GRECS ET OTTOMANS 1453-1923

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Pour l'hellénisme, la domination ottomane commence par une catastrophe, la chute de Constantinople, et se termine par un drame plus définitif encore, le déracinement sans retour de trois mille ans de présence en Asie Mineure. Comment dans ces conditions envisager une histoire "dépassionnée " ? Les individus peuvent pardonner mais les peuples des Balkans n'ont pas la mémoire courte.
Publié le : vendredi 1 mars 2002
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EAN13 : 9782296282780
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GRECS ET OTTOMANS 1453-1923
de la chute de Constantinople à la disparition de l'Empire Ottoman.

~L'Hanmattan,2002 ISBN: 2-7475-2162-1

Joëlle Dalègre

GRECS

ET OTTOMANS 1453-1923

de la chute de Constantinople à la disparition de l'Empire Ottoman.

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

Collection

"Etudes

grecques"

dirigée par Renée-Paule Debaisieux

- Edmond ABOUT, La Grèce contemporaine,1854

[réédition, présentée et annotée par J. Tucoo-Chala] - 304p. - Venetia BALTA, Problèmes d'identité dans la prose grecque contemporaine de la migration - 234p.

-

Paul

CALLIGAS,

Thanos Vlécas [Traduit, présenté et annoté par M.P. Masson- Vincourt] - 320 p. En ouvrages bilingues: textes traduits, présentés et annotés par MariePaule Mas son-Vincourt : Des Prisons - 112p. Réflexions historiographiques - 174p. Voyage à Syros, à Smyrne et à Constantinople - 222 p. - Constantin CHATZOPOULOS, Dans l'obscurité et autres nouvelles [Nouvelles traduites par C. Barland-Albouy, R.P. Debaisieux, Y. Gineste, P. Jacquemin, A. Martin, Ch. Perromat, Ch. Vita] - 9Op. - Joëlle DALÈGRE, La Thrace grecque, populations et territoire - Renée-Paule DEBAISIEUX, Le Décadentisme grec (1894-1912) - 272p. Le Décadentisme grec, une esthétique de la déformation 186p. - Ioannis KONDYLAKlS, Patoukhas [Traduit, présenté et annoté par Vassiliki et Pierre Coavoux] - 206p. - Marie-Paule MASSON-VINCOURT, Paul Calligas (1814-1896) et lafondation de l'Etat grec - 658 p.

- Charles-Sigisbert SONNINI, Voyage en Grèce et en Turquie
(1801) [Présenté et annoté par Patrice Brun]

- 253

p.

- Henri TONNET, Histoire du roman grec, des origines à 1960304p.
Marqueurs et opérations de dé!~rmination - 336p. - Mario VITTI, Introduction a la poésie de Georges Séféris

-

Irini

TSAMADOU-JACOBERGER,Le

nom en grec moderne,
[Traduit

du grec] - 256p.

INTRODUCTION

"Les Turcs ont passé là; tout n'est que ruine et deuil Chios, l'île des vins, n'est plus qu'un sombre écueil" V.Hugo, Les Orientales.

L'actualité montre, s'il en est besoin, quel rôle important joue aujourd'hui encore dans les Balkans l'histoire exceptionnellement dense des peuples concernés, et spécialement la longue période ottomane, dénominateur commun à tous. On ne peut espérer comprendre certains traits des réalités ou des mentalités balkaniques sans référence à ce passé; c'est parmi d'autres, le cas du peuple hellène pour qui cette histoire garde toute son actualité dans le contexte des difficiles relations entre Grèce et Turquie. Ce livre, né de mon expérience d'enseignante, s'adresse principalement à un public intéressé par l'hellénisme, ou plus largement, les Balkans et l'espace gréco-turc. On dispose aujourd'hui d'excellentes synthèses en français sur les Balkans, l'Empire Ottoman ou la géopolitique de la Grèce 1; ces ouvrages ont tous l'immense intérêt de replacer mon sujet dans un cadre plus large indispensable, mais son objet même n'est pour chacun d'eux qu'un point parmi d'autres. Ainsi peut-on constater un vide dans les lectures disponibles, tandis qu'au fond des bibliothèques reposent de remarquables thèses peu exploitées; mon intention n'est donc que de fournir une simple synthèse accessible et de taille réduite qui ne dispense pas de recourir à des ouvrages plus spécialisés pour approfondir un point précis.
1. En particulier Robert Mantran (dir) Histoire de l'Empire Ottoman, Paris, 1989. Georges Castellan, Histoire des Balkans, XIVe-XXe siècles, Paris, 1995. Georges Prévélakis, Balkans, culture et géopolitique, Paris, 1994, du même, Géopolitique de la Grèce, Bruxelles, 1997.

Mamamouchi ridicule chez Molière, modèle du despote chez Montesquieu, sauvage massacreur chez Hugo et Delacroix, le Turc n'a pas été gâté dans la littérature française classique et romantique; ç'est aussi la vision qu'en donnent le plus souvent les historiens des Etats comme la Grèce qui sont nés au XIXe siècle d'une lutte difficile et sanglante après une longue période de sujétion, vision réductrice, fondatrice d'États nouveaux, largement répandue dans ces pays par l'enseignement traditionnel. Les spécialistes du monde ottoman en revanche montrent un Empire tolérant, qui préserve les individualités culturelles et ethniques, et succombe, victime des ambitions des grandes puissances qui ont encouragé, dans leur propre intérêt, l'ingratitude des populations précédemment soumises. Ces deux visions totalement antithétiques du passé influent gravement sur l'idée que les contemporains se font de "l'autre"; la multiplicité des études locales permet cependant d'approcher à présent la diversité des situations qui peut expliquer des jugements aussi contradictoires. Il me faut préciser les termes mêmes de mon titre. "Grecs et Turcs" semblerait plus simple, mais restreindrait géographiquement mon étude aux populations des deux États de référence, Grèce et Turquie, alors que l'espace autrefois habité par des Grecs ou des Ottomans était singulièrement plus vaste; de plus ces deux mots font pénétrer implicitement dans le registre du sentiment national tel qu'on le connaît depuis le XIXe siècle, ce qui est totalement anachronique pour les siècles précédents. Enfm, ces termes peuvent sous-entendre une référence à une origine ethnique précise; or, si l'élite dirigeant l'Empire Ottoman appartient à la religion musulmane, le système des esclaves de l'État, une large exogamie et les conversions ont fait que cette élite n'est guère "turque" au sens ethnique; elle n'utilise même pas la langue turque puisque la langue officielle, l'osmanli, emprunte de nombreux éléments au persan et à l'arabe jugés seules langues de culture. Pour l'élite dirigeante de l'époque de Soliman, le "turc" n'est qu'un paysan anatolien, une composante peu reluisante d'un vaste Empire uni par une fidélité dynastique et non par une cohésion ethnique. Quant au terme "Grec", il est ici employé au sens le plus large pour désigner "toute personne estimant appartenir à la civilisation hellénique"; les hasards de l'histoire ont fait que ces personnes ne sont pas nécessairement de langue maternelle grecque, ni ethniquement descendantes des Grecs anciens, et qu'elles sont dispersées sur un espace infmiment plus grand que la Grèce actuelle. 8

