Grana

De
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Lorsque le jeune Fernando, noble andalou d'une grande famille de Córdoba, quitte sa patrie et entraîne ses frères dans la guerre de l'Espagne du XVIe Siècle contre l'Empire ottoman, il ne peut imaginer que ses aventures fonderont à travers lui une lignée historique de personnages importants : une fille artiste et mécène de la Renaissance, un petit-fils feld-maréchal impérial et pionnier de la diplomatie moderne, un arrière petit-fils gouverneur général des Pays-Bas, et une arrière petite-fille vice-reine de la Nouvelle-Espagne en Amérique. Les personnages de cette saga ont réellement existé, et l'auteur les fait revivre dans le cadre historique dans lequel ils vécurent. Politique, combat, captivité, évasion, amour, drame s'entremêlent en ce premier tome.


Publié le : vendredi 25 septembre 2015
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EAN13 : 9782332988126
Nombre de pages : 382
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ISBN numérique : 978-2-332-98810-2
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À mes ancêtres d’Asturies, les Palacio d’Hevia, d’A ndalousie, les Ceballos de Peligros, d’Aragon, les Piquer de Calanda, de La Rioja, les Tejada d’Ausejo, du Pays d’Orthe, les Marchand de Peyrehorade.
L’Europe et la Méditerranée en 1571
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I e apparition
Avril 1564. Alberto Colombino, leredentoreen mission, attendait sur le pont, les mains jointes derrière le dos, le regard gai, s’essayant à siffloter ou à fredonner quelque ritournelle toscane revenue de sa lointaine jeunesse. Il patientait sur le galion depuis peu, une fois ses dernières transactions achevées à Pera. Son air épanoui signifiait clairement le contentement d’un marchand ayant réussi un excellent marché. Il avait vendu tous les esclaves confisqués aux pirates barbaresques et racheté trois chevaliers de l’Ordre de Saint-Jean de Jérusalem − un italien et deux Espagnols − faits prisonniers en 1551, lors de la prise de Tripoli par les Ottomans et dont le rachat avait lamentablement échoué trois fois à cause de leur obstination à vouloir s’évader. Le cachot, le fouet, l’augmentation de la rançon, rien n’avait calmé leur volonté farouche de liberté, mais là ils s’étaient résignés à patienter l’arrivée de la somme qui les affranchirait. Ils lui seraient livrés en fin d’après-midi. Alberto était fier − l’affaire ne fut pas facile à traiter −, quand son attention fut happée par l’irruption sur le pont du trio débarqué de la yole. « Qui sont ces deux-là qui t’accompagnent ? questionna le marchand tout à coup méfiant. − Tu sais bien que les capitaines comme moi profitent toujours des expéditions pour tirer aussi quelque profit du voyage. Eh bien, ils sont ma petite affaire. Je devais les racheter pour leur famille contre une jolie récompense. Voilà, ils m’ont été livrés à la porte de l’Arsenal où ils étaient employés comme conseillers techniques grâce à leurs qualités de fondeurs d’artillerie du vice-roi de Napoli. − Vous n’êtes donc point nobles si vous pratiquiez un métier mécanique, souligna le rédempteur italien avec l’assurance de ceux qui concluent victorieusement une enquête capitale. − Nous sommes deux frères issus d’une des familles patriciennes membres d’un desSeggi de Napoli, inventa spontanément Fernando pour se positionner quand même dans les sphères élevées de la hiérarchie sociale. − Pourtant, il semble que vous ne parliez pas le napoletano correctement, s’étonna Colombino, sûr d’avoir piégé son interlocuteur. − C’est parce que nous descendons d’une famille de grands trafiquants de laine du royaume de Castilla arrivée lorsque Napoli appartenait au bon roi Ferdinand d’Aragon, imagina Martín pour sortir son frère de l’embarras. Nous considérons le napoletano comme un langage trop vulgaire pour s’y adonner totalement. (Il rougit tellement cela froissait son respect inné de la culture d’autrui.) D’ailleurs, le castillan, tout comme l’aragonais, est une langue officielle au royaume de Napoli comme vous le savez sans doute. − Allez, venez ! ordonna le capitaine du galion pour couper court en les poussant vers sa cabine. Excuse-nous,SignorAlberto ! » Ambrosio Galbarino les fit entrer et leur rendit leurs vêtements espagnols. Ils se débarrassèrent du caftan censé dissimuler leur nationalité et enfilèrent leurs tenues d’officier. Les deux frères se sourirent. « Captifs, sales, râpés, rapiécés, libres, mais toujours hidalgos ! s’exclama Martín en ajustant le pourpoint de son frère. − Oui, et c’est bien là l’essentiel, lui répondit Fernando en le bourradant. Ils riaient grisés par les premiers frissons de liberté quand Fernando fut attiré par une carte qui recouvrait la table ; il s’y pencha, aussitôt suivi de Martín. « Vous voulez sûrement connaître la route que nous suivrons pour regagner l’Occident ? leur demanda Ambrosio. − Cela serait comme un avant-goût, répondit Fernando, nous sommes tellement impatients
