Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 38,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Grand récit de la guerre interne au Pérou

De
552 pages
Les deux dernières décennies du XXe siècle ont constitué l'une des périodes les plus tragiques de l'histoire du Pérou. Le conflit armé commencé par le Parti communiste du Pérou, Sentier lumineux et la réponse de l'Etat se soldèrent par près de 70000 morts et disparus et par de nombreuses formes de violation des droits humains. La Commission de la vérité et de la réconciliation mena des enquêtes pendant deux ans sur les crimes commis durant les vingt années d'horreur et de déshonneur pour la nation péruvienne. Ce livre est une version abrégée du Rapport final, publié en 2004.
Voir plus Voir moins

Sous la présidence du Dr. Salomón Lerner Febres
LE GRAND RÉCIT
DE LA GUERRE INTERNE AU PÉROU Traduit du castillan et annoté par Mariella Villasante Cervello
Avec la collaboration de Christophe de Beauvais
VERSION RÉSUMÉE DU RAPPORT FINAL
DE LA COMMISSION DE LA VÉRITÉ ET DE LA RÉCONCILIATION, 2003
eLes deux dernières décennies du xx siècle ont constitué l’une des LE GRAND RÉCIT
périodes les plus tragiques de l’histoire du Pérou. Le conit armé
DE LA GUERRE INTERNE AU PÉROUcommencé par le Parti communiste du Pérou, Sentier Lumineux et
la réponse armée de l’État se soldèrent par près de 70 000 morts et
disparus, et par de nombreuses formes de violation des droits humains
VERSION RÉSUMÉE DU RAPPORT FINAL
(tortures, séquestrations, détentions illégales, exécutions).
DE LA COMMISSION DE LA VÉRITÉ ET DE LA RÉCONCILIATION, 2003
La Commission de la vérité et de la réconciliation (CVR) mena
des enquêtes pendant deux ans (2001-2003) sur les crimes commis
durant les vingt années d’horreur et de déshonneur pour la nation
péruvienne. Elle reconstruisit, suivant les témoignages des victimes,
la complexe et terrible histoire de la violence ; les crimes commis et
les responsables ; la profonde et persistante douleur des survivants ;
les motivations, les idéologies et les stratégies des acteurs armés
ainsi que les manquements, les excès et les omissions de la société
péruvienne qui rendirent possible la tragédie.
Ce livre est une version abrégée du Rapport nal , publiée en 2004,
dont le titre original est l’expression quechua « hatun willakuy »,
c’est-à-dire le « grand récit ». Ce titre représente en effet un tribut
aux principales victimes de la période de violence politique vécue au
Pérou, dont les voix ont permis de reconstruire cette histoire. Il s’agit
en fait d’un grand récit : l’histoire d’une tragédie largement ignorée
dans ses aspects les plus terribles et, en même temps, une illustration
paradigmatique de la résistance de la dignité humaine au Pérou.
Le Grand récit expose les résultats de cette longue enquête et
se présente comme une leçon d’histoire que les Péruviens doivent
recueillir pour que, sur ce socle de vérité, la nation puisse commencer
à construire le chemin d’une grande réconciliation, avec justice et
conviction démocratique.
DOCUMENTS
A
M
É
R
I
Q
U
E
ISBN : 978-2-343-06066-8 S
L AT I N E S49 e
ff
LE GRAND RÉCIT DE LA GUERRE INTERNE AU PÉROU
Sous la présidence du
VERSION RÉSUMÉE DU RAPPORT FINAL
Dr. Salomón LERNER FEBRES
DE LA COMMISSION DE LA VÉRITÉ ET DE LA RÉCONCILIATION, 2003LE GRAND RÉCIT
DE LA GUERRE INTERNE AU PÉROUChapitre 1

© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-06066-8
EAN : 9782343060668
2Sous la présidence du
Dr Salomón Lerner Febres
LE GRAND RÉCIT
DE LA GUERRE INTERNE AU PÉROU
Version résumée du Rapport final de la commission
de la vérité et de la réconciliation, 2003
Traduit du castillan et annoté par Mariella Villasante Cervello
Avec la collaboration de Christophe de Beauvais Documents Amériques latines
Collection dirigée par Denis Rolland et Joëlle Chassin
La collection Documents Amériques latines publie témoignages et textes
fondamentaux pour comprendre l’Amérique latine d’hier, d’aujourd’hui et de
demain.
Déjà parus
SALM-SALM F., Mon journal au Mexique en 1867, traduit par R. Tubach,
2012.
EDER F.-X., Missionnaire en Amazonie. Récit du dix-huitième siècle d’un
jésuite au Pérou, en Bolivie et dans les réductions indiennes, 2009.
PERSON E., Vocabulaire hispanique des chansons et des musiques populaires
caraïbes, 2007.
BRUNET V., Chili. Sur les traces des mineurs de nitrate, 2006.
PRIETO M., Mémoires d’un diplomate... chilien, 2005.
ROMERO F., Manuel Elkin Patarroyo : un scientifique mondial. Inventeur du
vaccin de synthèse de la malaria, 2004.
DEBS S., Brésil, l’atelier des cinéastes, 2004.
VILLANUEVA M., Le peuple cubain aux prises avec son histoire, 2004.
HOSSARD N., Alexander von Humboldt & Aimé Bonpland – Correspondance
1805-1858, 2004.
PACHECO G., Contes modernes des Indiens huicholes du Mexique, 2004.
ABREU DA SILVEIRA M.-C., Les histoires fabuleuses d’un conteur brésilien,
1999.
EBELOT A., La guerre dans la Pampa. Souvenirs et récits de la frontière
argentine, 1876-1879, 1995.
TEITELBOIM V., Neruda, une biographie, 1995.
CONDORI P., Nous, les oubliés de l'Altiplano. Témoignage d'un paysan des
Andes boliviennes recueilli par F. Estival. 1995.
ATARD B., Juan Rulfo photographe, 1994.
VIGOR C.A. Parole d'Indien du Guatemala, 1993.
4Préface à l’édition originale
Le Grand Récit de la guerre interne au Pérou
Version résumée du Rapport final de la Commission
de la Vérité et de la réconciliation, Pérou
Première édition : février 2004
Deuxième édition : août 2008
© Commission de remise de la Commission de la Vérité et de la Réconciliation
Membres : Javier Ciurlizza Contreras, Arturo Perata Ytajashi et Félix Reátegui Carrillo
Coordinateur de la publication : Félix Reátegui Carrillo
[www.cverdad.org.pe]
Instituto democracia y derechos humanos de la Pontificia Universidad Católica del Perú,
IDEHPUCP
Tomas Ramsey 925, Magdalena del Mar
Lima 17, Pérou
[www.pucp.edu.pe/idehpucp]
Traduit du castillan et annoté par Mariella Villasante Cervello (Dr en anthropologie
(EHESS), Chercheuse associée à l’Institut démocratie et droits humains, IDEHPUCP)
Avec la collaboration de Christophe de Beauvais (Directeur des relations
internationales à l’École Polytechnique, Palaiseau)
© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-06066-8
EAN : 9782343060668
Photographie de couverture : Vera LENTZ, El Comercio
Photographies intérieures : Alejandro BALAGUER, Ernesto JIMÉNEZ, Mónica
NEWTON et Nelly PLAZA.
[Cédées gracieusement pour cette édition. © Tous droits réservés].
5Carte 1 : La guerre interne au Pérou
(Source : Hatun Willakuy 2004)
Zone d’émergence du conflit interne : Ayacucho, Apurímac, Huancavelica
Zone d’expansion et couloir vers le nord : Junín, Pasco
Zone d’expansion nord, vallée du Huallaga : Ucayali, Huánuco, San Martín
Zone à atteindre, centre politique du pays : Lima
*NOTE SUR LA TRADUCTION ET SUR L’ÉDITION FRANÇAISE
Mariella Villasante Cervello et Christophe de Beauvais
Le travail de traduction et d’édition du texte Hatun Willakuy a été réalisé en
tentant de respecter au mieux le contenu et la forme de l’édition originale en
castillan, publiée à Lima en février 2004. Sur le plan de la forme, la subdivision en
chapitre, sous-chapitres, ainsi que les paragraphes sont restés les mêmes que dans le
texte original. Pour ce qui est du contenu, nous nous sommes efforcés de rendre le
sens et la sémantique générale du texte en l’adaptant au discours français.
En ce qui concerne la préparation de la présente édition, nous avons adopté
quelques choix éditoriaux destinés à mieux faire comprendre, pour des lecteurs
francophones, le récit des violences au Pérou entre 1980 et 2000. Des précisions ont
été ainsi apportées dans le texte, notamment pour ce qui est des régions
géographiques et des périodes historiques citées ; elles sont indiquées entre crochets
[...]. Par exemple : « Départements d’Ayacucho, Pasco et Junín [sierra centrale] » ;
« pendant la période de gouvernement du général Velasco Alvarado [1968-1975] ».
Dans certains cas, nous avons considéré que des précisions de mise en
contexte, d’actualisation des données, ou d’explication de notions et de termes
locaux étaient nécessaires pour améliorer la compréhension de certains passages
pour les lecteurs francophones ; ces précisions figurent comme notes de bas de
page sous la mention : [NDT]. En outre, certaines expressions ou mots castillans
ont été conservés en italiques, avec leur traduction française (i.e. Rondas
campesinas [groupes paysans armés d’autodéfense]); et d’autres termes
castillans ont été francisés [i.e. sendériste, fujimoriste, apriste]. De même, les
termes vernaculaires linguistiques, ethniques, ainsi que les toponymes et les
patronymes ont été rendus en suivant la graphie castillane (i.e. Quechua,
Ashaninka, Cusco, García, Guzmán).
Précisons encore que le Hatun Willakuy cite souvent comme sources des
témoignages de victimes qui sont simplement numérotés ; cependant des
entretiens approfondis sont également cités avec des lettres et des chiffres (i.e.
BDI-P-12) ; et d’autres cas de violence sont répertoriés comme événements
numérotés. Certains dirigeants des groupes subversifs et des personnalités du
gouvernement ont été interviewés en prison et ailleurs, mais leurs témoignages
ne sont pas numérotés, on signale simplement le lieu et la date de l’entretien.LE GRAND RÉCIT DE LA GUERRE INTERNE AU PÉROU
Notons également que les expressions : « conflit armé interne », et « guerre
interne » ont été traduites littéralement pour respecter le choix conceptuel des
membres de la CVR qui ont décidé de ne pas utiliser l’expression « guerre
civile » pour parler de cette période. En effet, suivant l’analyse des membres de
la Commission de la Vérité et de la Réconciliation, au Pérou se sont affrontés
non pas des « combattants » dans une « guerre de libération nationale », mais,
d’une part, des groupes armés (le Parti Communiste du Pérou, Sentier
Lumineux et le Mouvement Révolutionnaire Túpac Amaru), et, d’autre part, les
forces de l’ordre de l’État péruvien, appuyées par les Comités d’autodéfense
(CAD) créés par l’Armée, et par les Rondas campesinas y nativas [milices
civiles autonomes ou dépendantes de l’Armée].
Dans cette édition française nous avons inclus des photos qui illustrent de
manière remarquable, mais sans doute brutale, cette période de violence. Elles ont
été choisies à partir de l’exposition photographique « Yuyanapaq. Para recordar »
[Pour se souvenir, environ 1 700 photos], présentée d’abord le 9 août 2003 à la
Casa Riva Agüero de la Pontificia Universidad Católica del Perú (Chorrillos,
Lima), puis installée au Musée de la Nation en 20061. Nous remercions
chaleureusement les photographes qui ont accepté de céder gracieusement certains
de leurs travaux pour cette édition : Alejandro Balaguer, Ernesto Jiménez, Mónica
Newton et Nelly Plaza [voir la note ci-dessous].
Ce long travail bénévole de traduction et d’édition n’aurait pas été possible
sans le soutien permanent de Salomón Lerner Febres (ancien Président de la
CVR, Président de l’Institut démocratie et droits de l'homme de la Pontificia
Universidad Católica del Perú), de Félix Reátegui (Directeur de recherche à
l’IDEHPUCP), et d’Orieta Pérez Barreto (Secrétaire de direction à l’IDEHPUCP).
Ils ont suivi de près l’élaboration de ce texte, en nous apportant leurs
suggestions, leurs conseils et leur aide à l’édition, nous les remercions bien
sincèrement pour leur aide précieuse.
Cette publication doit également beaucoup aux corrections réalisées par
Dominique Fournier (Musée d’histoire naturelle) ; et à l’aide de Joëlle Chassin,
directrice de la collection Recherches aux Amériques latines de L’Harmattan, qui a
accepté gentiment de publier cet ouvrage ; qu’ils soient tous les deux remerciés
chaleureusement.
Santiago du Chili, 2008 — São Paulo, 2011 — Tarare, 2014 — Rabat 2015
*

1 [Voir http://www2.memoriaparalosderechoshumanos.org/apublicas/galeria/list_imagenes.php, Banque
d’images de la Commission de la vérité et de la réconciliation. Une exposition itinérante du Yuyanapaq a été
présentée à New York, à Bilbao, Stockholm et Bordeaux ; en février 2011 elle était aux États-Unis
(Universités de Yale, de Harvard, d’Oregon et de New Mexico).
Voir la version imprimée abrégée du Yuyanapaq publiée en 2009 in :
http://idehpucp.pucp.edu.pe/images/publicaciones/yuyanapaq_suplemento_2009.pdf
Dans cette publication, plusieurs tableaux de la version originale n’ont pas été inclus. Le Rapport final de la
CVR (9 vols., environ 5000 pages) peut être consulté sur le site :
http://www.cverdad.org.pe/ifinal/index.php. NDT].
10NOTE DE PRÉSENTATION DES PHOTOGRAPHES
Alejandro Balaguer. Journaliste, photographe et communicateur. Grand
reporter pour plusieurs médias durant le conflit armé au Pérou. Il concentra son
travail sur les peuples autochtones, et notamment les enfants, les plus
vulnérables, dans les Andes et en Amazonie. Cela fait une trentaine d'années
qu’il produit et conduit plus de 150 programmes de télévision, reportages et
documentaires sur des questions écologiques, scientifiques et ethniques en
Amérique latine et aux Caraïbes. Actuellement il dirige la Fondation Albatros
Media (www.albatrosmedia.net).
Ernesto Jiménez. Journaliste, photographe et dessinateur graphique
indépendant. Pendant les années du conflit interne, il a travaillé comme reporter pour le
journal La República, l’Agence France Presse et la Revue Quehacer, entre
autres publications. Il a consacré plusieurs travaux au monde andin, à l’histoire
des Africains du Pérou, et aux droits de l'homme, remportant trois concours
photographiques entre 1990 et 2000. Il travaille actuellement dans le domaine
de la photographie éducative.
Mónica Newton. Photographe indépendante, elle commença ses travaux
d’enquête photographique en 1991, comme reporter du journal La República,
couvrant le conflit armé interne en Amazonie. Elle parcourut les zones les plus
dangereuses de la selva centrale, se rendant dans les campements de réfugiés
Ashaninka, où elle vit la mort de près, mais aussi l’immense énergie vitale des
Indiens. Elle réalisa d’autres travaux en Amazonie nord (Bagua, Marañón,
Santiago, Amazonas), et visita les Awjun, les Wampis, les Bora, les Huitoto, les
Matsès, les Shipibo, les Matsigenga, les Tikuna et les Ese-esaj.
