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Grenoble à la libération (1944-1945)

De
324 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 2
EAN13 : 9782296313385
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GRENOBLE

A LA LIBERATION

(1944 - 1945)
Opinion publique et imaginaire social

Collection Mémoires du XXème siècle sous la direction d'Alain Forest

- Michel Bloit, Moi, Maurice, bottier à Belleville, 1993. - Maudce Schiff, Histoire d'un bambin ju~"fsous l'occupation nazie. Préface d'Henri Bulawko, 1993. - David Diamant, La résistance juive. Entre gloire et tragédie, 1993. - Francisco Pons, Barbelés à Argelès et autour d'autres camps, 1993. - Joseph Berman, Un jui;f en Ukraine au temps de l'armée rouge, 1993. - Pierre Brandon, Coulisses de la résistance à Toulouse, Lyon, Marseille et Nice, 1994 - Charlotte Schapira, Il faudra que je me souvienne. La déportation des e11fantsde l'Union Générale des Israélites de France, 1994. - Georges Sadoul, Journal de guerre (2 sept. 1939 - 20juillet I940), deuxième édition, 1994. - Pierre Leenhardt, Pascal Copeau (1908-1982). L'histoire pr~fêre les vainqueurs, 1994. - France Hamelin, La Résistance vue d'en bas... au c011{luent du Lot et de la Garonne, 1994. - Marcel Ducos, Je voulais seulement chang er I'Eglise, 1994. - Léon Arditi, Vouloir vivre. Deux Frères à Auschwitz, 1995. - Claude-Henri Mouchnino, Survivant par hasard, 1995.

Philippe BARRIÈRE

GRENOBLE À LA LIBÉRATION (1944 - 1945)
Opinion publique et imaginaire social

Editions L'Harmattan
5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

@L'Harmattan, 1995

ISBN: 2-7384-3927-6

A Dorothée, forcément...

"L'Europe souffre d'une fièvre maligne d'histoire causée par la mémoire prodigieuse de l'homme et plus .spécijlquement par son in-

capacité à rien oublier. "
Friedrich Nietzsche, Par-delà Bien et Mal.

..Un vigoureux génie de résistance et d'opposition signale le Dauphiné. Cela peut être incommode au-dedans, mais c'est
notre salut contre l'étranger. Jules Michelet, Tableau de la France.
"

Introduction
Entre Histoire et Mémoire, ou comment écrire l 'histoire de la mémoire...

La recherche historique française est à présent très avancée dans l'étude de la Deuxième Guerre mondiale. De nombre~x travaux universitaires permettent ainsi, depuis une quinzaine d'années, de dresser un bilan relativement complet de I'histoire de la France des "années sombres"l, de la façon dont le conflit s'est déroulé et a été vécu dans notre pays, des multiples et durables fractures qu'il a occasionnées dans la continuité historique nationale au sein de ce mythe - savamment servi par l'idéologie de la Troisième République et habilement entretenu par les efficaces relais d'éducation politique qu'elle sut inventer - d'une histoire et d'un destin que certains rêvaient à jamais dédiés à la République. Il n'est que de consulter le fichier central des thèses soutenues en histoire dans la décennie 1980, pour s'apercevoir que cette étape de la connaissance de l'événement pour lui-même, c'est-àdire dans toutes ses nombreuses dimensions, à la fois sociale, économique, politique, culturelle, etc., semble actuellement en bonne voie d'avancement. L'établissement clair, précis et incontestable d'une chronologie par exemple, mais aussi les mises au point définitives sur les responsabilités de Vichy, sur son fonctionnement politique au quotidien, sur ses relations et ses rivalités avec l'occupant, ses antagonismes avec les "collaborationnistes parisiens"; d'un autre côté l'étude sérieuse des mouvements de résistance, de leur origine, de leur maturation, de leur action, de leur querelles; puis l'analyse sereine de la politique anti-juive; l'enquête sur l'état de l'opinion publique durant la guerre, etc., s'imposaient, et ce, doublement, pourrait-on dire. Tout d'abord historiographiquement, pour faire progresser nos connaissances, mais aussi pour répondre à la forte demande sociale de nos concitoyens, curieux et anxieux depuis une grosse dizaine d'années, du passé de leur pays et de leurs parents ou grands-parents pendant cette période. Cette étape de la recherche s'impose en tout cas nécessairement. Dans le domaine scientitïque, et particulièrement sur ses
1 Expression choisie par Jean-Pierre Azéma comme titre de sa propre thèse, La France des Années sombres (1938-1948).

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versants épistémologique et méthodologique, elle est la condition première mise à la possibilité d'envisager, à propos des "années noires", un élargissement des perspectives de recherche. Car à présent que de nombreux travaux historiques ont permis d'établir de façon à peu près complète le déroulement événementiel de la Deuxième Guerre mondiale en France et la "matérialité" des faits survenus pendant quatre ans, des historiens s'intéressent de plus près à la mémoire de cet événement majeur de notre histoire contemporaine, aux impressions qu'il laisse dans l'inconscient collectif national, et aux représentations plus ou moins artificiellement reconstruites qu'il suscite dans l'imaginaire des Français, qu'ils aient d'ailleurs vécu ou non la période. Cette nouvelle préoccupation de l'histoire contemporaine ne peut évidemment s'envisager que dans un deuxième moment, la connaissance de l'événement pour lui-même étant très largement prioritaire. Cette "préséance" des faits une fois reconnue, on a donc pensé pouvoir aborder ce thème de la mémoire de la Deuxième Guerre mondiale, pressentant que le souvenir de cet événement fondamental continue d'imprégner la société française bien après la Libération ou le 8 mai 1945. Une équipe d'historiens s'est alors peu à peu constituée, et, consciente de la puissance des impressions que les "années de guerre" laissent dans l'inconscient national, de leur ambivalence aussi, a mobilisé son talent pour commencer I 'histoire de la mémoire de la Deuxième Guerre mondiale. C'est ainsi que les travaux de quelques-uns d'entre eux .. Jean-Pierre Azéma et Henry Rousso notamment - ont accédé à une certaine notoriété auprès du "grand public". Les colloques universitaires et interdisciplinaires sur le thème de la mémoire de la Deuxième GuelTe mondiale en France se multiplient; l'Institut d'Histoire du Temps Présent mène depuis une petite dizaine d'années des enquêtes poussées, relayé par ses correspondants régionaux, pour essayer de réunir le matériau nécessaire au prochain établissement d'une vue d'ensemble de la question qui puisse être satisfaisante. Tâche d'autant plus ardue que parler de mémoire pour un historien semble a priori paradoxal, tant il est vrai que Mémoire et Histoire sont deux "disciplines" qui, si on les confond souvent parce qu'on les associe sans nuance au terme générique de Passé, demeurent cependant irrémédiablement différentes, voire antagonistes. Sans tomber dans le radicalisme conceptuel, une définition rapide mais nette des deux termes est néanmoins nécessaire, dans le

