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GEORGES VALOIS

De
328 pages
Le destin politique de Georges Valois se mêle à la première moitié du XXe siècle. Après avoir côtoyé les milieux anarchistes, Valois trouve à partir de 1906 son assise politique à l'Action Française. Mais la guerre devait ébranler bien des certitudes. En novembre 1925, Valois jugeant l'Action française incapable de provoquer un changement de régime, fonde le Faisceau, qui sans être une simple imitation du Fascio italien, entend poursuivre selon ses propres méthodes un objectif identique : conquérir, ou tout au moins participer au pouvoir, afin de mener une politique nationale. Ce sera un échec.
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GEORGES VALOIS

Du même auteur

La pensée politique, Armand Colin, « Cursus », 1992 Histoire constitutionnelle de la France (1785-1974) Economica, 3e éd. 1993 La Ve République, Economica, 3e éd. 1994 Les systèmes politiques des pays de l'Union européenne, A. Colin, 1994 Histoire des idées politiques, t. 1. A. Coliri,1995 Histoire des idées politiques Il., en collaboration avec J.M. Demaldent, A. Colin, 1996 Droit parlementaire, Economica 1996 Littérature et politique, A. Colin, 2000

Première édition: ERASME 1990
@ L'Harmattan, 200 1, pour la présente édition ISBN: 2-7475-1214-2

Yves GUCHET

GEORGES

VALOIS

- L'ACTION

- LA REPUBLIQUE SYNDICALE -

-LE FAISCEAU -

FRANÇAISE

-

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

-

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest - HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

-

A la mémoire de mon maître Jean-Jacques Chevallier, en qui se mêlaient de'UX qualités trop rarement réunies: le savoir et la modestie.

AVANT

- PROPOS

L'occasion m'est donnée de rééditer cet ouvrage, consacré à Georges Valois, publié pour la première fois il y a quinze ans. A cette époque, Valois était un personnage complètement oublié. Ni sa pensée, ni le Faisceau qu'il avait fondé en 1925, n'avaient fait l'objet d'une étude d'ensemble. Depuis plusieurs historiens lui ont consacré quelques développements. Notamment Zeev Sternhell, avec Ni droite, ni gauche! et La Droite révolutionnaire2. Même si cet auteur éprouve quelques difficultés à reconnaître ses emprunts, on ne peut qu'admettre la pertinence des grandes lignes de son analyse. En 1965, j'avais intitulé un article publié dans la Revue Française de Science Politique: Georges Valois ou l'illusion fasciste. Sternhell qualifie le fascisme de Valois de « naïf )). Il n'est pas interdit de penser que la naïveté est le nom d'emprunt de l'illusion. Très contestable en revanche, me paraîssent certains développements consacrés à Valois par R. Soucy dans French facist, the first wave, 1924-19333, qui abondent en affirmations tranchées, parfois peu justifiées. C'est ainsi par exemple que l'Action Française y est considérée comme un mouvement de type fasciste,
ce qui demanderait à tout le moins

de la thèse déjà défendue par Nolte -, à la fois une définition précise du concept de fascisme et une véritable démonstration. De même R. Soucy, attribue 60 000 adhérents au Faisceau, sans d'ailleurs effectuer de distinction entre les adhérents aux Légions, au Faisceau des corporations, au Faisceau civique, et aux Jeunesses, alors que Valois lui-même ne s'est jamais attribué autant de fidèles, puisque dans L' Homme contre 1! rgent, il donnera le chiffre de 25 0000. A L'erreur de R. Soucy tient sans doute au fait que des cartes ont effectivement porté le numéro 60 000, mais un historien devrait se rendre compte aisément que rien n.e permet d'en déduire qu'elles ont été toutes distribuées; d'autant plus que si le mouvement a connu une vague de succès, de sa fondation, le Il novembre 1925 à la fin du premier semestre 1926, le reflux fut extrêmement rapide. L'ouvrage de R. Soucy conduit en outre à poser un problème méthodologique capital, celui de l'exploitation des documents de police. Lorsque j'ai publié ce travail, les documents de police relatifs au Faisceau n'étaient pas ouverts au public. Ils le sont désormais et
! Zeev Sternhell, Ni droite, ni gauche, Paris, Seuil, 1983. 2 Zeev Sternhell, La Droite révolutionnaire, Paris, Seuil, 1978. 3 R. Soucy, French fascist, ; traduction the first 'Wave 1924-1933 fascis'l1te français, Paris, P.U.F., 1989.

- même

s'il s'agit,

je le sais

bien,

française

Le

6

Georges

Valois

se trouvent dans les cartons F7 13208 à 13212 des Archives Nationales. R. Soucy qui les a utilisés comme source presque exclusive pour les chapitres de son ouvrage consacré à Valois, leur accorde totalement foi. Il convient, me semble-t-il, d'être beaucoup plus circonspect. Certains documents émanant des préfets, ou des commmissaires de police se bornent à décrire l'atmosphère des réunions publiques et à relater ce qui s'y est dit ou passé. Ils manquent pour la plupart d'intérêt (sauf ceux qui concernent le fascisme bordelais). D'autres sont plus intéressants, qui concernent les difficultés financières du Faisceau et du Nouveau Siècle. Mais la plupart du temps on ne peut que constater l'incapacité des informateurs à apporter des renseignements autres que ceux destinés à tomber dans le domaine public à brève échéance. En revanche, les informations vraiment essentielles manquent. C'est ainsi que personne ne peut être en mesure à partir de ces sources de faire la lumière sur la part prise par François Coty dans le financement du Nouveau Siècle. Finalement l'impression que l'on retire d'un dépouillement attentif des archives, est celle de l'existence d'une information précise dont l'intérêt est souvent limité parce qu'on peut la retrouver dans la presse du lendemain, cotoyant une information qui pourrait être capitale si elle ne manquait par trop de précision. R. Soucy parle d'informateurs rémunérés dans les comités centraux des mouvements fascistes de cette époque. Si c'est le cas,
la Sureté

- au

moins

en ce qui concerne

le Faisceau

- a dépensé

son

argent en pure perte. En témoigne, notamment le fait qu'on ne trouve pratiquement rien sur les relations personnelles entre Valois et les autres personnalités du Faisceau (Arthuys, Barrès, D'Humières, André, etc). Dans l'utilisation de ces documents je me suis donc efforcé à la prudence, ne les prenant pour argent comptant que lorsque je pouvais les confronter à d'autres sources. J'ai maintenu dans cette seconde édition la brève introduction de la première afin de souligner les raisons pour lesquelles Valois était tombé dans l'oubli et ce qui me paraissait justifier la tentative de l'en tirer. Je n'ai pratiquement pas touché au contenu des chapitres 1 à 7. Les chapitres 8 à Il ont fait l'objet de modifications pour tenir compte des données dont je n'avais pas connaissance en 1975.

INTRODUCTION
Dans les années soixante, Jean-Paul Sartre a attiré l'attention sur le fait que la jeunesse ignorait les grèves de 19361. Si cela est vrai d'événements qui suscitèrent tant d'espoirs parmi les travailleurs et tant de craintes parmi les possédants, il serait mal venu de s'étonner que pour les Français, oublieux de leur histoire la plus marquante, le nom de Georges Valois n'évoque que des souvenirs incertains, pour ne pas dire aucun souvenir. Aussi, l'étonnant n'est-il pas là, mais plutôt dans le fait que les historiens se soient désintéressés d'un homme qui fut à la fois l'auteur d'une oeuvre doctrinale volumineuse et le héros d'un itinéraire intellectuel chaotique2 ; l'étonnement est d'ailleurs d'autant plus justifié qu'il n'est pas inexact d'affirmer qu'en 1925 les chances de succès d'Hitler (après l'échec du putsch de Munich) paraissaient plus minces que celles de Valois3, et qu'il fut un temps où pour certains sa pensée économique

parut devoir mettre définitivement fin aux

ccfantaisies

))

de Marx4.

Et pourtant, si l'on excepte les pages sobres et émouvantes consacrées par Louis Martin-Chauffier à la mort de Valois, survenue en 1945 au camp de Bergen-Belsen5, et une thèse de doctorat en droit vieille d'un demi siècle qui traite très sommairement de sa pensée économique6, le fichier de la Bibliothèque Nationale n'offre au lecteur curieux aucun autre ouvrage. Ainsi qu'on a pu l'écrire, c'est effectivement « un étrange silence» qui s'est fait autour de lui! Etrange silence certes, trop parfait pour n'être dû qu'à la médiocrité de sa pensée et de son rôle historique, mais somme toute assez compréhensible. Car Valois est un vaincu. Une partie au moins de son histoire est celle de l'échec en France d'une certaine forme de fascisme, d'un fascisme qui s'est refusé à la violence. Et chacun sait

1 Sartre (JP.), Situations, VII, Paris, Gallimard, 2 Parfois le mépris pour Valois s'accompagne Girardet (Note sur l'esprit d'un fascisme français,

1965, p. 19. d'étranges 1934-1939,

affirmations. Raoul in Revue Française de Science Politique, juillet-septembre 1955), parle - et c'est son droit - de « l'oubli )) légitime dans lequel il convient de laisser la tentative du Faisceau de Georges Valois; mais il ajoute que cette tentative avorta dès 1925. Or, le Faisceau ne fut crée que le Il novembre 1925. 3 Jouvenel (B. de), De la politique pure, Paris, Calmann-Lévy, 1963, p. 127 4
«

A Karl Marx, s'oppose Georges Valois ~. (Bethoux, F., L'ordre économique et

social d'après G. Valois, Ed. de la Revue Fédéraliste, 1921, p. 8). 5 Préface de l'ouvrage du Dr. Frejafon, Bergen-Belsen, bagnesanatorium, Paris, Librairie Valois, 1947. 6 Mazières (G.), L'oeuvre économique de Georges Valois, Castelnaudary, 1937.

