Guerre et extermination à l'Est. Hitler et la conquête de l'espace vital 1933-1945

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L’obsession de l’« espace vital » est inséparable, chez Hitler, du délire antisémite. À l’étroit dans ses frontières de 1919, le peuple allemand doit, selon lui, prendre le contrôle de toutes les contrées peu ou prou « germaniques », les « libérer », ainsi que le Reich, de leurs Juifs, y asservir ou y massacrer les Slaves qui s’y trouvent, enfin y implanter des paysans dont le «sang » n’est pas douteux.
Au nom de cette double utopie, raciale et spatiale, l’Allemagne a engagé à l’Est pas moins de 12 millions d’hommes. Outre les millions de victimes des combats, plus de 18 millions de civils polonais et soviétiques, dont plus de 4 millions de Juifs, ont péri. À côté des victimes « ordinaires » des combats, il y eut la mort de millions de prisonniers russes, des massacres de masse « par balles », les camps d’extermination des Juifs (tous se trouvaient à l’Est), l’incendie de milliers de villes et de villages. C’est bien en Europe orientale que la barbarie nazie a atteint son paroxysme.
Plusieurs générations d’historiens, en particulier des Allemands nés après guerre, ont accumulé les travaux savants sur cette question, mais il n’existait pas encore làdessus de synthèse solide en langue française. Christian Baechler, l’un de nos meilleurs spécialistes donne ici un livre magistral.
Publié le : jeudi 28 février 2013
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EAN13 : 9782847349009
Nombre de pages : 528
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CHRISTIAN BAECHLER

GUERRE ET EXTERMINATIONS À L’EST

Hitler et la conquête de l’espace vital
 1933-1945

TALLANDIER

À la mémoire de Jean Dauga
Barzan, septembre 2011

Introduction

Depuis son effondrement, le Troisième Reich est l’objet d’innombrables publications qui tentent, en dernière analyse, de répondre à une question centrale : comment un tel régime politique et de tels crimes ont-ils été possibles dans un pays de haute civilisation comme l’Allemagne ? Pour les uns, le nazisme est un accident dépourvu de racines spécifiques dans l’histoire allemande, qui aurait aussi bien pu arriver ailleurs. Cette interprétation est plus ou moins associée à de grandes théories explicatives, celle d’un fascisme européen de l’entre-deux-guerres, lié à la crise du libéralisme et du capitalisme, dont le nazisme ne serait qu’une modalité extrême, ou celle du totalitarisme qui associe régime nazi et régime soviétique dans un même phénomène propre aux sociétés modernes. Pour d’autres, au contraire, le nazisme est le fruit de l’histoire allemande qui a pris une voie particulière [Sonderweg] à une date variable selon les auteurs, l’échec des révolutions de 1848, l’unité par la guerre de 1866/1871, certains faisant même remonter ce Sonderweg à la Réforme luthérienne.

Tout en posant la question des origines, on s’est interrogé sur la nature du pouvoir dans un régime politique où coexistent des institutions traditionnelles et des formes de pouvoir nouvelles. La thèse dominante après 1945 est celle d’un régime dictatorial, monocratique, centré sur Hitler. En insistant sur la dictature de Hitler et du parti, sur la contrainte exercée sur la population, elle permet de limiter la responsabilité des Allemands dans les crimes nazis. Cette thèse s’inscrit dans le contexte de la guerre froide et de l’intégration à l’ouest de la République fédérale d’Allemagne. Depuis les années 1970, on insiste cependant de plus en plus sur la « popularité » de Hitler, et l’on développe la thèse d’un régime « charismatique » reposant très largement sur le « mythe du Führer », qui associe contrainte et adhésion à la personne du Führer. On réintroduit ainsi la responsabilité des Allemands dans les crimes du régime. À la fin des années 1960, une nouvelle interprétation du régime nazi relativise le rôle de Hitler et parle de « régime polycratique ». Elle insiste sur le « chaos » institutionnel, caractérisé par une forme de « darwinisme institutionnel » avec la prolifération d’organes concurrents. Certains historiens, comme Hans Mommsen, estiment que les « forces sociales en action » sont déterminantes, parlent de « dictature faible » et de « dictateur interchangeable », Hitler étant réduit au rôle de « médium ».

