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Haïti 2004

De
199 pages
Au terme d'un patient travail de déconstruction, l'auteur montre, à contre-courant de la version officielle martelée par les médias, comment Jean-Bertrand Aristide a bien été, avec son gouvernement et son peuple, victime d'un véritable coup d'Etat, achèvement d'une entreprise de déstabilisation économique et politique orchestrée par la France, le Canada et les Etats-Unis.
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Haïti 2004
Radiographie d'un coup d'État

(Q L'Harmattan, 2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique;

75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-04374-9 EAN : 9782296043749

Gérard LEHMANN

Haïti 2004
,

Radiographie d'un coup d'Etat

Préface

de Mireille NICOLAS

L'Harmattan

Du même auteur sur Haïti:
Babydocratie et presse écrite en Haïti, Odense University Press 1984 Haïti entre l'Afrique et la France in Francophonie et identitaire Collections Francophones, Odense University Press 1997 Histoire, mythe et littérature en Haïti: l'indien Taino in Frankofoni Alborg University Press 1997 Pages retrouvées de Constantin Mayard, Coëtquen 2004

,

PREFACE
par Mireille Nicolas (1)
À Elsie Haas, dont la générosité et la lucidité m'ontfait tant de bien depuis le 29 février 2004.

Au début de l'année 2004, avec une soudaineté et un acharnement
partagés par la grande majorité des médias français, nous étions sommés de croire que le président d'Haïti en exercice, Jean-Bertrand Aristide, était devenu un monstre assoiffé de sang, de drogue et d'argent. Quand, huit semaines plus tard, on asséna la nouvelle que dans la nuit du 29 février le tyran avait fui son pays, la boucle était bouclée, la morale sauve, l'histoire finie et bien. Pour ceux qu'Haïti n'intéresse pas plus que ça, oui, l'histoire s'achevait; les médias l'avaient dit, c'était donc vrai. La télévision de 20 heures l'avait ressassé, les radios, les journaux. Grand nombre de mes connaissances faisaient tinter mon téléphone: est-ce que j'arriverai à me remettre d'avoir côtoyé un pays aussi terrible et un président aussi diabolique et d'avoir moi-même travaillé pour un dictateur? C'est une des douleurs de notre monde que d'assister impuissant au déroulement d'une médiatisation forcenée et caricaturale. Porter plainte? Auprès de qui? Multiplier des lettres à des journalistes et des organismes quand ce qu'on veut leur dire est complètement différent de ce qui officiellement imposé? C'est pourtant ce que j'ai fait. Mon dernier livre, qui dénonçait un lynchage médiatique, avait été refusé par deux éditions très connues qui, en revanche, avaient édité les chantres, l'un haïtien, l'autre français, de l'opposition au président Aristide. Et tout cela dans le sillage du tout-puissant Régis Debray. L'Harmattan accepta mon livre. Mais il ne suffit pas qu'un livre soit édité. Il faut qu'il soit lu.

Dans notre société privilégiée aux moyens d'information multiples et immédiats, il n'en reste pas moins qu'il est souvent difficile de faire entendre sa VOIX. Les journalistes auxquels je m'adressais renvoyaient mes accusés de réception, une signature illisible au dos. Aucune de toutes mes tentatives n'eut le moindre résultat, ni les appels téléphoniques ni non plus les SMS en direct pendant certaines émissions. La France - à part dans certains milieux haïtiens que je retrouvais de temps en temps à Paris - semblait complètement rétive à écouter autre chose que la lame de fond qui avait été soudain imposée. Sous la liberté d'expression qu'on est si fier en France de revendiquer se cache une forme de censure d'autant plus dangereuse qu'elle est sournoise. Cette méchante idée s'est imposée à moi le jour où, de Boston, à la fin juin 2006, j'ai reçu un appel téléphonique de Nicolas Rossier. Nicolas Rossier est un jeune cinéaste américain d'origine suisse. A la fin du mois de mars 2006, il était présent à Paris aux deux séances de présentation de son film au Festival des droits de l'homme. Espace Christine, un petit cinéma non loin de la rue Saint-André des Arts dans le VIe arrondissement de Paris. Une salle minuscule. Insuffisante pour la longue file d'attente. Tous ceux qui font la queue sous la pluie fine de printemps sont venus, comme moi, chercher un autre souffle. Et là, officiellement, dans le cadre d'un festival prestigieux, arrive enfin en France un autre point de vue que celui qui nous a été imposé depuis janvier 2004. Le film porte un titre en anglais Aristide and the endless revolution (2). Pro-Aristide ou pas, pro-Lavalas (3) ou pas, tous ceux qui sont ici cherchent une réponse: le 29 février 2004, ne serait-ce pas un nouveau coup d'État qui a forcé à l'exil le président démocratiquement élu trois ans auparavant? Grand, souriant, très calme, Nicolas Rossier, arrivé des États-Unis, prend la parole à la fin de la projection de son film. Il s'étonne de la monotone répétition des informations qu'il a découvertes dans les journaux français depuis le début de l'année 2004. On est en mars 2005 et il comprend encore moins qu'elles n'aient cessé de bégayer. Il ne voyait là qu'un acharnement. Et il en arrivait à sourire; cette attitude lui paraissait si typiquement française, si propre à la France! Aussi au lieu de s'indigner, il alla jusqu'à rire du titre français qu'on avait imposé à son film. Aristide and the endless revolution (4) était devenu Aristide et le naufrage d'une révolution! Certes il faut adapter les titres des œuvres aux différentes langues et à leurs beautés spécifiques. Mais là nous n'arrivions pas à

