Giovanni Falcone, un seigneur de Sicile

De
"Figure historique de la lutte antimafia, le juge Falcone, sauvagement assassiné par Cosa Nostra en 1992, est un héros des temps modernes. Dans une Italie en mal de repères moraux, il continue d'incarner, vingt ans après sa disparition, le combat pour l'Etat de droit et des valeurs de courage, d’abnégation, de lucidité face à une corruption érigée en système. Souvent incompris et parfois haï de son vivant, il est devenu dans la Péninsule, et spécifiquement sur son île natale de Sicile, une figure historique vénérée, presque mythique.
Et pourtant, cet homme qui perça le premier les secrets de la mafia sicilienne et le paya de sa vie demeure un quasi inconnu en France. Exception faite d’un livre d’entretiens réalisé un an avant sa mort par la journaliste française Marcelle Padovani, aucun ouvrage en langue française ne lui a été consacré, aucune biographie de Falcone n’a été traduite de l’italien ou de l’anglais.
Le livre de David Brunat vient combler ce manque en ressuscitant la figure du juge de façon particulièrement juste et originale. Au fil d’une méditation personnelle et engagée empreinte d’une poésie tendre et mélancolique, l’auteur de Titanic et d’Histoires de la Mafia rappelle l’importance pour les sociétés démocratiques de ne jamais déposer les armes face au crime organisé.
Magistrat hors pair doté d’une intelligence aiguë et d’une volonté implacable, amoureux de la Sicile et de la vie, fin lettré et francophile, Giovanni Falcone fut à sa façon un guide, un éclaireur. Le présent ouvrage dessine le portrait d’un homme debout, d’un honnête homme fauché par les forces du mal mais qui continue à vivre dans la mémoire des hommes de bien."
Publié le : jeudi 12 février 2015
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EAN13 : 9782251900568
Nombre de pages : 144
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« Entreprises et société »

 

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du même auteur

 

Titanic, mythe moderne et parabole pour notre temps,
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Les Miscellanées du tennis,
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Tragic Atlantic ou les métamorphoses du Titanic,
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Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation

réservés pour tous les pays.

© 2014, Société d’édition Les Belles Lettres,

95, boulevard Raspail, 75006 Paris.

 

ISBN : 978-2-251-90056-8

 

Réalisation de l’ePub : Desk

 

 

 

« Le lâche meurt plusieurs fois par jour,
l’homme courageux ne meurt qu’une fois. »

Giovanni Falcone

 

 

 

« La peur n’est pas une vision du monde. »

Kurt von Hammerstein

 

 

 

« Ô terre ! Ne couvre pas mon sang, n’étouffe pas mes cris ! J’ai un témoin dans les cieux ; celui qui fait justice […]. Le nombre de mes années touche à son terme, et j’entre dans un sentier dont on ne revient plus ! »

Livre de Job

Avant-propos

L’idée de ce livre m’est venue en en écrivant un autre, déjà consacré à la mafia, et en relisant dans certains moralistes français des méditations sur la mort et des considérations sur la vanité de toutes choses. Il m’a semblé que le monde de la mafia offrait matière à d’intéressants développements sur ces questions.

On peut dire sans conteste de « la Pieuvre » ce que Proust écrit dans la Recherche du temps perdu au sujet d’Albertine endormie : c’est une « figure allégorique de la mort ». Cette société secrète aux desseins intrinsèquement criminels a toujours eu la mort pour compagne. Et ceux qui la combattent comptent, il me semble, au nombre des plus grands amoureux de la vie, même – surtout ? – lorsqu’ils assument le risque de la perdre pour que triomphe une cause plus grande que leur existence, et qui permettra aux autres de vivre en paix.

Parmi les adversaires de cette fascinante force de mort qu’est la mafia se dresse la figure du juge Giovanni Falcone. Elle est devenue une allégorie de la vie et de la justice. « La pensée de la mort me suit partout », disait-il, mais il aimait passionnément la vie.

