Haïti, la République Dominicaine et Cuba

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Ce livre est une étude comparative sur la construction et la formation de l'Etat dans trois pays de la Caraïbe, sur une longue période historique, permettant d'expliquer les trajectoires d'Haïti, de la République dominicaine et de Cuba et de mettre en relief les points de convergence et de divergence qui en découlent. Il expose de façon systématique les facteurs divers expliquant l'existence d'un Etat fragile en Haïti, d'un Etat faible mais fonctionnel en République dominicaine et d'un Etat total non socialisé à Cuba.
Publié le : dimanche 1 mai 2011
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EAN13 : 9782296459502
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HAÏTI,LARÉPUBLIQUEDOMINICAINE
ETCUBADumêmeauteur
ÉTIENNE Sauveur Pierre, Haïti:l’invasion des ONG,Montréal/Port-
au-Prince,CIDIHCA/CRESFED,1997.
ÉTIENNE Sauveur Pierre, Haïti:misère de la démocratie,Paris/Port-au-
Prince,L’Harmattan/CRESFED,1999.
ÉTIENNE Sauveur Pierre, L’énigme haïtienne:échec de l’État moderneen
Haïti,Montréal, Presses de l’Université de Montréal/Mémoired’encrier,
2007.
©L’Harmattan,2011
5-7, ruedel’École-polytechnique;75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN:978-2-296-54477-2
EAN:9782296544772SauveurPierreÉTIENNE
HAÏTI,LARÉPUBLIQUEDOMINICAINE
ETCUBA
État, économie et société(1492-2009)
Préfacede
JonathanFriedmanÀlamémoiredesinnombrablesvictimes duterrible séisme quiadévasté
Haïti le 12janvier2010.
ÀGaraudyet Shakwana,monfilset mafille.
ÀGina Étienne,etauxamischers.REMERCIEMENTS
Ce livre est le fruit de quatre ans de travail assidu,àParis (2006-2008), à
Montréal (2008-2009),àBoston etàBloomfield(2009-2010). Il n’aurait pas
vu le joursanslesoutien bienveillant d’institutions prestigieusesetl’étroite
collaborationdec hercheursh autement qualifiés. Ces institutions et ces
personnalitéso nt droitànotrep rofondeg ratitude. En ce sens,n os
remerciements vont d’abordauConseil de recherche en sciences humaines
du Canada (CRSH) dont la substantielle bourse postdoctoralenousapermis
de consacrer entièrement notre tempsàce projetd’étudecomparative entre
Haïti, la RépubliqueDominicaine et Cuba(1492-2009). Il importe ensuite de
souligner que l’idéede cette rechercheapris corpsen2005àlaChairede
recherche duCanadaencitoyenneté etgouvernance(CCCG)del’Université
de Montréal. Notre stage de deux ans à l’Institut de recherche
interdisciplinaire sur les enjeux sociaux (IRIS) de Parisaa lors rendu
possible sa matérialisation. Que les directeurs,l es collaborateurs, les
professeurs invités et les anciens compagnons du CCCG et de l’IRIS
trouventicil’expressiondenotresincèrereconnaissance.
Dans le cadre de son séminaire doctoral:«Anthropologie des systèmes
mondiaux, anthropologie des formations étatiques, formations des classes et
formations transnationales», JonathanFriedman, notre éminent superviseur,
nousaoffert l’occasion de présenter les principauxchapitres du livre et de
nous nourrir des échanges enrichissants qui ont grandement contribué à
l’améliorationdutexte final.Etpour avoiraccepté d’en être le préfacier,
nous lui disons un grand merci,même si nous ne pourrons jamais honorer
notre double dette enversl ui. Nous ne saurions passer sous silencele
concours inestimable de Jane Jenson, Laurent McFalls, Laënnec Hurbon,
Monique de Saint-Martin, Estelle Girard, Nadia Belalimat, ÉmilieJaquemot,
Alban Bensa et Didier Fassin. Ils ont généreusement, chacundans sa sphère
de compétence, participéàl’aboutissementdel’entreprise. Nous leur en
savonsinfinimentgré.
Nos remerciementsvontaussiànotre grandami TheodorTudoroiu
pour sonprécieux travail dans la correction du texte,tantsur le plandela
forme qu’auniveau du fond, et dans l’élaborationduprêt-à-clicher. Nous lui
en sommesp articulièrementr econnaissant. La lectureetlar electure de
l’ensemble de l’œuvre par Jean Florival, stylisticien et ciseleur auxyeuxde
lynx, ont considérablement amélioré la version finale. Seule l’amitiévraie
explique un tel dévouementetune tellesolidarité. Iladonc droitànos
remerciementsf raternels qui, naturellement, s’étendentàM ireille, son
épouse,une excellente amie également. Garaudy PierreÉtienneaaccompli
9une tâche titanesque dans la mise en forme du texte. Qu’il sache que nous
apprécionshautementlaqualitéetl’importancedesacontribution.
Nous exprimons en outre notre gratitudeàl’endroitdeMatariPierre,
d’AlexÉtienne,deLeslie J.-R. PéanetdeRoberson Édouard qui ont attiré
notrea ttention sur des ouvrages qui,s anse ux, auraienté chappé àn os
investigations.N ous ne saurions nonp lus ne pasm ettre en relief nos
discussionsinterminables sur l’histoire des trois paysconcernés.Nous en
avons tiré le meilleur profit. Et comment oublier notrefrère Saintel Métélus.
Moyennant l’aide de ses amies dominicaines, il nousafait parveniràParis
unedizaine de livressur la patrie du professeur Juan Bosch. Il le considère,
certes, comme relevant d’undevoir familial. Il doit toutefois savoir que nous
apprécionscegestedesolidaritéàsajustevaleur.
Nous remercions finalement, du fond du cœur, nos amis d’Haïti, de
l’Amérique latine, du Canada, des États-Unis d’Amérique -certains nous ont
même gratifié d’unevisiteàParis-,et, bien sûr, ceux de la France. Ils sont si
nombreux qu’ilnous est impossible de les nommer tous ici. Nous espérons
qu’ilssereconnaîtrontaisémentdanscethommagemérité.
10PRÉFACE
Depuis quelque temps,Haïti est souventàlaune. Mais les nouvelles sur la
partie occidentale de l’île caribéenne ne sont jamais réjouissantes. Les pertes
en vies humaines et les destructions massives causées par la plus récente
catastrophen ’ont pasé té suiviesp ar dess uccèsd anslep rocessus de
reconstruction annoncé. Au contraire, lesefforts de financement énormes et
la tourbe desONG de différents typesont disparuengrande partie dans une
multitude…d etrous sans fond au lieu d’être utilisésàbon escient. Voilà le
genre de problèmeque Sauveur Pierre Étienne examine minutieusement
dans ce travail. En plaçantles Caraïbes dans l'histoire du système-monde, il
décortique le sujet dans une perspective véritablementmondiale. Il présente
l’analyse de la formation différentielle deszonespériphériques de la région
dans le contexte de l'expansion des économies occidentales. La comparaison
destrajectoiresdifférentesd’Haïti,delaRépubliqueDominicaineetdeCuba
metànules causes profondes de l’évolution actuelle de chacun de ces trois
pays.L’approche est hautement historique et éminemment politique. Ce type
d'analyse est d’autantplusnécessaire que le monde d’aujourd’hui est inondé
parl es médias-clips et lesi nterprétations fantaisistes manquant de
perspectivesàlong terme. Mêmedes livresàsuccès du calibre de celui de
Jared Diamond ne sont parvenus àe xpliquer lesd ifférences entrela
République Dominicaine et Haïti qu’enles réduisantàunsimpleproblème
de déforestation abordé dans une perspective de déterminisme écologique
1
classique .
Ce livre remarquable de SauveurPierreÉtienneest une véritableœ uvre
de la science politique et de la sociologie historique,d ’autantq ue peu
d’études approfondies sont publiéessur le destin tragiqued'Haïti. La force
de son argumentation résidedans la manière dont il parvientàdémontrer la
spécificité d'Haïti en la comparantàlaRépublique Dominicaine etàCuba.
Le livre est donc une étude comparative de trois trajectoires historiques
visantàrévéler la dynamique des mécanismessous-jacents qui expliquent
les différences entreces troispaysdans l'ordre mondial auquelils sont
intégrés depuis plus de 500 ans. L'objet de l'explication est la formation et le
fonctionnementh istoriques, ou l'absence de fonctionnementdel 'État, à
l’intérieur du systèmecapitaliste mondial. Sauveur Pierre Étienne ne réduit
pasl’Étatàune simple fonction gouvernementale, mais le présentec omme
unestructure de pouvoiretdecontrôle. Il n’yvoit pas non plus l'expression
1
DIAMONDJ ared, Effondrement. Comment less ociétésdécident de leur
disparitionoudel eurs urvie,t r. fr., Paris, Gallimard,C oll. NRF/Essais, 2006
(2005).
11d'un idéal de gestion pourrésoudre les problèmes sociaux et individuels,
maisplutôtunprojetd'élitedestinéàorganiseretàconsoliderlepouvoir.
Dans cette optique, le projet étatiquec omprend notamment un
programme de socialisation, la formation de la main-d'œu vre, le rejet de
projets sansvaleur globale entrant en contradiction avec ceux de portée
générale élaborés par l'État.Ilest permisdepenserque ce point de vue est
assezfroid et même antihumaniste. Le but du livre n'est pas de classer les
sociétésp olitiquess elon leur degréd ’humanisme, maisd ’établir
rationnellement le degréder éussite danslar éalisation d'un processus
dynamiqued'accumulation ducapital. Celaimplique-t-il l'exploitation?Sans
doute!Car certainesformes d'exploitationconduisentàladésintégration,
tandisque d'autres aboutissentàunprogrès socialréel.Eneffet,l'Étatn’a
pastoujourslebeaurôledansceprocessus,maislerésultat, en particulier
dans les deux autres castraités ici(République Dominicaine et Cuba), peut
êtreconsidérécommeassezpositif.
Le mécanisme jugé essentiel par l'auteur réside dans la façon dont une
entité politiqueréussitàs'insérer avec succès dansleprocessus mondial
d'expansionetd'accumulation de la richesse. Dans les trois cas évoqués dans
l’ouvrage, Haïti symbolise le grand «échec». Cela s’explique par la
trajectoireh istorique propredecepaysqu’on pourrait résumerp ar une
successiond ’événementsa ux conséquences profondes:r évolutionet
indépendance au début;v aguesd 'émigrations successivesetdec rises
e
politiques au XIX siècle; dissolution progressive de l’Étatd ans de
nombreusesguerresciviles;incapacité de générerune élitepolitiqueen
mesure d’orienter le paysv ers une dynamique centripète, sur la base
d’infrastructures stables.Malheureusement,les échecs répétés de l’État ont
intensifiél'émigrationdes élites,demêmeque celledes travailleurs vers les
deux autressociétés étudiées ici et, particulièrement, vers l’Amérique du
Nord et l’Europe. Ainsi, la matière griseetlamain-d’œu vre déserteront la
partie occidentale de l'île qui sombredans le désarroipermanent après 1986,
malgréleretourdecertainscadres.
Ce processusnep eutê trea ppréhendéend ehors d’unea pproche
historique et globale. Il serait intéressant de comparer Haïti sur le plan
politiquemondialàlaformation de la sous-classe urbaine noire étudiée par
2
W. J. Wilson aux États Unis d’Amérique.Danslaperspective de cet auteur,
lesghettos noirs, constituésautrefois par des rapports de classe complexes et
ayant un fort potentiel d'organisation politique, se sont vidés des classes
2
WILSON William Julius, The Declining Significance of Race: TheT ruly
Disadvantaged. TheI nner City,T he Underclass, andP ublic Policy,C hicago,
UniversityofChicagoPress,1987.
12moyennes parties vers d'autres zones résidentielles.Cegrand changement
dans la structuredeclasse-ethnique des États-Unisaeupour effet de créer
des sous-classes de Noirs (les plus défavorisés) en milieu urbain. Haïti peut
être considérée comme ayant été victime de ce genre d'exode au bénéfice de
cesdeuxvoisins,laRépubliqueDominicaineetCuba.
