudite et les Etats-Unis d'Amérique. Recompositions au sein de la mouvance islamiste

Globalement, on constate partout que l'islamisme radical, malgré ses succès et coups d'éclat des années quatre-vingt, est entré, à la fm de la décennie quatre-vingt-dix, dans une phase que l'on ne peut que caractériser de crise,sinon de déclin.D'abord, parce que cette idéologie qui représentait, du début des années soixante-dix jusqu'à la fm des années quatre-vingt, un espoir - illusoire certes, mais un espoir tout de même - pour beaucoup de musulmans Geunes exclus, mais aussi cadres et une partie de l'élite), n'est plus crédible aujourd'hui aux yeux même des anciens sympathisants. Du Maghreb à la Turquie, de l'Indonésie à l'Europe, ce déclin de l'utopie islamiste est manifeste dès la seconde moitié des années quatre-vingt-dix, en dépit des poussées, ici ou là, encore spectaculaires. Ensuite, des recompositions importantes, pour ne pas dire décisives, commencent à s'opérer au sein même de cette mouvance. Ainsi, dans certains pays, au sein de la mouvance islamiste ou néofondamentaliste, des courants plus modérés semblent l'emporter sur les groupes radicaux (Fa~/et Partisi, en Turquie, par exemple), favorisant paradoxalement des dynamiques d'ouverture et de démocratisation dans leurs pays - mais du coup, s'éloignent de plus en plus d'une rhétorique purement islamiste (ou fondamentaliste) et tendent alors à se "banalisel' en multipliant par exemple les professions de foi démocratiques, voire en faveur de la sécularisation, pour se démarquer des courants radicaux. Dans ces contextes, l'islamisme ne peut que se "dissoudre" dans des alliances et des constructions politiques plus larges -la Turquie en fournit encore un exemple particulièrement édifiant. Dans d'autres pays, incapables de tenir les promesses sur lesquelles ils ont bâti à l'origine leur mobilisation, d'autres groupes vont de plus en plus se trouver en
4 Les accords de Dayton de décembre 1995 marquèrent islamistes à s'implanter durablement en Bosnie. l'échec des groupes

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décalage par rapport aux aspirations sociales - y compris de ceux qui les avaient portés au sommet de leur popularité. Dans bien d'autres cas encore, coupés des masses, certains groupes radicaux entament une folle surenchère violente qui accentue leur sectarisme et leur marginalisation. Les actes ignominieux et barbares commis par les groupes islamistes armés en Algérie, à l'encontre des intellectuels, des étrangers et des villageois, les mesures répressives et rétrogrades commises par des Talibans fanatisés et sans aucun projet, contre la
population stratégie civile radicale

-

en particulier

contre

les femmes violents

-

en sont au

l'illustration la plus spectaculaire. Souvent, un fossé béant sépare la
de groupes extrêmement

-

parvenus

pouvoir, comme les Talibans ou demeurant dans l'opposition comme les GIA algériens - et les aspirations sociales et culturelles des jeunes générations qui les avaient auparavant soutenus. Plus fondamentalement, il est à noter que les fondements sociaux sur lesquels ce radicalisme reposait s'avèrent somme toute particulièrement fragiles5. S'évertuant à propager une idéologie extrémiste, intolérante, ultraconservatrtce et totalitaire, commettant souvent des exactions, voire des atrocités - comme dans les maquis
algériens ou en Afghanistan

-

qui finirent

par les couper

de tout

soutien social, ils échouèrent finalement à précipiter la chute des régimes qu'ils ont combattu - Egypte et Algérie par exemple -, et ne parvinrent guère à s'assurer clairement le commandement de la
résistance

-

ni au Liban ni en Palestine

ni en Bosnie ni au Daghestan

ni en Tchétchénie, par exemple. Même si ces situations demeurent très contrastées, la déroute de cet islamisme radical et violent est partout patente. Dans tous les cas, quelle que soit l'issue des recompositions en . cours, la situation globale de l'islamisme politique témoigne de l'échec
5 Ainsi que Je fait remarquer Gilles Kepel, «L'alliance entre la jeunesse urbaine pauvre et les classes moyennes pieuses, scellée par les intellectuels qui élaborent la doctrine islamiste, résiste mal à des affrontements de longue haleine contre les pouvoirs établis. Ceux-ci s'emploient avec une efficacité croissante à dresser les deux composantes du mouvement l'une contre l'autre, en exposant l'antagonisme entre leurs aspirations concrètes ». Ou encore, « Les classes moyennes pieuses qui constituent la base sociale de la mouvance modérée recherchent de nouvelles alliances avec leurs contreparties laïques, voire chrétiennes dans les Etats multiconfessionnels » (Hezbollah shî'ite au Liban, Frères musulmans égyptiens, etc). Gilles Kepel,Jihad, expansion et déclinde l'islamisme,op. cit.

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-

éthique, social, culturel et politique - d'un modèle, devenu désormais un moment historiquement daté et fortement critiqué, et non plus une utopie mobilisatrice et porteuse d'avenir comme ce fut le cas dans les années soixante-dix et quatre-vingt. En plus des exemples précédents, plusieurs autres signes l'attestent. L'évolution spectaculaire de la situation iranienne en est l'exemple particulièrement emblématique. L'élection du président réformateur Mohammad Khatami, en mai 1997, a déjà été le signe d'un incroyable renversement de tendance qui semble désormais fortement engagé dans ce pays. Après une première phase, qui avait marqué le retournement de l'utopie révolutionnaire contre le système du Shah en légitimation religieuse de l'oppression de la société par l'Etat théocratique, ce qui caractérise le modèle iranien, c'est désormais le rejet par la majorité de la société du "projet" des conservateurs qui veulent maintenir, à n'importe quel prix, l'héritage de Khomeyni. Les élections législatives de février et d'avril 2000, qui ont été largement remportées par les candidats réformateurs - avec le soutien massif de la jeunesse née après la révolution et d'une large partie des classes moyennes urbaines -, est également un signe indubitable que la société se prononce désormais contre l'ordre social et moral islamiste et contre le conservatisme de l'establishmentclérical de la République islamique. On trouve d'autres illustrations de cet échec dans bien d'autres pays où les mouvements islamistes avaient auparavant réussi à s'imposer comme les principaux vecteurs de la contestation. Ainsi que le remarque très justement Gilles Kepel6, presque partout, à leur idéologie déclinante commence à se substituer la recherche d'un "pacte social nouveatl', contracté avec les classes moyennes laïques, autrefois diabolisées. il s'articule autour du respect des droits de l'homme ainsi que de l'aspiration à une forme "islamique" de démocratie - terme voué par eux à l'imprécation il y a peu. Beaucoup d'indicateurs convergent pour souligner l'échec stratégique de cette idéologie. En Turquie, le Faillet Partisi (ex-&fah Partin) semble définitivement intégré à un système pluraliste qu'il n'a nullement cherché à bouleverser, mais dans lequel il est loin d'être hégémonique. Au Maroc, la plupart des mouvements islamistes cherchent à s'intégrer au système monarchique, y compris les
6 Gilles Kepel, Jihad, expansion et déclin de l'islamisme, op. cit.