de retrouver les nôtres ! Ambrosio exposa brièvement le trajet. À l’évocation du nom des principaux territoires chrétiens qu’ils apercevraient pendant leur navigation, le visage de chaque fugitif s’illuminait d’un sourire ; Candia, Calabria, Sicilia, furent ainsi désignés successivement par la baguette du capitaine. Après cette leçon de « géographie de la liberté » comme l’appela Martín par la suite, Ambrosio réenroula la carte, la déposa sur son support mural et ouvrit un placard. « Oh ! » s’exclamèrent en chœur les deux frères. Des victuailles, dont ils croyaient avoir perdu le souvenir, − « offrandes à la déesse Liberté » selon l’expression de Fernando dans ses récits ultérieurs – les invitaient à communier leurs saveurs, leurs fumets, leurs charmes… Ambrosio vit les gosiers de ses hôtes monter, descendre, leurs yeux se dilater, leurs lèvres s’humidifier ; il éclata de rire. « Mais ne souffrez plus, c’est pour vous ! Allez, asseyez-vous ! Je pose le plateau sur la table. Je vous accompagne juste pour vous ôter tous scrupules. − Je crois que je ne serai jamais si impoli, mal élevé, grossier que je vais le devenir à l’instant, grogna Fernando. Et il se jeta sur la nourriture, imité par son frère. Ambrosio servit quelques rasades de vin entre les mets. Pas un mot ne fut échangé durant le long, très long dîner − qui ne fut pas pour autant un repas silencieux − ; dévorer, mastiquer, découper, aspirer, racler, chuinter, bruire, crisser, renifler, siffler, tousser, rôter ! Toute la panoplie des variations acoustiques de la gloutonnerie fut énoncée aux oreilles d’un Ambrosio hilare. Le duo s’éternisa. Quand enfin les Andalous se sentirent assouvis, le capitaine leur servit un petit verre de Rakia. « Cette eau-de-vie ne peut venir d’ici, n’est-ce pas ? demanda Martín. − Non, bien sûr, pas en terre musulmane ; quoique parfois… Un confrère de Raguse dont le galion mouillait près du mien à Messina m’offrit un jour cette calebasse de Rakia en échange de quelques menus services auprès des autorités locales qui voyaient d’un mauvais œil ce navire chrétien autorisé à commercer dans les ports turcs. − Elle fleure bien la prune, c’est un régal, apprécia Fernando après la première gorgée. La fin de l’après-midi s’occupa ainsi en bavardages dans l’intimité de la cabine du capitaine. Pour les évadés, ces instants constituaient les premiers pas de leur réinsertion sociale dans le monde occidental. Leur joie rendait la discussion animée et plaisante, mais bientôt la digestion initia son œuvre médiatrice entre désir de plénitude et fatigue physique et émotionnelle. Elle avantagea la seconde, le sommeil commença ses premiers assauts. Ambrosio, compatissant, se leva et les invita à le suivre. Il les installa dans la petite pièce qui jouxtait son imposante cabine, où ils tendirent deux pratiques «hamacasde Nouvelle-Espagne qu’Ambrosio » préférait aux branles traditionnels en chanvre. « On y dort beaucoup mieux, dans ces filets, assura-t-il. Il suffisait d’y penser, et pourtant ils nous parviennent du Nouveau-Monde ! » Avec la permission du capitaine qui les laissa immédiatement, ils s’y allongèrent, totalement épuisés. Ils eurent le même réflexe : s’étirer de tout leur long en forçant comme le font les chats pour ressentir ensuite le relâchement des muscles. Cela leur procura un plaisir qui, associé au sentiment de liberté reconquise, devint intense, une totale jouissance. Nez planté au plafond, ils souriaient, béatement. La tension accumulée tout au long du parcours libérateur se dissipa enfin. Chacun savourait cet instant en silence, sachant que son frère en faisait tout autant. Il dégustait la sensation subtile de liberté qui l’enveloppait.“Cette cabine est bien plus petite que la cellule de la Porte Dorée, elle n’a point de fenêtre, elle semble hermétique, l’obscurité y règne à peine fendue par le fin rai de jour projeté par le bas de porte, tout y est pire qu’en prison, et pourtant ce n’est pas un cachot. Comme c’est curieux !” « Martín ! − Oui, qu’y a-t-il ? − Ne ressens-tu rien ? − Je me sens enfermé. − Comme moi… Curieuse sensation !