8

Georges

Valois

bien que les vaincus de l'Histoire ne suscitent d'intérêt qu'à mesure du nombre de victimes qu'ils ont laissées derrière eux.

la

Lorsqu'en 1906, il adhère à l'Action Française, après avoir fréquenté les milieux anarchistes, Valois croit entrer dans le mouvement le plus apte à réconcilier la classe ouvrière avec l'Ordre et )) corrupteurs l'Autorité, le plus apte aussi à chasser les « politiciens et corrompus, et à détruire cette république bourgeoise qu'il hait parce que dominée par l'Argent, comme la hairont au même moment et avec la même énergie Georges Sorel et Charles Péguy. Dix-neuf ans plus tard, déçu par l'impuissance de l'Action Française, dont toute l'ardeur anti-démocratique est passée dans les mots, il s'en sépare. Mais on ne quitte pas un mouvement de cette nature comme des joueurs une partie de cartes. L'abandonner, c'est trahir. Pour toute une famille politique, du jour au lendemain, il devient un renégat, un traître; comme plus tard les communistes le feront pour Paul Nizan, qui avait marqué son hostilité au pacte germano-soviétique en rompant avec le parti, l'Action Française l'accuse d'être un indicateur de police. Il s'agit moins de combattre un nouvel adversaire que de déshonorer un renégat. Aussi tous les moyens sont-ils bons, même les plus odieux. Inutile d'ajouter, après cela, que ce n'est pas de ce côté que l'on peut attendre la levée du silence. Le Il Novembre le Faisceau. 1925, Georges Valois fonde un nouveau parti,

A la manière des fascistes italiens qui portent la chemise noire des combattants de la Piave, les fascistes français revêtiront la chemise bleue des soldats de la Grande Guerre. A côté du noir italien, le bleu fait un peu pâle. Involontairement, il évoque la faiblesse dont fera preuve Valois, dans ses efforts pour maintenir la cohésion du parti. Le mouvement rassemble des hommes venus d'horizons politiques très divers: de l'extrême droite, avec des anciens d'Action Française, à l'extrême gauche, avec des dissidents communistes. Son succès, rapide, sera de courte durée. En butte à l'hostilité marquée de l'Action Française, du Parti Communiste, mais aussi des Ligues républicaines d'opposition auxquelles il prend des adhérents, il se révèlera incapable de s'emparer du pouvoir. Pour finir, au lIe congrès du parti, en 1928, Valois, à qui l'on reproche d'abandonner la stricte orthodoxie fasciste et de tomber dans l'ornière électoraliste, est violemment contesté. C'est la fin du Faisceau. La chance que l'Histoire semblait lui offrir en 1925, s'achève ainsi en déroute. Et cela n'est pas fait, bien sûr, pour susciter l'intérêt.

Introduction

9

En juin 1928, avec ceux du Faisceau qui, à travers les épreuves, lui sont demeurés fidèles, Valois fonde un autre mouvement éphémère, qu'il baptise Parti Républicain Syndicaliste. Puis, définitivement déçu par le comportement politique des classes moyennes, il se tourne résolument vers la classe ouvrière, et dénonce la modération des initiatives syndicales. C'est ainsi que, dans Technique de la Révolution Syndicale, publié en 1935, le plan

proposé l'année

précédente

par la C.G.T. est qualifié de
ne joue aucun rôle

ouvrier où la classe ouvrière renflouer le capitalisme.

., de

«

plan
à

plan destiné

A partir de 1932, le mouvement coopératif, conçu d'une manière libertaire, lui paraît désormais porteur de promesses révolutionnaires. Il participe à la fondation d'un nouveau journal, Nouvel Age, et à la mise sur pied d'organismes coopératifs. Mais surtout, avec la montée des périls, il devient pacifiste. Lui, qui avait, dans D'un siècle à l'autre, parlé de l'armée avec enthousiasme, donne sa démission de lieutenant de réserve, et renvoie à l'autorité militaire son fascicule de mobilisation. D'abord isolé à l'intérieur de l'Action Française avant qu'il ne la quitte; ensuite, fasciste déçu; puis encore, par la plume et par des initiatives marginales, apôtre d'une révolution syndicaliste et coopérative qui laisse indifférente la classe ouvrière et s'oppose au syndicalisme officiel; pour finir, anti-munichois, mais hostile à la guerre; comment Valois, dans ces conditions, aurait-il pu trouver dans les diverses familles politiques qu'il a traversées, pour les renier plus ou moins rapidement, une compréhension qui, laissant de côté les ressentiments, aurait permis une analyse de son oeuvre et une appréciation objective de son rôle dans la vie politique et sociale française de l'entre deux guerres? Un quart de siècle après sa mort, quarante ans après l'apogée de son influence politique, les mépris sommaires et les hostilités silencieuses ne sont plus de mise. Il est temps de dresser un premier bilan.

CHAPITRE I DE L'ANARCHIE A L'ACTION FRANCAISE
«

Mon enfance m'apparaît

comme un jardin plein de fleurs et

de lumière. C'est par cette phrase que s'ouvre le livre intitulé IYun " siècle à fautre, que Valois a consacré à sa jeunesse. Il est bien diffi)) qui peuplent cile de dire aujourd'hui si les figures « exemplaires cette enfance ne sont pas quelque peu retouchées comme les photographies d'autrefois. Mais qu'importe, même si cela était, les souvenirs qu'il a conservés d'elles ont plus de signification qu'un portrait plus fidèle. Georges Valois - de son vrai nom Alfred-Georges Gressent1 est né le 7 octobre 1878. Son père, d'origine normande, avait ouvert dans le quartier de Montrouge à Paris une boucherie. Mais il se blesse malencontreusement au cours de son travail et en meurt. Sa mère étant demeurée sans ressources, après la mort de son mari, Valois affirme avoir fait connaissance avec la misère. cc Je crois que dans cette période nous avons connu de grandes difficultés. J'ai souvenir de jours si froids que les enfants de mon {lge claquaient des dents. Il n'en était pas de même, je suppose, dans tous les foyers. Mais ce fut ainsi pour le nôtre, au moins assez pour que cela constitue le plus net des souvenirs de ma première enfance ,,2. Il a cinq ans lorsque sa mère se résigne à le confier à sa grandmère et au second mari de celle-ci, pourtant inquiet des sacrifices qu'il faudra consentir pour assurer l'éducation de l'enfant. Mais le grand-père est vite conquis par une intelligence ouverte, et, de son côté, le jeune garçon ne tarde pas à l'être lui-même. Comment d'ailleurs cet enfant précoce ne serait-il pas émerveillé par les graves et sereines discussions que son républicain de grand-père qui avait contribué à proclamer deux fois la République en 1848 et
en 1870

- poursuit

à perte
Il

de vue avec
1/

de vieux

amis?

républicains sont animés d'un idéaVers 1885, les militants lisme incontestable. C'est encore le temps où l'on ne vit pas de mais
IGeorges Gressent prendra le pseudonyme de Valois en 1906, lorsque secrétaire de Max Leclerc, chez Armand Colin, il voulut publier un ouvrage sous un nom d'emprunt pour ne pas compromettre pour des raisons politiques sa situation matérielle (cf. à ce sujet, Le Nouveau Siècle, 29 janvier 1926). 2 Valois (G.), D'un Siècle à l'autre, Paris, Nouvelle Librairie Nationale, 1921, p. 14.

12

Georges

Valois

pour la République. De ceux qui entouraient son père, maire du Havre à cette époque, André Siegfried écrit: « Cétaient des convaincus, largement désintéressés, les yeux brillants d!idéal, et de passion, naïvement persuadés que le nouveau régi'l1'te représentait pour la
France le progrès décisif, le progrès final
,,3.

Disciple d'Auguste Comte, vivant entouré de ses livres, l'un des amis du grand-père devait correspondre assez fidèlement à cette description. «Les entretiens avec M. Réthoré étaient pleins de grandeur; j écoutais, bouche bée, cet aveugle qui parlait avec sa voix douce et nuancée, des choses que les vivants ne voyaient pas. Les affaires publiques comme les affaires locales étaient traitées avec une sérénité supérieure et avec une autorité qui s'imposaient à tous. M. Réthoré avait un jour remporté une grande victoire sur 1/obscurantisme: aveugle, il avait débrouillé les comptes ,,4. de l'hospice, embrouillés par une gestion réactionnaire Il ne doit pas avoir dix ans, il devient républicain. Et c'est bien naturel! Comment n'aurait-il pas assimilé la justesse des idées à la qualité des hommes qui les proclament? Car, si la République lui semble parée de toutes les vertus, c'est surtout parce que les gens qui la défendent sont des cc vivants des « bons vivants» même, et non pas ces « assez tristes bonshommes» de la réaction, «froids, effacés, qui ne sortaient guère que pour aller aux offices, qui complodistribuer des taient dans leurs maisons fermées ,,6, et faisaient sucres d'orge aux enfants pauvres, par leurs jeunes filles6.

.,

Mais s'il porte un sentiment d'affection mêlée d'admiration à son grand-père, il éprouve de l'amour pour sa grand-mère, qui l'élève et à la dure, à la spartiate, en lui inculquant les cc bons principes surtout la «passion de fhonnêteté au sens populaire strict ,,7. Certes, les principes sont courts, et peuvent prêter à sourire: cc Celui qui ne travaille pas, n'a pas le droit de manger; qui a bien travaillé a droit
)),

3 Préface à Bonnefous (G.), Histoire politique de la Ille P.U.F., 1965, p. XIV. 4 Valois (G.), D'un siècle à l'autre, op. cit., p.32. 6 Valois (G.), op. cit., p. 36.