L'Empire Ottoman les a collectivement regroupées sous le vocable de Rum qui désignait l'ensemble des chrétiens orthodoxes 2; Rum est alors la forme turque du grec romios -romain-, ceci parce que les Byzantins, se considérant comme les seuls survivants de la civilisation romaine, se désignaient comme tels 3. Le prestigieux héritage romain est largement revendiqué: le premier seldjoukide installe sa capitale à Iconium (Konya) au XIIe siècle et se proclame "Qaysar al Rum", "César des chrétiens", le chef serbe Dusan en 1346 se dit Tsar-César de Serbie et de Romanie, le chef moscovite s'estime César de la Troisième Rome quand tombe Constantinople. Quand fut décidé en 1923 l'échange obligatoire des populations grecques et turques, c'est l'appartenance au groupe Rum qui définit le groupe "grec" à expulser obligatoirement de Turquie. L'assimilation Rum/Grec, partiellement inexacte au XVe siècle, se fait alors d'autant plus facilement que les orthodoxes qui n'estimaient pas appartenir au monde grec (Bulgares par ex) avaient déjà obtenu la reconnaissance d'un groupe distinct. Entrent donc dans mon sujet les chrétiens qui jugent appartenir au monde grec quelle que soit leur langue maternelle et leur lieu de résidence dans l'ensemble ottoman 4 . Les limites chronologiques défmies ici sont plus vastes que celles de ce que le Grec appelle "Turcocratie" soit étymologiquement "domination des Turcs"; en effet celle-ci, conventionnellement, s'étend de 1453, la chute de Constantinople, à 1821, le début de la lutte grecque pour un État indépendant, ou 1830, la décision internationale de création de cet État. Or, la présence turque est bien
2. Ce n'est pas l'endroit pour revenir sur la querelle -fondamentale cependant dans l'historiographie grecque- née des ouvrages de l'historien allemand Fallmerayer qui

affirma, dans la premièremoitié du XIXe siècle, que l'installationde Slaves en Grèce
au début du Moyen âge avait été si importante que les Grecs de son temps ne pouvaient plus être considérés comme les descendants des Grecs antiques. Sans adopter ses positions on ne peut nier que la civilisation hellénique ait parfaitement assimilé au fil des siècles, des Slaves, des Vénitiens, des Génois, des Catalans, des Croisés d'origine diverse, des Albanais et bien d'autres encore... ce qui d'ailleurs montre toute sa vigueur. 3. Les Francs et les Vénitiens qui dominent des territoires byzantins après 1204 parlent également de "Romanie", la ville de Nauplie s'appelle alors Napoli di Romania. 4. L'ambiguïté Rum IOrthodoxe I Grec et la définition du Grec restent des sujets sensibles jusqu'au XXe siècle, voir infra ch.6 et R.Ilbert, "Qui est Grec? La nationalité comme enjeu en Égypte (1830-1930)" in Relations Internationales, n054, 1988. 9

antérieure à la prise de la capitale, et dans l'Empire Ottoman du milieu du XIXe siècle vivent beaucoup plus d'Hellènes que dans le Royaume nouvellement créé; pour une bonne partie d'entre eux, la "turcocratie" ne prend fin qu'en 1922 lorsque la défaite militaire les oblige à quitter l'Asie Mineure, ou en 1923 lorsque l'application des accords signés à Lausanne contraint ceux qui s'y trouvent encore à quitter le pays. L'année 1923 voit également la fm de l'Empire Ottoman; le sort des quelques dizaines de milliers de Grecs qui sont alors autorisés à demeurer en Turquie relève de l'histoire du nouvel État et des relations gréco-turques. La période ici prise en compte, selon la région concernée, peut donc s'étendre de un à neuf siècles, d'où une inévitable diversité. Il est absolument nécessaire d'y distinguer, sur une toile de fond de règles communes, plusieurs étapes, en reprenant en majorité les divisions classiques admises par les historiens ottomanistes. - de la fin du XIe au milieu du XVe siècle: l'avancée progressive des Turcs de l'est anatolien vers les Balkans et la création d'un État ottoman à partir du XIllO siècle. - de la fm du XVe à la fm du XVIe siècle: l'Empire Ottoman dans sa grandeur, la conquête des dernières terres helléniques, les premiers dysfonctionnements et leurs conséquences sur les populations hellènes. - le XVIIIe siècle: après les défaites ottomanes face aux occidentaux, les traités de Karlowitz (1699), de Passarowitz (1718) de Kutchuk Kaynardji (1774) créent des conditions commerciales nouvelles, les contacts avec l'Occident transforment la vie économique et intellectuelle des populations chrétiennes. - le XIXe siècle jusqu'en 1923: l'existence d'un État grec indépendant à partir de 1830 et la politique de réformes (Tanzimat) du Hatt-i-chérif de 1839 influencent de façon décisive les conditions de vie des chrétiens dans l'Empire et le regard que les Ottomans portent sur ces sujets, désormais liés aux relations entre les deux États, Ottoman et Grec. Par ailleurs, vu l'immensité de l'espace concerné, de la mer Ionienne au Caucase, la diversité des conditions physiques impose aux hommes un environnement parfois si différent que la vie entière en est imprégnée, d'où la difficulté d'énoncer des généralités.

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Je n'ai donc pas l'outrecuidance de prétendre épuiser le sujet, ni de vouloir donner raison ou tort aux uns ou aux autres dans leurs interprétations contradictoires sur le vécu des chrétiens hellènes dans l'Empire Ottoman, je souhaite simplement rendre accessible au public intéressé des notions élémentaires et indispensables, en tenant compte du renouvellement des connaissances.