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associations qui continuent à alimenter une forte contestation sociale - telle al-'Adl wal-Ibssân d'Abdessalam Yacine. En Indonésie, un président et une vice-présidente démocrates, musulmans mais se réclamant de la laïcité ('Abdurrahmân Wahîd, nommé
affectueusement "Gus Dul'

-

Grand Frère Dur -, et Mme Megawati

Sukarnoputri, fille de l'ancien président Sukarno), ont été élus après la chute de la dictature d'un Suharto qui n'avait pas hésité à s'allier avec l'intelligentsiaislamiste. Le nouveau gouvernement, mis en place le 26 octobre 1999, tente d'instituer et de renforcer les bases d'une démocratie naissante dans le plus grand pays musulman du monde, malgré l'omnipotence d'une armée depuis longtemps au centre de la vie politique; il a d'ores et déjà reconnu l'indépendance du TimorOriental; mais la stabilité reste précaire d'autant plus que deux conflits à caractère séparatiste, en Aceh et en Papouasie du Sud (Irian Jaya), et une situation explosive, aux Moluques, demeurent irrésolus; de plus, dans le Nord voisin, aux Philippines, une guérilla indépendantiste et des activistes islamistes menacent la stabilité de toute la région. La marge de manœuvre du nouveau président 'Abdurrahmân Wahîd est cependant renforcée par la double source de légitimité dont il bénéficie: son élection démocratique et son autorité de dirigeant musulman. Depuis 1984, Wahîd dirige en effet la première organisation islamique du pays: le Nabdat-ul Vlamâ (35 millions de membres) qui représente à la fois l'islam traditionaliste, l'islam confrérique,l'islam des Docteurs de la foi et celui auquel sont attachées les élites urbaines modernes- celle-ci coexiste avec une autre organisation importante, la Ml!Yammadiyya,qui incarne l'islam réJôrmiste. L'islamisme radical y est donc très peu implanté. L'Indonésie administre ainsi la preuve au reste du monde musulman qu'il est possible de concilier identité religieuse, pluralisme démocratique et même sécularisme. Car, depuis fort longtemps, son leader est à la fois un défenseur acharné des libertés et des droits de l'homme, un musulman modéré attaché à une certaine tradition quiétiste et ouvert à la modernité; il est favorable à la reconnaissance de la diversité culturelle de son pays, opposé à tout sectarisme et favorable à la neutralité religieuse de l'Etat. En Algérie, après la terrible guerre civile présente dans toutes les mémoires, les groupes islamistes armés ont été militairement vaincus et la coalition gouvernementale formée par le président Abdelaziz Bouteflika, après le référendum sur la Concorde

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civile, rassemble laïques militants (RCD notarrunent) et islamistes modérés (Ramas, al-Nahda). Au Pakistan, le Premier ministre Nawaz Sharif, auparavant protecteur de la mouvance islamiste a été renversé par le général Pervez Moucharraf qui cherche notarrunent à maîtriser le désordre interne créé par la nébuleuse néoJondamentalÙte. Soudan, Au un autre général, Omar Hassan al-Bashir, a brutalement écarté l'une des "éminences risel' de l'islamisme sunnite et arabe, Hassan al-Tourabi g qui a échoué à résoudre la crise interne et régionale de son pays. Dans les rares pays où il s'est emparé du pouvoir - Afghanistan et Soudan par exemple -, le moins que l'on puisse dire est que l'islamisme a lamentablement échoué à proposer un projet de société viable; il n'a même pas été capable de transcender les clivages internes qui le minent; bien au contraire, c'est le spectacle de règlements de compte, de luttes intestines, parfois d'une rare violence, et d'excommunications qu'il n'a cessé d'offrir. Au total, comme le remarque très justement Gilles Kepel, trois facteurs importants se conjuguent pour expliquer cet échec: l'épuisement de l'utopie à l'épreuve du temps et du pouvoir, les incessants conflits entre ses diverses composantes, et l'impossibilité de résoudre l'épineuse question de la démocratie et du pluralisme7. Des stratégies et des contextes variés

Une analyse globale et abstraite de l'islamisme n'est pas suffisante; l'islamisme est un terme générique qui recouvre dans la réalité une pluralité de groupes, d'acteurs et de stratégies. Ceci explique évidemment la difficulté à analyser de manière synthétique l'islamisme
7 Ainsi que l'écrit très pertinemment Gilles Kepel (jihad, expansion et déclin de

l'islamisme, op. cit), « là où le sympathisant ne voit qu'affrontements de personnes, il nous paraît que se dessine l'antagonisme social entre classes moyennes pieuses et jeunesse urbaine pauvre: le souci des classes moyennes et d'une partie de l'intelligentsia islamistes de rechercher une alliance avec la société civile laïque, pour sortir du piège où leur logique politique les a enfermées (...) Il reste à voir comment ce mouvement évoluera, et, surtout, si les élites au pouvoir, qui bénéficient d'une opportunité historique pour promouvoir la démocratie dans les pays qu'elles contrôlent, sauront en saisir l'occasion, accomplir les sacrifices nécessaires pour élargir leur base sociale, ou persisteront dans une logique d'appropriation patrimoniale de l'Etat, annonciatrice de nouvelles tempêtes et de nouveaux désastres ».