République,

I, Paris,

6 «Après
agitaient leur

la distribution,
voile, et les gosses
»

les jeunes filles
les acclamaient. l'argent, Paris,

remontaient
On se serait Libr. Valois,

dans leur voiture, cru dans un village 1928, p.7.

nègre visité par les blancs.
7 Valois (G.), L'homme

(Op. cit., p. 36.).

contre

Chapitre I : de l'anarchie à l'Action Française

13

au repos; qui sème, récolte »8. Mais elle devait être de ceux qui, à défaut de science, ont une sensibilité qui leur permet d'avoir une intelligence du coeur humain que ne possèdent pas de moins ignorants. Et c'est ce que très vite Valois a dû sentir: et... Je compris qu'il y avait beaucoup plus de choses dans son coeur que ri/en laissait parattre sa philosophie »9. En 1921, ayant déjà dépassé la quarantaine, il lui rendra un

hommage ému témoignant de sa reconnaissance:

«Je ri/ai rien fait

de bien qui ne soit d'elle. a était sa tristesse de penser que, à sa mort, je ne recevrais d'elle aucun bien m,atériel. Mais m,a vie, mon bonheur, 'I1'teSenfants, est-il quelque chose que je possède qui ne lui appartienne? »10. Les informations fournies par Valois sur son enfance ont été parfois décryptées à l'aide d'une psychanalyse de bazar permettant ) de « rationaliser ses futures orientations politiques. C'est ainsi que R. Soucy estime qu'une telle éducation a dû engendrer chez lui une rancoeur, maîtrisée par nécessité en raison du besoin d'amour et de protection familiale recherchée auprès des grands-parents, favorisant ultérieurement la transposition au plan idéologique de quelques idées simples inculquées par la famille. Ce genre de schéma apparaît fragile parce que naïf. L'éducation qualifiée de « spartiate» par Valois dans D'un siècle à l'autre, n'était certainement pas rare dans les milieux paysans, ou sortis depuis peu de la paysannerie à la fin du XIXème siècle. Elle correspondait d'ailleurs assez bien aux « valeurs», exaltées dans le livre de lecture des enfants scolarisés

de la IIIème République:

«

Le tour de France par deux erifants ».

Certes tous ceux sur qui ont pesé de telles contraintes éducatives ne les ont pas intériorisées de la même manière, mais comment affirmer que l'adhésion intérieure à une idéologie autoritaire en est la compensation en quelque sorte obligée? D'autant plus qu'en ce qui concerne Valois la réaction immédiate sera l'anarchie et avant sa vingtième année un long voyage... Le même auteur ajoute que plus tard Valois n'éprouvera que peu de compassion et pour les difficultés d'autrui y compris celles de la classe ouvrière », et que cela tient à son milieu familial dans lequel la solidarité de classe était faible. J'ignore sur quels textes il est possible de s'appuyer pour affirmer la ccdureté)) de Valois à l'égard de la classe ouvrière dont il dénoncera à maintes reprises l'exploitation par la bourgeoisie. Mais c'est la tentative d'explication
8 Valois (G.), Uun siècle à l'autre, op. cit., p. 29. 9 Valois (G.), op. cit., p. 47.
10 Valois (G.), op. cit., pp.54-55.

14

Georges

Valois

qui importe: l'individualisme inculqué à l'enfant. Il ne faut pas perdre de vue que dans le milieu familial de Valois, si la solidarité de classe était occultée, l'expérience quotidienne y était pour beaucoup. En cas d'incapacité à exercer son métier, un travailleur et sa famille ne pouvaient guère compter que sur la charité, qui n'était pas toujours désintéressée et que la dignité acceptait mal. Dès lors compter sur soi n'était pas la traduction d'un individualisme petit bourgeois revendiqué, mais une sagesse de comportement liée à une organisation sociale dans laquelle les solidarités institutionnelles étaient embryonnaires. Finalement de telles rationalisations visent à expliquer de manière quelque peu « paresseuse» une démarche politique dont la vraie raison tient à un traumatisme sans doute plus important qu'une éducation « autoritaire : la guerre 1914-1918.
))

remarque. de Valois étaient liés à des frustrations sexuelles! J'ignore pour ma part si Valois était victime de frustrations sexuelles et si dans son comportement politique pouvait entrer une part de compensation liée à celles-ci. En revanche, aucun document disponible ne permet d'apporter à ce sujet quelque éclaircissement que ce soit. Dès lors échafauder des hypothèses que l'on n'est pas en mesure de vérifier me paraît aller tout à fait à l'encontre de la démarche scientifique d'un historien.

J'ajouterais

à ces deux

observations,

une dernière

R. Soucy estime que l'autoritarisme

et « l'irritabilité))

Ces grands-parents à la fois sévères et tendres, n'élèvent pas un enfant exactement comme les autres. Son intelligence est nettement au-dessus de la moyenne. Les perspectives ouvertes aux enfants, même intelligents, de l'école primaire de Jouarre ne devaient pas, vers 1890 - ont-elles beaucoup changé depuis? - être très vastes. Sans doute pense-t-on dans la famille que le petit Georges entrera en apprentissage et trouvera un bon métier. Aussi accueille-t-on avec une réserve qui grandit avec le temps l'idée parfois exprimée d'étudier les sciences; car les sciences, surtout si elles sont dites pures, n'apparaissent aux yeux du grand-père que comme un « luxe d/homme riche ». Finalement, on transige. Valois ira dans une école professionnelle, l'école Boulle. Il a quatorze ans. Théoriquement, il devrait y passer trois ans, mais ccil sort de là, avant terme, exclu dans une fournée d'élèves qui ont manifesté trop bruyamment contre la nourriture... ». Alors commence pour lui cela durera quelques mois - l'exercice de petits métiers. Tout d'abord, une « fonction incertaine )) chez un commerçant des Halles; pas pour longtemps, d'ailleurs, car le brave marchand de draps, qui fait partie d'un comité royaliste, n'accepte pas qu'un gamin de seize ans mette son grain de sel pour contester ses idées politiques.

Chapitre I : de l'anarchie à l'Action Française

15

Ensuite, épisode encore plus savoureux, Valois, lui, le républicain socialiste, entre dans l'administration de deux journaux « cléricaux - La France et réactionnaires », dont les titres sont - qui le croirait? Nouvelle et r:Observateur Français. Ici, on ne s'effraie pas de ses idées; on est même plutôt courtois; à la rédaction, il y a de vieux messieurs qui doivent savoir que la jeunesse est révolutionnaire, et qu'il faut laisser le temps accomplir son oeuvre; et d'ailleurs n'est-il pas comme eux anti-parlementaire? Plaint-il les députés lorsque Vaillant jette sa bombe à la Chambre? Entre Valois et l'administration du journal, aussi curieux que cela puisse paraître, comme les différends ne sont pas de cet ordre. S'il y a malentendu, il le dit avec humour, c'est que lui se croit là pour « lire et suivre les discussions politiques et littéraires» alors que le journal croit l'avoir engagé pour travailler aux abonnements. Les difficultés financières aidant, le malentendu se résoudra facilement: on supprime la moitié des emplois, et Valois est de la charrette des condamnés avec quelques-uns de ces vieux messieurs trop sceptiques ou trop lucides pour s'inquiéter de son ardeur révolutionnaire. Dernier petit métier: il passe chez un fabriquant de produits chimiques, qui le voyant faire des expériences, et découvrant ses livres et ses notes, ainsi qu'une lettre par laquelle il demandait à Clovis Hugues, le premier député socialiste élu après la Commune, de le faire baptiser civilement à la Maison du peuplell, le dénonce à la police comme anarchiste. L'affaire n'a pas de suite, mais de cet ensemble d'expériences, Valois tire un enseignement: il ne peut continuer à travailler de cette manière, s'il veut parfaire son instruction. Une solution se présente: il signe un contrat pour Singapour. «... Quelle occasion unique de voir, d!apprendre, de connaître les peuples, l' homme et son mystère! »12. Il a alors dix-sept ans. Ce séjour en Asie, à un âge où, comme il le dira lui-même avec une pointe de fierté, les jeunes gens ne voyagent qu'avec leur mère, lui permettra de confronter ses idées révolutionnaires plus ou moins consciemment avec les réalités qu'il découvre. Première surprise: la faiblesse de l'influence française en Asie, d'autant plus évidente que l'Angleterre, elle, est partout présente; faiblesse qu'il dut très vivement ressentir, et là est probablement l'origine de sa prévention future contre la ploutocratique Angleterre. Seconde surprise, encore plus décisive pour l'avenir: la difficulté de concilier les idées révolutionnaires apportées d'Europe, qui annonIl Cf. Basile ou la politique de la calomnie, Paris, Libr. Valois, 1927, p. 155. 12 Valois (G.), Dun siècle à Z'autre, op. cit., p. 71.

16

Georges

Valois

cent la disparition prochaine de toute contrainte, avec ce fait évident, que c'est la crainte inspirée par la puissance - symbolisée possible. par le policeman anglais - qui rend l'activité commerciale « n faut bien que je pense que, si la République était procla'TYtée d/un bout du 'mOnde à 1/autre bout, ja'l1UJ,isle paquebot qui vient d'Europe n'aurait pénétré ici,. il aurait été pillé dans les détroits par les pirates, ou quelque bande de Som,alis f e1lt fait échouer au Cap Guardafui, ou les Arabes f eussent ensablé avant Suez, ou bien plus sagement, ja'TnO,is la Compagnie des Messageries Maritimes ne f e1lt laissé sortir du port de Marseille »13. Quoi qu'il en soit, si le doute s'installe dans son esprit, il ne réussit pas à ébranler trop fortement ses convictions; il faudra une autre expérience - décisive celle-là -, le séjour en Russie. Pour l'instant, il n'a que «fâme altérée des vérités nouvelles», et il

regagne la France en juillet 1897... « Un soir de juillet de fannée

1897, à Saigon sur une place de la ville, on jouait la musique militaire,. j ai senti, irrésistiblement, que ma destinée m'appelait en France, et au lieu de faire fortune aux colonies, je suis venu me faire étudiant pauvre à Paris ~~14. Lorsque, après dix-huit mois d'absence, il regagne la France, il se trouve une fois de plus face au problème qui l'avait décidé à la quitter; comment gagner sa vie sans pourtant renoncer à s'instruire? Y a-t-il pour un jeune homme intelligent, avide d'apprendre, mais cc né dans lafoule obscure », injustice plus odieuse que celle qui lui ferme la porte du savoir? «J'avais dix-huit ans, l'appétit âpre de la science, et je me voyais invité de tous côtés à gagner de fargent, tandis que je savais qu'un nO'mbre considérable de gaillards encombraient inutilement les écoles et facultés, uniquem,ent parce que leurs pères étaient venus avant eux »15. Il trouve cependant, auprès de Georges Blondel, un économiste, puis de son cousin André, le futur membre de l'Institut - un accueil particulièrement compréhensif. Tous deux le chargent, au cours des années 1898 et 1899, de travaux de secrétariat dont il s'acquitte avec une intelligence digne d'éloges. Au cours des procès en diffamation entre l'Action Française et Valois, qui se déroulèrent en juin 1927, André Blondel, cité par son ancien secrétaire, adressa au tribunal une lettre dans laquelle il témoignera de la parfaite loyauté de celui-ci, et de la conscience avec laquelle il s'était chargé du travail qui lui avait été confié: «n slest montré dans ce travail

-

13 Valois (G.), D'un siècle à L'autre, p. 88. 14 Valois (G.), L'homme contre l'argent, op. cit., pp. 7-8. 15 Valois (G.), D'un siècle à L'autre, op. cit., p. 99.