P.S. Il reste à préciser le délicat problème des noms de lieux, de la langue choisie, des transcriptions, des dates et calendriers utilisés. -Calendrier? j'ai choisi, sauf erreur, de transcrire toutes les dates dans l'actuel calendrier. -Système de transcription? pour les noms turco ottomans j'ai adopté le système utilisé par les spécialistes (R.Mantran dans l'opus cité), pour les noms grecs, la transcription phonétique la plus simple selon la prononciation actuelle de ces noms. -Noms? dans le contexte politique actuel dire Constantinople ou Istanbul, Izmir ou Smyrne pouvant prendre une signification politique précise, j'ai adopté le nom en usage dans les documents de référence de l'époque considérée; cela n'exclut pas, bien sûr, une part d'arbitraire liée au choix des sources. Enfm, quand il existe un terme consacré par l'usage (tout aussi arbitraire) français, Athènes, Andrinople, Trébizonde, je renonce à la transcription phonétique; à la fm du livre, un lexique récapitule les équivalences toponymiques. Comme par ailleurs le format de la collection rend difficile l'adjonction de cartes détaillées et lisibles de l'immense espace concerné, je conseille instamment au lecteur le recours à des cartes de Turquie et des différents États des Balkans. Merci de me faire confiance et de ne pas croire que les inévitables flottements que l'on pourra constater résultent d'une volonté délibérée d'avantager l'un ou l'autre.

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Chapitre 1: LA PRISE DE CONSTANTINOPLE

"Dieu sonne, la terre sonne, les cieux sonnent, sonne aussi Sainte Sophie, le grand monastère aux quatre cents simandres, aux soixante deux cloches, à chaque cloche un pope, à chaque pope un diacre. À gauche chante le Roi, à droite le Patriarche, et si ample est le chant qu'il ébranle les colonnes. Au moment où ils s'engagent dans le cherouviko 1, où va sortir le roi de l'univers une voix leur vient du ciel, et de la bouche d'un archange: "Arrêtez le cherouviko et déposez les saints dons, popes, prenez les objets sacrés et vous, cierges, éteignez-vous, car la volonté de dieu est que la Ville devienne turque. Envoyez un message aux Francs 2, que viennent trois navires l'un pour prendre la croix, l'autre pour l'Évangile, le troisième, le meilleur, pour notre Sainte Table, que les chiens ne nous la prennent pas et ne la souillent pas". La Reine du ciel en fut bouleversée, les icônes se mirent à pleurer "Calme-toi, Vierge souveraine, ne verse pas tant de larmes, de nouveau avec les ans, avec le temps, elles seront à nous"

1. Le prêtre, pendant qu'on chante le cherouviko, hymne des chérubins (soit en hébreu, "puissance céleste") fait le tour de la Sainte Table en l'encensant. 2. "Franc" désigne toute personne venue d'Europe occidentale, en particulier les Croisés, sans autre connotation géographique. Chant extrait du recueil de N.Politis, Chants démotiques, Athènes, rééd 1972, la traduction est de l'auteur, aidée de L de Balmann.

Tableau

1: les sultans ottomans. v 1280- v 1324 v 1324- v 1362 v 1362-1389 1389-1402 1413-1421 1421-1444,1446-1451 1444-1446,1451-1481 1481-1512 1512-1520 1520-1566 1566-1574 1574-1595 1595-1603 1603-1617 1617-1618,1622-1623 1618-1622 1623-1640 1640-1648 1648-1687 1687-1691 1691-1695 1695-1703 1703-1730 1730-1754 1754-1757 1757-1774 1774-1789 1789-1807 1807-1808 1808-1839 1839-1861 1861-1876 1876 1876-1909 1909-1918 1918-1922

IOsman I er IOrkhan Ghazi Murad I er Bayezid IerYildirim /Bajazet la Foudre) Mehmed I er Murad II Mehmed II Fatih (le Conquérant) Bayezid II Sélim I er Suleyman I Kanuni (Soliman) Sélim II Murad III Mehmed III Ahmed I er Mustafa I er Osman II Murad IV Ibrahim I er Mehmed IV Suleyman II Ahmed II Mustafa II Ahmed III IMahmud I er Osman III Mustafa III Abdul-Hamid I er Sélim III Mustafa IV Mahmud II Abdul-Medjid I er Abdul-Aziz Mehmed Murad V Abdul-Hamid II Mehmed V Mehmed VI 14

29 mai 1453. La Ville 3 tant convoitée est tombée. "Bienheureux celui qui la prendra" avait annoncé un hadith du Prophète qui figure encore à l'entrée de l'ancien Ministère de la Guerre ottoman... cris de joie des vainqueurs, prophètes de catastrophes qui parcourent l'Italie en annonçant une imminente conquête turque comme nouvelle forme du châtiment divin, long chant de deuil qui, sous de multiples variantes, traverse l'hellénisme depuis plus de cinq siècles, plaie jamais refermée au cœur du monde grec 4 ... Les historiens occidentaux ont reconnu l'importance de l'événement en plaçant entre 1453 et la découverte de l'Amérique, la coupure symbolique entre monde médiéval et monde moderne.
1. LA PROGRESSION DES TURCS VERS L'OUEST.

Et pourtant ... la chute de la Ville ne fut une surprise ni pour les Byzantins, ni pour les Turcs, ni même pour les Francs. Lorsque Mehmed II met le siège devant les murs de Constantinople, il y a près de quatre siècles que des tribus turques ont vaincu un empereur byzantin et que des populations hellénisées d'Anatolie vivent sous leur domination... D'où venaient donc ces Turcs?
L'origine 5

C'est en Haute Asie, à la limite des forêts sibériennes et des steppes de l'actuelle Mongolie extérieure que se situent au deuxième millénaire avant J.C les tribus nomades appelées "proto-turques" aujourd'hui. Au premier millénaire, elles entament un lent déplacement est-ouest dans les régions situées entre les 45e et 55e degrés de latitude Nord, et l'on distingue peu à peu parmi elles les familles mongoles, toungouzes et turques. Dès le lIe siècle avant J C, elles se heurtent aux Chinois qui les décrivent comme des nomades pillards, puis élèvent la Grande Muraille dans l'espoir de les arrêter. Vers l'ouest, des rameaux de la vaste famille turque, Huns, Khazaks,
3. Ne pas oublier que, comme Rome était la Ville, l'Urbs avec majuscule, Constantinople est restée la Ville, IIoÂ11 avec majuscule elle aussi et qu'elle doit son nom turc à la déformation de l'expression byzantine "dans la Ville"- EtÇ 'tT)V XOÂl1prononcée "istimboli" qui devint peu à peu phonétiquement "Istambul". De la même façon Smyrne, H LI.l1JpVl1, prononcée "Izmirni" conduit à l'actuelle Izmir... 4. L'Atelier de Musique Ancienne en a publié deux CD (FM Records 798). 5. Pour plus de détails voir J.P.Roux, Histoire des Turcs, Paris, 1985. 15