Nelly Plaza. Anthropologue et photographe indépendante. Depuis 1998, elle a
eu une longue expérience de recherche et de production de matériels éducatifs
pour les secteurs ruraux des Andes péruviennes, et dans la gestion de projets de
promotion culturelle. Entre 2000 et 2003, elle a effectué des travaux
photographiques sur le conflit armé interne, publiant notamment un livre avec
des témoignages et des photographies de femmes affectées par la violence. Elle
collabore à la revue de l’Institut de défense légale et prépare des expositions
institutionnelles et personnelles.
*PRÉFACE À L’ÉDITION ORIGINALE
Par Salomon Lerner Febres
L’histoire du Pérou a connu plus d’une période difficile, pénible et de réel
accablement. Mais, sans nul doute, aucune n’est si fortement marquée du sceau
de la honte et du déshonneur que ce fragment d’histoire que nous devons
eraconter dans ces pages. Les deux dernières décennies du XX siècle constituent
– nous devons le dire sans détour –, une marque d’horreur et d’infamie pour
l’État et la société péruvienne tout entière.
Le gouvernement de transition péruvien nous a demandé de rechercher et de
rendre publique la vérité sur les vingt années de violence politique qui ont
1débuté au Pérou en 1980 . Au bout de deux années de travail, des données à la
fois accablantes et insuffisantes nous permettent d’exposer cette vérité : la
Commission de la Vérité et de la Réconciliation (CVR) a pu conclure que le
nombre le plus probable de victimes au cours de ces deux décennies est
supérieur à 69 000 morts ou disparus, des mains des organisations subversives
comme de celles des agents de l’État péruvien.
On a dû récupérer et coucher par écrit, les uns après les autres, année par
année, les noms des Péruviens qui furent et qui ne sont plus. Ce nombre est trop
gigantesque pour que notre pays accepte que l’on continue à parler d’erreurs et
d’excès pour qualifier l’action de ceux qui participèrent directement à ces
crimes. Le nombre des victimes résonne trop fortement pour que certaines
autorités ou certains citoyens puissent, à leur décharge, alléguer de leur simple
ignorance. Ce Rapport expose donc un double scandale : d’un côté celui des
assassinats, des disparitions et des tortures massives, et de l’autre celui de
l’apathie, de l’absurdité et de l’indifférence de ceux qui auraient pu empêcher
cette catastrophe humaine et humanitaire et qui ne le firent pas.
Nous avons dit que le nombre des victimes était tout aussi accablant
qu’insuffisant. C’est vrai. En effet, ce nombre lui-même ne rend pas compte des
inégalités, des responsabilités, des méthodes et de l’horreur vécue par la
population péruvienne. Il nous informe également très peu sur la souffrance qui

1 [La Commission de la vérité fut créée par le gouvernement de transition de Valentín Paniagua, le 4 juin 2001
(Décret suprême n°065-2001-PCM). Elle fut ratifiée par le gouvernement d’Alejandro Toledo (Décret
suprême n°101-2001-PCM, sous la dénomination « Commission de la vérité et de la réconciliation ». NDT]. LE GRAND RÉCIT DE LA GUERRE INTERNE AU PÉROU
s’abattit sur les victimes pour ne plus les lâcher. Dans ce Rapport final, nous
avons accompli la tâche qu’on nous demandait avec un choix revendiqué :
exposer publiquement la tragédie vécue par notre pays comme l’œuvre d’êtres
humains, endurée par d’autres êtres humains.
D’autres chiffres à présent. Trois victimes sur quatre étaient des paysans de
langue maternelle quechua [langue andine]. Il s’agit, comme le savent bien les
Péruviens, d’une partie de la population historiquement ignorée à la fois par
l’État et par la société urbaine, la seule à profiter véritablement des bénéfices de
notre communauté. La CVR n’a pas trouvé de preuves pour certifier, comme
certains l’ont fait, qu’il s’agissait d’un conflit ethnique. Cependant, nous
disposons d’éléments pour affirmer que les deux dernières décennies du
eXX siècle au Pérou, marquées par la destruction et par la mort, n’auraient pas
été possibles sans le profond mépris qui englobe cette population, la plus pauvre
du pays. Ce mépris était présent aussi bien chez les membres du Parti
Communiste du Pérou, Sentier Lumineux (PCP-SL), que chez les agents de
l’État ; il perdure, par ailleurs, à chaque moment de la vie quotidienne des
Péruviens.
Dix-sept mille témoignages apportés volontairement à la CVR nous ont
permis de reconstruire, ne serait-ce qu’en l’esquissant, l’histoire de ces
victimes. Il est accablant de trouver dans ces témoignages, encore et encore, les
insultes raciales, les agressions verbales, comme un abominable refrain
précédant la torture, la violence sexuelle, la séquestration du fils ou de la fille,
les coups de feu à bout portant des membres des forces armées ou de la police.
Il est également révoltant d’entendre les dirigeants des organisations
subversives fournir des explications stratégiques justifiant, à tel moment de la
guerre, l’anéantissement de telle ou telle communauté paysanne.
On a beaucoup écrit sur la discrimination culturelle, sociale et économique
qui persiste au sein de la société péruvienne. Peu a été fait cependant par les
autorités de l’État ou par les citoyens ordinaires pour combattre ce stigmate de
notre communauté. Ce Rapport montre au Pérou et au monde entier qu’il est
impossible de vivre en méprisant une partie de sa propre population car cette
maladie conduit concrètement à des ravages et à des destructions. Dès
aujourd’hui, les milliers de morts et de disparus dont le souvenir jalonne ces
pages sont là pour nous le rappeler.
Personne ne doit s’abriter derrière les défauts de notre société ni derrière les
difficultés de notre histoire pour échapper à ses propres responsabilités. Il est
certain – et ceci constitue l’une des leçons majeures de ce rapport – qu’il existe
une culpabilité générale : l’omission, qui nous concerne tous et qui s’est traduite
par un laisser-faire, sans rien demander, durant les années de violence. Nous
sommes les premiers à le signaler de cette manière. Mais il n’en reste pas moins
que nous avons à affronter des responsabilités réelles qui existent bel et bien. Et
que le Pérou, comme d’autres sociétés qui ont vécu une expérience similaire, ne
peut pas autoriser l’impunité. Cette impunité est incompatible avec la dignité de
toute nation démocratique.
14Préface à l’édition originale
La CVR a retrouvé de nombreux responsables de crimes et de violations des
droits humains, dont elle a fait état publiquement par des canaux appropriés,
tout en respectant les exigences et les restrictions de la loi péruvienne sur
l’imputation d’un délit. La CVR exige, et incite la société péruvienne à exiger
que la justice pénale agisse immédiatement, sans esprit de vengeance, mais avec
énergie et sans hésitation.
Cependant, ce récit va plus loin que l’identification des responsabilités
individuelles. Nous avons découvert que les crimes commis à l’encontre de la
population péruvienne ne furent malheureusement pas le fait de sujets pervers,
agissant en dehors des normes de leurs propres organisations. Nos recherches de
terrain, ainsi que les témoignages et une analyse documentaire détaillée, nous
conduisent à dénoncer la perpétration massive de crimes coordonnés ou
planifiés par les organisations ou les institutions qui sont intervenues
directement dans le conflit politique.
Dans les pages qui suivent nous montrerons de quelle manière
l’anéantissement de collectivités ou la destruction de certains villages étaient prévus dans
la stratégie du PCP-SL. De plus, la mise en captivité de populations sans défense,
les mauvais traitements systématiques, l’assassinat pour « l’exemple » ou pour
susciter la peur et la terreur, furent les traits centraux d’une méthodologie de
l’horreur mise en pratique pour servir un seul objectif considéré comme
supérieur à la vie humaine : le pouvoir politique.
Le triomphe de la « raison stratégique », la volonté de destruction au-delà de
tout droit élémentaire des personnes, conduisit à la mort des milliers de citoyens
péruviens. Nous avons rencontré cette volonté de destruction aux racines
mêmes de la doctrine du PCP-SL, aux fondements de cette organisation durant la
période 1980-2000. Cette « raison stratégique » se retrouve dans les déclarations
des représentants du PCP-SL, et implique une disposition manifeste à administrer
la mort, et même la cruauté la plus extrême, comme un « instrument »
permettant d’atteindre leurs objectifs. Par son caractère criminel et totalitaire, au
mépris de tout principe humain et humanitaire, le PCP-SL est une organisation
qui ne peut avoir sa place dans une nation démocratique et civilisée comme
celle que nous-mêmes, Péruviens, voulons construire.
Face à un tel défi, l’État et ses agents avaient le devoir de défendre la
population – une mission centrale – avec les armes de la loi. Par ailleurs, il est
clair que l’ordre soutenu et réclamé par les peuples démocratiques n’est pas
celui des camps de concentration, mais celui qui assure le droit à la vie et à la
dignité de tous. Cependant, ceux qui étaient chargés de défendre l’ordre
démocratique ne le comprirent pas ainsi. Au cours de nos recherches, au regard
des normes du droit international qui règlent la vie civilisée des nations, nous
sommes arrivés à la conviction qu’en certains lieux et au cours de certaines
périodes, les forces armées péruviennes commirent des actes systématiques ou
généralisés de violation des droits humains. Des preuves existent ainsi pour
affirmer que les forces armées se rendirent coupables de crimes contre
l’Humanité et de pratiques contraires au droit humanitaire international.
15LE GRAND RÉCIT DE LA GUERRE INTERNE AU PÉROU
En tant que Péruviens nous avons honte de dire tout cela, mais il s’agit de la
vérité et nous avons obligation de la faire connaître. Pendant des années, les
forces de l’ordre oublièrent que cet ordre avait comme but ultime le respect de
la personne humaine et elles adoptèrent une stratégie de violation massive des
droits des Péruviens, y compris le droit à la vie. Exécutions extrajudiciaires,
disparitions, tortures, massacres, violences sexuelles à l’encontre des femmes et
autres délits condamnables constituent, par leur caractère récurrent et par leur
large diffusion, un ensemble structuré de violations des droits humains que
l’État péruvien et ses agents doivent reconnaître et réparer.
Tant de morts et de douleurs n’ont pu simplement se multiplier en suivant le
fonctionnement aveugle d’une institution ou d’une organisation. Il fallut en
complément la complicité ou du moins l’acceptation de la part de ceux qui
détenaient l’autorité et qui, en conséquence, avaient la possibilité d’éviter une
telle tragédie. La classe politique gouvernante ou ceux qui eurent quelque
pouvoir officiel pendant ces années de guerre se doivent de fournir des
explications au Pérou. Nous avons reconstruit l’histoire de cette guerre et nous
sommes convaincus qu’elle n’aurait pas atteint ce degré de gravité sans
l’indifférence, la passivité ou la simple ineptie de ceux qui occupaient alors les
plus hautes fonctions publiques. Le Rapport souligne ainsi les responsabilités de
cette classe politique qui, rappelons-le, n’a pas encore assumé sa culpabilité et
sa responsabilité dans la tragédie de leurs compatriotes qu’ils voulaient – et
qu’ils veulent peut-être encore – gouverner.
Il est pénible mais exact d’affirmer que ceux qui sollicitèrent les voix des
citoyens péruviens pour avoir l’honneur de diriger notre État et notre
démocratie, que ceux qui jurèrent de respecter la Constitution que les Péruviens
s’étaient donnée pour l’exercice de leur liberté politique, ceux-là mêmes
cédèrent aux forces armées avec trop de facilité les pouvoirs que la Nation leur
avait donnés. La démocratie à peine victorieuse, ses institutions restèrent ainsi
sous tutelle et, parallèlement, on alimenta l’idée que les principes
constitutionnels étaient certes de nobles idéaux politiques, mais qu’ils étaient inadaptés
pour gouverner la population péruvienne. Cette population, méprisée au point
d’en ignorer la clameur, et dont la mémoire fut reléguée à l’habituelle place
qu’elle a occupée tout au long de notre histoire républicaine : l’oubli.
*
Dans un pays comme le nôtre, combattre l’oubli est une forme puissante de
faire justice. Nous sommes convaincus que récupérer la vérité sur notre passé –
aussi dure et difficile à accepter que celle qu’il nous fut demandé d’établir –
constitue une manière d’approcher cet idéal de démocratie que les Péruviens
proclament avec tant de véhémence mais que nous pratiquons avec tant
d’inconstance.
À l’époque où la CVR fut instituée, le Pérou faisait, une fois encore, une
tentative enthousiaste pour retrouver les chemins de la démocratie perdue.
16Préface à l’édition originale
Cependant, pour doter cet enthousiasme d’un fondement et d’un horizon, il est
indispensable de se souvenir que la démocratie ne s’était pas perdue toute seule.
Elle fut abandonnée peu à peu par ceux qui ne surent la défendre. Sans un
acharnement quotidien dans la manière de l’exercer, une démocratie perd le
soutien de ses citoyens et disparaît sans larmes. Dans le vide moral dans lequel
prospèrent les dictatures, les bonnes raisons se perdent et les conceptions
s’inversent, privant les citoyens de toute orientation éthique : l’état d’urgence
exceptionnel devient normalité permanente, les abus massifs deviennent de
simples excès, l’innocence conduit à l’incarcération, la mort, enfin, se confond
avec la paix.
Le Pérou se trouve, une fois encore, sur le chemin de la construction d’une
démocratie. Le mérite en échoit à ceux qui osèrent ne pas croire à la vérité
officielle d’un régime dictatorial ; à ceux qui appelèrent la dictature, dictature,
la corruption, corruption, le crime, crime. Ces actes de fermeté morale, repris
par les voix de millions de citoyens qui se relevèrent, nous montrent l’efficacité
de la vérité. Nous devons aujourd’hui fournir un effort similaire. Si la vérité a
servi à mettre à nu le caractère éphémère d’une autocratie, elle est appelée
maintenant à faire preuve de sa puissance, afin de purifier notre République.
Cette purification est l’indispensable préalable pour réussir à construire une
société réconciliée avec elle-même, avec la vérité, avec les droits de tous ses
citoyens. Une société réconciliée avec ses potentialités.
Dans ce Rapport final, nous évoquons la honte et le déshonneur. Cependant,
des actes de courage et des gestes de générosité parlent aussi par eux-mêmes,
signes d’une dignité intacte, ils nous montrent que l’être humain reste
essentiellement magnanime. On retrouve là ceux qui ne renoncèrent pas à leur
responsabilité et à la confiance de leurs voisins ; ceux qui s’opposèrent au lâche
abandon pour défendre leurs familles, transformant en armes leurs outils de
travail ; ceux qui mirent leur chance de côté pour aider ceux qui souffraient
injustement en prison ; ceux qui furent déracinés mais qui continuèrent à
défendre la vie. Ils sont tous là : au centre de nos mémoires.
Ce grand récit, hatun willakuy [en quechua], constitue un hommage à tous
ceux et à toutes celles qui eurent ces gestes de dignité. Il représente également
le mandat des absents et des oubliés, à toute la Nation. L’histoire racontée ici
parle de nous, de ce que nous fûmes et de ce que nous devons cesser d’être.
Cette histoire parle de nos tâches. Cette histoire commence aujourd’hui.
