Haiti, l'année Aristide

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Publié le : mercredi 1 janvier 1992
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EAN13 : 9782296262669
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HAITI

L année Aristide
I

Christian LIONET

HAITI
l'année Aristide

Editions L'Harmattan
5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

@

L'Harmattan, 1992 ISBN: 2-7384-1250-5

Avertissement

A la mémoire de Gasner Raymond et Jean-Wilfrid Destin.

«L'Année politique en Harti: 1990» se veut le premier volume d'une publication annuelle reliant mois par mois, jour par jour, petits et grands maillons de la chaîne de l'actualité. Lesjournaux et les revues abondent en analyses sur Harti. Il nous aparu utile de les compléter par l'apport, ou plut6t le rappel, des données objectives, reconstituées dans leur simple chronologie. L'ouvrage comprend une introduction qui balaie le chapître ouvert par lafuite de Jean-Claude Duvalier le 7 février 1986jusqu'au début du livre proprement dit, au 1er janvier 1990. Les événements sont ensuite regroupés mensuellement. Chaque épisode est précédé d'un court prologue, à la tonalité plus subjective. Il s'agit, à la lumière des faits antérieurs ou à venir, de mettre en évidence les engrenages et la logique d'une actualité qui se transforme, de façon généralement insensible quand on la vit au quotidien, en histoire. «L'Année politique» n'a pour autant pas de prétention historique: le volcan est encore trop chaud pour en explorer le cratère. Trop d'erreurs s'y sont par ailleurs sans doute glissées, reflets des approximations et des défaillances des sources utilisées, ou de la relativité des témoignages. Trop d'omissions surtout, bien involontaires elles aussi, impo~ent la modestie. Mais le regard anticipé des historiens du futur nous a grandement stimulés pour venir à bout de cette entreprise souvent aride: le travail d'un Roger Gaillard, pour ne citer que lui, que n'aurait-il été facilité s'il avait pu disposer, pour défricher les pistes de ses recherches, des «Années politiques» du début du siècle! En deuxième partie figure un abécédaire des principaux acteurs de l'actualité. Faits et citations débordent ici le cadre de la seule année 1990 pour

remonter un peu plus loin dans le passé, afin de mieux éclairer les personnages, établir les enchaînements ou les contradictions de leurs 5

itinéraires. Hommes et femmes «ordinaires» y ont aussi leur place quand l'événement s'empare d'eux, souvent pour le pire. Nous mentionnons le plus souvent possible les noms des victimes et des bourreaux de cette année de tragédies, contribution volontaire à la mémoire collective. Le lecteur trouvera en troisième partie un glossaire des sigles des partis, mouvements, associations, entreprises ou administrations répertoriés dans le livre. Pour faciliter l'accès de l'ouvrage aux lecteurs non hartiens et non «créolisants», nous avons systématiquement traduit les expressions en créole que nous reproduisons d'autre part dans leur orthographe étymologique. Ils trouveront par ailleurs, à lafin du livre, un petit glossaire des «créolismes» les plus utilisés. «L'année politique» a été conçue à l'origine comme une version rédigée et ordonnée des notes de l'auteur, journaliste au quotidienjrançais «Libération», qui suit depuis vingt ans les événements d'Harti. Beaucoup des confidences individuelles qu'il a recueillies irriguent ce livre, qui repose pour l'essentiel sur les informations fournies par les bulletins de «Harti Information Libre» (HIL), «Harti Solidarité Internationale» (HSI) et «Une semaine en Harri», etpar divers hebdomadaires (notamment «Harti Observateur», «Harri en Marche», «Harti Progrès»). Que ces confrères soient ici remerciés. Les données ont été recoupées par les dépêches de Agence France Presse, dont nous saluons au passage la qualité de sa couverture des événements hartiens. Nous nous sommes également reportés à «The Dictionary ofContemporary Politics of Central America and the Caribbean» de Phil Gunson, Greg Chamberlain et Andrew Thompson. Nous remercions le lecteur de bien vouloir contribuer à ce travail pour que la prochaine édition de l'année politique soit plus riche et plus précise. Les personnes mentionnées dans «l'Année politique» et celles qui estiment exercer des fonctions ou des responsabilités dignes d'y figurer peuvent complèter le formulaire se trouvant à la fin du livre. Nous pourrons ainsi constituer un véritable «Who's Who» d' Harri. Le lecteur nous aidera précieusement également en rectifiant les inévitables erreurs de la présente édition.

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1986-1989 : Le prix du sang

La fuite de Jean-Claude Duvalier, le 7 février 1986, ouvre un des chapîtres les plus sanglants de l'histoire d 'Haïti. Plusieurs centaines de personnes trouveront la mort dans les soubresauts de la dictature, victimes des ultimes convulsions de l'ancien régime. Dans ce trop long épisode de la transition vers la démocratie s'imposent cependant deux conquêtes inédites dans le pays: la liberté de la presse, affranchie désormais de toute censure même si chaque journaliste reste en butte aux menaces et à la violence; la liberté syndicale, qui permet au monde du travail de s'organiser et le transforme peu à peu en acteur du jeu politique. La «bamboche démocratique», selon la plaisante expression d'Henri Namphy, nouveau chef de l'Etat, sera de courte durée. La première formule du Conseil National de Gouvernement (CNG) était un compromis entre l'armée, les duvaliéristes modérés et une fraction de l'opposition également modérée. La démission de Gérard Gourgue, un militant des droits de l'homme, discrédité par une amnistie hâtive et peu sélective, renforce prématurément, par défaut, le poids de l'armée et des duvaliéristes qui, suivant leur pente naturelle, retomberont peu à peu dans leurs anciennes ornières. La première alerte sérieuse se produit le 23 avril, quand une procession de plusieurs milliers de personnes s'approche de la caserne de Fort-Dimanche pour commémorer l'anniversaire de la grande répression de 1963: François Duvalier, ulcéré par un attentat contre ses enfants Jean-Claude et Marie Denise, avait à l'époque lâché ses meutes contre les Benoît, famille du comploteur présumé, un tireur d'élite de l'armée, et sur tout ce qui bougeait ce jour-là dans les rues. Vingt-trois ans plus tards, des inconnus, macoutes camouflés ou provocateurs inconscients tapis dans la foule, déclenchent une fusillade qui entraîne la risposte des soldats du poste. Une balle perdue coupe une ligne à haute tension qui t0mbe sur la foule. Il y a des morts. Les premiers d'une interminable série. Sous la férule du lieutenant-général Namphy, encore fort d'une

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popularité qui s'étiolera rapidement, s'amorce cependant un processus électorallourd et compliqué. Après plusieurs mois d'expectative, le CNG imagine d'abord de confier à une assemblée constituante de soin de rédiger une nouvelle charte fondamentale. Le rapide discrédit du pouvoir, incapable d'amorcer la moindre réforme ni de modifier la structure oppressive du système, se mesure déjà à la très forte abstention populaire lors des élections constituantes. Cinq pour cent au plus de citoyens participent au processus, boudé il est vrai par les ténors politiques, qui ne se conçoivent pas d'autre rÔle que celui de président. Pourtant, à la surprise générale, les constituants, dont la légitimité est quasiment nulle, vont prendre leur rôle très au sérieux et accoucher d'une constitution extrêmement libérale, réaction naturelle à la dictature subie pendant près de trente ans. Le texte accorde notamment de larges pouvoirs législatifs au Parlement. Il crée deux assemblées, la Chambre des députés et le Sénat, et confie la réalité de la gestion publique à un Premier ministre, obligatoirement choisi par le président au sein de la majorité parlementaire. Le chef de l'Etat, élu au suffrage universel pour un mandat de cinq ans, ne pourra prétendre à deux mandats successifs. Le projet prévoit par ailleurs de confier le soin d'organiser les différents scrutins à une instance spécifique, le Conseil Electoral Permament (CEP), indépendante du pouvoir exécutif. Enfin, son article 291 interdit toute fonction élective, pour une durée de dix ans, aux «partisans zélés» du régime déchu. Le 29 mars 1987, cette constitution est plébiscitée avec plus de 99% de «oui» par les Haïtiens, qui participent massivement au referendum. Mais le gouvernement militaire va aussitÔt marquer les limites qu'il entend imposer à l'exercice de la démocratie. Le 22 juin, le CN G promulgue un décret rédigé par son vice-président, le général Williams Regala, qui subordonne le CEP à son contrÔle, contrairement à l'esprit de la constitution. Ce «coup de force» provoque la colère des partis, des syndicats et des organisations civiques. Par la voix de la Centrale Autonome des Travailleurs Haïtiens (CATH), toute la classe politique (sauf le MDN d'Hubert de Ronceray) appelle à la grève générale à partir du 29 juin. Le mot d'ordre est massivement suivi. Le CNG campe d'abord sur la ligne de conduite définie le 25 juin à la télévision par le ministre de l'Information, Jacques Lorthé: «Constitutionnel ou pas, le décret s'impose». Mais le 2 juillet, Henri Namphy cède, devant l'ampleur des grèves et des manifestations. Ce qui est interprêté (à tort, l'avenir le démontrera) comme une faiblesse du chef du gouvernement provoque le lancement de l'opération «raché manioc» (arracher le manioc, autrement dit extirper le duvaliérisme du gouvernement). Cette tentative de 8

renverser le pouvoir sous la pression de la rue est lancée par le très populaire évêque de Jérémie, Mgr Willy Romélus, leader de l'église engagée, et le Père Jean-Bertrand Aristide, un religieux salésien qui sait enflammer ses auditoires avec un verbe créole flamboyant. L'opération «raché manioc» est soutenue par le «Comité des 57», un regroupement de circonstance de tous les partis et mouvements d'opposition. Le CNG ne pliera pas. Au contraire, de nombreux heurts avec les soldats provoqueront, selon le décompte d'Amnesty International, 23 morts et 135 blessés entre le 30 juin et le 6 juillet 1987. Le divorce du peuple et de l'armée est consommé. La peur est revenue, et il n'y aura plus avant longtemps de manifestations d'envergure. Les escadrons de la mort entrent alors en lice, à l'instigation probable du général Régala et du colonel Jean-Claude Paul, le commandant redouté du bataillon des casernes Dessalines. Ulcéré par les critiques et les humiliations personnelles dont il est gratifié par l'opposition, le lieutant-général Henri Namphy, qui avait traversé les mains propres le duvaliérisme, se laisse gagner par la violence macoutique. Le massacre de Jean Rabel (250 morts selon le bilan officiel) marque également le 23 juillet la solidarité du pouvoir, qui laisse les assassins impunis, et de l'oligarchie rurale qui contrôle les chefs de section. Le socle provincial du duvaliérisme s'est reconstitué. Les anciennes méthodes réapparaissent, et d'abord l'intimidation. Le 2 août, Louis-Eugène Athis, leader du Mouvement Démocratique de Libération d'Haïti (MODELH), est assassiné lors d'une tournée électorale près de Leogane. Le 23 août, près de Saint-Marc, un groupe de prêtres engagés, dont le Père Aristide, échappe de justesse à l'embuscade d'une bande de tueurs. Le 13 octobre, un ancien officier de la même promotion qu 'Henri Namphy, Yves Volel, reconverti en avocat et en animateur du Rassemblement Démocrate Chrétien (RDC), est abattu devant le siège de la police de Port-au-Prince, où il était venu réclamer la libération d'un militant injustement détenu. La rumeur publique désigne les tireurs en la personne des capitaines Figaro et Baguidy. Aucune poursuite judiciaire n'est engagée. Le CEP n'en a pas moins entamé sa tâche avec ardeur mais, à l'approche des élections, fixées à la date du 29 novembre, le terrorisme d'Etat s'accentue.