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double but d'éviter des confusions qui seraient en la matière un gros handicap, et de vérifier la validité scientifique ainsi que la "faisabilité" de notre projet initial. L'Histoire est une reconstruction a posteriori, savante et abstraite, du passé. Rigueur de la démarche et objectivité font que I'Histoire prétend parfois être une science qui explique avant d'interpréter, qui démontre avant de conclure et qui ne juge jamais. La Mémoire - sous-entendue ici collective- est, elle, une perception souvent irrationnelle de ce même passé, un phénomène social en perpétuel mouvement, volontiers oublieux et fonctionnant plus à l'aide de mythes et de légendes que d'analyses scientifiques. Ce nouvel axe de la recherche en histoire contemporaine, ce "nouvel atelier d'historien" comme le baptise Henry Rousso, un de ses promoteurs les plus compétents2, nous avons choisi de vérifier sa pertinence scientifique et tout simplement son intérêt, pour la situation grenobloise. Car, malgré l'intérêt croissant, y compris du grand public pour un thème il est vrai séduisant - et bien que le sujet semble a priori non seulement intéressant, mais aussi agréable à traiter, aucun travail scientifique n'a été effectué pour essayer d'évaluer quelle mémoire Grenoble et sa région conservent de leur propre expérience du conflit. Encore plus surprenant, l'enquête lancée depuis 1983 par la Commission de l'Information Historique pour la Paix3 auprès de toutes les communes du département, n'a suscité que de trop rares réponses, lesquelles, qui plus est, étant souvent incomplètes. Même si quelques travaux d'étudiants comblent très ponctuellement cette lacune historiographique, on peut en l'occurrence parler d'un véritable manque d'informations sur le sujet. Pourtant, l'établissement précis des faits directement liés à la si on attend encore une vaste synthèse, qu'un historien comme Paul Dreyfus semble tout qualifié pour prendre à son compte. Les travaux sont en tout cas assez nombreux pour permettre une vision d'ensemble relativement précise en ce qui concerne le dé2 ln Le syndrome de Vichy de 1944 à nos jours, Paris, Le Seuil, collection ~Points Histoire", 1990, p. 11. 3Commission dépendant du ministère des Anciens combattants. Enquête menée pour le quarantième anniversaire de la Libération.

guerre dans la région sembleen bonne voie de réalisation- même

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roulement du conflit dans la région. Tout semble donc réuni pour encourager une confrontation systématique entre I'histoire des faits et une mémoire collective locale, peut-être - sûrement... - différente. C'est dans cette optique de confrontation, de comparaison entre réalité et souvenir, que nous avons choisi d'apporter notre contributien à I'histoire de la mémoire de la Deuxième Guerre mondiale à Grenoble. En ce sens, il nous a paru essentiel - avant peut-être que d'autres chercheurs n'abordent le plus long terme -, de nous intéresser à l'état de l'opinion publique grenobloise dans les tout premiers mois qui suivent la libération de la ville. C'est en effet dans le climat particulier de la Libération, de ces années 19441945 et, dans une moindre mesure, 1946, que se réunissent les conditions nécessaires à l'élaboration des représentations de la guerre, celles-là mêmes qui informeront pour longtemps l'imaginaire national et, en l'occurrence, local. Opinion publique et imaginaire social On le sait, le concept d'opinion publique, appliqué à la réflexion historique, est relativement neuF. S'il intéresse de plus en plus les historiens, c'est peut-être qu'il permet d'affiner la démarche et de préciser les contours scientifiques de deux courants de la recherche certes devenus centraux, et depuis longtemps, mais dont on peut regretter qu'ils conservent un caractère de "nébuleuses" parfois un peu floues. Nous voulons évidemment parler ici de l'histoire des mentalités et de son avatar principal et le plus récent, l'histoire culturelle. A concept neuf donc, et à l'établissement clair d'une problématique d'ensemble, ont répondu des expérimentations elles aussi novatrices. JI ne s'agit bien entendu pas, grâce au concept d'opinion publique, ~e prétendre "sonder les reins et les coeurs", mais d'approcher au plus près, à un moment historiquement donné, la réalité de l'imaginaire social d'un groupe ou d'une population. Pour I'histoire contemporaine et à propos de la période des "années sombres", c'est Pierre Laborie qui est l'initiateur de la première réflexion épistémologique de fond et aussi du premier vrai travail de synthèse où la notion d' "opinion publique" se trouve volontairement placée au coeur de la problématique histo4 D'autres sciences sociales l'utilisent en revanche depuis longtemps, telles que la sociologie par exemple. (Cf. bibliographie.)

