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Gouverner la ville en Europe

De
110 pages
Aborder le gouvernement et la gestion de la cité en Europe dans une perspective historique fournit l'occasion d'appréhender sur le temps long des lieux, des acteurs et des réseaux de la "gouvernance urbaine" pour construire une problématique historicisée du "gouvernement urbain" des villes en Europe. Provenant du nord comme du sud de l'Europe, voici une diversité de modèles de "gouvernements urbains" à l'oeuvre depuis le Moyen-Age jusqu'à nos jours.
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GOUVERNER

LA VILLE EN EUROPE

Sous la direction de

Bruno DUMONS et Olivier ZELLER

GOUVERNER LA VILLE EN EUROPE
Du Moyen-Age au ~ siècle

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Italia L'Harmattan Burkina Faso

Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ~BP243, KIN XI
Université de Kinshasa

Via DegJi Artisti, 15 10124 Torino
IT ALlE

1200 logements villa 96 12B2260
Ouagadougou 12

- ROC

www.1ibrairieharmattan.com Harmattan! @wanadoo.fr diffusion. harmattan @wanadoo.fr @ L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-00506-3 EAN : 9782296005068

INTRODUCTION
Bruno DUMONS (CNRS - LARHRA - Lyon) Olivier ZELLER (Université Lyon Il)

Certes, la ville est un espace. Elle y regroupe de populations fortement agglomérées. Mais il serait dommage de la réduire à une définition proprement spatiale. Depuis longtemps maintenant, l'historiographie urbaine a souligné combien la ville constitue une synthèse de la vie en société 1. Par conséquent, la ville est aussi un lieu de pouvoirs, de concentration des pouvoirs, de l'exercice des pouvoirs, de conflits de pouvoirs. Déjà, Georges Duby caractérisait la ville médiévale autour de trois bâtiments: le palais, la cathédrale et la muraille, symbolisant à eux trois le pouvoir judiciaire, religieux et militaire 2. Depuis, la cité n'a pas cessé d'attirer et de concentrer les formes de pouvoir. Les variations de nature sont ici nombreuses, sociale et économique, politique et religieuse, culturelle et technicienne mais elles le sont également dans les "jeux d'échelle", municipale, provinciale, royale ou nationale et européenne. La diversité des pouvoirs urbains a ainsi généré tout un ensemble de typologies de villes: la ville portuaire ou la ville-frontière, la cité épiscopale ou la préfecture du département, la métropole industrielle ou la capitale politique. Médiévistes et modernistes de l'Europe urbaine ont depuis longtemps pris la mesure de ces pouvoirs qui animent le fonctionnement des villes. Des colloques ont ouvert ce chantier puis l'ont poursuivi 3. La question des pouvoirs a dès lors profondément renouvelé l'histoire urbaine moderne 4. En effet, le temps n'est plus où l'analyse politique urbaine se confinait dans des vues stérilement "juridisantes" et où l'historien posait sa plume après avoir décrit les rouages d'une pseudo-constitution urbaine dont l'évocation même renvoyait à l'âge d'or des "libertés" anciennes et d'une "démocratie" médiévale supposée. Le progrès est, une nouvelle fois, venu de l'histoire sociale qui, adossée à la démographie historique, a pu produire des prosopographies des milieux municipaux faisant bonne justice du concept nostalgique, puisque conservateur, de "patriciat", ainsi que de celui "d'ouverture", l'extrême diversité des trajectoires lignagères ne permettant pas de souscrire à des simplifications aussi réductrices, la réalité politique française locale étant à cet
égard très différente des modèles italiens comme de celui de la

Heimatstadt

allemande. Bien souvent, et trop longtemps, a également sévi un localisme plus ou moins chauvin, donc naïf, généralement friand de "spécificités" montées en épingle au fil d'un discours plus folklorique que scientifique mais flatteur à l'égard d'un public soucieux de conforter des préjugés pseudo-identitaires. Ce genre d'œillères a été arraché grâce aux nouveaux paradigmes proposés par l'histoire urbaine. La ville n'étant plus un cadre-objet, mais une catégorie
1 2 PINOl (J.-L.) (dir.), Histoire de l'Europe urbaine, tome 1, Paris, Seuil, 2003, p. 7.