Salomón Lerner Febres
Président
Commission de la Vérité et de la Réconciliation
[Discours présenté devant le Parlement du Pérou,
à Lima, le 28 août 2003]
*
17PRÉFACE À LA SECONDE ÉDITION
Cinq ans après la présentation du Rapport final
de la Commission de la Vérité et de la Réconciliation du Pérou
Il y a cinq ans, la Commission de la Vérité et de la Réconciliation présentait au
pays un rapport détaillé sur le déchaînement de la violence politique entre 1980 et
2000. Pour ceux qui ont travaillé dans cette Commission, l’enquête impliqua une
rencontre très dure avec le pays, avec une réalité que, malheureusement, on a
encore tendance à ignorer. Cette enquête nous conduisit en particulier à ouvrir les
yeux sur une société emplie de différences ignorées et d’inégalités odieuses. Il nous
faut réaffirmer la coexistence disparate de différents mondes sociaux et culturels qui
composent notre pays, et qui sont autant de représentations du monde, de langues,
de mémoires, de valeurs et de projets qui renvoient aux divers peuples qui forment
la société péruvienne. Cependant, au Pérou, les différences culturelles ne sont pas
seulement cela, elles constituent également des prétextes pour la préservation d’un
ordre hiérarchique qu’il est nécessaire de remettre en question. Pour toutes ces
raisons, étudier ce Pérou de la violence impliqua également d’interroger un ordre
social non questionné et non mis en doute, comme une sorte de donnée naturelle : la
supériorité de certains sur d’autres en raison de leurs origines ethniques. Le
processus historique que nous avons examiné a dévoilé une société en conflit avec
elle-même. La méfiance entre divers secteurs sociaux et culturels, très inégalement
aidés par l’État, les préjugés arrogants des puissants vis-à-vis des exclus, la vocation
élitiste des pouvoirs publics, tout cela nous est apparu comme le substrat historique
de la violence elle-même. C’est-à-dire, comme le ferment explicatif – qu’il ne s’agit
pas de justifier – des procédés atroces des acteurs armés, et de la complaisance de
certains secteurs sociaux vis-à-vis de la violence, selon la direction d’où elle venait.
Cela étant posé, des changements sont intervenus au Pérou depuis les années
de violence et certains permettent d’espérer. On peut ainsi noter une nouvelle
affirmation de l’institution démocratique, du moins si on la compare à l’état de
servilité des pouvoirs publics d’il y a une décennie. On découvre en outre que
des secteurs considérables de la population ont de fortes convictions sur la
valeur de la paix et sur la défense d’un ordre public plus respectueux de la vie
humaine. Contrairement à la situation d’hier, les voix qui exigent à présent feu
et sang face à n’importe quelle expression de mécontentement social ou LE GRAND RÉCIT DE LA GUERRE INTERNE AU PÉROU
n’importe quelle demande de justice sociale se retrouvent minoritaires – même
si elles subsistent encore. De même, les idéologies révolutionnaires violentes –
la fantasmagorie de la rédemption par le feu –, se sont estompées et ont perdu
toute importance morale. Parallèlement, des réformes étatiques de grande
envergure, comme la décentralisation et la création des régions administratives,
doivent lutter âprement pour s’affirmer et s’imposer pleinement. Malgré cela,
l’ambition mesquine et l’ineptie des politiciens nationaux ne constituent plus
aujourd’hui des obstacles suffisants pour s’opposer à certains processus de
changement nécessaires et importants.
Tout en n’étant pas négligeable, ce qui vient d’être dit est loin d’être
satisfaisant. En substance, le Pérou actuel ressemble beaucoup au Pérou d’il y a
trente ans, lorsque le projet criminel du Sentier Lumineux était en train de
naître. Et les manières de penser et de sentir d’une partie importante de la
population péruvienne rappellent celles des autorités politiques qui, au cours des
années 1980, mirent la population paysanne à la merci des stratégies militaires
de la terre brûlée. En arrière-plan de ces constantes, on peut signaler une
certaine fatigue des facultés créatives de notre société. Certes, le Pérou des
années 2000 fait l’expérience d’une appréciable croissance économique. Mais la
créativité d’une société ne s’exprime pas, ni ne s’achève avec l’accumulation de
biens et de richesses. Celle-ci n’est qu’un aspect mécanique, partial et fragile
d’un processus majeur ; au fond, ce qui est important et nécessaire est de se
transformer, surtout lorsqu’il est clair que l’on provient d’un passé peu
honorable. Et pourtant le Pérou d’aujourd’hui semble avoir choisi l’inertie. On
ne tient pas compte des leçons laissées par la violence. Le pays et surtout les
secteurs privilégiés semblent avoir décidé de vivre indéfiniment comme nous
el’avons fait jusqu’à la fin du XX siècle : avec des sursauts de croissance
économique dans un contexte d’exclusion permanente. Cinq ans après la
présentation du Rapport final de la Commission de la Vérité et de la
Réconciliation, il nous faut attirer l’attention sur le retour en force d’un sens
commun conservateur et excluant ; et sur le choix de la médiocrité, en
particulier dans le domaine du politique, là où il aurait fallu prendre des
décisions orientées vers le changement. C’est justement en ce domaine que les
résultats de notre enquête sont toujours d’actualité, toujours dans l’attente d’être
expliqués et pris en considération. Les leçons et les résultats de notre enquête
marquaient l’urgence de transformer l’ordre politique, pour qu’il devienne
l’espace de création d’une société différente. Cette possibilité était ouverte au
moment où la Commission de la Vérité fut créée et durant la période au cours
de laquelle elle a travaillé.
Comme on le sait, le travail de la Commission s’est déroulé au cours de la
plus récente de nos transitions politiques. Les transitions se décrivent
normalement suivant la dynamique politique qui se joue en leur sein. En toute
rigueur, c’est une affaire de négociations entre acteurs politiques institutionnels
et non institutionnels ; mais c’est aussi une affaire d’équilibre des forces. La
transition péruvienne des années 2000 et 2001 ne fut pas très différente : une
20Préface à la seconde édition
chorégraphie d’acteurs autoritaires qui se rapprochaient de la sortie, en tentant
de se protéger des épaules le mieux possible, et d’acteurs civils démocrates qui
essayaient de rétablir la valeur des élections dans les jeux de pouvoir. Dans
certains cas, une transition peut pourtant avoir un sens plus riche : elle peut
ouvrir la voie à un assainissement légal de la société et restituer ainsi la valeur
des institutions politiques démocratiques. Dans le cas péruvien, cela voulait dire
gommer – sans l’effacer complètement – une législation autoritaire qui s’était
étendue sous prétexte de combattre la menace armée contre l’État. En dernière
instance, lorsque les opportunités de changement sont véritablement assumées,
une transition induit également le début d’une certaine démocratisation.
C’est-àdire d’une transformation de la société non seulement vis-à-vis de la période
autoritaire précédente, mais aussi et surtout vis-à-vis des défaillances collectives
qui préexistaient à l’autoritarisme et à la violence.
La phase de transition péruvienne avait donc une valeur décisive. La période
2001-2003 fut ou aurait surtout dû être l’un de ces moments, peu fréquents dans
la vie d’une société, au cours desquels l’ordre politique se révèle comme
puissance de création de ce qui n’était pas et de ce qui était possible. Le travail
de la Commission se situait précisément dans le cadre d’une compréhension de
la transition comme kairós, comme situation charismatique, c’est-à-dire un
temps et un espace émancipés de la routine bureaucratique, des règles
paralysantes du calcul, d’une normativité vide de sens et devenue sa propre
finalité. On n’avait pas besoin de moins, en outre, pour affronter les questions si
graves qui étaient en jeu au Pérou pour ce qui touche à la violence politique.
C’est pourquoi au sein de la Commission nous considérions que si nous
voulions construire la paix et la justice dans ce pays, il convenait que les
Péruviens marchassent à contre-courant des vieilles et mauvaises habitudes
politiques, c’est-à-dire que nous avions besoin d’un véritable esprit de rupture.
Nous avons commencé et développé notre travail avec cet espoir. Nous
l’avons entrepris aussi en n’ignorant pas que les forces de démocratisation et de
transformation libérées par la transition avaient besoin d’une condition
paradoxale : ce mouvement créatif et transformateur devait s’appuyer sur une
certaine institutionnalisation étatique et sociale, celle-ci devant permettre au
mouvement créatif de se déployer et de se concrétiser jusqu’au moment où il se
transformerait en une décision publique et une action d’État. Or cette structure
institutionnelle de changement – au rebours de la perpétuation des injustices –
n’existait pas au Pérou entre 2001 et 2003, et elle n’existe toujours pas. À
regarder de près, notre espoir était soutenu, comme tout espoir, par des bases
incertaines : conserver l’esprit de transformation, de réforme radicale, malgré le
fait que – en raison de la faiblesse institutionnelle du pays, et en particulier de
notre système politique – cet esprit semblait condamné à être éphémère et donc
inefficace.
Cette dure réalité n’atténua pas la passion et la conviction avec laquelle nous
avons accompli notre travail. Nous savions également que, si les tendances
négatives d’un pays sont faibles lorsque les institutions sont absentes, la vérité
21LE GRAND RÉCIT DE LA GUERRE INTERNE AU PÉROU
et la mémoire collective pouvaient être, en elles-mêmes, suffisantes pour
conférer à la transition une nouvelle force en même temps qu’une direction plus
déterminée et plus ambitieuse. Les transitions sont en effet comme des
opportunités incertaines de changement structurel, dépendantes de la rapidité
des réponses institutionnelles de la société. Mais il arrive que la mémoire qui se
libère lors de ces transitions ne constitue pas un facteur passif et entièrement
dépendant des institutions préexistantes ; la mémoire elle-même, par la force
symbolique qu’elle condense, peut être créatrice d’opportunités, dès lors qu’elle
arrive à prendre la forme d’une certaine énergie sociale. La mémoire de la
violence au Pérou aurait pu devenir la substance symbolique du changement
institutionnel qu’il aurait fallu réaliser.
Nous nous devions d’entreprendre le travail d’enquête aussi
consciencieusement que possible, même si nous constatons à présent que les promesses
de la mémoire historique sont loin de s’être concrétisées. En fin de compte, et
comme c’était à prévoir, la réalité politique a fini par s’imposer dans son
acception la plus cynique et la plus désenchantée ; c’est-à-dire la conception
grise de la politique comme l’art du possible, la politique comme administration
et préservation de l’existant, et enfin la politique comme simple volonté de
pouvoir. Le premier symptôme de faiblesse s’était déjà exprimé durant notre
mandat. Le gouvernement et les forces politiques d’importance nationale
avaient peu de foi dans le rôle régénérateur de la vérité et de la mémoire. Cette
formulation est délicate, il serait plus exact de dire que les forces qui firent
pression en faveur de la transition et de la réforme sont devenues les forces
défendant le statu quo dès lors qu’elles ont eu une part de pouvoir à défendre ou
à étendre. Les politiciens démocrates de 2000 affirmaient en 2003 que « le pays
n’était pas préparé à connaître la vérité sur les violations des droits de
l'homme » et ils exigeaient que des documents d’identité soient présentés afin
que l’existence des victimes soit confirmée. Ces conduites abjectes dans la
sphère politique, parmi d’autres, trahissaient bien le manque de ressources
propres à la démocratie péruvienne pour se transformer, et en fin de compte,
pour se muer en authentique démocratie.
Il était évident dès 2003 que la concrétisation du programme de paix et
justice – le droit des victimes à la vérité, à la justice et aux réparations, et la
réforme institutionnelle du pays suivant les résultats de notre rapport – suivrait
un chemin difficile. Depuis lors, la situation n’a pas vraiment changé. Il serait
néanmoins erroné de dire qu’il n’y eut pas quelques mesures en faveur des
droits des victimes comme la Loi qui réglemente la disparition forcée durant la
période 1980-2000, et celle qui créa un Plan de réparations pour les victimes du
conflit armé interne. Citons également la constitution d’un Conseil
multisectoriel de haut niveau qui s’occupe des recommandations de la
Commission de la vérité, et l’établissement d’un Conseil des réparations chargé
de dresser un Registre unique des victimes [sous la présidence de Sofía Macher
Batanero].
22Préface à la seconde édition
Ceci étant, le signe le plus perturbateur de la démocratie péruvienne devrait
recevoir le nom de restauration, car nous nous trouvons devant une restauration
conservatrice non dissimulée. En effet, dans l’histoire péruvienne, et au-dessus
des partis politiques, a toujours existé une mentalité politique et sociale qui
perçoit, valorise et exprime la réalité collective de manière particulière. Cette
manière de voir considère donc comme légitime, si ce n’est comme naturel, le
privilège et l’exclusion ; et elle se complaît dans l’immobilisme de la société,
dans ses hiérarchies, dans ses valeurs, dans ses préjugés, en même temps qu’elle
stigmatise comme irrationnel et antipatriotique toute initiative de changement.
Ce conservatisme, qui avait fait marche arrière ces dernières années et qui reste
hostile à une véritable démocratisation du pays, est aujourd’hui de retour au
Pérou.
De nos jours, après huit années de transition et cinq ans après la présentation
de notre Rapport final, se confirme, de manière à la fois générale et profonde,
une vieille manière d’œuvrer en politique. Les acteurs varient et la nature des
organisations qui se disputent le pouvoir connaît quelques changements.
Cependant, le fonds culturel ne change pas : la politique péruvienne n’est pas
une affaire de création et de transformation, mais une question d’administration
des inégalités existantes et de gestion des privilèges de certains secteurs de la
société au détriment, ou par la mise à l’écart, d’autres secteurs.
Ainsi, après cinq ans d’exercice de mémoire historique, le message qui
s’impose est que le Pérou a vécu une transition inachevée, une transition
asphyxiée par la trivialité institutionnelle et par l’incompétence des
responsables de ces institutions. La tâche à accomplir apparaît dans sa clarté :
nous nous devons de retrouver une dimension créative de faire la politique.
Ceci étant, retrouver la politique comme activité transformatrice et
enrichissante de la vie humaine n’est concevable que dans la mesure où elle est
associée à une transformation culturelle. En ce sens, la politique ne s’explique
jamais par elle-même. Elle est tributaire des valeurs et des représentations
symboliques collectives ; et elle puise dans ces dernières la substance de ses
institutions futures, récoltant dans le champ de la culture les formes d’agir et les
objectifs des politiciens qui ne peuvent que se retrouver en concurrence pour les
postes d’autorité publique. C’est probablement dans ce sens que la mémoire
qu’on a tenté de promouvoir à partir des travaux de la Commission était
particulièrement nécessaire ; elle devait devenir le lien entre culture et politique
dans le nouveau Pérou démocratique qu’on voulait construire. Les résultats de
notre travail constituent également un commentaire sur la culture et sur les
cultures de la nation.
Que montraient ces résultats ? Le Rapport final de la CVR présente un
diagnostic de la violence qui a des prétentions holistiques. Nous avons montré
l’importance de la violence et les inégalités sociales qui s’expriment de manière
quasi obscène dans la répartition géographique des victimes au Pérou. Nous
avons également fait une estimation du total des victimes, et ce fut l’un des
thèmes qui a causé le plus de controverses tout au long des cinq dernières
23LE GRAND RÉCIT DE LA GUERRE INTERNE AU PÉROU
années. Les arguments utilisés à l’encontre de cette estimation de près de 70 000
victimes sont allés de la simple pétition de principe jusqu’aux tergiversations
sur la méthode statistique employée. Jusqu’à présent, aucune argumentation de
bonne foi et disposant d’une valeur scientifique suffisante n’a été relevée nous
contraignant à revenir sur notre estimation, l’une des pièces clés de la vérité que
nous construisons.
Sur ce dernier point, nous devons préciser encore que certains
contradicteurs, probablement trop paresseux pour présenter le moindre
argument fondé, ont choisi de se réfugier dans un raisonnement qui pourrait
être, selon les perspectives, une vérité morale inattaquable ou une énorme
tromperie : ils affirment qu’il n’est pas raisonnable, et qu’il est même amoral,
de centrer le débat sur une estimation quantitative étant donnée la valeur
absolue de la vie humaine. Cela est certain dans le domaine de l’axiologie. Mais
il est également vrai qu’à partir des domaines de la logique et de la morale, et
pour peu que l’on discute du passé et du futur d’une société démocratique, les
chiffres sont importants, surtout s’il s’agit de vies humaines. En effet, il est
question ici précisément du dévoilement de l’inhumanité des acteurs, des
politiques, et des valeurs qui ont rendu possibles ces crimes à une telle échelle.