J’étais un très jeune homme lorsqu’il fut assassiné par Cosa Nostra. Je me rappelle avoir été frappé par la façon barbare et particulièrement spectaculaire dont il fut mis à mort par des mafiosi (peut-être aidés par des politiciens) qui avaient décidé d’utiliser les grands moyens pour en finir avec leur plus redoutable adversaire. Mais je ne savais alors pratiquement rien de son combat et me souciais fort peu des méfaits du crime organisé. Seule m’importait cette année-là ma réussite au concours d’entrée de l’École normale supérieure. J’étais le rejeton sage et sans histoire d’un pays en paix, et non un fils criminel (ou une innocente victime de l’hydre mafieuse) d’une contrée ravagée par la violence comme l’était alors la Sicile. J’ignorais qu’à quelques heures d’avion de Paris, une île qui avait jadis abrité l’une des civilisations les plus éclairées d’Europe vivait en état de siège. On parlait beaucoup, à l’époque, de la guerre qui grondait entre Dubrovnik et Sarajevo ; mais rares étaient ceux qui savaient qu’une autre guerre, un peu plus au sud, faisait rage et avait provoqué, à l’heure où le juge Falcone fut tué, plusieurs milliers de victimes ; elle avait transformé, dans les années 1980, la ville de Palerme en une espèce de Beyrouth occidental – toutes proportions gardées – où explosaient des voitures piégées et où sévissaient, entre fusillades en pleine rue et salles de tortures dans des villas isolées, des escadrons de la mort aux ordres des grands chefs mafieux.

Ce n’est que plus tard que j’ai compris la grandeur de cet homme et le sens de son combat, et à quel point le souvenir d’une action comme la sienne peut guider un peuple – le peuple de Sicile et le peuple italien – en mal de modèles moraux, modèles que ses dirigeants politiques, trop souvent dépourvus de toute crédibilité et de toute stature éthique (les exceptions n’en apparaissant que plus admirables), sont bien en peine de lui fournir.

La ferveur populaire rencontrée par les cérémonies commé-moratives du vingtième anniversaire de sa disparition, en mai 2012, a bien montré qu’il demeure un exemple dans la péninsule et au-delà. Au point d’être devenu une icône, une sorte de saint laïc qui aurait vécu une vie de privations et de solitude cloîtrée (un bureau protégé ou une voiture blindée en guise de cellule monastique) et qui serait mort comme les martyrs chrétiens en acceptant à l’avance d’immoler sa personne, non point certes pour ce Dieu auquel il avait cessé de croire, mais pour une autre « divinité » tout aussi exigeante à ses yeux : le bien public et l’État de droit.

Et qu’il n’existe à ce jour aucun livre sur lui en langue française, ni même aucune biographie traduite de l’italien ou d’une autre langue, constitue pour l’observateur un motif d’étonnement, sinon d’indignation.

Les pages qu’on va lire entendent remédier à cette carence en proposant un point de vue personnel sur la carrière de ce magistrat exceptionnel considéré aussi comme l’un des meilleurs de sa génération sur le plan de la connaissance du droit et de la maîtrise de la procédure. Mais, au-delà d’une carrière juridique et, d’une certaine manière, politique, c’est un destin qu’on veut dépeindre.

Et l’on veut représenter ici ce destin aux prises avec les grandes questions de l’existence qui ont puissamment traversé son parcours terrestre : la vie et la mort, l’amour et l’amitié, la justice et l’iniquité, la violence et la paix... Falcone a aimé la vie et combattu de toutes ses forces les puissances de mort ; il connut un grand amour comme il connut une amitié admirable qui l’accompagna tout au long de son existence ; et il agit au nom d’un principe supérieur qui s’appelle la justice des hommes.

« Qu’est-ce qu’être un homme ? » À cette interrogation fondatrice et ultime, la vie de Giovanni Falcone apporte, je crois, une réponse originale et digne d’être connue. C’est la réponse d’un humaniste sans illusions mais habité d’un idéal qui, malgré les épreuves et une fin tragique, a illuminé sa vie et continue d’inspirer, en Italie et à travers le monde, bien des hommes et des femmes de bonne volonté.