Parallèlement, on s’est interrogé sur le rôle de l’idéologie hitlérienne dans le régime nazi, la réponse étant étroitement liée à l’interprétation de la nature du pouvoir. Les « intentionnalistes » placent l’idéologie au centre du régime et de son action, estimant qu’une ligne droite mène de Mein Kampf à Auschwitz, Hitler réalisant son programme idéologique dans la guerre de conquête à l’est et la « solution finale » de la « question juive ». Les « fonctionnalistes », insistant sur le « chaos » institutionnel et les « forces sociales en action », estiment que les crimes nazis, et en particulier la « solution finale », sont la conséquence d’une radicalisation progressive et d’une « montée aux extrêmes » du fait de l’action de forces concurrentes. La très vive querelle entre « intentionnalistes » et « fonctionnalistes » semble aujourd’hui dépassée, dans la mesure où la plupart des historiens associent les deux thèses dans leur explication de la politique nazie. Nous reviendrons plus en détail sur ces débats historiographiques au cours de l’ouvrage.

 

La guerre et la politique d’occupation allemande à l’est sont au cœur de notre livre. La guerre contre l’URSS, l’opération « Barbarossa » de juin 1941, est un moment essentiel dans la Seconde Guerre mondiale ; c’est le début d’une guerre sur deux fronts qui, avec l’entrée en guerre des États-Unis en décembre, mène à terme à la défaite de l’Allemagne. Mais c’est aussi un élément central de l’idéologie hitlérienne et de la politique du Troisième Reich. La conquête de l’espace vital à l’est et la réorganisation de l’Europe orientale sur une base raciale constituent un objectif essentiel de Hitler et un préalable à la réorganisation de l’ensemble de l’Europe continentale sur une base raciale. L’expansion territoriale au détriment de l’URSS est une condition pour donner une base solide au Reich millénaire, l’espace agricole, les matières premières et la profondeur stratégique nécessaires à son indépendance et à sa sécurité. Dans le testament politique dicté à Bormann en février et avril 1945, Hitler estime, le 14 février, que la guerre est venue « trop tard », mais que le peuple allemand n’était pas prêt à un aussi rude combat : « C’est le drame des Allemands que nous n’ayons jamais suffisamment de temps. Nous sommes toujours pressés par la situation. Et si nous sommes ainsi pressés par le temps, c’est parce que l’espace nous manque. Les Russes peuvent se permettre d’attendre avec leurs espaces sans fin. Le temps travaille pour eux. Il travaille contre nous. » Il revient sur la question du temps et de l’espace le 25 février : « Bien des choses ont échoué uniquement parce que nous devions agir avec précipitation et sous la pression ! Dans notre cas, action rapide équivalait à précipitation. Mais, pour laisser patiemment mûrir les décisions, on a besoin de temps et d’espace – et les deux nous manquent. Les Russes disposent des deux en abondance – d’où cette tendance à la passivité, un trait essentiel de la mentalité slave. » Ces remarques confirment la place fondamentale de la Russie dans l’idéologie hitlérienne. C’est à son détriment que doit se faire la conquête de l’espace vital nécessaire à la sécurité du peuple allemand et à son hégémonie sur l’Europe continentale.

La politique de restructuration de la population et de l’espace, commencée dès 1939 dans les territoires polonais incorporés au Reich et poursuivie dans les territoires conquis sur l’URSS à partir de 1941, est un début de concrétisation de l’idéologie hitlérienne. Cette politique doit permettre d’élaborer un modèle de société, une société inégale, selon les « lois de la vie », et dominée par la race supérieure, une société où l’individu n’existe qu’en fonction de la communauté nationale et de ses fins. La guerre à l’Est est particulièrement meurtrière pour la population civile : elle a fait plus de cinq millions de morts en Pologne, dont trois millions de Juifs, près de 12,5 millions en URSS (avec les prisonniers de guerre, mais sans compter les pertes de l’Armée rouge), dont un million de Juifs, ainsi que près de dix pour cent des populations lithuanienne et lettone, dont tous les Juifs. Elle est particulièrement meurtrière pour les populations civiles, car il ne s’agit pas d’une guerre classique, mais d’une guerre d’anéantissement préalable à la restructuration raciale et à la réorganisation de l’espace conquis.