DUBY (G.), cc France rurale, France urbaine: confrontation », DUBY (G.) (dir.), Histoire de la France urbaine, tome 1, Paris, Seuil, 1980, p. 20. 3 LlVET (G.) et VOGLER (B.) (dir.), Pouvoir, ville et société en Europe (1650-1750), Paris, Ophrys, 1983; PONTET (J.) (éd.), Des Hommes et des pouvoirs dans /a ville (XIVO-XXo siècles), Bordeaux, CESURB, 1999 ; SAUPIN (G.) (dir.), Le Pouvoir urbain dans l'Europe at/antique du XVIO au XVI/1° siècle, Nantes, Ouest Editions, 2002. 4 ZEllER (O.), ccla ville moderne », Jean-lue PINOl (dir.), Histoire de l'Europe urbaine, tome 1, op. cit., p. 811 et s.

analytique, il est devenu légitime de ne plus réduire les rapports de pouvoir entre une ville lambda et le pouvoir central à une relation duelle - même si de récents et volumineux travaux retombent dans cet errement - mais de prendre en compte la ligne politique du prince envers les villes en général. Soit un seul exemple: la faiblesse de tout ce qui pu être répété quant à la réduction autoritaire de douze à cinq des magistrats municipaux lyonnais à l'occasion de l'édit de Chauny de 1595 devient éclatante dès que l'on considère les travaux d'Annette Finley-Croswhite sur l'attitude du Bourbon envers les villes 5, ainsi que ceux de Françoise Bayard 6 sur "la méthode Sully". C'est là une question de prise de recul ou, si l'on préfère, d'altitude. N'en déplaise aux antiquantitativistes de circonstance qui ne proposent en fait qu'un rafraîchissement rhétorique d'un vieux canevas événementiel, il n'est pas d'histoire des pouvoirs urbains sans solide histoire financière. L'histoire des pouvoirs urbains mérite aussi une rénovation 7, "la heuristique. Monique Cubbells l'a fait très justement remarquer composition des partis ne se laisse pas déceler dans les sources habituelles de l'histoire communale". Il faut donc cesser d'être les dupes consentantes de registres de délibérations municipales au contenu aussi léger que convenu, et se tourner dans toute la mesure du possible vers les archives privées, qui sont d'un très grand secours dès qu'elles contiennent les papiers d'un personnage "politique" aux fins de délimitation des factions et d'identification de leurs membres. Certes, chacun sait qu'en Italie, l'axe des tensions politiques coïncidait souvent avec l'affrontement entre familles aristocratiques. Par exemple, la faida des Capra et des Da Porto enflamma Vicence durant plus de trente ans, pour culminer en 16198. Dans une belle synthèse, Wolfgang Kaiser et Olivier Rouchon ont brossé l'arrière-plan mental de ces luttes 9. Alors que la vendetta urbaine a été traditionnellement présentée comme un archaïsme appelé à être balayé par la montée de l'Etat moderne, ils démontrent que ce schéma a surtout découlé de l'étude des luttes florentines du XIVO au XVlo siècle. Anthropologiquement, la faida se rangeait dans le langage de la parenté ; elle n'était pas désordre permis par la faiblesse des pouvoirs mais impératif guerrier partagé par plusieurs groupes au sein de la société urbaine. Dès lors, les inexpiables haines ne constituaient qu'un aspect des luttes de factions qui débordaient largement le cadre des affrontements politiques et celui des systèmes d'alliances tout en investissant l'ensemble des formes de sociabilité, des pratiques cérémonielles et des usages de l'espace urbain. Le corps social tout entier était donc fortement imprégné d'une culture du conflit que la construction des états territoriaux sut utiliser. Par exemple, les Cancellieri et les Panciatichi s'entre-déchirèrent à Pistoia du XIVO au XVlo siècle 10, ce qui
5 FINLEY -CROSWHITE (S.), Henry IV and the towns. The Pursuit of legitimacy in French Urban Society, 1589-1610, Cambridge, Cambridge University Press, 1999. 6 BAYARD (F.), « La méthode Sully en matière de finances: les traités de rachat », XVI/o Siècle, 1992, n° 44, p. 53-76. 7 CUBELLS (M.), « Les pratiques politiques à Marseille au milieu du XVIIO siècle », KAISER (W.) (dir.), "Les usages politiques des conflits urbains", Provence Historique, tome 50, n° 202, 2000, p. 413-427. 8 POVOLO (C.), L'/ntngo dell'onore. Poten e istituzioni nella Repubblica di Venezia tre Vinque e Seicento, Vérone, 1997. 9 KAISER (W.) et ROUCHON (O.), « Violences et pouvoirs dans l'espace italien, XVO-XVIO siècles », KAISER (W.) (dir.), "Les usages politiques des conflits urbains", Provence Historique, tome 50, 202, 2000, p. 369-390. n° 10 DEDOLA (M.), « Tener Pistoia con le parti. Governo fiorentino e fazioni pistoiesi all'inizio dei 500 ", Ricerche Storiche, 1992, p. 239-259. 6