Khazars, Coumans, Ouzbeks, Bulgares, Polovtses, Avars, Tatars, Petchenègues ... tous des envahisseurs dits "barbares", sèment la panique jusqu'en Gaule. Les Huns, les plus prestigieux d'entre eux, sont au lIe siècle de notre ère près de la mer d'Aral; ils atteignent la région parisienne au Ve siècle, neuf ans après qu'un autre Turc ait conquis la capitale de la Chine, tandis que les Avars règnent en Bactriane, ravagent le pays de l'Indus et dominent le monde turcoiranien. Au VIle siècle les Bulgares, sans doute issus des Huns divisés à la mort d'Attila, s'attaquent au monde byzantin. Quant aux Turcs proprement dits (ou selon certains textes les Türüks c'est-à-dire les "Forts"), issus de la branche des Oghuz, victorieux au VIe siècle des Avars, ils s'emparent alors du futur "Turkestan russe"; au VIle siècle ils atteignent les vallées du Caucase, s'engagent comme mercenaires au Moyen-Orient; trois siècles plus tard on les trouve en Iran et au nord de l'Inde; ils prennent l'Annénie au XIe siècle et remportent leur première victoire décisive sur Byzance en 1071 à Mantzikert (aujourd'hui Malazgirt) près du lac de Van. Dès lors l'Anatolie leur est ouverte. Ils entrent dans la sphère de l'histoire hellénique et byzantine. D'après les textes chinois, byzantins ou arabes et les témoignages archéologiques, ces nomades ont de hautes voitures attelées et couvertes, de véritables roulottes, et ils dressent aux étapes leur tente de feutre, la yourte (le "pays" en turc). Cavaliers avant tout, ils traînent avec eux des hordes de chevaux, sans doute 300 000 chevaux pour une tribu de 100 000 âmes, pense-t-on... pas étonnant dans ces conditions que l'herbe ne repousse pas après le passage d'Attila! Ce sont également de remarquables archers et des guerriers valeureux employés dans tous les pays du Proche-Orient. De leurs origines nomades ils conservent un détachement certain pour les possessions matérielles et un goût pour la nature et les animaux; leurs seules richesses sont les chevaux, les troupeaux et les femmes. Türük"Fort", un simple jeu de mots? si l'étymologie est valable, c'est vraisemblablement l'effet de la sélection naturelle en milieu de vie difficile. Quoi qu'il en soit cette vie nomade, loin de la ville et de la culture écrite, est aux antipodes de la tradition gréco-latine considérée comme la seule vraie vie "civilisée", les Turcs sont donc d'incontestables "barbares" aux yeux des Byzantins.

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Les textes ne leur attribuent pas un physique spécifique, la Mongolie est alors à plusieurs milliers de kilomètres, et plusieurs siècles derrière eux, et ils ont toujours pratiqué une politique très exogame: Tamerlan, membre lui aussi de la famille turque, ne disait-il pas que les femmes constituaient le seul butin intéressant? Ils font preuve également, jusqu'à leur conversion à l'islam, d'une large tolérance religieuse; entre le VIe et le Xe siècle les Turcs-Ouigours du Sinkiang accueillent des chamans, des bouddhistes, des nestoriens, des manichéistes, des mazdéens; à la même époque les Khazars du Caucase écoutent des prédicateurs byzantins tandis que certains se convertissent au judaïsme et qu'à Samarcande on trouve des mosquées, des synagogues, des églises et des temples païens. Au Proche-Orient, les Turcs découvrent l'islam, Seldjouk, sur la rive sud de la mer d'Aral, est le premier chef à se convertir, avec l'ensemble de son clan, à l'islam sunnite au début du Xe siècle. Mais longtemps ces nouveaux convertis ne sont pas des musulmans exemplaires, ils conservent leurs emblèmes totémiques et leurs oriflammes animaliers, ne voilent pas leurs épouses, et n'hésitent pas jusqu'au XVe siècle à engager des chrétiens non convertis, à épouser des princesses chrétiennes qui conservent chapelle et chapelain au palais, à encourager des musulmans hérétiques que leurs pratiques rendent plus acceptables aux chrétiens. Les Seldjoukides. Près de 4 siècles s'écoulent entre Mantzikert et la prise de Constantinople; il n'y a donc pas de conquête éclair, mais une lente avancée vers l'ouest, interrompue parfois, ou retardée, non par la résistance des Byzantins mais par les divisions entre les différents groupes turcs, les querelles de succession, le passage des Croisés ou les raids destructeurs de cousins mongols, Gengis Khan et Tamerlan. Parmi les différents clans du vaste ensemble turc ou turcoman, la famille de Seldjouk est la première à pénétrer en Anatolie. Alp Arslan, fils de Seldjouk, prend Ani en 1065, puis ses troupes gagnent Césarée (Kayseri) et Edesse (Urfa), en 1069 elles effectuent un raid sur Iconium (Konya) et en 1071 sont victorieuses à Mantzikert; prisonnier, l'empereur byzantin Romain Diogène doit accepter de payer tribut et ne peut s'opposer à l'installation de Turcomans sur les plateaux anatoliens. Alp Arslan continue son expédition vers l'Égypte et laisse la région de Césarée et d'Iconium à 17