Les membres du Conseil et les nombreux volontaires qui les aident sont harcelés de menaces ou victimes de brimades et de brutalités. Les escadrons de la mort incendient le local du CEP, détruisant le matériel informatique indispensableà une bonne organisationdu scrutin, de mêmeque l'imprimerie Nadal quipréparait les bulletinsde vote. Emportépar sonzèle, le CEP commet aussi quelques maladresses, se posant systématiquement en contre9

gouvernement; ce qui excédait sans doutes ses attributions. Et lorsqu'il publie la liste des candidats à la présidence récusés au nom de l'article 291, il omet de publier les attendus de sa décision. Les personnes. visées crient à l'arbitraire, certaines menacent ouvertement de recourir à la violence qu'ils prétendent justifier par l'ostracisme dont ils seraient l'objet (et dont sont effectivement victimes quelques personnalités modérées, collaboratrices du duvaliérisme davantage par obligation que par conviction). Le CNG refuse au CEP hélicoptères et moyens de transport nécessaires pour acheminer dans les campagnes le matériel électoral, au point que le Conseil doit in extremis différer le scrutin dans deux départements, au risque de devoir annuler ultérieurement, pour irrégularité (l'élection doit constitutionnellement se dérouler partout en même temps), l'ensemble des opérations. Et la nuit du 28 au 29 novembre est un vrai cauchemar. Port-au-Prince retentit du fracas de l'artillerie et des rafales d'armes automatiques, des commandos en vert-olive sèment la terreur et la mort dans les provinces. Cela ne suffit pas à décourager les électeurs qui se pressent, à l'aube du 29, dans les bureaux de vote. Alors, tôt dans la matinée, des groupes armés se répandent dans la capitale, l'un d'entre eux au moins, selon plusieurs témoignages, constitué dans la résidence de l'ancien général Claude Raymond. Et c'est le massacre du bureau de vote de la ruelle Vaillant, dans l'indifférence, ou sous la protection, d'une patrouille militaire. Les élections sont noyées dans le sang. On dénombre 24 morts et 74 blessés, sans compter les dizaines de victimes, anonymes, dans les provinces. Le CEP annule le scrutin dans la matinée. Ce sera son dernier acte. Le soir même, le général Namphy le dissout, après avoir tenu un conseil des ministres au cours duquel, selon un témoin, il paraissait détendu et serein. Aucun des courageux ministres n'éleva la moindre remarque sur les événements écoulés. Le chef de l'Etat définit alors sa version officieuse des événements. L'entreprise du CEP était dès le départ vouée à l'échec, estime-t-il, car elle était dirigée contre l'armée, la seule institution solide du pays. En provoquant les duvaliéristes, le CEP d'autre part les avait acculés à la violence, et c'était criminel, dès lors, «d'envoyer les gens se faire massacrer dans la rue» en les appelant à voter. Qui a tué? Des commandos manipulés par des exécuteurs venus de l'étranger , peut-être de République dominicaine, eux-mêmes diligentés sans doute par la CIA. Dans quel but? Parce que les élections étaient manipulées par l'extrême gauche pour imposer Gérard Gourgue (Front National de Concertation) à la présidence... Henri Namphy croit-il lui-même à cette fable? Reclus en exil à SaintDomingue, se tenant dignement à l'écart de tout et de tous dans une modeste retraite, il s'y cramponne résolument. 10

Il confesse volontiers, en revanche, avoir fabriqué l'élection de Leslie Manigat, le 17janvier 1988. En butte à la vague d'indignation internationale, le général Namphy a en effet entrepris de substituer à son gouvernement militaire une «vitrine» civile avec vernis démocratique. Il crée de toutes pièces

un nouveau CEP à sa dévotion, qui va bricoler en six semaines des élections
«à la haïtienne», autrement dit sans listes électorales et parfaitement truquées. L'ambition attire dans ce piège Grégoire Eugène et Hubert de Ronceray, figures de proue de l'opposition anti-duvaliériste dans les années quatre-vingt après avoir été tous deux, autrefois, précepteurs particuliers de Jean-Claude Duvalier. Deux grandes figures de la diaspora exilée succombent aussi à la tentation, Gérard-Philippe Auguste, l 'héritier de Daniel Fignolé, et le professeur Leslie Manigat. Les quatre favoris du 29 rtovembre (Marc Bazin, Louis Dejoie, Sylvio Claude et Gérard Gourgue), aux convictions démocratiques plus formelles, se tiennent à l'écart de cette farce. Chacun des candidats est convaincu il est vrai qu'il faut trouver un

compromis avec 1 armée, et qu'il sera possible de tourner en douceur la page
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du CNG, la démocratie y trouvant sa voie au bout du compte. Chacun se croit également l'homme idoine de cette équation, offrant par son itinéraire personnel des garanties à la fois aux conservateurs et aux démocrates. Chacun s'imagine enfin l'élu personnel du général Namphy, comme ce dernier les en persuade habilement en coulisse: il a besoin de figurants. Cfest Manigat qui sortira finalement de son képi, à l'issue d'un scrutin sans le moindre incident (l'armée a cette fois joué son rôle de gendarme et tranformé Port-au-Prince en camp retranché), et presque sans électeurs, moins de 5 % des Haïtiens, selon les décomptes impartiaux les plus généreux, ayant répondu à l'appel des urnes vert-olive. Le nouveau chef de l'Etat est intronisé en grande pompe le 7 février 1988. Il a du caractère, Leslie Manigat, il ne sera pas un président potiche. Pour bien le signifier, il désigne comme Premier ministre un ami à sa dévotion, qui ne lui portera pas ombrage. Il qualifie sa victoire de «percée louverturienne», fruit d'audace et d fintelligence tactique. Il constitue un gouvernement

de technocrates recrutés dans la diaspora, et met en chantier plusieurs réformes. Manigat s'efforce de remonter son discrédit dans l'opinion intérieure en s'expliquant régulièrement à la télévision et à la radio, à l'occasion de «Ti cauzé enba tonnel» (conversationsà bâtons rompus). Un ministre des Affaires étrangères d'envergure, Gérard Latortue, poursuit avec bonheur le mêmeobjectif sur la scèneinternationale,bien quela réorientationostentatoire de sa diplomatie en direction de l'Europe irrite le grand frère américain. Il s'agit de débloquer l'indispensable aide étrangère, gelée depuis le 29 novembre. Henri Namphy laisse faire. D'abord ébloui par le brio de son 11

successeur, le commandant en chef de l'armée s'agace toutefois des petites humiliations et du souverain mèpris que Manigat et surtout. son entourage distillent à son endroit. Il n'entend pas moins respecter sa part du contrat. Mais Manigat est trop pressé. Pour conquérir tout le pouvoir et contrôler l'armée, il croit pouvoir s'appuyer sur le colonel Jean-Claude Paul, puissant baron des casernes Dessalines, qu'il protège d'une demande d'extradition des Etats-Unis pour une affaire de drogue. Il mise aussi sur la neutralité de Williams Regala, son ministre de la Défense, ex-numéro 2 du CNG, qui rêve depuis si longtemps d'occuper la place de Namphy à la tête des armées. Le 17 juin, le président de la République met à la retraite d'office le commandant en chef, qui se retrouve seul, sans protection mais sous haute surveillance, dans sa résidence de Bon Repos. Deux jours plus tard, dans la nuit du 19 au 20 juin, les blindés de la Garde présidentielle font basculer le pouvoir à nouveau en ramenant Namphy au Palais national tandis que le général Carl Nicolas appréhende Leslie Manigat et tous ses amis qui fêtaient au champagne leur triomphe dans la Villa d'accueil... Le professeur et son épouse sont expulsés vers Saint Domingue. «Namphy II>>, omme on l'appelle désormais, a perdu toute bonhommie c dans l'aventure. L'épisode Manigat ad' autant plus renforcé son dégoût des politiciens que les collègues du perdant, loin de compatir à son sort, applaudissent sa chute. Certain d'entre eux approchera même le général pour se porter candidat à un nouveau 17 janvier... Mais le président militaire écarte désormais toute perspective électorale.

Il a enterré la constitution pour s I engager dans une entreprise de pouvoir
personnel et brutal, convaincu de pouvoir se passer de l'aide internationale et de s'attirer les faveurs des masses rurales en lançant des micro-projets de développement. Il s affirme d' aileurs en phase directe avec le peuple des campagnes, à qui il prête la répulsion qu'il éprouve envers «les messieurs de Port-au-Prince», un clergé «hypocrite» ou les «donneurs de leçons» de la diaspora. Les dinosaures duvaliéristes encouragent ses phobies. Franck Romain, «élu» maire de Port-au-Prince en janvier, devient ainsi le conseiller le plus influent du prince. Sous son impulsion le pouvoir réprime toute contestation. Il y ad' abord l'assassinat de quatre jeunes gens à Labady, dans l'Artibonite, le 14 août, puis l'odieux massacre de Saint Jean Bosco le Il septembre. Ce dimanche-là, une meute d 'hommes et de femmes arborant des brassards rouges et armés de piques et de machettes font irruption dans le sanctuaire où le Père Jean-Bertrand Aristide célèbre la messe. Ils tuent sauvagement 13 personnes, en blessent au moins 70 autres (dont une femme enceinte qu'ils éventrent d'un coup de pique; elle survivra, ainsi que son bébé). Le prêtre échappe toutefois
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à la mort (Ie futur ministre Verella empoignera in extremis le meurtrier qui allait l ' abattre) et parvient à s'enfuir, sous la protection de deux officiers en faction dans le poste militaire tout proche. Quelques heures plus tard, plusieurs des tueurs viendront se vanter de leurs exploits à la télévision, et y proférer de nouvelles menaces. Les Haïtiens sont traumatisés, l'opinion internationale révulsée. L'indignation gagne l'armée. Dans la soirée du 16 au 17 septembre, des soldats de la Garde présidentielle se rebellent. Ils investissent le Palais national et prennent sous leur feu les appartements privés de Narnphy. Après de longues fusillades croisées, le général se rend. Il est brutalement emmené à l'aéroport avec sa femme et leur fillette, et embarqué à coups de pied dans un avion pour Saint-Domingue (où il sera accueilli dans le même hôtel et dans la même suite que Leslie Manigat trois mois plus tôt). Pendant ce temps, au Palais, les «petits soldats» ne savent que faire de leur facile victoire. Ils pensented' abord confier le pouvoir à Joseph Hébreux, qui sait mieux lire et écrire, ou parler français que ses camarades: mais le timide sergent ne se sent pas «fait pour le job». Il suggère qu'on fasse appel à Prosper Avril: le général ne vient-il pas d'améliorer sensiblement les conditions de casernement de la Garde? Infirmier à l'hôpital militaire, Hébreux connait par ailleurs Mme Avril, qui y est capitaine, et dont la réputation de compétence et d'intégrité est sans tache. Et c'est ainsi que Prosper Avril, qui quelques instants plus tôt, en compagnie d'Henri Namphy, se demandait s'il ne connaitrait pas le même sort, se retrouve président. Le sergent Hébreux anonne alors à la Télévision nationale une proclamation signée de 37 sous-officiers et soldats: «Les Forces armées d 'Haïti ne pouvaient plus marcher la tête haute», déclare-t-il, souhaitant «un pays où la liberté fleurit, où les droits de l'homme sont garantis, et le dialogue à l 'honneur pour la réconciliation nationale». En ville, les déchouquages commencent. Gros Schiller, l'un des assassins indentifiés de Saint Jean Bosco, est brûlé vif. D'autres brassards rouges (ou présumés tels) sont boucanés devant l'église aux murs toujours noircis par les flammes. La rumeur publique désigne Franck Romain comme l'organisateur du massacre: il aurait convaincu Namphy qu'il fallait «donner une leçon au petit curé», sans préciser cependant la nature de la correction. Romain a la présence d'esprit de s'enfuir à l'ambassade dominicaine qui lui accorde, avec sa famille, l'asile politique. Jusqu'à la fin septembre, les événements rappellent «la révolution des oeillets» des soldats portugais qui, en 1974, avaient pacifiquement renversé le Salazarisme pour instaurer une sorte de démocratie directe. Les militaires haïtiens déposent manu militari leurs chefs pour les remplacer par les 13

commandants de leur choix. Plus d'un gradé se retrouve ainsi amené d'autorité en jeep au Grand quartier-général et remis à la disposition de l'état-major. D'autres se voient gratifier d'aussi brutales promotions. Le populaire «capitaine Meteo», débonnaire présentateur de la télévision nationale, se retrouve ainsi chef du corps de l'aviation. Prosper Avril accompagne le mouvement par des mises à la retraite massives. Le 30 septembre notamment, il consolide une autorité encore fragile en venant à bout, en douceur, du redouté mais populaire colonel Jean-Claude Paul, un dangereux rival que la foule, à l'instigation de meneurs à la solde de l'officier, avaient acclamé lors de manifestations devant le portail des casernes Dessalines. C'est par un communiqué laconique à la télé que les Port-au-Princiens apprendront la nouvelle. Tous sont rentrés à la maison cette nuit-là: il fait tempête, et la journée a été chaude avec l'opération menée à Delmas 19 dans l'après-midi, par des éléments de la Garde présidentielle, contre «la caserne des attachés», ces mercenaires para-militaires qui ont pris la relève des tontons macoutes. C'est le sergent Patrick Beauchard, un instigateur du 17 septembre, qui mène à bonne fin le nettoyage des lieux. On expose à la télévision un groupe de bandits enchaînés. L'un tient à la main un crane humain dans lequel, assure le commentateur, les hommes ont bu du tafia avant d'attaquer Saint Jean Bosco.. . Cette nuit-là, Jean-Claude Paul abandonne la partie. Sous bonne escorte il gagne sa résidence de Thomassin. Avril lui a garanti en échange de sa soumission qu'il ne le livrerait jamais aux Américains. De pair avec cet assainissement militaire s'ouvre un dialogue sans précédent dans l'histoire contemporaine du pays avec les hommes politiques. Le général Avril promet publiquement de mener à bon terme le processus de transition démocratique. Il téléphone personnellement à plusieurs leaders, initiative sans précédent en Haïti. De fin septembre à début octobre, il recevra tour à tour au Palais, avec une courtoisie remarquée et une égale attention, Sylvio Claude, Marc Bazin, Serge Gilles, Louis Dejoie, Gérard Gourgue, ainsi que des délégations de la KID, de la CATH et des jeunes de Saint-Jean Bosco. Il rencontre également René Théodore et Max Bourjolly. C'est la première fois que des dirigeants communistes sont admis dans l'enceinte du Palais national depuis la fondation du parti par Jacques Roumain en 1934. Avril apparait alors comme un «homme de bonne volonté» avec qui il vaut la peine d'essayer de construire l'avenir, l'armée garantissant cette fois la sécurité publique. Très vite, le doute va cependant s'insinuer. «L' intelligent Avril», comme l'appelait papa Doc, est-il sincère ou mène-t-il son monde en bateau,