amena chacune de ces factions à entrer dans la clientèle de l'une des familles florentines influentes. Grâce à de tels relais, Florence se trouva en position de mener une politique d'équilibre et "tenir Pistoia par les factions". Le regard anthropologique a insisté sur l'importance des rituels civiques dans la conflictualité urbaine. Festivités et processions donnaient aux factions l'occasion de s'affronter pour tenter d'affirmer leur idéal politique 11 12. comme à Florence ou à Venise L'unanimisme supposé de la fête apparaît donc comme une reconstruction factice. Délaissant l'analyse socio-politique de la faida, la théorie personnelle d'Edward Muir a davantage insisté sur l'existence d'une culture partagée de la violence en se fondant sur une analyse symbolique mettant en avant la proximité entre les rituels de chasse, de carnaval et de vengeance, en particulier par le recours à la métaphore animale
13.

Reste la question posée par le lent assoupissement

des luttes intestines

dans les villes modernes de l'Italie. L'intégration par les dominants de nouvelles formes d'expression de l'honneur aurait imposé un nouveau modèle de civilité et valorisé le duel; mais comment ne pas invoquer avant tout le renforcement des états territoriaux et la centralisation des fronts conflictuels qui en résulta? Ce système des factions fut très loin de se cantonner aux villes méditerranéennes. A Liège, le mode d'élection des deux bourgmestres et des 64 conseillers était l'enjeu d'une lutte chronique entre Chiraux, partisans du 14. prince-évêque et Grignoux, défenseurs des prérogatives corporatives Aux Pays-Bas, les rivalités entre groupes de lignages dominants formaient "la substance même de l'histoire politique interne de la ville" ; au cours de la seconde moitié du XVllo siècle, les chefs de parti organisèrent même le maintien des fidélités et la relative publicité des prises de position par des "contrats de correspondance" liant les membres d'une même faction 15. On redoutait par-dessus tout l'accaparement des fonctions échevinales par les membres d'une même famille: à Amsterdam comme dans beaucoup d'autres villes, père, fils et gendre, frère et beau-frère ne pouvaient siéger en même temps. Détournées de leur finalité première, ces mesures anti-népotistes finirent d'ailleurs par devenir une arme politique efficace: pour déqualifier un adversaire redouté, il suffisait de prendre les devants en faisant élire l'un de ses parents. Un système analogue fut mis en place à Montauban en 1599 : la nomination comme consul supposait l'absence de tout lien de parenté avec les membres du collège électoral16. Les travaux français les plus récents s'accordent à montrer l'importance des luttes intestines dans les villes du XVlo et du début du XVllo siècle; les partis locaux s'exprimèrent tout naturellement durant ces périodes de faiblesse du pouvoir central que furent les guerres de religion, la minorité de Louis XIII et la Fronde. Pour le seul Languedoc au temps de Mazarin, William Beik a repéré des factions actives à Toulouse, Montpellier, Narbonne, NÎmes,
11 TREXLER (R.), Public life in Renaissance Florence, Ithaca-Londres, Cornell university Press, 1980. 12 MUIR (E.), Civic Ritual in Renaissance Venice, Princeton, 1981. 13 MUIR (E.), Mad blood stirring. Vendetta and factions in Friuli during the Renaissance,
Baltimore, 1993. 14 POUSSOU (J.-P.), LOTTIN (A.), VAN DER WOUDE (A.), SOLI (H.), VOGLER (B.), Etudes villes en Europe occidentale (milieu du XVllo siècle à la veille de la Révolution Française), 2 : Angleterre, Pays-Bas, Provinces-Unies, Allemagne rhénane, Paris, SEDES, 1983. 15 VAN DER WOUDE (A.), "La ville néerlandaise", ibid, p. 307-385. 16 LlGOU (D.), Histoire de Montauban, Toulouse, Privat, 1984. sur les tome