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comprendre. Ou plutôt, une fois de plus, nous ne comprenions que trop bien. Voilà que le bel adjectif endless, accolé au mot si prometteur en Haïti revolution, voilà que par une mystérieuse métamorphose, il devenait un nom si négatif, naufrage! C'est ce que Nicolas Rossier me répéta au téléphone en cette fin 2006. Que c'était là une basse manœuvre franco-française, qu'aux USA son film marchait très bien, malgré le gouvernement Bush et l'implication qu'il avait dans le coup d'État du 29 février 2004 contre le président Aristide. Parce qu'aux États-Unis, nombreuses étaient les voix des intellectuels qui avaient dit et écrit leur indignation sur le nouvel abus de force. (5) En France, en revanche, les intellectuels qui ont accaparé l'informationet c'est toujours vrai en ce moment où j'écris, début novembre 2006 - l'ont façonnée à leur guise, ont distordu la réalité et ont choisi en Haïti ceux forcément qui leur ressemblaient. Mais pourquoi en France ce lynchage absolu contre le président Aristide? Pourquoi cette unanimité qui donnait plus de force à la diatribe, quand aux USA les voix étaient beaucoup plus diversifiées et nuancées? Pourquoi cette différence entre deux pays qui ont colonisé Haïti et gardent avec elle des liens permanents? Pourquoi au lynchage français contre le président Aristide correspond aux USA un ensemble de points de vue tellement plus fins? Sont-ce les positions géographiques? Est-ce parce que le nombre de réfugiés haïtiens est bien plus nombreux aux États-Unis qu'en France où il atteint seulement 50 000 personnes? Heureusement, grâce aux nouvelles méthodes de communication, les accusations portées par des journalistes français et l'espèce de censure générale qui a enveloppé cette affaire, toute cette atmosphère nauséabonde sans aucune preuve donnée, se sont mises à s'ébrécher. Parce que soudain l'oxygène dont je manquais dans cet étouffoir médiatique français commença à m'être donné par Internet. Ces grandes voix anglophones, voici que je les trouvais toujours riches de notes et de références. Quoique je les aie relativement peu utilisées dans mon livre qui s'est voulu un témoignage personnel, ethnologique de mes relations avec Haïti, elles me réconfortaient. J'avais commencé toute seule, poussée par l'indignation. Ces voix venues d'ailleurs, lointaines et fraternelles, m'encourageaient maintenant à tenir bon. Et je me disais qu'il faudrait, dans une suite à mon livre, savoir les utiliser pour aller plus loin dans l'éclaircissement de cette période haïtienne qui, commencée aux environs de 2000, subit son achèvement le 29 février 2004. Aussi quel ne fut pas mon bonheur de rencontrer le livre de Gérard Lehmann, en mars 2006, et dans sa première édition. (6) 9

J'ai appris son existence le jour où Nicolas Rossier présenta son film à Paris pour le Festival des droits de l'homme. Elsie Haas, la directrice du journal Haiïi Tribune, me signala que, du Danemark, était arrivé un document. Il défendait les mêmes idées que le film de Nicolas Rossier et que mon livre Haïti d'un coup d'Etat à l'autre. Et pour une grande partie de la communauté haïtienne de Paris, soumise à la désinformation depuis deux ans, c'était un plaisir, un bonheur, un soulagement que ce film et ces deux textes. Je dis cela naïvement, comme je l'ai vécu alors. Sans me priver de la satisfaction de constater qu'enfin en France des brèches se faisaient dans la muraille officielle. Universitaire français, professeur de lettres à la faculté de Sud Danemark, à Odense, Gérard Lehmann avait trouvé l'aide de son université pour publier la synthèse de son travail de recherche sur Haïti. C'est toujours une aventure que de rencontrer ce petit pays, rare, exceptionnel, étonnant, ravageant, agaçant, émouvant. Les adjectifs les plus opposés pourraient se succéder longtemps car Haïti est tout sauf banale. Ce pays ne laisse jamais personne indifférent. Qu'on arrive à l'aimer ou pas, c'est toujours dans la force, jamais dans la tiédeur. C'est ce qui s'était passé avec Gérard Lehmann.
- Gérard, comment vous, qui êtes né au Maroc, qui vivez au Danemark depuis plus de trente ans, avez-vous rencontré Haïti? - C'est au hasard d'un séjour à Nice, vers la fin des années soixantedix, d'une visite au Salon du Livre, que j'ai rencontré Haïti, et tout d'abord que j'ai découvert qu'il existait une littérature haïtienne. Un stand parmi d'autres, perdu dans la grande salle d'exposition. Une table couverte de livres. Un coup d'œil, et c'est l'étonnement. La littérature haïtienne, ça existe? L 'homme en charge du stand m'a offert une petite brochure, une étude sur Jacques Roumain. La brochure portait son nom: Roger Gaillard Quelques années devaient passer avant que je rencontre à nouveau I 'historien, journaliste et homme de lettres Roger Gaillard, cette fois-ci chez lui, à Port-au-Prince. J'ai toujours cette mince brochure. À cette époque, j'occupais un poste de français à l'université d'Odense, rebaptisée plus tard Université de Danemark sud, et cette découverte d'une littérature s'inscrivait tout naturellement dans les efforts du Centre d'études françaises pour implanter une dimension francophone.

