Grégoire Orlyk

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Au début du XVIII° siècle, la Pologne constituait un élément stratégique de la diplomatie française. Son rôle s'accrut encore lors du mariage en 1729 de Louis XV avec Marie Leszczynska, fille de l'ancien roi Stanislas, que la Cour de Versailles s'employa dès lors à remettre sur le trône. Parmi les moyens envisagés pour ce faire figuraient les Cosaques ukrainiens exilés, depuis 1709. La cheville ouvrière de cette "carte ukrainienne" fut Grégoire Orlyk. Il joua un rôle important dans la tentative de restauration du roi Stanislas en 1733.
Publié le : mercredi 1 mars 2006
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EAN13 : 9782296142886
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Grégoire ORL YK Un cosaque ukrainien

au service de Louis XV

PRÉSENCE UKRAINIENNE
L'Ukraine, aussi vaste et peuplée que la France, héritière d'une longue histoire intimement liée à celle du reste de l'Europe et d'une culture riche. et diverse, demeure une inconnue pour le public occidental, longtemps habitué à ne la considérer que comme une partie d'un ensemble russe puis soviétique. Fidèle à la vocation des éditions L'Harmattan, la collection Présence Ukrainienne se propose de faire découvrir les multiples facettes de ce pays à travers une documentation de qualité. Les diverses séries thématiques de la collection (littérature: classique, contemporaine et enfantine; sciences humaines; grands témoignages) comprennent aussi bien des études originales de spécialistes ukrainiens ou français que des traductions, et des rééditions de textes fondamentaux oubliés ou introuvables sur l'Ukraine.
Déjà parus: -Iaroslav LEBEDYNSKY, Le Prince Igor, 2001. Traduction, commentée et accompagnée de nombreuses notes, du célèbre texte épique de la fm du XIIe siècle, qui a notamment inspiré l'opéra de . Borodine Le Prince Igor. -Guillaume LE VASSEUR DE BEAUPLAN, Description d'Ukranie, 2002. Edition critique d'un classique: la description de l'Ukraine due à Le Vasseur de Beauplan, ingénieur français au service de la Pologne (1661). -Mykola RIABTCHOUK, De la « Petite-Russie» à l'Ukraine, 2003. Un essayiste et politologue ukrainien de premier plan présente les principaux problèmes d'identité et de construction nationale qui se posent à l'Ukraine indépendante. Préface d'Alain Besançon, de l'Institut. -Roxolana MYKHAÏL YK, Grammaire pratique de l'ukrainien, 2003. Ouvrage de référence pour les étudiants avancés, qui présente sous une forme très claire les principales règles, avec de nombreux exercices pratiques.

PRÉSENCE UKRAINIENNE
Collection dirigée par Iaros/av Lebedynsky et Iryna Dmytrychyn

Iryna DMYTRYCHYN

Grégoire ORL YK
Un cosaque ukrainien au service de Louis XV

L'Harmattan 5-7, me de l'École-Polytechnique; FRANCE
L'Hal1llJlltan Hongrie Espace L'Harmaltan Kinshasa

75005 Paris

Kënyvesboll Kossuth L. u. 14-16

Fac..des

Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI de Kinshasa

IOS3 Budapest

Université

- RDC

L'Harmattan Ualia Via Deg!i Artisti, IS 10124 Torino ITALIE

L'Harmauan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

www.librairiehannattan.com Harmattanl@wanadoo.fr diffusion. harmattan @wanadoo.fr tg L' Hannattan, 2006 ISBN: 2-296-00188-2 EAN : 9782296001886

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A mes deux M., A la mémoire de l'un et à l'avenir de l'autre

Quelque médiocre objet que les intérêts de la nation cosaque paroissent être pour être compris dans les ressorts de cette grande machine que Votre Eminence gouverne avec tant de prudence et tant de sage prevoyance, toutefois, le droit incontestable de cette nation sur l'Ucraine, usurpée par la domination russe, dont les privilèges et la liberté sont opprimés, et le joug qu'on lui a imposé devenant de plus en plus insupportable, mon Père en vertu de son devoir et de ses fidèles engagements qu'il a contracté avec cette nation, depuis qu'il en est élu Hetman, n'ayant point cessé être occupé à chercher tous les moyens légitimes pour revendiquer ses droits et ceux de la nation cosaque sur l'Ucraine, ne scauroit que de former des expériences flatteuses dans les conjonctures pour l'exécution de ces justes projets. La connexion des intérêts de la Suède avec ceux du Royaume de Pologne et de l'Empire Ottoman, l'utilité que ces puissances ont tiré des liaisons avec la nation cosaque et les favorables circonstances où les affaires sont aujourd'hui, me persuadent que mon Père ne scauroit avoir des occasions plus heureuses que celles qui se présentent pour ses vues et pour faire valoir de nouveau son zèle et sa fidélité pour les intérêts de Sa Majesté et pour ceux des puissances qui sont intéressées de voir celle de Russie abaissée. Mémoirede G. Orlyk pour Son EminenceMonseigneurle Cardinalde Fleury,le 12
février 1741. CP Pologne volume 227 fo1.388-395.

De nos jours, lors des rencontres franco-ukrainiennes, qu'elles soient officielles ou informelles, on invoque immanquablement de part et d'autre le

mariageen 1051de Henri 1eravec Anne de Kiev, fille de YaroslavJe Sage - comme
si, depuis la glorieuse mais lointaine période de la Rus' de Kiev, aucun fait marquant n'était intervenu dans l'histoire des deux pays. Et pourtant, la diplomatie de Louis XV s'était penchée sur la question ukrainienne et, pendant plus de cinquante ans, ce pays et ses cosaques, grâce à quelques infatigables agitateurs, ont été partie intégrante de divers projets soutenus par la France dans l'est européen, s'inscrivant dans le cadre de la politique extérieure française. Le dix-huitième siècle, ce "paradis de la diplomatie"], fut une période de transition. Le fragile équilibre atteint par les efforts constants de la diplomatie française, convaincue des vertus de la négociation, se trouva progressivement mais irrémédiablement bouleversé par l'apparition de deux nouvelles puissances, la Russie et la Prusse. A elles seules, elles redéfinirent le rapport des forces et provoquèrent des changements radicaux dans le système des alliances traditionnelles. En la matière, Louis XV hérita de Louis XIV, sans que la période de la régence y ait apporté de grandes modifications, un système instauré depuis Henri III et Richelieu et qui s'appuyait dans la lutte contre le Saint empire germanique, l'''ennemi héréditaire", sur trois Etats: la Suède, la Pologne et la Sublime Porte

ottomane. Cette barrière du Nord en tant qu alliance de revers était appelée, en cas
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de guerre contre la France, sinon à fournir les troupes contre l'Autriche, du moins à l'attaquer ou à défaut à faire peser sur elle la menace d'un conflit sur deux fronts. Ce système fut mis à mal par l'avènement de la Russie, qui affirma sa présence par la domination ou l'anéantissement des pays qui lui étaient limitrophes et qui se trouvaient être les alliés et les points d'appui indispensables de la France. La progression de la Russie se faisait au détriment de la Suède, de la Pologne et de la Porte. La France de Louis XV s'efforça de contenir cette avancée et de maintenir ses alliés. Tout au long de son règne, oscillant entre la politique traditionnelle et celle de Ja réalité et du fait accompli, c'est à la première que le Roi resta fidèle, ne fût-ce qu'à travers la politique de son cabinet secret. La carte ukrainienne, plus exactement cosaque, dans le jeu diplomatique français, apparut à J'occasion de la seconde élection de Stanislas Leszczynski, roi détrôné de Pologne et beau-père de Louis XV, qui s'inscrivait elle-même dans le contexte plus large du maintien de la barrière du Nord. L'élément cosaque devait être utilisé dans cette combinaison et il ne servait, au départ, que cet objectif. Elle s'est éteint progressivement avec le renversement des alliances, la disparition physique de ses instigateurs et la chute de la Pologne avec l'affaibJissement de la Suède et de la Porte. Car c'est bien dans l'intérêt de ses alliés et donc dans le sien propre que la France s'intéressait à,la nation cosaque. D'une part, sa force militaire était censée pouvoir absorber une partie du potentiel russe et le détourner ainsi de sc'. intentions hostiles, supposées ou avérées. Elle pouvait également apporter un sulllien à l'un des trois pays alliés de la France. D'autre part, soulever l'Ukraine devait, dans les visions de Versailles, affaiblir la Russie au point de l'empêcher de
Image employée par M. Fumaroli lors de la conférence organisée par l'Association des Amis des Archives du Quai d'Orsay intitulée "Europe au XVIIIe siècle". Paris, Centre international des conférences Kléber, 25 février 2002.

s'immiscer dans les affaires des pays qui l'entouraient. Lorsque ce système d'alliances s'effondra, l'auxiliaire cosaque disparut également des plans français. Les deux principaux promoteurs de la carte ukrainienne dans le jeu de la politique extérieure française étaient, du fond de son exil ottoman, l'hetman Pylyp (Philippe) Orlyk, "chef de la nation cosaque" ainsi que son fils, Hryhir (Grégoire) Orlyk2, qui entra en scène en tant que simple relais pour faire valoir les intérêts de son père et l'utilité de ses cosaques, et qui, après la disparition du père et bien audelà de l'affaire Stanislas, allait jouer, pendant près de trente ans, un rôle significatif dû uniquement à son propre mérite et poursuivre ses efforts sans relâche, jusqu'à sa mort sur un champ de bataille en défendant la France lors de la guerre de Sept ans. Nous tenterons de reproduire le parcours de Grégoire Orlyk en nous appuyant sur des archives inédites et en croisant les quelques sources, fort pea nombreuses, disponibles à ce jour sur lui et les projets cosaques de la France au XVIIIe siècle. Notons d'emblée une singularité frappante dans le traitement du sujet par les spécialistes de la période. Cet homme n'a pas trouvé grâce aux yeux des historiens français. Son nom, tout comme la carte cosaque, est en effet absent des études générales sur la politique extérieure française de l'époque3. Lorsqu'on se penche sur les études consacrées à Stanislas Leszczynski, on ne trouve pour ainsi dire rien. L'ouvrage de référence traitant de l'épopée stanislaïste - Stanislas Leszczynski et le troisième traité de Vienne (Paris, 1898) de Pierre Bayé - ne s'étend pas sur l'élément cosaque de l'élection et ne fait que mentionner l'une des missions, à titre quasi-individuel, de Grégoire Orlyk, sans référence aucune à son père et au rôle qu'il devait jouer. 11a fallu attendre l'étude de G. Veinstein, « Les Tatars de Crimée et la seconde élection de Stanislas Leszczynski, Cahier du monde russe et soviétique, 1970, vol.XI, pour que la place réservée par Versailles aux cosaques soit abordée. En revanche, sans même parler des historiens ukrainiens, \' élément cosaque dans la stratégie adoptée par la France dans la conquête du trône pour Stanislas occupe la place qui lui est due dans les études polonaise et allemande.4 Très mystérieusement encore, le rôle personnel joué par le jeune Orlyk dans l'élection de Stanislas, et plus précisément sa mission consistant à conduire le roi en Pologne, demeure ignorée par les biographes successifs de Leszczynski, alors que la matière sur le sujet abonde dans les archives. Ce fait est d'autant plus surprenant que l'incontournable Pierre Boyé, dans un ouvrage postérieur à celui susmentionné, La cour polonaise de Lunéville, paru en 1926, modifie sa version initiale et prie le lecteur de la considérer comme nulle. Dans cette publication, qui demeure parfaitement exacte quant au fond factuel, Boyé n'a pas développé la question cosaque. Le prisme à travers lequel il a scruté les Orlyk ne lui a pas donné
2 Les différentes transcriptions rencontrées dans les documents français - Orlik, Orlick, Horlic, - seront remplacées par la transcription unique - Orlyk, la plus proche de la transcription actuelle de \' ukrainien vers le français. 3 Voir, par exemple, G. ZELLER, Histoire des relations internationales. Publié sous la direction de P. RENOUVIN. Tome troisième, Les temps modernes. De Louis X/V à /789. Hachette, p.128-l29. L. BELY, Les relations internationales en Europe XV/le et XV/l/e siècles. Thémis, Histoire, PUF, 2001, 3e éd. 4 E. PUTTKAMER, Frankreich, Rusland und der polnischeThron /733. Berlin, 1733. E. ROSTWOROWSKI, 0 Polska Korone. Polityka Franc)i w latach 1725-1733. Wroclaw - Krakow, 1958. JO