La « solution de la question juive » fait dès l’origine partie du programme de restructuration raciale, du fait même de la place de l’« antirace » dans l’idéologie hitlérienne. À partir de la fin de 1941, avec la confirmation de l’échec du Blitzkrieg à l’est, les aspects « constructifs » de la politique de restructuration et la conquête de l’espace vital passent à l’arrière-plan, tandis que l’élimination des Juifs d’Europe devient la priorité absolue pour Hitler, convaincu d’être la victime d’une conjuration juive mondiale. Dans le testament politique dicté à Bormann, il explique son échec par le fait qu’il a sous-estimé « l’étendue de l’influence juive sur les Anglais de Churchill » et par la politique de Roosevelt, « un valet des Juifs » : « Aucune guerre jusqu’à présent n’a été de manière aussi caractéristique et aussi spécifique une guerre juive. J’ai en tout cas contraint la juiverie mondiale à faire tomber le masque, et même si nos efforts échouent, ce ne sera qu’un échec temporaire, car j’ai ouvert les yeux du monde sur la menace juive. » Dans sa dictée du 2 avril, il insiste sur la nécessité pour le peuple allemand « de maintenir les lois de la doctrine raciale » et ses « principes moraux » : « Dans un monde moralement de plus en plus contaminé par le poison juif, un peuple immunisé contre ce poison gagnera finalement et définitivement la suprématie. De ce point de vue, on sera éternellement reconnaissant au national-socialisme de ce que j’ai éliminé les Juifs d’Allemagne et d’Europe centrale. » Le 29 avril, à la veille de son suicide, il dicte un dernier testament à sa secrétaire, où il exhorte les futurs dirigeants allemands et ses compagnons « à maintenir strictement les lois raciales et à s’opposer sans merci aux empoisonneurs universels des peuples, la juiverie internationale ». Dans un message du même jour au maréchal Wilhelm Keitel, il ajoute que « la conquête de l’espace vital à l’est doit rester le but du peuple allemand ». Le lien entre les deux éléments apparaît en toute clarté.

 

L’étude de la politique allemande en Europe orientale permet aussi de poser le problème de la responsabilité dans les crimes nazis, en particulier de la responsabilité de la Wehrmacht. Comme l’essentiel des crimes nazis – exécutions massives par balle, décès de millions de prisonniers soviétiques, « solution finale » – est commis à l’est, la question de l’attitude et de la participation de l’armée à ces crimes est posée. La thèse d’une armée propre, d’une armée de professionnels qui n’est pas impliquée dans des crimes commis uniquement par les SS et la police de Himmler est aujourd’hui contredite par les recherches. Élaborée à partir des témoignages d’officiers allemands prisonniers, recueillis par l’Historical Division de l’armée américaine, et de mémoires publiés par des généraux allemands, elle a été confortée dans le contexte de la reconstruction de l’armée allemande au moment de la guerre de Corée et de la guerre froide. Dès les années 1970, le mythe a été remis en cause par des travaux sur le sort des prisonniers de guerre soviétiques, puis par des études sur la guerre à l’est. Mais c’est surtout l’exposition de 1995 sur les crimes de la Wehrmacht qui a brisé le tabou, créant le scandale.

Les recherches récentes ont montré que les dirigeants de l’armée allemande ont très largement adhéré au concept de la croisade contre le « judéo-bolchevisme » et de la guerre d’anéantissement à l’est : destruction du régime, décimation et mise en esclavage de la population slave, élimination des Juifs sous le couvert de la guerre contre le bolchevisme, puis contre les partisans. Malgré des conditions extrêmement pénibles, se détériorant à mesure, et une défaite de plus en plus probable, l’armée du front est, l’Ostheer, garde sa cohésion jusqu’au bout face à l’Armée rouge, contrairement à ce qui s’était passé en 1918 sur le front occidental. La popularité de Hitler persiste plus longtemps dans l’Ostheer que dans l’armée de l’ouest et dans la population allemande. L’attentat du 20 juillet 1944 contre le Führer suscite, autant qu’on puisse le mesurer, très peu de soutien dans l’Ostheer, et même provoque l’indignation face à ce qui est considéré comme une trahison. Comme l’armée est une émanation de la nation – sur 17 millions d’hommes incorporés durant la guerre, près de 12 sont à un moment ou à un autre sur le front oriental –, sa participation aux crimes renvoie aussi à l’interrogation sur la responsabilité des Allemands dans les crimes nazis.

 

Ainsi, l’étude de la guerre et de la politique allemande en Europe orientale devrait permettre d’aborder quelques-unes des grandes questions posées par l’Allemagne nazie et d’avancer des éléments de réponse. Pour mettre en perspective cette politique et souligner continuités et ruptures dans les relations de l’Allemagne avec l’Europe orientale, nous consacrerons un chapitre à une rapide mise au point sur les relations avant 1933, ainsi qu’un chapitre à la politique extérieure de Hitler entre 1933 et 1939.