Chapitre I : de l'anarchie à l'Action Française

17

très intelligent, très ordonné, consciencieux et m:a laissé entière satisfaction, ainsi qu'à mon cousin Georges Blondel pour des travaux analogues (...) Nous fftmes frappés de la loyauté avec laquelle il nous faisait connaître ses idées, qu'il savait ~tre en contradiction avec les nôtres »16.
Mais il en aurait fallu davantage pour que disparût son ressentiment à l'égard de cette société bourgeoise et capitaliste qui l'empêche de se consacrer entièrement à l'étude. Aussi va-t-il pendant quatre ans fréquenter assidûment les milieux révolutionnaires et plus spécialement les cercles anarchistes. L'échec de la Commune et la répression qui s'ensuivit devaient porter au mouvement révolutionnaire français un coup d'arrêt pour dix ans. Comme le dira E. Dolléans, à ce moment les organisations ouvrières, déjà désorganisées par la guerre, paraissent avoir disparul7. Cependant, il ne faut pas oublier que les premiers coups avaient été frappés par l'Empire, et qu'en 1867, la section française de l'Internationale, dominée par les proudhoniens, avait été pratiquement démantelée. Napoléon III, comme Bismarck, mais pour d'autres raisons, s'était efforcé dans les années 60, à mesure que sa politique économique et extérieure mécontentait les soutiens naturels de son régime, de rallier à lui les ouvriers. N'avait-il pas écrit l'Extinction du paupérisme, et ne se prétendait-il pas d'ailleurs
«

socialiste » ? L'idée était séduisante,

car au moment ou la bour-

geoisie catholique se détachait du régime, les ouvriers, comme en témoignait le Manifeste des 60, prenaient leurs distances vis-à-vis des bourgeois républicains. Mais cette idée reposait sur un malentendu. Si les proudhoniens ne voyaient dans l'action politique - et concrètement l'action politique, cela voulait dire la lutte contre
l'Empire

-

qu'un

mode

très

accessoire

de l'action

militante,

comme

en témoigneront les luttes au sein de l'Internationale Marx, ils n'étaient pas pour autant ralliés au régime.

entre

eux et

En 1867, l'équivoque, dénoncée à grands cris par les blanquistes, se dissipe. Les ouvriers se joignent aux manifestations républicaines et le gouvernement sévit. Tolain et, un peu plus tard, Varlin, vont faire connaissance avec les prisons impériales.

16 Cette lettre fait partie des documents publiés dans Basile ou la politique de la calomnie, Paris, Lib. Valois, 1927 (pp. 645-647), qui renferme la sténographie des débats. 17 Dolléans (E.), Histoire du mouvement ouvrier, Paris, A. Colin, II, p. 13.

18

Georges

Valois

Déjà affaiblie par la vindicte impériale, l'organisation ouvrière sera détruite par la répression qui succédera à la Commune. L'hostilité des républicains à toute forme d'organisation ouvrière sera évidente après 1870. C'est ainsi que le gouvernement interdit une union syndicale ouvrière aux objectifs pourtant bien limités, puisqu'elle se refusait à toute discussion politique et religieuse. Et il faut attendre le congrès de la Salle d'Arras, en octobre 1876 pour que se tienne à Paris une assemblée ouvrière légale. Le Congrès ne s'occupe que de questions ouvrières: travail des femmes, conseils de prud'hommes, enseignement professionnel, représentation ouvrière au Parlement, etc.18 Cependant, il s'agit d'un premier pas, et si les blanquistes, dans une brochure parue à Londresl9, tonnent contre le « syndicalisme de pacification sociale », cc font amende et contre les hommes qui, au nom du prolétariat, honorable à la bourgeoisie, abjurent la révolution et renient la Commune ,,20, Jules Guesde, pas encore marxiste21, salue le fait que pour la première fois il est donné au prolétariat cc de se réunir et de faire entendre sa voix ,,22, e't qu'en outre la première parole des délégués a été pour se séparer des partis existants et pour exclure de leurs délibérations tout ce qui n'est pas travailleur manuel. D'un autre côté, on assiste à un renouveau des idées anar)) ouvert à chistes, bien qu'au cc congrès ouvrier socialiste de France Marseille le 20 octobre 1879, et dominé par Guesde et les délégués d'inspiration marxiste, les anarchistes soient en minorité. C'est sans doute la raison pour laquelle pendant les quelques mois qui suivent le Congrès, ils se contentent de faire prévaloir leur point de vue idéologique face aux marxistes « soit au sein des sections déjà consti-

tuées, soit en créant des groupes où leur irifluence serait prédomi-

nante ».
Mais à l'occasion du Congrès régional du Centre, qui se tient à Paris du 18 au 25 juillet 1880, de nettes divergences apparaissent entre marxistes et anarchistes sur la question de l'attitude à adopter dans la lutte électorale. Délégué à ce congrès, Jean Grave, qui deviendra bientôt une des figures de proue de l'anarchisme français, déclare: «La propagande qu!il faut faire parmi le peuple,
18 Lefranc (G.), Histoire du mouvement Syndicale, 1937, pp. 168-69. 19 Les syndicaux et leur C01I{JTès. syndical français, Paris, Librairie

20 Lefranc (G.), op. cit., p. 169. 21 Selon G. Lefranc (Le mouvement socialiste sous la Ille République, p. 34, note 3) Guesde n'aurait lu Le Capital qu'en 1878. 22 Droits de l'Homme, n° du 15 octobre 1876.

op. cit.,

Chapitre I : de l' anarchie à l'Action Française

19

d est de lui démontrer que dans une révolution, au lieu d'aller bête'ment à l'Hôtel de Ville y procla'TYU3'run gouvernement, il faut y aller pour fusiller celui qui tenterait de siy établir »23. Mis en minorité, les anarchistes attendent cependant le congrès de 1881 pour consacrer la rupture avec les autres tendances révolutionnaires. La même année, au Congrès international de Londres, tenu dans le but de ressusciter l'Association internationale des travailleurs, «anti-autoritaire It, les résolutions font apparaître pour la première fois la nécessité de la propagande par le fait et de

l'action insurrectionnelle.

((

Assez de patauger dans la boue parlemen-

taire! Assez de chercher des che1nins tortueux pour arriver à notre but! Assez de supplier là où l'ouvrier doit prendre ce qui lui appartient de droit. Assez de se prosterner devant les idoles du passé! (...) Considérant que l' heure est venue de passer de la période d'affirmation à la période a:action, et de joindre à la propagande verbale et écrite, dont l'inefficacité est démontrée, la propagande par le fait et l'action insurrectionnelle... Le Congrès émet le voeu que les organisations adhérentes à l'Association Internationale des Travailleurs veuillent bien tenir compte des propositions suivantes: il est de stricte nécessité de faire tous les efforts possibles pour propager par des actes l'idée révolutionnaire dans cette grande fraction de la masse populaire qui ne prend pas encore une part active au mouvement et se fait des illusions sur la moralité et l'efficacité des moyens légaux ))24.

Des précisions sont données sur les moyens utilisables: « Les sciences techniques et chimiques ayant déjà rendu des services à la cause révolutionnaire et étant appelées à en rendre encore de plus grands à 1/avenir, le Congrès recommande aux organisations et individus faisant partie de 1/ ssociation A Internationale des Travailleurs de donner un grand poids à 1/étude et aux applications de ces sciences comm,e moyen de défense et d'attaque ».
La leçon est entendue et ne tarde pas à porter ses fruits d'autant plus que de 1883 à 1887, une grave crise économique s'abat sur la France, accroissant le mécontentement. Des journaux anarchistes comme le Drapeau Noir, L'Affamé, La Lutte sociale, publient des rubriques donnant des conseils pour la fabrication des bombes25 ; des grèves éclatent, non pas des grèves revendicatives, destinées à obtenir une augmentation des salaires, mais des grèves
23 Cité par Prolo (J.), Les Anarchistes, in Histoire des Partis socialistes France, Paris, Rivière, 1922, p. 19. 24 Maitron (J.), Ravachol et les anarchistes, Paris, Julliard, 1964, pp. 11-12. 25 Maitron (J.), op. cit., p. 12. en

20
insurrectionnelles, région du Creusot, véritable apparaît « gymnastique révolutionnaire en 1882 une véritable société