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uniquement soucieux d'obtenir l'aide étrangère pour réamorcer la pompe à dollars des circuits de la corruption? Plusieurs accrocs accréditent la seconde hypothèse. Le 14 octobre, une vingtaine d'officiers, sous-officiers et soldats, dont le sergent Patrick Beauchard, sont officiellement accusés d'avoir fomenté un coup d'Etat au profit de l'ex-colonel Jérémie, et arrêtés. Jérémie avait effectivement pu s'enfuir, à la faveur des événements de septembre, du Pénitencier national où il purgeait une condamnation pour meurtre. Il retrouvera sa cellule, escorté bien malgré eux par les «petits soldats». Libérés par mesure de clémence la veillée de Noël, ces derniers sont aussitôt exclus de l'armée. Ils se déclarent victimes d'une manoeuvre visant à débarrasser l'armée de son aile progressiste. C'est également l'avis de nombreuses personnalités politiques, tant le prétendu complot parait inconsistant. «Un enfantillage», déclarera en privé Hérard Abraham, promu commandant en chef par interim. En réalité, après avoir fait le ménage dans la hiérarchie en écartant notamment Jean-Claude Paul, coupable d'insubordination sous Manigat, le président du gouvernement militaire cherche à restaurer la chaîne du commandement en s'en prenant aux héros du 17 septembre, décidément trop indisciplinés. Il semble aussi que des jalousies entre le sergent Hébreux et Patrick Beauchard aient joué, les deux hommes se disputant le rôle de porte-parole des petits-soldats. Mais c'est Hébreux que la chance a favorisé, en le glissant, dans l'ombre immédiate de Prosper Avril qu'il ne quitte pas d'une semelle, dans son fauteuil de «présidentbis». Il a pu en profiter pour écarter son rival. Le nouveau pouvoir est encore soupçonné d'avoir assassiné Jean-Claude Paul qui s'effondre le 6 novembre, chez lui, foudroyé après avoir incurgité un bol de soupe. Les analyses effectuées par un laboratoire français confirment la présence de substances toxiques dans les viscères. L'enquête n'aboutira pas, mais elle a été activement menée, détournant les recherches vers les barons du cartel de Medellin, qui auraient voulu se débarrasser d'un ancien collaborateur devenu encombrant, voire bavard: Prosper Avril révoque en effet à tour de bras des officiers compromis dans le trafic de cocaïne, à la grande satisfaction de Washington. L'institution catholique elle aussi «normalise». La hiérarchie des Salésiens avait tenté en vain, l'année précédente, d'écarter de sa paroisse le Père Aristide. Des centaines de jeunes, refusant cette décision prise pour briser l'élan révolutionnaire de l'église populaire, avaient contraint l'épiscopat à reculer, au terme d'une spectaculaire grève de la faim dans la cathédrale. Mais le 6 novembre 1988, sous l'impulsion du nonce apostolique Paolo Romero, Jean-Bertrand Aristide est exclu de l'ordre des Salésiens, et Rome confirmera 15

la décision en décembre. Le curé de Saint Jean Bosco n'a plus de paroisse. (Il s'en trouvera une plus grande!) L'opinion est choquée, le 31 décembre, qu'un sauf-conduit soit accordé à Franck Romain, qui peut dès lors gagner librement par la route la République dominicaine où il réside depuis. Il s'agit, officiellement, de respecter les conventions sur le droit d'asile diplomatique. L'argument est recevable, de nombreux opposants ayant en d'autres temps échappé aux tueurs de papa Doc en se réfugiant dans les ambassades. Mais la mesure intervient trop tôt dans le contexte, la psychologie collective restant marquée par le drame de Saint Jean Bosco. Cependant, plusieurs leaders politiques conservent leur crédit au président du gouvernement militaire. Conseillé par son ministre de l'Information Anthony Virginie Saint-Pierre, Prosper Avril propose en effet de définir la règle du jeu électoral à l'occasion d'un «forum national» où sont conviés tous les volontaires. Louis Dejoie et Sylvio Claude n'en seront pas, mais les autres «poids lourds» de l'échiquier politique répondent présent. Ils se retrouvent 25 à dialoguer avec des représentants de l'Exécutif, de Marc Bazin à René Théodore en passant par Serge Gilles et le «post-duvaliériste» Edouard Francisque. Le 17 février 1989, leur petite assemblée recommande au pouvoir la mise sur pied d'un nouveau Conseil électoral de neuf membres, ce qui sera chose faite le 23 février. L'optimisme prévaut alors. Deux nouvelles alertes font cependant douter de la bonne foi de Prosper Avril, gagné peu à peu par la paranoïa du complot. A l'approche de carnaval, un engin explose sous une tribune dressée sur le champ de Mars habituellement fréquentée par des bandes de jeunes gens. Le site était heureusement désert. La police, alors dirigée par le colonel Georges Valcin, arrête et brutalise deux militants politiques, Sylvan Jolibois et Rockfeller Guerre, dont elle aurait enregistré des conversations «factieuses». Ils sont toutefois bientôt relâchés, et le carnaval, le premier depuis 1985, est célébré dans la liesse populaire. De nombreux soldats en uniforme et munis de leur arme de service s'intègrent dans la foule et dansent mêlés aux groupes. Avril salue le cortège, au milieu d'amis et de diplomates invités, du haut de la tribune. C'est en quelque sorte son jour de gloire. Mais parait au même moment le «memorandum Saint-Pierre», un texte très ambigu du ministre de l'Information qui attire l'attention de «son Excellence» sur une prétendue stratégie déstabilisatrice de l'opposition. En substance, Saint-Pierre soupçonne des militants d'extrême gauche, du parti communiste ou de l'église populaire, de vouloir susciter des troubles dans le plateau central, afin de faire tomber le pouvoir dans le piège de la répression. Il invite Avril à lancer de «fins limiers» dans la zone pour désamorcer ce 16

nouveau complot. Le memorandum est publié par les radios et la presse. Il ne s'agit, à le lire à la lettre, que d'un rapport de police qui relèverait dans d'autres pays des renseignements généraux ou des services de sécurité du territoire. Mais le style et les formules dégagent des effluves d'ancien régime. Désormais, toutes les «bavures» commises dans le plateau central par des soldats ou des attachés seront mises sur le compte de l'auteur, qui y gagnera une indélibile réputation de duvaliériste alors qu'il militait naguère, à visage découvert, contre JeanClaude Duvalier. Et Prosper Avril, qui n'a pas le réflexe de démissionner le maladroit, sera accusé de jouer le double jeu. Le voici pris entre deux feux. On le traite de menteur dans le camp démocratique, Aristide en tête. Les duvaliéristes, manipulés à distance par son ennemi mortel Roger Lafontant, le honnissent. Le peuple, lui, reste profondément indifférent et apathique. Il n'a toujours pas surmonté la dépression morale de 1987. Mais c'est de l'armée que surgira le danger. Dans la nuit du 31 mars au 1er avril, les Léopards arrêtent Avril et sa famille dans leur résidence du Juvénat, ainsi qu' Acédius Saint-Louis, le fidèle ministre de l'Intérieur. Le putsch est animé par le chef des Léopards, le colonel Himmler Rébu, par le colonel Philippe Biamby, commandant de la Garde présidentielle, et par le lieutenant-colonel Léonce Qualo, du quartier-général. Le trio avait oublié le si discretsergent Hébreux. Alerté grâce à son scanner par les conversations radios échangées sur la fréquence militaire, celui-ci mobilise les blindés du Palais national et intercepte le convoi qui conduisait Prosper Avril à l'aéroport, pour un exil vers une destination indéterminée. Le général retrouve son bureau et, désormais en position de force, il peut négocier la libération des otages encore prisonniers des mutins contre un sauf-conduit en leur faveur vers la Dominicanie. La rebellion repart le 3 avril avec l'entrée en lice des bataillons Dessalines (900 hommes), commandés par le colonel Guy François (un filleul de Claude Raymond), qui se rallient aux Léopards (450 hommes). Pendant près d'une semaine, Avril est cerné au Palais. On échange des tirs de mortier ou des obus détonants (sans charge, mais très bruyants) entre les casernes et le Palais national mitoyen. Soldats des deux camps se croisent parfois dans les rues en évitant toutefois l'affrontement. Des hommes de la Garde présidentielle vont on ne sait pourquoi saboter les installations de quatre radios privées «coupables» de diffuser des informations sur la situation (le gouvernement prétendra par la suite qu'il s'agissait de rebelles). Avril est alors tenté de se démettre, mais Hérard Abraham le convainct qu'il reste maître du jeu puisqu'il contrôle le corps des blindés. Le 8 avril, la

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Garde, forte de 1100 hommes et des blindés, donne l'assaut aux casernes et se rend maîtresse des lieux désertés par la plupart de ses occupants. Il y a eu officiellement 5 soldats tués et 75 blessés (32 civils et 43 militaires). Prosper Avril présente ses excuses à la presse dans l'hypothèse, qui lui est soumise avec insistance, que les sabotages des radios seraient le fait de ses hommes. Le colonel Guy François, réfugié à la Nonciature apostolique, partira avec un sauf-conduit pour le Venezuela qui lui accorde le droit d'asile et où le rejoindront, plusieurs semaines plus tard, les autres putschistes, humiliés par une longue détention par les services d'immigration des Etats-Unis où ils croyaient pouvoir bénéficier du statut de réfugiés politiques. Roger Lafontant est naturellement accusé d'être la cheville ouvrière du coup. L'apparition de Qualo aux côtés de Lafontant, fin 1990, après le retour au pays de l'ancien chef des tontons macoutes, viendra corroborer cette thèse. Jean-Claude Duvalier, selon certains témoignages, aurait pour sa part «cotisé» financièrement à l'entreprise. Mais c'est une victoire à la Pyrrhus pour Prosper Avril. L'armée d'Haïti est en effet démantelée: les bataillons Dessalines ont cessé d'exister, et quant au corps des Léopards, il est dissous le 25 mai et sa base transformée en centre général d'instruction des forces armées. De nombreux soldats désertent (certains grossiront les rangs des escadrons de la mort). Les autres sont dispersés dans des garnisons de province insalubres et surpeuplées qui deviendront autant de foyers potentiels d'insubordination. Beaucoup y perdu par ailleurs les petits bénéfices de leurs petits trafics port-au-princiens, et sont désormais exposés à la tentation de la délinquance armée. L'affaire va par ailleurs altérer les facultés d'analyse de Prosper Avril. Alors qu'il a toutes les cartes en main (la classe politique, qui a frôlé le pire, se réjouit de sa victoire, et les duvaliéristes «durs» sont décontenancés), l'homme se laisse gagner par la tentation du pouvoir personnel. C'est ici qu 'Avril rate sa marche sur le podium de l'histoire: au lieu de déléguer la gestion du pays à un Premier ministre et à un gouvernement de coalition investis par un nouveau Forum national, lui même se contentant alors de garantir la pérennité de l'Etat jusqu'à la passation des pouvoirs à un président élu, Avril devient sourd aux conseils de raison pour s'enfermer, au propre comme au figuré, dans une logique d'assiégé. C'est qu'il a eu peur, Prosper Avril, pour lui et plus encore pour les siens, quand les Léopards l'ont enchaîné. Il entend désormais protéger sa famille et l'abrite au Palais national, une véritable caserne depuis papa Doc, où il a élu domicile, abandonnant sa gracieuse villa du Juvénat. Le général est par ailleurs convaincu qu'il ne se maintiendra au pouvoir qu'en achetant la fidélité de sa garde prétorienne. Il la gâtait déjà, restaurant au profit de ses 18

cadres les canaux traditionnels du siphonnage des fonds publics et améliorant les (modestes) conditions de vie des hommes du rang. Il va désormais la laisser agir à sa guise: la Garde présidentielle, une armée dans l'armée, se tranforme en mafia peu soucieuse de laisser s'épanouir la fleur de la démocratie. .. Dans un premier temps, les apparences restent sauves. C'est ainsi que le CEP troisième version prête serment et coopte son président, le 18 avril, en la personne de Louis Antoine Auguste, représentant en son sein de la Conférence épiscopale. De leur côté, les partis politiques engagent les pré-manoeuvres électorales en procédant à des regroupements tactiques. Louis Dejoie (PAIN), qui avait refusé de participer à la consultation truquée du mois de janvier, joue les bons samaritains en s'alliant à deux candidats «malheureux» de l'époque, Hubert de Ronceray (MDN) et Gérard Philippe Auguste (MOP). A gauche, l'APN, la KID, l'ANOP et la LAPPH constituent un Front Contre la Répression, dont l'impact est rapidement amorti par une querelle de clochers entre la KID et l'ANOP. Le KONAKOM de Victor Benoît et Jean-Claude Bajeux se transforme en parti politique à tendance social-démocrate. I Mais le «ticket» le plus prometteur parait alors celui formé, à l' étonnement de beaucoup, par Marc Bazin (MIDH) et Serge Gilles (PANPRA), qui créent avec le MNP-28 de Déjean Bélizaire l'Alliance Nationale pour la Démocratie et le Progrès (ANDP). Bazin et Gilles ont choisi d'additionner leurs forces, et à eux deux, ils ratissent large. Le premier se présente comme l'expression politique des milieux d'affaires, l'autre des travailleurs et des forces sociales. Ancien cadre supérieur de la Banque mondiale, Bazin a l'oreille des américains; Serge Gilles, lui, bénéficie du soutien ostentatoire du gouvernement socialiste français. Les deux hommes se sont par avance distribués les rôles: en cas de victoire électorale, Bazin sera président, et Gilles