Chapitre premier

L’Allemagne et l’Europe orientale en 1933 :
 héritage et perceptions

La politique allemande en Europe orientale pendant la Seconde Guerre mondiale ne s’explique pas seulement par l’idéologie hitlérienne, elle est aussi le fruit de l’héritage d’une longue histoire de relations privilégiées depuis le haut Moyen âge. La position de l’Allemagne au cœur de l’Europe constitue, avec ses atouts et ses contraintes, un élément important du destin de l’État national fondé par Bismarck. Depuis le Moyen Âge, cette position centrale a été un atout pour les États allemands, qui ont retiré une grande part de leur prospérité économique et de l’éclat de leur civilisation de la fonction de contact et d’échange entre la Méditerranée et l’Europe du Nord, et entre la façade atlantique, particulièrement dynamique à partir du XVIIe siècle, et l’Europe orientale et l’Asie. Mais la position au centre de l’Europe impose aussi des contraintes particulières de sécurité aux États allemands, qui ne disposent pas, comme d’autres États européens, d’une relative sécurité des frontières. L’Europe centrale et centre-orientale est une zone de grande instabilité des États et de leurs frontières, comme en témoigne l’histoire de la Pologne depuis la fin du XVIIIe siècle. L’expansion de la puissance russe et son irruption sur la scène européenne, à partir du début du XVIIIe siècle, remettent en cause le système d’équilibre des traités de Westphalie de 1648. Dorénavant, la politique russe s’impose aux États allemands comme une priorité, même à l’État national allemand de 1871.

L’histoire mouvementée de l’Europe centrale et orientale, avec ses flux et reflux de populations, a favorisé des mélanges ethno-linguistiques qui ne facilitent pas non plus la stabilité des États et de leurs frontières. Avec l’essor des sentiments nationaux et des nationalismes au XIXe siècle, le problème des relations entre Allemands et Slaves se pose en termes nouveaux. Revenons rapidement sur l’évolution des relations entre Allemands et Slaves depuis le Moyen Âge, avant de préciser la place de l’Europe orientale dans l’idéologie hitlérienne.

Les fondements historiques des relations entre Allemands et Slaves

L’avance des peuples slaves vers l’Ouest, du IVe au VIIIe siècle, les met progressivement en contact avec les Germains. Au début du XIe siècle se dessine un mouvement inverse de colonisation allemande vers l’est, qui favorise un enchevêtrement des deux peuples en Europe centrale et orientale avec, selon les régions, des assimilations ou des emprunts linguistiques réciproques. Les relations entre Allemands et Slaves se détériorent avec l’éveil du sentiment national, puis l’essor du mouvement des nationalités au XIXe siècle. Le décollage économique rapide de l’Allemagne et la formation d’un État national puissant favorisent le développement d’un net sentiment de supériorité sur les Slaves, d’autant que le mouvement migratoire s’inverse à nouveau vers 1850, les Slaves recherchant du travail en Allemagne. Ce sentiment de supériorité est, cependant, fortement teinté de crainte, car le dynamisme démographique des Slaves et l’essor économique de l’Europe orientale posent avec une acuité accrue le problème d’un État allemand placé au centre de l’Europe. Tout cela constitue, avec la formation de stéréotypes négatifs, les fondements historiques des relations entre l’Allemagne et l’Europe orientale.