7

Béziers, Le Puy, Mende, Albi, Lavaur et Carcassonne; autant dire qu'elles comptaient parmi les principales actrices politiques de la quasi-totalité des villes 17. Carcassonne vivait au rythme de la lutte entre bourg et cité qui s'arrachaient le présidial institué en 1552 ; le front politique traversait donc la municipalité. Wolfgang Kaiser a pu mettre remarquablement en relation la morphologie sociale et les combats pour le pouvoir à Marseille à la fin du XVIO

siècle

18.

La base électorale

du consulat

était constituée

d'un conseil

de 24

notables théoriquement mis à l'abri de l'hégémonie d'une faction unique par l'impossibilité de nommer simultanément deux proches parents, renforcée par l'imposition d'un délai de trois années avant toute réélection. La domination des grandes familles s'exerçait toutefois par le double truchement du jeu horizontal des groupes d'alliances familiales et du lien vertical unissant les clients à leur patron. D'autres liens sociaux se tissaient au sein des nombreuses confréries de pénitents. Les factions étaient donc très loin de se réduire à des sortes de clans familiaux; elles reposaient sur l'entrecroisement de relations diversifiées. Il faut souligner l'étonnante vitalité de ce système de partis, encore très forte au XVllo siècle. Dans les années 1640-1650, deux factions menées par les grands noms de la noblesse étaient en compétition ouverte pour le pouvoir local, l'une rassemblée autour du gouverneur, l'autre autour d'Antoine de Valbelle. Réussissant une véritable gageure, Monique Cubbells a pu approcher la composition sociale de ces partis et montrer que la fracture politique traversait l'ensemble des ordres et des groupes professionnels. La nouveauté consistait dans la nature des modes d'action, l'affrontement armé sur le terrain se trouvant remplacé par le recours à des groupes de pression en Cour, que l'auteur n'hésite pas à définir comme des lobbies. De nombreux exemples de luttes de faction à base familiale pourraient être énumérés. Même dans d'aussi petites villes qu'Aurillac, cinq partis se

disputaient le pouvoir de gouverner 6.000 habitants 19. A Limoges, les Douhet et les Benoît se plaçaient au centre des réseaux ligueurs 20. A Grenoble, la
Ligue se structurait aussi autour des liens de parenté voisinage ou d'affaires; la milice urbaine, lieu de sociabilité mais également intense, avait de créé

antérieurement un tissu serré de relations 21. Cette militaires urbaines se relève partout. Elle fut essentielle

importance des forces dans le Paris ligueur 22.