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rique. Il faut en effet rappeler l'importance de son principal ouvrage, L 'Opinionjrançaise sou..'I ichy 5,qui a su tout à la fois poV ser les bases méthodologiques de ce nouvel axe de travail et offrir à tous ceux qui voudraient s'en inspirer, la plus complète des démonstrations pratiques. Depuis, les historiens savent que, non seulement le concept - à condition que ceux qui le manient sachent faire la place qui leur revient de droit aux sciences qu'une certaine histoire académique considère encore comme de simples auxiliaires (sociologie, science politique, etc.) - est valide en histoire contemporaine6, mais surtout que son utilisation se révèle être particulièrement féconde pour la période la plus récente et la plus trouble de notre histoire. Et de fait, on peut considérer que c'est l'étude de Pierre Laborie qui a inauguré puis encouragé le vaste mouvement de recherche sur ce thème qui se développe depuis quelques années en France7. Nous n'entendons pas, pour notre part, entrer dans le détail des débats de méthode - nécessaires et en tout cas toujours intéressants8 - qui opposent les chercheurs. Nous préférons proposer une
5L 'Opinion française SOilS Vichy, Paris, Le Seuil, collection "L'Univers historique", 1990,405 p. 6Mais cela, on le savait déjà, depuis les travaux piomÜers d'Antoine Prost, Les Anciens Combattants et la Société française, 1914-1939, t.1, Histoire, t.U, Sociologie, t.ITI, Mentalités et Idéologies, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1977; de Jean-Jacques Becker, Comment les Français sont entrés dans la guerre, Paris, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, 1977 et de Ralph Schor, L'Opinion française et les étrangers, 1919-1939, Paris, Publications de la Sorbonne, 1985. 70n peut citer ici quelques-uns de ces travaux d'historiens parmi les plus ré.. cents et les plus intéressants. Claude Lévy, "L'opinion française devant le régime de Vichy, 1944", in colloque La Libération de la France, Paris, Éditions du C.N.R.S., 1974; René Rémond, "L'opinion &ançaise des années 1930 aux années 1940. Poids de l'événement, permanence des mentalités", in Vichy et les Français, Paris, Fayard, 1992, p. 481-492; Jean-Marc Flonneau, "L'évolution de l'opinion publique de 1940 à 1944", in Vichy et les Français, Paris, Fayard, 1992, p. 506-522. 8Pierre Laborie écrit d'ailleurs lui-même qu' "il est impossible de dissocier discours et méthode quand on aborde l'étude des phénomènes d'opinion ", in Vichy et les Français, Paris, Fayard, 1992, p. 504. Par ailleurs, pour un bon exemple de ces débats, on peut lire, in Denis Peschanski, Michael Pollak et Henry Rousso, Histoire politique et sciences sociales, Bruxelles, Complexe, collection "Questions au XXème siècle", 1991, 285 p., le chapitre 6, "Imaginaire social et identité nationale", p. 155-187, qui inaugure la troisième partie de l'ouvrage, "Mémoire, histoire et représentations", et notamment les contributions de Pierre Laborie, "Histoire

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manière d'application et d'expérimentation locales des enjeux de ces mêmes débats, en focalisant notre attention et en sériant le questionnement à la région grenobloise, qui sera notre champ d'analyse, presque notre "laboratoire". Notre ambition est donc délibérément limitée. Il s'agit pour nous de présenter un rapide état de l'opinion publique grenobloise dans les derniers mois de la Deuxième GueITemondiale, c'est-àdire, pour elle, notamment de la fin de l'année 1944 (Grenoble est définitivement et totalement libéré le 22 août 1944) et de l'ensemble de l'année 19459.

Cette étude a été conduiteprincipalementà travers le prisme -

très déformant évidemment, et en cela, aussi très révélateur - de la presselO.Nous avons ainsi très scrupuleusement étudié les pages des trois quotidiens grenoblois de la Libération: Le Travailleur Alpin, organe officiel du Parti communiste; Les Allobroges, journal théoriquement partagé par le Front National et le Mouvement de Libération Nationale, et de fait totalement dévoué au Parti communiste, et Le Réveil, le journal des chrétiens-sociaux. Les deux premiers ont commencé de paraître dès la Libération, Le Réveil, lui, n'étant disponible dans les kiosques que quelques semaines plus tard, alors que Le Dauphiné Libéré commencera sa CaITièrel'année suivante. (Dans la suite de notre étude, et par convention: Le T.A.; Les Allo.; Le R. et Le D.L.) Notre présentation s'articule essentiellement autour de trois questions, à notre sens capitales. Quelles sont les conditions générales dans lesquelles s'élabore une vision commune et spécifiquement grenobloise de la gueITe dans les premiers mois qui suivent la Libération, c'est -à-dire comment se structurent et se façonnent la représentation mentale collective, l'imaginaire social grenoblois à l'issue du conflit? Grâce à quelles "techniques du souvenir" se
politique et histoire des reprtSsentations mentales", p. 155-169 et de Nicole Loraux, "Questions antiques sur ['opinion. En guise de réponse à Pierre Laborie", p. 171-187. 9Même si nous envisagerons parfois certains événements, particulièrement intéressants et significatifs, et qui se déroulent eux plus tard, au cours des années 1946 et 1948 notamment. lÜNous avons tSgalement rencontré de très nombreuses personnes, anciens Résistants et/ou DtSportés pour la plupart, souvent responsables d'associations, qui ont contribué de manière évidemment primordiale à notre étude. Nous les citons bien entendu chaque fois qu'il est utile dans le corps du texte, et spécifions leur fonction - qui peut être aujourd 'hui différente de celle qu'elles occupaient à l'époque de nos entrevues - à la fin de l'ouvrage, dans la rubrique "sources orales".

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met en place la mémoire de la Deuxième GueITe mondiale à Grenoble, et quelle est la façon dont elle se rend concrètement visible? De queUe manière les forces politiques qui vont régir la vie publique à la Libération parviennent-elles à mettre en scène leur combat des "années noires" afin de prendre en mains et de façonner cette première tentative de représentation, ce premier essai de mémoire?

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Première partie

Le 22 août 1944, les Grenoblois célèbrent leur Trinité Sainte ...