Le peuplement allemand en Europe centrale et orientale

Vers l’an 800, lorsque l’Empire carolingien arrête la progression des Slaves vers l’Ouest, la frontière linguistique entre langue slave et langue germanique se situe en gros sur la ligne Elbe-Saale-Forêt de Bohême. À partir du XIe siècle, un mouvement inverse s’amorce avec les débuts d’une colonisation allemande en Europe centrale et orientale. Même si l’Allemagne est moins densément peuplée que l’Italie et la France, l’écart avec les régions de l’est est au moins du simple au double. Les progrès agricoles, dus en particulier à l’assolement triennal et à une meilleure utilisation du cheval grâce au collier d’épaule, favorisent le développement de la population en Allemagne. Le début de la christianisation des Slaves, et la vitalité de nouveaux ordres monastiques défricheurs, comme les Cisterciens et les Prémontrés, favorisent la colonisation allemande aux XIe et XIIe siècles. Elle est d’ailleurs encouragée par les seigneurs slaves qui font appel à des colons et à des ordres monastiques pour défricher ou repeupler leurs terres, dans un souci fiscal. Après les ravages des incursions mongoles au XIIIe siècle, les princes slaves font appel aux Allemands pour repeupler les campagnes. Cette première étape de colonisation, du XIe au XIIIe siècle, se concentre sur les marches de l’Empire : Autriche, Monts Métallifères, Brandebourg, Poméranie, Silésie. Au début du XIIIe siècle débute la conquête de la Prusse par les chevaliers teutoniques. Des îlots lointains de colonisation se forment en Transylvanie, à Hermannstadt et Kronstadt. Cette colonisation ne se traduit pas forcément par une germanisation linguistique et culturelle. Les Allemands appelés en Grande Pologne par les princes locaux sont progressivement assimilés jusqu’au XVIe siècle. En Silésie, la situation est variable : il y a germanisation en Basse-Silésie et polonisation en Haute-Silésie. D’une manière générale, le droit allemand se diffuse très largement dans les communes urbaines et villageoises libres aux XIIIe et XIVe siècles.

Après les crises agraires des XIVe et XVe siècles, accentuées par la guerre entre la Pologne et les chevaliers teutoniques, la croisade contre les hussites et les débuts des incursions turques, on assiste à une nouvelle étape de repeuplement et d’élargissement de la colonisation allemande aux XVIe et XVIIe siècles. La colonisation s’élargit en Pomérélie, en Prusse, dans les Monts Métallifères, le pays des Sudètes et la Forêt de Bohême. Aux XVIIIe et XIXe siècles, des îlots lointains se constituent à l’appel de souverains éclairés, comme Frédéric II, en Prusse orientale, Joseph II, en Hongrie, Galicie et Bucovine, et Catherine II, dans les steppes de la mer Noire. Le mouvement s’achève vers 1850, lorsque l’émigration allemande se dirige presque exclusivement vers l’Amérique du Nord, et que l’essor économique allemand contribue à ralentir, puis à stopper l’émigration. Un mouvement en sens inverse se dessine dans la seconde moitié du XIXe siècle avec l’arrivée de Polonais en Allemagne. La colonisation allemande contribue à l’enchevêtrement et à la symbiose des nationalités, dont la Bohême est un exemple particulièrement frappant. La haute noblesse et la grande bourgeoisie y sont allemandes ou germanisées, tandis que la petite noblesse et les paysans sont tchèques. Les villes sont allemandes jusqu’au milieu du XIXe siècle, alors que les campagnes sont tchèques.

Malgré des difficultés localisées, les relations entre Allemands et Slaves sont relativement bonnes jusqu’à la fin du Moyen Âge. Au début du XVe siècle cependant, le mouvement hussite développe en Bohême, sur fond de rivalités sociales, un sentiment antiallemand à l’empreinte religieuse et « nationale », même si Jean Hus a des partisans des deux côtés et ne reconnaît que de bons et de mauvais chrétiens. À la fin du XVe siècle et au début du XVIe, on constate, de même, un début d’antagonisme entre Allemands et Polonais, avec l’affrontement entre la Pologne et l’État des chevaliers de l’Ordre teutonique. Alors que la Pologne fait valoir ses droits historiques sur la Prusse, le grand maître de l’Ordre, Albert de Brandebourg-Ansbach, fait appel, dans un mémoire adressé au Reichstag en 1512, au sentiment « national » allemand contre la sauvagerie des Polonais. L’ordre se présente comme le rejeton de la noblesse allemande qui a conquis la Prusse pour le Reich. Ce mémoire a un écho chez les humanistes, en particulier chez Enea Silvio Piccolomini et chez Érasme. Ce dernier lance la thèse du caractère germanique de l’Est européen avant l’invasion des Prussiens païens. Le début d’un antagonisme entre Allemands et Slaves est alimenté par les problèmes religieux, car la Réforme et la Contre-Réforme, en Europe centre-orientale, suivent en gros la frontière entre Allemands et Slaves. L’Ordre teutonique rejoint la Réforme. Des deux côtés, le lien entre religion et sentiment national sera, plus tard, un élément essentiel de prise de conscience. L’héritage de la Prusse orientale par l’électeur de Brandebourg, en 1618, pose le problème de la suzeraineté de la Pologne sur la Prusse orientale et de la liaison entre Brandebourg et Prusse orientale. C’est le début d’un antagonisme entre les deux États, qui mènera aux trois partages et à la disparition de la Pologne en 1795. Le rôle essentiel de la Prusse alimentera plus tard l’hostilité polonaise. Ces annexions posent aussi le problème de la politique prussienne à l’égard de la minorité polonaise, politique qui contribue à nourrir l’antagonisme entre Allemands et Polonais.