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Au-delà de la simple brochure suivit la découverte, pas à pas, livre après livre, d'une littérature foisonnante, déconcertante qui, tout en satisfaisant un goût d'exotisme, avait la saveur lointaine d'une enfance et d'une adolescence passées au Maroc, à la frontière algéro-marocaine. Mais derrière une littérature, il y a une culture, un peuple, une histoire, une langue: le créole haïtien. Dans tout cet ensemble, je trouvais le mythe littéraire de l'Indien Taïno fascinant, tel qu'il s'exprime notamment dans l'œuvre de Constantin Mayard et de Jacques Stephen Alexis.

Restait donc à accomplir un voyage, un séjour, au fond une aventure. Nous sommes donc partis un mois de septembre 80, mafemme d'alors, deux enfants de 10 et 9 ans, sans trop savoir où nous allions tomber. En fait, nous avons habité Pétion-Ville le premier mois, grâce à l'aide d'un coopérant, puis Delmas, puis la pension Bel Soleil à Port-au-Prince. Et c'est dans cette pension que je me suis lié à Léon-François Hoffmann qui m'a introduit chez des houngan - dont le célèbre père Joseph - ainsi que dans des cercles d'intellectuels et d'artistes, peintres, et particulièrement Rassoul Labuchin et sa femme Michaëlle, leur troupe de théâtre que j'ai suivie lors de leurs tournées. C'était l'époque de la sortie du film Anita. Sans compter Aubelin Jolicœur 1
J'ai eu l'occasion de louer une kay à un démographe américain à Délugé, où j'ai habité seul, car les conditions étaient trop primitives pour une famille, et d'ailleurs mes enfants allaient dans une école privée de la capitale. Délugé, mais aussi Anse Rouge où j'ai accompagné un jeune Français salarié de la CARE. Et enfin Jacmel, dans une de ces belles maisons en bois du siècle précédent. Et puis la maladie (hépatite virale) de ma femme et de ma fille qui a nécessité un rapatriement en urgence. Resté seul avec mon fils, j'ai voulu, parce que je lui en avais fait la promesse, aller à l'île de la Tortue. J'étais malade, pas vraiment mais plutôt affaibli. Je me souviens qu'arrivé en bateau à voile à Rideau Lierre, je me suis affalé sur le bout de plage, exténué, et que j'ai demandé à boire à un passant. A boire. Mais j'avais confondu boué et boa, avec ce résultat qu'après une bonne heure d'attente, mon passant est revenu, non pas avec une bouteille d'eau, mais avec un fagot de bois... Reparti avec beaucoup de mal au Cap après quelques jours où je suis resté couché dans une kay grâce à I 'hospitalité d'unefamille locale etfinalement me décidant au retour et au rapatriement. (en l'absence de vent, avec un équipage de rameurs I) De retour au Danemark, je me suis remis lentement. Autre chose: je lisais Le Petit Samedi Soir, et les quotidiens quand je tombai sur des vendeurs de rue. Cela a été pour moi la base de mon livre sur Babydocratie et presse écrite en Haïti. (7) J'ai aussi beaucoup travaillé à la

Il

bibliothèque de St. Louis de Gonzague, à l'époque, aux côtés de cet excellent François, que j'ai retrouvé plus tard à Lomé, à un congrès de l'AUPELF... Donc une vie intense, variée, un attachement accroché et qui ne m'a jamais lâché. très fort, un pays qui m'a