Premier ministre. L équation parait imparable.
I

Prosper Avril reste alors bien en cour auprès de l'oncle Sam. Washington le démontre en harcelant Rébu, Biamby et Qualo, venus naïvement se réfugier en sol américain. Le département d'Etat récompense de la sorte le zèle du gouvernement haïtien à pourchasser les traficants de drogue. Les saisies sont réellement impressionnantes: 504 kilos de cocaïne à Jérémie le 21 juillet, 918 kilos le 18 octobre à Port-au-Prince, 850 kilos le 4 janvier 1990 àJacmel! Une chasse courageuse, car ce trafic injectait dans la balance des paiements nationales de précieuses devises. La gourde s'en retrouve déprimée, d'autant que les encouragements américains ne se traduisent par aucune aide budgétaire, le Congrès s'opposant systématiquement au débloquage de crédits à Haïti depuis le 29 novembre. La nouvelle vague de violence qui s'empare du pays ne saurait il est vrai

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contribuer à modifier l'attitude des parlementaires américains. Les actes de répression se multiplient, perpétrés par les autorités civilo-militaireslocales.
Rappelons, au hasard d'une désespérante litanie, le saccage et l'incendie d'une école, bientôt suivis d'arrestations de paysans à Labady (Artibonite); l'arrestation et les mauvais traitements infligés fin juillet et début août à des militants de l'Assemblée Populaire Nationale (APN), au Cap-Haïtien; les arrestations et les brutalités de Thiotte en novembre; les horribles assassinats de partisans de Leslie Manigat, à Port-au-Prince, le 22 novembre (l'un d'entre eux, Vérel Isophe, 22 ans, est traîné par une voiture, attaché à un cable, jusqu'à ce que mort s'ensuive); persécutions encore et brutalités contre les paysans de Baptiste en décembre. Le pouvoir ne bronche pas, et ceux qui persistent à rester dans son sillage paieront cher, plus tard, leur compromettante fidélité. Personne ne dissuade en tout cas Prosper Avril d'organiser des tournées «triomphales», cet automne-là, dans le plateau central ou dans le Sud-Est, dans le plus pur style des déplacements provinciaux de Jean-Claude Duvalier. Soldats et chefs de section rameutent par milliers des figurants apparemment enthousiastes qui crient «Avril pour cinq ans». L'intéressé explique tout le bien qu'il pense de lui-même, et rappelle qu'il ne saurait à ses yeux y avoir d'élections valables tant que le peuple n'a ni pain ni travail. Et plus aucune mention n'est faite du processus de transition démocratique. Il n'aura fallu qu'un an au «général de bonne volonté» pour se métamorphoser en «Namphy II>>, ont il a repris l'argumentaire rhétorique. d Les beaux discours ne peuvent hélas tenir lieu d'emplois et de pain. Or la situation des petites gens s'aggrave brusquement en septembre quand, pour complaire au Fonds Monétaire International, le gouvernement procède à de brutales mesures de redressement fiscal, augmentant notamment de 30% les droits de douane, la seule recette à peu près maîtrisable. L'opposition politique s'aiguise aussitôt. C'est contre la «dictature» du FMI que se forme, dès septembre, un premier Rassemblement National qui regroupe le PDCH, le MDN, le MOP, le PNDPH et la KID, mais le parti de Sylvio Claude, décidément imprévisible, prend vite ses distances avec cette coalition. Nouvelle tentative de regroupement général au sein d'un rassemblement élargi, le 4 octobre, quand 33 partis et organisations «populaires» ou syndicales se structurent en force d'opposition et d'alternative, et revendiquent un pouvoir de «contrôle» sur le gouvernement. Le PDCH en est de nouveau, mais aussi le PAIN et les communistes du PUCH. Le 1er novembre, le pouvoir assume à ciel ouvert sa brutalité. La soldatesque arrête à Carrefour trois animateurs de l'opposition, Evans Paul (<<CompèrePlume», le futur maire de Port-au-Prince), Marino Etienne (un «petit soldat» de septembre 1988) et Jean-Auguste Mesyeux (syndicaliste). On 20

les accuse de comploter en vue d'attenter non seulement à la vie du chef de l'Etat, mais à celle de «tous les officiers des forces armées d'Haïti» pour instaurer une milicepopulaire. Les interrogatoiressontpour le moinsbrutaux: le lendemain soir, les «prisonniersde la Toussaint»sont exhibés à la télévison les visages tuméfiés, défigurés par les coups. Les trois sont bientôt rejoints en prison par l'ex-sergent Patrick Beauchard, à qui ses geôliers réservent un traitement identique. Les 7 et 8 novembre, une grève généralelancéeàl'initiative de la CATH et appuyée par le Rassemblement national est largement suivie. Une grève symbolique de la faim tournante, de 24 heures en 24 heures, manifeste aussi la solidarité d'une chaîne de personnalités parmi lesquelles, pour ne citer qu'eux, le père Antoine Adrien, le docteur Louis Roy, ou l'historien Roger Gaillard. Une autre grève générale, le 22 novembre, réduit à nouveau notablement, sans toutefois les paralyser, les activitésdans la capitale et en province. Mais une ultime initiative, le 29 novembre, marque les limites des capacités de contestationd'une populationépuiséepar les privations, lasse de se heurter toujours au mur d'indifférence, de mépris ou de violence des autorités militaires. C'est l'échec de la «marche nationale de refus» imaginée par le Rassemblement national contre le général Avril: l'amer souvenir de «Raché manioc» est demeuré trop cuisant.
C'est à ce moment que fait irruption, sur la scène, un nouveau venu dont personne ne soupçonne encore le poids. Avril se permettra même de lui faire le coup du mèpris, trop sûr de ses appuis à Washington. Il s'agit d'Alvins Adams, nouvel ambassadeur des Etats-Unis, qui succède au contesté Brunson Mc Kinley. A peine le pied posé en sol haïtien, Adams rappelle sans fioritures verbales «la promesse irrévocable» du gouvernement militaire de remettre le pouvoir à un président civil librement élu. Et de lancer publiquement, pour bien marquer le coup, un proverbe créole qui le fera connaître à travers tout le pays: «bourrique chargée pas camper» (l'âne chargé doit avancer). Le général Avril réagit en annulant le 28 novembre la cérémonie de remise des lettres de créances du nouvel ambassadeur (elle se déroulera finalement le 8 décembre). Entretemps Adams se voit traîter de «proconsul» par le quotidien gouvernemental «l'Union», qui assure, péremptoire, que la fièvre électorale de Washington entraînera au «tombeau» la diplomatie américaine en Amérique centrale. La presse officielle retrouve par ailleurs le ton haineux qu'elle sait adopter en période de crise. Elle est d'autant plus arrogante que le pouvoir sous-estime totalement les capacités de réaction d'une classe politique 21

atomisée, et dont les partis les plus représentatifs, ou qu'on suppose tels, s'inscrivent avec une courageuse détermination dans la logique électorale. Dans cette campagne fielleuse qui préfigure l'assassinat imminent de JeanWilfrid Destin, l'ironique chroniqueur de Radio Cacique, «L'Union» se distingueen s'en prenantviolemmentauxmediasetjournalistes indépendants.
S'il fallait d'autres indices de la répugnance d 'Avril a avancer désormais

sur le chemindes élections, le CEP les fournirait, enbutte à de graves querelles intestines. Quatre des membres du Conseil, dont le docile réprésentant de l'Exécutif, se liguent en effet contre les cinq autres, les accusant d'être manipulés par «on ne sait quel secteur». Certes, il y aura séance de baisers Lamourette sous les auspices du ministre de la Justice, et le général Avril proclamera solennellement la «neutralité» du nouveau gouvernement qu'il vient de former, mais personne n'est plus dupe de ses arrière-pensées.

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Janvier:
L'état de siège

Les masques tombent. Les fêtes de l'an furent moroses. Estomac serré comme leur portemonnaie chez les pauvres, affaires en déclin pour les plus aisés et, pour lot commun, une violence incompréhensible et aveugle. L'angoisse qu'elle sécrète a fini par engluer les rêves de changement, par enkyloser l'espoir. C'est presque en catimini qu'on a célébré, calfeutré chacun chez soi, la naissance d'un Messie décidément bien indifférent et une année nouvelle que l'on n'ose prédire meilleure. Des hommes de mauvaise volonté ont tétanisé la paix sur la terre d'Haïti. On a donné à ces tueurs le nom des janissaires de Soulouque au siècle dernier, les «zenglendos». Ces brutes ont renoué avec les méthodes des tontons macoutes du régime duvaliériste mais en gravissant un degré dans l'échelle du terrorisme: ils frappent désormais à l'aveugle. Du plus humble au potentat, nul n'est à l'abri de leurs coups, et l'on ne trouve d'autre logique à leurs méfaits que celle de la peur, qu'ils sèment pour d'obscures moissons. Les zenglendos revêtent souvent la tunique du militaire, un uniforme vert-olive sans insignes ni grade, nouvelle tenue de travail du banditisme. Ils utilisent des armes également militaires, qu'ils ont parfois louées le temps d'une nuit à leurs titulaires, pour leur oeuvre de mort. Ils circulent même parfois dans des véhicules militaires non immatriculés. Les gens ne s'y trompent pas. Les zenglendos ont leurs entrées dans les casernes, quand ils ne font pas partie de la famille... Forces armées et police rurale ne sont pas en reste, mais répriment, elles, à visage découvert. Le Centre Haïtien des Droits et Libertés (CHADEL) dirigé par Jean-Jacques Honorat publie courageusement chaque mois une comptabilité de cette violence publique. Il a recensé en décembre 23 cas de violation des droits de l'homme, le plus grave ayant coûté la vie à Norvillien Maxime. Arrêté illégalement le 14 décembre à Limbé par un civil armé connu sous le nom de «José» et par un caporal de l'armée, Raymond Cadet, l'homme a

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succombé six jours plus tard dans l'enceinte de la caserne locale des suites de «tortures corporelles». Le CHADEL dénonce plusieurs autres cas de blessures par balles, ou de bastonnades administrées par des soldats à des sujets accusés d'avoir critiqué le gouvernement. Il y eut aussi des arrestations illégales pour raisons politiques ou conflits terriens. Zenglendos et soldats réguliers bénéfient d'une troublante impunité. Le gouvernement de Prosper Avril s'est pourtant placé, au printemps dernier, sous le manteau de la constitution adoptée massivement par le peuple haïtien en mars 1987. Le général-président s'honore d'ailleurs des satisfecits tressés par des observateurs étrangers, pour qui la situation va s'améliorant. Même le CHADEL, au terme de sa funeste litanie de décembre, félicite les ministres de l'Intérieur et de la Justice pour avoir oeuvré «au triomphe de la justice et du droit» au bénéfice de 2500 paysans de Liancourt, dans l' Artibonite, menacés d'expulsion par des notables de l'oligarchie locale. Mais qui croit encore Prosper Avril? Le 1er novembre, n'a-t-il pas baissé le masque en faisant arrêter, en laissant torturer quatre personnalités du secteur démocratique accusées d'avoir voulu attenter à sa vie? Auguste Mesyeux, Evans Paul (<<CompèrePlume»), Patrick Beauchard et Etienne Marino, s'ils ont acquis une réputation d'inlassables militants, sinon d'agitateurs, n'ont pas le profil de tueurs. Personne ne prête d'ailleurs crédit à la thèse du complot car, comme tout se sait en Haïti, nul n'ignore, à Carrefour, que la soldatesque a monté de toutes pièces la prétendue saisie d'armes au domicile de Compère Plume. La bonne foi du général a-t-elle été abusée par de machiavéliques courtisans qui torpilleraient, en coulisse, le processus de transition démocratique qu'il préconise officiellement? Beaucoup conçoivent en effet que Prosper Avril, bien qu'empêtré dans d'incontournables réseaux de pouvoir, marche malgré tout dans la bonne direction ou que, s'il n'est pas sincère, autant le prendre au mot pour l'enfermer dans la logique électorale: il faut en quelque sorte aider Avril contre lui-même. Des socialistes aux libéraux de la droite démocratique, coalisés derrière Marc Bazin sous la bannière de l'Alliance Nationale pour la Démocratie et le Progrès (ANDP), c'est le cap que l'on maintient depuis quinze mois maintenant avec, presque en vue, le havre électoral promis pour octobre. La population reste indifférente à ces jeux de rôles. Mais ceux qui préconisent une voie plus radicale ne la mobilisent guère davantage. Echec de la grève du 12janvier, échec des manifestations du lendemain. La tentative de «déchouquage» en douceur de Prosper Avril, parti à Taiwan solliciter quelques millions de dollars, fait long feu. Les hommes du président sont plus habiles à mobili~er quelques

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escouades, rémunérées, de supporters bruyants, pour démontrer la «popularité» du chef de l'Etat. Mais celui-cifinit par croire aux slogans qu'il fait luimême graffiter sur les murs, et s'énivre aux cris des foules qui l'acclament contre ses espèces trébuchantes: «Avril pour cinq ans!». Ulcéré par les critiques venimeuses d'une poignée de notêJbles ont osé gâter son premier qui voyage officiel à l'étranger (la Chine de Formose) en tant que chef d'Etat, Prosper Avril prend prétexte à son retour de nouvelles violences pour proclamer, le 20 janvier, l'état de siège. Il tombe alors le masque pour la deuxième fois. Ce sera la dernière

au jour le jour
- 4: Le Groupe international des droits de l'homme et du droit à la santé de l'Université de Harvard, aux Etats-Unis, proteste contre les conditions de détention des «prisonniers de la Toussaint», arrêtés le 1er novembre précédent sous l'accusation de complot contre la personne du général Prosper Avril. En visite en Haïti depuis le 26 décembre, les neuf membres de la délégation ont pu rencontrer les détenus. Les quatre hommes, rapportent-ils, «souffrent encore des suites des tortures subies au moment de leur arrestation». Evans Paul (plus connu sous le surnom de «Compère Plume») est «incapable de se tenir debout», Patrick Beauchard «a des problèmes de vue et d'ouïe», Etienne Marino «souffre d'hypertension», et Auguste Mesyeux se ressent «de coups reçus sur la partie inférieure du dos et sur les testicules». La délégation assure également que le «surpeuplement, des conditions sanitaires insuffisantes et une carence de soins médicaux» règnent au Pénitencier national, et elle se déclare «bouleversée» par la présence d'enfants de Il ans dans «les mêmes cellules que les détenus adultes». Elle rejette les conclusions de l'ambassade des Etats-Unis pour qui «la situation des droits de l 'homme s'est améliorée sous le gouvernement Avril», ouvrant ainsi la voie à «des élections honnêtes en 1990». - 4: La police saisit à Jacmel un avion en provenance de Caracas avec 850 kilos de cocaïne à son bord et arrête six trafiquants, trois américains d'origine vénézuélienne et trois citoyens vénézuéliens, qu'elle livre dès le lendemain au service anti-drogue des Etats-Unis (DEA). Les six prisonniers seront aussitôt emmenés à Miami. La valeur de la drogue saisie est estimée à 25 millions de dollars.