Dans un certain sens, les chiffres marquent la différence entre ce qui est
accidentel et ce qui est délibéré, entre la simple erreur ou l’excès et le calcul
stratégique. En dernière instance, l’échelle dont nous parlons ici est une
incitation à la réflexion morale elle-même, en même temps qu’une exigence
renouvelée pour de profondes réformes politiques et institutionnelles du pays.
Le Rapport final de la CVR a montré également les implications légales des
faits décrits, c’est-à-dire les crimes contre l’humanité commis par les
organisations subversives, le Parti Communiste du Pérou, Sentier Lumineux
(PCP-SL), et le Mouvement Révolutionnaire Túpac Amaru (MRTA), ainsi que par
les acteurs étatiques et paraétatiques. On pourra débattre longuement – par
méconnaissance, par obstination, et par intérêt scientifique aussi –, sur le
nombre total des victimes que nous avons présenté au pays. Mais aucune
argumentation ne pourrait nier que, au-delà de la méthode employée (les
estimations ou le nombre des noms enregistrés), nous avons trouvé une même
réalité : des crimes qui, par leur récurrence, peuvent être décrits comme
volontairement réalisés et poursuivis. Cela implique une condamnation sans
équivoque des projets soi-disant révolutionnaires comme ceux du PCP-SL et du
MRTA; et une censure sans tiédeur de la raison d’État lorsque celle-ci est
conçue comme principe supérieur à la vie humaine et aux droits de l'homme
fondamentaux.
Certes, il n’y a jamais eu d’ambigüité vis-à-vis de la criminalité du PCP-SL et
du MRTA; cependant, la CVR a fait quelque chose de différent et de plus
efficace, dans le cadre de notre culture démocratique, que d’émettre de simples
épithètes sur la question. La CVR a minutieusement démontré la nature de ces
crimes et leur qualité de crimes contre l’humanité. Pour ce qui est des violations
des droits humains commises par les agents de l’État, certaines personnes
24Préface à la seconde édition
continuent à vouloir les considérer avec bienveillance. La Commission, qui a
toujours reconnu et affirmé le droit et l’obligation de l’État de se défendre
contre l’agression armée, s’est pourtant refusée à recourir au principe du deux
poids deux mesures vis-à-vis des crimes commis. Les enquêtes de médecine
légale menées dans les cas de la caserne Los Cabitos [1983-1985, au moins
109 victimes] et les massacres de Putis [1984, 123 victimes] nous donnent
raison.
Le Rapport final de la CVR a démontré ces faits et en a proposé une
interprétation. Sans atténuer les responsabilités concrètes, cette interprétation a
attiré l’attention sur les traits historiques et institutionnels de la société
péruvienne qui ont constitué la toile de fond du processus. Nous parlons de la
permanence de la discrimination et de l’exclusion sur une base ethnique et de
genre, de la faible présence de l’autorité et des services de l’État dans le
territoire national, des profondes failles du système éducatif national, et enfin
des inégalités sociales et économiques du pays, parmi d’autres facteurs.
À partir de ces constats, une proposition a été faite qu’il s’agit de rappeler
ici. On peut la décrire en prenant l’image de trois cercles concentriques. Au
centre se trouve la réalisation des droits des victimes à la vérité, la justice et les
réparations. Ce serait la première et la plus importante des étapes vers la
construction de la démocratie, car ce qui est en jeu c’est la réalité de l’État qui
paie ses dettes envers ses citoyens, sans distinctions de classe ou de n’importe
quelle autre forme de domination sociale.
Le premier cercle est celui de la paix avec justice et il se trouve au sein d’un
second cercle plus large dont la dimension temporelle est le long terme et dont
l’horizon est la permanence future de la démocratie. Il s’agit des réformes
institutionnelles. À travers celles-ci, nous avons traduit dans le langage de la
politique la problématique complexe et inépuisable de la réconciliation
nationale comme elle fut appréhendée par la Commission : une manière de
combler les fractures de l’inégalité qui rendent la vie au Pérou si vulnérable.
Cependant, traduire ne veut pas dire réduire et encore moins banaliser. Il existe
des dimensions, des circonstances, des urgences dans le problème de la
réconciliation qui vont au-delà d’une proposition institutionnelle. Nous faisons
référence à une réalité vécue dans plusieurs villages des Andes et de
l’Amazonie : l’inévitable coexistence des victimes avec les agresseurs et les
formes dont ces victimes –forcées par l’urgence du présent, inspirées par
certaines traditions de réintégration et réadaptation – règlent leurs comptes
pacifiquement de manière à restaurer leur tissu social et leur existence politique
sociale. Il s’agit de solutions d’urgence et elles sont incomplètes car la justice
reste sans application ; on peut les concevoir comme un tribut que ces
populations, encore ignorées de l’État et de ses instances d’administration de la
justice, se rendent à elles-mêmes pour continuer à mener leurs vies. Encore
fautil réfléchir sérieusement sur nos retards et nos négligences dans l’attention
portée à cette problématique sociale.
25LE GRAND RÉCIT DE LA GUERRE INTERNE AU PÉROU
Les réformes institutionnelles proposées par la Commission n’ont pas reçu
l’attention nécessaire. Ni le système éducatif, ni la présence de l’autorité
démocratique dans le territoire national, ni, encore moins, l’organisation des
forces armées, n’ont connu un quelconque changement associé aux leçons
laissées par la période de violence. Cela est explicable. Faire des réformes
institutionnelles du type que nous avons proposé implique non seulement
compétence normative et sagesse technique, mais avant tout la prise de
décisions politiques. Or ceux qui actuellement font la politique n’ont pas, dans
leur grande majorité, la compétence professionnelle et le sens éthique pour
accomplir leur mission. Mais ceci ne devrait pas être un obstacle à la prise de
décisions démocratiques et constructives. Le second obstacle qui rend le
changement difficile est l’absence de règles de jeu et d’une architecture
administrative et institutionnelle propres à stimuler et à contraindre les preneurs
de décisions à se comporter de manière loyale et honorable, même si cela
implique d’aller à l’encontre de leurs désirs et de leurs ambitions personnelles.
Le troisième et dernier cercle s’étend, en les englobant, au-delà des sphères
de la réforme institutionnelle et de la réalisation des droits des victimes. En
effet, le droit et la politique sont toujours tributaires de la culture, des valeurs,
des représentations du monde, des orientations et des motivations qui prévalent
dans une société sous forme de réalité collective placée à la confluence des
millions de réalités individuelles de la nation. Ce cercle extérieur est la
mémoire. Les batailles pour la mémoire n’ont pas commencé en 2003, lorsque
la Commission présenta son Rapport final. La lutte pour substituer à une
mémoire militariste, négationniste quant aux victimes, légitimant la violation
des droits humains, une mémoire qui soulignait l’inclusion, la compassion et la
défense des droits humains, est bien plus ancienne. On peut ainsi dire que cette
bataille pour la mémoire commença lorsqu’un groupe de mères paysannes se
décida à parcourir des commissariats, des casernes, des bases militaires, et des
camps de concentration à la recherche de leurs enfants. Ils avaient disparu, elles
préservèrent leur souvenir. Cette bataille pour la mémoire commença aussi, au
cours de la même période, dans les communautés andines et amazoniennes qui
résistèrent et qui s’opposèrent au projet du PCP-SL dès qu’il fut évident que
celui-ci n’avait rien à voir avec la revendication de leurs droits et de leurs
histoires, mais plutôt avec l’imposition d’une société totalitaire et hiérarchique à
l’instar de celle qui les avait opprimés et exclus durant plusieurs siècles. On
peut donc dire que le Rapport final de la CVR n’est qu’un des héritiers de cet
esprit de résistance symbolique contre les impositions de la violence. Un esprit
qui, par ailleurs, se maintint en vie et se renforça grâce à un mouvement
courageux des droits humains et au travail des secteurs les plus lucides de la
presse nationale – malheureusement minoritaires.
Un rapport comme celui que nous présentons, de même que ceux exposés
avant nous par d’autres Commissions autour du monde, peut être confondu
facilement avec un projet éditorial : un livre ou une collection de livres. Mais il
ne l’est pas. Sa forme éditoriale est d’abord cela : un ensemble de réalités qui le
26Préface à la seconde édition
dépasse. Dans notre cas, 17 000 voix et de nombreux éléments de preuves et
d’analyses. Enfin, un document comme le Rapport final de la CVR est un outil
pour la restitution et la sauvegarde de la mémoire remise entre les mains de la
société péruvienne, qui est l’agent de la mémoire : celle qui l’a créée et celle qui
la diffuse ; son sujet et son objet.
On se doit d’indiquer également que si cette mémoire historique a connu
quelques avancées, celles-ci demeurent fragmentaires, sporadiques, non
définitives. Il est encore nécessaire que le sens commun autoritaire laisse la
place à un autre sens commun démocratique, un sens commun qui s’oppose à
l’exercice de la violence au nom de l’ordre étatique ou d’une certaine
conception totalitaire du changement social. En effet, la mémoire autoritaire n’a
pas encore été vaincue. Elle reste d’actualité dans la presse écrite, de manière
arrogante et presque avec orgueil. Elle est toujours présente dans la politique
nationale, dans les domaines de la décision et du symbole les plus importants. Il
est vrai que l’un des principaux responsables de l’appareil étatique [Alberto
1Fujimori] se trouve devant les tribunaux et attend son jugement . Mais il est
aussi vrai que de nombreux coupables de graves crimes bénéficient encore de
l’impunité et que certaines des autorités des gouvernements antérieurs,
également responsables par action ou omission, sont loin d’avoir répondu de
leurs conduites devant la justice. Ainsi, la mémoire peut être manipulée et nous
conduire à des déformations de notre histoire récente et à une atrophie de la
sensibilité publique. Ce sont là des obstacles dont il faudra tenir compte lorsque
nous aborderons sérieusement un futur projet démocratique.
Si nous examinons les trois cercles mentionnés précédemment, nous
touchons le monde de la culture, qui est le noyau de nombre de problèmes
anciens de notre société. Dans ce domaine de la culture, s’entremêlent les
manières dont nous nous pensons nous-mêmes, nos idées sur nos aspirations
futures, les manières dont nous nous imaginons l’humanité de nos compatriotes
et enfin dont nous formons les images de notre histoire. Le futur de notre
démocratie se trouve marqué par la mobilité ou l’immobilité de ces
représentations symboliques de notre vie sociale. Nos institutions politiques et
notre coexistence institutionnelle et juridique ne pourront pas être distinctes de
ces représentations actuelles. Une représentation morale limitée donnera
toujours comme résultat des décisions politiques de courte portée, centrées sur
la préservation de l’existant, et non sur la construction du souhaitable. La
preuve la plus explicite en est le processus économique que nous vivons depuis
quelques années. Ainsi, en l’absence de ressorts culturels éthiques, les seules
promesses de croissance économique se traduisent par l’orgueil, le
triomphalisme et l’arrogance. Mais aussi par l’autoritarisme. De fait, après
quelques années de transition démocratique, on ne perçoit aucun scandale
lorsque l’action du gouvernement s’accompagne d’une rhétorique médisante et

1 [Fujimori fut jugé le 30 décembre 2009 pour crimes d’homicide qualifié et enlèvement, notamment pour les
cas de Barrios Altos (15 morts), et le cas de La Cantuta (10 morts). Il fut condamné à purger une peine de
25 ans de prison à la Base Navale du Callao. NDT].
27LE GRAND RÉCIT DE LA GUERRE INTERNE AU PÉROU
grossière vis-à-vis des plus pauvres ; et que ses représentants s’adonnent à une
persécution à peine voilée des organisations de défense des droits humains dont
les dénonciations leur semblent gênantes. L’autoritarisme, il faut le rappeler,
commence par une dégradation du langage public. Dans le Pérou d’aujourd’hui,
cette corruption des mots trouve ses alliés involontaires dans la trivialité,
l’impudence et le pauvre niveau intellectuel de certains secteurs de la presse ;
c’est-à-dire ceux qui, au lieu d’informer et d’orienter, rejoignent avec
enthousiasme les chœurs aux mâles paroles et aux platitudes verbales du régime
en place.
En effet, corrompre les mots qui nous servent à communiquer revient à
affaiblir l’espace public, cette scène de discussion et de partage qui mêle le
monde social au monde politique. Peut-il y avoir démocratie sans discussion
publique ? Évidemment non. L’affaire urgente consiste donc à conquérir
toujours plus d’espaces pour l’expression collective, pour le débat d’idées, et à
être constamment animé par une profonde aspiration à la vérité. À partir de
l’espace public situé au cœur de la société, il est possible – ou du moins,
théoriquement possible –, de reconstituer une véritable vie politique, une vie
politique qui ne se limiterait pas, comme aujourd’hui, à un cynisme arrogant,
centré sur sa propre satisfaction. Dans un tel espace, encore à construire, les
propositions faites par la CVR pourraient trouver leur terreau puisqu’elles ont été
élaborées à partir d’une éthique centrée sur le respect de l’Autre-différent, de
l’Autre-pauvre et discriminé, de l’Autre-insignifiant. On décèle aujourd’hui les
traces d’une propagation de cette manière de voir au sein des secteurs sociaux
qui, hier encore, auraient nié jusqu’à la nécessité d’une telle éthique. Le terrain
fertile existe où l’on pourrait travailler et obtenir de bons résultats. Mais il s’agit
de débuter rapidement par des actions décisives, comme la transformation
radicale de notre système d’éducation afin qu’il soit à même de changer les
mentalités actuelles et les manières de comprendre notre société. Les enfants et
les plus jeunes pourraient alors voir le Pérou avec une perspective plus
généreuse, plus solidaire et plus juste.
Quelques signes de transformation et de mobilisation apparaissent malgré
tout dans la société péruvienne actuelle. La situation est loin d’être généralisée,
mais on a des raisons de nourrir quelques espoirs. Les organisations des
victimes des violations des droits humains se sont multipliées, le silence imposé
pendant plusieurs années a été remplacé par des demandes citoyennes. Ce qui
est dû aux victimes est énorme, à commencer par leurs désirs de justice. En
considérant rétrospectivement notre travail, on ne peut que ressentir un peu
d’insatisfaction : la CVR n’a pas disposé d’assez de temps et de moyens pour
soutenir davantage les victimes. Leur situation dépassait également notre
mandat. En revanche, nous avons été en mesure de reconstruire leurs histoires et
de leur offrir un soutien pour appuyer leurs demandes avec plus de force. Ces
demandes ne sont toujours pas satisfaites, et il est clair que le Pérou
démocratique ne devrait pas se permettre de les ignorer encore longtemps.
28Préface à la seconde édition
Il est bon également de noter ici que de nombreuses organisations sociales,
dont des organisations de jeunes, sont porteuses de précieuses initiatives pour
inciter à des changements que l’État ne prend pas encore en charge. Nous
sommes témoins, au fond, d’une ouverture encourageante pour la recherche de
la mémoire, dans les Andes comme en Amazonie. Au niveau de plusieurs
villages modestes, la nation est en train de récréer son histoire par le bas. Cette
réappropriation du passé aura, à long terme, un impact sur les décisions qui
seront prises à l’échelle nationale, régionale, provinciale ou à celle des districts.