son cousin Suleyman qui, étendant son emprise, obtient de l'empereur Comnène le droit de s'installer à Nicée (Iznik) à moins de 100 km de Constantinople. Sa mort en 1086 entraîne la dissolution de son jeune État, mais en 1092 le prince Kilidj Arslan revient en Anatolie et récupère la région de Nicée tandis qu'un autre émir issu des Seldjoukides s'installe au nord-est de l'Anatolie. Le passage des Croisés arrête alors l'avancée des Turcs; en 1097 ils s'emparent de Nicée, puis ils remportent à Dorylée (Eskisehir) une victoire sur les princes seldjoukides et continuent vers l'est et s'emparent d'Iconium et de Césarée. Victoire temporaire: l'année suivante les Turcs reprennent le contrôle des deux tiers orientaux de l'Anatolie. Un nouveau prince seldjoukide, Kilidj Arslan II (1155-1204) assoit plus solidement son pouvoir en Asie Mineure et remporte sur les Byzantins à Myriokephalon (près de Konya) en 1176, une victoire aussi importante que Mantzikert. Son successeur, Kaikaous I, s'étend encore; il arrache Sinope à l'Empire de Trébizonde (Trabzon) obtenant ainsi un débouché sur la mer Noire, et chasse les Francs d'Attalia (Antalya); son frère et successeur Kaikobad 1er prend ensuite la forteresse d'Alanya sur la Méditerranée, puis atteint Theodosiopolis (Erzurum) et Edesse. L'État seldjoukide, qui a pris le nom de sultanat de Rum, avec Iconium pour capitale est alors à son apogée; des terres anciennement byzantines d'Asie Mineure, seules échappent aux Turcs les forteresses encore aux mains des Francs, Vénitiens ou Génois depuis 1204, ou les deux mini-Empires de Nicée et Trébizonde. Une lame de fond détruit cependant l'empire seldjoukide; les tribus mongoles, unies sous l'autorité de Gengis Khan depuis 1206, anéantissent les villes turques d'Asie centrale, puis en 1241 atteignent Erzurum; l'alliance des deux États byzantins subsistants et du Seldjoukide est insuffisante, en 1243 leurs armées sont écrasées à Kose Dagh et la Horde d'Or ravage l'Anatolie; le seldjoukide doit alors payer tribut aux Mongols qui installent leurs représentants à Ikonium et à Césarée, son empire se divise en petites principautés dirigées chacune par un bey tributaire. Parmi eux certaines familles plus habiles parviennent à se tailler un territoire plus vaste, tels les émirs de Sarukhan (Manisa), d'Aydin, de Kastamonu et, les Ottomans. L'État seldjoukide est moribond: querelles de succession, émirs insoumis, suzeraineté mongole... l'État byzantin n'est plus qu'un survivant en piteux état... le contexte est favorable pour un chef audacieux et astucieux s'il reste assez longtemps au pouvoir. 18

Les premiers Ottomans jusqu'à Mehmed ll. (tableau 1 p.14) En combinant les témoignages des chroniqueurs turcs et de l'historien byzantin Pachymère, on sait qu'à la fm du XIIIe siècle différentes tribus turques fuyant les Mongols se massent au nord-ouest

de l'État seldjoukide 6, en quête de pâturages disponibleset vendent
leurs produits dans les villes proches où s'installent certains d'entre eux, convertis au christianisme. Leur chef, l'un des nombreux beys rebelles à toute autorité, byzantine, mongole ou seldjoukide, est un certain Osman (d'où "osmanli") ou Othman dans la version arabe (d'où "ottoman"); plus combatif et plus adroit que d'autres dans ses alliances temporaires avec des chefs locaux byzantins ou turcs, il attire à lui les guerriers désireux de partager un butin important et agrandit peu à peu son domaine. Osman était né à Sogüt, entre Nicée et le Sangarios (Sakarya), où son père Ertoghrul, un nomade entré en Anatolie avec quatre cents guerriers et ses troupeaux, avait obtenu des Seldjoukides le droit de s'installer. Il étend son pouvoir sur cet angle nord-ouest de l'Anatolie; puis son fils Orkhan s'empare de Brousse (Bursa) en 1326, prend Nicée en 1336 et Nicomédie (Izmit) l'année suivante; parallèlement, il s'étend vers l'est aux dépens des autres émirs, et au sud-ouest il atteint les Dardanelles. Affirmant alors sa réussite, Orkhan se donne le titre d'émir et installe sa capitale à Brousse, il paye une dernière fois le tribut aux Seldjoukides en 1361. Les Turcs -et pas seulement les Ottomans- peuvent dès lors traverser le détroit à plusieurs reprises. En 1304, les premiers, des mercenaires employés par les Catalans (qui eux-mêmes luttent contre d'autres Turcs au service de Byzance), s'installent à la fm de leur contrat dans la presqu'île de Gallipoli. Au milieu du XIVe siècle les guerres dynastiques entre les Cantacuzènes et les Paléologues leur offrent de nouvelles occasions: l'un fait appel à Orkhan qui envoie son fils à la tête de 5 000 hommes et l'autre s'adresse à l'émir de Sarukhan. De nouveau les mercenaires non payés s'installent, profitent d'un séisme en 1354 pour s'emparer de la ville de Gallipoli et tiennent dès lors le quart sud-est de la Thrace, de l'Evros (Maritsa) à Rodosto (Tekirdag). La première implantation turque en Europe est donc antérieure d'un siècle à la conquête de la capitale. En 1361 les troupes ottomanes menées par Murad I er
(fils d'Orkhan) et ses deux principaux généraux, Evrenos Bey et Lala
6. Voir les détails dans R.Mantran et G.Castellan, 19 op cit.

Sahin, prennent Didymoticho et Andrinople (Edirne) qui devient en 1362 leur première capitale en Europe; en 1364 elles atteignent Philippopolis (Plovdiv). Quelques années plus tard, en 1371, Murad est vainqueur des Serbes qui acceptent de lui payer tribut, comme le basileus Jean V l'année suivante. Dorénavant, chaque Paléologue, Jean V, ses fils Andronic, Manuel et Théodore (qui reprend le despotat de Morée aux Cantacuzènes) lui est redevable; quand en 1381 il devient maître de la région de Kutahya, aucun émir ne peut plus lui résister dans l'ouest anatolien, il se proclame alors sultan. Murad 1erdevenu sultan peut reprendre son avancée dans les Balkans, juste interrompu par une campagne contre l'émir de Karaman; en 1373 il est à Serrès, pénètre en pays bulgare et atteint en 1389 la plaine de Kosovo poljé où il affronte les Serbes du prince Lazare avec une armée elle-même renforcée d'alliés serbes et bulgares. Dans un premier temps les Serbes sont victorieux, l'un d'eux parvient même à poignarder le sultan dans sa tente, mais une contre attaque rapide de l'héritier Bayezid (Bajazet) désonnais dit la Foudre, renverse la situation; le prince Lazare est fait prisonnier et décapité devant le corps de Murad. Les Turcs sont dès lors bien implantés en Europe. Bayezid se débarrasse de son frère pour éliminer toute querelle de succession, réprime la révolte de Karaman et en profite pour imposer son pouvoir à l'Anatolie centrale et ses villes principales, Césarée, Sébaste (Sivas), Kastamonu, Erzincan, Sinope; il obtient la dernière ville que Byzance occupait encore en Asie Mineure et contraint le basileus Jean V à démolir les réparations des murailles de la Ville effectuées sans son autorisation. Il peut alors reprendre son expansion vers les Balkans; en 1391 Skopje tombe, en 1393 Thessalonique puis la Thessalie; en 1397 les Ottomans occupent quelques mois Athènes et Corinthe d'où ils ravagent le Péloponnèse. À la fin du XIVe siècle, l'État ottoman s'étend donc sur les Balkans du nord de l'Égée au Danube, et au-delà, la Valachie lui verse un tribut; il ne contrôle pas encore l'espace historique de la Grèce antique mais fait déjà vivre ses habitants dans la terreur de ses raids. Entre 1394 et 1402 le sultan, enhardi, met le siège devant Constantinople; les chances de la Ville semblent minces malgré l'épaisseur de ses remparts et son accès à la mer, mais les Mongols, involontairement, la sauvent. Tamerlan, Khan des Mongols depuis 1370, appelé par des émirs en lutte contre la tutelle ottomane, se tourne d'abord vers l'Égypte et la Palestine, puis, en 1402, entre en 20