Georges

Valois

)). Dans secrète,

la la

Bande Noire. Quelques assassinats, - la défenestration de l'ingénieur Watrin à Decazeville, le meurtre de Cyvoct, garçon de café dans une brasserie de Lyon, préfigurant le futur attentat d'Emile Henry au café Terminus - viennent accroître l'atmosphère d'insécurité. En outre, parallèlement aux grèves insurrectionnelles, et aux violences, un autre mouvement prend de l'ampleur: la reprise individuelle, dont Duval en 1887 et Pini en 1889 sont les héros, en attendant les exploits de la bande Jacob dans les premières années du siècle. Mais tout cela n'est encore que peu de chose devant la véritable épidémie de terrorisme que la France va connaître entre 1892 et 1894. Petite cause, grands effets... L'affaire de Clichy, le 1er mai 1891, est la goutte qui fait déborder le vase. Dans sa chronique savoureuse de l'anarchie, André Salmon raconte que l'on ne peut parler de manifestations à propos de ce simple cortège d'une trentaine d'hommes qui défilent précédés du drapeau rouge

- et

non

du

drapeau noir !- suivis à distance d'un commissaire de police et de quelques agents. A un certain moment, ce qui donne une idée de l'atmosphère bon enfant qui devait y régner, le cortège s'arrête pour étancher sa soif. Les policiers sont-ils tentés par le drapeau rouge qui a été abandonné quelques instants le long du zinc? Toujours estil qu'ils pénètrent dans le café et qu'une bagarre éclate; trois hommes sont emmenés au commissariat, sérieusement malmenés et blessés au cours du passage à tabac qui, suivant « la coutume, le bon usage et la théorie »26, leur est administré avec ardeur. Mais si la police n'a pas la main légère à Clichy, la troupe, elle, le même jour l'a franchement lourde. A Fourmies, elle tire sur les grévistes. Résultat: 12 morts, et parmi eux des femmes. Cela montre que désormais le pouvoir est sans équivoque possible disposé à user de la violence.

Mais peut-être

les anarchistes

sont-ils

moins

tt choqués»

par

Fourmies que par les brutalités policières qui imposent un ajournement du procès des trois arrêtés de Clichy, les accusés n'étant pas présentables. Peut-être aussi sont-ils indignés de la sévérité exceptionnelle avec laquelle requiert le procureur général Bulot, qui, si l'on en croit Salmon, étale tout au long du procès « sa bêtise foncière

et sa férocité recuite».
Quoi qu'il en soit, désormais ils songent à se venger. Et, tout d'abord, ce sont les magistrats du procès: le conseiller Benoît, qui préside les débats, et le fameux Bulot, qui font les frais de cette vengeance. Par les soins de Ravachol, dont le romancier Paul Adam en mars 1892, à quinze jours dira qu'avec lui « était né un saint
)t,

26 Salmon (A.), La terreur noire, Paris, JJ. Pauvert, 1959, pp. 121-122.

Chapitre I : de l'anarchie à l'Action Française

21

d'intervalle, leurs immeubles respectifs sautent. Le 8 novembre 1892, une bombe est déposée au siège de la Société des mines de Carmaux, avenue de l'Opéra. Découvert, l'engin, - une marmite à renversement, - est transporté au commissariat de police voisin. Il y explose tuant six policiers. Après cet attentat, une année s'écoule dans un calme relatif; très relatif d'ailleurs, car la violence est dans l'air; des kiosques à journaux sont brûlés, des autobus renversés... la propagande anarchiste se développe: fijournaux, brochures, affiches sortaient des presses de fortune, répandus davantage que les livres des illustres penseurs »27. A la fin de 1893, nouvelle vague d'attentats; Léauthier, un cordonnier, blesse dans un restaurant, à l'aide d'un tranchet, le ministre de Serbie en France; puis, le 9 décembre 1893, Vaillant lance en pleine séance de la Chambre des Députés une bombe qui fait finalement plus de bruit que de mal, puisqu'il n'y a que quelques blessés. La série continue. En février 1894, Emile Henry en lance une au café Terminus et blesse grièvement une vingtaine de personnes. Le 15 mars 1894, Pauwels saute avec un engin devant l'église de la Madeleine, où il projetait de le déposer. Moins d'un mois plus tard, c'est le restaurant Foyot qui reçoit la visite des anarchistes. Le destin est parfois ironique: la seule victime est le poète Laurent Tailhade, qui avait eu ce mot à

propos des attentats:
est beau!
pourtant,
»

«

Qu'importent de vagues humanités si le geste
fois-ci lui parut
un oeil dans

Le geste cette
qu'il perdît

sans doute

moins beau;

bien

l'affaire,

il eut le bon goût

rare et estimable - de ne pas renier l'anarchie couronnant le tout, le 24 juin 1894, Caserio président Carnot.

-

pour autant. Enfin, assassine à Lyon le

Parmi les intellectuels, Tailhade, « qui - dit Salmon - n'y allait pas avec fanse de la marmite ", est le seul à payer, bien involontairement d'ailleurs, de sa personne. Non que cela déplaise aux intelbien au lectuels d'être tenus pour anarchistes par les cc barbares
)),

contraire. Mais il suffit de participer coûte que quelques francs.

à une souscription,

et il n'en

Dans l'une d'entre elles, ouverte par des militants en faveur de l'épouse d'un compagnon emprisonné pour longtemps, on trouve les noms de Lucien Descaves, pour 5 francs, ceux de Tristan Bernard, d'Octave Mirbeau, de l'éditeur Stock pour 20 francs; Gustave Charpentier, pas encore visité par le succès, ne donne qu'un franc. fi On ne trouve pas ici trop d/ enragés prêts à tout ficher en l'air», commente A. Salmon avec ironie...28.

27 Salmon 28 Salmon

(A.), op. cit., p. 259. (A.), op. cit., p. 271.

22

Georges

Valois

Peut-être est-il excessif de dire que les écrivains anarchisants se sont montrés timides et n'ont donné que «des petits gages aux militants libertaires ". Certains, comme Grave, affirment en effet le contraire: « Les journaux à moitié littéraires, comm,e l'Echo de Paris, le Journal, voire '1YIêmeparfois l'Eclair, étaient remplis d'articles tout à fait révolutionnaires. Mirbeau, Séverine, Ajalbert, Bernard Lazare, Descaves, Geffroy, Arsène Alexandre, écrivaient des articles purem,ent anarchistes (...). B. Lazare, Paul Adam, Henry Fèvre, Francis VieilléGriffin, H. de Régnier avaientfondé les Entretiens politiques et litté,,29. raires qui à la fin étaient devenus tout à fait révolutionnaires Mais il y a là une anarchie intellectuelle - celle que connaîtra justement Valois - qui se décerne avec une certaine bonne conscience un brevet de révolution, parce qu'elle encourage plus ou moins ouvertement du haut des gradins les esclaves descendus dans l'arène, alors que le reste de la foule hurle à leur mort. Combien moins trouble nable d'anarchisme, réclamant l'attitude d'un Drumont la grâce de Vaillant... insoupçon-

Pourquoi ces attentats? Il Y avait certes l'idée de vengeance. Ravachol, puis Vaillant sont exécutés3o. Mais, dans cette flambée terroriste le scandale de Panama joue un rôle déterminant. Sans doute est-il vrai, comne l'a écrit A. Dansette, que le budget de la corruption parlementaire et gouvernementale, prévu par la Compagnie du Canal, est loin de la ruiner, car il absorbe moins du centième des 1270 millions qu'elle dépense31, mais le choc psychologique entraîné par le scandale ébranle les fondements mêmes de la société bourgeoise. Les tenants de la reprise individuelle sont condamnés à des peines sévères, tandis que par d'habiles manoeuvres, le Parlement, en désignant une commission d'enquête, tente d'étouffer le scandale. Alors la question pouvait se poser: où sont les voleurs? «Poussière et boue... ": tels sont les mots qui pour Drumont, le pamphlétaire de la Libre Parole, résument la dernière décennie du siècle.
29 Grave (J.), Le mouvement libertaire sous la Ille République, Paris, 1930, p. 105. 30 La condamnation de Vaillant étonne par sa sévérité. Vaillant n'avait peutêtre pas eu l'intention de tuer, et en tout cas il n'avait pas tué. R. Priouret l'explique par le fait que Vaillant aurait commis le même crime que Damiens. Il cherchait à atteindre la souveraineté désormais populaire et héritière de la souveraineté royale. (La République des Députés, Paris, Grasset, 1959, p. 156); l'explication est séduisante, mais il en est une autre, plus prosaïque. Pour ces bourgeois qui avaient peur - le tranquille apéritif du soir pouvait s'achever en hécatombe! - toute faiblesse aurait paru un encouragement. 31 Dansette (A.), Les ojfaires de Panama, Paris, Libr. Académique Perrin, 1934, p. 50.

Chapitre I : de L'anarchie à L'Action Française

23

Poussière, parce que les traditions et les croyances se 'InOnde 'TnOderne» contre lequel perdent; on est entré dans ce Péguy s'est tant acharné. Mais boue aussi! Boue du scandale des décorations qui entraîne la chute de Grévy, et surtout boue de la vraie boue, noire, collante et tenace, que nulle brosse ne Panama; peut faire disparaître et dont la benzine des non-lieu de complaisance n'efface pas la trace ignominieuse »32. Et de cette boue, ajoute ... sont nés des hom'1nes de sang, des ~tres fantastiques et Drumont, difformes com'1ne les 'InOnstres qui sortirent des alluvions du déluge, des gens qui, pris d/une névrose affreuse, ont tué pour tuer et détruit pour détruire »33.
fi fi fi

Cependant

les

attentats

cessent

bientôt.
ft

Après

celui

de

Vaillant34, le gouvernement fait voter les célèbres cclois scélérates )), par un moyen quelpermettant de poursuivre tous ceux qui font
conque, acte de propagande anarchiste ». Le 6 août 1894, comparaissent devant les Assises de la Seine trente accusés sous l'inculpation d'association de malfaiteurs. Malgré le réquisitoire sévère de l'inévitable Bulot - décidément peu intimidé par l'attentat dont il a été victime - les jurés, peut-être plus craintifs, à moins qu'ils n'aient reçu des instructions, se prononcent pour l'acquittement, et ce verdict contribue grandement à détendre l'atmosphère35. En 1894, l'ère des attentats individuels prend fin... Le rideau ne va pas tarder à se lever sur l'affaire Dreyfus, qui secouera la France d'une manière autrement violente. A l'époque des attentats, Valois est encore en France. Les approuve-t-il ? Il lui était difficile, après son adhésion à l'Action Française, de dire quels avaient été ses sentiments à ce moment, à moins, bien sûr, de n'en révéler que d'orthodoxes. Son silence à ce sujet dans IYun siècle à fautre est peut-être un demi-aveu, et à
32 Drumont (E.), De l'or, de la boue, du sang, Paris, Flammarion,
33 Drumont police, parce (E.), op. cit., p. 268.