Les cinq années qui se sont écoulées depuis la fin des travaux de la CVR et de
la présentation de ses recommandations peuvent être considérées aussi bien
comme une longue période que comme un laps de temps très court. Le temps
paraît long lorsqu’on réalise que les recommandations les plus importantes
n’ont pas été prises en compte et encore moins adoptées. Parmi les omissions
les plus injustifiables, citons ici l’oubli du Plan national des droits humains, et la
Réforme éducative. Pourtant, que représentent cinq ans lorsqu’il s’agit de
changer la mentalité d’une société tout entière ? Le Pérou a été, historiquement,
une société hiérarchique. Or la mémoire de la violence, reconstruite par la CVR,
suppose le rejet du principe de hiérarchie et son remplacement par une série
d’affirmations simples : toutes les vies humaines ont la même valeur, elles sont
égales, tous les crimes sont condamnables, quelles qu’en soient les raisons
profondes, quelles qu’en soient les victimes. Il est donc trop tôt pour juger que
la construction de la mémoire historique de la violence est déjà achevée et
qu’elle a échoué. La marche vers la reconstruction de la mémoire a commencé il
y a des années et, depuis lors certes, on a peu avancé, mais le chemin parcouru
pourrait être irréversible et constituer un nouveau point de départ. Le travail de
tous ceux qui croient à une véritable démocratie future pour le Pérou est de
comprendre, de saisir et de multiplier les signes qui nous indiquent que le
changement n’est pas seulement souhaitable, mais aussi possible et que l’espoir
peut encore fleurir parmi nous.
Salomón Lerner Febres
Lima, août 2008
29PRÉFACE DE BEATRIZ MERINO LUCERO
Defensora del Pueblo
La Defensoría del Pueblo et son engagement
pour les victimes de la violence
Le 28 août 2003, la Commission de la Vérité et de la Réconciliation présenta
au pays un rapport détaillé des résultats de son enquête sur le processus de
violence que nous avons subi entre 1980 et 2000.
Ce Rapport final fut publié dans une version abrégée et de large tirage sous
le titre Hatun Willakuy [Grand récit], dont la réédition aujourd’hui me donne
l’occasion de proposer quelques réflexions sur le processus de vérité, de justice
et de réparation au Pérou.
L’histoire récente de notre nation, contenue dans ce précieux document,
nous remet en face de la terrible situation de désespoir et de violations des droits
humains que nous avons subie pendant deux décennies. Mais le texte nous
propose également diverses recommandations pour aller au-delà des conditions
qui ont généré et qui ont accentué cette violence, et pour qu’à l’avenir ces
événements ne se répètent pas.
À la fin du mandat de la Commission de la vérité, la Defensoría del pueblo a
pris l’engagement institutionnel de contribuer au soutien des victimes de la
violence, en orientant ses efforts vers une sincère réconciliation entre tous les
1Péruviens .
Au cours des cinq dernières années, nous avons présenté divers rapports de
suivi aux recommandations de la CVR, signalant les avancées, les difficultés, les

1 [La Defensoría del pueblo est une institution autonome qui fut créée par la Constitution de 1993, avec pour
mission de protéger les droits constitutionnels des personnes et des communautés, de surveiller
l’accomplissement des devoirs de l’administration publique et la prestation des services publics vis-à-vis des
citoyens. La personne qui la dirige est le Défenseur du peuple, élu grâce au vote d’au moins deux tiers du
Congrès de la République ; son mandat est de cinq ans. La Defensoría del pueblo n’a pas les fonctions d’un
juge ou d’un procureur et elle ne se substitue à aucune autorité ; elle n’édicte pas de sentence, n’impose pas
d’amende ou de sanction. Ses opinions n’entraînent pas d’action administrative ; la réalisation de ses
recommandations se fonde uniquement sur la persuasion ; elle cherche à susciter le respect de la légalité et des
droits des citoyens au sein des pouvoirs publics. Les fonctionnaires publics ont l’obligation de collaborer aux
enquêtes menées par cette instance autonome de l’État péruvien.
(http://www.defensoria.gob.pe). NDT]. LE GRAND RÉCIT DE LA GUERRE INTERNE AU PÉROU
tâches à concrétiser dans les domaines de la justice et de la réparation. Celles-ci
doivent se frayer un chemin pour dépasser la vengeance, l’impunité et l’oubli.
Dans la construction d’une véritable nation démocratique respectueuse des
droits humains, l’attention portée aux séquelles de la violence constitue la tâche
la plus délicate et la plus urgente pour l’État péruvien.
C’est une obligation fondamentale de l’État que de s’occuper de manière
adéquate et tangible des terribles situations de désolation que la violence
provoqua chez des milliers de Péruviens et de Péruviennes. La réparation pour
les victimes constitue la meilleure garantie pour que ne se répètent plus ces
graves faits du passé qui s’opposèrent à nos principes et à la conscience de
citoyens d’une société moderne.
Comme je le notais lors de l’inauguration de l’exposition photographique
« Yuyanapaq. Para recordar », au Musée de la Nation, un peuple sans mémoire
est un peuple sans destin. Une société qui décide de fermer les yeux devant les
tragédies de la guerre, les crimes inhumains, la violence faite aux femmes, le
massacre des innocents, sera en fin de compte une société incapable de se
regarder elle-même, et se retrouvera donc encline à répéter les mêmes causes et
à subir les mêmes effets de la violence, de la discrimination et de la mort.
Travailler pour que ces faits de violence ne se répètent pas est une tâche qui
concerne toutes les Péruviennes et tous les Péruviens, ainsi que les institutions
de l’État, qui doivent considérer cette tâche comme prioritaire.
Rien ne légitime plus l’autorité dans une société démocratique que le fait de
garantir la reconnaissance des droits de l’Autre, pour construire un pays uni,
juste et libre de toute forme de discrimination, fondé sur les valeurs d’égalité, de
respect et de tolérance.
La route vers ces valeurs est longue et nous impose des défis difficiles. La
coexistence pacifique est possible seulement dans une société réconciliée avec
elle-même, qui se préoccupe de ses victimes et de la préservation de sa
mémoire, qui regarde avec confiance ses autorités, et qui cultive le respect entre
ses citoyens et ses citoyennes. Seule la mémoire nous aidera à construire un
avenir riche d’espérance.
*
32PREMIÈRE PARTIE
LA TRAGÉDIE ET SES RESPONSABLES CHAPITRE 1
Les faits : l’importance et l’extension du conflit
Le conflit armé interne qu’a subi le Pérou entre 1980 et 2000 a été le plus
1
long, le plus étendu en termes d’impact au sein du territoire national , et le plus
intense de toute l’histoire républicaine au regard du coût en vies humaines et en
termes économiques. Le nombre de morts dû à cet affrontement est largement
esupérieur à celui des guerres d’indépendance [fin XIX siècle-1821], et à la
guerre du Pacifique contre le Chili [1879], les conflits armés les plus importants
de l’histoire du pays.
Tout au long de son travail de recherche, la Commission de la Vérité et de la
Réconciliation (CVR) a recueilli des témoignages qui lui ont permis d’identifier
formellement 23 969 Péruviens morts ou disparus. Cependant, les calculs et les
estimations statistiques conduisent à affirmer que le nombre total des victimes
du conflit armé interne doit être multiplié par un facteur 2,9. Ainsi, avec la
méthode dite des Estimations de systèmes multiples, la CVR a estimé que le
nombre le plus probable de morts ou de disparus pendant la guerre se situe
2autour de 69 000 personnes .
Grâce à cette méthode statistique, la CVR a été en mesure de conclure
qu’entre 1980 et 2000, 26 259 personnes sont mortes ou ont disparu dans le seul
département d’Ayacucho. Si la proportion de victimes calculées pour ce
département par rapport à sa population en 1993 avait été la même pour
l’ensemble du Pérou, le conflit armé interne aurait causé la mort de près de
1,2 million de personnes ; dont environ 340 000 dans la ville de Lima, soit
l’équivalent de la projection en 2000 de la population totale des districts
liméniens de San Isidro, Miraflores, San Borja et La Molina.

1 2 [Le territoire national péruvien couvre une superficie de 1 285 215,60 km ; durant les années du conflit
armé interne, il était organisé en 24 départements plus une province constitutionnelle. Le recensement national
de la population de 1993, adopté comme référence pour la rédaction du Rapport final de la CVR, enregistra un
total de 22 048 356 habitants, dont 15 458 599 en zone urbaine et 6 598 757 en zone rurale. De nos jours, le
pays est divisé en 25 gouvernements régionaux et compte 28 220 764 habitants selon le recensement de 2007
(INEI, 2010). NDT].
2 Le nombre estimé est de 69 280 victimes, avec une marge de confiance de 95%, dont les limites inférieures
et supérieures sont de 61 007 et 77 552 victimes respectivement. LE GRAND RÉCIT DE LA GUERRE INTERNE AU PÉROU
Ces données ne témoignent pas seulement de l’intensité de la violence. Elles
montrent également la gravité des inégalités ethniques et culturelles qui
prévalent encore dans le pays. La violence n’a pas frappé de la même manière
tous les Péruviens, mais elle les a affectés de manière différente selon les
espaces géographiques et les couches de la population.
La cause première et fondamentale du déclenchement du conflit armé fut la
décision du Parti Communiste du Pérou, Sentier Lumineux (PCP-SL) d’entamer
une « guerre populaire » contre l’État péruvien. Cette décision fut prise à un
moment où, après douze années de dictature militaire, la société péruvienne
entamait une transition démocratique largement soutenue par la population et
par les principaux mouvements et partis politiques du pays.
À la différence d’autres conflits en Amérique latine, où les agents de l’État
3furent les principaux responsables des pertes en vie humaine , notamment de
civils désarmés, dans le cas péruvien c’est le PCP-SL, le principal groupe
subversif, qui provoqua le plus grand nombre de victimes parmi la population
civile. Selon les témoignages recueillis, 54 % des victimes furent le fait du
PCP4
SL . La stratégie de cette organisation impliqua l’usage systématique et massif
de méthodes d’extrême violence et de terreur, méconnaissant les règles de la
guerre [telle qu’on la connaissait au Pérou], et les principes des droits humains.
Face au conflit déclenché par le PCP-SL, l’État se devait de défendre l’ordre
constitutionnel et ses citoyens dans le cadre du strict respect des lois et des
droits fondamentaux des personnes. Le paradoxe veut pourtant que la CVR a
constaté que les périodes les plus intenses de la guerre, celles au cours
desquelles on dénombra le plus grand nombre de victimes imputables aux
agents de l’État, sont celles où le pays était gouverné par des régimes civils élus
démocratiquement.
L’État fut incapable d’arrêter le mouvement de subversion armé qui se
5répandit dans tout le pays en l’espace de quelques années. Les gouvernements
civils acceptèrent une militarisation du conflit et, abandonnant leurs
prérogatives, laissèrent la conduite de la lutte antisubversive aux mains des
forces armées. Au vu de la gravité des faits, il était inévitable et légitime que les
gouvernements constitutionnels déclarent l’état d’urgence dans le pays et
utilisent la force militaire pour faire face au mouvement subversif. Cependant,
la CVR a constaté qu’aucune précaution ne fut prise pour empêcher que les
droits fondamentaux des populations ne soient enfreints. Plus encore, l’autorité
civile ne fit aucun cas, pendant très longtemps, des milliers de témoignages de
violations des droits humains commis par les forces de l’ordre dans les régions
le plus touchées par le conflit. Dans plusieurs cas, on a même garanti l’impunité

3 Par exemple dans les cas des dictatures militaires d’Argentine et du Chili, ou des conflits internes de
l’Amérique centrale (Nicaragua, El Salvador, Guatemala).
4 Il est important de signaler que, selon l’estimation statistique du total de victimes effectuée par la CVR, la
responsabilité des morts et des disparus attribués au PCP-SL est de 46 %. [Notons la différence avec le
pourcentage obtenu d’après les témoignages recueillis par la CVR, soit 54%, NDT].
5 La CVR a reçu des témoignages de tous les départements du pays, sauf de ceux de Moquegua et de Madre de
Dios. Dans le département de Tacna il y eut une seule victime et à Tumbes quatre victimes.
36Les faits : l’importance et l’extension du conflit
aux responsables. Les agents de l’État – forces armées et police –, les comités
d’autodéfense et les groupes paramilitaires sont responsables de 37 % des morts
et des disparus dont la CVR a eu connaissance. Dans cette estimation des
victimes, les membres des forces armées sont responsables d’un peu plus des
trois quarts des cas enregistrés.
La réaction des forces armées face à la subversion n’avait pas eu de
précédent au cours des décennies antérieures à 1980. Ainsi, durant la période de
dictature, les militaires péruviens ne commirent que peu de violations graves
des droits humains en comparaison des dictatures chilienne et argentine.
Par ailleurs, on doit souligner que les informations, en particulier sur les
violations des droits humains, étaient relativement disponibles durant la période
de conflit. L’existence d’une presse libre – même si elle a été attaquée dans
certains lieux et à certains moments –, l’activité des organisations des droits
humains et diverses enquêtes parlementaires et judiciaires contribuèrent
directement à la diffusion de ces informations. Signalons cependant que cette
connaissance des faits n’a pas pour autant conduit à des sanctions vis-à-vis des
responsables.
Cela étant posé, la CVR a également constaté l’existence d’un biais dans la
récolte des informations et dans les recherches réalisées avant le début de ses
travaux : les dénonciations ne furent en fait pas fidèlement enregistrées. Ainsi,
on n’a pas dénombré correctement les victimes qui auraient dû être
6normalement attribuées aux groupes subversifs . Ainsi, moins de 5 % des
7victimes identifiées avant les travaux de la CVR correspondaient à des
personnes assassinées (ou disparues) par des membres du PCP-SL. Cela implique
que les estimations effectuées par d’autres institutions officielles ou privées ont
sous-estimé la responsabilité de cette organisation subversive quant au nombre
des victimes.
Il est important d’analyser les deux décennies de violence politique comme
un processus comprenant différents degrés d’intensité et d’extension
géographique. La violence a affecté de manière prioritaire des régions et des
communautés éloignées du centre du pouvoir politique et économique du pays.
Dans plusieurs de ces régions, une fois contrôlée la menace subversive armée,
les populations sont restées sous domination militaire pendant de longues
périodes. L’éloignement du pouvoir politique et des lieux de décision dans un
pays fortement centralisé comme le Pérou, a fait que le « problème de la
violence » – suivant la rhétorique d’alors–, crucial et quotidien pour des
centaines de milliers de Péruviens, est demeuré en dehors des priorités
publiques et privées pendant plusieurs années.
L’étude de cette période de violence politique doit par ailleurs prendre en
e compte certains éléments centraux de l’histoire nationale de la fin du XX siècle.

6 Il faut préciser que ce biais était associé aux objectifs des institutions d’enregistrer seulement les violations
des droits humains perpétrées par l’État.
7 C’est-à-dire le groupe de victimes dont les noms avaient été enregistrés par une organisation publique dans
une base de données (Defensoría del pueblo 2001).
37LE GRAND RÉCIT DE LA GUERRE INTERNE AU PÉROU
Il faut ainsi d’abord citer une sévère crise économique qui déboucha, à la fin des
années 1980, sur une hyperinflation inédite dans l’histoire péruvienne. D’autre
part, le pays connut des moments de crise politique graves qui affaiblirent le
système des partis traditionnels et favorisèrent l’apparition de groupes
politiques informels dits « indépendants ». Le corollaire de cette grave crise
économique et politique fut le coup d’État d’avril 1992 puis, en novembre 2000,
l’abandon de la présidence de la République par le Président Fujimori suite à
l’un des plus grands scandales de corruption de l’histoire du pays. On tiendra
compte enfin du fait que pendant ces années de violence politique, le Pérou
connut deux conflits internationaux avec l’Équateur, en 1981 et en 1985.