Au volant

« Même dans les meilleures conditions, Nash se rendait compte qu’aucune route n’était totalement sans danger. Il devait être constamment sur ses gardes. À tout moment, tout pouvait arriver. Un virage imprévu, un nid de poules, l’éclatement d’un pneu, un conducteur ivre, le moindre relâchement de l’attention – en un instant, n’importe quoi pouvait causer la mort […]. Ces avertissements ajoutaient à son existence un élément de risque et c’était bien ce qu’il recherchait par-dessus tout : la sensation de tenir sa vie entre ses mains. »

Paul Auster, La musique du hasard.

 

 

 

Il aurait pu mourir dans un accident de voiture. Et le jour même de sa mort ; quelques instants avant, juste avant.

Il aurait pu la rencontrer, la mort, dans l’auto blanche où elle vint le cueillir en ce jour lumineux du joli mois de mai où, ignorée la mort, les lauriers-roses rouges et blancs qui courent le long de l’autoroute de Palerme comme un cortège de vivants colorés et empanachés disent : « Voici l’été. Voici la vie. »

Il aurait pu mourir d’un accident de la route comme on peut mourir, comme cela, d’une chute de cheval ou d’une embolie pulmonaire. À cause d’un simple accident, étourdi, vil à force d’être simple. D’un carambolage banal et inutile, tristement. La tête dans le tableau de bord et la voiture au fossé, retournée peut-être après quelques tonneaux, ou bien emplâtrée dans un pilier de pont, l’un de ces mille et mille ponts que l’on appelle par un abus de langage des ouvrages d’art et que compte par milliers cette île festonnée de béton.

Mais alors, il n’aurait pas eu le destin que la mort seule lui accorda, elle qui le reniflait depuis si longtemps et qui vint le prendre dans un tonnerre de bruit, de secousses et de scandale.

La vérité est qu’il faut chérir la mort qu’il eut, honneur et fureurs confondus, car elle le fit reconnaître pour ce qu’il était, mais que si peu de gens, finalement, savaient qu’il fût : un héros.

Un héros tragique.

Mais qui ne l’est, tragique, parmi ces combattants de l’antimafia qui savent ce qui les attend mais ne plient pas ? C’est leur honneur et celui de leur confrérie. Ils savent et se préparent à passer sur l’autre rive, mais ils font face parce que le devoir, la loi et l’amour du pays le commandent.

Pour l’heure, la voiture roule…

 

Ce 23 mai 1992, il est en voiture avec sa femme et son chauffeur. Un peu plus tôt, il a atterri à Punta Raisi, l’aéroport qui dessert la capitale de la Sicile et sa région. Le voici flanqué de deux autos d’escorte. Le cortège s’ébranle et fait route vers Palerme.

La légende dit que le juge va se rendre à Favignana, une des îles Égades, pour assister à une grande pêche au thon.

C’est une joute particulièrement spectaculaire. On encercle le poisson avec des filets avant de le tuer au harpon. Cette vieille geste maritime au goût de sel et de mort violente s’appelle la mattanza. Rappelez-vous Stromboli, le célèbre film de Rossellini, où Ingrid Bergman figure une réfugiée balte qui épouse un misérable pêcheur sicilien ; la rudesse de sa pauvre vie lui saute aux yeux le jour où elle assiste à la mise à mort du poisson ; horrifiée, elle voit, elle suit de tous ses yeux la tuerie ancestrale et familière. Les pêcheurs font cercle avec leurs bateaux autour de leurs prises ; ils frappent et tuent les thons en entonnant des chants lugubres tandis que la mer se met à saigner.

Mattanza. Un mot pour dire « massacre de poissons ». Mais qui désigne aussi bien les hécatombes perpétrées par la mafia, et notablement cette guerre d’extermination allumée à la fin des années 1970 par Cosa Nostra contre tous les adversaires de la faction des Corléonais, emmenés par un nouveau Prince Noir venu de la montagne et de nulle part, Toto Riina.

De massacre, il est question ce jour-là.