Anatolie, prend Erzurum, et affronte à Ankara le sultan Bayezid qui, fait prisonnier, meurt en captivité. Tamerlan poursuit son raid vers l'ouest, atteint Smyrne et, acculé à la mer, reprend vers l'est ses pillages; il rentre en 1405 à Samarkand et meurt peu après. Il n'est resté que dix-huit mois en Anatolie, assez pour y détruire le pouvoir ottoman et restaurer les différents émirats qui lui versent un tribut. L'avancée ottomane est donc arrêtée pour quelques années, ce d'autant plus que la mort de Bayezid entraîne un long interrègne, dix ans de combats meurtriers pour la succession entre ses quatre fils. Mehmed 1er,vainqueur de ses frères, est seul successeur en 1413 mais il a fort à faire pour assurer son pouvoir: lutter en Anatolie contre les émirs et contre un soufi hétérodoxe, lutter en Macédoine contre un faux prétendant, lutter sur mer contre Venise qui profite de la situation pour s'attribuer certains forts stratégiques. La Ville a donc un sursis... Si Mehmed 1er rétablit le pouvoir ottoman, le long règne (1421-1451) de Murad II, son successeur, est vraiment celui du conquérant des Balkans et, à sa mort, Byzance n'est plus qu'un îlot encerclé en terre ottomane. Le nouveau sultan alterne les campagnes en Anatolie et en Europe, affrontant successivement à l'ouest, les Vénitiens, les Albanais, les Hongrois. Parfois il touche directement le monde grec, en 1422 il assiège Byzance sans succès, en 1423 les bandes de

TurakhanBey détruisent l'Hexamilion 7 et ravagent le despotat de

Morée en monnayant chèrement leur départ; la même année le fils d'Evrenos, Bürak Bey, assiège Thessalonique (déjà razziée en 1387, 1391 et 1393) qui se donne à Venise dans l'espoir de secours plus efficaces, mais cet espoir est déçu car les rapports entre ses habitants et les Vénitiens sont exécrables et le Doge ne veut pas dépenser davantage pour la défense d'une population hostile; aussi Murad II, en 1430, à la tête de ses troupes, prend-il la ville qui est mise à sac. Pendant que le sultan fait campagne en Albanie puis en Anatolie, le despote de Morée, Constantin Paléologue, reconstitue ses forces et reconstruit le mur de l'Hexamilion; en 1443 il étend son pouvoir à l'Attique et conduit des razzias sur le Pinde; Murad qui reprend le pouvoir en 1446 après l'avoir laissé un peu plus d'un an à son fils, vient alors attaquer la muraille de l'isthme, la dépasse et
7. Nom porté par la muraille longue de 6000 pas, érigée dans l'Antiquité et très souvent renforcée par la suite, qui séparait le Péloponnèse de la Grèce continentale à l'endroit le plus étroit de l'isthme de Corinthe. 21

ravage le Péloponnèse, faisant plus de 60 000 prisonniers vendus comme esclaves; le Paléologue ne garde plus qu'un petit despotat, Mystra, et doit verser tribut au sultan. En 1448 le basileus meurt, son seul héritier est Constantin qui doit alors quitter Mystra et devient le 6 janvier 1449, Constantin XI, le dernier empereur de Byzance. À cette date des Byzantins contrôlent encore Constantinople et ses environs immédiats, le royaume de Trébizonde, le despotat de Mystra, les Sporades du nord et les îles des Détroits; Venise tient les îles Ioniennes et la côte épirote, plusieurs ports-forteresses du Péloponnèse, l'Argolide, la Corinthie, l'Attique, l'Eubée, la Crète, Chypre; les Cyclades dépendent du duché vénitien de Naxos, les Hospitaliers et les Génois se partagent les îles de l'est égéen. L'extension et la stabilité ottomanes doivent beaucoup à l'intelligence de Murad II et de son fils, et à la longévité qui donne à chacun d'eux un règne de 30 ans. Mehmed II achève la conquête des terres encore byzantines, il prend Constantinople en 1453, il reprend Athènes en 1458, puis entre dans le Péloponnèse pour contraindre les deux despotes, Thomas à Patras et Démétrius à Mystra, à payer leur tribut et contrôle désormais la région; en 1461 il détruit le dernier État byzantin, l'Empire de Trébizonde. Désormais les populations hellènes qui échappent à l'autorité ottomane ne peuvent subsister qu'à l'abri d'une autre puissance, Venise, Gênes ou les Chevaliers de Rhodes. Cette protection expose aux ravages successifs des deux armées les secteurs les plus disputés, le Péloponnèse et les îles; aux Génois, Mehmed II reprend leurs colonies de mer Noire puis, en 1455, Thasos, Imbros, Lemnos et Samothrace; Venise occupe les îles de la sortie des Dardanelles en 1466, les rend quelques mois plus tard aux Ottomans, les récupère en 1469 mais cède l'Eubée l'année suivante à son grand désespoir. En 1463 les troupes vénitiennes débarquent dans le Péloponnèse et restaurent l'Hexamilion que Mehmed II rase en 1464, Corinthe et Argos sont assiégées plusieurs fois en dix ans par les deux adversaires. Les successeurs de Mehmed II s'emparent des derniers points qui lui ont échappé: en 1523 Rhodes tombe, en 1570 Chios et les îles des Cyclades (sauf Tinos), en 1571 Chypre, en 1669 la Crète. Le Péloponnèse reste le plus disputé, Venise y conserve les places de Nauplie, Modon (Methoni) et Coron (Coroni), et parfois, certaines autres temporairement; en 1685 elle contrôle même l'ensemble de la région qu'elle doit évacuer en 1715 tout comme l'île de Tinos. 22