Cesdeuxpaysqui accèdent àl’indépendance après Haïti ont connu
différentes versions de centralisation de l'État. Ils ont pourtant établi des
économiespériphériques viables, se développant en accord avec la demande
extérieure, et construit des infrastructures garantissant une stabilité politique,
aussi brutale soit-elle,m aisp roduisant des résultats économiques
appréciables. C’est dans ce contexte que les élites et les travailleurs en
provenanced'Haïtiseretrouventdanscesautrespays.
L'argument décisif de l'ouvrage est quelacapacité de la République
Dominicaine et de Cubaàs’adapter auxgrandes politiques et auxforces
économiquesinternationales constituelecontraste majeur avec Haïti. En
effet, en Haïti, l’accumulation du capital n’apas eu lieuetlepaysn’apas
connu une administration centralisée bénéfique,niaucours de la périodede
contrôled es États-Unis( quises onts ervisp our payerl es Américains
détenteursdetitres de la dette haïtienne contractée depuis 1825) ni au cours
des gouvernements de Jean-Pierre Boyer et François Duvalier qui réalisèrent
une centralisationàoutrance servant plutôtàconsolider leur pouvoir au
détrimentdupays.
Il existe un paradoxe extrêmement intéressant dansl’analysedeSauveur
Pierre Étienne. Haïti, une des premièresr épubliquesé galitaires dans le
monde occidentalàl'époque moderne, libérée par une révolte d’esclaves
africains contre le plusgrand système de plantation de sucre dans le monde
et la "perle"del'empire colonial français, estdevenue le pays qui connaît le
plusmauvais sort dansles siècles suivants. Dans une large mesure, cela
s’explique parlefaitque le régimedeliberté de petits exploitants ne pouvait
rivaliseravecles économiescoloniales. Mais ilyabien sûr beaucoup plus
que cela. Entreautres:lefardeau de la dette énormequ’Haïtiadûcontracter
envers la France pour la reconnaissance de son indépendance,demêmeque
la position périphérique plus spécifique que ce paysoccupe dans la région.
Lescontextes coloniauxetpostcoloniauxont toujours été invoqués pour
rendre compte de l’histoire déprimante des îles des Caraïbess ous la
domination européenne et américaine.Toutefois, comme l’expliquel’auteur,
lesdifférences importantes dans les troistrajectoires analysées dans l’œuvre
ne peuvent être appréhendées sans l'analyse des spécificités historiques
intégrées dansuncontexte pluslarge de contraintes particulières entravant,
parvoiedeconséquence,ledéveloppementrationneld’Haïti.
13Pour comprendre et expliquer la situationactuelleden’importequelleîle
ou partie d'îledes Caraïbes, il est essentiel d’entreprendre le genre d'analyse
réalisé par SauveurPierre Étienne. Il est évident que les interprétations des
évolutions futures de la région dépendrontdel’idéemaîtresse quisedégage
decelivreremarquablequiparaîtàunmomentopportun…
JonathanFRIEDMAN
Directeur d’étudesàl’École des hautes études en sciences sociales de
Paris (EHESS-CNRS), professeur d’anthropologieàl’Université de
Californie (San Diego),àl’Université de Copenhague etàl’Université de
Lund(Suède).
14Maislalonguedurée,c’est lapossibilitédechausserdesbottes desept
lieues.J’ai doncledroit detraverserunsiècleenquelquessecondeset
d’étendreconsidérablementmonchampopérationneldanslamesuremême
oùleslongs sièclesnemefont paspeur.
Toutehistoires’établit àbasedecomparaisons.S’il existait uneautre
planètehabitéepardeshommes etconnuedenous,nousaurions,en
rapprochantdesdestinssibienséparés,deslumièresdontnotrerecherche
nedispose pas.
FernandBraudel
Lasociétéabesoind’historiens,cesprofessionnels delamémoire quisont
làpourrappeler àleurs concitoyensce qu’ilssouhaitentoublier.
EricHobsbawmINTRODUCTION
Paul Valéry fait cetteremarqueimportante:«[…] :sil’État est fort, il nous
3
écrase. S’ilest faible, nous périssons.»Ilaoublié d’ajouter:s’ilest fragile
au pointdes’effondrer souvent, nous devenons nostalgiquesdesadouce
oppression. Curieusement, ces trois modèles d’État peuvent être observés en
Haïti, en République Dominicaine etàCuba. Or il s’agitbien de trois pays
de la Caraïbe,i ssus d’un même processus de colonisation et de
décolonisation. Faceàcet immenseparadoxe, tout comparatiste s’intéressant
àlasociologie historique de l’Étatne peut que se poser la question suivante:
4
«Qu’est-ce quiexpliquel’existence d’unÉtat fragile en Haïti,d’unÉtat
5
faible mais fonctionnel en RépubliqueDominicaine et d’un État total non
6
socialiséàCuba ?»
3
VALÉRYPaul, «Fluctuations surlaliberté», dans Regards surlemonde actuel
etautresessais,Paris,Gallimard,Coll.Folio/Essais,2002(1945),p.74.
4
L’Étatfragile, ou défaillant,est un État«àhistoricité problématique»,«suspendu
au-dessus de la société». Lescapacitésmédiocres de son appareil de direction
politico-administratif, non conçu et nonconstruit commeunproduit social collectif
et dépourvud’institutionnalisationetd’institutions suffisammentfortespour faire
respecter lesr ègles du jeu, ne luip ermettent pas de remplir ses missions
fondamentales et d’imposer sesnormesdegestion. Ne détenant qu’enapparence le
monopole de la contraintep hysique et de la fiscalité et ne jouissant pas
effectivementdelas ouveraineté interne et externe, il est susceptible d’être
déstabiliséàtout moment et de s’effondrer sansêtre envahi parunautre État. Voir
DARBON Dominique et QUANTINP atrick, « États fragiles: des États à
historicitésdécalées», dans CHÂTAIGNER Jean-MarcetMAGRO Hervé (dir.),
États fragiles et sociétésfragiles:entre conflits, reconstruction et développement,
Paris,KARTHALA,2007,pp.475-490.
5
Dansledomaine de la sociologiehistorique de l’État,les concepts d’État faible et
d’Étatfortsontutilisés dans uneperspectivemarxienne pour exprimerledegré
d’autonomiedecette macrostructurepar rapportàlasociété (catégoriessociales,
groupese thniques, institutions religieuses, groupesd ’intérêt, etc.)Ences ens,
BertrandBadie et Pierre Birnbaum proposentdedistinguer«les sociétés où l’État
tente de régenter le système social en se dotant d’uneforte bureaucratie (type idéal:
la France;t rajectoire voisine:laP russe, l’Espagne,l ’Italie) de celles où
l’organisationdela société civile rendinutilel’apparition d’unÉtatpuissantetd’une
bureaucratie dominante(typeidéal:laGrande-Bretagne;trajectoire voisine:les
États-Unis et les démocraties consociationnelles comme la Suisse)». Dans ce livre,
le conceptd’État faible se rapprochedavantagedeceluid’Étatfragile ou défaillant
que de la construction idéal-typique marxienne.VoirMARXKarl, Fondementsde
la critique de l’économie politique,tr. fr.,vol. II,Paris, Anthropos,1968 (1857-
1858), p. 545;Critique des programmes socialistesdeGotha et d’Erfurt,tr. fr.,
Paris, Spartacus, 1948 (1875, 1891), p. 35; Critique de la philosophiedel’Étatde
17Haïti,laRépublique Dominicaine et Cuba: État, économie et société
(1492-2009) est le résultat d’unprojet de recherche ambitieux dont l’objectif
était de trouverune réponseàlaquestionposée ci-dessus.Ils’agitd’une
étude comparative sur la construction et la formation de l’Étatdans ces trois
7
pays de la Caraïbe, sur une longue période historique.Laconstruction et la
formation de l’Étaten Haïti, en République Dominicaine etàCuba, comme
dans tous lesp aysa nciennement colonisés par des États européens,
8
s’inscrivent dans la dynamique globale de l’Occident.Celle-ci implique les
transformations politiques,é conomiques et sociales ayant conduit non
seulementàlanaissancedusystèmed’États concurrentiel et du système
9
capitalisteo ccidental,m ais aussi àl ’expansionnismee uropéen, dont la
Hegel,tr. fr., Paris, Costes, 1948 (1843), p. 101;BADIEBertrandetBIRNBAUM
Pierre,Sociologie del’État,Paris,BernardGrasset,1979,pp.189-190.
6
Le concept d’État «total nons ocialisé» est le contraire de celui d’État
«totalsocialisé»del’historien allemand OttoHintze. Dans la vision de l’évolution
de l’État d’Otto Hintze,l ’État «total socialisé»e st la phase ultimedel ’État
moderne, dont le corollaireest l’organisationsociale capitaliste bourgeoise. L’État
«total socialisé»correspond doncàlanotiond’État de droitdémocratique de
JürgenH abermas. En ce sens, l’État «total nons ocialisé»ap ourc orollaire
l’organisation socialecollectiviste, le capitalisme autoritaire ou l’économie dirigiste.
Ce conceptrenvoieàl’Étattel que cette macrostructure fonctionnait dansl’ancien
Blocdel’Estet tel qu’il fonctionneencoreen Chine, auVietnam,enRussie,àCuba,
etc. VoirHINTZE Otto, Féodalité,capitalisme et Étatmoderne,tr. fr., Paris, MSH,
1991,p.309;HABERMAS Jürgen, Droit et démocratie. Entre faits et normes,tr.
fr.,Paris,Gallimard,Coll.NRF/Essais,1997.
7
Bruce Berman et John Lonsdale établissent unedistinctionfondamentale entre la
construction et la formationdel’État.De leurpoint de vue, la construction de l’État
est «uneffortconscient visantàcréerunappareildedomination»,tandisque la
formation de l’État est «unp rocessus historiquei mpliquant le développement
largementinconscientetcontradictoiredeconflits, de négociations et de compromis
entre différents groupes, dont les actions intéressées et les échanges constituentla
‘vulgarisation’du pouvoir.»Danscette optique,laconstruction de l’État se ferait
par le haut et la formation de l’État se feraitpar le bas. Nous souscrivonsàcette
distinction, tout en tenantcomptedes interrelations,des rapports d’interdépendances
complexes et dynamiques entre ces deux niveaux.Àc et égard, le concept
d’émergencedel’Étatenglobeàlafois et sa constructionetsaformation. Aussi
écrivons-nousi ndifféremment la constructionetlaf ormation de l’État ou
l’émergence de l’État.Voir BERMAN BruceetLONSDALEJohn, Unhappy Valley:
Conflict in Kenyaand Africa. State&Class, LivreI,Oxford/Athens, JamesCurrey Ltd/Ohio
University Press,1997(1992),pp.5,21-39.
8
BADIEBertrand, L’Étatimporté.L’occidentalisation de l’ordre politique,Paris,
Fayard,1992.
9
L’économiepolitique internationale metenévidencel’importance centrale des
rapports réciproques entre le système interétatique et le système économique
mondial.Comme le faitremarquer SusanStrange, lesÉtats contrôlentlaproduction
et la distributionderichessesentre leursressortissants,etles marchés, la distribution
18conquête des territoires du NouveauMonde et la colonisation de la région
10
caribéenne constituent l’une des expressionsles plus manifestes .C’est
donc là une comparaison dans le temps et dans l’espace,qui nous permet de
saisiretd’expliquer les trajectoiresd’Haïti, de la République Dominicaineet
de Cuba et de déterminer les points de convergences et de divergences, de
mêmequeles momentsderuptureetleursfacteursexplicatifs.
Certaines étudescomparatives intéressantes entre HaïtietlaRépublique
11
Dominicaine ne portent pas spécifiquement sur l’État .Les travaux sur la
constructionet la formationdel’ÉtatenHaïti,enRépubliqueDominicaine et
12
àCubasontengénéral des études de cas .Les comparaisons binaires entre
de pouvoir et de richesses entre les États.V oirS TRANGE Susan, States and
Markets. An Introduction to International PoliticalEconomy,Londres, Pinter,1988,
pp.2 4-25;S TORYJ onathan, «Le système mondialdeS usan Strange »,d ans
Politique étrangère,no.2,2001,p.445.