Chapitre premier Renouer avec la victoire: de l'auto-libération à la revendication du titre de Capitale de la Résistance Dès le 22 août 1944, Grenoble rendue à sa liberté tente de mettre en place une vision unifiante en même temps que singulière de son expérience de la guerre. Vision unifiante dans ce sens précis que la Résistance est tout de suite invoquée comme l'instance de validation suprême et unique de cette première tentative de mémoire. C'est en effet elle qui peut rassembler tous les Grenoblois en les groupant autour d'un même idéal. Vision singulière ensuite, parce que Grenoble cherche à se distinguer, à affirmer haut et fort son originalité par rapport aux autres régions françaises où le phénomène de Résistance fut pourtant souvent tout aussi important. C'est ainsi que toutes les tendances politiques de la Résistance locale semblent s'accorder pour mener ensemble une vaste opération de mise en avant du particularisme grenoblois en matière de combat clandestin. Cette volonté se structure concrètement autour de l'affirmation des trois principales originalités de la cité grenobloise: l'auto-libération du 22 août 1944, la prétendue obtention du statut de Capitale de la Résistance ainsi que le courage et l'héroïsme des militaires grenoblois. 1 - "Et tout d'abord, Grenoble s'est libéré seul !" Militairement, la situation de Grenoble est en effet à part. Tous les Grenoblois savent et clament à l'automne 1944 que si Grenoble a été occupé, la ville n'a du moins pas été envahie par l'occupant. Et surtout la ville s'est libérée seule en 1944. Les Grenoblois sont en effet très fiers de leur mémoire militaire, et notamment de leurs Diables Bleus, ces Chasseurs Alpins qui ont remporté la victoire de Narvick... Pour ce qui est de cet épisode, même s'il est d'importance, son traitement par la presse est assez périphérique fin 1944. Cela se comprend relativement facilement puisque, en 1944-1945, il commence déjà à dater. A partir du 22 août, les Grenoblois sont en effet submergés par une actualité qui se fait chaque jour un peu plus dense. De même est-ce très ponctuellement et assez tardive-

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ment, c'est-à-dire au cours des cérémonies commémoratives des journées de Voreppe en août 1945, que l'épisode de la défense de Grenoble en 1940 sera évoqué pour lui-même. A l'autre extrémité chronologique du conflit en revanche, la façon dont se déroule la Libération de la ville est essentielle, tout d'abord pour comprendre l'état d'esprit de l'opinion publique en ces jours si particuliers et, à plus long terme, pour observer le processus de constitution de la mémoire grenobloise du conflit. Ainsi, un an après cet événement important entre tous, c'est-àdire pour les premières fêtes de la Libération, la première page du Travailleur Alpin, journal communiste, rappellera significativement que ti[...lle 22 août 1944, sous le soleil de la victoire, Grenoble, capitale de la Résistance, acclamait ses libérateurs", clairement assimilés ici aux F.F.I. et non aux troupes alliées. A la même date, pour Les Allobroges, c'est "Chassés par les F.F.L

(que) les teutonsfuyaient Grenoble [...J. Grenoble secouait le

joug allemand, la Résistance délogeait les suppôts de Vichy". Mais les articles de la presse quotidienne sont tout aussi nombreux à évoquer l'auto-libération de Grenoble dès la [m du mois d'août 1944 . Car c'est bien là que réside le fait qui apparaît quasiment comme le plus important de toute la guerre: Grenoble s'est libéré seul. En août 1944, dans les comptes rendus des journées des 20, 21 et 22, on évoque bien sûr l'arrivée des troupes américano-canadiennes par le sud. Mais, à chaque fois, c'est pour s'empresser de préciser que les GI's qui empruntent symboliquement la Route Napoléon trouvent devant eux des villages déjà libérés: tiLa septième armée américaine,franchissant les cols préalpins que lui avait ouverts le maquis. débouchait du Trièves." (Les Allo., 22 août 1945) Ce sont donc les F.F.I. qui assurent tout le travail de libération de la région, les Américains se contentant de s'engouffrer dans la voie ainsi ouverte: "Lejour même où de prudentes radios d'outre-Manche nous annonçaient l'entrée des Américains à Castellane, nos valeureux petits gars des Forces Françaises de l'Intérieur /...] descendaient de leurs montagnes et forçaient le Boche dans ses tanières, pennettant une libération rapide et sans
dommage de la capitale des Alpes.
"

Cette situation de prééminence, cette manière de priorité française dans l'acquisition de la Libération, est explicitement revendiquée en première page des Allobroges dès le 23 août 1944. Reproduisant des extraits de la presse anglo-saxonne, qui couvre d'éloges les F.F.I., Les Allobroges n'omet surtout pas de citer le Times - référence flatteuse ... - dans lequel on lisait quelques jours

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auparavant: "Il est normal que la dernière phac"ede la victoire soit confiée largement aux Français eux-mêmes. La liberté est un magnifique cadeau mais elle a plus de prix pour un peuple qui l'acquiert de lui-même. Les Français reprennent une place à laquelle ils ont droit, place à laquelle personne d'autre ne peut
prétendre

Dans le même esprit, et le même jour, le chef départemental des F.F.I., le général Alain Le Ray, communique: "Les Alliés approchent. Leurs avant-gardes sont aux lisières du département. Certains éléments déjà agissent sur notre territoire. Malgré la faiblesse de notre armement et de nos effectifs, nous prouverons La déclaration d'intention est donc claire, précise et assénée avec tant de conviction qu'elle devient rapidement synonyme de vérité incontestable pour la population grenobloise. De multiples interviews de soldats américains sont d'ailleurs publiés dans les jours qui suivent, qui viennent ponctuer de façon un brin anecdotique, mais en les confirmant, les discours officiels. A chaque fois, les Sammies (surnom des soldats américains, par référence bien entendu au tutélaire Oncle Sam) rendent hommage au travail des F.F.1. C'est tout d'abord Harold qui déclare à la rédaction des Allobroges: "Ah! Les F.F.L, quel beau travail ils ont fait... "; puis c'est Bill, lieutenant d'un détachement blindé, qui répond aux questions des Grenoblois en stipulant scrupuleusement que, si son
que la France entend se libérer elle-même 12."