− Et alors ? − Lève-toi et marche ! Martín s’exécuta, complice. Il s’exclama. − Je suis léger ! Je me sens ressusciter. Fernando, lève-toi et suis-moi ! Fernando bondit du hamac. Ils marchèrent. Arrivés devant la porte, les orteils illuminés par le rai rasant le plancher, ils tendirent en même temps une main et saisirent ensemble la poignée. La porte s’entrebâilla, leurs visages s’inondèrent de la lumière du couchant. Ils clignèrent les yeux un court instant, inspirèrent profondément et relâchèrent l’air lentement par la bouche. Ensuite, ils refermèrent doucement le battant en cèdre dont ils caressèrent la douce texture du bout des doigts, et revinrent en silence vers leurs hamacs. Ils s’y allongèrent à nouveau. − Tu vois Martín, c’est cela la liberté, lumière, souffle, porte entrouverte… − Bien sûr, esprit, corps, aucune entrave. Martín venait d’interrompre son frère avec un ton de fierté. Pour la première fois, il se sentait philosopher, lui le pragmatique selon sa propre définition de sa personnalité. Cette modeste formule cachait en réalité une légère jalousie des facilités intellectuelles de Fernando alors qu’il partageait avec lui un même caractère bien marqué, autoritaire, volontaire, persévérant à outrance − L’influence du grand-père paternel et le poids du lignage des ancêtres y étaient pour beaucoup −. La jalousie de Martín n’avait aucun sens, il excellait dans des domaines autres que ceux dont il auréolait le frère. Martín avait une préférence pour les mathématiques et les sciences, pour la technique, alors que Fernando excellait en philosophie et théologie. Mais la raison ne réussit jamais à dompter la rivalité entre frères, malheureusement – ou peut-être par bonheur ! −. En même temps, les deux étaient sensibles, amateurs de poésie et de chant, solidaires, protecteurs des faibles, intransigeants sur l’honneur de la famille, passionnément respectueux de leur foi. Leurs esprits étaient également riches de la tradition intellectuelle cordouane laissée par l’Al-Andalus des siècles passés. Ils aimaient tous les deux les longues discussions auxquelles les parents les avaient habitués autour de la table, une fois le repas terminé – moment magique de la vie hispanique. Durant ces «sobremesas», on faisait et défaisait le monde ; on y commentait les dernières nouvelles arrivées de la cour royale ; on s’y passionnait sur les échos du débat de Valladolid sur la nature des peuples découverts aux Indes occidentales : étaient-ils des êtres de Dieu, devait-on les considérer comme des sujets du roi au même titre que les Castillans ? Tout cela en fit des hidalgos certes, mais cultivés et instruits. Ce soir-là, leur tête si bien pleine et active ne résista plus longtemps à la fatigue du corps et à la tension de l’esprit. Ils dormirent longtemps, très longtemps. Quand ils se réveillèrent, les hamacs se balançaient régulièrement comme si le galion voguait en mer. Martín se hasarda à passer la tête chez le capitaine Ambrosio pour s’en assurer. La cabine recevait les premières lueurs de l’aurore. Quel long somme avaient-ils fait ! Il revint vers son frère resté allongé et lui annonça la bonne nouvelle : ils naviguaient vers Napoli, on ne voyait plus la côte. Fernando sauta hors de son hamac. Ils se jetèrent dans les bras l’un de l’autre, s’étreignirent en silence, immobiles, graves, comme si chacun recueillait ainsi le bonheur indicible de l’autre. Puis, ils fléchirent lentement les genoux et se mirent à prier longuement, tête courbée et mains jointes.
La traversée dura quarante-huit jours. Elle fut favorisée par les vents et seulement un peu retardée par une courte tempête qui obligea le capitaine à se réfugier dans un port de la vénitienne Candia. Cinq jours furent ainsi perdus, mais Ambrosio en profita pour faire renforcer le calfeutrage d’une partie de la bordée de tribord. Le navire était un de ces premiers galions rapides qui commençaient à concurrencer les plus traditionnels, plus gros et moins maniables surtout lorsqu’il s’agissait d’esquiver une attaque ennemie ou de poursuivre un chargement convoité. Par vent favorable, il pouvait dépasser les trois lieues marines espagnoles à l’heure. Celui qui ramenait nos deux Andalous vers Napoli en était une version marchande, ce qui ne l’empêchait pas d’être armé d’une dizaine de canons pour faire face à toute éventualité. Les
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