Désormais seules les îles ioniennes échappent à la domination ottomane, sauf lors de quelques incursions de courte durée comme à Leucade; elles suivent le sort de Venise, deviennent françaises quand Bonaparte prend la Sérénissime, et vivent les avatars des conquêtes napoléoniennes, tour à tour russes, françaises puis britanniques par la grâce du Congrès de Vienne en 1815. Il ne faut donc jamais oublier quand on parle de "turcocratie" que l'on fait référence à un temps de durée très diverse car la conquête et l'indépendance ne se sont effectuées à la même date et dans la même province il peut y avoir des cas particuliers; ainsi Parga, sur la côte épirote, liée au sort des îles ioniennes, ne devient-elle ottomane qu'en 1815 quand les Anglais la cèdent à Ali Pacha dans le cadre d'un marchandage diplomatique (voir tableau 2, p.25). 2. LES FAffiLESSES DE BYZANCE. Comment expliquer cette succession de défaites, de reculs quasiment sans combats, en particulier en Asie Mineure? La disparition de Byzance, comme celle de tout grand Empire a passionné les historiens et suscité un large faisceau d'explications... La supériorité de l'armée ottomane Bien sûr on ne peut négliger le talent militaire des guerriers turcs; la guerre, à l'origine la razzia à cheval, est pour eux une profession, et leur valeur est reconnue de tous leurs contemporains, (dès le Xe siècle l'empereur byzantin emploie des mercenaires turcs dans sa garde personnelle). Mais il ne suffit pas de quelques milliers d'archers pillards pour conquérir Byzance. L'armée s'étoffe des ghazi, ces "combattants de la foi" désireux d'appliquer le cinquième pilier de l'islam, le djihad ou guerre sainte; quand les Seldjoukides attaquent l'Anatolie, ils attaquent des chrétiens et, s'ils ne font pas toujours preuve d'un grand zèle religieux, ils n'hésitent pas à utiliser l'esprit de guerre sainte qui anime les ghazi, le noyau des troupes dont l'importance est réelle; aussi à la veille de chaque expédition Bayezid 1erprend-il soin d'obtenir des ulemas une autorisation justifiant la guerre par quelque violation de la loi
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coranique. Mais il n'y a pas que la passion religieuse: la loi de la guerre donne aux soldats une large part du butin, le droit de piller toute ville qui a résisté. Tant que les armées sont victorieuses, émirs et sultans n'ont pas à se préoccuper de la rétribution de leurs troupes. Mais une bande de cavaliers avec arcs, flèches et lances ne peut prendre des villes fortifiées, les sultans pensent donc à augmenter les effectifs et à les équiper d'une manière plus adéquate. Orkhan (ou son successeur Murad 1er) décide de puiser parmi ses prisonniers les plus aptes à former une nouvelle force de soldats professionnels esclaves, les janissaires, (yeni tcheri), la "nouvelle infanterie"; en complément, Murad 1er et son fils Bayezid mettent au point le système du devchirme (voir infra) la levée périodique d'enfants chrétiens, dont les plus vigoureux sont dressés à former les janissaires. Quant aux cavaliers ou sipahis (ou spahis) moyennant certaines obligations militaires, ils reçoivent un timar, une terre prise sur les terrains conquis. Après la cavalerie et l'infanterie, vient l'artillerie indispensable pour conquérir des villes ceintes de remparts solides; Bayezid 1er et Murad II comprennent les raisons de leurs échecs devant Constantinople, les murailles de Théodose sont exemplaires et ont déjà jusque-là résisté à une vingtaine de sièges. Si l'Hexamilion est plusieurs fois pris et détruit dans la première moitié du XVe siècle ouvrant le Péloponnèse aux Turcs, c'est que l'artillerie a progressé; Mehmed II doit donc acquérir l'artillerie la plus forte de son temps pour faire tomber la Ville. Son armée en 1453 est équipée de 13 grandes bombardes, de 56 petits canons et surtout, du plus gros canon construit à ce jour; il a utilisé pour ce faire les services d'un chrétien, Urbin, (sans doute hongrois) qui fait fondre à Andrinople un canon de 2,30 m de diamètre tirant des boulets de 400 kg. Ce monstre consomme des tonnes d'huile d'olive et ne peut tirer plus de 7 coups par jour car il lui faut un long temps de refroidissement, et des centaines de boeufs doivent se relayer pour le tirer d'Andrinople jusqu'au pied des murailles, mais ce n'est pas en vain... il peut percer les murs!

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Tableau 2: Durée de la domination turco-ottomane Région concernée
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Fin
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* terres faisant partie de la Turquie actuelle ** seule la Thrace occidentale est restée grecque, la partie orientale n'a été grecque qu'entre 1920 et 1922. *** en 1821 commence la guerre d'indépendance, le Royaume indépendant ne voit le jour qu'en 1832. **** en 1913 l'Italie prend le Dodécannèse, il ne sera intégré à la Grèce qu'en 1947. *****1878 la gestion de Chypre est confiée à la Grande Bretagne mais l'île reste officiellement ottomane jusqu'en 1920.