11. "

détachementn'a subi aucuneperte, "(...) c'est parce qu'il n'a pac"
vu un Allemand depuis son débarquement à Fréjus. Mais c'est beaucoup grâce à vos Forces Françaises de l'Intérieur. Sans elles, nous ne snions pas là ". Cette mise en exergue de l'action libératrice des F.F.l. constitue, à très court terme, la première assise de la mémoire grenobloise. Elle permet à la communauté grenobloise de prouver que les maquis locaux sont en quelque sorte le prolongement armé d'une volonté de Résistance, qui, présentée par la presse à partir d'août 1944, aurait été unanime. Le message délivré à l'ensemble des Grenoblois est alors simple à saisir: ce sont les F.F.I. qui, en libérant Grenoble, lui ont permis de renouer non seulement avec la liberté, mais aussi avec l'honneur.
Il La presse grenobloise se plaît à citer des extraits de la presse étrangère qui exalte les vertus françaises. Cette manière de "revue de presse de la fierté" se retrouve, fin 1944, presque tous les jours. 12C'est nous qui soulignons.

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2 - Grenoble, véritable et unique Capitale de la Résistance .?
Sur un deuxième plan, il faut signaler que la Résistance grenobloise a cette particularité de n'être pas limitée, dans les faits non plus que dans la mémoire collective, à la seule action de ses composantes urbaines. Au contraire, on constate qu'aujourd'hui, un certain renversement s'est produit dans ce domaine. Et quand on parle à présent de la Résistance grenobloise, c'est pour évoquer en tout premier lieu les maquis montagnards et avant tout ceux du Vercors. En 1944, la double dimension de la Résistance grenobloise est beaucoup plus équilibrée. On parle à part sensiblement égale du groupe Franc de Paul Vallier et des maquis montagnards. Leur action est présentée comme parfaitement complémentaire. Ce qui préside à cette action, dans l'un et l'autre cas, c'est tout simplement l'esprit de Résistance. Maquisards du Vercors, de Chartreuse et de l'Oisans, ou Groupes Francs de Grenoble, tous sont d'abord des Résistants, terme que l'on écrit respectueusement avec une majuscule. Une seule chose importe: l'extraordinaire importance du "fait résistanciel" dans la région. C'est pourquoi longtemps, la presse grenobloise désignera Grenoble du titre envié de "Capitale de la Résistance". Envié, ce titre l'est d'ailleurs à un point tel qu'il suscite quelques querelles pour son attribution. Et si de nos jours personne n'hésite plus à le décerner à Lyon, à la Libération, c'est une véritable compétition qui s'ouvrit à ce propos. Dès le 22 août 1944, on réclame en effet pour la capitale des Alpes un autre titre de capitale: celui de la Résistance. Plusieurs facteurs sont invoqués. pour justifier cette prétention. Les Allobroges insiste par exemple sur le fait que Grenoble est la première ville française décorée de l'ordre de la Libération. Profitant de l'avantage certain conféré par l'attribution de la décoration gaullienne, le journal évoque Grenoble comme "/...} le bastion avancé de la Résistance [.../, la ville qui mérite, par son martyre et celui de centainrs de ses valeureux.fils, le titre de capitale de la Résistance", Et de fait, quand le général de Gaulle arrive à Grenoble le 5 novembre 1944 pour remettre officiellement à la ville sa Croix de la Libération, c'est une somptueuse occasion d'insister sur la qualité de Capitale de la Résistance de leur cité qui se présente aux Grenoblois.

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Et dans les titres des articles que consacre la presse grenobloise à la venue de De Gaulle, on constate que l'arrivée du chef du gouvernement provisoire à Grenoble est bien perçue comme la confIrmation personnelle et officielle de son titre de Capitale de la Résistance. Les Allobroges: "Au tenne de son voyage en terre al/obroge, le général de Gaulle remet à Grenoble, Capitale de la Résistance, la Croix de la Libération" ; Le Travailleur Alpin: "La visite du général de Gaulle. Grenoble-la-Vaillante a reçu la Croix de la Libération" ; Le Réveil: "Après avoir rendu au cimetière de Morette un émouvant hommage aux héros des Glières, le général de Gaulle a visité Chambéry puis a remis à Grenoble-la,. Résistante la Croix de la Libération. C'est au nouveau maire, Frédéric Lafleur, en tant que représentant offIciel de la communauté grenobloise, qu'est logiquement dévolue la charge de rappeler le haut titre de Grenoble, que le général de Gaulle vient en fait, de manière laïque, sanctifIer le 5 novembre 1944 : "Mes chers concitoyens, dans quelques heures, la ville de Grenoble aura le privilège d'accueillir l'ardent patrÙHe,le grand Français en qui s'incarne l'âme de notre pays, le général de Gaulle. De ses mains, la Métropole des Alpes, qui sut mériter le titre glorieux ,.. Capitale de la Résistance, recevra la de
Croix de la Libération...

Le 6 novembre, Lafleur prend de nouveau la parole. Après avoir égrené la liste des martyrs grenoblois les plus connus, le maire réaffIrme le statut particulier de Grenoble: "Voilà pourquoi, mon général, nous sommes orgueilleux de notre titre de capitale de la Résistance, de la Croix de la Libération que, d'Alger, V01LIii donniez en décembre 1943. A cette époque déjà, nous nous pensions au jour où vous même viendriez remettre à notre cité
libérée cette suprême récompense.