Le mouvement des nationalités et les relations entre Allemands et Slaves

Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, le sentiment « national » reste extrêmement diffus en Europe centrale et orientale. L’essor du mouvement des nationalités, au XIXe siècle, modifie en profondeur les relations entre Allemands et Slaves, et d’abord entre Allemands et Polonais, dont la prise de conscience nationale est plus précoce. Les trois partages – surtout ceux de 1793 et 1795, qui touchent le cœur de la vieille Pologne – favorisent l’essor d’un mouvement national polonais, renforcé encore par l’épisode du duché de Varsovie, puis par la nouvelle disparition de la Pologne en 1814-1815. En Allemagne, la prise de conscience nationale est d’abord culturelle. Le Bildungsbürgertum, la « bourgeoisie de culture », élite formée à l’université, au service de l’État et des villes, cultive et impose une langue commune, le Hochdeutsch, contre la prépondérance du français dans les cours allemandes. Une littérature et un théâtre développent un goût et une esthétique communs, tandis que le développement des communications favorise la communauté de langue et de culture. C’est dans ce contexte – le Saint Empire romain germanique est une construction politique qui ne peut guère favoriser la conscience d’une unité politique de la nation allemande – qu’apparaît un concept culturel de la nation (Kulturnation), énoncé par Herder, concept important pour comprendre l’évolution des relations avec les peuples slaves d’Europe centrale et orientale. Herder proclame l’égale dignité des cultures nationales, rejette l’idée d’un peuple élu et estime que l’humanité exprime toute sa richesse à travers la diversité des cultures nationales. Pour lui, les Slaves sont promis à un grand avenir, car leur tempérament pacifique et laborieux est plus conforme à l’humanité idéale.

L’exemple de la « Grande Nation » française et, surtout, la réaction à l’humiliation d’Iéna et à l’occupation napoléonienne favorisent, cependant, une prise de conscience politique au sein de la « bourgeoisie de culture » de Prusse, ainsi que le développement d’une véritable « religion » de la Kulturnation, avec l’idée d’une mission allemande de régénération de l’humanité. Schiller annonce avec passion que l’heure des Allemands a sonné et que la langue allemande dominera le monde, car elle peut exprimer les idées anciennes et modernes. Le peuple allemand est le Menschheitsvolk, le peuple élu de l’humanité. Mais il ne parle que de grandeur morale et culturelle, indépendante du sort politique. C’est le philosophe Fichte, jacobin déçu, qui développe le mieux l’idée de la mission allemande dans ses fameux Discours à la nation allemande de l’hiver 1807-1808. Pour lui, la Révolution française a échoué dans le projet de construction de l’« État parfait », et « seule la nation qui aura déjà réglé, par des exercices sérieux, le problème de la formation de l’homme parfait, réglera aussi celui de l’État parfait ». C’est la mission du peuple allemand qui, contrairement aux autres peuples germaniques latinisés, a su garder ses vertus créatrices en préservant sa « langue originelle ». Il a seul la foi nécessaire dans l’absolue liberté, dans le progrès sans limites et dans l’amélioration continue de l’humanité. Il est l’espoir d’un « royaume de droit, de raison et de vérité », et, « de tous les peuples nouveaux, il est celui en qui repose le germe du perfectionnement humain ». S’il ne relève pas le défi, ce sera la fin de la civilisation : « Il n’y a pas d’échappatoire : si vous sombrez, toute l’humanité sombrera avec vous, sans espoir de restauration. » Pour réaliser cette mission historique, il faut faire coïncider l’État-nation et la nation culturelle. Influencé par le jacobinisme, Fichte estime qu’il faut imposer la réalité objective à ceux qui n’en ont pas conscience : l’État doit contraindre à être allemand. À la différence des nations occidentales, où le sentiment national repose à la fois sur l’histoire et la volonté politique de vivre en commun, exprimée lors d’actes fondateurs comme les révolutions anglaises du XVIIe siècle et la Révolution française, le sentiment national allemand repose, pour l’essentiel, sur une langue, des traditions et des mœurs communes, sur une « civilisation » (Kultur) commune, affirmée comme une réalité objective donnée. C’est la conception de la nation qui s’impose, avec des nuances, dans toute l’Europe centrale et centre-orientale, à l’exception des nations historiques, telles les nations polonaise et hongroise.