- Dans quel état d'esprit vous trouvez-vous donc à l'annonce du 29 février 2004 et la proclamation un peu partout que "le tyran, le despote, le dictateur Jean-Bertrand Aristide afui son pays" ?
Le 29, un gros coup de colère, une plongée dans les journaux, dans Internet, et quelques mois à rassembler du matériel, à écrire, sans savoir où j'allais. Un livre publié à peu d'exemplaires, avec une subvention de l'université, et pour la commodité, au Danemark. La liste de mes indignations? Difficile d'y mettre des priorités. La haine du mensonge, de l'engouement télévisuel pour le sujet, de la manipulation de l'opinion publique en France. Je m'étais mentalement éloigné d'Haïti, je n'en suivais guère l'actualité et seule l'édition des poèmes de Constantin Mayard m'occupait. Le 29 février m'a plongé tout cru et tout saignant dans l'actualité haïtienne,. ça m'est resté en travers de la gorge. Oui, je me suis senti comme un flic ou comme un avocat, ou comme un procureur, devant une erreur judiciaire, un complot. La rage réorientée vers un projet qui se précisait aufur et à mesure de mes lectures. Et puis une certaine joie sadique à rassembler les pièces du puzzle: c'est trop fort, ça ne se passera pas comme ça. Un certain apaisement dans l'écriture, dans la mise en place, la mise en ordre. Pour les sites, Zet net, V oltaire, lAC, Narcosphère, ARP, Haïti Progrès et unefoule d'autres, et surtout des noms: Kim Ives, Tom Reeves, Anthony Fenton, Jeb Sprague, des universitaires, des journalistes, des investigateurs qui vont dans le détail. Je n'en trouve pas en France, à part Thierry Meyssan. (8) Et puis recouper les informations, les documents, les témoignages, non pas une, mais des vérités. - À ceux qui prétendraient que les informations sur Internet sont encore plus susceptibles d'erreur ou de subjectivité, que diriez-vous? - Oui, il faut se méfier des orientations idéologiques, et pour cela la nécessité de croiser, de recouper, de se forger une intime conviction. Pallier le manque de débat. Mettre sur la table les pièces du dossier et dire: vous n'êtes pas d'accord, discutons. Je réclame la contradiction. Et il Y aura toujours des modifications de détail, c'est possible. - Et le président Aristide, est-ce que vos recherches perception que vous aviez de lui? ont changé la

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- Jean-Bertrand Aristide est un visionnaire plus qu'un politique. Il est honnête, sincère et il a réalisé une première capitale: conscientiser un peuple, le rassembler. Cela, les États-Unis ne pourront pas le défaire. La drogue était là avant Jean-Bertrand Aristide. Le marché de la drogue est structuré, de l'Amérique du Sud aux USA, les narcotrafiquants s'acoquinent, achètent ceux qui ont le pouvoir de les gêner. Aristide, enfait, ne compte pas dans ce contexte. Mais il y en a, des opportunistes, des faibles, des pourris dans son entourage, des champions du retournement de veste.

- Est-ce que tout ce qu'on a pu dire sur la personnalité de JeanBertrand Aristide, ce que vous en avez perçu vous-même au contraire aidé dans votre travail? vous ont gêné ou

Oui, il y a des choses qui me gênent et me rendent confus, comme dans l'affaire Jean Dominique ou Amyot Métayer. J'aimerais my retrouver un peu mieux. Mais dans la drogue, vraiment, ni Aristide ni son gouvernement ne font le poids. À noter que l'instrumentalisation de la drogue par les autorités états-uniennes est un classique... Ce sont les anciens du FRAP H, des FADH et quelques zotobrés [gros bonnets], et ils sont toujours là. C'est une idiotie de dire que Jean-Bertrand Aristide était au centre du narcotrafic. Si c'était le cas, ce trafic aurait dû tomber avec lui. Et ce n'est pas le cas! Au cœur de mon enquête sur la nuit du 29 février 2004 et qui porte sur la question suivante: Y a-t-il eu, cette nuit-là, coup d'État ou pas? Aristide est forcément omniprésent. Pour moi il est un outsider inquiétant car hors de contrôle pour Washington. Inquiétant parce qu'il semble croire ce qu'il dit et que l'on peut craindre qu'il fasse ce qu'il dit. - Nous avons beaucoup critiqué la politique des médias français et la politique tout court des États-Unis. Et les intellectuels haïtiens? Pourquoi ce qui nous semble la faillite quasi générale des "élites" haïtiennes?

-

- Ne

parlons

pas des intellectuels!

Là je fais

court et juteux:

consultez

le site africultures.com et tapez Gary Victor, Franckétienne et Lyonel Trouillot -leur interview: rigolez et pleurez. Vous apprendrez, si vous ne la connaissez pas encore, l'histoire de Jean-Bertrand Aristide qui sacrifie un bébé lors d'une cérémonie vaudou. Délirant, comme Stanley Lucas qui parle d'Al Qaida en Haïti - et Lucas c'est l'IRl, c'est la CIA, c'est Bush. - Vous me disiez plus haut que devant le déferlement médiatique, vous vous êtes senti comme un flic ou comme un avocat ou comme un procureur devant une erreur judiciaire, un complot. - Oui. Complot, politiquement. il y a eu, désinformation systématique, organisée