- 4: Sept jeunes Haïtiens originaires de Cayes-Jacmel se font agresser en République dominicaine, près de Pedernales, par un groupe de bandits masqués et armés qui les dévalisent entièrement. Ils étaient venus en voiture effectuer des achats avec leurs économies de fin d'année. Se retrouvant pieds
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mis et sans chemise, ils n'oseront pas porter plainte par crainte d'être recrutés de force par l'armée dominicaine dans les plantations de canne à sucre.

- 4: Le chef de protocole du ministère des Affaires étrangères annonce, à la surprise générale, que Prosper Avril se rendra le 7 janvier en visite officielle à Taiwan, à l'invitation du gouvernement chinois.
- 6: Le CEP proclame la date des élections législatives et présidentielles. Comme le souhaitait le président du gouvernement, les élections municipales et des CASECS auront lieu en premier, le 19 avril, en un seul tour. Suivront les deux tours des législatives et sénatoriales, les 22 juillet et 12 aoOt. Le premier tour de l'élection présidentielle est fixé au 28 octobre, l'éventuel second tour étant programmé au 25 novembre. Le nouveau président de la république entrera en fonction le 7 février 1991. - 7: Prosper Avril s'envole vers Miami puis Taiwan pour une visite officielle dans la république chinoise. Il est accompagné de de son épouse, de ses quatre enfants, des ministres Yvon Perrier, Franck Paultre, Wilner Francois et Rose Marie Nazon, et du conseiller privé Anthony Virginie Saint Pierre. En son absence, l'intérim du chef de l'Etat sera assuré par le général de brigade Fritz Romulus, ministre de l'Intérieur et de la Défense. - 10: Taiwan déroule le tapis rouge pour l'arrivée de Prosper Avril, en visite sur l'île jusqu'au 14janvier. Le général est accueilli à l'aéroport par son homologue taiwanais, Lee Teng-hui, et plusieurs ministres. Vingt et un coups de canon ponctuent son arrivée. Le président haïtien espère conclure des accords économiques d'une valeur de plusieurs millions de dollars. Il sera notamment reçu par le Premier ministre Lee Huan et le ministre des Affaires étrangères Lien Chan. - Il: Cinq militants du Rassemblement des Paysans de Baptiste (plateau central), racontent les sévices qu'ils ont subis après avoir été arrêtés le 25 décembre pour avoir distribué des tracts hostiles à une autre organisation paysanne proche des autorités. Ils mettent nommément en cause un sergent qui les a obligés à nettoyer les maisons de notables locaux et à marcher plusieurs kilomètres attachés à une corde. Deux jours après leur libération, ils portent encore des traces de coups qu'ils exposent aux journalistes Les cinq hommes ont été remis en liberté par les autorités judiciaires de la ville de Mirebalais, sur intervention d'avocats mandatés par la Ligue des Anciens Prisonniers Politiques Haïtiens (LAPPH). - Il: Dix-neuf organisations politiques et syndicales, regroupées au sein d'un «Rassemblement National», appellent à une journée de grève générale le 26

lendemain et à des manifestations de rue jusqu'au retour de Chine, prévu le 15 avril, du général Avril. Les organisateurs entendent «en finir avec le pouvoir personnel» du président du gouvernement, à qui ils reprochent en outre d'avoir effectué son déplacement sans «aucune explication» sur ses motifs. Ils dénoncent aussi le coût du voyage, qu'ils estiment à «plusieurs centaines de milliers de dollars», alors que le pays est en butte une très grave crise économique. Les 19 demandent enfin à l ' état-major de l'armée de remplacer à la tête du gouvernement le général Avril, et suggèrent la «mise en place d'un gouvernement de transition démocratique» en concertation avec l'armée. Ils accusent en effet Avril de vouloir «manipuler les futures élections législatives en vue de modifier la constitution pour se perpétuer au pouvoir». (Cette proposition sera qualifiée de «fantaisiste» par le général Fritz Romulus, qui assure l'interim du pouvoir). Parmi les partis et syndicats signataires de l'appel figurent notamment le Parti Agricole et Industriel National (PAIN) de Louis Déjoie, le Mouvement pour le Développement National (MDN) d'Hubert de Ronceray, le Parti Unifié des Communistes Haïtiens (pU CH) de René Théodore, le Mouvement pour l'Organisation du Pays (MOP) de René Théodore, et la Centrale Autonome des Travailleurs Haïtiens (CATH) de Yves Antoine Richard. Au cours de leur conférence de presse une polémique éclate entre René Théodore qui, hostile par principe à la «peine d'exil», estime que Prosper Avril a le droit. de rentrer au pays comme simple citoyen, et le syndicaliste Joseph Manucy Pierre (CATH), pour qui il faut «boucher le nid de la couleuvre pendant qu'elle est sortie de son trou». - 12: Le responsable de la Centrale Syndicale des Transporteurs Publics, affiliée à la Confédération des Travailleurs Haïtiens (CTH) de Georges Fortûné et considéré comme proche de l'ex-président Leslie Manigat, Nally Beauharnais, est brutalement interpellé au matin par des militaires et incarcéré au Pénitencier national.

- 12: L'appel à la grève générale se solde par un échec à Port-au-Prince et dans les principales villes du pays. Dans la capitale, seul le centre ville est affecté par un ralentissement des activités. Une majorité d'écoles restent ouvertes. Les «tap-tap» sont nombreux, les chauffeurs ayant dans leur grande majorité refusé de suivre le mouvement. Selon Radio Haïti Inter, le responsable de l'Association des Jeunes pour un Pouvoir Populaire (NPP) est blessé d'une balle à l'épaule par des civils armés à la sortie Nord de la capitale, à proximité d'une barricade. Au Cap-Haïtien et aux Gonaïves, les activités sont normales. Aux Cayes, la grève affecte légèrement les transports publics et les écoles.
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Le lendemain, l' appel lancé par le Rassemblement

National à manifester

devant la mairie de Port-au-Prince se solde à son tour par un échec. Tenant compte de l'insuccès de la grève, le PU CH et le PNDPH avaient pour leur part désavoué ce mot d'ordre. - 14: Le président taiwanais Lee Teng-hui et Prosper Avril s'engagent à développer la coopération économique, agricole, industrielle et culturelle entre leurs deux pays. Dans un communiqué signé au Palais présidentiel à Taipeh, la Chine promet notamment d'encourager ses hommes d'affaires à investir en Haïti. La conférence de presse prévue avant le départ du général Avril est annulée à sa demande. La presse locale s'interroge: le président haïtien demanderait-il l'asile politique à Taiwan? Un responsable du ministère des Affaires étrangères le dément formellement. Avril est en réalité fou de rage, on l'apprendra bientôt, en raison d'un télégramme adressé à ses hôtes par trois militants du groupe Honneur Respect Constitution (HRC): le docteur Louis Roy, Antoine Izméry et le Père Antoine Adrien y déclarent que la population haïtienne ne se considèrera pas liée par les engagements pris par le général au cours de son voyage, faute d tavoir été informée des motifs de ce déplacement. - 14: Les murs de Port -au-Prince se couvrent de graffiti proclamant« Vive Avril pour cinq ans!». Dans la nuit, des inconnus déversent des tombereaux d'excréments humains sur les sièges du Parti Démocrate Chrétien d'Haïti (PDCH), du PUCH, de la CATH, de la Fédération des Ouvriers Syndiqués (FOS) et de la CTH. - 15: La BID octroie près de 30 millions de dollars de prêts à Haïti pour l'année à venir et 90 autres millions sont à l'étude, indique à Port-au-Prince le président de la banque Enrique Iglesias, au terme d'une visite de 48 heures. En 1989 les prêts de la BID s'étaient élevés à 13 millions de dollars. Iglesias souligne que la consolidation de la démocratie constitue un «élément important» dans l'octroi de ces prêts. - 15: Dans un discours particulièrement violent, le général Avril, de retour de Taiwan dans la soirée, accuse de «trahison» les «apatrides» signataires du télégramme au président Taiwanais Lee Teng-hui, où ils lui recommandaient «de ne pas accorder d'aide à Haïti». Le chef du gouvernement remercie toutefois la population d'avoir, selon lui, refusé «toute tentative de déstabilisation de la barque nationale» et exprimé, en ne participant pas à la grève, son «adhésion» à sa ligne politique. Plusieurs milliers de personnes sont venues accueillir Prosper Avril à l'aéroport. Certaines agitent des pancartes réclamant «Avril pour 5 ans» ou affirmant: «Sans Avril, le pays est fini». Les rues du centre ville sont barrées de banderolles soutaitant la bienvenue au voyageur: «Une absence remarquée,

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une présence remarquable: bon retour président!». -16: Le gouvernementhaïtien et l'ambassade des Etats-Unis dénoncent parallèlementles actesde vandalismeperpétrés pendantle week-endcontre les siègesde plusieurs partis politiques et syndicats. Le gouvernementpour sapart ~condamnele caractère inapproprié et irréfléchi» de cette provocation ~dans un processus de transition démocratiquehonorable et civilisé».Il remercie les chefsdepartis et syndicatspour leur participation ~~l'édificationd'une société de démocratie fonctionnelle et pluraliste en Haïti». Les Américains déplorent de leur côté de telles actions ~incompatibles avec l'esprit et la pratique de la démocratie ~ un moment où Haïti progresse vers une transition irréversible ~ la démocratie par l'intermédiaire d' élections». - 16: Un collaborateur de Radio Cacique, Etienne Mathurin, est brièvement kidnappé~bord d'un taxipar un groupe d'hommesarmés. D'après son récit, ses ravisseurs essaieront sous la menaced'obtenir l'adresse de deux autres employésde la radio, puis ils tenteront de soudoyerMathurin pour qu'il collabore «avec eux», sans préciser pour autant la nature de la collaboration en question. Le soir même, un animateurde Radio Cacique, Jean-WilfridDestin, est grièvement blessé au thorax par quatre balles tirées par des inconnus, alors qu'il rentrait chezlui, son émissionterminée. Selonun témoin, les agresseurs l'ont poursuivi ~bord d'une voiture sans immatriculation,et ils ont sauvagement battu l'animateur avant de l'abattre. Destin mourra le 18janvier ~l'hôpital général, après deux interventions chirurgicales. Surnommé «Ti WH», il animait chaque soir une émission humoristique en créole qui brocardait sans méchancetéles dirigeants politiques. - 17: Les employésd'Electricité d'Haïti (EDH) se mettent en grève pour réclamerune améliorationde leurs rémunérations. Ils sont imitésle lendemain par leurs collègues de Jérémie.
.

17: Le ministèrede la Justiceannoncela constitution,sur ordre du

général Avril, d'une ~commission spéciale» chargée du redressement des institutions judiciaires dans le pays. - 19: L'Association des Journalistes Haïtiens (AJH) exige l'ouverture d'une ~enquête sérieuse» sur l'assassinat de Jean-Wilfrid Destin, et elle réclame les résultats de l'enquête qu'elle a demandée ~ la suite d'une agression commise en octobre 1989 contre une autre radio privée de la capitale, Radio Caraïbe, par un groupe de civils armés. L'AJH dénonce par aiUeursles récentes ~agressions»des médiasd'Etat, notammentdu quotidien 29

gouvernemental «l'Union», contre la presse indépendante. Les journalistes se demandent si Destin ne serait pas «la première victime de cette vague de répression annoncée tacitement». Mise en cause, «l'Union» qualifie de «crime horrible et révoltant» l'assassinat de l'animateur, et elle s'en prend violemment à la «paranoïa» et à la «santé mentale» des trois responsables de l' AJH, Dischler Marcelin, Raymond Exumé et Jacques Price, sans toutefois les citer nommément. Le quotidien les traite de «dégénérés», en demandant à «tous les vrais journalistes» de prendre garde à «ces fous furieux». - 19: Le gouvernement, répliquant au Parti Populaire Social Chrétien (PPSCH) d'Edouard Tardieu pour qui Radio Cacique a été «une nouvelle fois victime des atrocités du régime militaire», dénonce dans un communiqué les «accusations non fondées de gens mal intentionnés». Affirmant que depuis la chute du régime Duvalier «d'anciens militants de l'extrême droite et de l'extrême gauche appartenant à des mouvements terroristes» sont présents en Haïti, il souligne qu'il «n'a aucun intérêt à se déstabiliser lui-même par ces pratiques qui ne correspondent pas aux normes qu'il s'est fixées depuis le 17 septembre 1988)). - 19: Le sergent-major Joseph Hébreux est nommé adjudant et transféré au Grand quartier général avec le titre d'«attaché spécial au Haut état-major». Cette «promotion» constitue en réalité un limogeage déguisé: Avril a fini par se débarrasser de son «vice-président» officieux, censé représenter auprès de lui les «petits soldats» à l'origine du coup d'Etat du 17 septembre 1988 contre Henri Namphy. Hébreux n'a plus accès désormais au Palais national.