Un autre élément de singulière importance est le problème du trafic de
drogues qui coïncida avec l’émergence et le développement de la subversion et
de sa répression par l’État. La croissance des zones de culture de coca destinées
au trafic –notamment dans la région de la Haute Amazonie –, facilita
l’apparition de territoires où la présence de l’État était de plus en plus réduite,
au contraire de celle des groupes armés, liés aux activités du trafic de drogue,
qui grandissait sans cesse.
La région du Haut Huallaga devint ainsi, dès les années 1985, l’un des lieux
majeurs d’affrontement ; le fleuve Huallaga lui-même servit de fosse commune,
la plus importante de tout le pays [il y eut au moins 1 607 morts]. Tous les
habitants de cette région furent directement affectés par ce trafic et par la
corruption qui lui est étroitement associée.
« Peuples étrangers à l’intérieur du Pérou »
« Alors, mon village était un village, je ne sais pas…
un village étranger du Pérou »
(CVR, audition publique à Ayacucho, le 8 avril 2002.
Témoignage de Primitivo Quispe)
Parmi les milliers de cas recueillis par la CVR, il est courant de retrouver des
témoignages qui font état du sentiment d’exclusion et d’indifférence ressenti par
les victimes. Celles-ci sentaient que pour le reste du pays, notamment les
principaux centres de pouvoir politique et économique, ce qui arrivait dans leurs
villages, dans leurs familles, dans leurs maisons, se passait dans « un autre
pays ».
38Les faits : l’importance et l’extension du conflit
Photo 1 : Fidelia Sucantaype Oscco, paysanne de Chalhuanca, Apurímac, 2002
(Nelly Plaza)
Pendant de nombreuses années, le Pérou moderne, urbain et liménien, traita
avec une grande indifférence les régions les plus affectées par la violence, qui
étaient également les plus éloignées de la capitale et les plus pauvres. C’est
pourquoi il a été si difficile de réunir ensemble les expériences et la mémoire de
mondes si différents lorsqu’il a fallu traiter du conflit armé qui arrivait au cœur
même des principales villes, vers la fin des années 1980. Ce fut à tel point que
lorsque les chaînes de télévision commencèrent à prêter une plus grande attention à
la tragédie, l’image emblématique des victimes ne fut pas celle des paysans
quechua des Andes mais bien celle des habitants hispanophones des villes.
Sur la carte du Pérou, l’intensité de la violence apparaît comme une sorte de
tache obscure tout au long de la sierra [montagne] et de la selva [Amazonie] de
39LE GRAND RÉCIT DE LA GUERRE INTERNE AU PÉROU
la moitié centrale du pays. C’est dans ces régions que l’on a compté le plus
grand nombre de victimes – y compris les disparus au moment de l’élaboration
du Rapport final [voir la Carte du Pérou].
Les grandes villes, notamment celles de la côte, ne se situèrent pas au centre
du conflit, même si elles connurent des épisodes de violence. Ce sont les
localités les plus pauvres du pays qui ont eu le plus de victimes tout au long des
vingt années de violence. Le département d’Ayacucho a concentré à lui seul
plus de 40 % des morts et des disparus rapportés à la CVR. En dehors
d’Ayacucho, 85% des victimes concernent les départements de Junín,
Huánuco, Huancavelica, Apurímac et San Martín. D’après le Programme des
Nations Unies pour le développement (PNUD), les habitants de ces départements
ne concentraient que 9 % des revenus des familles péruviennes (PNUD 2002)
[voir le Graphique 1].
Graphique 1
Nombre de morts et de disparus rapportés à la CVR selon les départements
PERÚ 1980- 2000: NÚMERO DE MUERTOS Y DESAPARECIDOS REPORTADOS A LA
CVR SEGÚN DEPARTAMENTO DE OCURRENCIA DE LOS HECHOS
AYACUCHO
JUNIN
HUÁNUCO
HUANCAVELICA
APURIMAC
SAN MARTÍN
LIMA - CALLAO
PUNO
UCAYALI
CUSCO
OTROS
0 4000 8000 12000
(Hatun Willakuy, 2004 : 21)
Il existe ainsi une relation évidente entre exclusion sociale et intensité de la
violence. Ce n’est pas un hasard si les quatre départements les plus affectés par
le conflit armé (à savoir Huancavelica, Ayacucho, Apurímac et Huánuco)
comptent parmi les cinq départements les plus pauvres du pays (INEI 1994a,
PNUD 2002). Plus de 35 % des victimes habitaient les districts classés parmi les
20 % les plus pauvres du pays d’après le Recensement de 1993 ; alors que la
moitié des districts les moins pauvres du pays ne concentre que 10 % des
victimes. Cela ne signifie pas que la pauvreté soit la cause principale du conflit
armé interne, mais que les secteurs sociaux les moins favorisés furent les plus
vulnérables et les plus affectés par le processus de violence.
40Les faits : l’importance et l’extension du conflit
Comme nous le savons, l’exclusion et la pauvreté présentent au Pérou un
visage paysan et rural. C’est justement dans ces zones et parmi ces populations
que l’on compte le plus grand nombre de victimes, non seulement à l’échelon
national mais aussi au sein des départements affectés par la violence politique.
La proportion de morts et de disparus rapportés à la CVR dans les régions
rurales est presque trois fois supérieure à la proportion de personnes qui vivaient
dans ces zones d’après le Recensement de 1993. Par ailleurs, 55 % des morts et
disparus avaient des activités agricoles, soit près du double du pourcentage
national de la Population Économiquement Active (PEA) occupée dans ce
secteur en 1993 (soit 28 %).
C’est néanmoins l’éloignement culturel entre les victimes et le reste du pays qui
apparaît comme le fait le plus dramatique. Alors que seul le cinquième de la
population péruvienne a comme langue maternelle le quechua ou d’autres langues
autochtones, cette population concentre 75 % des morts et des disparus rapportés à
la CVR. Dans les trois départements les plus affectés, la proportion de locuteurs
quechua (ou d’une autre langue autochtone) parmi les victimes fut toujours
supérieure à celle de l’ensemble de la population. En outre, les victimes rapportées
à la CVR avaient des niveaux d’éducation inférieurs à la moyenne nationale ; en
effet, alors que, d’après le Recensement de 1993, près de 40 % de la population
économiquement active (PEA) de 15 ans avait un niveau éducatif inférieur au
collège, ce chiffre s’élevait à 68 % dans le cas des victimes [voir le Graphique 2].
Graphique 2
Pourcentage de personnes dont la langue maternelle est différente du castillan.
Comparaison entre les morts et les disparus rapportés à la CVR, et la population
ayant plus de 5 ans dans le Recensement national de 1993, selon les départements
les plus affectés par le conflit
PORCENTAJE DE PERSONAS CUYO IDIOMA MATERNO ES DIFERENTE AL
CASTELLANO: COMPARACIÓN ENTRE LOS MUERTOS Y DESAPARECIDOS
REPORTADOS A LA CVR Y LA POBLACIÓN DE 5 AÑOS A MÁS DEL CENSO
NACIONAL DE 1993, SEGÚN DEPARTAMENTOS MÁS AFECTADOS
100%
75%
50%
25%
0%
Perú Ayacucho Junín Huánuco
Fuente: CVR, INEI Censo 1993 CVR
Elaboración: CVR
(Hatun Willakuy, 2004 : 23)
41LE GRAND RÉCIT DE LA GUERRE INTERNE AU PÉROU
L’intensité de la violence politique ne fut pas répartie de manière homogène
au cours des années du conflit. On peut distinguer deux pics de violence qui
marquèrent deux phases distinctes, l’un en 1984 et l’autre en 1989 [voir le
Graphique 3]. Le premier, le plus important, provoqua le plus grand nombre de
morts et de disparus rapportés à la CVR (19 % du total de victimes). Cette
période initiale du conflit s’est essentiellement concentrée à Ayacucho, où la
violence augmenta considérablement à partir de décembre 1982, lorsque les
forces armées furent chargées de la direction de la lutte antisubversive. Après
une période d’accalmie, notamment en 1986, la violence est revenue en force à
partir de 1987 et elle a conduit à un second pic en 1989, le niveau restant élevé
jusqu’en 1992. Cette année-là, le chef du PCP-SL, Abimael Guzmán Reinoso, fut
capturé et son comité dirigeant, complètement déstructuré. Au cours de cette
seconde phase, la violence n’arriva pas aux niveaux atteints en 1984, mais le
conflit se répandit dans plusieurs régions du pays jusque-là épargnées.
Graphique 3
Morts et disparus rapportés à la CVR selon l’année
PERÚ 1980 - 2000: No. DE MUERTOS Y DESAPARECIDOS REPORTADOS A LA
CVR, SEGÚN AÑO DE OCURRENCIA DE LOS HECHOS
5000
4000
3000
2000
1000
0
1980 1981 1982 1983 1984 1985 1986 1987 1988 1989 1990 1991 1992 1993 1994 1995 1996 1997 1998 1999 2000
(Hatun Willakuy, 2004 : 25)
À partir de 1987, on assiste à une augmentation du nombre de morts et de
disparus, ainsi qu’à une diversification des lieux où se déroule cette violence. Si
l’année 1984 fut la plus intense en termes de victimes, entre 1989 et 1992, on
observe un accroissement du nombre de localités concernées par le conflit [voir
le Graphique 4].
42Les faits : l’importance et l’extension du conflit
Graphique 4
Pourcentage de morts et de disparus rapportés à la CVR selon l’année
et trois indicateurs (langue maternelle quechua, zone rurale et région de sierra sud)
PERÚ 1980 - 2000: PORCENTAJE DE MUERTOS Y DESAPARECIDOS
REPORTADOS A LA CVR POR INDICADORES, SEGÚN AÑO DE OCURRENCIA
DE LOS HECHOS
Indicadores: Idioma materno quechua (% QUECHUA); Hechos ocurridos en zonas rurales (% RURAL);
Hechos ocurridos en la región Sur Central (% SUR CENTRAL)
100%
75%
50%
25%
0%
1980 1981 1982 1983 1984 1985 1986 1987 1988 1989 1990 1991 1992 1993 1994 1995 1996 1997 1998 1999 2000
% QUECHUA % RURAL % SUR CENTRAL
(Hatun Willakuy 2004 : 26)
Parallèlement, la violence diminua dans la région d’Ayacucho, de
Huancavelica et d’Apurímac ; et corrélativement on assista à une diminution du
pourcentage de victimes issues des zones rurales ayant le quechua pour langue
maternelle. Le conflit concerna ainsi des espaces géographiques différents et
des réalités sociales complexes. Notons cependant que, durant les périodes de
plus grande intensité de la violence, la majorité des victimes appartenait aux
régions rurales ayant le quechua et d’autres langues autochtones pour langues
maternelles.
Nous avons noté précédemment que selon les estimations de la CVR, le
nombre total de victimes du conflit armé interne se situait autour de 69 000
personnes. Une telle ampleur peut paraître invraisemblable à beaucoup de
Péruviens. Mais il n’en reste pas moins que le pays doit accepter cette vérité
dans toute sa gravité : c’est le Pérou andin et amazonien, quechua et ashaninka
[peuple indien de l’Amazonie centrale], paysan, pauvre et doté d’une instruction
formelle sommaire, qui a répandu son sang, sans que le reste de la Nation se
rende compte de la véritable dimension de la tragédie de ces « peuples étrangers
à l’intérieur du Pérou ».
Ce sont ces Péruviens-là qui manquent à notre pays, les plus invisibles mais
pas les moins réels : les Quispe, les Huamán (les deux noms de famille les plus
43LE GRAND RÉCIT DE LA GUERRE INTERNE AU PÉROU
fréquents dans la base de données de la CVR), les Mamani, les Taype, les
Yupanqui, les Condori, les Tintimari, les Metzoquiari. Or, bien qu’ils se sentent
trop souvent étrangers et exclus par le reste des Péruviens, ils veulent être
considérés avec respect et justice :
« Señores chaymi ñuqa munani kachun respeto, kachunyá manchacuy, masque
imayrikulla kaptiykupas, wakcha pobri kaptipykupas, campesino totalmente
ñuqanaykuchu kaniku, huk real llapas, killapi ganaq, mana ni pipas kanikuchu.
Señores, chayta ya justiciyata mañakuykiku [en quechua].
« Messieurs, c’est pour cela que je veux qu’il y ait du respect. Qu’il y ait crainte de
Dieu, même si nous sommes très humbles. Même si nous sommes des orphelins et
des pauvres. Nous pouvons être de purs paysans, qui gagnons seulement un real [un
centime de sol] par mois ; et même si nous ne sommes personne, messieurs, c’est la
justice que nous demandons. »
(Audition publique de Huanta, le 11 avril 2002. Témoignage de Sabina Valencia).
La dimension juridique des événements
La détermination des faits
L’analyse des informations recueillies par la CVR permet non seulement
d’illustrer la manière dont les acteurs armés s’acharnèrent sur la population la
plus faible et la plus marginalisée de l’histoire du pays, mais cette analyse aide
également à comprendre l’ampleur des conduites criminelles mises en pratique,
de manière généralisée et systématique, par ces acteurs. La CVR offre ainsi une
vision globale des faits qui rend possible la définition des conséquences
juridiques des événements, et l’identification des responsabilités.
Dans ses appréciations juridiques, la CVR a pris en compte l’existence d’un
ensemble essentiel de droits de la personne humaine auxquels on ne peut
déroger, reconnus comme tels par la communauté internationale. Il s’agit de
normes impératives du Droit international, tributaires soit du Droit international
des droits humains, soit du Droit international humanitaire, ou enfin du Droit
pénal international. Cet ensemble essentiel de droits que l’on ne peut
transgresser dérive de la dignité de la personne humaine et se fonde sur elle.
Conformément à la Quatrième disposition finale et à l’Article3 de la
Constitution de 1993, cet ensemble essentiel de droits détermine le sens dans
lequel on doit interpréter le contenu et la portée de tous les droits reconnus par
la Constitution. En outre, l’État péruvien a ratifié les traités universels et
régionaux les plus importants, qui font partie du Droit international des droits
humains sur le plan interaméricain et mondial.
Le corps juridique existant en matière de droits humains a des implications
précises pour le Pérou. D’abord, en vertu des principes du droit international,
aucun État ne pourra invoquer son droit interne comme justification du
nonaccomplissement d’un traité ou de normes impératives de droit international
général (jus cogens). En deuxième lieu, les traités des droits humains diffèrent
44Les faits : l’importance et l’extension du conflit
des autres traités en un point central : leur objet est la « protection des droits
fondamentaux des êtres humains » (Cour Internationale des droits humains,
OC2/82, n° 29). En troisième lieu, les violations des droits humains perpétrés par
un État cessent d’être une matière interne et de la compétence exclusive de cet
État.
Aux implications de caractère général citées précédemment, nous devons en
ajouter d’autres, plus spécifiques, qui concernent tous les États en vertu du Droit
international des droits humains. Il s’agit des obligations de respecter, de faire
respecter et de garantir les droits et les libertés reconnus par les traités des droits
humains et humanitaires en général. Comme conséquence de l’obligation de
garantir les droits établis dans les traités cités, l’État doit « prévenir, rechercher et
sanctionner toute violation des droits reconnus et assurer également le
rétablissement, si possible, du droit transgressé, et dans ce cas, la réparation des
dommages dus à la violation des droits humains. » Dans ce cadre, l’action pénale
que l’État doit promouvoir s’adresse à tout individu, fonctionnaire public ou privé,
sans aucune exception, responsable de la violation perpétrée.