1896, p. 266. organisé par la
des Députés
))

34 Jean Grave a prétendu
qu'en haut

que l'attentat

de Vaillant avait été
faire voter à une

«

lieu on désirait

Chambre

(cf. réticente des lois tendant à réprimer plus lourdement les activités anarchistes Jean Grave, Le mouvement libertaire sous la Ille République, op. cit., p. 114). 35 Sans doute pourrait-on trouver à cela des causes sociologiques plus profondes. M. Jean Maitron met l'accent pour sa part sur l'évolution du rapport de force entre la bourgeoisie et le prolétariat qui aurait été particulièrement sensible un sentiment nouveau de force depuis deux ans, donnant ainsi aux anarchistes et orientant collective susceptible de conduire à l'émancipation des travailleurs leurs efforts dans une autre voie: le syndicalisme révolutionnaire. C'est très vraisemblable, mais cela n'explique pas la cessation subite des attentats à partir d'août 1894... (cf. J. Maitron, Histoire du mouvement anarchiste en France, op. cit., p. 238).
et It

24

Georges

Valois

cette époque ses sentiments ne pouvaient être que ceux d'un révolté. N'a-t-il pas écrit d'ailleurs, beaucoup plus tard, qu'alors, travailler le dimanche lui donnait du goût pour l'incendie ?36. Mais il serait bien audacieux de tirer de ce silence des conclusions nettes, d'autant plus qu'il consacre alors son temps plus volontiers à la lecture des journaux socialistes qu'à celle des journaux anarchistes, et que c'est seulement après son retour d'Asie qu'il lira chaque semaine les Temps nouveaux et Le Libertaire, et chaque mois la Société Nouvelle et la Revue Blanche37. D'ailleurs, si la presse anarchiste ne condamne pas à proprement parler les chevaliers de la marmite, une certaine partie d'entre elle fait preuve de réticence, surtout à propos de l'attentat d'Henry, et sa lecture ne peut passer pour un signe incontestable d'approbation. Tout bien pesé, le problème est d'un intérêt assez limité, si l'on considère qu'à son retour d'Asie, Valois ne rencontre pas dans les cercles anarchistes êtres fantastiques» dont parle Drumont. A ce qu'il fréquente ces moment-là, les marmites ont été rendues à leur destination naturelie; pour un temps, la question ne se pose plus, et les anarchistes ne peuvent lui apparaître que comme des gens «ni plus ni moins sanguinaires, ni plus ni moins haineux que la plupart de leurs
~~

contemporains

»,

et même parfois dotés d'une
respectables »38.

cc

qualité morale supé-

rieure à beaucoup d'hommes

C'est au groupe de l'Art Social que Valois s'agrège. Il y rencontrera nombre d'anarchistes dont le nom est demeuré célèbre. Fernand Pelloutier tout d'abord, le fondateur des Bourses du Travail; Paul Delesalle, qui sera secrétaire de la C.G.T. ; Charles Albert39, Gabriel de la Salle, mais aussi Sébastien Faure40, Jean Grave, le directeur des Temps Nouveaux, «pour qui 1/anarchie et la

science étaient unies indissolublement

»,

Augustin Hamon41, qui dirige
scientifique,

l'Humanité Nouvelle, ccautre sanctuaire de 1'anarchie plus exactement de 1/anarchisme scientifique ».
36 Le Nouveau 37 Valois (G.),

Siècle, 3 septembre

1925.

D'un siècle à l'autre, op. cit., p. 101. 38 Valois (G.), op. cit., p. 105. 39 Qu'il retrouvera, au moment du déclin du Faisceau,

... et

qui participera

à la

création du Parti républicain syndicaliste et collaborera aux Cahiers bleus. 40 Valois accusera S. Faure d'avoir été un indicateur de police. Le double jeu n'était pas absent des milieux anarchistes. Georges Darien parle, à propos d'une certaine anarchie, « du magasin d:accessoires de la maison Vidocq» (Le Voleur, Paris, Julliard, 1964, p. 211). 41 Augustin Hamon avait publié une Psychologie du militaire professionnel. Georges Darien s'inspirera de lui pour camper dans Le Voleur une figure grotesque de l'anarchiste intellectuel,( Balon, auteur d'une Cérébralité soldatesque: f(Ah ! Balon, biberon de vérité, homme de science, alma mater ! », p. 205).

Chapitre I : de l'anarchie à l'Action Française

25

A 1/ umanité H Nouvelle, Valois remplit pendant plus d'une année les fonctions de secrétaire, et c'est dans cette ambiance que les premiers doutes surgissent bientôt dans son esprit, et que lui apparaît en pleine lumière la contradiction dans laquelle baigne cette anarchie intellectuelle. « n est assez difficile - écrit-il, résumant ainsi l'impression qu'il éprouve de cette contradiction - de mettre tous les actes de sa vie sous 1/inspiration de 1/amour du peuple, lorsqu'au fond de soi-mhne on n'éprouve de plaisir que dans les hautes régions de Cintelligence ou dans les réunions mondaines »42. Ce n'est certes pas là toute l'anarchie; beaucoup d'anarchistes ne professaient pas un amour brumeux et plus ou moins sincère du

peuple; au contraire, certains n'avaient que mépris pour la « masse des écrasés », mais il est incontestable que ceux qui ne se plaisaient
qu'en compagnie de bourgeois intellectuels et prétendaient éduquer le peuple, ne pouvaient qu'être dans une situation dont l'inconfort et le côté un peu ridicule sautaient aux yeux d'un jeune homme passionné de justice et de vérité. Cette impression de ridicule et d'hypocrisie s'amplifie encore ceux d' Argyradiès, avec la fréquentation des « salons )) anarchistes; un socialiste grec qui publie un Almanach de la question sociale, du poète Ghil, du sculpteur Fix-Masseau... Dans ces salons, si l'on en croit Valois - la préoccupation essentielle consistait à saluer la maîtresse de maison sans déchirer la robe de sa voisine, et sans renverser une potiche, et seule la conversation permettait de comprendre que là les préjugés n'avaient pas cours. Cependant, il serait excessif d'affirmer que l'anarchie n'apporte à Valois que le spectacle de quelques ridicules inoffensifs. L'amitié qu'il entretient avec Lucien Jean, «une âme bleue et un beau coeur humain »43, à qui sa profession ne permet pas, malgré le désir qu'il en a, de se consacrer pleinement à son oeuvre littéraire, lui donne de l'anarchie une impression toute différente, plus ccraisonnable». La rencontre avec Georges évidente. Il fait sa connaissance Sorel a aussi une importance en 1898, lorsque Sorel vient à

42 Valois (G.), lYun siècle à l'autre, p. 126. 43 Cette phrase est de Charles-Louis Philippe, l'auteur de Bubu de Montparnasse, et elle se trouve dans l'article consacré par Georges Sorel à Lucien Jean dans l'Indépendance, du 1er mars 1912, reproduit dans Matériaux d'une théorie du prolétariat, Paris, Rivière, 1929, pp. 287-307. Après sa mort, les amis de Lucien Jean réunirent ses écrits en un volume intitulé Parmi les hommes. Dans une
était juste

notice en guise de préface, Valois dira de l'auteur: ))
(Parmi les hommes, Paris, Mercure

cc Il

était simple, il était bon, il
1910, p. 7).

de France,

26

Georges

Valois

l'Humanité Nouvelle apporter le texte de sa brochure I1avenir socialiste des syndicats. Trente ans plus tard, dans la Lettre à Edouard Berth sur la ploutocratie, qui sert de conclusion à l'Homme contre l/Argent, Valois affirme qu'il peut se considérer comme l'un des deux fils spirituels préférés de Sorel - le second étant évidemment Berth lui-même44. Mais son enthousiasme s'est manifestement
«

atténué,

lorsqu'en

1921, il affirme dans ses souvenirs

'fI/avoir presque jamais été de ses

disciples à proprement parler »45. En fait, avant 1914, Valois s'abreuve à deux sources intellectuelles: Sorel et Maurras46. La réticence que contient D'un siècle à 1:autre s'explique aisément pour deux raisons. Tout d'abord, Sorel vient de publier un Pour Lénine, destiné à compléter la quatrième édition des Réflexions sur la violence, dont le contenu peut laisser soupçonner de sa part un ralliement au bolchevisme, et le public de l'Action Française aurait sans doute à la fois mal compris et mal accueilli dans l'ouvrage de Valois une apologie sans réserve du théoricien du syndicalisme

révolutionnaire,

qui passait

aux

~~

barbares ». Ensuite,

depuis la

guerre, Valois a abandonné l'idée d'une opposition de classes fondée sur des antagonismes économiques, pour se rapprocher d'une conception corporatiste inspirée de La Tour du Pin47, ce qui
44 On ne connaît pas d'une façon précise l'attitude que Sorel prit à l'égard de son cadet. La déposition de Jean Variot aux procès entre Valois et l'Action Française (in Basile, op. cit., pp. 61-63) fait état de certaines réticences de la part de Georges Sorel disait de Valois des choses qui n'étaient pas très aimables. Sorel:
te