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C'est pourquoi Gérard Lehmann a choisi de mener une sorte d'enquête policière; d'un œil acéré, il découvre le réel, le jauge, l'analyse. Sa force, c'est d'abord sa maîtrise à lire plusieurs langues, à dominer l'informatique et Internet; c'est également sa mémoire et son esprit de synthèse. Je le disais plus haut, le premier livre politique sur Haïti de G. Lehmann Babydocratie et presse écrite en Haïti trouva son humus dans la quotidienneté de sa vie d'alors dans le pays, mais aussi dans son étude patiente des journaux de l'époque. Il avait rodé la méthode. Vingt ans après, Internet, en plus, lui offrait un champ infini d'investigations. Et si la situation en Haïti s'est compliquée, la réalité de nos médias s'est, elle aussi, bien complexifiée. Pourquoi dire que la situation en Haïti s'est compliquée? Babydocratie parle des trente ans de dictature que le pays eut à subir des Duvalier père puis fils. Situation douloureuse et dévastatrice pour le pays, son état d'alors, son présent d'aujourd'hui. Situation dévastatrice mais clairement découpée sur I'horizon international qui a imposé son ordre. Et cet ordre convient aux grandes puissances qui ont toujours encadré la petite Haïti: la France et les U.S.A. Encadré et colonisé. Il y eut bien sûr, dans ces deux pays des gens pour déplorer le statu quo; mais le lamento resta individuel; et la France et les États-Unis pendant trente ans supportèrent un dictateur de plus qui, en rien, ne menaçait le ronronnement international. Mais de 1986 à 2004, quelque vingt ans après, la situation s'est compliquée. Jean-Bertrand Aristide est un révolutionnaire et, selon la charge noble ou dépréciative que l'on donne à ce mot, on cherche à le soutenir ou, selon le vocable haïtien, à le déchouker (9). Il est cependant élu dans la plus parfaite des voies démocratiques en décembre 1991 ; mais très vite les coups d'État pleuvent. Celui du 6 janvier 1991, celui du 29 septembre 1991. Le Président parvient cependant à revenir dans son pays, à être réélu en 2000. Que l'opposition tente un nouveau coup d'État, comme par le passé, avec des armes, du feu? Est-ce encore possible? Est-ce encore valable puisque ça n'a eu comme résultat que de ramener l'être honni au pouvoir? Le Président est-il devenu ce monstre qu'il faut chasser? Canevas diabolique que Gérard Lehmann, dans ce livre, va chercher à éclaircir. Petit Poucet perdu dans la forêt des hypocrisies, il va trouver
bientôt les cailloux

- que

dis-je, les cailloux!

Les pavés!

Des pages et des

pages de points de vue multiples qui arrivent enfin à donner une nouvelle orientation à l'affaire.

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C'est donc vraiment comme une enquête policière qu'il faut lire ce livre. L'affaire semblait bouclée par les médias? On la rouvre. Et Gérard Lehmann met au clair toutes les composantes du drame. L'objectivité naît de la multiplicité des sources, de leurs recoupements incessants. Parce que son obsession n'est pas de prouver quoi que ce soit mais de chercher la vérité, il va accumuler une impressionnante revue de presse, française et américaine. C'est la conclusion de la recherche qui seule imposera la preuve. Et avançant peu à peu dans le labyrinthe médiatique traditionnel, il en arrive à la presse internet. Pourquoi serait-elle moins fiable que l'autre dont tout le monde s'accorde à déplorer les failles? Partout il faut se méfier. C'est ce que fait l'auteur avec une minutie de détective; sa confrontation des sources est incessante, primordiale. Tout le livre sera une quête et une enquête, dans un constant jeu de miroirs où il s'agit de ne pas se laisser aveugler. C'est la force de ce livre: son auteur connaît les dossiers sur le bout des doigts; il a une telle maîtrise de la recherche des archives que, derrière les apparences, il parvient à dévoiler ce qui se passe dans les coulisses, à éclairer les stratégies et les pourquoi et comment et quand. Débusquer les provocations, les répertorier, les analyser. A la lueur crue de la rouerie, du cynisme. Une des forces de Gérard Lehmann, également, c'est qu'il n'a rien à perdre ou à gagner de dire clairement ce qu'il pense. Rien à gagner? Si, quand même, le plaisir d'avoir aidé la vérité historique à prendre pied et Haïti à avancer. C'est pourquoi il peut se permettre ce que ne peuvent des journalistes accrédités ou leurs invités triés sur le volet et qui ne risquent jamais de faire déraper ce qu'ils appellent "débat" par des propos à contre-courant: il peut mépriser les pirouettes de la langue de bois! L'enquête avance méthodiquement; elle va dénoncer le double jeu de quelques grandes puissances, la rouerie des médias et leur incroyable désinformation, la faillite de nombreux intellectuels, les hypocrisies multiples avec le mot de "démocratie" sans cesse ânnoné et bafoué, le calcul de stratégies sur le long terme pour arriver à tuer politiquement un président qu'on ne pouvait réduire: Lehmann, sur plusieurs métiers à la fois, tisse les fils qui arriveront à un unique résultat, en une profonde conviction. L'absence d'a priori de l'auteur, sa connaissance des dossiers, sa passion de I'histoire, son exigence à débusquer toutes les provocations créent un livre riche et dense. C'est ainsi que peu à peu la thèse s'impose. Et celle que Gérard Lehmann trouve au bout de son travail d'enquête rejoint celle que Nicolas Rossier et moi avions trouvée, chacun à un bout du monde, avec des méthodes différentes: les gouvernements des États-Unis d'Amérique, du Canada et de la France ont joué un rôle essentiel dans l'entreprise de