10
BOSCHJuan, De CristóbalColónaFidel Castro. El Caribe, fronteraimperial,
SantoDomingo, Editora Corripio,2000(1969);WILLIAMS Eric, De Christophe
Colomb à Fidel Castro:l’histoiredes Caraïbes1492-1969,tr. fr., Paris, Présence
africaine, 1975 (1970); PIERRE-CHARLES Gérard, El Caribec ontemporáneo,
Mexico,SigloXXI,1998(1981).
11
PRICE-MARS Jean, La Républiqued’Haïti et la République Dominicaine:les
aspectsdivers d’unproblème d’histoire, de géographie et d’ethnologie,t.IetII,
Port-au-Prince, Fardin, 1998 (1953);L OGAN RayfordW ., Haiti andt he
DominicanR epublic,N ew York,O xfordU niversity Press, 1968;P IERRE-
CHARLESGérard(dir.), PolíticaysociologíaenHaitíylaRepública Dominicana,
Mexico,Instituto de InvestigacionesSociales, 1974;THÉODAT Jean-Marie, Haïti
-République Dominicaine. Une île pour deux 1804-1916,P aris, KARTHALA,
2003;Y ACOU Alain (dir.), Saint-Domingue espagnol et la révolutionnègre
d’Haïti.Commémoration du Bicentenaire de la naissance de l’Étatd’Haïti (1804-
2004),Paris,KARTHALA,2007.
12
SurHaïti,voir TROUILLOT Michel-Rolph, Les racineshistoriques de l’État
duvaliérien,Port-au-Prince, Henri Deschamps, 1986 et Haïti,State againstNation:
The Origins and Legacy of Duvalierism,New York,New York University Press,
1990;H URBONL aënnec, ComprendreHaïti:e ssais ur l’État, la nation,la
culture,Paris, KARTHALA, 1987etReligionsetlien social:l’Église et l’État
moderne en Haïti,P aris, Cerf,2 004;É TIENNES auveur Pierre, L’énigme
haïtienne:échec de l’ÉtatmoderneenHaïti,Montréal, Presses de l’Universitéde
Montréal/Mémoire d’Encrier,2007;HECTOR Michel et HURBON Laënnec (dir.),
Genèse de l’Étathaïtien (1804-1859),Paris, Éditions de la Maison dessciences de
l’homme,2 009; PÉAN Leslie J.-R., Pouvoir national et communauté
internationale:auxoriginesdel’ÉtatmarronenHaïti,àparaîtreen2009.
Sur la République Dominicaine, voir OVIEDO José, Estado,
restructuraciónycrisis en República Dominicana,1 965-1978,Santo Domingo,
Editora de la Universidad AutónomadeSanto Domingo, 1983;ESPINALRosario,
Autoritarismo yd emocraciaenlap olítica dominicana,S an José, Centro
InteramericanodeAssoríaElectoral,1987;MARÍÑEZPablo,Agroindustria,estado
19HaïtietlaRépubliqueDominicainesont rares. Quand ellesexistent, soit
qu’elles ne s’inscriventpas dans la longue durée, placent lesdeux payssur
13
un pied d’égalitéet privilégient les facteurs externes ,soit qu’elles sont trop
14
théoriques .Les recherches systématiques embrassant les trois paysàla fois
sont en fait inexistantes.Les eull ivre datant de 1965,p ortant un titre
trompeur quis uggère une comparaison entre Haïti, la République
Dominicaine et Cuba, n’est qu’une juxtaposition de trois textes, n’ayant
aucun lien entre eux et quirésument l’histoire des trois pays,de1492 à
1965. En outre, il est d’uneétonnante pauvreté théorique et méthodologique.
15
Il estnon seulementdésastreux mais encore ne traite pas de l’État .Età
quelques exceptionsprès, la monocausalité, le réductionnismeéconomique
et la surdétermination des facteurs externes caractérisent en général les
travaux déjà réalisés. Pour contourner lesp roblèmes théoriques,
épistémologiques et méthodologiquess ur lesquelsa choppent certaines
recherches, Haïti, la République Dominicaine et Cuba: État, économie et
société (1492-2009) adopte la stratégie suivante:a bandon desa nalyses
structuralistes;a rticulation des niveauxmicro, mésoetmacro;intégration
des plans interne et externe;rejet de la monocausalité et dépassement de
l’opposition holisme/individualisme,d éterminisme/volontarisme,
diachronie/synchronie;recours aux concepts de néopatrimonialismeetde
néosultanisme pour caractériser l’évolution de l’État dans les trois pays
constituantsonobjetd’étude.
Nous privilégionslam ulticausalité, l’articulation des niveaux
interne/externeetles rapports d’interdépendances complexes et dynamiques
entrepolitique,économieetsociété. Procédé qui nous amèneàconstruire
unenouvelletypologie:Étatfragile,Étatfaible maisfonctionneletÉtat total
yclasessociales en la era de Trujillo(1925-1960),SantoDomingo,Fundación
Cultural Dominicana, 1993;B ETANCES Emelio, Statea nd Societyint he
DominicanRepublic,Boulder,Colorado,WestviewPress,1995.
Sur Cuba, voir DOMÍNGUEZJ orge I., Cuba:O rder andR evolution,
Cambridge,Massachusetts, Harvard University Press, 19178;PÉREZ LouisA., Jr.,
Cuba:Between Reform andRevolution,New York,OxfordUniversity Press 2006
(1988);PÉREZ-STABLE Marifeli, TheCuban Revolution: Origins, Course, and
Legacy,New York,Oxford University Press, 1999 (1994);WHITNEYRobert, State
andR evolution in Cuba:M assM obilizationa nd PoliticalC hange,1 920-1940,
ChapelHill,TheUniversityofNorthCarolinaPress,2001.
13
CORTEN André, Estado Débil, Haití/República Dominicana,Edición ampliaday
actualizada,SantoDomingo,Taller,1993.
14
BREA Ramonita, Ensayo sobre la formaciónd el estado capitalistaenla
República DominicanayHaití,SantoDomingo,EditoraTaller,1983.
15
Voir FAGGJohnEdwin, Cuba, Haiti, andthe Dominican Republic: TheModern
Nations in HistoricalPerspective,EnglewoodCliffs, NewJersey, Prentice-Hall,
Inc.,1965.
20non socialisé, applicableàtous les paysdelaCaraïbe. Compte tenudufait,
selon nous, quec’estpour la première fois qu’une comparaison systématique
entre Haïti, la République Dominicaine et Cuba est effectuée, nous avons
choisi de réaliser une étude originaleetdepromouvoir une nouvelle vision
de la construction et la formation de l’Étatdans ces trois paysetdans la
région. S’agissant d’une comparaison dans le temps et dans l’espace, la
sociologie historique comparative représente, de toute évidence, la
16
perspective analytique la plus utile pour une analyseàtrois niveaux .Les
travauxrelevantdececourant théoriques’intéressentfondamentalement aux
macroprocessus historiques,àl’analyse des structuresetdeleur agencement,
dont la dynamique explique la transformation, qui constitue elle-même une
17
nouvelle configuration du processus en cours .End ’autres termes, ils
n’accordentaucun rôleàladimension de la signification de l’action sociale
niàson intensité variable, en raison desvariantesdelasociologiehistorique
18
comparative qui n’explicitent jamais les mécanismes reliant l’actionetla
16
MAHONEYJames et RUESCHEMEYER Dietrich, «ComparativeHistorical
Analysis: Achievements and Agendas »,d ansM AHONEY Jameset
RUESCHEMEYERDietrich (dir.), Comparative Historical Analysis in theSocial
Sciences,C ambridge, Cambridge University Press, 2003, pp.3 -27;v oira ussi
DENATYGerardetISI EnginF., « Introduction: ReorientingHistoricalSociology
», dansD ELANTYG erard et ISIN Engin F. (dir.), HandbookofH istorical
Sociology,Londres,ThousandOaks,Newdelhi,SAGEPublications,2003,pp.1-8.
17
«[…] themostsignificantprocesses shaping humanidentities, interests, and
interactions are such large-scale features of modernity as capitalist development,
market rationality, state building,secularization, political andscientific revolution
[… ]» Voir KATZNELSON Ira,«Structurea nd ConfigurationinC omparative
Politics», dans LICHBACH M. I. et ZUCKERMANA.S., Comparative Politics,
Rationality, Culture, and Structure,Cambridge,Cambridge University Press, 2000,
p.83.
18
La sociologie historique comparativesediviseentrois grands courants:la théorie
dess ystèmes-monde, la perspectivei nterprétative-historique et l’écolec ausale-
analytique. En fonctiondesac onceptiondel ’économie-monde,I mmanuel
Wallerstein explique l’évolutionhistoriquedes paysselon la localisationdes régions
dans lesquelles ils sont situés:soitau«cœu r»,àla«périphérie»ouàla«semi-
périphérie»du système-monde. Le réductionnisme économique de sonapprochene
laisse toutefois pasdeplaceàl’actiondesindividus.Pour cette raison,laperspective
dess ystèmes-monde n’est pas retenue dans ce livre. En revanche, l’approche
interprétative-historique,enm ettant l’accents ur le cas particulier en soi et en
considérantsadimension de totalité, sa complexité, sondéveloppement historiqueet
son contexte social,permet de mieux cernersa«singularité historique».Cette
variante de la sociologie historiquecomparatives’avère donc d’un grand apport
pournotre étude,d’autantplusqu’elleutilise la multicausalité. Enfin,plusambitieux
que leurs collèguesdel ’approche précédente, lesa deptes de l’école causale-
analytique cherchent,àl’aide des méthodesde«différence»ou «d’accord»de
John Stuart Mill, ou d’une combinaisondes deux,àdéterminer les causes probables
2119
structure .Lepouvoir explicatif d’une telle approche estindéniable, mais,
de notre point de vue, elle assigne un rôle trop réduit aux acteurs sociaux,
aux élitespolitiques et auxleaders danslaconstruction et la formation de
20
l’État moderne .P our corriger cette faiblesse et augmenter le pouvoir
explicatifdecette perspective analytique, en vue de la rendre apteàprendre
encompteàlafoislesniveaux micro,mésoetmacro,nousavonsdûrecourir
àunartifice:l’intégration des courants de l’analyse historique comparative
que sont la perspectivei nterprétative-historique et l’école causale-
analytique;l’imbrication du résultat de cette combinaison dans la sociologie
de Max Weber, qui centre son analysesur les articulations entre l’actiondes
21
individus etlastructure sociale .Cettedémarcheapourbut d’insérerlescas
particuliers d’Haïti,delaR épublique DominicaineetdeC ubad ans la
dynamique globale de l’Occident. Ainsi, l’imbrication des trois niveaux
d’analysenousdonne unevision intégrale et systématique de notre objet
d’étude suru ne longue perspective historique prenantenc omptel es
dynamiques interneetexterne. D’où une claire distinction entre acteurs,
processus et structures,demêmeque leurs interrelations,leurs articulations
dansleprocèssociétal.
par des comparaisons contrôlées etàformulerdes conclusions de naturethéorique.
Sans nourrir, pour notrepart, de tellesambitions,cette variante de la sociologie
historique comparative,enraison de l’importance qu’elleaccordeàlatemporalité et
aux facteurstransnationaux, nous aideraàmettre en évidencel’articulation des
dimensions interne et externe.VoirWALLERSTEINImmanuel, TheModern World
System:Capitalist Agriculture andthe Originsofthe European WorldEconomy in
the1 6thC entury,N ew York,A cademicP ress, 1974,p p. 8, 346-357; TILLY
Charles, BigStructures,Large Processes, Huge Comparisons,New York,R ussell
Sage Foundation, 1984, p. 82; BENDIXReinhard, Nation-Building andCitizenship,
Berkeley,U niversity of CaliforniaP ress, 1977,p p. 16-17; MILLI John Stuart,
PhilosophyofS cientific Method,N ew York,H afner, 1950 (1843);S KOCPOL
Theda, État et révolutionssociales:larévolution en France, en Russie et en Chine,
tr. fr., Paris, Fayard, 1985 (1979),p p. 22-23; SCOKPOL Theda et SOMERS
Margaret, « TheU sesofC omparativeH istory in Macrosocial Inquiry », dans
SKOCPOL Theda, SocialRevolution in theModern World,Cambridge, Cambridge
UniversityPress,1994,p.79.
