Georges

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En 2011 sont exhumés d’un tiroir les carnets rédigés entre juillet 1914 et juillet 1919 par Georges D. On sait peu de choses de lui, si ce n’est sa fin malheureuse dans l’alcool et la folie... Commence alors l’enquête sur un poilu-musicien dont les traces semblent effacées à tout jamais. Sur une banale histoire de famille, la Grande Guerre projette sa terrible dimension : celle d’un survivant meurtri par la vie, d’un flûtiste dont les mélodies se taisent peu à peu, emmuré dans le silence de sa triste légende. Dans l’intimité de l’écriture naît entre le soldat et l’auteur, sa petite-fille, une profonde affection sans laquelle le travail dans les archives et la lente réparation de la mémoire d’un grand-père inconnu eût été impossible. La force de cette affection la conduit à retrouver la tombe de Georges, 70 ans après sa mort, à Vermand, dans l'Aisne, et une nouvelle famille à Wattrelos, dans le Nord.


Publié le : jeudi 14 novembre 2013
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EAN13 : 9782332627360
Nombre de pages : 220
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ISBN numérique : 978-2-332-62734-6
© Edilivre, 2014
À mon grand-père
« Ils éteignent les étoiles à coups de canon. »
Guillaume Apollinaire – Les Mamelles de Tirésias
C’était il y a cent ans ou presque…
… le 31 juillet 14, Georges D. s’était mis à écrire. Il avait vingt-et-un ans. À l’été 2011, ma mère me parla des carnets rédigés par son père durant la Grande Guerre ; les avait-elle évoqués autrefois ? Peut-être, mais je ne m’en rappelais pas. Ils vinrent dans la conversation, à la fin du repas, dans le jardin de la maison de campagne mais je ne sais plus pour quelle raison. Ma mère a toujours gardé beaucoup de choses, de ses propres jouets à ceux de mes filles en passant par les miens, beaucoup de lettres, documents de famille dont une incroyable collection de cartes postales et photographies… Rien d’étonnant donc qu’elle eût conservé ces carnets mais ce qui me sidérait, c’était leur ancienneté : ils avaient près de cent ans. Je demandai à les voir. D’autant que leur auteur était pour moi un parfait inconnu dont je savais seulement qu’il avait « mal fini ». Ma mère, qui pour cette raison parlait rarement de son père, assurait qu’elle avait feuilleté les carnets mais sans jamais avoir pu les lire parce qu’ils « parlaient de la guerre qu’[elle] a en horreur ». Elle sortit d’un tiroir de sa chambre une liasse de « petits papiers » sépia couverts d’une écriture fine, assez lisible, mais tellement fragiles que j’osais à peine les manipuler. L’urgence, me sembla-t-il, était de les numériser, les déchiffrer et vraisemblablement les reclasser. Quelques dates, mentionnées sur certains feuillets, laissaient entrevoir un sérieux mélange. Rien d’étonnant à cela puisqu’ils avaient traversé le siècle, de tiroirs en déménagements et de cartons en enveloppes. Ma mère bénéficie d’un sens de la conservation et de l’ordre (dont je n’ai pas hérité) qui avait sauvé de la destruction les « petits papiers » de son père. Je ne sais encore pourquoi elle me les remit ce jour-là… J’essaie de me souvenir mais en vain. Nous parlions du passé, sans doute ; Alain, mon cousin, était là et nous retournions pas mal de souvenirs, confus pour nous qui étions enfants, mais précis dans la mémoire de ma mère. En voyant l’enveloppe et la liasse, il s’était écrié : « Mais faut pas garder çà ici ! Ta baraque viendrait qu’à brûler ! » Alain a toujours été très direct… et c’est pour cela que je l’adore.