Mais on la retrouve ultérieurement dans des villes de moindre importance comme à La Rochelle en 1614. Kevin Robbins a montré que la révolution urbaine qui permit aux bourgeois d'imposer leur volonté aux autorités municipales au terme de sept mois de troubles avait reposé sur l'action des compagnies de milice, ici l'accès des bourgeois aux commandements de ces

dernières
pertuisane;
17

étant l'un des enjeux majeurs
la monarchie ne pouvait

23.

alors

faire

Le pouvoir était encore au bout de la plus qu'exhorter les Rochelais à

KAISER (W.), Marseille au temps des troubles (1559-1596). Morphologie sociale et luttes de factions, Paris, EHESS, 1992. 18 CUBELLS (M.), « Les pratiques politiques à Marseille au milieu du XVllo siècle n, art. cit. 19 GRIMMER (C.), Vivre à Aurillacau XVlllo siècle, Aurillac, Gerbert, 1983. 20 CASSAN (M.), Le Temps des guerres de religion: le cas du Limousin (vers 1530-1630), Paris, Publisud, 1996. 21 GAL (S.), Grenoble au temps de la Ligue. Etude politique, sociale et religieuse d'une cité en crise (vers 1562-vers 1598), Grenoble, PUG, 2000. 22 DESCIMON (R.), « Milice bourgeoise et identité citadine à Paris au temps de la Ligue », Annales Economies, Sociétés, Civilisations, 1993, n04, p. 885-906 23 ROBBINS (K.), « Une révolution en ville réussie. Rébellion, relations de voisinage et topographie urbaine à la Rochelle, février-août 1614 n, Actes du 114èmeCongrès National des Sociétés Savantes (Paris, 1989) : Les espaces révolutionnaires, Paris, CTHS, 1990, p. 61-69. a

l'obéissance, quatre années après la fin tragique d'un monarque qui avait appliquer des politiques différentes à l'égard des villes selon qu'elles aient

su été

fidèles,

protestantes

ou ligueuses

24.

Ultérieurement,

la plus grande

vigilance

sera exercée à l'égard des nominations à la tête de quartiers: à Lyon, le gouverneur s'opposera à toute désignation permettant à une même parentèle de compter simultanément plusieurs capitaines. Même l'absolutisme français ne put extirper radicalement le jeu des coteries urbaines, condamnées à la discrétion, mais toujours en place. Par exemple, à Lyon au début du règne de Louis XVI, une profonde division opposait des "libéraux" à des "conservateurs". Quand les réformes de Turgot cherchèrent à renouveler les méthodes de gestion de la ville, le groupe libéral parvenu à l'hôtel de ville se mobilisa pour dénoncer les abus et les prévarications, rechercher les irrégularités comptables de l'ancien trésorier et mettre en place une gestion "patriote". Dans un contexte d'intense agitation de l'opinion qu'entretenaient de nombreux pamphlets, la gestion du théâtre fut arrachée à la directrice privilégiée, créature du gouverneur, les consuls arrêtèrent de leur propre autorité des mesures d'austérité qui constituaient une condamnation implicite de leurs prédécesseurs et, suprême audace, refusèrent obstinément de signer le bail du fermier des octrois choisi par le

conseil

du roi

25.

Débonnaire,

la monarchie

se fit obéir à coup de lettres

de

cachet envoyant à la campagne pour quelques semaines les trublions les plus actifs. Il est hautement probable que d'autres villes françaises ont également connu cette fièvre des années 1775 et 1776 et trouvé des hommes avides de rendre quelque réalité à un pouvoir municipal pourtant réduit à un rôle de figuration depuis longtemps. La question est béante. Mais il est une forme de pouvoir qui a, depuis quelques années, suscité un intérêt croissant des historiens de l'urbain, c'est celui qui concerne le "gouvernemenf' de la cité elle-même, à l'échelle de la municipalité. A l'heure où il est beaucoup question de décentralisation, une meilleure compréhension historique de ce qui caractérise le pouvoir "municipal" a été engagée. Désormais, il a fallu faire appel à des concepts polymorphes qui ont parfois cours dans les sciences sociales comme celui de "gouvernance" et de

"gouvernemenf'
l'ensemble ville dans

26.