19
Voir KALBERG Stephen, La sociologie historiquecomparative de MaxWeber,
tr.fr.,Paris,LaDécouverte/MAUSS,2002(1994),pp.40-41.
20
KATZNELSONIra, «Periodization andPreferences:Reflections on Purposive
ActioninComparativeHistoricalSocial Sciences», dans MAHONEY James et
RUESCHEMEYERDietrich (dir.), Comparative Historical Analysis in theSocial
Sciences,opcit.,p.271.
21
WEBER Max,«Les Conceptsfondamentaux de la sociologie», dans WEBER
Max, Économie et société. Lescatégories de la sociologie,t.I,tr. fr., Paris, Pocket,
Coll.Agora,1995(1922),pp.27-61.
22Il convient de souligner queles notions de variables indépendantes et de
variables dépendantesnenousintéressentpas.C’est leur mise en relation,
c’est-à-dire lesinterrelations, les rapports d’interdépendances complexes et
dynamiques qu’elles entretiennent qui ont unev aleur heuristique. Nous
réfléchissons de préférence en fonction de niveaux d’analyse. Dans cette
optique, le niveau micro correspondàl’action des élites politiques locales
dans la construction et la formation de l’État;leniveau méso se rapporte à
l’appareilétatique dans sa gestion des tensions, conflits et crises internes et
sesréactions auxpressions et agressions externes;leniveau macro se réfère
au systèmed’États concurrentiel etàladynamique du capitalisme mondial.
Dessources secondaires et l’utilisation des données statistiques disponibles
sur l’évolution des flux d’investissementsdec apitaux,n otamment dans
l’industrie sucrière et touristique,dansces trois paysdelarégion, nous
permettrontd’analysersousunanglesociologiquele contexte économique et
social de la construction et la formation de l’État.Tandisque l’insertion de
leur économie dans l’économie capitaliste mondiale ainsi que la position de
chacun de cesÉtatsdanslesystème d’États concurrentiel seront étudiées
dansuneperspectivehistorique.
Cette façon d’appréhenderleproblèmedeconstructionetlaformation de
l’ÉtatenHaïti,enRépublique Dominicaine etàCubanous obligeàdéfinir
unestratégie méthodologique complexe. Elle résidedans l’intégration du
structuralisme souple wébérien,qui metl’accentàlafoissur lescontraintes
et les opportunitésqu’offrelecontexte dans lequel évoluent les acteurs, au
«décisionnisme conséquencialiste». Ce dernier impliqueune vision non
déterministe de l’histoire, prenant en comptelacapacité des êtres humains à
prendrelibrement desdécisions -les non-décisionssont aussi des décisions
en ce sens-qui entraînent des conséquences, désirables ou non recherchées.
Celles-ciset ransformentàl eur tour en contraintes auxquelles les êtres
humains doivent se conformer ou dont ils doivent se défaire. Ce sont ces
décisions ou non-décisionsqui nous expliquentpourquoil’histoired’unpays
est ce qu’elle est, alors qu’elle eût pu être différente.End’autres termes,
l’histoire n’est pas nécessairement une lutte devant déboucher sur
l’anéantissement d’ungroupe, d’un secteur ou d’une classe.Ellepeut être
aussiet, surtout -et telaété et comme c’est souvent le cas-, la manifestation
de relationss ociopolitiques dynamiques impliquant la coopération, la
coexistence, le compromisetlec onsensus, qui n’exclut nullementl es
transactions, les marchandages, les pressions, les menaces de recours et le
recours effectifàlaviolence et aux représailles. L’articulation de ces deux
éléments du dispositif méthodologique nous permettraden ous rendre
compte de la raison pour laquelle certaines décisions politiques ont constitué
un obstacle majeur au développement du capitalismeenH aïti, tout en
limitant les possibilités d’extraction des ressourcesi ndispensablesà
l’élargissement de la base bureaucratique de l’État dont dépend le processus
23de différentiation, d’institutionnalisation et d’autonomisation. En revanche,
en RépubliqueDominicaineetàCuba,c ertainesd écisions politiques et
certainescontingencesontfavoriséleprocessusinverse.
Ce livren’a rienàvoir avec les origines de l’État et son évolution à
22 23
traversletemps et l’espace .Ils’intéresse notammentàl’État moderne ,au
24
capitalisme moderne ,aum odèle de sociétéc orrespondant et àl eur
implantation pendant les périodes coloniale et postcolonialeenHaïti, en
République Dominicaine etàCuba. Le concept d’État est utilisé dans ce
livre dansson sens wébérien.Eneffet, Max Weber met en lumière les
rapports complexes de l’État avec le capitalisme, le développement de la
bureaucratie et la fin du patrimonialisme.Pourlui,c’estcette dynamique qui
apermisàla structureétatique de se différencieretdepoursuivreses fins
spécifiques,selonsalogiquepropre.PourMaxWeber,
«[…] il faut concevoir l’État contemporain comme une communauté
humaine qui,dansles limitesd’unterritoire déterminé-la notion de territoire
étant une de ses caractéristiques-, revendique avec succèspour son propre
compte le monopole de la violence physiquelegitime. Ce quiest en effetle
propre de notreé poque, c’est qu’elle n’accorde àt ous les autres
groupements, ou aux individus,ledroit de faireappelàlaviolenceque dans
la mesure où l’État le tolère:celui-ci passe donc pour l’unique source du
25
«droit»àlaviolence .»
La notion de monopole de la violence physique légitimerelève de la
théorie libérale de l’État et des idées de souveraineté populaire issues des
Lumières.Danscette optique, le gouvernement tire sa légitimité du suffrage
universelindirectoudirect etsonintérêtcorrespondàl’intérêtgénéral.Ence
sens,l’Étatpersonnifie la Nation. C’estl’État libéral fondé sur le droit et la
constitution, et orienté vers la libertép ersonnelle de l’individu:l ’État-
26
Nation occidental .R appelons qu’il existe en Haïti, en République
Dominicaine etàCuba, au cours de leurs trajectoires historiques respectives,
comme en Amérique latine et dans la Caraïbed’une façongénérale, une
22
BOSCHJuan, El Estado:sus orígenesydesarrollo,SantoDomingo,EditoraAlfa
yOmega,2005 (1987);BERGERON Gérard, Petit traité de l’État,Paris, Presses
UniversitairesdeFrance,1990.
23
HINTZEOtto,Féodalité,capitalisme et Étatmoderne,op.cit.
24
SOMBART Werner, Le bourgeois. Contribution à l’histoire moraleet
intellectuelle de l’homme économiquemoderne,tr. fr.,Paris, Payot, 1966 (1913);
WEBERM ax, L’éthiquep rotestanteetl ’esprit du capitalisme,t r. fr., Paris,
Flammarion,Coll.Champs/Classiques,2002(1904-1905,1920).
25
WEBER Max, «Le métier et la vocation d’homme politique», dans Le savant et
lepolitique,tr.fr.,Paris,Plon,Coll.10/18,2002(1919),p.125.
26
HINTZEOtto,Féodalité,capitalisme et Étatmoderne,op.cit., p.310.
24contradiction originelle entre l’Étatde droit (formel) et les pouvoirs privés
27
(informels) .Donc, l’État qui se développe dans ces trois paysetdans ces
28
deux régions durantlapériode postcoloniale est un État qui, àaucun
moment, ne s’inscrit dans la logique wébérienne de producteur de règles
29
abstraites et impersonnelles .Àcet égard, on pourrait considérer les États
de l’Europe occidentale et de l’Amérique du Nord (États-Unis d’Amérique
et Canada)c omme des idéals-types, dans l’acception wébériennedece
30
concept ,n ousp ermettant de mesurer le degréd ’autonomier elative et
d’institutionnalisationdesÉtatscaribéensetlatino-américains.Surlabasede
ces considérations, nous utiliserons indifféremment les notions de monopole
de la violence physique ou de la contrainte physique (armées,forces de
police, armes,prisons et tribunaux) plus ou moins légitime. Outre le concept
de monopole de la contrainte physique de Max Weber, nous feronsaussi
31
appelàceluidemonopoledelafiscalité deNorbertElias .
Surlabasedelaperspectiveanalytique et de la stratégieméthodologique
que nousavons choisies, de même que laclarificationdes concepts quenous
avonsétablie,nousnousestimonsen mesured’expliquerlaconstructionetla
formationdel’ÉtatenHaïti, en RépubliqueDominicaine etàCuba par la
miseenrelation des variables État, économie et société danslalongue durée
(1492-2009). Pourf aciliter la compréhensiondul ivre et permettre aux
lecteurs d’ensaisir la trame, nous l’avonsdivisé en troisparties. La première
porte sur l’expansionnisme européen,laconquête du Nouveau Monde, la
construction et la formationdel’ÉtatdanslaCaraïbe et présente,àtravers
ses deux chapitres, la constructionetlaformation de l’État moderne en
Occident et l’implantation du modèle d’État européen àS aint-
Domingue/Haïti,àHispaniola/RépubliqueDominicaineetàCuba.
Le processus de désintégration de l’Étatc olonial, de même que la
constructionetlaformation de l’État postcolonial en Haïti, en République
27
PIEL Jean,«La naissance des États (-nations/)enAmérique latine entre1750 et
1850», dans COQUERY-VIDROVITCH et al.( dir.), Pour uneh istoiredu
développement. États, sociétés, développement,Paris, L’Harmattan,2007(1988),
pp.199-200.
28
Voir KAPLAN Marcos, Formacióndel EstadoNacional en América Latina,
Buenos Aires, Amorrortu, 1976; Estadoysociedad en América Latina,Mexico,
Oasis, 1984.V oira ussi GONZÁLEZ CASANOVAP ablo (dir.), El Estado en
América latina:teoríaypráctica,Mexico,SigloXXI,1990.
29
WEBER Max, Sociologie du droit,tr. fr., Paris, Quadrige/PUF,2007(1986);
Histoire économique. Esquisse d’unehistoire universelle de l’économie et de la
société,tr.fr.,Paris,Gallimard,Coll.NRF/Essais,1991(1927),pp.333,356-361.
30
WEBERMax, Économie et société, op.cit.,pp.49-52.
31
ELIASNorbert, La dynamiquedel’Occident,tr. fr., Paris,Pocket, Coll. Agora,
2003(1977),pp.25-26.
25Dominicaine etàCuba font l’objetde la deuxièmepartie du livre. Les deux
chapitres la constituant portent sur la dynamique externe/interne de
l’effondrement de l’État colonial dans cest rois pays et les obstacles
internes/externesàlaconstructionetàlaformationdel’Étatpostcolonial.
La troisièmepartie traite de la constructionetdelaformation de l’État
moderne danslaCaraïbe dans le cadre de l’hégémonie américaine. Ses trois
chapitressontconsacrésàl’établissement ou au rétablissement du double
monopole de la contrainte physique et de la fiscalité,àlatransformation de
l’État post-occupation et post-amendement Platt etàl’évolution de l’État en
Haïti, en République Dominicaine etàCuba durant la deuxièmemoitié du
e e
XX siècleetaudébutduXXI siècle.
Les sept chapitres du livre présententa ux lecteurs lesd ifficultés
d’implantation du modèle d’État occidental en Haïti, en République
Dominicaine etàCubaet sesmétamorphosespendant517ans.Ilsexpliquent
en outrecomment et pourquoi ce modèleafinalementculminé avec les trois
variantes suivantes:unÉtat fragile, un État faible mais fonctionnel et un
État total non socialisé. Toute transformation éventuelle de ces trois types
d’État se feraenfonction des rapports d’interdépendances complexes et
dynamiques entre politique, économieetsociété, surles plans interne et
externe.