On a discuté, dans le domaine juridique, du statut de la violation des droits
humains due à des agents non étatiques. On a conclu que la conduite de ces
derniers est régulée par les normes du Droit international humanitaire, car il est
de la seule prérogative de l’État de souscrire et de ratifier les traités
internationaux.
La CVR considère que ce débat n’est pas, ni ne doit être, seulement juridique.
Le prétendre équivaudrait à attendre que des arguments juridiques puissent
résoudre un problème éthique.
Dans ce sens, la CVR soutient que les actions terroristes ne peuvent pas être
classées comme des violations des dispositions internationales sur les droits
humains, étant donné que ces dernières concernent seulement la responsabilité des
États ; ces actions ne peuvent pas non plus être considérées par les Cours
internationales spécialisées, car celles-ci ne sont pas compétentes pour juger des
crimes terroristes. Cependant cette affirmation n’empêche pas que les crimes
terroristes soient effectivement considérés comme des violations des droits
humains.
Dans son sens contemporain, le Droit international humanitaire (désormais
DIH) comprend les deux branches distinctes qui, à l’origine, reçurent le nom de
Droit de la guerre. Il s’agit du Droit de La Haye et du Droit de Genève. Le
premier concerne les règles qui gouvernent le développement des hostilités, et le
second, les règles humanitaires que doivent appliquer les parties en conflit dans
leur relation avec les personnes qui n’interviennent pas directement dans
celuici ; avec l’ennemi qui se rend ou qui est hors combat ; et enfin avec l’affectation
de biens de caractère non militaire.
Le Pérou a ratifié les traités internationaux qui constituent de nos jours la
base conventionnelle du Droit international humanitaire. Nous faisons allusion
aux quatre Conventions de Genève du 12 août 1949, et à ses deux Protocoles
complémentaires du 8 juin 1977.
45LE GRAND RÉCIT DE LA GUERRE INTERNE AU PÉROU
En accord avec la jurisprudence de la Cour internationale de justice, et, plus
récemment, des Tribunaux pénaux internationaux pour l’ancienne Yougoslavie
et le Rwanda –qui confirment tous les deux les dispositions du Tribunal
international de Nuremberg (1945-1946) –, les crimes de guerre ou les
infractions graves au Droit international humanitaire, ainsi que les dispositions
de l’Article 3 des conventions de Genève, sont également sanctionnés par des
normes obligatoires du droit international général aussi bien pour les États que
pour les personnes, cela sans aucune exception.
Les droits et les interdictions énoncés dans l’Article 3 de Genève – dont le
domaine d’application comprend tous les types de conflit armé interne –, sont
obligatoires pour les agents étatiques et non étatiques en tout temps et en tous
lieux. Précisons encore que les normes du Droit international humanitaire ne
justifient ni n’autorisent, dans aucun cas, les actions ou les méthodes terroristes,
ni l’organisation de groupes armés destinés à commettre des actions de nature
terroriste, ni ne justifient non plus, sous aucune circonstance, les morts ou
d’autres dommages que ce type d’association peut provoquer.
D’autres précisions d’importance sont ici nécessaires. La première concerne
la notion « d’applicabilité immédiate » de l’Article3 des Conventions de
Genève, et plus généralement la question de l’applicabilité des normes qui
régissent tous les types de conflit armé. Comme il a été signalé par le Comité
international de la Croix rouge, l’applicabilité de ces normes ne nécessite pas
une déclaration préalable de l’État concerné.
La deuxième précision concerne le fait que l’application du Droit
international humanitaire durant le conflit armé interne n’affecte pas le statut
juridique national ou international des groupes insurgés ou des groupes armés,
ni le statut de leurs membres. Ainsi, dans l’Article 3 des Conventions de
Genève, il est stipulé que « l’application des dispositions antérieures n’a pas
d’effets sur le statut juridique des parties en conflit ».
Dans cet ordre d’idée, la CVR considère comme indispensable que le
classement de certaines actions comme les crimes et les violations des droits
humains soit suivi de l’application du Droit international des droits humains et
du Droit international humanitaire.
Une force armée ou un groupe armé se disqualifient moralement par la façon
dont ils luttent s’ils commettent, par exemple, des actions terroristes ou
n’importe quel autre crime contre l’humanité ; ce faisant, ils annoncent en effet
que leur objectif n’est pas de mettre fin au conflit, mais d’exterminer l’ennemi.
Par ailleurs, dans les États qui garantissent un minimum de libertés aux
populations, la subversion armée n’a aucune justification morale.
Précisons encore que le Statut de la Cour pénale internationale fut adopté par
la communauté internationale à Rome en 1998, au terme d’une Conférence
diplomatique de plénipotentiaires des Nations Unies. Il est entré en vigueur
erdepuis le 1 juillet 2002 au sein des États signataires, dont le Pérou. Cette
adoption n’a cependant pas d’application rétroactive.
46Les faits : l’importance et l’extension du conflit
Bien que la Cour pénale internationale ne soit pas compétente pour les
événements précédant son entrée en vigueur, elle possède une importance
singulière pour la communauté internationale. En effet, les définitions apportées
sur les divers crimes internationaux codifient en grande partie les normes
internationales consuétudinaires (ou droit coutumier) ou impératives,
contribuant ainsi à une plus grande précision juridique, notamment en ce qui
concerne les crimes contre l’humanité.
Le statut de Rome réaffirme également la jurisprudence des Tribunaux
pénaux internationaux concernant l’ancienne Yougoslavie et le Rwanda pour ce
qui est de certaines transgressions du Droit international humanitaire durant les
conflits armés internes et considérés comme des crimes de guerre. Enfin, sans
affirmer la compétence de la Cour pénale internationale dans les événements
qui eurent lieu au Pérou, la CVR utilisera les définitions apportées par le statut
de Rome dans la mesure où elles aideront à mieux comprendre le contenu de
certains crimes internationaux.
Droits fondamentaux des personnes durant les conflits armés
La communauté internationale a établi avec beaucoup de précision,
notamment après la Seconde Guerre mondiale, les normes impératives du droit
international général, qui sanctionnent des droits que l’on ne peut transgresser, y
compris au cours d’une guerre internationale ou au cours d’un conflit armé
interne.
Ces normes impératives acquièrent des contours très précis à la lumière du
Pacte international des droits civils et politiques (PIDCP) et de la Convention
américaine des droits humains (CADH). Ainsi, en cas de guerre, de menace
publique ou d’une autre éventualité, le PIDCP « n’autorise pas la suspension des
droits déterminés dans les articles suivants (…). » (Article 27).
La reconnaissance par la communauté internationale de normes impératives
du Droit des personnes, et d’un ensemble essentiel de droits fondamentaux pour
les êtres humains, sans aucune exception, en tout temps et lieux, est un fait
récent et d’une valeur inestimable pour tous les peuples du monde. Ces normes
impératives s’appuient sur des convictions liées à l’horreur vécue dans les
siècles passés, elles affirment la croyance commune qu’elles sont inhérentes aux
êtres humains, qu’elles fondent leur égalité radicale, et pour ces raisons, elles
sont intangibles car on ne peut y renoncer ni y déroger. En conséquence, les
états d’exception ou d’urgence dans les États ne peuvent pas être acceptés en
tant que royaume de l’arbitraire où tout serait permis, ni comme la négation de
l’État de droit, mais comme une forme spéciale de celui-ci.
Invalidité de l’amnistie et autres obstacles de procédure associés aux
crimes et aux violations des droits humains
Les lois d’amnistie, dont l’objet est de laisser impunis les crimes de droit
international et les violations graves des droits humains, ont été expressément
47LE GRAND RÉCIT DE LA GUERRE INTERNE AU PÉROU
déclarées par la Cour interaméricaine des Droits humains incompatibles avec la
8Convention américaine car elles « ne possèdent pas d’effets juridiques ». Cette
sentence fut précisée par le biais d’une autre sentence interprétative expédiée
par la même Cour.
Dans sa nouvelle sentence, la Cour décida, à l’unanimité, « que ce qui fut
9résolu dans la sentence définitive pour le cas de Barrios Altos a des effets
10généraux ». Suivant cette décision, les tribunaux de justice péruviens ont
commencé à initier ou à poursuivre, selon les cas, les processus pénaux contre
les présumés coupables des délits de Barrios Altos ; mais également contre
d’autres personnes présumées coupables qui avaient bénéficié des lois
11d’amnistie .
Les décisions adoptées par la Cour interaméricaine inaugurent une nouvelle
étape dans la lutte contre l’impunité, et cela en cohérence avec la jurisprudence
et les opinions consultatives émises précédemment par cette cour. La doctrine
établie se fonde sur le principe du droit international selon lequel les obligations
imposées par ce dernier doivent être réalisées de bonne foi, sans que l’on puisse
invoquer le droit interne des pays à son encontre.
Pour les mêmes raisons qui ont conduit à ne pas accepter la validité des lois
d’amnistie citées ci-dessus, il existe une tendance au sein du Droit international
à considérer que la prescription des actions pénales, au bout d’un certain temps,
est incompatible avec les obligations des États. Dans le cas de Barrios Altos, la
Cour interaméricaine des droits humains a déclaré que « sont inadmissibles les
dispositions d’amnistie, de prescription, ainsi que l’établissement d’un déni de
responsabilité qui prétendent empêcher l’enquête judiciaire, et la sanction des
12responsables des graves violations des droits humains ». En outre, selon le
Droit international des humains, après avoir édicté des normes, l’État ne peut se
défausser de l’accomplissement de ses obligations internationales pour
enquêter, juger et condamner les responsables des graves violations de ce droit.
Le corollaire des importantes limitations imposées à la souveraineté des
États par le Droit des personnes après la Seconde Guerre mondiale, est la
reconnaissance par le Droit constitutionnel de la limitation du pouvoir souverain

8 Cour interaméricaine des Droits humains, sentence définitive, cas Barrios Altos (Chumbipuma Aguirre et
autres, vs Pérou), expédiée le 14 mars 2001, paragraphe 51, numéro 3.
9 [Le 3 novembre 1991, dans le quartier de Barrios Altos situé au centre de Lima, quinze personnes furent
exécutées en dehors de toute procédure judiciaire, et quatre autres furent blessées, par des membres du
« Groupe Coline », un groupe paramilitaire créé au sein du gouvernement de Fujimori. Pendant plusieurs
années, le gouvernement de Fujimori empêcha délibérément toute enquête officielle sur ce crime en utilisant
des moyens législatifs et judiciaires (Informe Final de la CVR (désormais IF), Tomo VII : 331 et sqq.) NDT].
10 Cour interaméricaine des Droits humains, sentence d’interprétation de la sentence de fonds, cas Barrios
Altos (Chumbipuma Aguirre et autres vs Pérou), le 3 septembre 2001, partie résolutive.
11 [Le 15 juin 1995 fut promulguée la Loi n° 26479 qui concédait l’amnistie générale au personnel militaire
pour les violations des droits de l'homme qui avaient eu lieu pendant le conflit armé interne ; ainsi, les
enquêtes judiciaires en cours ou en exécution furent closes. Afin d’éviter la remise en question judiciaire de
cette loi, le 2 juillet 1995 une autre Loi n° 26492 fut publiée, elle rendait obligatoire la prise en compte de la
loi d’amnistie. Ces deux lois furent édictées à la fin du premier gouvernement de Fujimori. NDT].
12 Cour interaméricaine des droits humains, sentence Barrios Altos, le 14 mars 2001, partie résolutive,
paragraphe 41.
48Les faits : l’importance et l’extension du conflit
de l’État et ce qui touche à la proscription du jus bellum et à la protection des
droits fondamentaux des êtres humains en tout temps et lieux.
Une interprétation harmonieuse des divers articles constitutionnels est
nécessaire, notamment ceux qui peuvent présenter un conflit apparent : l’option
personnaliste, le droit à la justice, l’obligation de l’État de garantir la pleine
application des droits humains et le pouvoir d’attribuer des amnisties.
L’harmonisation des dispositions constitutionnelles implique, comme l’affirme
le Tribunal constitutionnel, que la faculté de promulguer des amnisties n’est pas
absolue mais comporte une limite infranchissable : la défense de la personne
humaine, le respect de sa dignité et la pleine application des droits humains.
La qualification de certains crimes et violations des droits humains comme
« systématiques ou généralisés »
Comme nous le savons, la CVR se trouvait face à une situation de violence
où plusieurs milliers de personnes trouvèrent la mort. Aussi, l’une des graves
questions qu’elle dut résoudre fut de déterminer s’il s’agissait de cas isolés, ou
difficiles à éviter dans le contexte du conflit armé interne ; ou si, au contraire,
ces morts étaient le résultat d’une pratique systématique ou généralisée,
attribuable à des agents appartenant ou non à l’État.
Les systèmes de protection des droits humains prêtent une attention spéciale
aux « situations qui révèlent des violations des droits humains constantes et
systématiques » (ONU, 1967) ; ou, dans la même veine, « [aux situations qui
révèlent] un cadre généralisé de violations des droits humains » (OEA, 1965).
Dans le cas du Pérou, on doit souligner que des organismes de protection des
droits humains appartenant à l’ONU et à l’OEA ont déjà soutenu que les tortures
et les disparitions forcées de personnes au cours de la période 1980-2000 ne
constituent pas des pratiques isolées mais systématiques de violations des droits
humains. Précisons encore que la CVR considère que les comportements
terroristes sont également des pratiques systématiques et pas seulement des
actions isolées ou difficiles à éviter.
En vertu de son mandat, la CVR dut s’occuper également des crimes
–c’est-à-dire des délits selon le Code pénal international –, imputés aux
membres des groupes terroristes. Il s’agissait là d’une question particulière au
cas péruvien, étant donné que des agents non étatiques et sans aucun lien avec
l’État furent également responsables de milliers d’actions qui violaient les droits
humains de manière systématique et récurrente.
Les pratiques criminelles des groupes terroristes participant à un conflit armé
interne doivent être qualifiées conformément aux modèles du Droit pénal
international en accord avec les normes du Droit international humanitaire.
Les crimes contre l’humanité font référence à des actes contre la vie et
l’intégrité personnelle, à des actes de torture et à des actes allant à l’encontre de
la liberté individuelle, entre autres. Pour être ainsi qualifiés, ces actes doivent
être perpétrés contre des populations civiles, de manière systématique ou
49LE GRAND RÉCIT DE LA GUERRE INTERNE AU PÉROU
récurrente, en temps de paix, ou au cours d’un conflit armé de n’importe quel
type.
Selon la jurisprudence internationale et la Commission du droit international,
le terme « systématique » est défini comme un « plan ou une politique » à partir
13duquel « pourrait résulter l’action répétée ou continue d’actes inhumains ».
L’adjectif « généralisé » qualifie la conduite adoptée et non l’agent
particulier ; c’est-à-dire que la perpétration généralisée d’une conduite
n’implique pas que tous les agents, pris individuellement, soient impliqués dans
celle-ci. Selon les deux sources citées précédemment, le terme « généralisé »
implique que « les actes soient dirigés contre une multiplicité de victimes ».
Cette exigence exclut un acte inhumain isolé commis par une personne, et qui
14agirait de sa propre initiative contre une seule victime .
La CVR est parfaitement convaincue du fait que les crimes et les violations
des droits humains perpétrés par les organisations subversives et par les forces
de sécurité de l’État furent loin d’être de simples excès, c’est-à-dire des erreurs
isolées et étrangères à la conduite typique des acteurs armés. Bien au contraire,
ces crimes et ces violations reflétèrent des actions totalement délibérées. Le
conflit armé interne coûta des dizaines de milliers de vies humaines par
l’application de stratégies de guerre qui, à plusieurs reprises, ont considéré ces
pertes comme un « coût nécessaire » pour des actions qui constituaient, par
ailleurs, de graves infractions au Droit international humanitaire, des crimes
contre l’humanité, et des violations de l’ordre légal et constitutionnel du Pérou.