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et, surtout, à en offrir une typologie simple et universelle, valable dans l'espace et stable dans le temps. Au total, l'analyse des organisations et groupes islamistes, plus ou moins influents, qui ont essaimé dans la plupart des pays musulmans ces dernières décennies, conduit à distinguer deux grandes tendances. Il y a, tout d'abord, ceux qui sont favorables à la prise du pouvoir par la violence: il s'agit de groupes radicaux apparus en particulier au début des années quatre-vingt; ils portent pour noms - qu'on retrouve dans plusieurs pays d'ailleurs: al-Tak.fîr wal-H!Jra ("Anathème et Emigratiotl' ou "Excommunication et Retraif') ; al-]ihâd ("LI GuerreSaintl') ; al-Da'wa ("LI Prédication"); alJamâ'ât al-Islâmfyya (Groupes islamique}!); HiZb-Allâh (ou Hezbollah: Littéralement, Parti de Dieu), etc. La seconde famille de l'islamisme est constituée de divers mouvements dont le dénominateur commun est le désir de s'afftrmer comme parti politique légal et reconnu. Mais selon le contexte politique et social du pays, et les rapports de force, ces mouvements pratiquent une double tactique. D'une part, dans les rares pays qui ont légalisé les mouvements pacifiques et modérés c'est le cas de la Jordanie avec la ConfrériedesFrim Musulmans ou de la Turquie avec le Refah Partisi (actuellement Faillet Partisi: Parti de la Vertu) de l'ancien Premier ministre Necmettin Erbakan -, l'islamisme tente de s'implanter e,Vde s'intégrer progressivement, et de manière réaliste et pragmatique, dans le champ politique et administratif, participant aux différentes compétitions électorales avec pour objectif de gérer l'administration et les affaires du pays à côté d'autres forces politiques. Mais, dans d'autres cas, rien n'indique que ces mouvements respecteront le pluralisme de la société, l'autonomie du champ politique vis-à-vis du champ religieux, la neutralité de l'Etat, l'alternance au pouvoir, le respect des libertés fondamentales... Par exemple, en Iran - avant la montée des réformateurs autour du président Khatami -, en Afghanistan des Talibans, ou encore au Soudan - avant le coup d'Etat de décembre 1999 du général Omar alBachir, qui a écarté l'idéologue islamiste charismatique Hassan alTourabi -, les islamistes n'avaient pas hésité à éliminer tous leurs adversaires - y compris les islamistes jugés trop conciliateurs, "tièdel'
8 Comme l'organisation a/-Gamâ'a (ou a/Jamâ'a) a/-Is/âm!Jya, créée dans les années soixante-dix en Egypte, et dont le chef 'Omar 'Abdel-Rahmân, est incarcéré aux Etats-Unis pour implication dans l'attentat du World Trade Center de New York en 1993.

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ou "révisionnistel'. D'autre part, lorsque le système politique est fermé
et excluant

-

autrement

dit, lorsque les islamistes

se trouvent

dans la

clandestinité ou simplement "tolérés" mais pas officiellement reconnus, comme les Fri~s Musulmans en Egypte ou les diverses associations islamistes au Maroc -, les mouvements islamistes "modérés" ne cessent de mobiliser leurs adhérents et sympathisants afin d'exercer une forte pression sur le pouvoir afin de l'obliger à faire de plus amples concessions en matière d'application de la Sharf'a. Globalement donc, l'islamisme comme le néoJondamentalisme constituent une nébuleusecomplexe, aux trajectoires et à la généalogie multiples; leurs discours, leurs pratiques, leurs conceptions du politique et de la société sont contrastés. Ils dépendent largement des situations respectives de leurs pays ainsi que du contexte régional et international. Certains pratiquent l'entrisme dans les organisations de masse lorsqu'elles existent, et privilégient l'action politique légale. C'était le cas du FIS algérien avant sa dissolution; c'est le cas des autres partis islamistes algériens Hamas et al-Nahda qui, au plus fort de la terrible guette civile, n'ont manqué aucune consultation électorale (présidentielle, législatives, municipales) et ont même été associés au pouvoir. C'est aussi le cas des Fri~s Musulmans d'Egypt.e qui n'ont pas hésité à envisager des alliances électorales avec d'autres courants laïques, voire des intellectuels chrétiens, pour former le projet d'un parti centriste et démocratique, al-Wasat (littéralement Le Cent~). C'est également le cas des FrèresMusulmans de Jordanie qui, entretenant de bonnes relations avec la monarchie Hachémite, ont déjà participé à plusieurs élections Qégislatives notamment) et remporté des sièges au Parlement. Ce fut le cas du Parti al-Nahda - ex-Mouvement de la Tendance Islamique), désormais dissous - qui avait participé en Tunisie à diverses élections à la fin du règne de Bourguiba et au début de celui de Ben Ali. C'est aussi le cas du parti islamiste turc Refah, dont le leader, Necmettin Erbakan, ancien Premier ministre est un vieux routier de la vie politique de son pays. Le Refah Partis; (aujourd'hui, Faillet Partist) est même un parti parlementaire assez ancien - ses candidats avaient remporté les mairies des grandes villes, comme Istanbul et Ankara, dès les élections municipales de mars 1994; il a remporté les élections législatives de décembre 1995; son leader a également fait partie, à plusieurs reprises, de diverses coalitions gouvernementales; devenu un respectable parti de gouvernement en

20

juillet 1996, il s'est définitivement installé et "banalisé" dans le seul pays musulman se réclamant explicitement de la laïcité de l'Etat. S'agissant de la Confrérie des FrèresMusulmans (jamâ'at al-Ikhwân alMuslimîn), il est utile de signaler que si l'attitude des leaders jordaniens ou égyptiens demeure celle de la participation légale au jeu politique, la section des Frères .Musu/mans de Syrie n'a pas hésité - frappée d'ostracisme puis par une terrible répression - à se lancer, dans les années quatre-vingt, dans l'action politique de type révolutionnaire, armée et insurrectionnelle. C'est l'attitude intransigeante et violente du régime de Hafez al-Assad qui explique un tel comportement. En 1979, un attentat sanglant tue 83 cadets de l'Ecole militaire d'artillerie, tous membres du clan 'alawî au pouvoir et auquel appartient le président lui-même. Ce dernier n'hésita pas à mener une impitoyable chasse à l'homme puis une sanglante punition collective: massacre de Palmyre, où un millier de prisonniers islamistes ont été liquidés en juin 1980; massacre de Hama, perpétré entre le 2 et le 28 février 1982, où plus de trente mille personnes ont trouvé la mort, et des quartiers entiers de cette ville ont été détruits. C'est d'ailleurs la branche Hama des FrèresMusulmans, dirigée par 'Adnân Sa'ad al-Din, qui déclencha l'action insurrectionnelle et amènera l'islamisme syrjen à opter pour le radicalisme politique, sinon le terrorisme. Cette stratégie de l'affrontement, qui n'a ni mesuré la défiance de la population vis-à-vis de la violence, ni pris en compte la réalité des rapports de force, s'est finalement révélée inefficace. Aujourd'hui, avec la mort d'Assad et l'accession au pouvoir de son fils Bachar, une décrispation des relations politiques s'opère; un rapprochement semble même se dessiner entre la Confrérie et certains cercles du nouveau pouvoir. Mais globalement, le choix de la violence
s'explique très souvent ou la Syrie Ba'athiste