26PREMIÈRE PARTIE
L’expansionnisme européen,lac onquête du Nouveau Monde, la
constructionetlaformationdel’ÉtatdanslaCaraïbe
e e e
Les XIII,XIV et XV sièclesmarquentuntournantdansl’histoirede
32
l’Humanité.S uite àune nsembledet ransformations politiques,
économiques, sociales, techniques, religieusesetc ulturelles,l ’Occident
parvientàassimiler etàréaliser l’unité fusionnelledel’héritage gréco-
33
romain, des héritages barbares et de l’héritage judéo-chrétien .Eneffet,
34
l’émergence des grands royaumes nationaux ,facilitée par la révolution
35 36
militaire (la constitutiondes arméespermanentes et le développement des
37
canons en bronze moulé ), la croissancedémographique postérieureàla
38
décrue due aux ravagesdelaPeste Noire (1350-1450) ,lasortie de la
39
longue crisedel’économieféodale ,l’affirmation progressive de l’ordre
socialbourgeois, avec son individualisme libéral et son esprit d’entreprise
32 e e
CHAUNU Pierre, L’expansion européenne du XIII au XV siècle,Paris,Presses
UniversitairedeFrance,Coll.NouvelleClio,1995(1969).
33
LEGOFFJacques,Unautre Moyen Âge,Paris,Gallimard,Coll.Quarto,1999,pp.
107-111.
34
ELIASNorbert,Ladynamiquedel’Occident,op.cit.,pp.25-149.
35
«The ″military revolution″ or ″military modernization″ refers to theprocess
wherebys mall. Decentralized, self-equipped feudal hosts were replacedby
increasingly large,centrally financedand suppliedarmiesthat equippedthemselves
with ever more sophisticated andexpensive weaponry. Theexpense of themilitary
revolution led to financialand constitutional strain, as parsimoniousand parochial
estatesr efused to approve requisites taxies.»C f. DOWNING Brian M., The
Military Revolutionand PoliticalChange,Princeton,Princeton University Press,
1992,p.10.
36
TILLYCharles, Contrainte et capitaldanslaformation de l’Europe990-1990,tr.
fr.,Paris,Aubier,1992(1990),p.144.
37
Selon Perry Anderson, le développementdes canonsenbronze mouléfit pour la
première foisdelapoudrel’armedécisive des guerres,rendant anachroniquesles
forteresses desbarons. Voir ANDERSON Perry, L’Étatabsolutiste:ses origines et
sesvoies,t.I,tr.fr.,Paris,Maspero,1978(1976),p.22.
38
BRAUDEL Fernand, Les ambitionsdel’histoire,Paris, Éditions de Fallois,1997,
pp.394-395.
39
Àcesujet,Perry Anderson écrit:«Ilest intéressant de constater qu’eneffet,de
1450à1500,annéesqui virentàl’ouest lespremiers prodromesdes monarchies
absolues unifiées, la longue crise de l’économie féodale fut surmontée grâceàune
réorganisationdes facteursdeproductionoùpourlapremièrefoisdes découvertes
technologiques spécifiquementu rbaines jouèrent un rôle primordial.» Voir
ANDERSONPerry,op.cit.,p.22.
2740
fondé sur le capitalisme privé ,p lacent l’Europe dans une dynamique
consacrantsasuprématiesurlesautresrégionsdelaplanète.
Avecl es nouvelles techniquesden avigation facilitant la mobilité
41
maritime et la mise au point de la caravelle ,l’Europe se lance dans des
42
voyages d’explorations et de conquêtes .Ses naviresetsapuissance de feu
luipermettentdemettrelecapàl’estetàl’ouest,etd’imposersadomination
43
aux peuples et aux civilisations non européens .Danscette perspective, la
«découverte»du NouveauMondepar ChristopheColomb, en 1492,au
profit des souverains catholiques d’Espagne, ne fait que renforcer la
supérioritém ilitaire et la prépondéranceé conomique de l’«Ancien
44
Monde» .
Même si dès avantles grandes découvertes l’Europe«… est, de toutes les
économies, la plus pénétrée par les signes et réalités monétaires, monnaies
sonnantesett rébuchantes, billets, cédules, titres d’emprunts, lettresde
45
change… » ,cela n’autorise nullementàsous-estimerl’importance capitale
des métaux précieux de l’Amérique dans le renforcement de la puissance
militaire et de la puissance économique européennes. L’argent et l’or du
Nouveau Monde renforcent la puissance militaire et économique de
l’Espagne et attisent la convoitise d’autres États européens.Les conflits
permanents entre eux provoquent l’usage de plus en plus accru de l’artillerie
mobile de siège, de l’infanterie disciplinée et bien entraînée et de la force
navale,d ’oùl ’augmentationd es coûtsd es instruments de guerre. Les
richessest iréesdel eurs colonies,enr aisondel ’intense commerce
46
international ,permettent aux belligérants de financer la guerre, tout en
augmentant la capacité de leurs industries d’armements, ce qui contribue au
renforcement des États,àl’équilibre de la terreur,àlanaissancedusystème
d’Étatseuropéen etàlaconsolidationdelacoopérationentre l’Étatet les
entreprises liées aux activités guerrières, c’est-à-dire entre les États
nationauxetlescapitalismesnationaux.
40
HINTZEOtto,Féodalité,capitalisme et Étatmoderne,op.cit.,p.322.
41
Avec la constructiondelapremièrecaravelle en 1441,l’Europedispose de l’outil
parfait, indispensableàlapremière chasse aux esclaves, le mobile et le moteur
e e
économique.VoirCHAUNUPierre, L’expansion européenne du XIII au XV siècle,
op.cit.,pp.141et284-288.
42
CHAUNU Pierre, Conquête et exploitationdes nouveaux mondes,Paris,Presses
UniversitairesdeFrance,Coll.NouvelleClio,1995(1969).
43
LANDES DavidS., Richesse et pauvreté des nations.Pourquoides riches?
Pourquoides pauvres?,tr.fr.,Paris,AlbinMichel,2000(1998),pp.93-108.
44
CHAUNUPierre,Ibid.,p.322.
45
BRAUDELFernand,op.cit.,p.399.
46
TILLYCharles,op.cit.,p.133.
28Comme la Caraïbe constitue le point de départ et le point d’appuidela
conquête et du partage du Nouveau Monde par une poignée de puissances
européennes, et comme les pays de la région sont les premiersàêtrel’objet
47
de ce choc de civilisations ,àêtre colonisés etàfaire l’expérience du
modèled ’État occidental, le chapitre 1delap remièrep artiedec ette
recherche portesurleprocessusd’étatisation de l’organisationsociopolitique
féodale en Europe, c’est-à-dire la construction et la formation de l’État
moderne en Occident;laconstruction et la formationdel’Étatdans la
Caraïbeàl’époquecolonialereprésentel’objetduchapitre2.
47
Nous empruntons cette formuleautitre du livre de SamuelP.Huntington pour
exprimer l’asservissement, l’exploitationetl ’exterminationq uasi complèted es
Autochtonespar les Occidentaux. Voir HUNTINGTON SamuelP., Le choc des
civilisations,tr.fr.,Paris,OdileJacob,2000(1996).
29CHAPITREI
Le processusd’étatisation de l’organisations ociopolitiqueféodaleen
Europe:l’apparitiondel’Étatmoderne
De l’effondrement de l’Empire romain d’Occident àl ’écroulementde
48
l’Empireromaind’Orient, respectivement en 476eten1453 ,l’Europe
traverse une longue période de crises, de mutations politiques,militaires,
économiques, sociales, scientifiques,religieuses et culturelles, connue dans
49
l’historiographie occidentale sous le nom de Moyen Âge .Mais ce Moyen
Âge romano-germanique et du royaumefranc résulte lui-même d’unvaste
processus historique très complexe, impliquantàlafois la germanisation
e
progressive de l’Empire romain d’Occident (vers la fin du IV siècle), la
segmentation de l’Empire romain en Empire romain d’Occidenteten
50
Empire romain d’Orient(395) ,ledétachement de la Province romaine
d’Afrique( 439)etlad éposition de l’empereur Romulus Augustule par
51
Odoacre (476) .Encesens, l’Europe est le produit de la désintégration de
l’Empire romain et du substitut structurel et fonctionnelémergeant dans la
52
partieoccidentaledel’ancienEmpireuniversel .
Ce substitut structurel et fonctionnel,c’est l’organisationsociopolitique
féodale dans ses dimensions politique et militaire, économique, sociale,
religieuse et culturelle.Les invasions des Germains, les affrontements entre
les impérialismes politique et ecclésiastique, l’impossibilité d’unevictoire
totale et définitive de l’un sur l’autre, l’échec des effortsdereconstitution
48
VoirLEFORTJacques, «L’empire byzantin», dans TULARDJean (dir.), Les
empiresoccidentauxdeRome à Berlin,Paris, Presses Universitaires de France,
1997,pp.110-111.
49
PourPaulRicœu r, l’Europe«est une incontestable unité historique,une création
du MoyenÂge,lesiège d’un monde, le mondeeuropéen, qui ne se définitpas du
dehorspar ses limitesgéographiquesmaisdudedans parses manifestations mêmes,
parles grandscourants politiques, économiques, scientifiques,artistiques, spirituels
et religieux qui ne cessent de la traverserdepuislongtemps». Voir RICŒ UR Paul,
o
«La marquedupassé», dans Revuedemétaphysiqueetdemorale,n.1,janvier-
mars1998,p.98.
50
LE GOFF Jacques, L’Europe est-elle néeauMoyen Âge?,Paris, Les Éditions du
Seuil,2003,p.28.
51
C’est ce qu’exprimeL ucien Febvrel orsqu’il écrit:«Pour que l’Empire
s’écroulât, pour quel’Europese levât surses ruines, ilafalluque l’Orientseséparât
del’OccidentetqueleMaghrebsedétachâtdelaRomanie,ilafalluquel’Empirese
livrât auxGermains.»VoirFEBVRE Lucien, L’Europe. Genèse d’unecivilisation,
CoursprofesséauCollègedeFranceen1944-1945,Paris,Perrin,1999,p.37.
52 e e
Voir GUENÉE Bernard, L’Occident aux XIV et XV siècles. Les États,Paris,
PressesUniversitairesdeFrance,Coll.NouvelleClio,1998(1971),pp.57-60.
3153
d’unedomination universelle ,les invasions barbares, impliquant le saccage
54
des villes, créent une situation d’anarchie, de chaos généralisé .C’est de
cette absence de puissance publique véritable que naît l’organisation
55
sociopolitique féodale en Europe ,etc’est son processus d’étatisation qui
culmine avec la construction, la formationetlaconsolidation desgrands
e e
royaumes nationaux aux XIV et XV siècles et avec la miseenplace du
e
systèmed’ÉtatseuropéenauXVII siècle.
1.Lanaissancedusystème féodal
Le système féodal émane du processusded écomposition de l’Empire
romaind’Occident, de sa germanisation ou«barbarisation»del’intérieuret
des assauts répétés des Barbares de l’extérieur. Le développement des
e
royaumes barbares, l’expansionde l’Islam au VII siècleetlafragmentation
de l’Empire carolingienen843 ne font que consacrer l’impossibilité de la
56
reconstitution d’unedomination universelle autour d’un pouvoircentral .
Dans le royaume franc tellement divisé et dans l’Empire allemand médiéval,
ne s’agissant pas de véritablesÉtats, seules des concessions de privilèges
assurentauroi ouàl’empereur l’allégeance et la fidélitédes seigneurs, des
chefs de guerre ou des princes. Ces entités politiquesdécentralisées et très
peuinstitutionnalisées diffèrentcomplètement de l’État absolutiste et de
l’Étatmoderne.
Certes, on ne peut pas parlerdeféodalité au sensstrict dans le royaume
francet dans l’Empireallemandquiluisuccède, mais leurnature constitue la
57
condition préalableàl’instaurationdelaf éodalité.Lec aractère
décentralisé du pouvoir impérial et sa personnalisation au détriment de son
institutionnalisation s’expliquent par l’intégration incomplèted es entités
politiques constitutives de l’Empireetles survivances de l’ancien système
53
Voir HINTZE Otto,Féodalité, capitalisme et Étatmoderne, op.cit., pp.108-109;
DUFRAISSERoger, «Le SaintEmpireromaingermanique», dans TULARDJean
(dir.),LesempiresoccidentauxdeRome à Berlin,op.cit.,p.272.
54
BLOCHMarc,La société féodale,Paris,AlbinMichel,1994(1939),pp.23-26.