Les 5 et 6 novembre 1944 fonctionnent alors comme une célébration réciproque entre un général de Gaulle encore unanimement considéré comme le chef de la Résistance française, et Grenoble, à qui l'on prête la qualité de Capitale de cette même Résistance. L'incontestable stature du premier cautionne et conforte l'orgueil de la seconde. Reste que, dans le texte de la citation de la Ville de Grenoble, si l'on évoque bien la "Ville héroïque à la pointe de la Résistance Française,du combatpour la Libération", il n'est nulle part fait

"

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mention de la "Capitale de la Résistance". Grenoble s'est donc bien, d'elle-même, attribuée ce titre. Il ne semble d'ailleurs pas qu'il y ait de réelle différence, en 1944, entre le terme de "Capitale dela Résistance" et celui, apparemment moins fort, de "Grenoble-la-Résistante". En revanche, à partir de 1945 et très nettement en 1946, une forte nuance existera entre les deux termes. Si l'on hésite à présent à parler de Grenoble "Capitale de la Résistance" et si on préfère employer l'expression "Grenoble-la-Résistante", c'est en effet que le statut de "Capitale de la Résistance" a été donné à Lyon. Et, suprême offense pour certains, c'est de Gaulle qui a autorisé Lyon à se parer de ce titre. Pour Grenoble, la déception est bien sûr grande. Ce titre, dont elle voulait absolument se prévaloir pour pouvoir se démarquer du reste de la Résistance de l'intérieur, lui échappe. De plus, il va couronner la ville qui, depuis toujours, joue le rôle de sa rivale privilégiée. Les anciens Résistants que nous avons pu ainsi interroger sont sur ce point tous unanimes, même si leur jugement est bien sûr subjectif: ils n'ont admis que très difficilement ce que certains n'hésitent pas à qualifier carrément de "dépossession". 11n'en demeure pas moins que cette dérive du vocabulaire, pour dérisoire qu'elle puisse paraître, est cependant révélatrice, d'autant plus qu'elle s'accentue encore quand on se met à parler de Grenoble, devenue à présent "capitale des Maquis". A vrai dire, nous n'avons rencontré cette appellation qu'à partir de 1946, date à laquelle elle est de temps en temps repérable dans la presse, et notamment lors des commémorations en I'honneur du Vercors. Toujours est-il que le débat est encore d'actualité de nos jours. Certain important Résistant grenoblois, se faisant l'écho de ce que pensent la majorité de ses camarades, nous confiait ainsi, à propos de la rivalité entre Grenoble et Lyon: "Lyon nous reproche de nous intituler Capitale de la Résistance. Si elle soutient être la Capitale de la Résistance, alors nous, on est la Capitale des Maquis!» ... Si les rancoeurs inaugurées en 1944 resurgissent donc parfois, ce que l'on doit noter, c'est qu'à l'époque, le fait d'avoir pu, pendant un temps, se targuer du statut de Capitale de la Résistance, a permis à Grenoble de mettre en place les premiers fondements d'une mémoire malgré tout positive de la Deuxième Guerre mondiale.

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3 - De Narvick à Voreppe: grenobloises

images et imagerie militaires

On Mit que la première fracture que connut la France des années quarante fut la défaite sans appel que subit son armée. Succédant aux mois d'attente de la "Drôle de guelTe", la "guelTe éclair" allemande brisa en quelques semaines la Résistance de l'armée française, reléguant sur les chemins de l'exode des soldats qui, pas plus que la population civile à laquelle ils étaient mêlés, ne semblaient comprendre ce qui se passait et ce qui leur alTivait. De nombreux romans et quelques films (pas toujours d'une excellente facture, reconnaissons-le; on pense en tout premier lieu aux romans de Régine Desforges, parmi lesquels le célèbre et populaire Bicyclette bleue) ont pris le relais des témoignages de l'époque, et relatent dans quelles conditions de désespoir psychologique cette débâcle plongea la France. D'une manière plus rigoureuse, Robert O. Paxton et surtout Jean-PielTe Azéma ont chacun montré l'ampleur que prit cette défaite sans appel, qui sanctionnait une incapacité tout autant politique que militaire. Le traumatisme national était réel, puisque l'armée dont on s'évertuait à penser qu'elle était encore une des plus puissantes d'Europe, n'avait pu s'opposer longtemps aux troupes d'Hitler. L'armée française était donc, en mai 1940, complètement déconsidérée. Pour elle, toute possibilité d'accéder à une image positive dans l'opinion publique concernant cette période lui serait sans doute interdite au moment où interviendrait la libération du territoire. De Gaulle comprit mieux que quiconque - et pour cause! - le danger d'une telle situation et ce fut son obsession que de chercher à reconstituer l'armée française et à lui rendre sa fierté au cours de quatre ans de combats, menés d'abord en Afrique et en Asie, puis en Europe. A partir de l'été 1944, c'est donc une toute nouvelle armée sur laquelle peut s'appuyer la France renaissante, une armée que l'on célèbre de façon grandiose à Paris lors de la Journée des Drapeaux du 1er avril 1945. Le message gaulliste est en l'occurrence très clair: il propose à la France de renouer avec son armée, intégralement rendue à son honneur; il s'agit de conjurer la rupture profonde intervenue entre la nation et ses forces militaires.