* * *
Albert Herter : e départ des Poilus, août 1914
C’est ainsi que je repartis de la maison de campagne située à côté de Troyes (Aube) avec la précieuse enveloppe. J’avais auparavant travaillé sur des archives publiques et la curiosité me poussait à découvrir celles de la famille et, pour les plus anciennes, les écrits de mon aïeul pendant la Première Guerre mondiale. Si je fus émue, et je le fus sans aucun doute, ce fut bien plus par le témoignage direct d’un soldat de 14-18, Georges D., que par la vie du père de ma mère que je n’ai jamais connu. Dans le train entre Troyes et Paris, je feuilletai délicatement les feuillets en question. En l’état, ils étaient en effet peu exploitables : des lieux que je ne connaissais pas, des dates souvent sans précision de l’année, les faits du jour ou de la nuit, sans aucun commentaire. Ce que je décelais en premier, alors que le train louvoyait entre Romilly et Nogent-sur-Seine, ce furent les différences d’écriture ; le plus souvent fine et soignée, à la plume (encre violette ou noire) ou bien à la mine de plomb (ou crayon violet de temps à autre), elle se déforme en certains passages ; les lettres deviennent énormes, se désarticulent entre les lignes, les caractères sont bâclés : la guerre… Sauf que le rédacteur ne désempare pas et reprend, à la ligne suivante, le lendemain ou quelques jours après, remplit consciencieusement ses petites feuilles, les relit, ajoute quelques précisions, corrige certains noms, recopie ce qui s’efface sous les frottements dans le fond de sa poche. Et je trouvai cet acharnement particulièrement émouvant. Arrivée à Paris, gare de l’Est, je cherchai la fresque d’Albert Herter, représentant Le départ des Poilus en août 1914. Autrefois, elle était accrochée sur la droite, au-dessus des guichets. Elle fut déposée pendant la rénovation de la gare, puis oubliée. Il fallut toute l’insistance de la famille du peintre, d’associations et de parlementaires pour que la SNCF la fasse restaurer et lui donne en 2008 une place digne des évènements qu’elle retrace. Les quais de la gare de l’Est furent en effet le point de départ des centaines de milliers d’appelés qui, début août 1914, devaient rejoindre leur affectation, puis pendant plus de quatre ans, les lignes du front. Ce soir-là, je pris le temps de regarder le grand tableau, ce que je n’avais jamais trop fait jusqu’alors : un train en partance, le quai bondé, des scènes d’adieux sobres mais touchantes, des parents âgés, une jeune mère, le père en pantalon garance qui serre un nouveau-né dans ses bras, un homme mûr assis sur sa valise pleure aux côtés de sa femme qui tente de le réconforter ; un autre jeune père, deux tout-petits dans les bras ; son fusil est par terre, et puis des provisions, du vin et des fleurs… dont le bouquet que le personnage central, bras écarté, en civil, mais le képi en main, a planté dans le canon de son fusil. Tout cela n’aurait eu d’autre signification que mémorielle ou artistique si je n’avais eu dans mon sac des « petits papiers » qui me rattachaient à cette histoire immortalisée par Herter et pourtant en grande partie oubliée. Ce n’était plus seulement l’Histoire, impersonnelle et lointaine de mes cours d’autrefois. C’était une partie de la mienne, certainement infime et négligeable, mais un lien inattendu me faisait regarder avec émotion ces jeunes soldats auxquels Georges D. avait dû ressembler, avec lesquels il avait dû combattre. Peut-être étais-je déjà entraînée dans un récit qui devait m’attacher à un passé dont je n’avais jamais pris conscience. À ce moment-là, je ne savais pas du tout ce que contenaient les « petits papiers » de Georges, ni ce qu’il en adviendrait, moins encore les conséquences qu’ils pourraient avoir. J’avais dit que je les numériserais ; je savais que cela serait assez fastidieux mais je le ferai tôt ou tard. Puis le temps a passé, j’avais d’autres travaux en cours et une fois encore, les écrits de Georges restaient dans leur enveloppe, serrée entre deux rangées de livres, à Paris cette fois. Mi-novembre, j’entrepris la phase de numérisation, purement matérielle et astreignante dans le
ronron de l’appareil, mais donnant des images… des images qui jaillissaient sous l’agrandissement, où tous les détails se révélaient, ce qui me permettait de m’habituer à une écriture, de relier entre eux deux feuillets égarés, de reconnaître un mot apparemment illisible, de retrouver les dates et les lieux, de lire malgré les pliures, de déchiffrer le bas d’une page écornée… Il y avait parfois des taches qui indiquaient les conditions difficiles de leur rédaction, encre, café, sauce d’un quelconque « rata », boue ou sang… Et puis ce premier document.
* * *
Livret militaire
Quelques feuillets bistre, assez peu remplis par le bureau de recrutement de Lille, puisque sur les dix qui composent le livret, seuls trois sont sommairement complétés. Personne n’eut le temps de s’attarder aux autres : « instruction générale », « instructions diverses (escrime, gymnastique ou natation) », « instruction militaire » : rien. Pas le temps non plus de remplir le tableau des vaccinations, ni celui des mesures du soldat : dimensions de la capote, de la tunique, du pantalon, képi, shako ou casque ou la pointure des brodequins, bottes, bottines ou souliers… Pourtant, tout est prévu : la longueur du pied, la grosseur aux doigts de pied et celle au cou-de-pied… L’armée semblait avoir tout envisagé, y compris le « jeu d’un centimètre et demi environ dans le sens de la longueur à prévoir » pour la bonne pointure des chaussures… tout organisé mais pas la guerre. Sous la rubrique « chaussures », vide, on a jouté à l’encre rouge : « masque ARS en GT », mention plus tardive que le jour de l’incorporation, puisque l’Appareil Respiratoire Spécial (GT signifie grande taille) n’est mis au point qu’en 1917 ; Georges le restituera en 1919. Mais les deux autres pages mentionnent le minimum, l’essentiel :