- comme
d'Assad

-

ce fut le cas dans l'Egypte nassérienne par la nature autoritaire et très

répressive des régimes en place. D'autres groupes préfèrent s'engager dans des dynamiques politiques et sociales de mobilisation pacifique - en particulier, dans le domaine de l'action socio-éducative et culturelle: constitution de réseaux de solidarité sociale avec les couches sociales démunies; création d'associations caritatives; organisation d'écoles coraniques, de clubs de sport, de groupes de soutien scolaire; ftnancement de mariages musulmans dans les milieux modestes; organisation de

21

moyens de transport et octroi de bourses pour les étudiants; aides diverses aux chômeurs; création de syndicats et de regroupements professionnels, etc. Ces actions leur permettent de mieux préparer le terrain en vue de gagner des soutiens et des adhésions leur facilitant ensuite l'occupation du terrain politique. Ce fut notamment la tactique des Frim Musu/man! égyptiens qui n'avaient pas hésité, après un travail impressionnant sur le terrain social, à accepter une coalition avec le parti Wafd afin de se présenter aux élections législatives en 1984 par exemple. C'est également le cas des associations islamistes marocaines (ju!ticeet Bienfaisance d'Abdessalam Yacine; Riforme et Unité d'Abdelilah Benkirane...) qui agissent dans la légalité, ne remettent pas en cause la "!acra/itl' de la monarchie ni les fondements du système politique, mais ne parviennent guère à obtenir une reconnaissance en tant que partis politiques légaux. Avec le néofondamentalisme9qui connaît un développement important depuis la ftn des années quatre-vingt, c'est une nouvelle
stratégie qui se met en place. Celui-ci n'aspire pas forcément moins, pas partout, ni, dans certains cas, dans l'immédiat

-

du

- à

renverser le régime en place, mais à l'assiéger en quelque sorte, à l'étouffer indirectement, en créant des espaces "islamisé/', en provoquant une dynamique de mobilisation (Plus ou moins massive, plus ou moins violente, selon les situations) en vue de la "réÙ/amisation par /e bal' de la société; les néofondamenta/Ùte!semblent vouloir poursuivre inlassablement leur travail jusqu'à ce que des pans entiers de la population basculent dans leur camp; c'est la stratégie appliquée, avec plus ou moins de succès, par les Jamâ'ât a/-I!/âmiJyaen Egypte, ou de manière plus paciftque et apolitique, par différents groupes de prosélytisme d'inspiration indo-pakistanaise: les Jamâ'ât a/-Tab/fghwa-Da'wal0.

9 Un des meilleurs spécialistes français de l'islamisme, Olivier Roy, pense qu'à l'heure
actuelle, mouvements et le quotidien, C'est le terrain
10 Littéralement:

les vecteur!

"éoJontlamentalÙtes et meltont

sont pINs les groNj>es islomistes rodicollX, de la riislomisation "e &fJn!ervoteur!, san! projet politique, visant essentiellement en OlIOnt le retour à la dévoti011 individuelle davantage qUI l'action et l'application

mais des
les m(ll/rs

de la S hon"a.

socioC1lÛllrel qui importe
Associations

et l'espace politiques.
révélé

de Propagation

-

du mt!!age

- et

de Prédication.

22

Un bilan négatif
Globalement, en tant que projet politique, l'islamisme semble avoir échouél1. Qu'ils s'agisse de mouvements associés au pouvoir (comme en Iran où les conservateurs de l'héritage khomeyniste ont été disqualifiés, au Soudan où l'éminence grise de l'islamisme, Hassan alTourabi, a été brutalement écarté du pouvoir, ou en Afghanistan où les luttes de clans ont mené au désastre que l'on connaît), ou qu'il s'agisse de groupes oppositionnels (comme en Algérie où la barbarie des groupes islamistes armés n'a mené qu'à l'impasse et finalement à la déroute militaire), les mouvements islamistes sont frappés par une crise morale sans précédent. Leur projet politique - qui se singularisait d'ailleurs dès le départ par son irréalisme et son caractère pour le moins ambigu - n'a été nulle part réalisé. Le glissement vers le terrorisme de certains groupes et leur violence incontrôlée, qui ont frappé les esprits dans les années quatre-vingt-dix, marquent aussi, d'une certaine manière, un tournant qui signifie un échec spectaculaire du projet islamiste. La surenchère violente est aussi un aveu d'impuissance: impuissance à transcender les divisions (claniques, confessionnelles, régionales, politiques...) ; impuissance à promouvoir un vrai projet de gouvernement réaliste et viable; impuissance à composer avec le pluralisme des sociétés... Dans cette persp~ctive, les tentatives de recomposition et de recherche de nouvelles alliances, opérées par les composantes modérées de la mouvance islamiste, dont on peut observer, ici ou là, qu'elles ne cessent de multiplier les professions de foi démocratiques - voire,

dans certains cas, "lakistes"

~

pour se distancier d'un phénomène

plus radical qui risque de précipiter leur propre déclin politique, ne peuvent mener qu'à la "banalisatior/' de celles-ci - et, fmalement, à la transformation profonde de l'islamisme politique. Le présent ouvrage constitue le prolongement de notre précédent livre L'islamisme politique dans lequel nous avions abordé une analyse synthétique des multiples facteurs explicatifs de l'émergence, de la montée en puissance puis du déclin de l'islamisme politique dans le monde musulman. Dans ce livre, nous avions tenté de définir avec le
11 Lire Olivier le très complet Roy, L'échec de /'is/om politique, Seuil, 1992; mais aussi, plus récemment, Gilles Kepel, jihad.. Expansion et déclin de l'is/omisme, Gallimard, 2000.