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La décomposition progressive (Tableau 3, p,27) La dynastie macédonienne (987-1081) est considérée comme l'apogée de Byzance, un second "âge d'or" artistique et culturel, pendant lequel l'Empire remporte des victoires sur tous les fronts, en Crète contre les Arabes, sur les bords de l'Euphrate contre les Perses, ou dans les Balkans contre les Bulgares. Mais la mort de Théodora en 1056 marque le commencement d'une période caractérisée par un antagonisme persistant entre l'armée, les grands seigneurs provinciaux et les bureaux de la capitale, par des luttes sociales de plus en plus fortes et par des défaites retentissantes. En 1067 la veuve de l'Empereur Constantin 1erDoukas, pour renforcer la dynastie, épouse un militaire, mais quatre ans plus tard ce nouvel empereur, Romain Diogène, est vaincu à Mantzikert; la même année, les Normands reprennent la ville de Bari puis toute l'Italie du sud byzantine, et les Petchenègues assiègent la capitale. Le gouvernement achète leur départ, mais ils reviennent vingt ans plus tard, tentent de s'allier aux Seldjoukides, et pour se débarrasser d'eux, il faut alors faire appel aux "sauvages" Polovtsiens ! L'Empire avait depuis longtemps déjà installé dans les régions frontières - aux extrémités d'où le mot akrites 8 - des soldats paysans qui, en l'échange de la jouissance d'une terre et de l'exemption d'impôts, devaient un service militaire; mais faute d'argent, dès la fm du XIe siècle, l'empereur revient sur l'exemption fiscale, et l'akrite, trompé, ne se sent plus obligé de combattre. L'Empire perd alors ses défenseurs les plus motivés en Anatolie. Outre les pressions militaires, il lui faut faire face aux pressions diplomatico-commerciales des cités italiennes; Byzance se résigne en 1082 à accorder à Venise des privilèges commerciaux, exemption de taxes et de contrôle douanier, création d'un quartier avec exterritorialité dans la capitale; elle concède ensuite des privilèges analogues aux Pisans (1111) et aux Génois (1160) pour limiter le poids des Vénitiens. Les douanes byzantines passent donc progressivement aux mains des Italiens et les commerçants locaux ne peuvent résister à des concurrents plus favorisés. La 4e croisade qui aboutit en 1204 à la mise à sac de Constantinople par les Croisés est le
8. Par assimilation, certains journaux appellent aujourd'hui "akrites" les habitants de la Thrace ou de l'Égée orientale, régions frontalières convoitées, pense-t-on, par la Turquie. Les exploits et le courage de ces défenseurs ont été chantés dans l'épopée de Digenis l'Akritas rédigée aux Xe et XIe siècle. 26

coup fatal, le pillage est complet pendant trois jours, rien n'échappe à l'appétit des chevaliers jaloux de la Ville la plus riche du monde; pas de pitié pour l'hérétique, les églises sont profanées, les reliques volées ou détruites, la population massacrée et ses biens dispersés. Le nouvel Empereur latin complète la ruine, il vend les richesses de la couronne pour subvenir à ses besoins, se chauffe avec les boiseries du palais, et quand en 1261 les Byzantins récupèrent la capitale, elle n'est plus que le centre d'un Empire croupion; les îles, la Crète, la majorité du Péloponnèse, partagées entre les Croisés, lui échappent, le despotat d'Épire et l'Empire de Trébizonde restent isolés 9. Tableau 3: Les empereurs de Byzance depuis Romain Diogène (1068-1453)
I

Romain IV Diogène
Michel VII Doukas Nicephore III Botaniates Alexis I er Commène Jean II Commène Manuel I er Commène Alexis II Commène Andronic I er Commène Isaac II Ange Alexis III Ange Isaac II/Alexis IV Ange

1068-1071
1071-1078 1078-1081 1081-1118 1118-1143 1143-1180 1180-1183 1183-1185 1185-1195, 1203-1204 1195-1203 1203-1204 1261-1282 1282-1328 1295-1320 1328-1341 1341-1354,1355-1376,1379-1391 1341-1355 1376-1395 1391-1425 1399-1402 1425-1448 1448-1453

I

i Michel

VIII Paléologue

Andronic II Paléologue Michel IX Paléologue Andronic III Paléologue Jean V Paléologue Jean VI Cantacuzène Andronic IV Paléologue Manuel II Paléologue Jean VII Paléologue Jean VIII Paléologue Constantin XI Paléolo ue

9. Sur cette période on peut consulter avec profit A.Ducellier et M.Ballard, (dir) Constantinople 1054-1261, Tête de la chrétienté, proie des Latins, capitale des Grecs, Autrement-Mémoires n040, Paris, 1996. 27

Souverains d'un État criblé de dettes et sans ressources, les derniers empereurs doivent fondre leur vaisselle et le plomb de la toiture de Sainte-Sophie, vendre les pierres précieuses des tenues d'apparat remplacées par des verres colorés. Il ne leur reste pas grand chose à percevoir car les familles nobles ont obtenu des exemptions fiscales, les contribuables peu nombreux sont écrasés, et les douanes sont passées aux mains des Italiens; Gênes au XIVe siècle a encaissé 200 000 solidi en droits de douanes dans des ports byzantins, soit près de 7 fois plus que le trésor impérial, 30 000 ! Comme dans d'autres Empires en décomposition, l'aristocratie locale n'obéit plus guère au pouvoir central, elle pressure sans vergogne les paysans, garde pour elle une partie des impôts qu'elle a contribué à ramasser et ne remplit plus ses obligations militaires, obligeant le gouvernement à acheter la paix en payant tribut à tel ou tel, ou en engageant des mercenaires qui, en retard de paiement, se transforment en pillards aux dépens du malheureux habitant. Enfin les querelles pour le pouvoir, entre familles ou à l'intérieur de la même famille, contribuent à déstabiliser le pouvoir central et à faciliter l'intervention des étrangers. Certains aristocrates dès le XIe siècle voient dans les Latins un moyen de vaincre leurs adversaires. Les cours occidentales accueillent les prétendants en exil, les révoltes se multiplient, la faiblesse du pouvoir ouvre des espoirs aux ambitieux, l'un fait appel à des mercenaires gennaniques, un autre se réfugie auprès de Philippe Auguste, Alexis Comnène rejoint la cour de Sicile et accepte en 1185 de prendre part à un plan d'invasion contre sa Ville. Les Croisés débarquent d'ailleurs en 1203 à Byzance à la demande d'un des prétendants au trône! Les chevaliers, incapables de payer à Venise leur passage maritime, avaient accepté de s'emparer de Zara pour le compte du Doge, et c'est alors que le jeune Alexis Ange, fils d'Isaac II détrôné par Alexis III, leur demanda de le remettre sur son trône en échange d'avantages futurs. Les Croisés qui avaient déjà tourné une première fois leurs annes contre des chrétiens, font voile vers Byzance qu'ils prennent d'assaut en juillet 1203, Alexis III est détrôné et remplacé par Isaac Ange et son fils. Mais les souverains ne sont que les jouets des Latins, la population qui ne les supporte guère, attaque alors les chevaliers qui reprennent la Ville en 1204, pour leur propre compte. Le XIVe siècle voit ensuite se dérouler entre les Paléologues et les Cantacuzènes trois guerres civiles qui ravagent la Thrace, et dans lesquelles chacun des partis fait appel à des mercenaires turcs, les introduisant légalement sur le sol européen. 28

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