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a - Les Diahles Bleus Pour Grenoble, on doit noter que jamais cette désaffection, si sensible au niveau national, ne fut de mise. Tout au contraire, la mémoire militaire spécifiquement locale qui se met en place à partir de 1944 est une mémoire qui concerne des militaires grenoblois qui n'ont, eux, jamais été vaincus par les Allemands. Cette situation à part, cette relation privilégiée avec ses troupes, Grenoble les doit autant à une longue tradition qu'à un comportement militairement irréprochable des "Chasseurs". En effet, traditionnellement, les troupes militaires stationnées à Grenoble sont très chères au coeur de la ville. Cette relation - cou-

rantepour les villesde garnisonde province- est rendueplus forte
par le facteur essentiel de la spécialisation montagnarde des militaires grenoblois. Photographies à l'appui, on se plaît ainsi souvent à rappeler en 1944 "les aspects caractéristiques de la guerre en haute montagne : ployés sous l'énorme sac tyrolien, des éclaireurs peinent vers le sommet, où veille un petit poste de guetTeur.Labeur écrasant, qu'il faut accomplir au prix d '~fforts inouis et qui renforce encore l'étroite solidarité de ceux de la montaf?nc". (Les Allo., 14 juillet 1945. Article de Louis Bonnaure, qui nous a beaucoup appris sur le style journalistique de l'époque) "Ceux de la montaf?ne", on les désigne d'ailleurs familièrement sous le sigle de RC.A., dont la sonorité tonitruante est bien perceptible. Ces fameux Bataillons de Chasseurs Alpins ont même droit, depuis 1936, à une mémoire monumentale, puisque le gigantesque soldat de bronze qui se dresse à l'entrée du parc Paul Mistral, magnifie le souvenir des "Diables Bleus". (Cf. la photographie qui figure dans le cahier central) Aussi, quand le 6ème B.C.A. défile à Grenoble le 8 septembre 1944, c'est" un indicible enthoushçme de la population" qui se donne libre cours puisque "!Jien avant 14 heures, une véritable

marée humainedéferlait sur les rues du parcoursfixé ", qui les
mène jusqu'à "leur monument des Diables Bleus". Et chaque fois qu'un détachement passe par Grenoble, c'est le même processus. Un défilé est organisé, au cours duquel on admire "la mâle assurance de ces petits f?ars ". On décrit "leur fière allure sous leur chemisette et le béret en accent circonflexe ". (Le T.A., 9 septembre 1944) A chaque nouvelle apparition, la "clique des Diables" fait toujours sensation, tant il est vrai que la foule tient à sa musique mili-

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taire. Dans le même ordre d'idée, souvent, le jeune âge des troupes les rend encore plus sympathiques, comme ce «petit, follement acclamé, qui a à peine seize ans, qui est encore presque un e!ifànt". Enfin, l'impression de force, de cohésion qui se détache d'eux et qu'idéalise la presse leur confère une force quasi magnétique: «Il y en a que l'âge a marqué. Ce sont des durs, ceux des deux guerres. En tenue kaki, il y a les jeunes chefs de 39, ceux de Narvick. Mais tous ceux qui défilent sous le cliquetis des annes et
derrière les fanions viennent du baroud.
"

Le journaliste du Travailleur Alpin a un mot qui résume en une formule particulièrement synthétique toute la charge affective qui s'accumule sur les bataillons de chasseurs alpins rendus à Grenoble: "On a vu passer des hOJ1unes e chez nous qui ont dit d
non à la barbarie... "

Grenoble est sans aucun conteste très fière de son atavisme en matière d'héroïsme militaire. Elle a donc soin de créer elle-même les conditions de la comparaison entre les anciens combats de l'Oranais et ceux du Vercors: pour cela, une cérémonie commémorative comme celle du 23 septembre 1945 au cours de laquelle on honore le commandant Séguin de Reyniès est le moyen idéal d'affirmer la mémoire transhistorique des Chasseurs grenoblois... Le chef de bataillon de Reyniès, dernier commandant du 6ème B.C.A. et réorganisateur de son bataillon dans le maquis, était en effet une figure de proue à la fois chère aux Chasseurs Alpins et aux Maquisards. Une cérémonie commémorative lui avait déjà été consacrée le 6 mai 1945, en souvenir de son assassinat par la Gestapo un an plus tôt. Et c'est à ce héros emblématique que l'on assigne la tâche posthume d'établir la liaison entre le patrimoine de gloire des chasseurs, et leur action pendant la Deuxième Guerre mondiale. L'article des Allobroges du 24 septembre est on ne peut plus clair sur ce sujet: "Vouée à la gloire de Sidi-Brahim, la journée du 23 septembre a consacré la mémoire du commandant de Reyniès. 23 septembre; journée de haute commémoration dans Grenoble, capitale de toutes les Alpes, vouée au souvenir des cha..'iiseurs. Grenoble, tout le A monde est chasseur, sinon de pieds, du moins de coeur. Qu'ils soient de l'Oisans, du Grésivaudan, du Vercors, nos maquis ont pris naissance sous le ciel oranais, au marabout de Sidi-Brahim, dont l'héroïque épopée a

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gonflé les notes du chant célèbre que les Diables Bleus ont porté, les annes à la main, partout où il y avait du sang à verser et des lauriers à moissonner. N'est-ce d'ailleurs pas cette filiation sacrée que le colonel Descour voulut souligner au cours de la prise d'armes qui eut lieu le matin à la caserne Dode ?" La filiation est certes forte, mais complexe, qui fait du maquisard civil du Vercors incorporé dans les RC.A. à peine renaissants, un "soldat sans sabot de l'an Ir, et un "fidèle continuateur des combattants de Sidi-Brahim ". Cette fierté locale, la presse grenobloise sera heureuse d'en souligner l'espèce de confirmation nationale qui intervient une première fois lors de la journée des Drapeaux du 1er avril 1945 et une seconde fois, le 18juin 1945. Les deux fois, les comptes rendus de la presse grenobloise réservent aux RC.A. une place de choix au sein des gigantesques défilés militaires qui parcourent les rues de la capitale. Les Allobroges du 31 mars insiste en ces termes sur la journée du lendemain: "Lundi à Paris, les drapeaux détruits ou cachés pendant l'Occupation vont renaftre à la

gloire." De façonencoreplus nette, le mêmejournal annoncele 2
juin qu' "au défilé de la victoire, l'Année des Alpes sera présente. Nos soldats sont partis hier pour Paris ". Un peu plus tard dans l'année, le 14 juillet 1945, Louis Bonnaure, lui-même ancien lieutenant de chasseurs alpins en 1940, rappelle le succès rencontré par les RC.A. lors de cette journée du 18juin:
"Il n 'y a pas un arc de triomphe à Grenoble et c'est dommage pour le chasseur... Les plus belles troupes de montagne qui n'eurent jamais défilé dans LEUR Capitale, en ce 14 juillet de victoire, méritaient bien cet honneur [...]. ,Le 18juin, Paris acclamait, sur l'Avenue des Champs Elysées, la 7 ème demi-brigade de l'Armée des Alpes. Les Grenoblois devront faire mieux encore, et ce sera difficile... " Mais cet attachement à "ses" RC.A., Grenoble le doit aussi à la façon dont ils se sont conduits après le 17 juin 1940. La majorité d'entre eux, en effet, n'abdiqua pas. Individuellement ou par bataillons entiers, les Chasseurs grenoblois passèrent souvent à la Résistance, puis au maquis.