(l'a-t-iI cherchée?) l'occasion de les suivre en dehors du projet Stanislas, ce qui l'a conduit à s'égarer sur les fins poursuivies par les Ukrainiens: Stanislas et son rétablissement n'étaient pour eux qu'un moyen, probablement le plus sûr, non un but en soi. 5 Nous en verrons la confirmation par la facilité avec laquelle ils continuèrent, particulièrement Grégoire, à fomenter des projets dans l'Est européen alors que Stanislas était déjà installé bien confortablement en Lorraine. Boyé, du reste, relatant les pérégrinations de Grégoire Orlyk, semblait douter qu'elles aient pris fin en 1742, date à laquelle il abandonne lui-même le personnage: "Ce fut là, croyons-nous, le terme de ses intrigues.,,6 Le peu de choses écrit en France sur les Orlyk dans les études consacrées plus largement aux relations franco-polonaises (H. Zdzitowiecka, J. Mathorez, S. Gaber, L. Scher-Zembitska), l'a été de manière lacunaire et approximative, alors même que dans les travaux polonais consacrés aux mêmes périodes, dûs à la plume de W. Konopczynski, 1. Gierowski, E. Rostworowski, les deux Orlyk sont représentés de façon juste et leur parcours est décrit avec précision. A cette absence de l'élément cosaque en général et au peu de place consacré aux Orlyk en particulier, il existe, 110USemble-t-il, plusieurs explications. s La principale réside dans le regard rétrospectif porté sur la période et qui, au vu de l'évolution postérieure de l'Ukraine, conduisit à la négliger et à ne pas lui attribuer la place qui fut la sienne au dix-huitième siècle. De manière générale, les historiens français de la Russie ne se sont pas intéressés aux successeurs de Mazepa. A.Vandal, résolument russophile, auteur d'études sur des sujets voisins du nôtre, ne fait qu'effleurer l'élément cosaque dans les "diversions orientales" de la France sans pour autant lui conférer une dimension appropriée) D'autre part, Ja composante cosaque a probablement été jugée (et, reconnaissons-le, à juste titre), insuffisamment importante de par son poids et surtout sa portée. Le soutien des valeureux cosaques était promis et attendu. Il ne donna aucun résultat tangible et les espoirs de toutes les parties s'avérèrent vains. De plus, et bien que la matière conservée dans les archives soit relativement importante, les historiens français, à la différence des historiens ukrainiens ou polonais, ont sans doute également manqué de connaissances extérieures sur ces Ukrainiens qui avaient surgi de nulle part avec leurs revendications. Comment expliquer autrement, que de nombreuses erreurs sur les Orlyk se soient glissées dans le classement des Archives du Quai d'Orsay? Le Journal de Philippe Orlyk est présenté comme celui du «comte d'Orlick» - on iattribue à l'évidence à son fils ; l'un des Mémoires de Grégoire Orlyk est

5 Nous retrouvons le même jugement chez un autre spécialiste de la période, J.Feldman : "Si quelqu'un osait faire à la diplomatie française des reproches concernant l'abandon de l'ancien protégé, c'était celui qui était resté jusqu'au bout fidèle à Leszczynski, le fils du dernier hetman de l'Ukraine indépendante, Pierre Grégoire Orlik." J. FELDMAN, Stanislaw Leszczynski. Warszawa, 1984, p.230. 6 P. BOYE, La cour polonaise de LunÙille (1737-1766), Nancy - Paris - Strasbourg, Berger-Levrault, 1926, p.219. 7 A. VANDAL, Louis XV et Elisabeth de Russie, Paris, 1882 ; A. VANDAL, Une ambassade française en Orient sous Louis XV. La mission du marquis de Villeneuve (17281741), Paris, 1887; A. VANDAL, Une médiation française en Orient au XVllls. La paix de Belgrade d'après les documents inédits in Revue de France, 1880. II

enregistré comme "Mémoire de comte d'Oliva,,8. Même dans les études commandées pour retracer l'histoire des relations internationales et basées sur les documents diplomatiques, Grégoire Orlyk devient un "noble de Lituanie" sans aucune référence à l'Ukraine9. Quand bien même ces historiens auraient cherché à démêler l'imbroglio ukrainien, quelles sources pouvaient-ils trouver? L'historiographie classique russe, s'articulait depuis Karamzine autour de l'idée de la formation d'un Etat unitaire et fort, avec un souverain bienfaisant et un peuple dominant. Dès lors, elle n'offrait que très peu de renseignements, et encore étaientils partials et parcellaires, sur l'Ukraine, traitée comme une partie indissociable de l'empire. Les historiens occidentaux souscrivirent à cette présentation univoque, "...soit parce qu'ils ne pouvaient imaginer l'Etat qu'exclusivement en tant qu'entité homogène, soit parce qu'ils étaient devenus la proie de leurs propres illusions." JO Si bien qu'en France, après Voltaire et son mémorable "L'Ukraine a toujours aspiré à être libre" II, l'histoire ukrainienne a été traitée dans le cadre de l'empire russe en y appliquant les thèses officielles russes. Pour reprendre D. Beauvois, il n'y aura plus là que des "aberrations répandues depuis deux siècles par les historiens occidentaux qui répètent docilement ce que les historiens russes veulent que l'on pense de leur empire.,,12 Et il n'y avait pas que les historiens! Comment ne pas mentionner le poème d'Alexandre Pouchkine, Poltava, créé en 1828 et dont le titre initial fut Mazepa. Le génie russe ne trouve pas de mots assez durs pour dépeindre Mazepa,

8 JI s'agit du Mémoire présenté au Ministère de France par le comte d'Orlik concernant \' utilité indispensable d'engager la Porte dans la guerre contre la Russie. Le 5 avril 1742. Mémoires et Documents Pologne volume 2 foI.204-213. Ce Mémoire est indiqué comme venant du comte d'Oliva dans l'Inventaire sommaire des archives du département des affaires étrangères. Mémoires et Documents. Fonds Divers, Paris, Imprimerie Nationale. M DCCC XCII, p.288. 9 Recueil des Instructions données aux Ambassadeurs et Ministres de France depuis les traités de Westphalie jusqu'à la Révolution française. Publié sous les auspices de la Commission des Archives Diplomatiques au Ministère des Affaires Etrangères. Pologne. Avec une introduction et des notes par Louis FARGES. Paris, 1888. Dans la note qui précède les Instructions données à G. Orlyk lorsqu'il allait en Pologne en 1735 (vol. II, p.29), nous lisons: "... Pierre-Grégoire Orlick, il était fils de Philippe Orlick, d'une famille noble de Lituanie, qui avait commandé un corps de cosaques zaporogues après la mort de Mazeppa, s'était attaché à la fortune de Stanislas et de Charles XII, et resta en Suède auprès de ce prince jusqu'à sa mort. Lui-même était entré au service de la France et s'était marié dans ce pays avec une Dinteville. Quand il mourut le 29 novembre 1759, il était chevalier de Saint-Louis, lieutenant général et colonel du régiment de Royal-Pologne Infanterie." Une référence similaire sur "Grégoire-Pierre Orlick, d'une famille de nobles lithuaniens entrée au service de la France" dans Les Affaires Etrangères et le corps diplomatique français. Tome l, De l'ancien régime au second empire, CNRS, 1984, p.I72. Le même schéma se rencontre chez Pierre BOYE, Stanislas Leszczynski et le troisième traité de Viene, Paris, 1898, p.342 et Anne MURATORI-PHILIP, Le roi Stanislas, Fayard, 2000, p.129 et p.398. 10 A. KAPPELER, La Russie. Empire multiethnique, Paris, Institut d'Etudes Slaves, 1994, p.16. Il VOLTAIRE, Histoire de Charles XlI, 1731. 12 Préface à la Petite histoire de l'Ukraine d'Andreas KAPPELER. Paris, Institut d'Etudes Slaves, 1997, p.lO. 12

qui dans sa présentation n'a rien de commun avec le héros romantique chanté par Byron et Hugo, peint par Géricault, Delacroix, Vernet et Chessariau, célébré par Liszt et Tchaïkovski. Philippe Orlyk, traître et bourreau sanguinaire et avide, n'est pas moins méprisable: "cet homme de l'hetman" est un "sbire féroce", un "homme méchant", un "méchant larbin" aux "doigts ensanglantés". J3 Pouchkine se découvre là "plus russe que romantique".14 Ce sont les historiens polonais qui ont le mieux exploré les activités des Orlyk. Car c'est effectivement par le biais de la Pologne que les émigrés ukrainiens frappaient aux portes de Versailles. S'ils ont souvent puisé la matière factuelle dans les ouvrages des spécialistes ukrainiens, les chercheurs polonais ont su mieux l'analyser. Leurs études portent sur un large contexte européen, ce qui correspond davantage aux activités des deux représentants de la nation cosaque. Les historiens polonais n'avaient pas besoin de justifier ou d'expliquer les faits et gestes des deux Orlyk dans l'optique du cheminement de l'idée d'un Etat ukrainien. Allégés de ce poids, les meilleurs d'entre eux - Konopczynski, Rostworowski et Gierowski - sans ricn omettre de la sinuosité de leur politique, soulignent la nécessité d'appliquer aux Orlyk une grille de lecture ukrainienne, c'est-à-dire en gardant toujours à l'esprit leur objectif suprême: la reconquête de l'Ukraine.IS Il n'existe toutefois pas d'étude globale, même si de nombreux spécialistes ont laissé des études sur tel ou tel aspect de leurs activités (voir bibliographie). Il convient de souligner également que tous les historiens polonais n'ont pas évité l'écueil polonocentriste, et que parfois les ùrlyk sont présentés comme des émissaires de Stanislas ou des patriotes polonais. La tradition historiographique russe, nationaliste sans exception notable puur reprendre A. Besançon 16, appelée à légitimer la politique expansionniste de formation de l'empire, a adopté dans le cas de l'Ukraine le schéma de l'intégration logique et inévitable diètée par le processus historique. L'absorption graduelle de l'Ukraine n'est dans cette version qu'un retour bénéfique sous J'aile protectrice des souverains orthodoxes, l'union des peuples-frères slaves, où "l'aîné" - la Russie manifeste sa bienveillance au "cadet" - l'Ukraine. Cette optique russocentriste où
13 Nous avons utilisé la traduction de L. et N. Minor: A. POUCHKINE, Poltava. Le cavalier de bronze, Paris, Editions des Syrtes, 2002. Il est à relever que les traducteurs ont repris intégralement et sans aucun regard critique (alors qu'ils en ont ajouté également) les notes des éditions russes originales. On y lit donc, sous la référence concernant P. Orlyk les contrevérités suivantes: "Philippe Orlik, principal secrétaire et confident de Mazepa. Après la mort de son maître, il reçut de Charles XII le titre factice d'hetman d'Ukraine. Par la suite, il se convertit à l'islam et mourut à Bender en 1736" (note n° 19, p.IIS). 14 Ibidem. Préface de D. FERNANDEZ, p.IS. Le préfacier se revèle plus pertinent dans son jugement (même s'il véhicule encore quelques lieux communs erronés sur Mazepa), que le traducteur dans son avant-propos: L. MINOR, Pouchkine, historien et poète, Ibidem., pp.29-39. IS Voir à titre d'exemple les rubriques consacrées à Filip Orlyk, de la main de J. GIEROWSKI et à Grzegorz Orlyk, due à E. ROSTWOROWSKI in Polski Slownik BiograficZ1lY,Wroclaw- Warszawa-Krakow-Gdansk. Wydawniectwo Polskiej Akademii nauk, 1979, pp.l98-20S. Cependant, les deux auteurs, tout en reconnaissant le caractère peu critique des publications d'E. Borschak, reprennent un certain nombre de ses affirmations que, malgré bien des efforts, nous n'avons pas pu confirmer. 16 Préface d'A. Besançon in KLIOUTCHEVSKI Vassili O. Pierre le Grand, Payot, 1991, p. Il. 13

tout graviteautour de l'Etat unitaire - un souverain,un peuple,une religion- et fort,
retrouve une remarquable continuité dans la période soviétique.l? Les historiens soviétiques, limités, comme l'a très justement remarqué Z. Kohutl8, à deux sujets la lutte des classes et l'amitié des peuples russe et ukrainien - tout comme les historiens de la Russie impériale, s'épanchent fort peu au sujet des Orlyk et de leurs activités d'exilés. Le manque d'information et J'imperméabilité des frontières y sont pour beaucoup. Mais la raison essentielle réside ailleurs: cette page ne s'inscrivait pas dans J'historiographie officielle - russe et soviétique - de l'Ukraine. Elle heurtait la thèse qui réduisait toute l'histoire de l'Ukraine à une marche infaillible et constante vers une union avec la Russie. De manière générale, tous les évènements qui confirmaient cette thèse étaient au mieux soulignés et plus souvent encore, grossis. Tout ce qui allait à son encontre devait être, dans le meilleur des cas, passé sous silence, au pire - dénaturé ou vidé de son sens. Que l'on s'adresse à Klioutchevski ou Soloviev, ou que J'on prenne les ouvrages du siècle qui vient de s'écouler, on retrouve immanquablement "le traître Mazepa", les "oppresseurs polonais", le "rénégat Orlyk" et le "peuple frère protecteur de la foi orthodoxe". L'historiographie de la Russie post-communiste reprend le flambeau: elle continue à "professer les points de vue et les préjugés russocentristes traditionnels" 19. A ne regarder que la période de Mazepa, on retrouve un mélange d'accusations d'ordre social (héritage soviétique oblige) et national (traître à l'Etat russe). Les historiens du régime tsariste spécialisés dans les études ukrainiennes ont dû manquer de beaucoup d'éléments pour en faire un exposé complet. Ils