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plus de précision possible le concept même d'islamisme - en le distinguant soigneusement des termes voisins: traditionalisme, arabisme, fondamentalisme ou néofondamentalisme. Nous nous étions également efforcé d'y établir la généalogie de l'islamisme, d'en analyser la diversité des courants et les multiples centres d'influence. Ce précédent ouvrage était aussi consacré à l'analyse critique d'un certain nombre de thèmes de mobilisation de l'idéologie islamiste, ainsi que des enjeux culturels et politiques fondamentaux pour les sociétés musulmanes (mondialisation, statut de la femme, violence politique, démocratie et droits de l'homme). Pour fInir, nous nous étions interrogé sur les raisons des impasses actuelles de l'islamisme politique, mais aussi sur les conditions d'intégration de ses tendances modérées. L'objectif du présent ouvrage n'est évidemment pas identique au précédent mais complémentaire: tenter de proposer une analyse géopolitiquede ce phénomène - à travers l'étude des différents courants dans le monde musulman: du Maghreb à la Turquie, en passant par le Proche-Orient, ou encore le Pakistan, l'Afghanis tan, les pays musulmans de l'ex-URsS, l'Indonésie, la Malaisie, l'Inde, le Cachemire ou le Bangladesh. Car l'islamisme recouvre dans la réalité une diversité de courants, de stratégies et de sensibilités qui dépendent largement de contextespolitiques nationaux et régionaux variés, et conduisent bien souvent à des positions relativement différentes, à l'égard notamment de la question de la participation démocratique et légale au jeu politique comme à l'égard de la violence. En particulier, il y a une différence qui sépare les grands mouvements islamistes classiques (qui avaient connu leur apogée depuis les années cinquante jusqu'aux années quatre-vingt) de certains courants néofondamentaliste.r de la décennie quatre-vingt-dix. Alors que l'islamiste classique a intériorisé une culture politique nationale et veut, avant tout, s'intégrer, grâce à la constitution d'un véritable parti politique moderne, dans un espace régulé d'action politique, le néofondamentaliste, lui, se démarque de cet "irlamo-nationali.rmi". Il refuse d'inscrire son action dans une stratégie strictement statonationale; les Etats-nations n'ont, à ses yeux, aucune véritable légitimité, au contraire de la grande « Communauté des crqyant.r)) (Umma). Cet imaginaire s'appuie, en outre, sur un code rituel et juridique "tran.rculture!' minimum. Les néofondamentaliste.r ambitionnent,

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en effet, de transcender les clivages culturels des musulmans et leurs multiples identités locales, ethniques, géographiques, nationales, etc. Leur stratégie est donc fondamentalement "communautaristl', au sens où ils prétendent reconstituer la Umma supranationale ou, à défaut, des petites communautés d'adeptes fonctionnant exclusivement sur la base du respect d'un code rituel et comportemental strict, les amenant, finalement et concrètement, à vivre comme des sectes. Ces différences conduisent évidemment à des stratégies distinctes. Les uns prônent d'abord le retour à la dévotion individuelle, voire au retrait (Hijra) de la société et donc souvent au repli sectaire; les autres préfèrent mettre l'accent uniquement sur l'application de la Shari'a au domaine du statut personnel et des mœurs; ce qui conduit à l'adoption d'une idéologie conservatrice, puritaine et rigoriste. D'autres, enfin, visent l'instauration d'un ((Etat islamique)).Mais, cette dernière attitude peut mener, à son tour, à deux stratégies fort différentes: les uns sont favorables à la prise du pouvoir par la violence (d'où parfois le recours au terrorisme et au tyrannicide), les autres expriment le désir de s'affirmer comme parti politique légal jouant le rôle de rappel des valeurs islamiques et de gestion des affaires courantes, à côté des autres mouvements et courants non islamistes. Une analyse approfondie de ces mouvements suppose donc la prise en compte de contextestrès variés. L'ambition de ce livre est de rendre précisément compte de ce phénomène dans son ensemble, à travers le monde musulman, depuis son émergence jusqu'à aujourd'hui. Il s'agit également d'observer son évolution, le jeu de ses différents courants et ses relations avec son environnement national ou régional. On peut ainsi observer comment l'idéologie de départ se modifie en fonction des aléas du contexte politique, des ambitions, parfois personnelles, des cadres, des aspirations des militants et des sympathisants, de leur rapport au pouvoir, du jeu et des intérêts des différents acteurs. EnfIn, l'on tentera d'analyser les raisons de l'impasse politique et culturelle qui semble caractériser aujourd'hui
l'idéologie islamiste

-

malgré ses potentialités

de mobilisation.

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Chapitre 1 Islamisme et politique au Maghreb Les spécificités nationales

La nature des relations de l'islamisme avec les pouvoirs en place a évolué dans le temps et apparaît sous un jour différent d'un Etat à l'autre en raison de la diversité des réalités nationales12. Tunisie: le choix autoritaire

A l'origine, de tendance modérée - s'inspirant de l'idéologie des Frères musulmans, mais plus moderniste -, convaincu de la pertinence de l'option démocratique, souple et pragmatique, rejetant l'usage de la violence, envisageant même de collaborer avec le régime, le mouvement islamiste s'est vu exclure du système politique. En raison de l'émergence des phénomènes intégristes à ses frontières libyenne et algérienne, le pouvoir a en effet choisi la voix de la répression et de l'élimination des opposants. Rappelons d'abord, même brièvement, le parcours du leader islamiste tunisien Rashed Ghannoushi, qui se confond quasiment avec celui de son mouvement: le Mouvement de la TendanceIslamique. Né en 1941 à Hama, dans la région de Gabès en Tunisie, enseignant de philosophie dans un lycée de Tunis, Rashed Ghannoushi s'engage très tôt dans l'activisme islamiste: il représentait, clandestinement, la branche tunisienne de la Confrérie des Frères Musulmans. Dès octobre 1979, il prend la tête, en tant d'Emir, du Groupe islamique (al-jamâ'a al-Islâm!Jya),fédération de deux groupes clandestins présents depuis le début des années 1970. Son
12

Cf. Abderrahirn

Lamchichi, Islam et contutation au Maghreb, L'Hannattan,
1998, ainsi que: « Etat, légitimité Conflumces-Méditerranée, automne

1989 et U
religieuse et 1994. Voir

Maghreb faCt à l'islamisme, L'Harmattan, contestation islamiste au Maroc »,

également l'article « Maroc» d'Agnès Levallois, Finan, dans la très intéressante et très complète

réactualisé par Khadija MohsenEnrycmpédit tks conflits, dirigée par Rufin), Michalon,

Jean-Marc-Balencie et Arnaud de la Grange (présenté par Jean-Christophe Montks nbelles. Cuems civiles et violmetS politiques, édition revue et augmentée, 1999: pages 1017 à 1023.