55
BOURNAZELÉric et POLY Jean-Pierre, «Qu’est-ce qu’unsystème féodal?Ou
introduction à l’étude du gouvernement féodal »,dansBOURNAZEL Éric et POLY
Jean-Pierre (dir.), Les féodalités,Paris, Presses Universitaires de France,1998, pp.
3-4.
56
Voir PICQ Jean, Histoire et droitdes États.Lasouveraineté dansletemps et
l’espace européens,Paris, Presses de la Fondationdes sciences politiques, 2005,pp.
41-42.
57
KERNEISSoazick,«Proto-féodalité.Vassaux et fiefs avant la société féodale»,
dans BOURNAZEL Éric et POLYJean-Pierre (dir.), Les féodalités, op.cit., pp.85-
90.
3258
tribal .C’estfondamentalement avec la dislocation de l’Empire carolingien,
59
consacré par le partage de Verdun en 843 ,entraînant le démantèlement des
réseaux routiers, le retouràl’économie naturelle et la montée générale de la
60
violence, que le systèmeféodal va se déployer en Europe .Une véritable
psychosedepeur gagne toutes les couches de la société et porteles plus
faiblesàéchangerleurliberté personnellecontre la protection des puissants.
Cette situation provoque le renforcement de la position des comtes par
rapportauroi,donnant ainsinaissanceauprocessusdepatrimonialisation
impliquant l’autonomisation des vassaux par rapportàleurs suzerains et le
61
morcellement du pouvoir .Encesens, le système féodal est«unsystème
d’instruments de domination personnelle adapté au gouvernement de grands
royaumes en une périoded ’économie naturelle, où les transportss ont
précaires et les institutions rationnelles inexistantes. Dans ces conditions, le
roi est le plusàmêmed’exercer cette dominationpersonnelle grâce au
62
pouvoirquiluivientdesamaisonetdesesdomaines ».
Ainsi, le systèmeféodal, pour utiliser les catégories de la sociologie
63
wébérienne, est une forme de domination traditionnelle, patrimoniale ,
64
découlant plusprécisément de la routinisation du charisme .Son caractère
hiérarchiqueporte l’empreintedel’interpénétrationentre le religieux et le
politique, c’est-à-dire l’absence de frontières étanches entre le système
e
ecclésiastique et le systèmepolitique. Aussi voit-on, même au début du XI
siècle, desm embres du clergé occuper des postes très importants de
responsabilité gouvernementale, des princes exercer le droit de nommer des
65
évêques, voirei nfluencer l’électiond es papes .M ais avec la réforme
grégorienne (1075), d’institution englobée l’Église devient englobante, et,
malgré certaines remises en cause donnantlieuàunjeu de basculeentre le
pouvoir temporel et le pouvoir spirituel, entre le papeetl’empereurouleroi,
66
entre 1075 et 1122,àtravers la querelle des Investitures ,ainsi que les
58
HINTZEOtto, op.cit.,p.91.
59 er er
ÀlamortdeLouis I lePieux(814-840),filsetsuccesseurde Charles I leGrand
ou Charlemagne (768-814),l’Empire carolingien est partagépar le traité de Verdun
er
en 843. Des trois héritiers de Louis I le Pieux, Lothaire (840-855) règne surla
Lotharingie,LouisIIleGermanique (843-876) surlaGermanie et Charles II le
Chauve (843-877)sur la France. Voir ROUCHE Michel, «L’empire carolingien ou
l’Europeavortée», dans TULARDJean (dir.), Les empiresoccidentaux de Rome à
Berlin,op.cit.,pp.232-234,243-245.
60
BLOCHMac,op.cit.,pp.101-102.
61
PICQJean,Histoireetdroitdes États,op.cit.,p.65.
62
HINTZEOtto,Ibid.,p.92.
63
WEBERMax, Économie et société, op.cit., pp.301-320.
64
Ibid.,pp.326-329.
65
BADIEBertrandetBIRNBAUMPierre,Sociologiedel’État, op.cit.,p.160.
66
VoirDUFRAISSERoger,op.cit.,pp.311-318.
33débats théologico-politiques qui l’animent, elle finit par s’imposer:
67
désormais, l’Étatfait partie intégrante du systèmehiérarchique de l’Église .
L’idéequetoutpouvoir vient de Dieu, qui l’attribue temporairementàcelui
quiledétient,consacre la suprématie du pouvoir spirituel sur le pouvoir
temporel et, du même coup, faitduroi ou de l’empereur les vassaux du
68
pape .A ussi la théorie du pouvoir de droit divin fait-elledup ape le
69
souverain de toutelachrétienté .C’estdans cette optique que l’Église va
jouerunrôleprimordial dans la réglementation de la violence dans les
sociétés occidentales et sa réorientation contre les infidèlesàtravers les
70
croisades .Lagestion de la violence constitue une étape cruciale dans
l’évolutiondusystèmeféodal. Elle favorise non seulementl’émergencedes
grands royaumes nationaux, mais elle ouvre aussi la voieàl’avènement de
e e
l’âged’orduMoyenÂgeauxXII etXIII siècles.
2. Émergencedesgrandsroyaumesnationaux
Pour comprendre et expliquer l’émergence des grands royaumes nationaux,
il estessentiel de ne passedépartirdel’idéeque le système féodal est en fait
uneétapedansleprocessusdedécompositionpolitiqueet militaire auquelon
e
assiste depuis le III siècle.Cette situation entraîne la décentralisation du
pouvoiretlap rolifération des unitésp olitiques, danslec adre d’une
économie naturelle et d’une organisation sociale faisant de la possession de
la terrelasourcedela puissance, ce quiimpliquelerenforcementdupouvoir
personnel des comtes, qui obtiennent la concessionàvie de leur fonction, la
protectioncontreunedépositionarbitraire,allantparfoisjusqu'àl’héréditéde
71
leurcharge .Ainsi,lesgrandsféodauxcessent d’être desvassauxduroiqui,
vu le caractère purement symbolique du serment de vassalité, devient un
grand seigneuràcôté d’autresgrands seigneurs.Latransformation de la
chargeenfiefhéréditaireestdoncàl’originedesprincipautésterritoriales.
67
STRAYERJoseph, On theMedievalOriginsofthe Modern State,Princeton,
PrincetonUniversityPress,1970,p.16.
68
MILLET HélèneetMORAW Peter, «LesClercs dans l’État», dans REINHARD
Wolfgang (dir.), Les élites du pouvoir et la construction de l’ÉtatenEurope,tr. fr.,
Paris,PUF,1996,p.238.
69
HINTZEOtto,op.cit.,p.92.
70
ÀcesujetGeorges Dubyécrit:«Lapaix de Dieu est l’agentderénovationdu
laïcat et participeàcette grande poussée quibouleverse la chrétientéd’Occident et
e
culmineàlafin du XI siècle avec la réformegrégorienne et les croisades.»Voir
DUBYGeorges, Hommes et structures au Moyen Âge,Paris, Mouton,1973,pp.
227-240.
71
HINTZEOtto,op.cit.p.93.
34Parlerdel’émergence des grands royaumes nationauxenEurope renvoie
àlad ynamique de centralisation du pouvoir, c’est-à-dire le processus
d’étatisation de l’organisation sociopolitique féodale, impliquant la
constitutionp rogressive de grandes unitést erritoriales et politiques
s’inscrivant dans la dynamique de monopolisation des moyens de contrainte
72
et de fiscalité ,cequi exige la mise en place d’un appareil militaire et
administratif complexe, différencié et spécialisé:c ’est la naissance des
grandsroyaumesnationaux,desÉtatsnationauxenFrance,enAngleterre, en
Espagne,etc.
2.1Déclindusystème féodal, constructionet formationdes Étatsnationaux
Le système féodal porte en lui les germes de son déclin et ceuxdela
73
construction et de la formation des Étatsn ationaux .Enc réant une
distinctionsociale entre le guerrier et le paysan et en établissant le caractère
héréditaire du métier de et du métier productif,ilengendre une
différentiationsociale durable, donnantnaissanceàune division du travail et
74
des métiers constituantlagenèse des classes sociales .Lesystème des
ordres, la noblesse, le clergé, les artisans et les paysans, les villes autonomes
et le parlement,entant que système de représentation, préfigurent déjà les
institutions de la démocratie représentative. Maissitoutsystèmepolitique
estàl’origine un systèmemilitaire et si la cohésion étatique plus forte des
groupes humains de grande dimension est orientée en premier lieu vers la
75 e e
défenseetl’attaque ,onpeut oser affirmer que les XI et XII siècles
marquent le déclin du systèmeféodal et ouvrentl’ère des grands royaumes
76
nationaux,desÉtatsterritoriaux .
Une doubledynamique interne et externe se trouve àlabase de ce
moment crucial de l’Europe, qui marque le passagedusystèmeféodal au
système étatique, d’une économie naturelleàune économierelativement
72
Àcesujet, Norbert Elias écrit:«Les moyensqui se déversentainsi dans les
caisses de ce pouvoirc entral permettent de maintenirlem onopolem ilitaireet
policierqui,deson côté, est legarantdumonopole fiscal.»VoirELIASNorbert,La
dynamiquedel’Occident,op.cit.,p.25.
73
C’est en ce sens queP erry Anderson voitd ans l’État «l’instrumentd ’un
redéploiement des structures féodales confrontéesàleur propre crise, puisàl’essor
d’uneéconomiemarchande». Cf.ANDERSONPerry, l’Étatabsolutiste, op.cit., p.
20.
74
HINTZEOtto,op.cit.,p.64.
75
Ibid.,pp.55-56.
76
Voir BEAUNE Colette, «Les structures politiques comparées de l’Occident
e e
médiéval (1250-1500)»,DansFAVIER Jean (dir.), XIV et XV siècles:crises et
genèses,Paris, Presses Universitaires de France, Coll. Peuples et civilisations,1996,
pp.5-6.
35monétarisée, d’unegestion patrimonialeàuneadministration etàunsystème
fiscal dépersonnalisés, ainsi que le remplacement progressif desa rmées
77
privées et des milices locales par des armées permanentes .Sur le plan
interne,danslaperspective de NorbertElias, les structures de l’économie et
de la société féodales entraînentu ne lutte impitoyable entre divers
prétendantsautrône royal. Et ce sont lessuccèsetles échecs des uns et des
autres, lesalliances qui se font et se défont au grédes circonstances, y
78
compris les mariages ,c’est-à-dire les échanges de femmes, le hasard de la
maladieetdelamortprématurée ou tardive et l’absence d’héritiersmâles
dans telle dynastie qui aboutissent au terme de plusieurs siècles àla
disparition de nombreuses entités politiques concurrentielles au profit d’un
79
centreunique .
La dynamique externe est tout aussi importante que la dynamique
80
interne.Lar edécouverte des institutions romaines, l’influence des
institutions ecclésiastiques, la diffusion du droit romain et le rôle très
81
important des légistes,l es pressions militaires extérieures et les
82
mouvements de migration contribuentaur enforcementg énéral de
l’autoritéroyale,àl’objectivationetàlarationalisation de l’administration,
83
faisantainsi reculer lestraditions et les conceptions féodales .Latrêve de
Dieu, puis la paix de Dieu et les croisades font baisserlaviolence interne, et
la nécessité de consolider sesf rontièresf aceàdes voisins puissants et
84
menaçantsaugmentel’intensité desconflits externes .Etcomme la guerre
77 e
CONTAMINE Philippe, La guerre au Moyen Âge,6 éd., Paris,P resses
UniversitairesdeFrance,Coll.NouvelleClio,2003(1980),pp.296-306.
78 e e
VoirGUENÉEBernard, L’OccidentauxXIV etXV siècles. Les États,op.cit.,pp.
113-114.
79
ELIASNorbert,Ladynamiquedel’Occident,op.cit.,p.16.