Dans
27.

le cas

de la "gouvernance est aujourd'hui
soient

urbaine",

il s'agit
engageant urbanistiques,

de
la

des pouvoirs susceptibles de participer aux décisions tous les domaines qu'il s'agisse de choix politiques,

sociaux
chez

ou économiques
28.

Un tel concept
pourvu qu'ils

d'un usage courant
économistes ou

les spécialistes

de l'urbain

politistes,

sociologues

Il a ainsi donné lieu à des recherches

spécifiques

sur la ville

24 FINLEY-CROSWHITE (S.), Henry IV and the towns, op. cil. 25 ZELLER (O.), Une Famille consulaire lyonnaise de l'Ancien Régime à la Troisième République. Les Brae. Racines, alliances, fortune, tome 2, Lyon, Audin-Tixier, 1990; ZELLER (O.), cc Le consulat lyonnais sous Turgot (1774-1776) », Bulletin de la Société Historique, Archéologique et 26 GAUDIN(J.-P.), Pourquoi la gouvernance ?, Paris, Presses de Science Po, 2002; IHL (O.),
KALUSZVNSKI (M.) et POLLET (G.) (dir.), Les Sciences de gouvernement, Paris, Economica, 2003 ; GAUDIN(J.-P.), L'Action publique.Sociologie et politique, Paris, Presses de Science PoDalloz, 2004. 27 PAQUOT (T.) (dir.),La Ville et l'urbain. L'état des savoirs, Paris, La Découverte, 2000; LEPETIT (B.) et TOPALOV (C.) (dir.), La Ville des sciences sociales, Paris, Belin, 2001. 28 BAGNASCO (A.) et LE GALES (P.), Villes en Europe, Paris, La Découverte, 1997; "Qui gouverne les villes ?", Pôle Sud, 2000, n° 13 ; LE GALES (P.), Le Retour des villes européennes. Sociétés urbaines, mondialisation, gouvernement et gouvernance, Paris, Presses de Science Po, 2003. Littéraire de Lyon, tome XXXI, 2001, p. 127-151.

9

29. Toutefois, très contemporaine il n'est utilisé qu'incidemment chez les historiens. Les médiévistes et les modernistes de l'urbain ont été ici les premiers à adopter cette telle notion, notamment en abordant les questions relatives au combat en faveur des autonomies municipales et aux pratiques déployées pour gouverner et gérer une cité 30.
des Dans le cas de la France moderne, l'analyse historique des pouvoirs et gouvernements urbains s'est surtout focalisée sur les pouvoirs

institutionnels:

municipalités,

gouverneurs,

intendants

31.

Certes,

il était des

configurations politiques qui attribuaient un rôle à la fois majeur et diversifié à une institution dominante, à l'exemple du parlement de Rouen dont les activités couvraient nombre de champs de réglementation tout en scandant le rythme de

la cité

32.

Pourtant,

les micro-analyses

urbaines

des réseaux

de pouvoir

laissent entrevoir la différents. Or, la simple ; très récemment, dans dans la construction convenait de transcender embrassant l'ensemble leur diversité tous les

multiplicité des acteurs intervenant à des niveaux démarche d'inventaire n'est presque jamais accomplie un beau travail collectif montrant la place des villes de l'Etat toscan, Christiane Klapisch a montré qu'il le concept de ruling class au profit d'une curiosité des "acteurs politiques", donc prenant en compte dans détenteurs de pouvoir non seulement policier mais

également

juridique,

économique

et territorial

33.