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Surtout, l'originalité foncière des RC.A. qui défilent à Grenoble le 14 juillet 1945 tient à ce qu'ils sont composés tout autant de volontaires F.F.I. que de militaires de carrière. Le numéro des Allobroges "spécial F.F.L" qui paraît en octobre 1945 se plaît à souligner cette remarquable union, préfiguration en quelque sorte de l'amalgame dont rêve de Lattre de Tassigny. Car, rappelle la presse, les RC.A. de 1944 sont formés essentiellement de volontaires, "et c'est ce qui rend plus n{)tres encore et plus chers à nos coeurs ", ces "sans culotte dont un âpre hiver de combats afait des vétérans". (Le T.A., 5 novembre 1944) On note ainsi que "celui qui a répondu à l'appel de la Résistance est devenu un soldat", et que, "il y a un an maquisard... (ils sont) aujourd'hui vétérans; {...J les bataillons qui sont nés dans la clandesÛnité s'appellent aujourd 'hui les sixième (Vercors), onzième (Oisans) et quinzième B.CA. (Belledonne)". Aux yeux de la presse grenobloise, notamment celle de gauche, "ces bataillons du maquis" représentent le modèle en même temps que le creuset de cette armée populaire que tous appellent de leurs voeux à la Libération. Le jour de la venue de De Gaulle à Grenoble, Le Ray, en tant que chef départemental des F.F.I., exalte ainsi les "deux visages de la Grande Armée Française qui ressuscite sous unejonne révolutionnée: l'année moderne mécanique et l'année des volontaires jaillie hier du sol esclave ". Exemple de valeur militaire et de non abdication, d'union entre militaires de carrière et partisans civils, les RC.A. grenoblois reconstitués permettent à la mémoire militaire locale, non seulement d'exister, mais aussi de clamer sa spécificité, et même bientôt d'oser regarder en amont, c'est-à-dire vers la terrible année 1940, celle qui fait figure de noir symbole de la défaite...

b - Narvick
L'article du Réveil du 18 avril1945 est sur ce dernier point celui du souvenir de la terrible année 1940 - essentiel: "Il Y a cinq ans, nos Diables Bleus s'embarquaient pour Narvick où ils devaient remporter la première victoirefrançaise [...]. Il nous a paru qu'il convenait de rappeler l'anniversaire du départ des Chasseurs pour les lointains champs de bataille du Nord, de ces Chasseurs qui étaient en majorité de chez nous, de nos provinces dauphinoise et savoyarde, toujours

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largement représentées- dans l'élite de nOtre année, et de saluer la mémoire de ceux d'entre eux qui sont tombés, dans le demi-jour polaire, pour que soit sauvé I 'honneur de la France et que survive une espérance au

coeur des hommes de bonne volonté. " Une cérémonie commémorative a donc lieu le 29 mai 1945 "la première que les circonstances permettent de célébrer", précise la presse -: "/.../ les anciens du corps expéditionnaire de Norvège du Nord se sont rendus dimanche au monument des Diables Bleus, pour y déposer une couronne de fleurs et honorer la mémoire de leurs camarades qui reposent encore en terre nordique" . (Le R., 30 mai 1945) Cette cérémonie - au "caractère tout intime ", note Le Réveil semble combler un vide mémoriel que signalait Les Allobroges du 20 mai en parlant de "ceux de 39-40 qui, depuis cinq ans, n'ont pas cessé de pleurer, et estiment aujourd 'hui avec une susceptibilité légitime que l'on n'a pas assez profité des fêtes de la victoire du 8 mai, pour rendre à leur mémoire tous les hommages qu'elle
méritait ",

Mais la mémoire de Narvick a beau être victorieuse, elle souffre cependant de l'éloignement de son "lieu de mémoire" spécifique. Si les tombes des militaires grenoblois morts à Narvick ont bel et bien été creusées, elles n'ont pas encore été symboliquement sanctifiées par un pèlerinage commémoratif de leurs camarades sur le lieu même de leur combat, pèlerinage qui aura lieu en août de la même année. C'est donc presque par "défaut" que l'on célèbre ces morts particuliers auprès du monument des Diables Bleus. La gêne est évidente, puisqu'il est difficile de rendre hommage à des morts invisibles, parce que lointains. Et bien vite, il apparaît qu'on ne peut matérialiser leur mémoire ailleurs qu'à l'endroit précis de leur mort, puisque cette mémoire n'est particulière que parce que, justement, eHe est exotique. On remédie clairement à cette situation au début du mois de juin 1946. A la date du 3 juin, en effet, Le Dauphiné Libéré, dernier venu de la presse locale, signale en première page: "Nos Cha.'ilseurs Narvick ." Le journal nous apprend que "lors de la à commémoration du débarquement en Norvège, et de l'inauguration du monument de Narvick, des Chasseurs Alpins ayant participé à l'opération fraternisent avec les étudiantes norvégiennes". Si Le Dauphiné Libéré et Le Révei/- c'est-à-dire, pour schématiser à très gros traits, la presse de "droite"

- font

une grande

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