80
Otto Hintze semble privilégier la dynamiqueexternelorsqu’il écrit:«…et, de
tous temps, la pression extérieure ae xercéu ne influence déterminantes ur la
structure interne;elleaégalement contribuéàcontenir ouàcompenser les conflits
internes.»Cf.HINTZEOtto, op.cit., p. 54.C’est aussilepoint de vue de Karl
Polanyi en ce quiat raita ux origines politiqueseté conomiquesdus ystème
occidental.Cf. POLANYI Karl, La grandetransformation:aux origines politiques
et économiques de notre temps,tr. fr., Paris, Gallimard, Coll. NRF/Essais, 1983
(1944),pp. 90-93. Pour Fernand Braudel,les deux explications (interne et externe)
sont inextricablementl iées. Voir BRAUDEL Fernand, La dynamiquedu
capitalisme,Paris,LesÉditionsArthaud,Coll.Champs,1985,p.114.
81
WEBERM ax, Histoire économique. Esquisse d’une histoire universelle de
l’économie et de la société, op.cit., pp.356-361;GUENÉEBernard, L’Occident
e e
auxXIV et XV siècles.Les États,op.cit.,pp.94-95.
82
STRAYER Joseph, On theMedieval Originsofthe Modern State, op. cit., pp. 15-
16,24-25.
83
HINTZEOtto,op.cit.,p.143.
84
CONTAMINEPhilippe,La guerreauMoyen Âge,op.cit.,pp.433-477.
36est une entreprise trèsc oûteuse en moyens humains et matériels, elle
entraîne la mobilisationetlagestionrationnelledes instruments techniques
et militaires, en vue de les rendre de plus en plus efficaces. La capacité de
fairerégnerl’ordre et la justicesur le plan interneetd’affronter l’ennemi
externe garantitàl’État la souverainetéinterne et externe. La France et
l’Angleterres ont les premiers États nationaux àf aire montre de cette
85
capacité. Ellesserontsuivies sur cettevoie par l’Espagne .Les Pays-Bas et
laSuèdenetarderontpasàrejoindrelabandedestrois.
3. Le système d’États européen, l’organisationsocialecapitaliste bourgeoise
etlaconquête duNouveauMonde
Àlafin du Moyen Âge, la France et l’Angleterre représentent le socle sur
86
lequel va s’ériger le système d’États européen .Mêmesielles symbolisent
desidéals-types toutàfait opposés, la position centrale occupée par ces deux
grandsÉtats rivaux danslesystème européen émergent s’explique par leurs
puissancesmilitaires et maritimes, leur permettant de s’affronterpendant
plusieurs décennies sans que l’une d’elles ne parvienneàremporter une
victoire totale et définitive surl’autre.Cet équilibre des puissancesest la
87
principale caractéristique, l’essence même du système d’États européen .
C’est l’obstacleinfranchissable contre lequel viennent se briser toutes les
visées impérialistes, tous les projetsder établissement d’un empire
88
universel .Àces deux grands acteurs s’ajoute un troisième,l’Espagne, qui
joue un rôle tout aussi important dans la construction et la formation des
grands Étatsnationaux,laconsolidation du systèmed’États européen et la
monétarisationcomplète de l’économie européenne. L’Allemagne, l’Italieet
la Russie suivront cette voie très tardivement, avec les conséquences que
89
l’onsait .
85
Ibid.,pp.123-142,144-149.
86
De l’avis d’Otto Hintze, «les traits véritables de l’État moderne doiventplutôt
être recherchésd ans les grands royaumes d’Angleterre et de France…» Voir
HINTZEOtto,Ibid.,p.273.
87
BAECHLERJean, Les origines du capitalisme,Paris, Gallimard,Coll. Idées,
1971,p.123.
88
C’estce q’exprime Otto Hintze lorsqu’ilécrit:«L’équilibre despuissances se
reconstituesanscesse. Trois,cinq,puissix grandespuissances, en dessystèmes
d’alliancesmouvants, appuyées sur de petits États, s’affrontent en permanence dans
une atmosphère de rivalité incessante, toutes armées, toutes surlepied de guerre.
Carlaguerreest l’ultima ratio de la nouvelle raison d’État.»Cf. HINTZE Otto, op.
cit.,p.314.
89
Voir MOORE, Barrington,Jr., Les originessocialesdeladictature et de la
démocratie,tr.fr.,Paris,Maspero,1969(1966).
373.1LatrajectoiresuivieparlaFrance,l’Angleterre et l’Espagne
La France occupe une place de premier plan dans la construction et la
formation desgrandsroyaumes nationaux, des grandesentités territorialisées
qu’onappelle Étatssouverains. C’esten France quenaîtl’Étatdejustice au
e
XII siècle, avant de s’étendreàl’Angleterre,àlaCastille etàl’Aragonqui
formerontpar la suite l’Étatnational espagnol. Et c‘estcet État de justice qui
90
se transformera en État de finance et de police ultérieurement .C’est en
France que surgit l’idée de la souveraineté royale;c’estle roi de France qui
ordonne la levéeenmasse pour défendreson territoire contre l’envahisseur
allemand en 1124;etc’est en Franceque voit le jour la première armée
91
permanente,nourrie, habillée, payée parlepouvoir royal .C’est aussi en
92
Franceque s’amorce le processus de séparation de l’Églisede l’État et la
reconnaissancepar celle-là de la souveraineté du roiàl’intérieur de ses
93
frontièresdès1296,pourseconfirmeren1306 .
Dans le butdeconsolider son pouvoir,leroi se voit obligé de mettre en
placeune administration centrale complètement bureaucratisée, échappant
de plus en plusàson contrôle, et de créerdes conseilsoùs’élaborela
politiquedel’État. Le renforcementd’une administration régionale, autour
94
des baillisetdes sénéchaux, contribueàbriser la résistance des seigneurs .
Avec l’élaboration et la mise en vigueur d’un ensembledelois réglementant
l’exercice et la transmission du pouvoir royal, le domaine de la couronne de
e
Franceainsiquelesofficesroyaux,durantlapremière moitiéduXIV siècle,
on assisteàunt riplem ouvement de dépatrimonialisation, de
95
dépersonnalisationetd’institutionnalisationdupouvoirroyal .Si«laguerre
96
est le grand moteur de toute la machinerie politique de l’Étatmoderne »,
c’est qu’elle permetdemesurer sa force et sa puissance. Aussi,laguerre de
90
PICQJean,op.cit.,pp.82et186-187.
91
HOWARDMichel,Warin EuropeanHistory,Londres,OxfordUniversityPress,
1976,chap.2-4.
92
En choisissant de ne penserl’Étatque comme État moderne, dont l’essorest lié à
l’avènementdel’individu etàlalaïcisationdupolitique,nous le considérons de
e e
manière délibérée comme uneinventiondel’Occidentaux XIII et XIV siècles.
Afind’éviter queson histoireneseconfondeaveccelle de la philosophie politique,
nous utilisons le conceptd’État dans son sensheuristique, paroppositionàson
acception historique. Voiràcesujet ROSANVALLONPierre,L’État en France de
1789ànos jours,Paris,Éditions du Seuil, Coll. «Points/Histoire», 1990, p. 13;
HANSENM ogensH ., Polis et cité-État,unc oncept antique et son équivalent
moderne,Paris,LesBellesLettres,2001,pp.55etsuiv.
93
PICQ Jean,Ibid.,pp.129-130.
94
BADIEBertrandetBIRNBAUMPierre,op.cit.,p.189.
95
PICQ Jean,Ibid.,pp.113-115.
96
HINTZEOtto,op.cit.,p.314.
38Cent Ans (1337-1453) met-elleenévidence la robustesse des deux États
séparés par la Manche et qui pèseront d’un poids énorme àlafois sur
97
l’instaurationetl’avenirdusystèmed’Étatseuropéen .
Le royaume d’Angleterre n’apas la même trajectoire que le royaume de
France. Au modèlef rançais d’État fort, disposant d’une administration
centrale hautement bureaucratisée, qui lui permet, grâceàune administration
régionale efficace qui lui sert de tentacules, de pénétrer la société au pointde
98
l’asphyxier ,l’État anglais se présente comme un État faible disposant
d’uneadministration négligente et dilettantedenotables,largement en retard
99
surl’administration continentale ,quin’arrive pasàsortirdel’emprisedela
société civile.N’ayant pas connu un système féodal analogueàcelui de
l’Europe continentale et ayant réaliséson unité avant même la conquête
normande, la nécessité d’un pouvoir central fort, capable de briser la
résistancedeseigneurs trop puissants et de les soumettreàlavolonté du roi,
ne se fait pas sentir. Aussi, les conquérants maintiennent-ilsledroit et les
coutumes anglo-saxonnes, garantissant ainsi la pérennité du modèle
100
d’autogouvernement mesuré .
L’instauration très tôt d’un systèmedereprésentationconsacre l’échecde
toutes les tentatives d’établissement d’un État absolutiste en Angleterre. En
e
effet, dès le XII siècle le systèmeguerrier féodal s’effondre;dans les
sièclessuivants,la féodalité économiquesemodernise avec l’introductiondu
e
métayage;àpartir du XIV siècle, c’estunsystème reposant sur les ordres et
97
Surl’importance de la guerre dans la construction et la consolidationdel’Étaten
Europe, Tilly écrit:«WarmadeState, andState made War.»Cf. TILLY Charles,
«Reflectionson theHistoryofEuropeanStateMaking»,dansTILLYCharles(dir.),
The Formation of NationalStateinWesternEurope,Princeton,PrincetonUniversity
Press,1975,p.42.
98
Parlant desrapports État/société en France, Marx écrit:«Ce pouvoirexécutif,
avec soni mmense organisationb ureaucratique et militaire, avec sa machinerie
d’Étatétenduetartificielle,étendu, sonarmée de fonctionnairesd’undemi-million
d’hommeset sonautre armée de cinq cent mille soldats, effroyablecorps parasite,
qui recouvre comme une membrane le corps de la sociétéfrançaise et en bouche
tous les pores, se constituaàl’époque de la monarchie absolue, au déclin de la
féodalité, qu’ilaidaàrenverser. Les privilègesseigneuriaux desgrandspropriétaires
fonciers et desvilles se transformèrentenautantd’attributsdupouvoird’État,les
dignitaires féodauxenf onctionnaires appointés, et la carteb igarréed es droits
souverains médiévaux contradictoires devint le plan bien régléd’unpouvoir d’État,
dont le travail est divisé et centralisé comme dans uneusine.»Cf.MARXKarl, Le
dix-huitBrumairedeLouis Bonaparte,tr. fr., Paris, Messidor/Éditions sociales,
Coll.Essentiel,1984(1852),pp.186-187.
99
HINTZEOtto,op.cit.,p.144.
100
BADIEBertrandetBIRNBAUMPierre,op.cit.,p.217.
39101
le Parlement qui se substitue au système féodal .DelaGrande Charte de
1215àlaRévolution de 1688, la monarchie constitutionnelle anglaise ne fait
que préfigurer le triomphe du parlementarisme moderne. Paradoxalement, la
faiblesse de l’Étatanglais nefait que renforcer la cohésion interne du payset
augmenter sa capacité belliqueuse. Cependant, son statut de grande
102
puissance militaire et d’empirecolonial le portera àentreprendre les
e
grandesr éformesdud ébut du XIX siècle afin de rattraperler etard
accumulé par rapportauc ontinent et de parvenir àu ne administration
intensive fondée sur une énorme bureaucratiecommunale qui, dans ses traits
103
essentiels, ressembleàlabureaucratiecontinentale .Mais la France et
l’Angleterresontsuiviesdeprèsparl’Espagne.
Contrairementaux royaumes de France et d’Angleterre, celui d’Espagne
e e
émerge lentement d’un long processus de reconquête (VIII -XIII siècle),
e
intensifié au XI siècle, de segments importants de son territoire conquis par
104
les Arabes depuis 711 .Enoutre, la naissance de deux royaumesen1037
rend la construction et la formation d’un État national encore plus
105
difficile .Ainsi, tout au long du Moyen Âge, les royaumesdeCastille et
d’Aragon sontconstamment en guerre contre les Arabes. Cette situation de
mobilisation militaire permanente et de guerre prolongée ne fait
qu’augmenter l’emprise du systèmes ociopolitique féodals ur la société
espagnole et retarder de plusieurs siècles, par rapport àlaF rance et
106
l’Angleterre, l’avènement d’unroyaume espagnol unifié .Cette tâche est
d’autantplus ardue que les deux royaumes adoptent des modèles étatiques
très différents:celui du royaumefrançais en Castille et celui du royaume
anglais en Aragon.Lafragmentation du royaume de Castille ne fait que
compliquer la situation.L’intégration des divers ensembles:Castille, León,
Murcie, Galice et Tolède que réalise progressivementleroi AlphonseXle
Sage (1252-1284), par uneœuvre législative et administrative immense,
101
HINTZEOtto,Ibid.,p.106.