L’essor du mouvement national allemand a des répercussions sur les relations avec les voisins slaves d’Europe centrale et centre-orientale, en particulier avec les Polonais. L’attitude allemande, après la disparition de l’État polonais, évolue du soutien actif à la réserve, puis même à l’hostilité au cours des soixante-dix premières années du XIXe siècle. On passe d’une « polonophilie » active à l’hostilité, à mesure que le mouvement national allemand s’élargit et que se pose le problème des limites de l’État national. Cette évolution n’est pas propre à l’Allemagne, mais s’inscrit dans le cadre général du passage d’un sentiment national « ouvert » aux autres nationalités, annonçant le « printemps des peuples » de 1848, à des nationalismes s’opposant, à partir de 1848-1849, sur la délimitation concrète des États nationaux respectifs. Le phénomène est d’autant plus net que l’on adopte le concept de la Kulturnation dans une région très mêlée d’un point de vue ethno-linguistique et que l’on veut transformer la nation culturelle en un État national. Jusqu’à la révolution de 1848, le mouvement national allemand, très marqué par la conception romantique de la « paix des peuples », est ardemment polonophile, surtout depuis l’échec de l’insurrection de novembre 1830 et la fuite de milliers d’exilés de la Pologne russe. Le sort de la Pologne mobilise les masses et de nombreuses « associations polonaises » (Polenvereine) se constituent dans toute l’Allemagne pour apporter aide et soutien à sa cause. La solidarité des deux mouvements nationaux est affirmée par le slogan : « Pour notre et votre liberté » (Für unsere und eure Freiheit). Ce slogan est largement diffusé au début de la révolution de 1848.

Mais le soutien au mouvement national polonais est ambigu et se fonde, en grande partie, sur une forte hostilité à l’égard de la Russie tsariste, qui personnifie, pour les libéraux et démocrates allemands, le despotisme oriental et la barbarie asiatique, et qui constitue depuis 1815 le bastion de la réaction en Europe. Autre ambiguïté : on ne précise jamais les frontières occidentales de la Pologne à restaurer. L’ambiguïté prend fin avec les débats du parlement de Francfort, en juillet 1848, lorsque l’assemblée aborde le problème du sort du grand-duché de Posnanie. Doit-il être intégré à l’État national allemand, faut-il le partager en fonction de la majorité nationale, comme l’a décidé l’assemblée de la Confédération germanique, ou faut-il maintenir son statut particulier ? Alors que la commission de droit international se prononce pour le partage, la plupart des orateurs défendent l’intégration totale ou partielle du grand-duché. Le long discours du député démocrate Wilhelm Jordan, originaire de Prusse orientale, est très significatif de l’évolution des esprits. Il déclare que vouloir restaurer la Pologne est de la « sentimentalité imbécile » et se prononce pour « un sain égoïsme national », sans lequel un peuple ne peut devenir une nation. La Pologne serait une menace pour l’Allemagne, car elle serait trop faible pour préserver son indépendance face à la Russie. À ceux qui parlent de « justice » à l’égard du peuple polonais, il répond : « Notre droit est le droit du plus fort, le droit de conquête » par l’épée et par la charrue. Il affirme la supériorité allemande sur les peuples slaves : « La supériorité du peuple allemand sur la plupart des peuples slaves, sauf peut-être sur le peuple russe, est une réalité qui s’impose à tout observateur objectif. » Aussi, « la conquête allemande en Pologne fut une nécessité de la nature (Naturnotwendigkeit) » qui est le « droit de l’histoire ». Il justifie le partage de la Pologne par l’incapacité de la noblesse polonaise à s’administrer elle-même, à assumer « une liberté raisonnable ». Il célèbre les progrès apportés par la Prusse en Posnanie : « La Prusse a apporté civilisation et humanité en Posnanie autant que cela a été possible avec des éléments aussi réfractaires […]. Elle a créé les bases d’un nouveau peuple polonais, d’une libre paysannerie. » Jordan développe abondamment le stéréotype du Polonais sociable et aimable, ardent patriote et courageux au combat, mais qui n’a pas la persévérance dans l’effort et la réflexion nécessaires pour construire. Tandis que la proposition d’intégration partielle de la Posnanie est adoptée par 342 voix contre 31, la motion du député saxon d’extrême gauche Schaffrath, affirmant « le devoir sacré du peuple allemand de collaborer au rétablissement d’une Pologne indépendante », est repoussée par 331 voix contre 101 et 26 abstentions.