pensaientpar exemple - et la remarquevaut égalementpour les historiensrusses20que Philippe Orlyk avait vécu à Paris, introduisant ainsi une confusion entre les activités du père et du fils, et ils citent plusieurs dates de la mort de Philippe Orlyk, toutes inexactes.2] Kotchoubinski affirma même que Grégoire Orlyk était à demi Français, ou élevé par la France.22 Les précurseurs de la tradition historiographique
17 Voir, à titre d'exemple, l'article consacré à Filip Orlik dans les Encyclopédies: FA BROKGAUZ, LA. EFRON Enciklopediceskij slovar', 1890. Terra Nova 1992, vo1.43, p.155 * Bolsa)a Sovetska)a Encyklopedija, vol.l8, p.517, p.1538, Moskva, 1974; Sovetska)a Istoriceska)a Encik/opedija, voUO, p.614, Moskva, 1967. A titre de comparaison, voir Ie même article dans Wielka Encyklopedia Powszechna, tome 8, p.306. 18 Z. KOHUT, Russian Centralism and Ukrainian Autonomy. Imperial Absorption of the Hetmanate 17605-/8305. Cambridge, Mass., 1988. 19 A. KAPPELER, La Russie Empire multiethnique, Paris, Institut d'Etudes Slaves, 1994, p.23. 20 Voir O. BODJANSKIJ, Istorija rusov ili Maloj Rosii, Ctenija, 1846, vol.VII, p.25 ; A. RIGELMAN, Povestvovanie 0 Malo) Rosii, Ctenija, 1847, p.97 ; D. BANTYSKAMENSKIJ, Istorija malo) Rossii, Moskva" vol. 2, 1842, p.636 ; N. KOSTOMAROV, Mazepincy, Sobranie Socinenij, Sankt-Peterburg, 1905, livre 6, vol.l6, p.781 ; N. MARKEVIC, Istorija Malorossii, Moskva, 1842, vo!.2, p.557. Affirmation reprise, (importée?), par C. J. NORDMANN, Charles XII et l'Ukraine de Mazepa, Paris, 1958, p.56 et dans J. L. WIECZYNSKI, The Modern Encyclopedia of Russian & Soviet History, Academie International Press, ]982, voI.26, p.lOl, la rubrique Orlik Filip (1672-1742). 21 Ibidem. Voir également M. ARKAS, Istorija Ukrajiny-Rusy, Krakiv, ]912.

22

A. KOCUBINSKIJ, Graf Andrej Ivanovitc Osterman i razdel Tourcii. Iz istorii vostocnogo voprosa (1735-1739). Odessa, 1899, p.42, p.72. 14

ukrainienne - N. Kostomarov et son Mazepa i mazepintsy (Mazepa et les Mazepistes), qui demeure une référence pour sa riche matière factuelle mais reste fortement empreinte de la vision grand-russe sur le sujet, et D. Evarnitski (Javornyts'kyj), auteur de l'ouvrage fondamental intitulé Histoire des cosaques zaporogues et d'un recueil de valeur inestimable pour les recherches sur la cosaquerie ukrainienne, Sources de l'histoire des cosaques zaporogues (1903), - tout en reflétant la présentation de l'Ukraine et de ses cosaques dans le cadre de l'historiographie russe impériale, étaient face à un dilemme insoluble. D'une part, il y avait cette historiographie officielle de l'empire russe qui traitait l'agrandissement de l'Etat russe comme un processus non seulement logique et inévitable mais également bénéfique pour tous les peuples annexés. D'autre part, ils leur était diflicile de ne pas reconnaître le caractère fallacieux des arguments officiels et d'avouer, à mots couverts, la justesse des aspirations nationales ukrainiennes. Ainsi, dans leur interprétation, Mazepa était un traître mû - en partie - par la raison honorable de l'amour de sa pauvre patrie. S'efforçant d'être objectifs (et on ne saurait trop souligner combien la tâche était ardue, car la censure ne leur permettait pas de dévier trop loin de la thèse officielle), ces historiens nous ont légué des fresques remarquables qui demeurent toujours précieuses par leur matière factuelle et constituent une étape dans la formation de l'historiographie ukrainienne. Ils sont loin encore des historiens du courant étatiste dont Hrouchevsky fut le représentant le plus éminent, mais il suffit de lire d'autres historiens de l'Ukraine, D. BantychKamenskyi, auteur de l'Histoire de la Petite Russie (1903) ou bien N. Markevitch Histoire de la Petite Russie (1842), où on retrouve le reflet parfaitement fidèle du

canevasofficiel, pour apprécierl'écart des représentations.
Si la première biographie de Philippe Orlyk a paru sous la plume d'A. Petrouchevytch à Lviv en ] 872 (Filip Orlik. poslidnij pol's 'kyj het'man Zapadnoj Ukrajiny (1709-1742), la véritable révolution dans les études sur les Orlyk est liée au nom d'Elie Borschak : on peut sans conteste dire qu'il y a un "avant" et un "ap"'s" Borschak. Emigré ukrainien en France et professeur à l'Eco]e Nationale des qigues Orientales, ce touche à tout (car la diversité de son oeuvre est ;npressionnante) a consacré aux Orlyk un livre et plusieurs dizaines d'études et

d'articles23. Précurseur de ces recherches en France - on lui doit, entre autres
choses, la découverte inestimable dans les archives du Quai d'Orsay du Journal de Philippe Orlyk24, ainsi que la découverte controversée de la Déduction des Droits de l'Ukraine25, il a quelquefois cédé à la tentation d'embelJir les faits et de prendre ses désirs pour la réalité. JI convient de citer à part le travail consciencieux de B. Krupnycky, qui écrivit une biographie de Philippe Orlyk et lui consacra plusieurs études.26
23 Voir bibliographie en annexe 24 Voir le récit émouvant de ses découvertes in "Ukrajina v Paryzi. Papery Pylypa i Hryhora Orly ka", Ukrajina, Paris, n03, 1950, pp.145-150. 25 E. BORSCHAK, "Vyvid pray Ukrajiny z rukopysu rodynnoho arxivu Denteviliv u Franciji zi vstupom i prymitkamy". Stara Ukraïna, L'viv, 1925 ; Deduction of the Ukraine's rights. Edited by B. KRAWCIW Prolog, Inc. New York, 1964. L'original de ce document n' a jamais été retrouvé. 26 B. KRUPNYC' KYJ, Het'man Pylyp Orlyk (1672-/742). Ohljad joho politycnoji dijal'nosti, Varsava, 1938 ; B. KRUPNYC'KYJ, Het'man Pylyp Orlyk, joho zyttja i dolja 15

L'ouvrage de V. Riznycenko Philippe Orlyk - het'man Ukrajiny (1918) est peut-être davantage une oeuvre de propagande écrite dans le but de galvaniser les Ukrainiens à un instant particulièrement difficile pour la survie de leur nation. Orest Soubtelny est le premier dans la période récente à livrer une analyse rigoureuse dans son The Mazepists. Ukrainian Separatism in the Early Eighteenth Century (1981). Référence incontestée sur le sujet, l'ouvrage suit presque exclusivement Philippe Orlyk, comme héritier et successeur de Mazepa à la dignité d'Hetman, et s'arrête à sa mort. Il ne s'intéresse à Grégoire Orlyk qu'en tant qu'auxiliaire des projets touchant son père, laissant inexplorées tant ses activités propres que ses activités postérieures à la mort de l'hetman.27 E. Borschak fut le premier des historiens ukrainiens à s'intéresser à Grégoire Orlyk. Il en fut littéralement subjugué: "Il nous faudrait un Dumas ou un Sienkiewicz pour décrire la vie de Grégoire Orlyk, à tel point elle est passionnante et pleine de superbe élan à l'égard de sa Patrie."28 Son admiration le porta, parfois, audelà de la réalité. E. Borschak a reconstitué la vie du filleul et héritier spirituel de Mazepa dans son étude en langue ukrainienne, Velykyi Mazepynets Hryhor Orlyk (Grand mazepiste Grégoire Orlyk), 193229 et, malgré certains travers hagiographiques, il a eu le mérite de défricher le terrain et de faire naître un intérêt pour le passage d'un fils de l'Ukraine dans la diplomatie française. 11a inspiré des biographies romancées qui ont parues en émigration sous la plume de M. Lazorsky Patriot ,1969, et H. Luzhnytskyi, Zamok ianhola smerti (Château de l'ange de la mort), 1963. C'est de ses modifications et inexactitudes, petites et grandes, mais toujours favorables à l'Ukraine, que partiront, amplifiés, bon nombre de mythes. Dans le cas de Grégoire Orlyk, c'est bien Borschak qui a préparé le terrain aux études modernes qui le traitent d"'homme politique français", n'hésitent pas à l'ériger en conseiller diplomatique ou en l'un des généraux préférés et des plus talentueux de Louis XV. 30 La persistance de cette présentation apocryphe et apologétique, dont on a constaté la recrudescence dans les premières années de

(1672-1742), Munxen, 1956. Cette dernière biographie a été rééditée à Kiev en 1991. Voir la bibliographie pour les autres travaux consacrés à Orlyk et au mouvement mazepiste. 27 La même approche est manifeste dans son autre publication: O. SUBTELNY, "Mazepists and Stanilawists : The First Ukrainian and Polish Emigrés", Poland & Ukraine: Past &Present, Edmonton-Toronto, CIUS, 1980, pp.83-95. 28 E. BORSCHAK , "Ukrajina i francuz'ka dyplomatija XVIII v.," Nova Ukrajina, 1923, Hl. 29 Il en existe une version anglaise: Hryhor Orlyk, France's Cossack Genera/, Toronto, 1956. 30 Voir la rubrique "Hryhir Orlyk" due à T. Mac'kiv in Encyclopedija Ukrajinoznavstva, L'viv, 19% et Encyclopedia of Ukraine. Voir également: Introduction d'O. PRITSAK à Petite histoire de l'Ukraine d'A. KAPPELER, op.cit., p.ll. Voir également la luxueuse édition B. SUSINS'KYJ, Kozac'ki het'many Ukrajiny, Odesa, 1998, et encore plus surprenant V. KRAVCEVYC-ROZNETC' KYJ, Orlyk, syn Orlyka, Dzerkalo Tyjnia, n043, 9-16 novembre 2002 ; J. VERHUN, "Grégoire Orlyk au service de l'Ukraine et de la France", L'Est européen, n° 191, septembre-octobre 1983, pp.27-32. 16

l'indépendance31, est en soi un phénomène qui mériterait une attention particulière et ne peut être traité ici. Depuis l'indépendance, l'Ukraine, en tant que nouvel Etat, avait besoin de mythes fondateurs. Les cosaques et leur Etat de "démocratie guerrière" s'y prêtaient merveilleusement bien, car à la différence de la Rus' de Kiev et de ses princes, il s'agissait d'une période moins ancienne et de phénomènes que personne ne contestait aux Ukrainiens. La cosaquerie était également une époque suffisamment ancienne pour permettre un consensus, car les épisodes du XX-ème siècle, pour être plus récents, sont toujours sujets à controverse. A ce titre, la réévaluation des "traîtres" dans l'histoire de l'Ukraine nouvelle est fort significative: il n'y a que Mazepa qui ne soit plus frappé d'opprobre. P. Orlyk, moins exposé, jouit actuellement du statut de fondateur de la Première Constitution, présentée en toute sincérité et fort sérieusement comme la première Constitution démocratique au monde.32 Une véritable avalanche de publications lui a été consacrée depuis les années quatre-vingt-dix. Elles traitent, pour la pluspart, les premières années de son hetmanat, et analysent les visions étatiques de cette première émigration politique ukrainienne.33 Soulignons enfin que dans son discours d'investiture en janvier 2005, le nouveau président de l'Ukraine, Viktor Youchtchenko s'est référé à la Constitution de P. Orlyk la présentant comme première constitution européenne.34 Cette référence est souvent présente dans ses interventions. Faut-il davantage de preuves pour montrer l'importance du personnage pOUrl'Etat ukrainien? La disparition de la censure russo-soviétique, la quasi-découverte de certains sujets, la possibilité d'accéder aux travaux des historiens de l'émigration, pilwoquèrent en Ukraine indépendante un phénomène qui s'apparente à l'ouverture de vannes. Les Orlyk étaient bien placés dans cet engouement. Cependant, certaines périodes les concernant, jugées moins intéressantes voire moins exploitables pour un Etat en formation, ne firent pas l'objet d'études approfondies et demeurent toujours en Ukraine au stade des reprises, essentiellement puisées dans les travaux d'E. Borschak. C'est justement ces périodes, éloignées de réelles possibilités de changer le cours de I'histoire en Ukraine, que nous allons présenter, celles liées à la France. Ainsi, s'il existe dans différentes langues des ouvrages consacrés aux Orlyk, père et fils, ils traitent pour la plupart des périodes bien circonscrites ou bien adoptent un angle particulier. L'absence de synthèse sur ce passage ukrainien dans l' histoire de la France de l'Ancien régime, aussi bien dans l' historiographie ukrainienne, où le sujet, souvent abordé, a été traité parfois de manière peu
31 Outre les publications précitées, l'ouvrage d'E. Borschak connut des reéditions : à Lviv en 1991, éd. Cervona Kalyna: 1. BORSCHAK, Mazepa Orlyk Vojnarovskyj, et à Kiev en 1996, éd. Ukr~ins'kyj pys'mennyk, où il a été publié avec celui de V. RIZNYCENKO. Voir la bibliographie pour plus de références. 32 O.M. APANOVYC, Get'many Ukrajiny i kochovi otamany zaporoz 'koji sici, Kyjiv, 1993 ; M. TROFIMUK, Konstytucija ukrajins'koji Het'manskoji Derzavy, L'viv Kyjiv, 1997 ; 1. LILlO, "Ukrajins'ka konstytucija : cy znaly bat'ky amerykans'koji S. MAZURYK, "La konslytuciji ukrajins'ku istoriju", Panorame, mai - juin 1998; Constitution de Bendery, document précurseur de la démocratie européenne", Katchka, 2002, n09. 33 Voir dans la bibliographie, entre autres, les études d'O. KRESIN et d'O. PRUTKO. .'~ Le texte de ce discours peu être consulté sur les sites www.Yuchenko.Com.ua ou bien www2.pravda.com.ua. A chercher dans les archives du mois de décembre. 17