- 19: Un colonel de la garde présidentielle, André Neptune, est abattu en début de soirée par des inconnus armés alors qu'il regagnait en voiture son domicile au Sud-Ouest de la capitale, en compagnie de son épouse et d'une employée de maison. Les deux femmes sont également tuées. Le colonel Neptune occupait des fonctions exclusivement administratives, mais il était connu et apprécié par tous les soldats de la garde. Sa disparition met le Palais national en ébullition. Un proche de Prosper Avril raconte qu'un groupe de soldats, déjà ulcéré par l'éviction d'Hébreux, convoqua alors le président pour exiger qu'il «donne une leçon» aux politiciens accusés de créer un climat d'anarchie propice aux terroristes.
- 20: Prosper Avril instaure pour 30jours l'état de siège dans tout le pays. Selon les termes du décret, il s'agit de «protéger les acquis démocratiques contre le terrorisme ou toute tentative de coup de force. susceptible de déboucher sur la guerre civile». Il rétablit également le droit d'expulsion des résidents haïtiens, et 1robligation du visa d'entrée pour les ressortissants haïtiens se trouvant à l'étranger, afin de «prévenir l'infiltration d'agents
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terroristes» . Pour justifier l'état de siège, le gouvernement dénonce dans un communiqué «l'escalade de la violence», évoquant à la fois l'assassinat du colonel Neptune, de son épouse et de leur employée de maison, ainsi que l'agression armée dont a été victime Wilfrid Destin. Les habitants de Port-au-Prince regagnent rapidement leur domicile, dans un climat particulièrement tendu. - 20: La chasse aux politiciens est ouverte. Serge Gilles est arrêté en son domicile de Pétionville avec trois de ses partisans, Philippe Stevenson, Amos André et Georges Werleigh. Un communiqué du PANPRA en date du 23 janvier relatera qu'après avoir étéjetés à terre et battus à coups de pieds par six civils armés, en présence de la femme et des deux enfants du leader socialiste, les cinq hommes furent emmenés en jeep dans la cour du Palais national où des soldats «surexcités» les ont battus, injuriés, en «tournant grossièrement en dérision» leur volonté d'organiser des élections démocratiques. C'est à ce moment Serge Gilles «reçut un violent coup à l'oreille qui lui perfora le tympan gauche», tandis qu'un de ses compagnons, Georges Werleigh, était blessé à la tête d'un coup de crosse de fusil. Ces mauvais traitements cessèrent grâce à l'intervention d'un sous-officier, poursuit le communiqué. Gilles et ses compagnons furent alors relâchés, après que des excuses leur soient présentées. Leurs noms ne figuraient pas sur la liste des personnes recherchées établie par les autorités. Cinq autres militants politiques, dont deux membres du MIDH Gesner Prudent et le pasteur Jackson Noël, connaissent le même sort. Au même moment, un commando en civil saccage le Centre oecuménique des droits de l 'homme, et interpelle une trentaine de personnes réunies dans les locaux, en majorité des sympathisants du KONAKOM d'origine paysanne. Un autre groupe jette à la rue les effets personnels d'un militant du PUCH, Emmanuel Frédérique, alors qu'il se trouvait hors de son domicile. Des militaires et des civils armés se présentent sans succès au domicile de Gérard Philippe Auguste, du MOP. Ils réitèreront leur visite, toujours en vain, le lendemain: Auguste a pris le maquis. - 20: Marie-Denise Douyon, une publiciste, et Gérard Laforêt, un vétérinaire récemment revenu de France, sont arrêtés au Sud de Port-au-Prince sous l'accusation de possession illégale d'armes. Laforêt sera battu avec une extrême violence dans les locaux de la brigade anti-gang. L'entourage d'Avril le qualifie de dangereux terroriste. En France, où il a laissé compagne et enfants, il passe pour un ancien familier des milieux jean-claudistes, au début

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des années quatre-vingt. On le retrouvera douze mois plus tard dans l'entourage immédiat de Jean-Bertrand Aristide. - 20: Pendant ce temps, peu au fait de la situation, trois membres du CEP, Gabriel Augustin, Archange Léon et Pauris Jean-Baptiste se rendent au Cap pour préparer l'installation du Bureau Electoral Départemental (BED). Le CEP a déjà visité dans le même but les Gonaïves, les Cayes et Port-<le-Paix. - 21: Sous le couvert de l 'état de siège, les arrestations reprennent de plus belle. Le numéro deux du PUCH Max Bourjolly est arrêté le matin en son domicile par des militaires. Il est expulsé peu après, sans avoir subi de sévices, vers Paris via Pointe-à-Pitre à bord du vol régulier de la compagnie Air France, en compagnie de Michel Legros (Ligue pour l'Implantation de la Démocratie). Frank Sénat, du Parti de Libération Haïtienne (PLH), est lui aussi interpellé. Hubert de Ronceray, Gérard-Emile «Abi» Brun, un ingénieur membre du KONAKOM, Max Montreuil (Comités de quartier du Cap-Haïtien), Louis Roy (groupe HRC) sont en revanche sévèrement battus ou molestés avant d'être expulsés vers les Etats-Unis. Sylvan Jolibois (Secteur Nationaliste Jean-Jacques Dessalines) et Enock Joseph, arrêté chez Jean-Claude Bajeux, sont emprisonnés. En revanche, les 28 paysans membres du KONAKOM arrêtés le 20 sont libérés. - 21: L'état de siège et les brutalités choquent la communauté internationale, qui réagit immédiatement. Le voyage que le ministre français de la Coopération et du Développement Jacques Pelletier devait effectuer en Haïti à du 22 au 24 janvier est aussitôt annulé. Un communiqué du Quai d'Orsay précise que «la proclamation de l'état de siège et les arrestations opérées rendent cette mission impossible. La commission mixte franco-haïtienne de coopération qu'il devait présider est différée. M. Pelletier se proposait à cette occasion d'évoquer la question des droits de l'homme en Haiti et d'appuyer le processus démocratique attendu par tous», poursuit le communiqué. Le gouvernement américain via son ambassade estime que les mesures prises ne constituent pas une «réponse appropriée» à la situation et mettent «en danger la transition démocratique». L'expulsion «sans motif d'accusation, preuve ou procédure légale équitable, des leaders responsables de l'opposition démocratique» est qualifiée de «particulièrement troublante». «De telles actions sapent la confiance que les candidats et les électeurs doivent avoir afin de participer à un processus électoral crédible». Le Canadien Joe Clark qualifie les événénements de «recul considérable par rapport aux engagements maintes fois répétés du gouvernement de hâter 32

l'avénement d'institutions véritablement démocratiques».

- 21: La population ne parait pas émue outre mesure. Dans la soirée des groupes de musique répètent les défilés de carnaval et sortent dans les rues de la capitale et des villes de province, comme si de rien n'était. Un orchestre joue normalement à Pétionville devant des milliers de jeunes. - 22: Un calme inhabituel régne dans la matinée à Port-au-Prince. Les magasins sont ouverts et les transports en commun circulent normalement, mais les activités sont très nettement ralenties. Nombre de parents préférent ne pas envoyer leurs enfants à l'école. Aucun déploiement de forces militaires particulier n'est toutefois perceptible. Le même calme lourd de tension règne également dans les principales villes de province. L'état de siège suscite la réprobation générale. «Il rend impossible l'exercice normal des activités des partis politiques et la poursuite du processus électoral», estime l' ANDP. Dans un communiqué, les trois leaders de la coalition animée par Marc Bazin réclament la levée du régime d'exception et le retrait des mesures «prises en violation des droits des citoyens.» Ils estiment «d'une exceptionnelle gravité» le fait que «des civils armés se soient introduits sans mandat dans les domiciles de personnalités et leaders politiques et les ont arrêtés, molestés, torturés et incarcérés.» Mgr Romélus condamne énergiquement le gouvernement et appelle sur Radio Soleil la population à prier pour «la délivrance» du pays. Seules Radio Lumière (protestante) et Radio Soleil (catholique) donnent des informations complètes sur les événements. Les autres stations, à l'exemple de Radio Antilles Internationale, Radio Haïti Inter ou Radio Métropole, diffusent de la musique à la place de leurs habituels bulletins d'information, et Radio Cacique a complètement suspendu ses émissions. Les radios du Cap-Haïtien fonctionnent normalement.
- 22: Le cycle des arrestations se poursuit. Un membre de l'Association Nationale des Organisations Populaires (ANOP), Joseph Fernel Manigat, est arrêté et battu par des militaires au Cap-Haïtien, au siège de Radio Citadelle, après y avoir critiqué le pouvoir (la station s'abstient dès lors de diffuser des informations nationales). Max Montreuil est expulsé vers les Etats-Unis. Le pasteur Sylvio Claude a pris le maquis. Le correspondant de Radio Antilles Internationale à Mirebalais, Charité Tello, recherché par la police, prend le maquis, de même que Muséus Gaspart, correspondant de Radio Soleil à Petite Rivière de l'Artibonite. - 22: De Miami où il a été expulsé, Hubert de Ronceray affirme que le colonel Neptune, dont le meurtre a servi de prétexte à l'état de siège, a été assassiné par erreur. Selon le leader du MDN, c'est lui-même qui était visé, les forces armées ayant confondu son véhicule avec celui du colonel Neptune,

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semblable au sien. De Ronceray assure avoir été prévenu à temps par des amis qu'Avril voulait «le détruire» et qu'en conséquence il avait modifié son emploi du temps. «Trente minutes après que Neptune ait été tué, ajoute-t-il, les forces de l'ordre arrivaient pour m'arrêter». Il raconte avoir été frappé à coups de pied et à coups de crosse, et qu'on lui a écrasé une cigarette dans l'oeil. De Ronceray met en garde les Américains: Prosper Avril a promis, ditil, d'organiser des élections dans le seul but «d'obtenir de l'aide des pays étrangers. Mais il n'y a aucune possibilité de démocratie avec lui. C'est un dictateur». Et il appelle les Etats-Unis «à mettre le holà aux activités du général» . - 22: A Porto Rico où il se trouvait, par hasard, depuis trois jours, JeanClaude Bajeux estime qu'Avril a pris prétexte des meurtres d'un membre de la presse et d'un colonel de la garde présidentielle pour s'attaquer à l'opposition et ne pas organiser comme prévu des élections libres. C'est une manoeuvre «typique des méthodes duvalieristes», commente-t-il. - 22: L'ambassadeur d'Haïti à Washington, François Benoît, démissionne pour protester contre les décisions du général Avril. «Les récentes violations des droits de l'Homme par le gouvernement militaire m'ont convaincu, déclare-t-il, qu'il s'est écarté irrévocablement des objectifs qu'il s'était fixés en vue de parvenir à l'établissement de la démocratie». On insinue dans l'entourage présidentiel que François Benoît se donne le beau rôle en prenant ainsi les devants, car il avait été averti de son imminente révocation. Déjean Bélizaire, dirigeant du MNP-28, démissionne de ses fonctions de directeur-adjoint de l'Autorité Portuaire Nationale (APN) pour" protester contre les mesures d'exception. - 22: Les Etats-Unis accentuent leur pression. Ils exigent notamment le libre retour immédiat des opposants expulsés, et demandent «au gouvernement d'agir vite pour annuler les mesures extraordinaires prises». Selon le porteparole du département d'Etat, Mme Margaret Tutwiler, «rien ne pourrait rétablir plus rapidement la confiance qu'une réaffirmation de l'engagement du gouvernement à tenir des élections et à garantir qu'elles se fassent dans des conditions sOres». - 23: Le «Nouvelliste» et «Le Matin» rendent compte normalement de la situation en publiant notamment des communiqués hostiles à l'instauration de l'état de siège et les expulsions d'opposants. Dans son éditorial «Le Matin» condamne sévèrement «ces mesures outrancières» et demande aux autorités militaires de les repenser et de redonner «aux populations l'entière responsabilité de leur existence dans le cadre des lois et de la constitution de 1987». Le ministre de l'Information entreprend de bâillonner la presse radiotélévisée en lui enjoignant de vérifier auprès de ses services la «véracité» de