Vous dire des propos exacts, je ne me les rappelle pas, mais je sais qu'à un moment dnnné, quand nous avons eu nos histoires effacées par la guerre, M. Sorel Valois m'a dit "Jam.ais je ne voudrais collaborer avec cet homme-là" ". Cependant, versa au dossier une lettre datée du Il juin 1922, qui lui fut adressée par M. Bertrand de Balandes, dans laquelle celui-ci constatant l'affaiblissement de Sorel, souhaitait que Valois le convainquît d'accepter un prêtre. Voici quelques extraits de cette lettre: «Il (Sorel) m'a cependant demandé des nouvelles de l'A.F et m'a parlé de vous en particulier, me faisant votre éloge et vous témoignant une

sympathie très marquée. (...) Vous connaissez Sorel mieux que moi puisqne vous avez été son disciple et qu'il a été pour vous un bon jalon dans la voie salvatrice. Ne pourriez-vous agir en vue du salut de cette âme ? En tout cas, ne serait-il pas possible de trouver un religieux ou un prêtre qui pourrait l'approcher?" (in Basile, p. 684). Par ailleurs, René Johannet, dans sa déposition au même procès fera état d'une lettre de Sorel. Johannet écrivait en 1913, un ouvrage sur Sorel.Voulant des renseignements sur celui-ci, il lui écrivit. Sorel l'adressa à Valois: « Si vous voulez des renseignements sur rrwi, allez trouver Valois. Cest un homme dnnt je fais grand cas. Son honnêteté intellectuelle est très grande" (op. cit., p. 191). 45 Valois (G.), D'un siècle à l'autre, p. 135. 46 Après la rupture, Valois affirmera tout devoir à Barrès, Sorel, Proudhon et rien à Maurras. C'est inexact. 47 Dans un texte du 7 juin 1920, Les catholiques et l'organisation économique, Valois souligne la parenté de son oeuvre avec celle de l'Ecole Sociale Catholique, et

Chapitre I : de l'anarchie à l'Action Française

27

évidemment ne peut que l'éloigner de Sorel. Cette interprétation me paraît confirmée par un texte sans ambiguïté, datant de la même année. «Sorel est le théoricien du néo-'Tnarxis1ne, et il n!a ja'Tnais cessé d'interpréter les événe'l1U3nts historiques par la lutte des classes; il est l'auteur d'une Apologie pour Lénine (.oo). Ces indications suffiront à montrer... que la citation respectueuse d'un nom (il avait été question de Sorel dans l'Economie nouvelle), n!entraîne ni ne conseille l'adhésion à des doctrines dont nous faisons nous-'Tnêmes la critique constante »48. Quoi qu'il en soit, si à côté du portrait de
Sorel

-

tellement

saisissant

- que

nous

a laissé

Péguy

dans

Notre

Jeunesse, celui de Valois manque un peu de relief, il est malgré tout tracé avec sympathie. Le rayonnement intellectuel de l'homme, sa profonde culture philosophique, l'étendue de ses connaissances dans le domaine scientifique avaient effectivement de quoi impressionner l'antodidacte qu'était Valois. De fait, que ce soit dans la boutique des Cahiers, rue de la Sorbonne, où le jeudi on venait l'entendre, que ce soit à l'Hu'Tnanité Nouvelle. Sorel apparaît un peu comme Socrate y avait un frémissement de l'intelligence chez les assistants et l'on se taisait. Nous écoutions »49. Et sur deux points tout au moins, cette pénétrante intelligence est effectivement écoutée: elle détache Valois des ccnuées» de 178950, et elle oriente son attention vers l'étude des phénomènes économiques. Outre ce contact avec l'anarchie intellectuelle, veule, dérisoire, et la fréquentation de cet extraordinaire personnage qu'est Sorel, l'expérience des milieux anarchistes revêt pour Valois une importance capitale. C'est en effet parmi eux qu'il vit - il a alors vingt ans - les grands moments de l'Affaire Dreyfus; c'est parmi eux que, dreyfusard51, il prend une conscience encore obscure des manoeuvres douteuses et des marchés destinés à ne pas être tenus, passés par les politiciens radicaux pour la défense de la République. C'est là que naît en lui le dégoût pour la cc politique », qui le conduit quelques années plus tard à l'Action Française. Edouard Berth a très bien résumé l'influence de l'Affaire sur l'évolution de Valois en
en particulier avec celle de La Tour du Pin (in Oeuvre Economique, I, Paris, p. 301). 48 Economie, Morale et Religion, in Oeuvre Economique, I, pp. 330-331. 49 Valois (G.), op. cit., p. 133. 50 « C est lui qui nous a arrachés définitivement à la démocratie,
s'en

- qu'il déteste!

- au milieu de ses disciples.

« Lorsque

Sorel entrait, il

1924,

dont
»

préjugés habitaient

la pensée des anarchistes,

bien qu'ils

défendissent

les (op.

cit., p. 134). 51 « Républicain, anarchisant, lavais opté pour la justice en 1898, contre la réaction ». (Valois, Notre République, in 11Etat syndical et la représentation corporative, Paris, N.L.N., p. XVI).

28

Georges

Valois

écrivant: « De cette situation historique extraordinaire, inouïe, qu'on a aujourd' hui quelque peine à croire possible, et qui pourtant dura dix ans, eh bien, Valois est le produit direct, authentique, paradoxal! Valois le dreyfusiste, l'anarchiste passait à l'Action Française et se déclarait 'mOnarchiste .52. Parmi les militants socialistes et anarchistes, l'adhésion au dreyfusisme ne se fait pas sans difficultés. Alain lui-même tout républicain et défenseur des grands principes qu'il fût, lorsqu'il sera sollicité pour participer à la lutte en faveur de Dreyfus, estimera inutile de prendre la défense « d!un officier du deuxième bureau qui

Lucien Herr - qu/il Y eut un temps où Jaurès taient qu! on ",;ait pas fusillé Dreyfus .53.

s'était pincé les doigts dans son tiroir ». C'est aussi le sentiment de nombreux militants socialistes; et non seulement des militants, mais des chefs. «On ne sait pas - écrit Charles Andler dans La vie de
et Clémenceau regret-

Jaurès accusa même le gouvernement d'avoir, afin de sauver la vie d'un bourgeois, invité le conseil de guerre à ne pas condamnner Dreyfus à mort54. A la fin de janvier 1898 - donc après le lancement de cette bombe qu'est le J'accuse de Zola Jaurès n'a pas encore de certitude sur la culpabilité ou l'innocence de Dreyfus55. De même, Jules Guesde met en garde les militants: «Prolétaires, ne vous enrlJlez dans aucun des clans de la guerre civile bourgeoise, ne vous livrez pas à des possédants, rivaux d'un jour, com'T'lUmSaux il!un 'l11hne privilège, convives écha1Jjfés et gloutons, qui se prennent dans le banquet et qui de1nain se réconcilieront contre vous si vous forcez les portes de la salle. Guerre au capital juif ou chrétien! Guerre au cléricalisme! Guerre à l!oligarchie militaire! .56. Daté du 13 janvier 1898, ce texte est signé par tous les hommes en vue du socialisme: Millerand, Jaurès, Viviani, Deville, Groussier, Guesde, Sembat, Vaillant.

-

52 Nouvel Age, 5 mars 1936. 53 Lefranc (G.), Le mouvement socialiste sous la Ille République, op. cit., p. 102 ; cf. aussi sur ce point la biographie de Jaurès par Harvey Golberg. 54 Reinach (J.), Histoire de l'Affaire Dreyfus, I, p. 476. Le lendemain, la Libre parole publie un article intitulé: « Bravo, Jaurès! ». 55 Reinach (J.), op. cit., III, p. 312. 56 Lefranc (G.), op. cit., p. 103. Daniel Halévy notera lui-~me, dans ses Essais sur le mouvement ouvrier en France (paris, Sté Nouvelle de Librairie et d'Editions, 1901) : «La forme républicaine a quelque chose de prestigieux et, chaque fois qu'elle est '1ne'naCée,la grande mqjorité des militants révolutionnaires abandonnent pour la secourir leur impassibilité doctrinale ». C'était vrai pour Jaurès, mais pas pour Guesde. Mais peut-on parler d'impassibilité doctrinale pour Jaurès?

Chapitre I : de l'anarchie à l'Action Française

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Mais les résultats des élections de mai 1898 modifient les perspectives de toute une fraction du socialisme qui porte un réel attachement à la République. Car, en effet, elles consacrent l'échec électoral du socialisme; Deville, Fabérot, Gérault-Richard, Guesde, Jaurès sont battus. Comme l'écrit Georges Lefranc: «Les espoirs démesurés qu!avaient fait naître les élections de 1893 se muent en inquiétude. Beaucoup en viennent à craindre un coup de force contre la République ». Certes, la défense de la République faisait partie des thèmes de la campagne électorale socialiste, y compris de celle des guesdistes, mais la défense de Dreyfus n'était pas liée à celle de la République. C.Willard57 signale qu'au cours de cette campagne, le Parti ouvrier français garde sur l'Mfaire un silence presque total. Jaurès, pour sa part, ne mène campagne que pour l'unité socialiste, et «pour la défense de la République H. II n'est pas question de Dreyfus. Mais, après les élections, les choses changent. Le 16 octobre 1898, une réunion rassemble des représentants du Parti Ouvrier Français, de la Fédération des Travailleurs Socialistes, du Parti Socialiste Révolutionnaire, du Parti Ouvrier Socialiste Revolutionnaire d'Allemane, de l'Alliance Communiste, de la Fédération Républicaine Socialiste de la Seine, de la Coalition Révolutionnaire (Briand en était l'un des délégués) ; un comité de vigilance est constitué pour une mission d'information. Fin novembre 1898, les socialistes manifestent à Longchamp pour la République, après que Loubet eût reçu la semaine précédente à Auteuil le fameux coup de canne du baron Christiani. «La puissance du réflexe républicain est »68. manifeste ,. les réticences guesdistes s'amenuisent L'impassibilité doctrinale commence à faiblir. Toutefois, l'entrée de Millerand dans le ministère Waldeck-Rousseau, aux côtés du général de Gallifet, responsable des massacres du camp de Satory pendant la Commune, va contribuer à la raviver. Aussi, le 14 juillet 1899, les guesdistes font-ils paraître un communiqué dans lequel, liant l'Affaire Dreyfus et l'entrée dans le gouvernement de défense républicaine de Millerand, il est déclaré que, sous prétexte de justice et d'humanité, les socialistes abandonnent la défense des intérêts prolétariens pour défendre un capitaine bourgeois et que de compromis en compromis, on est arrivé à ce scandale «d/un socialiste ministre dans un cabinet bourgeois collaborant avec un fusilleur de la classe ouvrière ,,69. Le Congrès de la salle Japy, réuni du 3 au 8
67 Willard (C.), Les Guesdistes, Paris, 68 Alors que leur hostilité à Dreyfus pp. 412-413. 69 Boisserie, in L'Amitié Charles éd. Sociales, ne s'est 1965, p. 412. cf. Willard, op. cit.,

pas modifiée,

Péguy,

n° 39, 1954.