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déstabilisation et le renversement du président Aristide. C'est un nouveau coup d'État qu'a subi le président Jean-Bertrand Aristide le 29 février 2004. La tactique va donc se faire plus subtile. On va diaboliser le président, persuader l'opinion mondiale que son peuple ne le veut plus, sa base même, le peuple des pauvres quartiers veut le chasser. On va habiller, casquer, armer en quelques jours un semblant d'armée populaire entraînée et tenue au frais en république Dominicaine. L'opinion internationale le croira, n'y verra que du feu. Mais c'est l'immense majorité du peuple haïtien qui, lui, subit le feu. Est-il dupe? Jamais! Il est toujours la majorité qui fait les démocraties. Mais en défaisant celle-ci, on lui refuse la seule possibilité qu'il avait. On le bâillonne une fois de plus. L'auteur n'écrit pas pour te faire plaisir ou te bercer; c'est ici un livre d'universitaire, parfois rude, bourré de notes. Tiens bon, c'est tonique. Aucune concession, ici! Tu es en face d'un rapport sévère qui en appelle à ta perspicacité, ton jugement. Aucune démagogie. Lecteur, descends de la berceuse dans laquelle ceux qui se prétendent de grandes démocraties t'endorment de leurs mélopées. Atterris, lecteur, sur le sol nu du cauchemar quotidien dont trop souvent tu ne te doutes pas encore. Il y a des déclarations de principe et il y a les réalités. Il y a les effets d'annonce et la brutalité des faits. C'est ici un travail de raison. Tu trouveras aussi une formidable galerie de portraits, un impressionnant catalogue de personnalités de tout genre. On aura le plaisir ici de découvrir des personnalités américaines particulièrement attachantes et dont les médias français ne parlent jamais; je pense notamment à certains membres du Black Caucus. Une formidable galerie de pays aussi, car beaucoup, en Afrique (10) ainsi que dans la CARICOM, la Communauté caribéenne, ont essayé de se faire entendre. Et, lecteur, tu trouveras même ici de l'humour, tant les situations qui se dévoilent peuvent être parfois cocasses. Si le résultat politique dans le pays d'Haïti n'était pas aussi dramatique, on rirait bien souvent! Oui, parce que ce livre sérieux, exigeant, sans concession dévoile tant de marionnettes, met l'éclairage sur tant de coups bas minables de lâcheté! Gérard Lehmann sait les traquer dans tous les recoins de ses interviews ou de ses lectures, et il va démontrer quand, pourquoi, comment les déstabilisations médiatique, économique et politique ont été réalisées. Car l'auteur n'a jamais reculé devant le travail; c'est ainsi qu'il est capable d'apporter ici des éclairages qui n'ont guère retenu l'attention des médias, souvent pressés. C'est pourquoi ce livre est si percutant. Un style. Une lice; mais non un champ clos; un combat ouvert dans l'incessante recherche de la vérité historique, un combat loyal où on cite des noms, où on met des noms

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sur des pratiques, où on ne se noie pas dans l'indicible généralité. Une dénonciation sans concession, quoique le dénonciateur soit minuscule et immenses les coupables. Un travail de fourmi à l'assaut des dinosaures. Et cette dénonciation ne peut se faire que parce que l'auteur a su stocker des milliers de faits concrets. Beaucoup trop de journalistes ont parlé sans preuve. Gérard Lehmann pourrait se contenter des preuves; mais c'est un plaisir de le voir les commenter, toujours à bon escient, dans un texte nerveux, sans fioritures, qui court à la démonstration. Et celle-ci est si riche d'exemples concrets qu'elle n'est jamais lassante ni ennuyeuse. L'énumération devient dans l'esprit du lecteur une force qui arrive à écraser ceux qui ont écrasé. Ce livre pourrait porter en sous-titre: histoire d'une manipulation. Et toi, lecteur, qui ne connais peut-être pas encore Haïti, si constamment appauvrie par des complots sordides, si petite, tu seras étonné de découvrir l'intérêt qu'elle suscite partout, et parce que "la lucidité est la brûlure la plus est d'humanité, si grande de son combat séculaire.
NOTES 1. Mireille Nicolas, sur Haïti, a écrit deux livres et trois articles: Ouvrages: Jistis, murs peints d'Haïti, Editions Alternatives, mai 1994. Haïti, d'un coup d'Etat à l'autre, Editions L'Harmattan, février 2006. Articles: Sur Internet, RISAL, 2004 : Mais oui, bien sûr, Monsieur Debray. BELLACIAO, 2004 : La démocratie ne peut exister que si elle a en face d'elle des citoyens, c'est-à-dire des gens qui se soucient d'elle. Dans le journal Haïti Tribune, en 2005: Petit dictionnaire pour servir à une approche de mon Haïti, alors que je suis les informations de ce début d'année 2004. 2. Mot à mot: Aristide et la révolution sans fin. 3. Le parti Lavalas a été créé par Jean-Bertrand Aristide pour les élections de 1990, qui l'ont porté à la présidence. Ajoutons ici que lavalas veut dire" grande coulée d'eau" et non" avalanche" comme tant de journalistes français, sûrement noyés par leur ethnocentrisme européen, l'ont écrit un peu partout. 4. Le président Aristide a souvent parlé de "révolution". 5. Ces intellectuels sont nombreux et on en retrouvera la trace quand nous aborderons le livre de Gérard Lehmann. Malgré moi, ici, je songe à Guy Bedos et à