rigoureuse, que dans l'historiographie polonaise, qui a le mérite de s'être souvent intéressée aux activités des deux hommes sans avoir livré aucune étude complète, que dans l'historiographie occidentale, où le sujet est pratiquement absent, est la principale raison qui nous a incitée à le choisir pour notre thèse, soutenue en décembre 2004. Cette carte cosaque jouée par la France est une page inconnue du large public et pratiquement oubliée des historiens, lorsqu'elle n'est pas dénaturée par le manque d'information ou l'usage de sources inappropiées. Elle a pourtant existé et mérite d'être présentée, dépouillée de ses ornements supertlus et de la poussière de l'oubli. On y croisera des personnages attachants et on verra que l'Ukraine, ce "fantôme de l'Europe,,35 a hanté les couloirs royaux il n'y a pas si longtemps, et que les aspirations de l'Ukraine et sa réapparition sur la scène internationale ne sont qu'un retour de ce pays dans le concert européen des nations. Notre étude étant consacrée à un volet peu ou mal connu de l'histoire tant en France qu'en Ukraine, la consultation des sources premières était indispensable. L'étude minutieuse des archives a été notre première démarche et les résultats de ces recherches constituent l'essentiel de notre travail. C'est dans la reproduction abondante de ces sources ignorées, insuffisamment explorées ou bien dénaturées, que réside également, à notre avis, son plus grand intérêt. La matière de base a été puisée principalement dans les archives du Ministère des Affaires Etrangères (AAE) où est conservée une abondante correspondance du Roi et de ses ministres avec les envoyés de la France en Pologne (Correspondance Politique Pologne - CP Pologne), Turquie (CP Turquie), Suède (CP Suède), Russie (CP Russie). Des renseignements précieux ont été pris dans la série Mémoires et Documents (MD) Pologne, Turquie, Russie, Suède. Ces milliers de pages de correspondance originales constituent une source précieuse, car unique et irremplaçable, témoignant du cheminement de la politique extérieure française. Mais les Archives du Quai se sont revélées insuffisantes pour reconstituer le puzzle. Ce n'est qu'en combinant cette source qui a servi de toile de fond, du fait de son abondance et de son caractère global, avec les documents du Centre des Archives diplomatiques de Nantes, moins connues mais tout aussi précieuses et inexploitées, que nous avons pu combler certaines lacunes et répondre à bien des interrogations. C'est en y ajoutant les pièces conservées à la Bibliothèque Nationale - souvent les doubles de certaines correspondances provenant du département des Manuscrits - et en les combinant avec la riche matière du Service Historiques de l'Armée de Terre au Château de Vincennes (SHAT), qui conserve les documents consacrés à Grégoire Orlyk principalement en sa qualité de militaire au service de Louis XV, bien qu'on y trouve aussi des pièces relatives à la politique extérieure, que nous avons pu obtenir un tableau plus complet à défaut d'être exhaustif. Le révélateur crucial a cependant été J'accès aux Archives Privées. C'est en parcourant les documents inédits qui y sont conservés, gracieusement mis à notre disposition, que nous avons eu la joie de tomber sur un élément manquant et que nous avons ressenti une immense satisfaction à voir se confirmer certaines suppositions, ou bien le soulagement de pouvoir modifier opportunément une fausse idée. Les pièces trouvées - en grande majorité inédites - nous ont permis de reconstituer avec autant de précision que possible le parcours et le rôle de Grégoire Orlyk et nous ont donné à comprendre l'intérêt de la carte cosaque dans le jeu de la 35
Image utilisée par J. BENOIST-MECHIN, Ukraine. le fantôme de l'Europe, Monaco, Editions du Rocher I Valmonde, 1991. 18

politique extérieure française. Et c'est précisément le croisement de toutes ces sources qui représente la plus grande valeur du présent travail et sa nouveauté. Nous avons pris le parti de ne pas moderniser la langue des documents utilisés afin de conserver le style de l'époque et de laisser sur ces pages un peu de son esprit. Après d'innombrables heures passées en compagnie des feuillets jaunis, le contraire ne nous paraît pas envisageable. Nous avons également préféré reproduire, tels quels, les écrits des Orlyk et de Stanislas, avec leur grammaire hasardeuse et leur manière souvent phonétique d'écrire le français. Les dépêches et la correspondance sont présentées dans les notes avec l'indication des noms de l'expéditeur et du destinataire, le lieu de la rédaction et la date ainsi que, lorsque cette mention y figure, la date de la réception ou de réponse. Nous avons opté pour la transIitération scientifique dans les notes de bas de page et la bibliographie, gardant, pour faciliter la compréhension, la transcription française la plus répandue dans le corps du texte et dans l'index. En dernier lieu, nous présentons nos excuses pour l'absence pour des raisons techniques des signes diacritiques.

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J. D'un bout à l'autre de l'Europe 1. Le système français

Le premier principe de notre ancienne politique, lorsque la France eut à se défendre contre l'Allemagne, fut de chercher des alliances dans le nord et dans l'orient de l'Europe. A. VANDAL,Louis XV et Elisabethde Russie,Paris, 1882,p.V.

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Louis XV est un des rois les plus énigmatiques et méconnus, encore qu'une poignée d'historiens - comme Pierre Gaxotte et Michel Antoine, pour ne citer que les plus grands et les plus récents - se soient attachés à présenter sa véritable personnalité, si éloignée des caricatures communément véhiculées. Situé entre le Roi-Soleil, son bisaïeul et son prédécesseur sur le trône, et Louis XVI, autant dire la Révolution, "victime de tous les partis,,36, il a été injustement l'objet des critiques les plus acerbes et des histoires les plus fantaisistes pour lesquelles M. Antoine a stigmatisé l'illustre Michelet: "...ce sera toujours le déshonneur d'un Michelet que d'avoir abdiqué tout esprit critique devant des sources aussi polluées et d'avoir ainsi refusé de mettre son immense talent au service de la vérité.,,37 Depuis 1721, Louis XV, jeune orphelin, devait épouser Marie Anne Victoire, fille unique de Philippe V, roi d'Espagne, alliance appelée à cimenter les Hens entre les deux maisons de Bourbon. Cette union devait assurer à la France un allié indéfectible, retirant ainsi à l'Autriche le loisir de la prendre en étau. Ce procédé diplomatique habile, arrangé par le duc d'Orléans, n'avait qu'un défaut: en 1725, l'infante n'était qu'une adorable petite fille de sept ans. Or, le duc de Bourbon n'avait pas d'intérêt à retarder la naissance d'un héritier, à la différence du duc l'Orléans qui, en cas de disparition prématurée de Louis XV, serait monté sur le trône. Le duc de Bourbon, ce malheur arrivant, se serait retrouvé simple sujet de la branche d'Orléans rivale. Il avait donc tout à gagner à assurer la pérennité de l'occupant du trône de l'époque. Une indisposition de Louis XV avait précipité les projets matrimoniaux, et le duc de Bourbon se mit à la recherche d'une reine pour la France38. La décision de renvoyer l'infante fut prise et le comte de Morville, secrétaire d'Etat des Affaires Etrangères, reçut J'ordre de dresser une liste de princesses susceptibles de remplir le rôle. La première liste d'une centaine de prétendantes fut réduite à une petite poignée au sein de laquelle il fallut se résoudre à choisir la princesse Marie, tïIle de Stanislas Leszczynski, roi détrôné de Pologne qui résidait très modestement, au terme de ses nombreuses pérégrinations, à Wissembourg. L'annonce du mariage et surtout du choix de l'épouse, faite par le roi le 27 mai 1725, suscita un émoi général: "Il est impossible d'exprimer combien cette déclaration occasionna de discours dans Paris et partout ailleurs."39 Elle provoqua un tollé général: l'étonnement chez les uns, l'iudignation ou la déception chez les autres. Les mémorialistes nous en ont rapporté un abondant écho,40 que

36 P. de NOLHAC, Portraits du XVllIe siècle. La douceur de vivre, Plon, 1933, p.6. 37 M. ANTOINE, Louis XV, Fayard, 1989. p.8. 38 Voir à ce sujet: Documents relatiis au mariage de Louis XV. CP Pologne supplément volume 4 . Voir également: P. HOYE, Le mariage de Marie Leszczynska et l'Europe, Nancy - Paris - Strasbourg, Herger-Levrault, 1939 ; P. de RAYNAL, Le mariage d'un Roi (/721-1725), Paris, Calmann-Levy, 1887; H. GAUTIER-VILLARS, Le mariage de Louis XV, 1900. 39 M. de CHEVRIERE, Histoire de Stanislas I Roi de Pologne. Grand Duc de Lituanie, duc de Lorraine et de Bar, Londres, tome 1, p.203. 40 Voir à ce sujet: Journal et Mémoires de Mathieu Marais. Avocat au Parlement de Paris. sur la Régence et le règne de Louis XV (1715-1737). Par M. de Lescure, Paris, 1864,

l'avocat Barbier résume en deux affirmations: "Ce mariage étonne tout le monde" et "Ce mariage n'est de goût de personne".41 La fastueuse célébration a eu lieu le 5 septembre 1725. Depuis la disgrâce du duc de Bourbon, annoncée le 16 juin 1726, Louis XV gouvernait seul. De fait, c'est son ancien précepteur fleury, septuagénaire et bientôt revêtu de la dignité cardinalice, qui allait exercer la fonction de premier ministre et ce pendant dix-sept ans, jusqu'à sa mort. Son pouvoir, et tous les témoignages à ce sujet concordent, était absolu au point qu'aucun de ses prédécesseurs ni de ses successeurs ne réussit jamais à en égaler l'étendue.42 Le remaniement du Conseil d'En-haut (ou Conseil d'Etat), suite à la chute du duc de Bourbon, vit l'apparition de nouveaux ministres d'Etat dont nous ne retiendrons que celui qui se vit confier en 1727le poste du ministre des Affaires Etrangères et, un peu plus tard, celui de Garde des Sceaux: Germain-Louis Chauvelin.43 Seul à être choisi, personnellement, semble-t-il, par Fleury, en raison de ses talents, et promis à lui succéder un jour, le marquis de Chauvelin, issu d'une famille de robe, était précédemment avocat général et président au Parlement de Paris. Possédant une forte personnalité et des facultés indéniables, il fut promu le 31 mars 1732 associé et adjoint de Fleury. Pendant dix ans, Chauvelin joua un rôle de premier plan dans la politique extérieure française. La France de l'Ancien régime, dans la période que nous abordons, était encore un Etat baigné dans la gloire du Roi-soleil dont Louis XV, qui lui vouait une admiration immense et inconditionnelle, avait affirmé la volonté d'être le continuateur: "...je veux suivre en tout l'exemple du feu Roi mon bisaïeul".44 La prépondérance française était incontestable dans le domaine artistique et littéraire45. Elle l'était déjà moins sur la scène internationale bien qu'elle ait encore brillé en procurant la paix dans la Baltique. Le domaine de la politique extérieure, depuis le temps de Charles Quint, était fortement marqué par la lutte avec la maison d'Autriche: "...l'animosité contre la maison d'Autriche était en France une thèse classique de la diplomatie et pour l'opinion publique une manière de Credo ", souligne M. Antoine.46 Toutes les alliances de la France à l'époque obéissaient à cet
tome III, pp.158-188. Voir également: P. BOYE, Stanislas Leszczynski et le troisième traité de Vienne, op.cil., pp.67-69. 41 Chronique de la Régence et du règne de Louis XV (/7/8-/763) ou Journal de Barbier, Avocat au Parlement de Paris, Paris, 1885, vo1.I, p.390 et p.407. 42 Pour Saint-Simon "jamais roi de France, non pas même Louis XIV, n'a régné d'une manière si absolue, si sûre, si éloignée de toute contradiction, et n'a embrassé si pleinement et si despotiquement toutes les différentes parties du gouvernement de l'Etat et de la Cour, jusqu'aux plus grandes bagatelles." SAINT-SIMON, Mémoires, Paris, La Pléiade, 1969. 43 Voir à son sujet: A. de MAUREPAS, A. BOULANT, Les Ministres et les ministères du siècle des Lumières /715-/789. Etude et Dictionnaire. Paris, Christian/JAS, 1996, pp.134-137. 44 Declaration faite le 16 juin 1726 au Conseil d'En haul. Texte cité in M. ANTOINE, Louis XV, op.cil., p.162. 45 Voir à ce sujet L. REAU, L'Europe française au siècle des Lumières, 1938 ; M. FUMAROLl, Quand l'Europe parlaitfrançais, Paris, Editions de Fallois, 2001. 46 M. ANTOINE, Louis XV, op.ciL, p.249. 22