parcours va ensuite se confondre avec celui, tumultueux, de l'islamisme tunisien. Le 21 décembre 1979, il est arrêté, puis libéré début janvier 1980. En mai 1981, alors que le multipartisme vient d'être (momentanément) autorisé par le gouvernement de Mohammed M'Zali, RAshed Ghannoushi veut transformer son groupe en parti et prend la direction du Mouvement de la Tendance Islamique (MTI). Le pouvoir refuse la demande d'agrément du MTI. Dès 1981, la situation se détériore de nouveau et RAshed Ghannoushi est arrêté, condamné à onze années de prison, incarcéré dans la prison de Borj al-Roumi; il est gracié le 3 août 1984; en novembre 1984, il reprend la tête du Mn en y jouant un rôle de modération et de modernisation. Il est reçu en audience par le Premier ministre M'Zali qui envisage la possibilité de légaliser son mouvement. Mais, en juillet 1986, le limogeage du Premier ministre ouvre la voie à la répression; le 13 mars 1987, RAshed Ghannoushi est arrêté, en compagnie d'une quarantaine de dirigeants du MTI, et condamné à une peine de réclusion criminelle à perpétuité alors que le procureur avait requis la peine de mort. Le coup d'Etat du général Ben Ali marque cependant un répit pour les islamistes. Dès le mois de décembre 1987, le nouveau président décide la libération de centaines de prisonniers islamistes; Rashed Ghannoushi est gracié le 22 mai 1988. Il assure publiquement que son mouvement ne s'attaquera pas au Code du statut personnel et désavoue une tentative de coup d'Etat militaire menée par des officiers islamistes (novembre 1987). Le 8 février 1989, il demande ainsi que son mouvement soit reconnu légalement sous la nouvelle appellation de HiZb a/-Nahda (le Parti de la RBnaissance),ce qui lui sera refusé. Le régime tolère pourtant que des islamistes se présentent aux élections législatives du 2 avril 1989. Mais la répression va reprendre dès le mois d'octobre 1989. En juin 1989, Rashed Ghannoushi quitte la Tunisie, d'abord pour l'Algérie Gusqu'en décembre 1991), puis pour la Grande-Bretagne où il obtient l'asile politique le 14 août 1993. La destitution du président Habib Bourguiba ("Combattant suprême", au pouvoir depuis 1957), le 7 novembre 1987, par le général et ancien ministre de l'Intérieur Zîn al-'Abidîne Ben 'Ali, instigateur du «coup d'Etat pacifique)) qui s'est fait avec l'accord presque unanime de l'élite politique, laissait penser qu'une libéralisation politique allait s'en suivre. Les islamistes accueillirent

28

d'ailleurs très favorablement l'arrivée de Ben Ali au pouvoir. Les dernières années du règne de Bourguiba sont matquées pat la lutte contre le Mouvement de la Tendance islamique (MD) dirigé pat Rashed
Ghannoushi

-

la répression

est, d'ailleurs,

menée pat le ministre

de

l'Intérieur de l'époque Ben Ali (dès janvier 1984, il est chatgé de la Sûreté nationale, puis de l'Intérieur en 1986 avant de devenir Premier ministre en 1987). Lentement, le système se trouve bloqué, créant de
fortes frustrations chez les jeW1es (émeutes de 1978 - suivies d'une confrontation générale entre le pouvoir et l'Union générale des travailleurs tunisiens, UGTI, durant laquelle l'armée tire sur la foule - et "émeutes

du pain" de 1984). Les pattis de gauche, très présents dans les années 1970, vont subir une érosion de leur représentativité en raison de la répression qui s'abat sur eux, mais aussi de leurs propres divisions internes. S'ajoute à cette situation la crise socio-économique qui favorise - au moment où la Révolution islamique d'Iran provoque un immense séisme dans le monde -la montée de l'islamisme tunisien. En 1984, sa reconnaissance ne paraît pas exclue: Mohamed M'zali, Premier ministre de l'époque, bien que responsable de l'incatcération des leaders des mouvements islamistes, reçoit ses dirigeants en 1985 et les qualifie de « raisonnables et modérés)); il s'opposera à la condamnation à mort de Rashed Ghannoushi , pourtant souhaitée pat Bourguiba. Ces positions vont valoir à M'zali d'être éloigné du pouvoir en décembre 1986, W1e ligne dure étant alors imposée au nouveau Premier ministre. Les derniers mois de la présidence de Bourguiba voient l'emprisonnement de milliers d'islamistes, dont Rashed Ghannoushi, accusé de s'être inspiré de la révolution khomeyniste. Mais, patadoxalement, ces affrontements précipitent la chute du "Combattant suprême" et l'accession au pouvoir de Ben Ali, homme fort du régime précédent, chatgé à la fois de la lutte contre les syndicats et contre les islamistes. Dans un premier temps, durant l'année 1987 et les premiers mois de 1988, le pouvoir, conscient du fossé séparant la population des élites et des fortes aspirations à la démocratie, décide une amnistie, s'attirant ainsi la bienveillante neutralité des leaders islamistes à son égard. Le nouveau régime prend même des décisions en faveur de l'islam. Mais, un certain désenchantement apparaît rapidement: le Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD) domine la scène politique; le patti islamiste qui se transfonne en Patti de la Nabda (Renaissance) - HiZb al-Nabda-, en

29

janvier 1989, n'est pas reconnu; prenant prétexte d'une violente attaque par un commando islamiste d'une permanence du RCD, en février 1991, la répression redouble d'intensité; une tension apparaît au sein du mouvement islamiste: 'Abdelfattâh Mourou condamne les violences des groupes radicaux et prend ses distances avec le MTI; Habîb Mokni se réfugie en France où il anime la revue ai-Inssân (L 'Homme) ; alors que dès 1982, une scission se produit, au sein du MTI, dont émerge un courant très modéré, essentiellement composé d'intellectuels (Harnîda Enneifer et Salah Eddine al-Jourshi, qui éditent une revue, Quin!{ejVingt-et-un) se présentant comme l'incarnation de la tendance des "Islamistesprogressistel', des éléments plus radicaux (du MD, mais aussi de groupuscules comme le Jihâd islamiquetunisien,rallié aux thèses de Khomeynî, ou encore l'éphémère Avant-garde Islamique) se sentent encouragés par les succès du Front islamique du salut algérien; un complot est découvert au mois de mai 1991, fomenté par l'aile la plus extrémiste du mouvement MTI qui avait réussi à noyauter les échelons les plus bas de la hiérarchie militaire, des douanes et des institutions publiques. Le 12 juillet 1991, s'ouvre le procès contre la direction d'ai-Nahda; le réquisitoire s'avère extrêmement lourd alors que les dossiers d'accusation étaient particulièrement faibles. Dès lors, le mouvement se réorganise et transfère sa direction à l'étranger. Bientôt, la répression s'étend à tous les secteurs de la vie politique et culturelle; la presse est à nouveau sous contrôle, les droits de l'Homme bafoués13. Sous couvert de listes "indépendantel', le parti aiNahda obtient pourtant, aux élections législatives de mars 1994, près de 14 % des voix au niveau national et 25 à 30 % dans certains quartiers des grandes villes, y compris Tunis. Ces résultats ont inquiété les responsables politiques qui, par peur que la Tunisie ne s'engage dans une voie analogue à celle de l'Algérie, choisissent la voie de l'interdiction du mouvement et de sa répression. Des militants et cadres du mouvement ai-Nahda sont arrêtés et torturés, tandis que d'autres, tel Rashed Ghannoushi , s'exilent à l'étranger. Cette impitoyable répression ne tardera pas à s'abattre sur les cadres
13 Lire l'article «Tunisie)) d'Agnès Levallois, réactualisé par Omar Djemali, dans: Jean-Marc-Balencie et Arnaud de la Grange (présenté par Jean-Christophe Rufln), Mondes nbelles. Gllerres civileset viokncespolitiqlles, édition revue et augmentée, Michalon, 1999; p.1064-1073.