rapprochée du soleilrr, (11)tu comprendras qu'elle le mérite, si riche qu'elle

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une phrase qu'en cette fin 2006, il vient de lancer: "Il paraît que la presse ne se vend pas, mais qu 'est-ce qu'il y a comme vendus dans la presse!" 6. Haïti 2004, radiographie d'un coup d'État, Isager Press, Svendborg. A l'origine, ce livre comprenait 130 pages, avec onze chapitres encadrés d'un avant-propos et d'un épilogue. Gérard Lehmann les a réaménagés ici et enrichis, avec un chapitre supplémentaire sur la période 2004-2006. 7. Babydocratie et presse écrite en Haïti, études romanes de l'université d'Odense (Volume 18). Le livre se présente comme des "Considérations sur le règne de l'Illustre Héritier du Père de la Nouvelle Haïti, de décembre 1980 à juillet 1981". Gérard Lehmann y rode la méthode de penser et la technique de présentation critique qui vont donner toute sa force et son dynamisme à l'enquête qu'il mènera quelques années plus tard, dans ce livre qu'il propose ici. 8. Thierry Meyssan est le directeur de la revue Voltaire. Elle existe sur Internet mais aussi en version papier et se vend dans les kiosques à journaux. 9. Terme du travail de la terre, déchouker : enlever des racines gênantes de la terre, ce mot a pris une connotation autre; on déchouke un ennemi, un opposant, en le chassant de sa maison et en pillant ses biens. 10. Le film de Nicolas Rossier, Aristide and the endless revolution, a obtenu, au Festival panafricain de 2006, le prix du meilleur documentaire. Pas un journal français, en revanche, n'en a annoncé la sortie, lors du Festival des droits de 1'homme, pourtant! Il. René Char.

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CHAPITRE

I

Arrêt sur image
Conspiracy theories do nothing to help the Haitian people move forward to a better, more free and more prosperous future.

Mc Clellan, porte-parole de la Maison Blanche.

Haïti ne nous est pas indifférente. Si elle nous tient à cœur, ce n'est pas seulement parce qu'elle est placée à l'avant-garde du monde francophone en terre américaine, ou pour une image stéréotypée qui conjuguerait les chatoiements de son naïvisme pictural, le rythme obsédant de ses tambours vaudous, le balancement des corps sur la poussière des chemins, la fascination morbide de son abjecte misère, la sagesse de ses proverbes, et, quand on a appris à l'aimer, 1'humanité profonde de son être. Haïti, passé le premier choc de l'exotisme qui effraye et séduit, nous est chose fragile et précieuse. Et nonobstant le dictionnaire, nous la conjuguerons au féminin. Terre de malédiction, dit-on encore de ce morceau d'île tropicale, dont le nom est souvent confondu avec celui de Tahiti; elle fut pourtant en des temps anciens, dans ce siècle des Lumières français où triomphe l'esclavagisme, la plus riche colonie du monde: ne disait-on pas alors « riche comme colon de Saint-Domingue» ? On dit aujourd'hui: Ayiti sé tè glisé, Haïti est terre mouvante, instable; un bourbier politique grouillant de « kleptocrates », l'addition du dénuement, de l'analphabétisme, de la ruine écologique. La «communauté internationale» s'affaire, les rapports s'entassent, les ONG pullulent, les bidonvilles s'étalent. Sa profonde misère, dont les images ressurgissent chaque fois que de nouvelles convulsions politiques bouleversent le pays, embarrasse les chancelleries et retient un court moment l'attention des médias, le temps de faire passer un frisson d'horreur. Mieux vaut passer.