impératif. L'idée prépondérante, due à Richelieu, consistait à créer un étau pour encercler \' Autriche, affublée du titre d"'ennemi héréditaire", et à la mettre dans la situation où s'était longtemps trouvée la France, coincée entre l'Autriche et l'Espagne. Dans ses "diversions orientales", la France comptait à la fois sur la Suède, la Turquie et la Pologne, car aucun Je ces trois pays pris séparément ne pouvait constituer une force suffisamment importante. Il fallait se concilier ces pays, les maintenir dans le giron français, et aussi les convaincre d'agir ensemble dans les intérêts de la France et les empêcher de se battre entre eux car, étant voisins, ils avaient bien souvent des raisons de se disputer: "II en résulta que, loin de pouvoir jamais réunir la Suède, la Turquie et la Pologne dans un effort commun, la diplomatie française dut s'épuiser en efforts inutiles pour prévenir les guerres polono-suédoises ou polono-turques. Le celitre de la bataille était sans cesse aux prises avec l'aile droite ou avec J'aile gauche..:A7 Toutefois, il faut reconnaître que "la France a vécu des siècles de gloire ;;t de prospérité avec ses trois alliées natureIles".48 La situation de l'Europe49, pacifiée par le traité d'Utrecht (1713), présentait un équilibre. Certes, il était fragile, et s'apparentait davantage à une attente qu'à une situation définitive. Aucune prétention ni passion n'était assouvie elles étaient, du moins, contenues. Il incombait aux hommes d'Etat de maintenir la paix et de préserver l'image de garant de la stabilité dont jouissait la France: héritée de la Régence, eUe était due principalement à la sage et prévoyante politique du cardinal Dubois. Fleury y parvint au congrès de Soissons (1728), en mettant fin au conflit qui menaçait de dégénérer entre l'Espagne et l'Angleterre, et d'y impliquer l'Autriche et la France. Le pacifisme du cardinal n'allait pas, cependant, résister longtemps à la passion austrophobe de la France dont, de surcroît, son ministre des Affaires Etrangères s'était fait le chantre. Le belliqueux Chauvelin, soutenu, soulignons-le à sa décharge, par un courant dominant à la cour, nourrissait à l'égard de l'Autriche une haine que la situation de ce pays ne justifiait plus. Sans descendant mâle, l'empereur Charles VI cherchait à régler la succession au profit de sa fille, Marie-Thérèse. Il avait promulgué, dès 1713, la Pragmatique Sanction, établissant l'hérédité de la couronne impériale en faveur de sa fille aînée. Depuis, par une politique étrangère "incertaine" qui "ressemble aux combinaisons des cités italiennes du XVe siècle",50 il tentait de ralJier l'Europe à cette idée, en y consentant de nombreux sacrifices et en contractant des alliances utiles, dont celle qui aurait une influence décisive sur la suite des événements pour Je sujet qui nous préoccupe, à savoir l'alliance entre J'Autriche et la Russie, conclue en 1726.

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Recueii des instructionsdonnées aux ambassadeurset ministres de Francedepuis te) traités de Westphalie jusqu'à la Révolution française, publié sous les auspices de la Commission des Archives diplomatiques au Ministère des Affaires Etrangères, vol. VIII et I.' Russie, par A. RAMBAUD, Paris, F. Alcan, 1890, p.xXIII. K. WALISZEWSKI, "L'évolution de ia politique française en Orient au XVIIIs. ~17.\4-1771)", Revue d'histoire diplomatique, 188t;, p.44. 49 La situation du continent européen, ainsi que la poJitîque extérieure de la France, ne sauraient être traités ici dans leur totaJité. Nous ne nous y référerons que dans la mesure de leur implication directe dans le sujet du présent travail. 50 J. BERENGER, Histoire de i'empire des Habsbourg, Fayard, 1990, p.428. 23

En ce qui concerne la Sublime Porte ottomane, durant la période qui nous intéresse, elle avait déjà atteint - et perdu - ses plus grandes dimensions. Bien que diminuée par les traités de Carlowitz (1699) et Passarowitz (1718), elle était encore présente sur le continent européen et ses possessions d'une partie de l'actuelle Ukraine voisinaient avec la Pologne et la Russie. Son déclin avait déjà commencé, et le début du règne de Louis XV marqua un ultime "redressement" et un "renouveau de l'amitié entre la France et la Turquie,,51. La France, dès le Moyen Âge, avait de constantes et excellentes relations avec l'Empire ottoman, et il faut le mesurer en tenant compte du caractère profondement religieux des relations diplomatiques à l'époque. 52 Elle le faisait au nom d'impératifs politiques - lutte contre la maison d'Autriche. Le premier geste de cette amitié était la signature de l'accord entre François 1er et Soliman le Grand contre Charles Quint. Bien plus qu'une alliance, un "système politique" se trouva ainsi fondé. 53 L'ambassade de France devint le lieu de refuge et de représentations pour de nombreux pays. La pompeuse visite de Mehmet Effendi en 1721 à Paris marqua le raffermissement des relations tout comme celle de son moins illustre prédécesseur marqua la littérature française54. Cette communauté d'intérêt allait garantir à la France dans tous les domaines politique, commercial, religieux, - une place privilégiée dans l'empire ottoman jusqu'à la fin de l'Ancien régime. Et même les brefs intermèdes au cours desquels la France se ligua avec des princes européens pour combattre l'''infidèle'' et défendre la chrétienté - elle tenait à son titre de "fille aînée de l'Eglise" - ne suffirent pas à altérer la bonne entente, basée sur deux volets, économique et politique, dans leur opposition à l'empereur. D'ailleurs, lorsque la Pologne de Jan Sobieski combattant les Turcs chercha l'appui de la France, celle-ci préféra la neutralité, restant fidèle à son allié ottoman et, plus tard, le cardinal Dubois n'acceptera pas de "sacrifier la Turquie à ('ambition moscovite,,55 au moment des négociations stériles concernant l'alliance franco-russe de 1717. Assurément, "l'intégrité de l'Empire ottoman était pour notre diplomatie une maxime plus sacrée encore que l'indépendance de la Pologne...,,56 Nous nous intéresserons plus particulièrement au vassal de la Sublime Porte - le khanat des Tatars de Crimée qui, selon ses récents historiens "pendant
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Recueil des Instructions données aux ambassadeurs et Ministres de France depuis les traités de Westphalie jusqu'à la Révolution française, publié sous les auspices de la Commission des Archives diplomatiques au Ministère des Affaires Etrangères, vol. XXIX, Turquie, par Pierre DUPARC, 1969. p. XII. 52 Voir à ce sujet J. BAILLOU (dir), Les Affaires Etrangères et le corps diplomatique français. Tome I. Paris, CNRS, 1984, pp.39-40. 53 C. BLAGA, L'évolution de la diplomatie. Idéologie, moeurs et technique, tome I, Le dix-huitième siècle, Paris, 1938, p.236. 5-1 MEHMED Effendi, Le paradis des infidèles. Un ambassadeur ottoman en France sous la Régence. Introduction, notes et choix de documents par Gilles VEINSTEIN. La Découverte/Poche, 2004. 55 A. VANDAL, Louis XV et Elisabeth de Russie, études sur les relations de la France et de la Russie au XVIIIe siècle, d'après les Archives du ministère des Affaires Etrangères, Paris, Plon, 1882, p.56. 56 P. GAXOTTE, Le siècle de Louis XV, Fayard, 1974, p.139. Voir également C. BLAGA, op.cit., p.236-237. 24

quatre siècles, du XVe au XVIIe siècle, fut l'un des facteurs politiques et militaires les plus importants de l'Europe orientale".5? Apparu vers 1430 et progressivement soumis à la suzeraineté de la Sublime Porte, bien que bénéficiant d'un lien particulier différent de celui qui liait l'empire à ses autres vassaux58, le khanat de Crimée entretenait des relations particulières avec les cosaques d'Ukraine, ses voisins immédiats. Elles étaient faites de luttes et entrecoupées d'alliances basées . df les intérêts respectifs des deux partenaires. Nous verrons comment, au cours de id période que nous étudions, leur souvenir conduisit à une certaine restauration de cette communauté d'intérêt au demeurant, bien réelle, et à l'élaboration de stratégies propres à la région. Car les cosaques, dans la perception de Constantinople, étaient avant tout un ennemi redoutable puisque insaisissable. A. Bennigsen nous revèle que les Ottomans les désignaient le plus souvent par des "qualificatifs péjoratifs tels que !,,59 Mais pour les "infidèles", "damnés", "ignobles", "abominables", "maudits" Ukrainiens, la Sublime Porte était également un partenaire possible qui pouvait utilement les seconder. Ils ont souvent cherché leur aide contre les Polonais ou les Russes. L'hetman Bohdan Khmelnytsky n'avait-il pas reconnu, à un moment donné, la suzeraineté de l'empire ottoman, qui considérait les cosaques zaporogues, au milieu du XVIIe siècle, comme ses "vassaux au même titre que les Moldaves, les fransylvains et les Valaques,,60? La Suède resta "longtemps pour la France l'alliée fidèle, puissante, ,;1Ticace,qu'avait créée le génie de Richelieu"61. Un des éléments-clé du système fr.1i,.;ais dans le Nord, ce royaume, même après avoir dépassé le zénith de sa ...,,,imce, que les successeurs de Charles XII n'ont jamais retrouvé, demeurait un dllié dont il convenait de s'occuper. Elle recevait continuellement les subsides français, qui ne furent interrompus que quelques années, et ne fut jamais écartée au profit de sa voisine, même si les puissances respectives de la Suède et de la Russie l'auraient justifié et malgré les offres faites en ce sens par Pierre 1er, qui avait proposé en I71? de reprendre la place de la Suède en remplissant ses obligations