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de la Ligue tunisienne des droits de l'homme, pourtant quasiment tous laïques. Aujourd'hui, on observe un durcissement du caractère autoritaire du régime qui s'exerce au détriment de secteurs influents de la société civile (Ligues des droits de l'homme, en particulier), alors que le défi de l'ancrage européen plaide pour une ouverture du système afin d'éviter les phénomènes de rejet brutal et l'émergence d'une contestation violente et radicalisée en cas de crise. L'islamisme en Algérie

L'analyse de la situation algérienne et du comportement des acteurs - islamistes, en particulier - impliqués dans la tragédie de ces dernières années est, d'emblée, une tâche difficile, tant le conflit fut longtemps opaque, les protagonistes très nombreux, agissant souvent par brouillage de leur identité et de leurs motivations réellesl4. L'utilisation de l'islam à des fins politiques n'est pas une pratique récente et inédite en Algérie. Les dirigeants algériens l'ont pratiquée aussi très tôtl5. Les doctrinaires actuels de l'islamisme se réfèrent, en effet, à l'idéologie arabo-islamiste des premières générations fondamentalistes algériennes, celles de l'entre-deux-guerres: l'Association des 'Ulamâs musulmans d'Algérie - fondée, en mai 1931, par Ben Badis - en est le modèle exemplaire. Les partisans de Ben Badis se présentaient comme les garants d'une (( authenticité musulmane )) (Assâlah) face aux excès des emprunts idéologiques. faits à l'Occident. L'association a/-Qjyâm a/-Islâm!Jya(Les Valeurs islamiques) fut un autre lieu de contestation au nom de l'islam. Autorisée en février 1963 et présidée par al-Hashémi Tedjani, cette association à but éducatif et culturel s'inspirait de la doctrine des Frim Musu/mans
14 Lire le très complet et très intéressant article « Algérie)) d'Agnès Levallois, réactualisé par Omar Djemali, dans: Jean-Marc-Balencie et Arnaud de la Grange (présenté par Jean-Christophe Rufin), Mondu nbe/les. Guerres civileset violences olitiques, p édition revue et augmentée, Michalon, 1999: p.1037-1063. Ainsi que Luis Martinez, La Guerre civileen Algérie, Editions du Ceri et Karthala, 1998. 15C£ Abderrahirn Lamchichi, Islam et contestationau Maghnb, L'Harmattan, 1989. Et Bernard Botiveau et Jocelyne Cesari, Géopolitiquedes islams, Economica, 1997 ; p. 6673. Et Omar Carlier, Entn nation etJihad. Histoin socialedu radicalismesalgériens,PFNSP, 1995.

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égyptiens. Tirant prétexte du fait que l'association avait dénoncé l'exécution de Sayyed Qotb par le régime de Nasser en août 1966, Houari Boumediene interdit l'association. La troisième voie de contestation était empruntée par certains prêcheurs et universitaires islamistes refusant l'islam d'Etat, comme Bachir Brahimi, assigné à résidence jusqu'à sa mort en 1965 pour avoir écrit une lettre très critique à Ben Bella à propos de ses choix politiques, qui n'étaient pas, à ses yeux, en adéquation avec les caractéristiques islamiques de l'Algérie. Les Cheikhs Abdellatif Soltani et Ahmed Sahnoun, anciens membres de l'Arsociation des Vlamâs musulmans d'Algérie non ralliés au régime, très impliqués dans les débats sur le Code de la famille ou l'arabisation, s'inscrivaient également dans cette perspective contestataire. Toutefois, ces formes d'opposition n'ont jamais véritablement menacé le système mis en place après l'indépendance. C'est pourquoi, elles ont été tolérées, voire "instrumentalisées" par certains clans au pouvoir. La crise des années quatre-vingt et la montée de l'islamisme

Mais dans les années quatre-vingt, l'Etat rentier atteint ses limites en raison notamment de la chute brutale du prix des hydrocarbures et d'une crise qui révèle les failles du système productif et celui de l'EtatProvidence16. En réalité, l'essor du courant islamiste se manifeste dès l'année 1976, à l'occasion du débat autour de la Charte nationaleopposant déjà nationalistes, communistes, berbéristes et fondamentalistes. Les premiers noyaux islamistes contestataires vont se constituer, à partir de 1978, dans certaines facultés et dans des mosquées échappant au contrôle de l'Etat. Par la suite, dans un contexte d'usure de la formule politique issue de l'indépendance, d'accentuation de la crise socioéconomique et du malaise culturel, l'islamisme va progressivement s'affirmer comme un vecteur d'opposition, cristallisant les mécontentements de la jeunesse. Dans les campus universitaires, en particulier, les islamistes vont intervenir dans les débats de société et
16 Lire notamment: Abderrahim changementspoliliqlles, L'Harmattan, Fayard, 1994. Larnchichi, L'Algérie en crise. Crise iconomiqlle et 1992. Et Smaü Gouméziane, Le Mal algérien,

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prétendent déjà se constituer en force politique organisée. Dès le début des années quatre-vingt, les divers groupes islamistes empruntent deux orientations radicalement différentes. A côté des tentatives d'intervention légale et ouverte dans l'espace public, une autre phase est franchie, dès 1982, avec la constitution, par Mustapha Bouyali, d'un mouvement islamiste radical, à la très faible base idéologique, mais décidé à entamer la lutte armée. Né en 1940, ancien maquisard de la guerre d'indépendance, employé modèle, Mustapha Bouyali va rompre avec le régime après l'assassinat de l'un de ses frères par la police; d'abord, prédicateur à la mosquée d'al- 'Achour, il basculera dans la clandestinité en avril 1982, puis fonde le MIA (Mouvement islamique arme) qui se lance dans le ((Jihâd contreIEtat impie)) dans la région de Larb'a (vol d'explosifs, assassinats de militaires. . .). Bouyali semble s'être replié à l'étranger courant 1983 puis rentre en Algérie en 1985 ; il reconstitue un groupe qui s'illustre par l'attaque, en août 1985 d'une caserne près de Boufarik, et d'un commissariat près d'Oran. Dès l'automne 1985 et tout au long de l'année 1986, il défie les forces de sécurité qui lancent une vaste opération de ratissage, avant d'être abattu, avec trois de ses compagnons, le 3 février 1987. A la suite de sa mort, un vaste coup de filet permet l'arrestation de plus de 200 de ses sympathisants:

parmi eux, 'Abdelkader Chabouti, le futur

chef du MIA et le très

célèbre 'Ali Benhadj. A la mi-juin 1987, 202 prévenus "Bol!}aliste!' sont jugés par la Cour de Sûreté de l'Etat de Médéa pour complot contre l'Etat, assassinats, attaques à main armée, vols qualifiés et association. de malfaiteurs: quatre d'entre eux sont condamnés à mort, cinq à la perpétuité, le reste à des peines oscillant entre un et vingt ans de prison. lis seront graciés par le président Chadli Bendjedid en 1989 et la plupart rejoindront le FIS puis les différents GIA apparus depuis 1992. Parallèlement à ces événements tragiques, en novembre 1982, l'université algérienne est le théâtre d'affrontements constants entre "arabophone!' et "francophone/', permettant aux islamistes d'évaluer l'audience dont ils disposent et d'exiger l'arabisation intégrale, un plus grand respect des "valeursislamique!' et la mise en place d'un Code du statut personnel d'inspiration coranique; des figures comme celles du Cheikh Sahnoun, 'Abdellatif So1tani ou encore 'Abbâssî Madani apparaissent dans le paysage politique.

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En 1982, Abdellatif Soltani fut avec Abbassi Madani et Ahmed Sahnoun, l'un des leaders de la manifestation de masse à l'université de Ben Aknoun à Alger, qui marque en quelque sorte l'entrée de l'islamisme dans l'opposition au régime (affrontements avec la gauche et les milieux berbéristes). Les trois leaders du mouvement appellent à l'islamisation du droit, de l'éducation et de l'économie. Certains points de ce manifeste furent pris en compte par le régime comme la promulgation en 1984 d'un Code de la famille inspiré par la Sharl'a. Après la mort de Soltani en 1984, Sahnoun devint le plus important leader islamiste en créant en février 1989 la Ligue de la Da'wa (Râbitat al-Dawa) qui rassemblait les différentes tendances de l'islamisme algérien. Celui-ci présente la particularité d'être peu doctrinaire et théorique, à la différence de l'islamisme égyptien, par exemple. De nombreuses influences extérieures contribuent à le façonner (FMS Musulmans d'Egypte et de Syrie, mais aussi Wahhabisme saoudien, groupes afghans...). Ces influences extérieures ont été renforcées par l'absence d'une tradition universitaire et d'institutions islamiques prestigieuses (à l'exception toutefois de la figure de Malek Bennabi né en 1905 et mort en 1973, dont la démarche culturaliste se voulait au-delà du politique; il posait le problème en termes culturels, comme condition du Renouveau de la civilisation; d'où son hostilité aux élites occidentalisées et au maraboutisme - et de l'Institut Ben Badis à Constantine). Le courant islamiste va donc connaître un spectaculaire essor au lendemain des émeutes d'octobre 1988, ensuite dans le contexte des mouvements de protestation apparus à l'occasion de la guerre du Golfe, mais surtout à l'occasion de l'ouverture politique qui se dessine sous la présidence de Chadli Bendjedid et du Premier ministre Mouloude Hamrouche : instauration du multipartisme, libéralisation de la presse, légalisation de plusieurs formations politiques, dont les islamistes, calendrier électoral (élections municipales, législatives et présidentielle). Face à un Etat FLN discrédité, différentes tendances islamistes vont chercher à transformer en dividendes électoraux le travail fourni sur le terrain (prosélytisme religieux, actions caritatives, conférences sur l'islam...) Trois formations se détachent: le FIS (Front islamique de salut: al-Jabhaal-Is/âmfyyalil-Inqâd), fondé en mars 1989 et légalisé en septembre; le Mouvement de la Nahda (Renaissance) islamique (Harakat al-Nahda al-Is/âmfyyà), issu de

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l'association al-Nahda, apparue à Constantine en 1988, tous deux dirigés par 'Abdallah Djâballah; le Hamar (acronyme arabe de Mouvement de la résistanceislamique: Harakat al-Moujlama' al-IslâmÎ), créé en décembre 1990 par Mahfoud Nahnâh, qui va apparaître progressivement comme "la caution islamique" du régime, récoltant, à l'issue de la guerre civile, les voix des cadres et sympatlùsants islamistes qui rejettent la stratégie suicidaire du Front islamique du salut (PIS) et sa branche armée l'Armée islamique du salut (AIS). Après les émeutes d'octobre 1988, Ahmed Sahnoun se refusa à entrer dans l'arène politique: c'est de la décomposition de la Ligue de
la Dawa que naquit le FIS: Front islamique du salul

-

al-Jabha al-

IslâmiJya lil-Inqâd - (et, plus tard, les partis Hamar et Ennahda). Moins structuré qu'un parti politique classique, le Front islamique du salut constitue le point de jonction de deux courants parcourant l'islamisme algérien: le courant dit "salafisti', présent de longue date en Algérie et qui s'implante dans le champ politique au cours des années 1970 en prônant un discours panislamiste (Umma). Recrutant essentiellement chez les diplômés ou étudiants des filières universitaires arabophones, pour la plupart au chômage ou en passe de le devenir - ayant parfois suivi une formation religieuse
traditionnelle

-

et puisant

leurs

inspirations

dans

la pensée

du

doctrinaire fondamentaliste Ibn TaImiyya et dans l'idéologie wahhabile saoudienne, les salafistes propagent une vision théologico-juridique conservatrice et moralisatrice; leur chef de file au début des années 1990, est le virulent prédicateur (comparé à Savonarole Q 'Ali Benhadj. Le second courant, appelé "algérianistl' (ou encore "Djazaïrite"), se structure autour de l'année 1982. D'inspiration "islamo-nationaliste", ses partisans puisent une partie de leurs références dans l'œuvre de Malek Bennabi et de Ben Badis (fondateur, en 1931, de l'AUMA) ; tout en œuvrant en faveur de l'avènement d'un Etat islamique, basé sur la Sharî'o, ils développent une conception politique plus "moderniste", plus pragmatique et très nationaliste; au contraire des "salafislel', les "algérianislel' recrutent davantage parmi les commerçants, fonctionnaires ou cadres moyens, et surtout parmi les élites francophones, souvent de formation scientifique et technique: leurs chefs de fil, au début des années 1990, sont 'Àbbâssî Madam, 'Abdelkader Hasham ou encore Muhammad

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