Giovanni Falcone est un homme encerclé et il le sait ; et il se rend, dit encore la légende, à une pêche traditionnelle au large de Trapani, antique cité réputée pour ses salines et ses couscous de la mer mais d’une épouvantable laideur bétonnière. Et puis c’est une ville au fort parfum de mafia, aussi. Il vaut mieux l’effleurer de loin, par au-dessus, depuis le verrou rocheux impavide et touristique d’Erice qui domine la baie et contraste avec ses ruines de pierres.

Il a pris le volant. Il ne se trouve pas à la place dite « du mort », qu’occupe sa femme Francesca Morvillo. Ne se sentant pas bien à la descente de l’avion, elle s’est assise à l’avant, laissant le chauffeur prendre place à l’arrière du véhicule. Lui et lui seul – un chanceux que ce Giuseppe Costanza –, lui seul parmi les trois personnes à bord en réchappera – allez savoir comment le sort choisit, pourquoi il immole l’un et épargne l’autre.

Falcone aime conduire ; et ce n’est pas original pour un Italien. Il a la passion de la vitesse, l’amour de la beauté cylindrée, des pistons qui s’activent et des moteurs qui grondent et feulent.

Mais il conduit malgré chauffeurs et gardes du corps, il conduit lui-même, et je le devine plein d’un bonheur aussi simple que peut l’être, quand on aime conduire, le plaisir précis et charnel à la fois de tenir un volant et de diriger une voiture, mais qui devient un bonheur compliqué et rare quand on est une personnalité sous très haute surveillance, au point que certains gestes parmi les plus banals de la vie quotidienne font figure, quand on peut les accomplir, de privilège rare, presque de faveur de l’existence.

À coup sûr, c’est un excellent conducteur. Sinon, jamais l’équipe de sécurité n’accepterait qu’il tienne lui-même les rênes de sa Fiat Croma blanche, qui bientôt file à vive allure dans la campagne palermitaine, aux alentours de 160 kilomètres à l’heure, encadrée dans sa foulée blindée par une Fiat Croma marron et une autre Fiat Croma, bleue, d’un bleu clair et tendre pour fermer le convoi.

Il conduit, et son chauffeur, qui ne pilote à ce moment-là que par mots, lui dit de ne pas oublier de lui rendre les clés de la voiture une fois qu’ils seront arrivés à destination car sinon, précise-t-il, « vous risquerez de les emmener chez vous ». Privé de volant, il ne veut pas l’être non plus du précieux sésame.

Falcone écoute mais il a la tête ailleurs. Il est si absorbé dans ses pensées, qui s’entrechoquent peut-être avec les propos du chauffeur en un subtil lacis mental, qu’il retire la clé tout en continuant à rouler.

Le contact est coupé, la voiture ralentit.

Elle va prendre du retard – un peu.

Tout est minuté dans le parcours de ces trois voitures, tout doit aller vite ; et voici que l’auto freine, prend son temps, se dispose peut-être à caler et à s’arrêter tout net. Mais non. Falcone remet le contact, elle reprend sa course, galope à nouveau. Ils peuvent souffler. En attendant, elle aurait pu leur coûter cher, cette étourderie du Directeur des affaires pénales au ministère de la Justice (il a été nommé à cette haute fonction en mars 1991, et elle l’a d’ailleurs éloigné de Palerme).

Parle qui veut d’une tentative ultime et inconsciente d’arrêter la course à l’abîme, de retarder la marche du destin, ou d’un acte manqué.

Une chose est sûre : il éprouve à ce moment-là la sensation de tenir sa vie entre ses mains ; et il aime cette sensation, comme le héros du roman de Paul Auster La musique du hasard, qui prend la route pour le seul plaisir de rouler, d’être guidé par cette sensation et de la reproduire à chaque fois qu’il tient un volant et appuie sur le champignon.

Une autre chose est tout aussi sûre : Giuseppe, Francesca et Giovanni ont eu chaud.

« C’est un bon moyen de se tuer », résume alors Costanza.

Table des matières

Avant-propos

Au volant

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