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toute nouvelle nationale, et de «se garder de relayer ou de rediffuser toute information sur Haïti venant de stations émettant hors du territoire national». Les médias audio-visuels devront enregistrer avant diffusion les reportages des correspondants de province, et s'abstenir de transmettre «ni informations, ni déclarations ou prises de position susceptibles de pousser à l'agitation». Les directeurs des médias radio-télévisés et le correspondant de l'AFP sont avisés que «la situation difficile que traverse le pays exige de la part de tous ses fils, lucidité, abnégation et modération.» Toutes les radios et les chaînes de télévision indépendantes cessent dès lors de diffuser la moindre information, nationale ou internationale, imitant celles qui avaient adopté cette attitude dès la veille. Un groupe de militaires et de civils armés se rend au domicile du journaliste Marcus Darbouze, rédacteur en chef de Radio Cacique, sans le trouver.
. 23: Antoine Izméry, un gros commerçant d'origine palestinienne,

militant du groupe HRC, est arrêté par les autorités militaires. Il avait été accusé le 15 janvier de «trahison» par le général Avril pour son télégramme au président de Taiwan. Il sera expulsé le lendemain aux Etats-Unis. Le Père Antoine Adrien, co-signataire du document, est convoqué au ministère des Affaires étrangères et des Cultes où il lui est demandé de s'abstenir de toute activité politique. - 23: Max Bourjolly (PUCH) appelle de son exil parisien «le renversement du gouvernement Avril par tous les moyens». Il se déclare favorable à un coup d'Etat qui bénéficierait de l'appui populaire. Le secrétaire général du PU CH René Théodore, demeuré à Port-au-Prince sans être inquiété, appelle la classe politique à l'unité. Le patrons se rangent dans le même camp. L'Association des Industries d'Haïti (ADIH), la principale organisation patronale des industries de soustraitance, demande également la levée de l'état de siège et le retour en Haïti des «citoyens contraints à l'exil». Elle réclame l'instauration d'un «véritable climat démocratique, seul garant du développement national». Le patronat souligne que sa démarche est motivée par le désir «d'épargner au peuple haïtien les retombées politiques et économiques néfastes qui découleraient du maintien de ces mesures d'exception et anti-démocratiques» 23: Le gouvernement donne 24 heures aux personnes possédant illégalement des armes pour les déclarer aux autorités. Au-delà de ce délai, elles subiront «les rigueurs de la loi», précisent les autorités militaires. Le Haut commandement déclare par la même occasion avoir saisi la veille des armes dans une villa de Pétionville louée il y a plusieurs mois par un

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médecin recherché depuis juin par la police. La Télévision nationale montre deux fusils d'assaut israéliens Galil, des grenades à fusil, des grenades antichar et à fragmentation et une quantité impressionnante de munitions. Le docteur Jean-Claude Joseph, alias Jean-Claude Alcazar, est considéré par les autorités comme un proche de l'ancien ministre de l'Intérieur de Jean-Claude Duvalier, Roger Lafontant. Il fait déjà l'objet, selon les autorités, d'un mandat d'arrêt international depuis la découverte en juin, dans son cabinet de Pétionville, de grenades et de machettes. - 23: Formation par décret d'une nouvelle commission communale à Port-au-Prince. Camille Sylaire est remplacée par Frédéric Mignon, assisté de Marcel désir et Suze Saint-Pierre. Au ministère de l'Education nationale (MEN), Jean Saint-Fort est révoqué de son poste de directeur général. On lui reproche d'avoir compliqué les relations du ministère avec le syndicat des enseignants. - 23: Le général Avril reçoit l'ambassadeur des Etats-Unis Alvin Adams. L'entrevue est orageuse, le président haïtien étant ulcéré par la vivacité de la condamnation par Washington de l'état de siège. Les pressions internationales se multiplient toute la journée. Mme Edwige Avice, secrétaire d'Etat français aux Affaires étrangères, exprime son «indignation» à la suite des «violences» dont a été victime Serge Gilles dans un message qu'elle lui adresse à titre personnel: «Je tiens à vous exprimer mon

indignation et à vous redire toute ma confiance dans votre combat pour
l'avènement de la démocratie en Haïti». Le gouvernement canadien sursoit «à l'expulsion des Haïtiens en situation irrégulière, estimant que les conditions en Haïti ne sont pas de nature à favoriser une telle opération». Le gouvernement vénézuélien «réitère sa solidarité au peuple haïtien et souligne l' importance et la nécessité que soient préservées les conditions nécessaires pour un processus électoral libre et juste en Haïti». - 23: Est-ce l'effet de cette unanime indignation? Toujours est-il que le soir même à la Télévision nationale le ministre de l'Intérieur Fritz Romulus infléchit le discours officiel. Les expulsions de responsables politiques sont «provisoires» assure-t-il. Les intéressés pourront revenir participer aux élections présidentielles. L'état de siège, proclamé pour une durée de 30 jours, pourrait être levé avant ce terme dans la mesure où les «terroristes seront mis hors d'état de nuire» et où le gouvernement aurait les choses «bien en main». Pour justifier les expulsions, le ministre indique que les personnes concernées avaient maintenu dans le pays «un climat de tension et empoisonnaient l'atmosphère». Certains d'entre elles poursuit-il s'étaient même rendues coupables de délits normalement punis par le code pénal, tels que celui d I«outrage au chef de l'Etat», mais le gouvernement militaire a préféré, comme il s' agit 36

dans plusieurs cas de candidats à la présidence, les «écarter pendant un certain temps, d'une manière tout à fait provisoire, plutôt que de les souiller en justice» . Interrogé à propos des sévices «qu'auraient subis» certaines des personnes arrêtées, le général Romulus précise qu'il n'a pas visité personnellement les personnes appréhendées, mais que le général Avril a enjoint aux responsables militaires chargés de cette tâche «de respecter leur intégrité physique.»

-24: «Le Matin» est le dernier organe de presse à publier des informations nationales, tandis que le concert des condamnations s'emballe, sans crainte apparente de représailles. La Chambre de commerce et d'industrie dénonce dans un memorandum «l'état de siège, régime d'exception qui dépersonnalise le citoyen, dégrade la société et dénature l'Etat». L'ancien président Manigat condamne les «violations des droits humains par le régime prétorien de Port-au-Prince» et le retour à «une dictature, pure, dure et ouverte». Il réclame son propre retour au pouvoir. De Porto-Rico, Louis Déjoie déclare qu'«il est clair désormais qu'Avril et son gouvernement ne peuvent pas organiser les élections». . 24: Le général Avril reçoit l'ambassadeur de France Jean-Raphaël Dufour alors qu'à Thomazeau, la commune dont il est originaire, treize paysans membres du PD CH sont arrêtés et molestés, notamment Dicertain Armand, accusé d'avoir donné refuge à Sylvio Claude. Il déclarera avoir été arrêté par Kesner Pongnon, le maire de Thomazeau, son assesseur Rossuel Février, et le préfet.
- 25: «Le Matin» reste le seul organe de presse à publier des nouvelles -y compris contraires au régime mil itaire- sur la situation après l'instauration de l'état de siège. Les radios et la chaîne de télévision indépendantes continuent leur «grève» des informations. Paradoxe de la censure: «Haïti-Progrès», édité à New York, parait avec comme titre en manchette: «Restauration de la dictature duvaliériste» tandis qu' «Haïti en Marche», édité à Miami, titre: «Retour à la barbarie de Papa Doc». Les deux hebdomadaires sont mis librement en circulation, alors qu'un contrôle sévère est imposé sur les transmissions par télécopieur réalisées à partir des cabines publiques de la TELECO. - 25: L'état de siège instauré pour 30 jours pourrait être levé dès le lendemain, lâche le général Avrillors d'une conversation avec des journalistes américains au Palais national. Il leur assure que les élections présidentielles se dérouleront comme prévu en octobre prochain. - 26: L'Association médicale haïtienne s'indigne dans une lettre ouverte au ministre de la Santé contre le traitement subi par le Docteur Louis Roy, et elle s'étonne que «l'un de ses membres, en l'occurence Vous, monsieur le

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Ministre, puisse cautionner de telles mesures». - 26: Paris et Washington accentuent leur bras de fer. Les Etats-Unis condamnent les «sévères restrictions» imposées par le gouvernement à la presse, qualifiées de «violation injustifiable de la liberté d'expression» dans un communiqué de leur ambassade à Port-au-Prince: «Nous faisons de nouveau appel au gouvernement afin qu' il lève ces restrictions et annule toutes les autres mesures extraordinaires prises au cours de la semaine écoulée, qui mettent en danger la transition démocratique envers laquelle le gouvernement s'était engagé» . La France suspend sa coopération en raison des «atteintes aux droits de l'homme» et de «l'interruption des libertés publiques», annonce le ministère français des Affaires étrangères. Le gouvernement français frappe au portefeuille en interrompant les versements prévus au titre de l'aide à la balance des paiements, et il menace de se concerter avec les principaux donateurs d'Haïti, en particulier la Communauté Européenne, afin d'examiner les mesures pouvant conduire Avril à respecter ses engagements en matière démocratique. Le montant global de l'aide française s'est élevé en 1989 à 132 millions de francs (22 millions de dollars), dont 30 millions de francs pour l'aide à la balance des paiements. - 26: «Le Matin» publie une lettre à l'ambassadeur Alvin Adams de huit membres de la Chambre des représentants américains qui lui manifestent qu'en plus de «l'appui et de la confiance totale du président Bush et du secrétaire d'Etat James Baker», il a «l'appui complet et le soutien» des députés démocrates et républicains. «Nous pensons que le général Avril n'a pas tenu ses engagements pour une transition vers la démocratie», écrivent-ils. Le message est notamment signé de Dante B. Fascell, président du comité des affaires étrangères de la Chambre des représentants. - 27: La répression ne s'en poursuit pas moins. Deux personnes sont ainsi recherchées au Cap-Haïtien, et leurs maisons perquisitionnées par des soldats. Il s'agit de Edouard Laroche, un commerçant proche des milieux de l'opposition, et de Max Vieux, un ancien agronome âgé de 85 ans, le beaupère de Gérard Philippe-Auguste (MOP), recherché par la police depuis le début de l'état de siège. - 27: La Conférence épiscopale condamne, dans une déclaration modérée dans le ton mais ferme quant au fond, sur les ondes de Radio Soleil, les mesures prises par le gouvernement, notamment «les déportations, arrestations, disparitions», ainsi que le «musèlement» des médias qui engendre un «climat d'angoisse et de peur au sein des familles, de méfiance et de terreur dans l'ensemble de la population. Les évêques demandent aux autorités l'abolition de «la torture sous toutes ses formes» ainsi qu'un «geste de réparation envers

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ceux qui ont vu leurs droits et leur dignité foulés au pied». La Conférence épiscopale réclame également des «dispositions concrètes pour l'établissement d'un climat favorable à des élections libres et honnêtes», et elle intime aux «responsables de la sécurité du pays, d'assumer leur rôle de vigilance dans le respect des lois et des normes». - 27: Le général Avril cède. Dans un discours radiotélévisé dans la soirée, il annonce la levée de l'état de siège le 30 janvier prochain et la poursuite du processus démocratique. Il justifie sa décision par les «résultats positifs déjà obtenus». L'état de siège avait été rendu nécessaire par «l'impuissance» de la police face au terrorisme, en raison des garanties accordées normalement par la constitution. Il stigmatise les «anarchistes qui, de crimes en crimes, de complot en planification de massacre en sont arrivés à l'assassinat inqualifiable d'un jeune membre de la presse et d'un officier supérieur de l'armée». Il dénonce chez l'opposition «l'appel au meurtre, à l'injure, à l'émeute, à la paralysie de l'Etat, au sabotage de l'économie nationale», ainsi que la «démagogie politique qui empêche les gestionnaires d'assainir les entreprises publiques» . «Que personne ne se méprenne», promet-il toutefois, «le processus démocratique engagé ne sera pas remis en cause; bien au contraire, la machine électorale, dans un climat plus serein, avancera plus sûrement». - 29: Des tracts anonymes rédigés en créole circulent à Port-au-Prince, appelant à une journée de grève générale le lendemain, et à des actes de désobéissance civile tels que le refus de payer les notes de téléphone, d'eau et d'électricité et les taxes diverses. Les tracts, qui prêtent au général Avril l'intention de se faire proclamer chef d'Etat «à vie», demandent également à la population de «préparer ses armes en vue du renversement final» du président. - 29: Le gouvernement militaire annonce dans un communiqué publié dans la soirée la levée de l'état de siège. Le texte du décret signé du général Avril indique que «les mesures d'exception ont produit leur plein effet et permis de juguler la crise qui menaçait l'avenir de la démocratie haïtienne». Le gouvernement renonce à l'expulsion de ses nationaux et suprime l' obligation, un moment rétablie, d'un visa d'entrée pour les Haïtiens se trouvant à l'étranger: «La libre circulation est un droit qu'il convient de privilégier sous toute contrainte, dès lors qu'il ne contredit pas au devoir de sauvegarder la sécurité nationale». Sont également levées dans la soirée les restrictions imposées à la presse radio-télévisée indépendante. - 30: Prosper Avril convoque une conférence de presse pour se justifier tant bien que mal: «Le peuple n'a jamais été traumatisé par l'état de siège»