Outre les pouvoirs

formels,

participent à la "gouvernance urbaine" de la ville moderne les organisations professionnelles (maîtrises, jurandes, guildes puis organismes représentatifs), des autorités morales et religieuses (prélats, congrégations) mais également les détenteurs de savoir-faire qui marchandent les conditions de leur implantation, les responsables des institutions hospitalières à qui il incombe non seulement d'assurer des fonctions d'assistance mais de participer au maintien de l'ordre social. Les entreprises de financiers jouent également un rôle considérable en prenant à ferme la perception des octrois urbains tout comme les propriétaires d'immeubles dont les stratégies conditionnent les modes sociaux d'occupation de la ville et aussi les sociétés immobilières qui prennent parfois en charge des équipements à vocation publique tels que les théâtres. Dans les petites villes, c'est le devenir tout entier de la ville qui est

engagé par les choix économiques personnels des élites locales 34. Par ailleurs, les sphères des divers cercles de sociabilités s'entremêlent et participent à la construction de réseaux qui peuvent jouer un rôle politique

29 30

BORRAZ

(O.), Gouverner

une ville. Besançon

(1959-1989),

Rennes,

PUR, 1998.

BOUCHERON (P.) et MENJOT (D.), cc La ville médiévale », PINOL (J.-P.) (dir.), Histoire de l'Europe urbaine, tome 1, op. cit., p. 549 et s. 31 SAUPIN (G.), Les Villes en France à l'époque moderne (XVIO-XVlllo siècles), Paris, Belin, 2002, p. 207 et s. Parmi les recherches récentes: GUIGNET (P.), Le Pouvoir dans la ville du XVl/fO siècle. Pratiques politiques, notabilité et éthique sociale de part et d'autre de la frontière franco-belge, Paris, EHESS, 1990 ; SAUPIN (G.), Nantes au XVI/O siècle. Vie politique et société urbaine, Rennes, PUR, 1996 ; MOUYSSET (S.), Le Pouvoir dans la bonne ville. Les consuls de Rodez sous L'Ancien Régime, Rodez et Toulouse, Société des Lettres, Sciences et Arts de l'Aveyron-CNRS-Université Toulouse-Le-Mirail, 2000; GAL (S.), Grenoble au temps de la Ligue, op. cit. ; LlGNEREUX (Y.), Lyon et le roi. De la bonne uville" à l'absolutisme municipal (15941654), Seyssel, Champ Vallon, 2003. 32 CHALlNE (O.) et SASSIER (Y.) (dir.), Les Parlements et la vie de la cité (XVIO-XVlllo siècles), Rouen, PURouen, 2004. 33 BOUTIER (Jean), LANDI (Sandro), ROUCHON (Olivier), Florence et la Toscane, Xfvo-XIXo siècles. Les dynamIques d'un Etat italien, Rennes, PUR, 2004, p. 217 et s.

34 ZELLER «O.) (dir.), "Petites villes d'Europe",
SOULABAILLE (A.), Guingamp sous l'Ancien

Cahiers d'Histoire, tome Régime, Rennes, PUR, 1999. 10

XLIII, 1998, n° 3-4;

direct 35. Les confréries, les milices bourgeoises, les institutions charitables ainsi que les riches notables contribuent eux aussi à la "gouvernance" de la ville moderne. Par la suite, tout au long du XIXO siècle, l'explosion de la démographie a intensifié et multiplié les pouvoirs urbains. La ville contemporaine est même devenue à l'excès le lieu de tous les pouvoirs. Partout en Europe, elle tente de

conserver

ou d'accroÎtre

l'autonomie

de ses pouvoirs

municipaux

36.

Polarisant

pour un temps les orientations de la recherche, la croissance des populations urbaines a progressivement nécessité la mise en œuvre d'un véritable "gouvernement urbain" pour assurer le fonctionnement et la gestion des villes européennes. Lieu à haut risque pathogène, la ville se doit d'améliorer son environnement pour ses habitants. Elle doit alors lutter contre les miasmes et

les microbes

et gagner

les batailles

de l'eau, de l'hygiène

et du logement

37.