En ce qui concerne le PCP-SL, son idéologie le conduisit à appliquer des
tactiques particulièrement violentes et brutales et le rendit imperméable non
seulement aux valeurs humanitaires élémentaires, mais encore aux données de
la réalité sociale du pays. Il refusa de changer les fondements essentiels de sa
stratégie politique en supposant qu’un conflit de plus en plus généralisé et
intense était favorable à sa cause.
Quant aux agents de l’État, ils durent faire face au défi de réprimer la
subversion dans le cadre d’un régime démocratique [le Président élu en 1980
était Fernando Belaunde] tout en respectant les droits humains, une situation qui
fut au bout du compte perçue comme un obstacle à leurs actions. L’abdication
du pouvoir politique de l’État conduisit les forces armées à décider, en toute

13 Tribunal pénal international pour l’ancienne Yougoslavie, sentence Tadic, le 7 mai 1997, paragraphe 648.
Voir aussi Commission de droit international, Projet de codification de crimes contre la paix et la sécurité de
l’humanité, 1996, paragraphes 94 et 95. Dans le même sens, le Tribunal pénal international pour le Rwanda
déclara : « Le concept systématique peut être défini comme un acte consciemment organisé et qui suit un
modèle déterminé, en se basant sur une politique commune qui utilise des ressources publiques ou privées. Il
n’est pas requis que cette politique doive être adoptée formellement comme une politique d’État. Pourtant, il
doit exister un certain plan ou une politique préconçue » ; lors de la sentence du cas Akayesu, ICTY-96-4, le
2 septembre 1998.
14 Tribunal pénal international pour l’ancienne Yougoslavie, sentence Tadic, le 7 mai 1997, paragraphe 648.
Voir aussi Commission de droit international, Projet de codification de crimes contre la paix et la sécurité de
l’humanité, 1996, paragraphe 94 et 95. Dans le même sens, le Tribunal pénal international pour le Rwanda
affirma : « Le concept de répété peut être défini comme massif, fréquent, comme une action à grande échelle
réalisée collectivement avec une gravité considérable et dirigé contre une multiplicité de victimes » ; lors de la
sentence du cas Akayesu, ICTY-96-4, le 2 septembre 1998.
50Les faits : l’importance et l’extension du conflit
15autonomie, des actions et des stratégies antisubversives . Elles reçurent pour ce
faire des garanties d’impunité de la part du gouvernement de Belaunde [dès
1982], une impunité qui, une fois la démocratie perdue, s’institutionnalisa sous
la forme d’une amnistie générale des forces armées [1995].
Cependant, le coût politique des exécutions arbitraires et des disparitions
16forcées , ainsi que la nécessité d’une meilleure efficacité dans la lutte
antisubversive, conduisirent l’Armée à des révisions stratégiques. Celles-ci
changèrent en particulier le type de violations des droits humains mis en place,
mais laissèrent de graves problèmes non résolus dans le cadre judiciaire et
pénal.
La CVR a identifié des types de crimes et de violations des droits humains
perpétrés par les organisations subversives et par les forces antisubversives, et
faisant partie de leurs stratégies respectives. Les types identifiés et documentés
concernent : les disparitions forcées, les exécutions arbitraires, les assassinats et
les massacres, les tortures et les traitements cruels, inhumains et/ou dégradants,
la violence sexuelle contre les femmes, les séquestrations et les prises d’otages,
la violence contre les enfants des deux sexes, et enfin les violations des droits
collectifs.
L’attribution des responsabilités individuelles
L’application de la justice nécessite la détermination des responsabilités. À
l’instar des diverses dimensions de la justice, la CVR ne s’est pas cantonnée au
cadre de la responsabilité pénale. Cependant, la CVR n’a pas de juridiction. Ce
pouvoir de juger s’exerce dans la fonction de « dire le droit » ; il implique que
la détermination des responsabilités dans ladite juridiction soit définitive et
définitoire dans le cadre du droit international des droits humains. Ainsi, le
mandat de la CVR s’est limité à faciliter le travail de détermination des
responsabilités individuelles pour les organes étatiques compétents.
La CVR fut créée pour identifier, dans la mesure du possible, les
responsabilités présumées des crimes et des violations des droits humains qui
lui furent soumis. Pour ce faire, elle a dû réunir des éléments de jugement sur
les responsabilités présumées des individus. Ces éléments étaient issus de
témoignages et de divers documents auxquels elle a eu accès, et de diverses
enquêtes réalisées tout au long de son mandat. En termes généraux, la CVR
déploya tous les efforts raisonnables pour s’assurer que la personne dont le nom
était cité comme responsable présumé d’un crime ou d’une violation des droits

15 [Cette abdication du pouvoir civil s’exprima par le manque de contrôle des actions des forces armées de la
part des trois gouvernements qui dirigèrent le pays durant le conflit armé interne. La CVR considère d’une part
que, compte tenu de l’ampleur du conflit, l’utilisation des forces militaires était inévitable, mais que d’autre
part l’État péruvien ne prit pas les mesures nécessaires pour empêcher les atteintes aux droits fondamentaux
de la population. NDT].
16 [La « disparition forcée » est la pratique qui, allant à l’encontre des droits humains, consiste en une
détention illégale qui implique la méconnaissance du lieu où se trouve la victime. Elle se termine
généralement par l’exécution sommaire. (IF, Tomo VI, Los crímenes y violaciones de los derechos humanos).
NDT].
51LE GRAND RÉCIT DE LA GUERRE INTERNE AU PÉROU
humains ait l’opportunité de présenter sa propre version des faits. En particulier,
on s’est attaché à ce que la personne soit écoutée, ou du moins convoquée à
cette fin. Toutes les personnes mentionnées comme responsables présumés
eurent ainsi l’opportunité de s’expliquer et leur version fut couchée par écrit
dans un document analogue à un droit de réponse.
La nature spécifique de la violence politique au Pérou doit être prise en
compte lorsqu’on aborde la question des responsabilités individuelles. À la
différence d’autres commissions de la vérité, la commission péruvienne eut à
affronter une quantité considérable de crimes commis par des membres de
groupes non étatiques, c’est-à-dire le PCP-SL et le MRTA (Movimiento
revolucionario Túpac Amaru). Ce point posa divers problèmes techniques qui
furent résolus en s’appuyant sur les éléments suivants :
— Du point de vue de la CVR, il n’y a pas de différence en termes de
conséquences entre les crimes et les violations des droits humains commis par
les groupes non étatiques et ceux commis par les agents de l’État.
— L’analyse de la responsabilité dans l’un ou dans l’autre cas prend en
compte les structures de commandement et de hiérarchie existantes au moment
de la perpétration des faits.
— Les crimes commis par les groupes paramilitaires et par les comités
d’autodéfense requièrent une évaluation spéciale. Dans le premier cas, la CVR a
supposé qu’ils faisaient partie de l’appareil étatique, alors que dans le second
cas, l’analyse s’est effectuée au cas par cas, en vérifiant la relation qui existait –
au moment des faits – entre le comité en question et les autorités de l’État.
Il vaut la peine de préciser ici les critères relatifs aux cas présentés par la
CVR :
— Les cas présentés font partie d’un ensemble plus large qui inclut, là où
cela a été établi, des modalités de crimes et de violations systématiques et
généralisés. En tant que tel, chacun de ces faits doit être considéré comme un
crime contre l’humanité à la lumière du statut de la Cour pénale internationale.
— En particulier, la disparition forcée de personnes constitue un délit
récurrent, ce qui implique que sa catégorisation dépend de la loi qui en formule
la dénonciation, et pas nécessairement de la loi en vigueur au moment de sa
perpétration. Il n’est ni moral ni légal de réduire une disparition de personne à la
catégorie d’une séquestration simple, même si cela s’est produit avant 1991.
— La magistrature devra faire état des faits aggravants du Code pénal, tout
en incorporant des éléments du Droit international des droits humains, et du
Droit international humanitaire. Il conviendrait en particulier que les juges et les
procureurs prennent en considération ce qui fut établi dans le statut de Rome
pour interpréter de manière systématique le contenu catégoriel des figures
pénales, ainsi que les circonstances dans lesquelles celles-ci furent commises.
La CVR a établi les critères d’attribution de responsabilité en utilisant
rationnellement la relation causale entre un individu et un fait dont elle a eu
connaissance. Pour ce faire, elle s’appuie sur la détermination de modalités déjà
établies, et considère la position du coupable présumé en relation avec le groupe
52Les faits : l’importance et l’extension du conflit
ou l’appareil au sein duquel le crime fut commis. De la même manière, la CVR
fait usage de la doctrine pénale la plus avancée et la plus consensuelle pour
déterminer les critères pour lesquels un individu est ou non responsable. Pour ce
faire, la CVR s’appuie sur les dispositions du Statut de Rome et sur la théorie de
la domination du fait et les appareils du pouvoir. La CVR suggère que la
magistrature prenne en considération les Articles 25 à 28 du Statut de Rome, car
ils consacrent la disposition la plus complète et la plus cohérente sur la question
de savoir ce qui doit être sanctionné comme un délit. Cette disposition est
complétée par l’usage et l’application de la théorie de la domination de fait à
partir d’appareils de pouvoir organisés.
La majeure partie des faits s’appliquant au mandat de la CVR tombe dans la
catégorie des délits complexes, où l’auteur et le participant font partie d’une
même organisation. Dans presque tous les cas rapportés, le problème concerne
l’identification de la responsabilité des chefs qui, sans être les exécuteurs des
délits, participent diversement à sa mise en œuvre (ils conçoivent, planifient,
dirigent, ordonnent ou préparent le délit). Ces problèmes ne sont pas nouveaux,
la doctrine pénale a dû faire montre de créativité dans sa réponse lorsqu’il
s’agissait de poursuivre le crime organisé. Dans ces cas, il était important
d’étudier la structure même de l’organisation, avec ses chaînes de
commandement. Pour résoudre ces dilemmes, la doctrine pénale a développé
divers degrés de participation aux délits lorsque les auteurs agissent : en tant
que médiateurs, en tant que coauteurs, en tant que coauteurs collatéraux, ou
lorsqu’ils ont apporté leur coopération aux faits délictueux. Selon la
jurisprudence, les cas les plus fréquents concernent les individus qui agissent
comme médiateurs, et comme coauteurs des délits.
Pour l’application de la théorie de la domination du fait, il est nécessaire :
—qu’il s’agisse d’un appareil de pouvoir organisé avec une structure
hiérarchique rigide ;
— qu’il soit vérifié que l’auteur immédiat puisse être remplacé par un autre,
ce qui impliquerait que l’organisation ait une dimension consistante ;
— qu’il soit vérifié que l’auteur puisse être échangé de manière automatique
par un remplaçant ;
— que l’appareil du pouvoir se soit détaché de l’ordre juridique optant pour
la voie criminelle.
Les violations des droits humains commises par l’État péruvien ont eu lieu,
en général, durant les régimes élus démocratiquement, disposant d’élections
régulières, de liberté d’expression et de droits constitutionnels en vigueur.
Cependant l’application de la théorie de la domination du fait ne peut être
mécanique, ni justifier à elle seule la responsabilité du pouvoir politique sur les
actes impliquant de graves violations des droits humains. En dehors de la
période qui commence avec le coup d’État du 5 avril 1992 [par Fujimori, en
alliance avec l’Armée], l’approche générale du Rapport final explique en détail
comment, dans des contextes démocratiques, on a assisté à de graves violations
des droits humains, commises par des agents de l’État. Cette situation oblige à
53LE GRAND RÉCIT DE LA GUERRE INTERNE AU PÉROU
une analyse détaillée de la relation entre une violation spécifique et la chaîne de
commandement. Les violations des droits humains présentées dans le Rapport
Final renvoient dans de nombreux cas aux commandements politico-militaires,
ou aux chefs militaires d’une région ou d’une sous-région soumise à l’état
d’urgence. Dans le Rapport Final, ainsi que dans d’autres sources, on a signalé
à de nombreuses reprises comment dans ces régions en état d’urgence, l’État de
droit et la Constitution furent de facto suspendus. En somme, on peut présumer
qu’à plusieurs reprises ces structures militaires régionales ou locales ont agi en
marge de la Constitution péruvienne et de la loi.
En suivant cette manière de voir, les situations juridiques des organisations
subversives, le PCP-SL et le MRTA, non seulement différent entre elles, mais
également vis-à-vis des agents de l’État péruvien. Le PCP-SL était un appareil
politique organisé, ses exécuteurs étaient interchangeables et ils se sont placés,
bien évidemment, en dehors de la loi. Leur objectif était de détruire l’État qui
soutient le Droit dans notre pays. Il ne s’est agi, en aucune manière, d’une
« guérilla » luttant contre un régime totalitaire dans une guerre de libération
nationale. Leurs actes ont accru l’illégalité de l’organisation, même si l’on peut
reconnaître les motivations politiques qui l’ont soutenue. C’est pour cela que les
magistratures devront tenir compte de la théorie de la domination du fait pour
17évaluer la responsabilité pénale des chefs sendéristes . Le cas du MRTA
présente des similitudes et des différences avec le PCP-SL. Les différences
concernent la stratégie politique de leurs actions, le type de ces actions et les
conséquences qu’elles ont entraînées. Dans ce cadre, la théorie de la domination
du fait pourra être applicable plus facilement aux séquestrations et aux autres
faits. Dans ces cas, comme il a été signalé précédemment, des éléments
concluants permettent d’affirmer que la direction centrale du MRTA a
directement planifié, conçu et organisé le crime.
18Pour ce qui est des Comités d’autodéfense (CAD), l’attribution des
responsabilités touche aux faits matériels, mais aussi aux chefs de ces
organisations. Ces responsabilités peuvent concerner, selon les cas, les chefs
militaires des régions concernées lorsqu’il existe des éléments de jugement qui

17 Cette responsabilité concerne également le président du PCP-SL, le Comité central, les Comités régionaux,
ainsi que le Comité métropolitain de Lima.
18 [Dans les années 80 firent leur apparition deux types de milices civiles rurales. D’une part, en 1976, les
paysans des départements de Cajamarca et Piura s’organisèrent pour se défendre, sans armes, contre les vols
de bétail et autres injustices que l’État n’était pas capable d’arbitrer et de sanctionner. Ces organisations, dites
Rondas campesinas, furent reconnues par le gouvernement de García par la Loi n° 24571 du 6 novembre
1986, en tant que « milices paysannes [Rondas campesinas] pacifiques, démocratiques et autonomes ».
Cependant, de manière parallèle, se formaient les premiers Comités d’autodéfense civile dans la sierra
centrale, ou Rondas antisubversives créées pour se défendre, avec des armes, des attaques du PCP-SL et du
MRTA. Elles furent reconnues par le gouvernement de Fujimori en novembre 1991 par le Décret législatif
n° 741, en tant que « Comités d’autodéfense ». Des Rondas paysannes et amazoniennes [Rondas campesinas y
nativas] firent leur apparition au fur et à mesure que les attaques du PCP-SL et du MRTA s’étendaient dans le
pays, parfois elles étaient autonomes et dans d’autres cas elles ont été créées par les militaires des régions
concernées, raison pour laquelle les deux types de milices se confondaient sur le terrain. [Voir IF, Tomo II,
Los comités de autodefensa en el escenario de la guerra. NDT].
54