Malédiction, impuissance: M'pa kapab, m'pa konin, je ne peux pas, je ne sais pas, je n'en finis pas d'agoniser dans la commisération générale. Et pourtant, Haïti nous est chère, parce qu'elle est digne, fière et courageuse. Parce qu'elle parle français, trop peu, sans doute, mais avec quelle élégance; parce que sa culture, fille de l'Afrique et de la France, et orpheline des deux à présent, se voulait le phare de la latinité dans le Nouveau Monde. Elle qui, face à l'occupant étatsunien de 1915 à 1934, quêtait ses racines dans l'Afrique millénaire et dans 1'héritage français pour affirmer dans leur confluence son identité, son haïtianité. Elle qui, dès l'aube d'une indépendance chèrement conquise, nous offre une littérature, dont les modèles sont tour à tour néoclassiques, romantiques, parnassiens ou symbolistes, mais souvent parisiens et rêvant de la consécration de la capitale. Haïti républicaine dont la devise est qui le sait? - Liberté, égalité, fraternité. La France serait-elle redevable en gros sous du passé esclavagiste de Saint-Domingue? Nous ne prêterons pas au jeu du coupable et de la victime. Nous ne chiffrerons pas en dolIars ou en euros le prix de l'exil, de la souffrance et du sang, et nous ne ferons pas davantage, au cent près, le compte des sommes que la jeune république fut contrainte de verser pendant des décennies à la France de Charles X et de ses successeurs: le prix de la reconnaissance d'une indépendance pourtant acquise par les armes. Nous rendons certes hommage aux milliers d'hommes et de femmes désintéressés, venus de tous horizons, qui, de Hinche à Anse-Rouge et de Tiburon à Cité Soleil, ont, pour un temps, adouci la misère et redonné l'espoir ou la santé, mais nous avons vu, sur place, et il y a plus de vingt ans déjà, les ravages à long terme d'un humanitaire plein de bonnes intentions. C'est pourquoi nous ne tiendrons pas davantage ce langage qui, à un autre niveau, pour avoir trop souvent servi des intérêts économiques, religieux ou politiques, ont desservi et asservi le peuple d'Haïti. Nous tenterons simplement, à propos des événements récents, de poser quelques questions, de tirer de leurs réponses quelques enseignements. Parce que nous voudrions croire à l'émergence d'une nouvelle citoyenneté et que nous refusons de sceller la cage dont Haïti est aujourd'hui prisonnière. Un lointain morceau d'île tropicale s'embrase du côté de Cuba et des Bahamas. Pour la énième fois. Elle aura donc droit au feu de paille des sollicitudes médiatiques en ce mois de février 2004. Une rébellion armée dans le centre et le nord du pays, voici l'armée cannibale bientôt rebaptisée pour plus de convenance. Qui sont-ils? D'où viennent-ils? Que représentent-ils? Peu importe; dans la capitale, une opposition qui regroupe partis politiques et associations de la vie civile 20

nourrit la même ambition: la démission d'un président élu démocratiquement. Titid, ce petit prêtre malingre des bidonvilles adulé par les foules, qui parle théologie de la libération et impérialisme américain, qui dissout l'armée mère de tous les coups d'État, qui s'est métamorphosé à son tour, tradition oblige, en autocrate, en tyran, en trafiquant de drogue, gouvernant par décrets, balayant dans la violence de ses chimères toute forme d'opposition. Devant le danger de guerre civile, alors que la rébellion marche sur la capitale dévastée par les meurtres et les pillages, la communauté internationale cautionne l'intervention armée des USA et de quelques compagnies de l'armée française. L'autocrate cède la place et s'embarque pour une destination lointaine. Rebelles triomphants, exhibant des M 16 rutilants, cadavres dont la poussière boit discrètement le sang et dont on ne sait pas trop à quel clan ils appartiennent. Le Président démissionné hurle à l'enlèvement. Horreur et pitié, les bons vieux ressorts de la tragédie classique fonctionnent admirablement. La représentation terminée, les caméras s'envolent avec leurs journalistes. Rideau. Mission accomplie. Voilà, en quelques mots, ce qu'en aura retenu le spectateur moyen. Il aura peut-être conclu des commentaires éclairés que ce drame prend tout naturellement sa place dans la tradition des coups tordus qui jalonnent et résument I'histoire politique du pays. Fatalité racinienne, malédiction. Succession infernale du chaos, de l'anarchie et des dictatures qui ont entraîné le pays dans le cercle vicieux de leur interactivité. Mais grâce à l'intervention étrangère qui ramène paix et sécurité, nous allons pouvoir assister à la nécessaire (re)construction de l'État, à la normalisation de la vie politique, à la sortie du sous-développement, au take-off politique, social et économique. Car tout s'enchaîne naturellement. Il y a ceux qui pensent que la sortie de la crise économique et sociale implique préalablement l'existence d'un État, de son fonctionnement démocratique; et puis ceux qui pensent le contraire, c'est-à-dire qu'aucune normalité institutionnelle ni démocratique ne verra le jour sans une éradication progressive du dénuement absolu dans lequel le peuple haïtien s'enfonce inexorablement. Mais peu importe l'option, les USA, la France et quelques autres sont là, tout est bien qui finira bien, on nous l'assure. Y a pas photo. Qu'en est-il un an plus tard, et que doit-on raisonnablement penser des événements du début 2004, de ceux qui ont précipité la chute du président? Quels sont les acteurs du drame, en Haïti et ailleurs dans le monde? Sur quelles scènes et dans quelles coulisses? Quelle connaissance doit-on avoir du pays, de son peuple, de son histoire, de son économie, de sa politique, du contexte international? S'agit-il d'un coup d'État « sponsorisé» par les USA, et, dans ce cas, quels en sont les responsables et les motifs? 21