57 A. BENNIGSEN, P.N. BORATUV, D. DESAIVE, C. LEMERCIERQUELQUEJA Y, Le khanat de Crimée dans le5 Archives du Musée de Topkapi, (Présenté par), Paris, Mouton I EHESS, p.1. Voir également au sujet du poids du khanat en tant que force militaire: Q. GbKBILGEN, D. DESAIVE, "Le Khanat de Crimée et les campagnes militaires de l'Empire Ottoman fin du XVIIe - début du XVIIIe siècle (1687-1736)", Cahier du monde russe et soviétique, XI, 1970, pp.llO-l17. 58 A. FISHER, Between Russians, Ottomans and Turks: Crimea and Crimean Tatars, Istanbul, The Isis Press, 1998, p.X-XI. 59 A. BENNIGSEN, "La Russie du XVIIIe siècle dans les archives de l'Empire ottoman" in La Russie et l'Europe XVI-XXs., Paris Moscou, 1970, p.308. 60 C. LEMERCIER -QUELQUEJA Y, "Les relations entre la Porte ottomane et les cosaques zaporogues au milieu du XVlIs. ", Cahier du monde russe et soviétique, XI, 1970, pA55. 61 Recueil des Instructions données aux ambassadeurs et ministres de France..., Russie, Op.ciL, LI, p.XII. Voir également à ce sujet: C. NORDMANN, La montée de la puissance européenne /492-1661, Paris, PUF, 1974. 25

dans le système français. Il n'en demeure pas moins que "la position de grande puissance était définitivement perdue pour la Suède,,62 après la paix de Nystad. Les années qui suivirent le mariage polonais virent le renforcement en Suède de la politique anti-russe, et donc l'augmentation de l'intérêt à pour Stanislas. La Suède, inquiète des visées russes sur le Holstein, adhéra en 1727 à la ligue de Hanovre. Le conseil secret qui se tint à Stockholm en 1727 se prononça pour le soutien à Leszczynski en cas de vacance du trône. Les ambassadeurs suédois reçurent l'ordre de travailler en ce sens et l'atmosphère générale était très prometteuse. Par ailleurs, la Suède et la Pologne se trouvaient toujours formellement en guerre, dans la mesure où la Pologne n'avait pas accédé au traité de Nystad. La France, chargée de la médiation entre les deux pays en vertu des clauses de la paix d'Oliva, estima nécessaire - dans l'optique de la succession en faveur de Stanislas de ne pas favoriser J'accommodement entre les deux pays.63 Tant que la paix n'était pas conclue, c'est le beau-père de Louis XV qui était reconnu roi de Pologne par la Suède. Les affaires furent quelque peu gâchées vers 1729, lorsque la Suède demanda le renouvellement des subsides et se heurta à la politique d'économie du cardinal. La Suède avait néanmoins maintenu son soutien à Stanislas, et devait avoir sa place dans les combinaisons françaises en faveur de ce dernier. La Pologne constituait le maillon faible de la chaîne des alliances françaises. Mais cet allié "de plus mauvaise qualité,,64 dont la destinée "touchait à l'existence de la prépondérance politique de la France même,,65, avait l'avantage d'offrir un procédé unique - une couronne élective. La tentation d'y installer un prince dévoué, ou, mieux encore, une dynastie française était forte à en juger par l'obstination avec laquelle la France se lançait à la conquête de la couronne polonaise. Les quelques tentatives précédentes, trois en l'espace d'un siècle (sans parler des reines françaises pendant trois règnes), n'avaient pas donné les résultats escomptés. Tout d'abord, Henri d'Anjou, qui était d'ailleurs le premier Roi à être éJu66, fut choisi par les Polonais, non sans l'aide de la France, trop contente de se débarrasserdu personnage.Parti à regret, l'élu profita de la première occasion pour abandonner "son" peuple. Il est vrai qu'il récupéra par là la couronne de la France. La tentative la plus spectaculaire (ou la plus déterminée), fut préparée par la mission de l'abbé de Polignac en faveur de François-Louis de Bourbon, prince de Conti.67 C'est le candidat de l'empereur, Frédéric-Auguste électeur de Saxe, qui l'emporta en 1697 par la force des baionnettes. Conti, emmené à la rade de Dantzig par Jean Bart,
62 p.169. 63 64 65 66 R. SVANSTRbM, c.F. PALMSTIERNA, Histoire de Suède, Paris, Stock, 1944,
E. ROSTWOROWSKI, Recueil des Instructions op.cit., pp.92-93. ..., Russie, op.ciL, p.xXIV.

c. BLAGA, op.cit., p.130.

L'élection n'était devenue possible qu'après que Sigismund-Auguste eut abandonné ses droits héréditaires sur la Lithuanie à la diète de Varsovie en 1564 et mise en pratique en 1573.

67

Voir au sujet de cette élection:

Duc de la FORCE, Le grand 26

Conti, Amiot-

Dumont, 1948.

n'y resta que quinze jours. Cette élection fut une victoire de la diplomatie russe, qui réussit à contrecarrer les intérêts français. De fait, l'indépendance polonaise n'exista plus à partir de ce moment, car les élections étaient désormais gagnées grâce à un soutien extérieur - celui de la Russie - et les cent ans suivants constituent "l'époque de la lutte pour réconquérir l'indépendance".6!{ NulJement découragée, la France essaya de négocier avec le nouveau maître de la Pologne. ElJe envoya Du Héroll préparer la paix entre la Suède et la Pologne et essayer d'attacher maintenant, non seulement la Pologne, mais aussi la Saxe, à la cause française. ElJe en avait besoin pour soutenir la candidature du duc d'Anjou en Espagne, et la Pologne avait besoin de la France pour négocier avec la Porte. Auguste II finit par choisir l'alliance avec l'Autriche. Mais celui que Voltaire qualifiait d"'homme le plus extraordinaire, peut-être, qui ait jamais été sur la terre,,69 - Charles XII, étant venu à bout des attaques conduites par ses voisins trap persuadés de pouvoir augmenter leurs possessions à ses dépens, entra en Pologne, en représailJes contre l'envahissement de la Livonie par Auguste Il qui espérait recouvrer cette province. Charles XII chassa Auguste Il et fit élire, le 12 juillet 1703, Stanislas Leszczynski. Le nouveau roi ne fut couronné que le 4 octobre 1705, car le Saxon avait réussi, entre-temps, à reprendre Varsovie et à chasser Stanislas. La Suède et la Pologne signèrent la paix le 28 novembre de la même année, suivie d'une alliance offensive contre la Russie. La Saxe envahie, Auguste II, afin de sauvegarder ses Etats héréditaires, renonça à la couronne polonaise, reconnut Stanislas et abandonna l'alJiance russe (traité d'Altranstadt, 1706). Charles XII retourna ses armées contre Pierre 1er et, après avoir hésité, choisit de passer par l'Ukraine. C'était un de ces projets dont Voltaire disait qu'ils "... sont traités de divins quand ils réussissent, ne sont regardés que comme des chimères quand on est malheureux.',70 La défaite de Charles XII à Poltava (1709) fut fatale à l'Ukraine et à son rêve d'indépendance. ElJe le fut également pour Stanislas. L'électeur de Saxe repassa la frontière et reprit la couronne, toujours soutenu par la Russie. De fait, Pierre 1er fil la main basse sur la Pologne. Versailles continuait à s'intéresser à la République, et proposa à Auguste II de le soutenir dans l'élection à la couronne impériale après la mort de l'empereur Joseph 1er en 1711. La tentative échoua, mais elJe ne réussit pas à diminuer la détermination de la France qui cherchait toujours à s'attacher Auguste II. Elle ne faisait que poursuivre sa politique dans le Nord-Est: réconcilier la Pologne et la Suède au prix, cette foisn, d'une couronne héréditaire en Saxe, ce qui présentait l'avantage de ne plus devoir exposer son système aux aléas des successions à la couronne polonaise. Ce fut le plan de Torcy, qui consistait à faire de la Pologne le pivot de la politique française dans le Nord. Pour L. Fargès, rallié sur ce point par P. Boyé, "... il n'yen avait pas de plus pratique, de plus habile, de plus conforme non seulement aux véritables intérêts de la France, mais aussi à ceux de la Suède et de la Pologne,,7 I . Etant donné
68 O. HALECKI, A History of Poland, London, ] 978, p.176. 69 VOI;r AIRE, Histoire de Charles Xl!, Roi de Suède. NouveJle édition, revue, corrigée & augmentée, tome premier, Berlin, chez M. Sansouci, M.DCC.LXXVI, p.9. 70 Ibidem., p.158. 7] Recueil des Instructions données aux ambassadeurs et ministres de la France depuis les traités de Westphalie jusqu 'à la Révolution française, publié sous les auspices de la Commission des Archives diplomatiques au Ministère des Affaires Etrangères, Pologne, par 27

que la Suède était désormais définitivement affaiblie par le traité de Nystadt (1721) le prix à payer pour le règne de Charles XII - la France, toujours selon L. Fargès, devait naturellement continuer sur sa lancée en remplaçant la Suède par la Saxe et travailler à rapprocher la Pologne et la Saxe, sous le règne du même souverain, de la Sublime Porte. Mais en fait, à la suite de la malheureuse tentative d'Auguste Il d'instaurer un pouvoir absolu (1715), la Pologne tomba définitivement sous la coupe russe lors de la "Diète muette" de 1717 : forcée par 18 000 soldats russes, elle fut réduite politiquement au rôle d'un "canton suisse,,72 et se trouva militairement "désarmée au milieu des puissances militaires qui l'entourent de tous les côtés"73. Dès lors, il n'y a pas à s'étonner de voir les visées françaises sur le trône de la Pologne liées à la Russie. Après l'échec de la tentative de Pierre 1er de marier sa fille Elisabeth à Louis XV, les projets russes d'alliances dynastiques avec la France se portaient sur les princes du sang. La couronne polonaise était également mise dans la balance de ces unions matrimoniales et devait constituer, aux yeux de la Fmnce, un avantage censé masquer la mésalliance, un supplément à la dot de la mariée jugée de naissance obscure et issue d'un pays au passé barbare et à l'avenir incertain. La première mention d'une pareille combinaison date déjà de 1721 et fut adressée par l'ambassadeur français Campredon au cardinal Dubois. Le premier ne doutait pas que la couronne polonaise serait assurée à l'heureux époux.74 Ce projet prit forme un an plus tard et devait unir Elisabeth au duc de Chartres, fils unique de Philippe d'Orléans. La France souhaitait que son élection au trône de la Pologne précède le mariage. La Russie voyait davantage l'union avec la France et considérait la couronne polonaise comme un élément de second ordre, à traiter après le mariage. La mort du cardinal, suivie de celle de Philippe d'Orléans, mit fin aux tractations en 1723. Une autre tentative, esquissée à peu près à la même époque, concernait le mariage du duc de Bourbon avec les filles du tsar - Anna d'abord, puis Elisabeth. Pierre 1er n'y consentit pas, à cause apparemment du renvoi de l'infante, qui lui permettait de nourrir à nouveau l'espoir de marier Elisabeth à Louis XV. Après la mort du tsar, Catherine 1ère proposa au duc le trône de Pologne par le biais de son mariage avec la fille du roi Stanislas. Ce geste était considéré comme un échange de bons procédés pour arranger le mariage du Roi de France avec la fille du tsar.75 La Pologne et sa couronne étaient donc, de par le rôle que lui conférait le système des alliances de revers, toujours présentes dans les préoccupations de la France. Nous ne souscrivons pas cependant à l'affirmation de l'historien polonais E. Rostworowski, qui estime que le mariage de Louis XV était conçu comme un plan de conquête du trône polonais par la France. Outre les critères de religion, de santé ou d'ordre interne (ce qui écartait des prétendantes des branches légitimées ou royales), le choix de [a mariée était dicté par le souci d'éviter des complications sur la scène internationale, déjà bouleversée
Louis FARGES, Paris, 1888, p.LXVI. P. BOYE, Stanislas Leszczynski..., Op.ciL, p.509 : "...vieil et sain principe de l'hérédité du trône de Pologne dans la maison de Saxe". 72 D. BEAUVOIS, Histoire de Pologne, Hatier, 1995, p.I50. 73 O. HALECKI, A History of Poland, op.ciL, p.I82. 74 Campredon - Dubois, le 8 novembre 1721. Voir A. VANDAL, Louis XV et Elisabeth de Russie..., op.ciL, pp.48-49. 75 Voir pour plus de détails: E. ROSTWOROWSKI, 0 polska korone..., op.ciL, pp.I4-38. 28

par le renvoi de l'infante. On assura la Sax!: que le roi Auguste était l'unique roi légitime de la Pologne, on demanda au roi de Suède de respecter les intentions de Charles XII et on fit appel aux sentiments d'amitié à l'égard de Stanislas en écrivant en Russie.76 On expliqua à la Turquie que la mariée polonaise était le meilleur choix pour renforcer encore davantage les liens franco-ottomans. Mathieu Marais, l'avocat et chroniqueur, exposa à ses compatriotes: "Nous verrons les suites de ce mariage avec un Roi qui n'est plus Roi, qui l'a été par une élection faite en conquête, qui cesse de l'être par la même conquête et qui est d'une nation tout à fait étrangère à la nôtre.,,77 La conséquence première du mariage polonais fut la division de l'Europe en deux camps. L'Espagne outragée s'allia à l'Empire, par le traité de Vienne conclu le 30 avril. La France, la Prusse et l'Angleterre signèrent en réponse, le 3 septembre 1725, le traité de Hanovre. Le parti que prendrait la Russie restait une inconnue. Appelée encore plutôt Moscovie, sans que le changement amorcé par les efforts démesurés de Pierre 1er soit perçu par l'Europe, elle s'affirmait de plus en plus comme une puissance n'.!outable cherchant à jouer un rôle sur le continent européen. Elle réussit, suivant .1 Heller, à "compenser" par "la force des armes" "le retard économique et culturel"7S. Elle n'était pour l'heure pas redoutée, nonobstant la victoire sur Charles XII, le succès remporté en Pologne et son entrée dans la Sainte Ligue. Pas encore. Il est vrai qu'après Poltava et sa victoire prestigieuse, il y avait eu le Prout et sa défaite humiliante. Il semblerait, d'ailleurs, que c'était à Paris que la situation était la plus désagréable: "Ici, on ne veut même pas entendre les bonnes nouvelles qui parviennent de chez nous, et on ne les admet pas dans la presse", écrivait le secrétaire de l'ambassade russe G.Volkov en 1711, en proposant une solution: "d'accorder des subsides à un rédacteur de gazette pour qu'il accepte et imprime des nouvelles favorables à notre cause." (!)79 Le tsar travailla cependant avec obstination et créa les bases d'un réseau diplomatique dont J'efficacité, pour l'heure maigre et imperceptible, allait se révéler d'une importance capitale pour ses successeurs.SO Pierre 1er, qui n'était pas encore unanimement gratifié du vocable de "grand", celui qui "avait asservi la Pologne, affaibli la Turquie, disloqué la Suède"SI, avait intrigué, mais l'intérêt qui lui était porté relevait plus de la curiosité pure à l'égard du souverain sauvage, quoique fort méritant, d'un pays barbare, que