30

Georges

Valois

décembre 1899, ne peut, malgré les appels à l'union, que constater dans la pratique, dans l/application, au les divisions... Toutefois, cours des démonstrations imposantes (...) qui feront reculer les assauts du nationalisme et de 11 antisémitisme, amis de Guesde et amis de Jaurès, entraînés par la '1111Jme .fièvre de bataille, marcheront et manifesteront la main dans la main »60.
((

Quant aux anarchistes - comme tout le monde - au début de l'Affaire, ils font chorus avec les antisémites. Emile Pouget écrit dans le Père Peinard, en novembre 1894 :
«

Jérémiades!

Les patriotards sont en fureur. Un de leurs

plus rupins galonnés, un youtre alsacien61, Dreyfus, grosse légume au ministère de la Guerre, a bazardé un tas de secrets militaires à 1/ llemagne. Ohé, les bourgeois, ne A vous épatez donc pas : les militaires ont ça dans le sang. Ilinstinct de trahison est bougrement plus commun dans leurs gibernes que les bâtons de maréchal ,,62. Ou bien les journaux anarchistes comme le Père Peinard, La Sociale, Les Temps Nouveaux, considèrent Dreyfus comme coupable, ou bien ils gardent le silence; même le pamphlet de Zola n'apporte pas de changement à cette attitude, du moins pour les journaux anarchistes cités plus haut. En revanche, un mois après, c'est-à-dire en février 1898, Sébastien Faure multiplie les réunions et rachète par une activité inlassable l'inaction qui a été jusqu'ici la sienne et celle de ses amis63, si bien que le 4 septembre 1898, le journal de Dreyfus est innoFaure, le Libertaire, titre sur quatre colonnes: cent. » Pourquoi ce revirement soudain? Notre propos n'est pas d'en rechercher les raisons. Disons seulement celle que Valois croit discerner. Pour lui, l'explication réside dans la propagande des intellectuels dreyfusards, qui présentent la défense de Dreyfus comme le premier pas vers la révolution sociale.
(c

En cette année 1900, qui vit paraître l'Enq~te sur la Monarchie de Maurras, Valois a vingt-deux ans. Il est appelé sous les drapeaux en novembre, et incorporé au 46e d'infanterie à Fontaine60 Zevaes (A.), Jules Guesde, Paris, Marcel Rivière, 1929, p. 144. 61 Cela montrait que dans les milieux anarchistes il y avait un solide antisémistisme. Emmanuel Beau de Loménie note dans Les responsabilités des dynasties bourgeoises (paris, Denoël. T. II, p. 286), que l'on oublie trop souvent qu'à cette époque l'antisémitisme était un mouvement à tendance plutôt populaire. 62 Cité par Maitron, Histoire du mouvement anarchiste en France de 1880 à 1914, op. cit., p. 307. 63 Ibid., p. 312.

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31

bleau. Paradoxalement, il n'est pas rebuté par la vie militaire, dont la rudesse n'avait pas peu contribué, ainsi que l'a fait remarquer pour tous - l'antimilitarisme parmi les intellectuels qui en souffraient davantage sans doute que les paysans. Bien plus, il affirme y prendre goût, et c'est avec regret qu'il quitte l'armée pour des raisons de santé, au bout de six mois de service, ccayant repris contact avec le vrai peuple et les idées révolutionnaires fortement atteintes ,,65. Par la suite, il confiera que ce sera plus la caserne que les lectures de Barrès et de Bourget, faites pourtant avec une cc sorte en lui un véritable bouleversement intelde rage ", qui provoquera lectuel. Et c'est bien de bouleversement jeune dans la politique, c'est soudain s'empare de lui. qu'il s'agit, car, engagé si le dégoût de la politique qui
Jacques Bainville64, à développer

-

depuis

que

le service

était

égal

Lorsqu'il apprend qu'un gros bourgeois millionnaire se présente aux élections municipales sur une liste socialiste, il a l'impression qu'une énorme farce se joue dont les seules victimes sont les travailleurs. Le peuple travailleur victime des politiciens, parasites qui se servent de sa crédulité pour en tirer avantage, voilà une idée qui va le rapprocher bientôt de l'Action Française! Pour l'instant, il n'en est qu'au dégoût et ccdisposé à l:individualisme le plus franc ". Les idées qu'il croyait si bien ancrées s'en vont en poussière; aussi va-t-il de nouveau quitter la France, peut-être dans l'espoir de trouver sous d'autres cieux des vérités nouvelles et plus solides. C'est de la Russie que lui viendront ces vérités nouvelles pour lesquelles il est disponible. A la fin de l'année 1901, il se rend à Genève, et, recommandé par Georges Blondel, il s'ouvre à un professeur de l'Université Georges Bouvier, de sa situation. Celui-ci lui offre un préceptorat en Russie, dans la famille du gouverneur de Kovno, de Vatazzi (cette famille sombrera dans la tourmente révolutionnaire). Après un échange de correspondance entre le gouverneur et Valois, celui-ci se met en route, au début de mars 1902. Ce voyage ne s'effectue pas sans incidents, surtout pendant la traversée de l'Allemagne. Insulté par un contrôleur de train, il voit

dans cet incident un témoignage de la
allemandes
d:Allemagne,

cc

", et une révélation
je commençai

de l'ennemi
à comprendre

grossièreté et la brutalité cc En sortant héréditaire...
le rôle de l'Etat, et à

e4 Bainville (J.), La Troisiè7ne République, Paris, Fayard, 65 Valois (G.), IYun siècle à l'autre, op. cit., p. 150.

1935, p. 219.

32 comprendre

Georges

Valois

comment les Français. et les Allemands, qu'ils soient monarchistes ou socialistes, ne peuvent g entendre ni sur la nature ni sur les fonctions de 1:Etat. Et cela me faisait percevoir une telle différence de culture que, pour la première fois depuis plusieurs années, »66. j'éprouvais quelque fierté à m,e dire Français Ce séjour a pour lui une triple importance. Affective, tout d'abord, puisqu'il y rencontre une Française qui devient sa femme. En second lieu, l'observation de la société et de la vie politique russes lui apporte le témoignage irréfutable de la nécessité de l'Autorité dans la vie sociale. Enfin, c'est sur ce séjour que l'Action Française fondera un certain nombre d'insinuations qu'elle utilisera au cours de la campagne de dénigrement menée contre Valois en 1926. Sur la Russie, Valois nous a laissé, dans IYun siècle à l'autre, des réflexions qui ne manquent pas de pertinence. C'est en effet une Russie tiraillée entre l'Occident et l'Asie qu'il découvre. D'un côté un effort constant - celui de Pierre le Grand et de ses successeurs, appuyés par la noblesse russe - pour faire de la Russie une « marche )t de la civilisation. De l'autre, une menace permanente: celle que font peser sur elle des philosophies sociales dont le tolstoisme67 renferme la quintessence, qui rejettent la Russie vers
66 Cf. Valois (G.), op. cit., p. 159. 67 Pour beaucoup, TolstoY n'est que l'un des plus grands écrivains russes du XIXe siècle. Mais en fait il est aussi un penseur politique. A partir de 1874, après une véritable crise morale, il se lance dans une prédication anarchiste, et chrétienne à la fois. Au cours des dernières années du XIXe siècle, et des premières du XXe, celle-ci va connaître un succès dont ne pouvaient que prendre ombrage le tsarisme et l'église orthodoxe (TolstoY sera d'ailleurs excommunié en 1901). L'essentiel de cette prédication tient dans la condamnation radicale de l'Autorité, de l'Eglise, du Progrès technique, de la Violence comme moyen d'action révolutionnaire, de la Propriété... Comme plus tard Gandhi, - son disciple le plus direct TolstoY impute à la civilisation moderne la dépravation générale. « Quand viendra le temps où tous les peuples s'inclineront devant la fumée noire de la cheminée d'usine, la civilisation périra, comme ont péri la civilisation romaine, assyrienne, grecque... », écrit-il dans sa dernière lettre à Gandhi. A ses yeux, la tâche de l'Asie Toute la sagesse hum,aine est de montrer au monde le vrai chemin vers la liberté. et le secret du bonheur sont dans le travail paisible de chacun pour son champ, en se guidant d:après le principe des trois religions de Chine: le taoïsme, qui prescrit de ne pas faire aux autres ce qu'on ne veut pas que les autres vous fassent, le CO'1IjucianisTne,qui libère de la force brutale, et le bouddhisme, qui est tout abnégatio'n et a'mO'Ur » (Cf. l'article de Romain Rolland dans le numéro spécial consacré à TolstoY par la revue Europe en 1928, p. 342.). Ce qu'écrit Valois de la signification profonde du tolstoïsme date de 1921. A cette époque, il y avait déjà longtemps que la pensée contre-révolutionnaire française et italienne (Maurras, Corradini), avait présenté Tolstoï comme un démoralisateur de l'Occident (que l'on se souvienne que, mettant en scène dans Jean Barois quelques représentants de la jeunesse d'Agathon, Martin du Gard leur fera dire que TolstoY - comme Ibsen - est un insurgé contre tout ce qui a une stabilité...). Mais quoique formulé à un moment où
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