Les délibérations du parlement de Francfort sont un tournant dans les relations entre Allemands et Polonais. Les Polonais, qui voyaient dans la Russie l’obstacle à la restauration de la Pologne, en tirent la conclusion qu’elle n’est pas la seule entrave. Aussi l’historiographie polonaise devient-elle de plus en plus critique à l’égard de la Prusse, soulignant son rôle essentiel dans les partages. Du côté du mouvement national allemand, les discours du parlement de Francfort ont mis en évidence que la reconstitution d’un État polonais menaçait l’existence même de la Prusse. Une littérature antipolonaise se développe ; elle reprend des thèmes déjà abordés en réaction à Herder au début du siècle par August Wilhelm Schlegel, professeur de philosophie à Iéna, qui affirmait qu’un État purement slave ne pouvait contribuer à la civilisation. Cette littérature reprend aussi l’idée de Hegel de l’incapacité des peuples slaves à constituer un État stable. La création de l’État national allemand, en 1871, confirme la rupture entre les deux mouvements nationaux, rupture définitive, malgré quelques tentatives de rapprochement pendant la Grande Guerre.

Le mythe du Drang nach Osten

Le mythe du Drang nach Osten – la poussée vers l’est – est une parfaite illustration de la reconstruction du passé par l’idéologie nationale et de son utilisation par la propagande nationaliste. Le mythe présente la colonisation allemande au Moyen Âge comme un phénomène national, unitaire, continu et irrésistible, provoqué par un déséquilibre de civilisation entre l’Europe occidentale et l’Europe slave. C’est un mythe dans la mesure où la colonisation médiévale a été le résultat, nous l’avons noté, d’une multitude d’initiatives individuelles non coordonnées, de seigneurs slaves aussi bien que d’émigrants, et sans qu’il y ait chez les colonisateurs le sentiment d’une mission civilisatrice. Le mythe, bien analysé par Wolfgang Wippermann, se constitue entre 1800 et 1850 dans le contexte de la montée du sentiment national en Europe. Son élaboration permet de préciser encore l’évolution des relations entre Allemands et Slaves. Le mythe s’élabore progressivement à partir de trois éléments : l’idée que la colonisation médiévale est un phénomène unitaire, l’idée de la mission germanique en Europe et celle de l’incapacité des peuples slaves à constituer un État durable.

L’historien Johann Friedrich Reitemeier est le premier à présenter, dans son Histoire des États prussiens, publiée de 1801 à 1805, la colonisation médiévale allemande comme un phénomène unitaire et civilisateur. La partition de la Pologne n’est, pour lui, que le prolongement de cette colonisation civilisatrice des Allemands. L’idée d’une « mission allemande » en Europe, développée par les poètes et les écrivains allemands de l’époque napoléonienne, renforce cette interprétation de la colonisation. L’historien Karl Adolf Menzel, dans son Histoire des Allemands de 1818, justifie la colonisation médiévale par la mission germanique civilisatrice, en y ajoutant la théorie de l’antériorité de l’occupation de la région entre Elbe et Oder par les Germains. Le troisième élément, l’incapacité des Slaves à constituer un État durable, est avancé par le philosophe Hegel. Dans l’article 549 de son Précis de l’Encyclopédie des sciences philosophiques de 1817, il écrit que la raison d’être d’un peuple est de créer et de maintenir un État, et qu’un peuple sans État est un peuple sans histoire. Dans sa Leçon sur la philosophie de l’histoire, il déclare que les Slaves – sauf les Russes, car l’historiographie de l’époque estime que la Russie est une création normande – font partie des peuples sans histoire. Il affirme, dans les Principes de la philosophie du droit, le droit absolu du peuple dont le « génie national » incarne, à un moment précis de l’histoire universelle, l’« esprit universel » (Weltgeist) : « Ce peuple est pour cette époque de l’histoire universelle – et il ne peut l’être qu’une fois – le peuple dominant. » Et il ajoute : « Les nations civilisées considèrent et traitent comme des barbares, avec la conscience d’une inégalité de droits et d’une indépendance formelle, les nations en retard dans l’évolution substantielle de leur État. » Hegel donne ainsi un fondement philosophique à la mission germanique en Europe centre-orientale.

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