76 E. ROSTWOROWSKI, op.cit., p.43 et p.46. Louis XV - Catherine l, le 19 juillet 1725. CP Russie volume 18 fol.51 et Louis XV - Frédérik l, le 19 août 1725. CP Suède volume 156 fo1.43. 77 Journal et Mémoires de Mathieu Marai... op.cil., vol.lIl, p.187. 78 M. HELLER, Histoire de la Russie et de 5011 empire, Champs Flammarion, 1999, 1).465. 79 C. de GRUNWALD, Trois siècles de la diplomatie russe, Calmann-Lévy, 1945, p.42. 80 A. BOHLEN, "Changes in Russian Diplomaty under Peter the Great", Cahier du monde russe et soviétique, juillet 1966, pp.341-358. 81 E. LAVISSE, A. RAMBAUD, Histoire générale du IV siècle à nos jours, T.Vl, ch.XXI "La guerre du Nord: Russie, Suède, Pologne, Turquie", par A. RAMBAUD, p.817. 29

de la réelle préoccupation82. La vieille Europe ne croyait pas en l'avenir de la Russie. On supposait que la disparition du tsar réformateur la ferait retomber dans son ancien état, "parmi les Nations barbares..83. Bien que le système français dans le Nord se soit de plus en plus heurté à ce pays, la France, par les voix successives de Louis XIV, du duc d'Orléans, du cardinal Dubois, du duc de Bourbon, refusait tout rapprochement (même au prix d'un trône polonais pour celui qui épouserait l'une des fiIJes du tsar) ou substitution d'alliance.84 Le traité de 1717, creux et subordonné aux intérêts suédois, n'eut pas de grandes retombées et ne peut pas être véritablement considéré comme une alliance: il servit à rehausser le prestige de la diplomatie française dans la conclusion de la paix dans le Nord. Saint-Simon, lapidaire, appellera cette attitude "le fol mépris..85. Nous ne sommes pas encore, dans cette première moitié du XVIIIème siècle, arrivés à l'approche, développée plus tardivement par les Lumières, qu'A. Besançon qualifie de "vision de rattrapage,,86 et dont le chantre le plus illustre fut le Voltaire aveuglé de l'époque de son Histoire de l'empire de Russie.87 Si le renvoi de l'infante fit naître quelques espoirs à la cour de Russie, ce dont témoigne également le projet d'un traité entre la Russie, la France et l'Angleterre, la nouvelle du choix de la mariée froissa Catherine I-ère qui avait du mal à accepter que l'on puisse préférer l'alliance
polonaise - avec une tête découronnée
-

à la sienne. On essayait encore de trouver un

arrangement, lorsque se posa la question de la Sublime Porte, dont l'amitié était précieuse à la France qui ne pouvait pas la sacrifier à J'alliance russe. Les alliés et les intérêts de la France l'éloignaient de la Russie. Cette dernière signa le 6 août 1726 un traité d'alliance offensive et défensive avec l'Autriche, se mettant indubitablement dans le camp adverse. Les deux pays, qui avaient des intérêts parfaitement convergents à l'égard de la Pologne, de la Turquie et de la Suède, scellaient par ce traité leur concordance de vues en Europe orientale.88 Dans la période qui nous intéresse, donc, la Russie était pour la France, selon A. Rambaud, "...plus seulement l'ennemi de nos alliés, mais l'allié de notre principal ennemi,,89.
Voir l'analyse faite par M. MERV AUD et J.-c. ROBERTI dans leur ouvrage, au titre révélateur, consacré à la perception de la Moscovie par les voyageurs français: Une Infinie brutalité. L'image de la Russie dans la France des XVIe et XVlle siècles, Institut d'Etudes Slaves, 1991. Voir également: F.-D. LIECHTENHAN, De l'abus l'historiographie. Approches de l'histoire russe de Herberstein à Custine. Paris, Publication du centre Marc Bloch, 1997. 83 Extrait d'une citation du marquis d'Argenson in G. LE CLERC, Histoire physique, morale. civile et politique de la Russie ancienne comprenant la dynastie des Romanofs jusqu'au règne de Catherine I, Paris, 1784, vol.IIl, p.594. 84 PieITe 1er proposa à la France de lui "tenir lieu de Suède" : R. PORTAL, Pierre le Grand, Historiques, Editions complexes, 1990, p.76. 85 Cité in Recueil..., Russie, A. RAMBAUD, op.ciL, p.xXXIIl. 86 A. BESANCON, Préface de Comprendre l'ancien régime russe de M. RAEFF, Seuil, 1982, p.ll. 87 Les oeuvres complètes de Voltaire. Voltaire Foundation Oxford, 1999, vol.46. 88 V. FLOROVSKIJ, Russko-avstrijskie otnosenija v epoxu Petra Pervogo, Praga, 1955; V. S. BOBYLEV, Vnesnjaja politika Rossii epoxi Petra I, Moskva, 1990, p.138. 89 Recueil des intructions..., Russie, par A.RAMBAUD, op.ciL, p.VII. 30 82

L'ambassadeur français Campredon ne revint pas en Russie à la fin de l'année 1726, et l'attitude que la cour de France adopta désormais à l'égard de ce pays fut "dictée tant par sa politique étrangère, dirigée contre les Habsbourg, que par son mépris envers la lointaine et barbare terre russe, qu'elle ne prend pas au sérieux".90

90

M. HELLER, op.cit., p.529.

31

2. L'Ukraine a) L'Ukraine durant la première moitié du XVIIIe siècle

Si le tableau des efforts de ces peuples pour le maintien de leur liberté, de leur goUvernement, de leur religion, de leurs usages, enfin de tout ce qui est cher à l'homme, peut intéresser ce siècle philosophique, on ne méconnoîtra point en eux l'enthousiasme que de tels motifs devoient leur inspirer. J.-B. SCHERER, Annales de la Petite Russie ou histoire des Cosaques-saporogues et des cosaques de l'Ukraine, ou de la PetiteRussie, Paris, 1788, p.lV.

32

Avant d'observer la situation de l'Ukraine de l'époque, il convient de procéder à une brève mise au point concernant les termes utilisés, car ce vaste territoire était morcelé en entités d'appartenance et d'administration diverses. On distinguera, avec une légère digression historique, l'Ukraine de la rive droite, alors sous domination polono-lithuanienne, où les formations cosaques avaient disparu à la fin du XVlIème siècle, et l'Ukraine de la rive gauche, partagée à son tour entre l' Hetmanat, l'Ukraine des slobodes (ou slobodienne) - les deux sous domination russe - et le territoire contrôlé par les cosaques zaporogues, limitrophe d'une zone steppique déserte. L'Ukraine des slobodes ne présente pas d'intérêt pour notre sujet, car il s'agit d'une création particulière à partir de paysans qui, fuyant le joug seigneurial, s'étaient installés dans les années 1650 entre l'Hetmanat et la Moscovie, sous la protection de cette dernière qui les organisa en régiments cosaques suivant leurs installations en "slobodes". Ce conglomérat ne disposait pas de gouvernement autonome: le colonel de chaque régiment était nommé et contrôlé par Moscou. Echangeant leurs privilèges contre des services militaires, ces cosaques représentaient le modèle auquel le gouvernement impérial tendait à conformer les autres formations cosaques, beaucoup moins dociles. Les cosaques zaporogues, c'est-à-dire établis au-delà (za) des rapides (porogues) du Dniepr et leur Sitch (fortification en bois), sont mentionnés dès le milieu du XVIe siècle. Ils s'étaient installés sur le bas-Dniepr, où ils combattaient les incursions tatares et reçurent rapidement J'aval du roi de Pologne-Lituanie, qui plaça le prince Vychnevetsky dit "8aïda" sur l'île de Khortytsia qui devint leur principale base.91 La tutelle polonaise n'était que formelle et les zaporogues menèrent toujours une politique d'alliance et de conquête toute personnelle. Ils formaient une entité guerrière, "mi-monacale, mi-chevaleresque,,92 - les femmes n'y étaient pas admises - et les cosaques mariés devaient laisser leur famille dans les environs. Leur nombre variait de quelques centaines de résidents permanents à plusieurs milliers lors des expéditions militaires dont le butin était une des sources de leur revenu, le reste du temps et des efforts étant consacré à la pêche ou à la chasse. La Sitch servait de refuge à tous ceux qui fuyaient la pression seigneuriale croissante ou rêvaient de la Liberté cosaque. A terme, être cosaque zaporogue signifiait être un homme libre. Ils avaient aussi une réputation de défenseurs de la foi orthodoxe, après avoir pris sous leur protection J'Eglise ukrainienne qui cédait de plus en plus de terrain face aux catholiques et uniates. Cette qualité de protection et de mécénat fut davantage developpée par l' Hetmanat, structure étatique, alors que les zaporogues, entité militaire, ont recueilli la gloire de défenseurs de la terre chrétienne contre les incursions musulmanes. Leur renommée avait fini par atteindre le Saint-Siège, car Clément VIII dépêcha auprès des zaporogues une ambassade en prévision de nouvelles croisades. Erich Lassota, son ambassadeur, fut triomphalement reçu à la Sitch et versa aux cosaques les 8 000 ducats alloués par le

91 Voir, outre les travaux classiques sur les cosaques: C. LEMERCIERQUELQUEJAY, "Un condottiere lithuanien du XVIe siècle le prince Dimitrij Visneveckij et l'origine de la Sec Zaporogue d'après les Archives ottomanes" in La Russie et l'Europe, XVlXXs., Paris - Moscou, 1970, pp.149-167. 92 D. DOROCHENKO, Narys istoriji Ukrajiny, Münich, 1966, p.155.

pape.93 La période la plus glorieuse de la Sitch appartient à l'époque des incursions sur les terres ottomanes, au début du XVIIe siècle, et le témoignage des contemporains - dont le français Beauplan qui en fut le spectateur privilégié - à ce sujet est particulièrement intéressant. 94 A la suite de la paix d' Androussovo (13 janvier 1667) les terres zaporogues furent placées sous un condominium polonomoscovite, qui resta purement fictif. Durant la période que nous approchons, les zaporogues formaient une entité à l'indépendance ombrageusement surveillée et représentaient un allié qui ne pouvait être traité de mercenaire que de façon très imperfective. La défense des intérêts nationaux et populaires était leur vocation et leur gloire. La formation de l'Hetmanat était tout autre. Le soulèvement anti-polonais de 1648, dû à des raisons d'ordre social et partiellement religieux, prit rapidement une coloration nationale et aboutit, sous la conduite de Bohdan Khmelnytsky, à l'autonomie de l'Ukraine des deux rives du Dniepr sous l'autorité cosaque. Ne parvenant pas à s'entendre avec la Pologne sur un modus vivendi et au terme d'âpres combats, l'hetman Khmelnytsky, chef des voïévodies de Kiev, Tchernihiv et Bratslav, réunies sous une administration autonome appelée l'Hetmanat, se tourna vers la Moscovie et conclut avec elle en 1654 un accord d'alliance entré dans l'histoire sous le nom de Traité de Péréiaslav. Cette union, dont le texte original a disparu, demeure jusqu'à présent un grand sujet de controverse. Pour l'école historiographique russe et, par la suite, soviétique95, il s'agit d'une "réunification" de deux peuples slaves séparés par les vicissitudes de l'histoire et réunis à jamais par la volonté populaire commune. Pour l'école ukrainienne96, il s'agit avant tout d'un accord signé entre un souverain et une noblesse, à l'image des liens existants dans l'Europe médiévale, et calqué sur les Pacta Conventa polonais, que chaque partie s'estimait en droit de rompre en cas de non-respect des engagements souscrits. Ainsi, les cosaques n'avaient fait que changer de souverain et, en abandonnant leur alliance polonaise, entendaient rester dans le même registre de rapports contractuels. De fait, l'accord de Péréiaslav était en quelque sorte un malentendu. Dès le départ, les deux parties s'étaient engagées dans un rapport où chacune apportait sa propre lecture compte tenu du passé historique qui lui était propre, et supposait que l'autre l'entendait de même. Or, toutes deux, aussi bien l'élite cosaque que les tsars, ne pouvaient s'appuyer que sur leur propre expérience, totalement opposée dans son contenu à celle du partenaire. Les cosaques étaient accoutumés à un système contractuel d'engagement mutuel, unissant le roi de Pologne-Lituanie et une caste nobiliaire. Ce contrat, dans leur cas, avait débuté en tant qu'accord entre le roi et une force militaire qui lui prêtait allégeance en échange d'une solde. La consolidation des forces cosaques lors de la guerre menée par Khmelnytsky et l'acquisition d'un réel contrôle sur un certain territoire, en y ajoutant les revendications d'ordre religieux, avaient conféré à l'élite cosaque un statut de "nation politique" : elle
93 Voir à ce sujet: O. SUBTELNY, Lassota von Steblau (Erich). Habsburgs and Zaporozhian cossaks : the diary of Erich Lassota (1594), Colorado, 1975. 94 1.LEBEDYNSKY, Histoire des cosaques, Paris, Terre Noire, pp.91-96. 95 Voir entre autres: Vossojedinenije Ukrajiny s Rossijej, Dokumenty i Materialy, 3 volumes, Moskva, 1954. % M. HRUSEVS'KYJ, Perejaslavs'ka uhoda z Moskvoju 1654r. ; O. OHLOBLYN, Ukrajins'ko-moskovs'ka uhoda.. NY - Toronto, 1954. 34