bre « Georges Arthur Destriez, né le 6 7 (comprendre « septembre », notation à laquelle Georges recourt fréquemment et qui me perturba longtemps !) 1892, à Wattrelos, canton de Roubaix, dans le département du Nord, de Louis Destriez et d’Hermance Marquette (mes arrière-grands-parents). Profession : trieur de laines. » er Le bureau de recrutement de Lille attribue au jeune recrue le matricule 3572 le 1 octobre 1913, date de sa présentation au titre de la classe 1912. « Signalement : taille, 1,66 m – Yeux : marron foncé – Cheveux : châtain foncé. »
Georges est incorporé le 13 octobre 1913. La parenthèse militaire s’ouvre dans sa vie à la page 3 du livret militaire et se referme à la page 5 par une notation hâtive à l’écriture malhabile :
ème « Arrivé au dépôt du 43 RI (régiment d’infanterie) le 8 août 1919. Envoyé le dit-jour en congé illimité sur Wattrelos. »
Presque six ans entre ces deux notes du bureau de Lille, six ans de vie (ou de survie), entre vingt-et-un et vingt-sept ans, toute sa jeunesse… Georges subit un examen médical à l’issue de la « parenthèse » dont le bilan n’est pas fameux :
« Emphysème pulmonaire au côté droit, hyper-trophie diaphragmatique et ganglions dans la région hilaire. »
cardiaque,
expansion
Comme je ne comprenais pas grand-chose à tout cela, je pris rendez-vous chez mon médecin traitant – ce fut ma première démarche avant bien d’autres – et lui annonçai que je n’étais pas malade mais que je venais « pour mon grand-père ». C’était la première fois que je m’entendis appeler Georges ainsi : pour m’intéresser à un Poilu de 14-18, il me fallait une explication et c’était, somme toute, la plus naturelle mais je n’y étais pas encore habituée. Le médecin fut surpris, me demanda en riant s’il m’accompagnait ; pour toute réponse, je lui tendis la fiche cartonnée établie par le médecin-major en 1919. Diagnostic : l’emphysème est le symptôme de tous les gazés, l’expansion diaphragmatique révèle également des problèmes pulmonaires et les ganglions pouvaient bien cacher un début de tuberculose qui sévit couramment dans les tranchées. L’hypertrophie cardiaque n’était pas très favorable non plus et laissait présager des complications. Voilà, Georges avait vingt-sept ans et la guerre l’avait passablement amoché. Mais, contrairement à tant d’autres – la Grande Guerre se solda par près d’un million quatre-cent mille morts et plus de deux cent mille disparus – il avait survécu, sinon, je ne serais pas là. De
la guerre, et surtout de celle-là, on ne revient jamais indemne. Maintenant, il me fallait retranscrire et lire les Petits Papiers de Georges.
* * *
Georges, 160ème Régiment d’Infanterie (RI)
Cette photographie m’est parvenue bien plus tard, vers la fin de mes recherches. Elle ne faisait pas partie du lot des Petits Papiers ni des archives de ma mère. Elle appartient à celles de la famille de mon grand-père, mes cousins Destriez ; j’y reviendrai. C’est une photographie de groupe : on dénombre neuf garçons. Mais Georges est là, en haut à gauche et je le reconnus de suite, même s’il est très différent des photographies plus tardives. Il sourit, naturel et comme heureux d’être là. La photo fut prise pendant sa première année de service militaire, lors d’une permission à Wattrelos ou bien à Toul, base de son régiment. Il en porte déjà l’uniforme, reconnaissable à la vareuse et au col brodé à ses insignes. Tous ces garçons semblent rassemblés comme une bande de bons copains même si la plupart ne sourit pas ; Georges fait exception. Tous sont en uniforme sauf un garçon en canotier, le regard perçant et clair, comme illuminé. Il tient son nœud de cravate comme pour assurer (ou assumer) son statut de civil au milieu de tous ses camarades soldats. Sous les uniformes variés, les garçons sont tous jeunes, très jeunes, dans les vingt ans, certains un peu plus âgés peut-être. On note sur leur visage l’air plus grave ou une lourdeur qui d’un jeune homme fait déjà un homme mûr ou un père de famille. Georges se détache du groupe, même s’il en est à la périphérie, debout tout à gauche, l’allure décontractée, « cool » et naturellement joyeux, rompant ainsi avec le sérieux des autres, comme s’il était seul à savourer, non la gravité de l’instant, mais son exception heureuse. Car, si l’on regarde le groupe dans son ensemble, les visages sévères aux moustaches impeccables que tous portent, sauf un en bout de rang, les pauses rigides et les regards fixés vers l’objectif, la photographie devient sinistre : l’image d’un passé révolu, d’une jeunesse écrasée par la lourdeur des vareuses, le poids des képis et shakos. L’image d’une renonciation, de l’acceptation triste du destin, d’une hécatombe annoncée, de la résignation de toute une génération. Je sais peu de choses de l’enfance de Georges ou de sa jeunesse que les Petits Papiers n’évoquent pas, comme ils ne parlent jamais non plus du passé. Par ma mère, je sais qu’il étudia la flûte au conservatoire de Roubaix et obtint un prix.
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