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assure-t-il, en voulant pour preuve qu' «il manifeste sa joie dans les festivités préparant le carnaval». «Nous ne nous attachons pas au pouvoir ni ne nous cramponnons, ajoutet-il. Je crois toujours que le peuple doit avoir du travail sinon le scrutin sera une mascarade. Nous avons en main toutes les données qui prouvent qu'on voulait provoquer un chambardement à Port-au-Prince. L'état de siège nous a permis de désarmer l'escalade de la violence». Prosper Avril multiplie les promesses: «Les expulsés peuvent rentrer pour participer aux élections et leur sécurité sera garantie. Nous entrons dès à présent dans un Etat de droit. Les lois vont y être respectées». Mais s'adressant à ses opposants, il croit devoir ajouter: «J'espère qu'ils comprendront la leçon, s'il s'agit d'une leçon». - 30: Libération du syndicaliste Nally Beauharnais, qui avait été arrêté le 12 janvier. Il déclare avoir été battu tour à tour au Camp d'application du Lamentin, au siège du Service anti-gang puis au Palais national. Il devra subir une intervention chirurgicale. Victor Benoît (KONAKOM) regagne dans la soirée Port-au-Prince en provenance de l'étranger. Il est retenu pendant une trentaine de minutes par les services de sécurité de l'aéroport, son nom figurant sur une liste de membres de l'opposition soumis au rétablissement du visa d'entrée en raison de l'état de siège. - 30: Quarante huit boat-people sont rapatriés à Port-au-Prince par le garde-côtes US «Thetis». Leur navire avait chaviré et coulé le 28 janvier. Il y a eu deux morts.
- 31: Selon la CATH, «Prosper Avril doit laisser le pouvoir. Les élections

ne sont pas possibles avec lui. Le gouvernement installe un peu partout des agents secrets pour malmener et humilier les citoyens honnêtes. Le général Avril a montré qu'il est un digne élève de Duvalier~~. - 31: Aux Etats-Unis, les expulsés haïtiens pressent George Bush d'imposer des sanctions économiques et militaires jusqu'au départ du général Avril. «Nous estimons qu'il n'y a aucune possibilité, en toute circonstance, de retour au processus démocratique sous le régime Avril», affirment-ils. Ils reprochent à Washington d'avoir soutenu 30 ans de dictature pour parer à toute menace communiste. «Nous demandons maintenant aux Etats-Unis de se pencher sur le sort de six millions de Haïtiens», déclare Antoine Izmery. Louis Roy rappelle que Washington avait su aider au renversement en 1986 du «président à vie» Jean-Claude Duvalier. Hubert de Ronceray, Louis Roy et Antoine Izméry, reçus à la Chambre des représentants pour les affaires de l'hémisphère occidental, réclament la tenue d'élections générales dans six 40

mois avecun gouvernementcivilprovisoire. Ils assurentqu'ils ne retourneront pas en Haïti tant que le général Avril y exercerale pouvoir, ni ne participeront à des électionsorganisées sous son administration:«Sesdernières concessions ne sont qu'un bluff pour persuader les partenaires d 'Haïti de rétablir l'aide suspendue. Il se moque de l'opinion nationale et internationale. Nous savons très bien qu'il ne fera pas d'élections. Nousne tomberonspas dans ce nouveau piège». - 31: Sylvio Claude est sur la même longueur d'onde: il ne participera pas à des élections sous la présidence de Prosper Avril, et il réclame sa démission. Il précise à la radio qu'il restera dans la clandestinité pour «des raisons de sécurité», en dépit de la levée de l'état de siège.

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Février: «réaliser une autre merveille, un nouveau 7 février»
(Mgr Willy Romélus)

«Nous n'avions pas le choix». Un proche conseiller de Prosper Avril s'efforce de justifier à l'auteur l'enchaînement fatal de l'état de siège. Le général-président s'y est résigné, assure-t-il, pour apaiser la Garde présidentielle, bras armé de son régime, doublement ulcérée par l'assassinat du colonel Neptune et par le limogeage de son représentant au sommet de l'Exécutif, le sergent Hébreux. Il y eut, poursuit-il, menace de coup d'Etat et d'explosion anarchique dans la nuit du 19janvier, et c'est pour sauver l'essentiel qu ' Avril, après de difficiles palabres avec ses soldats dans l'enceinte même du Palais, leur a jeté en pâture les politiciens honnis. Le pouvoir voulait gagner du temps, il a signé sa perte. Le mois de février sera celui d'une lente agonie qui tourne bientôt à la débâcle, où le ridicule va le disputer au pathétique. Avril perd sur tous les tableaux. L'état de siège devait durer 30 jours, il lui fallut le lever au boutd 'une neuvaine pour complaire aux bailleurs de fonds américain et français. Le général avait visiblement sous-estimé les facultés d' indignation de l'Etranger, aiguisées il est vrai par les personnalités expulsées, qui exposent aux médias des pays d'accueilles stigmates des sévices subis. Washington et Paris ne pardonnent pas à leur protégé de se comporter en tyranneau. Les dégâts politiques sont plus considérables encore en Haïti même. Passe encore qu'un «front du refus» se dessine autour de la coalition habituelle des grouspuscules hostiles aux élections par crainte de leur verdict; ou que Gérard-Philippe Auguste (MOP) et Hubert de Ronceray (MDN), acteurs complaisants des élections truquées de janvier 1988, jurent désormais qu'on ne les y reprendra plus. Mais les «poids lourds» se récusent eux aussi, ou hésitent. L'ANDP de Marc Bazin et Serge Gilles pose ainsi au maintien de son engagement dans le processus électoral des conditions équivalant à une capitulation en rase campagne. Les communistes prennent aussi leurs

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distances. Et les quelques personnes qui cautionnaient de leur concours la crédibilité du gouvernement s'en écartent. François Benoît (MIDH) a démissionné de son ambassade aux Etats-Unis, Déjean Bélizaire (MNP 28) de l'Autorité portuaire, le ministre Arnault Guerrier quitte les Affaires sociales. Il n'y a que Grégoire Eugène à s'accrocher au scenario électoral du gouvernement -il en sortira définitivement discrédité- ou un Alphonse Lahens, allié bien encombrant avec ses penchants néo-duvaliéristes. En bon militaire le général Avril mesure la menace d'isolement. Il bat donc en retraite. Amnistie et libération, le 6 février, des «prisonniers de la Toussaint», jusqu'alors présentés commes de dangereux assassins. Discours ampoulé le lendemain, jour anniversaire de la fuite de Jean-Claude Duvalier: Prosper Avril, dans un style confondant, propose à la classe politique de passer l'éponge sur 16 mois d'esquives pour reprendre le dialogue prometteur de l'automne 1988. Publication de la loi électorale et replâtrage gouvernemental. Mais il est trop tard pour poser des premières pierres: Prosper Avril n'inaugurera jamais le marché qu'il promet à Cité Soleil. Les engrenages de sa perte s'ajustent un à un. Le 14 février, une douzaine de partis politiques se proposent de trouver les moyens d'arrêter «le processus de décomposition nationale». Le 16, les syndicats appellent la classe politique à imaginer les moyens d'instaurer une transition vers un Etat de droit. Message reçu par le «groupe des Douze» qui, le 18 février, lance son ultimatum: «Le général Prosper Avril doit démissionner». Le 28 février, Marc Bazin donne le coup de grâce en exigeant à son tour ce départ. Il aura espéré en vain la preuve exigée de la bonne volonté d 'Avril, à savoir une convocation précipitée de l'élection présidentielle. Ces péripéties politiques se développent dans un contexte permanent d'insécurité. La presse signale la «visite» d'un commando d'hommes armés, dans la nuit du 9 février, au domicile, avenue Muller, de Jean Gaetchen Félix, le propriétaire de la boulangerie de la rue Edmond Paul. Le 19 février, un chauffeur de camion, Pluviose Gabriel, originaire du Nord, est assassiné à la gare routière. Le 21 février, on retrouve à Port-au-Prince deux nouveaux cadavres près du Théâtre national. L'un des corps était encore menotté. Malgré les zenglendos, tout se met en place pour que s'accomplisse la «prophétie» de Mgr Romélus qui appelle de ses voeux «en 1990 une autre merveille, un nouveau 7 février 1986». L'évêque de Jérémie sera moins heureux à la fin du mois en invitant les fidèles à boycotter le carnaval. Les foules ignoreront l'austère consigne du prélat pour se prêter de bon coeur aux festivités généreusement parrainées par le Palais national. Ce sera l'ultime victoire de Prosper Avril. Mais savait-il qu'on brûle carnaval à la fin de son règne? 44

au jour le jour
- 1: L'image de marque du régime sort délabrée des dix jours d'état de siège. La première réaction étrangère parait dans «Le Nouvelliste», sous la forme d'un communiqué de l'ambassade de France: «La levée de l'état de siège n'est qu'un préalable. Il faut davantage pour que nous soyons satisfaits. La France est très attachée au processus démocratique devant aboutir à des élections honnêtes.» Paris se défend de vouloir s'ingérer «dans les affaires d 'Haïti puisque le gouvernement haïtien s'était engagé à ce niveau pour recevoir, en contrepartie, l'aide française. L'instauration de la démocratie est une des raisons essentielles justifiant la reprise de la coopération entre les deux gouvernements. 42 millions de dollars pourront être débloqués dès que le gouvernement français jugera que des progrès significatifs sont en cours dans le processus démocratique en Haïti». Le porte-parole de l'ambassade US se montre tout aussi exigeant. Il conditionne une reprise de l'aide américaine à l'autorisation immédiate de retour des exilés politiques, à l'ouverture de poursuites contre ceux qui les ont torturés, à la garantie d'élections libres suivies d'une transmission sans équivoque du pouvoir. La Chambre du Congrès, dans sa résolution 250, condamne même explicitement le gouvernement de Prosper Avril, et se prononce en faveur de la lutte qu'engage le peuple haïtien pour la démocratie. Dante Fascell, président du comité des Affaires étrangères, précise qu'il a reçu l'appui inconditionnel du département d'Etat en rédigeant le texte de la résolution. - 1: Le général Avril pose la première pierre d'un marché à Cité Soleil. Il déclare: «L'insécurité n'est pas le fait de ceux qui aiment le peuple haïtien. Alors que le gouvernement prend des mesures pour éradiquer cette insécurité, on élève des protestations. Je sais que ce que vous voulez, c'est la sécurité pour que vous puissiez trouver du travail». . 1: Deux cents jeunes manifestent à Port-au-Prince devant l'église où sont célébrées les funérailles de Jean Wilfrid Destin. Plusieurs milliers de personnes assisteront aux Cayes à la mise en terre. - 1: La Fédération Internationale des Droits de l'Homme demande à la commission des Nations unies de nommer un rapporteur spécial sur Haïti où, accuse-t-elle, «le gouvernement viole les droits indérogeables de la personne humaine non seulement en période d'exception mais également en période apparemment normale». - 2: «L'Union» publie le bilan officiel de l'état de siège. La police avait perquisitionné 119 maisons à la date du 27 janvier, rapporte le quotidien gouvernemental. Sans préciser le nombre total des arrestations, il ajoute que

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7 personnes ont été déportées et que 6 autres restent détenues: Gérard Laforêt, Marie-Thérèse Douyon, Sylvan Jolibois, Franck Sénat, Franck René et Erpe Moravia. Iddy Cameau est toujours recherché. Un important arsenal d'armes légères, d'uniformes et de matériels de transmission a été saisi. «L'Union» rappelle que 16 militaires ont été assassinés entre le 6 octobre 1988 et le 19 janvier 1990, et énumère les mesures de discipline prises par le régime. Trente trois agents de police rurale ont ainsi été renvoyés des forces armées, le dernier étant Paul Adius, en date du 5 octobre 1989. - 2: Des civils armés font irruption en pleine nuit dans la maison de Nally Beauharnais qu'ils arrachent de son lit et jettent à terre avant de mettre à sac son domicile, sous couvert d'une perquisition. Le syndicaliste se retrouve en prison, d'où il était sorti trois jours plus tôt après trois semaines de détention.

- 5: En pélerinage diocésain à Latibolière, Mgr Romélus appelle la population à «se mettre debout, à dire non au mensonge qui veut faire croire que le général Avril est aimé du peuple et que le pays est satisfait de lui. Il nous faut réaliser, en 1990, une autre merveille, un nouveau 7 février 1986.» Il estime que des élections sont incompatibles avec l'actuel climat d'insécurité, en l'absence d'un contexte politique inspirant confiance au peuple.
- 5: Les responsables de l'ANDP posent six conditions pour maintenir leur concours à des élections. Le gouvernement exigent-ils doit réaffirmer le caractère sacré de la constitution, autoriser les personnes expulsées à rentrer au pays quand elles le souhaitent, et libérer tous les prisonniers politiques. L'ANDP demande également la publication des résultats des enquêtes sur les «bavures» des 20 et 21 janvier, la promulgation de mesures adaptées pour éviter la répétition de tels dérapages. Les leaders de l'Alliance estiment indispensable la présence d'observateurs des Nations unies pour crédibiliser le processus électoral, et ils réclament une modification du calendrier électoral pour procéder, dès le mois de juillet, aux scrutins législatifs et présidentiel, les municipales et CASECS étant différés, au plus tard le 7 février 1991. Cette dernière suggestion est reprise au bond par le docteur Jacques Jovin, qui représente l'Eglise réformée au sein du CEP. Jovin propose à ses collègues de

modifier le calendrier électoral en programmant dès le mois de mai les législatives et sénatoriales, puis la présidentielle en juillet, pour achever le processusavecles CASECSet les municipalesaprèsl'installation du président élu. - 5: De plus en plus nombreux sont ceux refusent désormais de s'impliquer dans un processus électoral qui a perdu toute crédibilité à leurs
yeux. Le MOP annonce par la voix d'Emmanuel Beauvais qu'il refuse de participer à un scrutin organisé par le gouvernement Avril. Dans une lettre ouverte au CEP, le KONAKOM invite le Conseil à prendre ses «responsabilités 46

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