n'exprimait plus uniquement les désirs des guerriers cosaques mais aussi de tout ceux - ville, clergé, paysannerie libérée - qui peuplaient le territoire contrôlé par )'hetman. Tout comme dans la République de Pologne, l'élite cosaque se considérait i,:omme investie de responsabilités qui dépassaient les. préoccupations purement matérielles ou de conservation des privikges. La combinaison des traditions cosaques, à savoir la structure militaire élari:,ie à l'administration territoriale, et des traditions nobiliaires de la Pologne-Lithuanie, ont fait de l'Hetmanat une entité particulière, qui n'était en rien compamble au système russe. Pour le tsar - et le refus du représentant russe Boutourline de prêter serment lors de la conclusion de l'accord en est une illustration parfaite - il s'agissait d'un rapport autocratique où les sujets devaient une obéissance à leur souverain de droit divin, qui de ce fait n'avait rien à promettre. Il était, bien évidemment, également impossible d'envisager une rupture de ce rapport en cas de non-exécution des engagements. Et bien que l'on ait reconnu à l'Hetmanat des particularismes, ses tendances autonomistes étaient appelées à disparaître, car elles étaient d'abord en contradiction totale avec le système centralisé et unitaire de l'Etat moscovite, et par la suite gênaient la création de l'Etat voulu par Pierre 1er ou Catherine II. Elles n'étaient, du reste, que tolérées tant qu'elles étaient impossibles à détruire. L'accord de Péréiaslav, d'autre part, était une alliance de circonstance. Khmelnytsky, ayant en vue l'existence d'une entité ukrainienne autonome où la ,osaquerie constituerait la caste dirigeante, s'alliait successivement aux puissances voisines - Pologne, empire ottoman, Russie dans le cas présent, et par la suite, Suède, afin de préserver son Etat et de contrebalancer la puissance et l'appétit féroce des adversaires du moment. L'alliance avec la Moscovie lui procurait un soutien militaire contre la Rzcezpospolita, avec la garantie des libertés traditionnelles cosaques, de l'indépendance judiciaire et diplomatique, à l'exception des relations avec la Pologne et la Porte. La relativité de cette alliance est illustrée par le fait que dès 1656, Khmelnytsky s'allia à la Suède, opposée à la Moscovie et à la Pologne, dans un conflit dont l'objet était la couronne polonaise convoitée par Charles X Gustave de Suède. Khmelnytsky poursuivit tout au long de son hetmanat une politique de balancier entre les puissances voisines dont le seul objectif était l'unité de son pays et parfois son existence même. Il n'était pas satisfait par ['aHié russe, mais son véritable ennemi resta la Pologne. Les alliances successives et bien souvent contradictoires avec la Suède et le khan des Tatars, le tsar et l'empereur, représentaient un jeu complexe et un tableau toujours en mouvement. Sa mort en empecha l'achèvement. 97 L'hetman Vyhovsky, son successeur, alla plus loin par la signature, le 16 septembre 1658, avec le roi de Pologne Jean-Casimir, du traité de Hadiatch98, négocié sous le patronage de Mazarin99 (entres autres, par le père d'L Mazepa), qui

97

Voir au sujet de sa politique une étude très détaillée de T. JAKOVLEVA,

Het'manscyna v druhij polovyni 50-x rokiv XVII stoUtt'a. Prycyny i pocatok rujiny, Kyjiv,
1998, pp.I48-230. 98 Voir au sujet de ce traité: A. KAMINSKI, "The Cossack Experiment in Szlachta Democracy in the Polish-Lithuanian Commonwelth : The Hadiach (Hadiacz) Union", HUS, 1977, nOI, pp.178-197 ; O. PRITSAK, "Conceming the Union of Hadjac (1658)", HUS, 1978, n02, pp.116-118.

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c.J. NORDMANN,op.cit.,p.24. 35

prévoyait la création d'une Rzeczpospolita en forme de fédération à trois composantes: polonaise (royaume de Pologne), lithuanienne (Grand duché de Lituanie) et ukrainienne (Grande principauté de Ruthénie). Cette dernière devait comprendre les voïévodies de Kiev, Tchernihiv et Bratslav, c'est-à-dire le territoire de l'Hetmanat. Dirigée par l'hetman élu mais confirmé par le roi, la grandeprincipauté de Ruthénie devait avoir une autonomie judiciaire et administrative, avec la garantie des droits de la religion orthodoxe et de la langue ukrainienne. Ce traité - jamais appliqué - était l'aboutissement de plusieurs années de lutte pour l'existence d'une entité étatique indépendante et traduit les raisons et les objectifs de ce combat. Il est le reflet de la pensée politique et des aspirations de l'élite cosaque, fortement imprégnée par le sarmatisme polonais. C'est ce traité qui devait plus tard servir de référence aussi bien à Stanislas qu'aux Orlyk. La période qui suivit la signature de ce traité porte le triste nom de "Ruine" : l'Ukraine se retrouva partagée en deux, les cosaques de la rive droite du Dniepr restant attachés à la couronne polonaise et ceux de la rive gauche à la Moscovie. Chaque partie disposait de son hetman, et ces hetmans se combattaient l'un l'autre, soutenus par leurs souverains respectifs. Les deux parties s'affaiblissaient dans cette lutte sans fin et le pays sombrait dans le chaos. Celui qui tenta de remédier à cette situation désastreuse, l'hetman de la rive droite D. Dorochenko, se tourna vers les Tatars et la Porte ottomane. Avec leur soutien et encouragé par le refus du partage de l'Ukraine, signé en 1667 à Androussovo par la Moscovie et la Pologne qui s'attribuaient chacune une partie de l'Ukraine située de leur côté respectif de Dniepr et un contrôle commun des possessions zaporogues, il réussit à être élu le 8 juin 1668 hetman des deux rives. Cette victoire, malheureusement, n'avait plus de valeur réelle: la Moscovie et la Pologne étaient ravies d'en terminer et considéraient ce partage comme définitif. Il fut confirmé par plusieurs autres traités dont, entre autres, la paix perpétuelle signée en 1686, et où les souhaits des responsables cosaques ne furent pas pris en compte. l'Ukraine ne retrouva plus son unité. La rive gauche, d'un hetman à l'autre, voyait son autonomie rongée par l'emprise moscovite de plus en plus forte: bien que chaque nouvel hetman au moment de son élection ait signé un pacte (les "articles") avec le tsar, dont les stipulations déterminaient les conditions du contrat liant l'Hetmanat à la Moscovie, chaque nouvel accord constituait un recul et fixait des restrictions aux privilèges et libertés consentis précédemment. Sur la rive droite, les Polonais supprimèrent l'hetmanat et l'usage officiel du ruthène dans les actes. Celui qui allait bouleverser la situation, Ivan Mazepa, ne semblait pourtant pas y être prédisposé. Elu le 25 juillet 1687, "l'homme qui allait devenir l'''architraître" de l'histoire russe classique fit dès son avènement figure d'homme de paille des Moscovites" 100. Ivan Mazepa Kolodynsky 101, né probablement le 20 mars 1639, était issu d'une famille de noblesse ukrainienne établie sur la rive droite. Après avoir étudié à l'académie Mohyla de Kiev, il passa sa jeunesse à la cour du roi de Pologne Jean-Casimir et put parfaire son éducation en Europe. Il quitta le service du roi et rejoignit l'hetman de la rive droite Dorochenko. Il passa ensuite chez l'hetman de la rive gauche Samoylovytch, qu'il remplaça en 1687. Présentant un 100 101
I. LEBEDYNSKY, Histoire des cosaques, op.cil., p.121.

Voir pour la biographie de Mazepa: N. I. KOSTOMAROV, Mazepa, op.ciL, p.386 et suivantes; O. OHLOBLYN, Het'man Ivan Mazepa ta joho doba, Kyjiv, 2001 ; S. PA VLENKO, Ivan Mazepa, Kyjiv, 2003.

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mélange des traits caractéristiques de la tradition cosaque et de la noblesse polonaise, Mazepa était un homme très cultivé et un politicien de talent. C'est à l'image de la noblesse polonaise qu'il voulait façonner la nouvelle élite ukrainienne qu'il n'avait de cesse de créer et de soutenir. C'est également le type des relations de la noblesse polonaise avec le roi qu'il souhaitait maintenir dans les relations entre l'Hetmanat et le tsar. Ce modèle était en contradiction flagrante avec les projets de formation de l'empire de Pierre 1er qui, nonobstant les réformes, préservait de fait un système autocratique fort. Le mécontentement dans l'Hetmanat, dont le nom officiel était "Armée zaporogue de Son illustrissime Majesté Tsarienne" (qu'O. Pritsak qualifie de "désignation condottieri pré-étatique" 102), était général durant la première décennie ,id XVIll-ème siècle, à commencer par Mazepa qui soupçonnait Pierre 1er de vouloir le déposer, entre autres, au profit du duc de Marlborough.103 Le danger bien réel émanait de Menchikov, favori du tsar et déjà propriétaire de biens immenses en Ukraine.l04 La paysannerie, qui avait cru être libérée de l'asservissement polonais durant le soulèvement de Khmelnytsky, souffrait de l'asservissement grandissant aux nouveaux maîtres lOS - souvent des coshques ~yant reçus des terres de la main de l'hetman - ce qui faisait naître une faille dangereuse dans l'unité nationale. Elle supportait également le poids de la présence des troupes russes stationnées dans l'Hetmanat. Les bourgeois des villes souffraient des pressions dues à leur double subordination, à l'Hetmanat et à l'empire, ce que Moscou avait également habilement exploité, en faisant peser la responsabilité sur la rapacité des dirigeants de l'Hetmanat. Mais ceux qui avaient le plus à perdre étaient les membres des couches dirigeantes, nées de la fusion de la noblesse ruthène traditionnelle et des cosaques de la starchyna, qui s'individualisaient progressivement depuis l'époque de Khmelnytsky, et plus particulièrement sous Mazepa, se transformant en une noblesse dont les intérêts s'éloignaient de plus en plus des intérêts populaires. Cette classe, seule consciente de la réduction des privilèges et des conséquences de la pression grandissante de la Moscovie, constatait les reculades consenties depuis J'accord de Péréiaslav, qui signifiaient pour clle la perte de ses libertés et privilèges. Mais c'était également cette élite qui se confondait avec la nation politique, et qui se . "nsidérait comme responsable du pays et en mesure d'influer sur sa politique et ses dl0ix. Selon le témoignage de Philippe Orlyk, les représentants de la starchyna
102 O. PRITSAK, "Pylyp Orlyk's Concept of the Ukrainian Present, Past, and Future", The Diariusz podrozny of Pylyp Orlyk, op.cil. volume VI, pXV. 103 Lors des négociations d'AItranstadt, Pierre 1er avait effectivement fait cette proposition à l'intéressé, à condition que celui-ci ]ui obtienne la paix avec Charles XII. Voir à ce sujet C.J. NORDMANN, op.cit., p.22 ; S. SOLOVIEV, lstorija Rossiji s drevnejsix vremen, Moskva, 1963, vo1.VlII, p.161& 104 Selon P. Orlyk, la haine contre Menchikov était le principal mobile du geste de Mazepa: Diariusz, voIX. fo1.94, 118. Voir à ce sujet "Pis'mo Orlika k Stefanu Javorskomu", OS/lOva, vol.lO, 1862, pp.I-28 ; G. GEORGIJEVSKIJ, "Mazepa i Mensikov. Novyje ;,;terialy", lstoriceskijjurnal, 1940, n012, pp.72.~4& lOS Certains n'ont vu que cet aspect des choses durant l'hetmanat de Mazepa: "L'histoire de l'hetman, durant vingt années, St résume dans la poursuite opiniâtre d'un double but: J'asservissement de la Petite-Russie lIa caste aristocratique, la conso]idation de sa propre autorité sur cette caste." E.-M. VOGUE, "Mazeppa, la légende et l'histoire", in Revue des Deux Mondes, nov.-déc.1881, pp. 320-351, p.341. 37

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