Il

revient alors à ce "gouvernement urbain", moins édilitaire et davantage informé des sciences de la ville, de mettre en œuvre des politiques publiques municipales et sectorielles. La multiplicité de leurs champs d'intervention et la gestion des nouveaux services du gaz, de l'électricité et des transports génèrent en conséquence un accroissement des budgets, des finances et de

la fiscalité

municipale

38.

Pour

être

efficace,

ce

"gouvernement

urbain"

s'accompagne d'un nombre toujours plus important de techniciens et d'experts à la tête de services toujours plus spécialisés. Dès la fin du XIXO siècle, les municipalités urbaines fabriquent de nouvelles élites, chargées d'un réel pouvoir qui s'exprime aussi bien dans la connaissance des dossiers techniques que dans l'acquisition d'un savoir universitaire. Ainsi, apparaÎt au sein des pouvoirs municipaux un ensemble de fonctions à haute responsabilité qui constitue un rouage essentiel de l'administration et de la gestion de la ville. Les postes concernés présentent une très grande variété suivant une dominante administrative, culturelle, scientifique ou encore technique. S'il s'agit là d'un espace privilégié d'ascension sociale et de concentration de pouvoir au sein de la société urbaine, ce sont également de nouveaux réseaux de pouvoirs municipaux qui s'affirment, entrant directement en concurrence 39. Il Y avec ceux qui détiennent les postes traditionnels des mandats électifs aurait là l'existence d'une nouvelle culture administrative de la ville qui a pris le

nom de "science
35 36 KAISER

municipale"

40.

(W.), Marseille

au temps des troubles

(1559-1596),

op. cit.

PINOl (J.-P.) et WALTER (F.), « la ville contemporaine jusqu'à la Seconde Guerre mondiale », PINOl (J.-P.) (dir.), Histoire de l'Europe urbaine, tome 2, op. cit., p. 171 et s. 37 GUERRAND (R.-H.), L'Europe en construction. Deux siècles d'habitat social en Europe, Paris, la Découverte, 1992 ; lORRAIN (D.) (dir.), Gestions urbaines de l'eau, Paris, Economica, 1995; MURARD (L.) et ZVlBERMAN (P.), L'Hygiène dans la République. La santé publique en France ou l'utopie contrariée, Paris, Fayard, 1996. 38 PI NOL (J.-P.), « Villes "riches" et villes "pauvres". les finances municipales de l'entre-deuxguerres », Vingtième Siècle, 1999, n° 64, p. 67-80. 39 DU MONS (B.), POllET (G.), SAUNIER (P.-Y.), Les Elites municipales sous la Troisième République. Des villes du Sud-Est de la France, Paris, CNRS Editions, 1998 (réédité en poche en 2002). 40 Parmi les recherches françaises et italiennes les plus récentes: PAYRE (R.), A la recherche de la Irscience communale'~ Les IImondes" de la réforme municipale dans la France de la première moitié du XXO siècle, thèse de doctorat, lEP-Université Grenoble Il, 2002 ; lUCARINI (F.), Scienze comunali e pratiche di governo in Italia (1890-1915), Milan, Giuffre, 2003. Pour une approche européenne: RANDERAAD (N.) (Hg), Formation et transfert du savoir administratif municipal, Jahrbuch für Europâische Verwaltungsgeschichte, Annuaire d'Histoire Administrative Européenne, volume 15, Baden-Baden, Nomos Verlagsgesellchafft, 2003; DOGLlANI (P.) e GASPARI (O.) (a cura di), L'Europa dei Municipi. Origini e sviluppo deI movimento comunale europeo dalla fme dell'Ottocento al secondo dopoguerra, Roma,iDonzelli, 2003; DUMONS (B.) et POllET (G.) (dir.), Administrer la ville en Europe (XIXO-XXo siècles), Paris, l'Harmattan, 2004. 11