102
L’Angleterre,àcetteépoque, ne disposaitque d’unemiliceetd’unepetite armée
permanente créée peuavant la révolution de 1688. Sa marine, l’instrument glorieux
de sa suprématiemaritime et commerciale, est la véritableforce de défense du pays.
Cf.HINTZEOtto,Ibid.,p.72.
103
Ibid.,p.144.
104
PÉREZ Joseph, L’histoire de l’Espagne,Paris,Fayard, 2007 (1996),pp. 48-89;
e e
CHAUNU Pierre, L’expansion européenne du XIII au XV siècle, op.cit., pp. 99-
103.
105
PÉREZJoseph,L’histoiredel’Espagne,op.cit.,pp.59-61.
106
BOSCH Juan, De Cristóbal ColónaFidel Castro. El Caribe, frontera imperial,
op.cit., p. 21;MARGOLIN Jean-Claude (dir.), L’avènement des Temps Modernes,
Paris, PressesUniversitaires de Frances, Coll. Peuples et civilisations,1977,pp.
119-125.
40107
révèleàelleseule le caractère titanesque d’unetelleentreprise .Cen’est
que sous le long règne de Jean II (1406-1454)que le royaume de Castille
parvientàs’institutionnaliser.Lemariage de Ferdinand et d’Isabelleen1469
conduitàlanaissance d’un grand royaume national, avec la reconquête de
108
Grenade en 1492 .Mais ayantàsatête des souverains très catholiques,
l’Espagne est restée,àl’instar de l’Italieetdel’Autriche, un modèle d’État
109
inachevé,incapable de se détacher de l’emprise de l’Église catholique .
Malgrétout,cepaysvajouer un rôle capital dans la suprématiedel’Europe
surlerestedumonde.
3.2 Le système d’États européen et l’organisation sociale capitaliste
bourgeoise
Lesgrandsroyaumesnationaux européensn’émergent pas danslevide.
Parallèlement àlad ynamique politique,oum ieux, en interrelations ou
interdépendancesa vec elle, des dynamiquesé conomique, sociale,
scientifiqueetculturelle sont en marche. Et c’est la convergence de ces
110
facteurs quiestàl’origine de la modernité occidentale .Avec l’arrêtdes
invasions,onassisteàunmouvementdepeuplementqui,entre1050et1250,
va revigorer l’économie européenne. La croissancedémographique favorise
le développement de l’agricultureet du commerce des denrées, permettant
ainsi de nourrir les citadinsdeplus en plus nombreux. L’augmentation du
nombre de tisserands, de teinturiers ou de tondeurs d’étoffes engendre la
multiplicationdes échanges entre les villes et lescampagnes, et aussi entre
les payse uropéens. L’apparition d’une classe artisane et d’une classe
e
marchanded ès la finduXI sièclenef ait que renforcer le processus
111
d’urbanisation .L’extension du commerce entre l’Occident et l’Orient et le
développementdes foires de Champagne marquent la lente mais importante
ascensionpolitique et sociale de la bourgeoisie et annoncent la première
e e 112
RenaissanceauxXII etXIII siècles .
107
LADEROQUESADAMiguelÁngel, «La genèse de l’Étatdansles royaumes
hispaniques médiévaux (1250-1450)», dansH ERMANNC hristian (dir.), Le
premier âgedel’ÉtatenEspagne(1450-1700),Paris, Les ÉditionsduCNRS, 2001
(1989),p.11.
108
PIETSCHMANN Horst, El Estadoysu evoluciónalprincipio de la colonización
españoladeAmérica,tr. esp.,Mexico, FondodeCultura Económica, 1989,pp. 22-
29;BRAUDELFernand,Lesambitionsdel’histoire,op.cit.,p.421.
109
HINTZE Otto, op.cit., p. 311;pour un pointdevue un peuplusnuance, voir
HERMANNC hristian, «L’État et l’ÉgliseenE spagne», dans HERMANN
Christian(dir.),Lepremierâgedel’ÉtatenEspagne,op.cit.,pp.381-405.
110
MARGOLINJean-Claude(dir.),L’avènementdesTempsModernes,op.cit.
111
BLOCHMac,op.cit.,pp.110-112.
112
Àcesujet FernandBraudel écrit:«Les siècles antérieursont eu leur prospérité
matérielle,leurpériode d’expansion,leurs régressionsetleurs systèmescapitalistes
41Danslanouvellesociétéeuropéennequiseprofile,produitdel’expansion
économique de l’Occidentet aussi catalyseur de celle-ci, notamment avec la
circulation monétaire et le volume desmoyensdepaiement, le commerçant
113
l’emportesur le producteur .Àlafois financier et entrepreneur, il devient
le partenaire obligé du roi. D’ailleurs, entrepreneursp olitiqueset
114
entrepreneurs économiques ont un destin commun .Leroiabesoin de
l’argent du capitaliste, surtout du crédit, pour entreteniru ne armée
permanente, recruterdes mercenaires, produire desarmes,c’est-à-direpour
115
financer sesguerres .Etles hommes d’affaires,en échange, obtiennent du
roi des contrats, des concessions, des titres de noblesse, voire des offices.
Aussi, lesbourgeoiscontribuent-ilsàlaconstruction,àlaformation etàla
consolidation desgrandsroyaumesnationaux. En mettantàladisposition
des Étatsn ationaux les moyens de faire la guerre, ils participent au
renforcement de l’équilibredes puissances, qui est le fondementmême du
systèmed’Étatseuropéen.
Lesrapportsd’interdépendancescomplexesetdynamiquesentrepolitique
et économie, entre État et capitalisme se manifestent tout au long du Moyen
116
Âge et des TempsM odernes
.L ’État garantit au capitalisme le cadre
sécuritaire et la protection juridique favorisant le calcul économique
117
indispensableàlaréalisation des profits .Ilcrée aussi les moyens de
communications, routes, chemins de fer, voies navigables, postes,
relativementsophistiqués. ArmandSapori, avec de solidesargumentsàl’appuide
e
ses affirmations, voudraitmêmenous persuader que le XIII siècleaété la vraie
Renaissance, ou,àtoutlemoins,lapremière.»VoirBRAUDEL Fernand, Les
ambitionsdel’histoire,op.cit.,p.422.
113
BLOCH Mac, op.c it., p. 114; LÓPEZR obert Sabatino, TheC ommercial
Revolution of theMiddle Ages, 950-1350,Englewood Cliffs, NJ, Prentice-Halle,
1971.
114
Ilssont associés pour le meilleur et pour le pire:«L’exemple de Jacques Cœ ur
(1395?-1456), enrichietruiné parCharles VII, est là pour nous le redire.»Cf.
BRAUDELFernand,Ibid.,p.412.
115
En 1502, rapporte J. R. Hale, Robert de Balzac, vétérandes guerresd’Italie,
concluait un traité surl’art de la guerre parcet avisàtousles princes:«Par-dessus
tout,pouravoir du succèsdanslaguerre,ilfaut avoirassez d’argentpourfournir
tout ce dont l’entrepriseabesoin.». Voir HALE J. R., «InternationalRelations in
theWest Diplomacy andWar »,dans POTTER G. R. (dir.), TheNew Cambridge
Modern History.V ol.1:TheR enaissance, 1493-1520,C ambridge, Cambridge
UniversityPress,1967,276.
116
Voir TILLYCharles, Contrainte et capitale dans la formationdel’Europe (990-
1990), op.cit.
117 e e
FAVIERJean,« Économies et sociétés»,dansFAVIERJean(dir.), XIV et XV
siècles:crisesetgenèses,op.cit.,pp.258-264.
42télégraphes, etc., en vue de promouvoir et de faciliter les échanges
commerciaux. En agissantdelasorte, la puissance publique metenplace les
fondements de l’édification et du fonctionnementdum arché dont
l’élargissementetl’organisation constituentlecadre idéaldel’émergence et
118
du développement du capitalisme .Lecapitalismeàson tour participeàla
création,àl’élargissement et au renforcement desstructuresdel’État. Celui-
ci profite de la culture technique des capitalistes, notamment la comptabilité
en partie double,enc ommençant parl eur confier la perception de ses
119 120
impôts ,lagestion de ses deniers .Ainsi, la rationalité capitaliste, en
termes d’efficacité et de profit, d’efficacité et de légitimitéspécifiquedansla
logique étatique, oriente l’administrationpublique et se trouveàlabase de la
121
bureaucratisationdel’État .
L’alliance entrel’Étatetlecapitalisme facilite également les progrès
scientifiques,t echniques et artistiques. Avec la création des Grandes
universités:l’UniversitédeBologne (1119), l’Université de Paris (1200),
l’Université de Salamanque (1218), l’Université de Padoue (1222),
l’Université d’Oxford( 1225), l’Université de Cambridge (1284) et
l’Université de Coïmbre (1290),l es États nationaux et les capitalismes
nationaux peuvent promouvoir la science et la technique, de même que
122
l’innovationtechnologique .Ainsi,ilsparviennentàsedoterdesressources
humainesindispensables:juristes, traducteurs, diplomates, administrateurs,
économistes, ingénieurs, chimistes, mathématiciens, physiciens, astronomes,
cosmographes, géographes, cartographes, navigateurs, médecins, etc., pour
maintenirl’ordre et la paix sur le plan interneetaffronter la concurrence, la
rivalité, les pressions et les agressions au niveau externe. La politique
économique des États nationaux viseàassurer la protection du marché
national émergent et la défensedup avillonn ational, la promotionde
123
l’industrie nationale liée au marché intérieuretaumarchéextérieur .Cette
orientation de la politique économique ne fait que rendre les États nationaux
plus puissants et les capitalismes nationaux plusrobustes. Ainsi, verslafin
e
du XV siècle, les États européens, de concert avec des entrepreneurs
nationaux, sont prêtsàselancer dansdes voyages d’explorations et de
118
HINTZEOtto,op.cit.,pp.270-271;POLANYIKarl,op.cit.,pp.96-97.
119
Sur l’importance de l’impôt dans la constructionetlaf ormationdel ’État
moderne, voirB EAUNEC olette,« Les structuresp olitiquesc omparées de
e e
l’Occident médiéval (1250-1500)», dans FAVIER Jean(dir.), XIV et XV siècles:
crises et genèses,op.cit.,pp.39-55.
120
BRAUDELFernand,op.cit.,p.412.
121
WEBERMax, Économie et société, op.cit.,pp.130-137et294-297.
122
LEGOFFJacques,UnautreMoyen Âge,op.cit.,pp.195-208.
123
BRAUDELFernand,Ladynamiquedu capitalisme,op.cit.,pp.47-48.
43conquêtes quivont renforcer la construction et la formation de l’État en
Europeainsiquel’organisationsocialecapitalistebourgeoise.
3.3Lesystèmeeuropéenet laconquêteduNouveauMonde
La reconquête de Grenade en 1492 parachève le processus faisant de
124
l’Espagneungrand État territorial ,mêmesielle doit attendre le règne de
Philippe II (1556-1598) pour devenir un État nationalàl’instarde la France
125
et de l’Angleterre .Lam êmea nnée se produit un événement d’une
importance capitale dans l’histoire de l’humanité:l es caravelles de la
Castille, sous le commandementdunavigateur génois Christophe Colomb,
pénètrentdanslavastemer de l’Atlantique nord connue sous le nom de mer
desCaraïbesoumer des Antilles. Sans le savoir,ilvient d’ouvrir lesportes
du NouveauMonde àl’Espagne et aux autres Étatseuropéens. En effet, les
récits de voyages des conquistadors relatant les richesses fabuleuses
découvertes dans le nouveaucontinent etl’exploitationdes mines d’argent et
d’orcontribuent au rayonnement de l’Espagne. La fortune colossale amassée
dans les colonies au nomdes souverains espagnols soulèvelaconvoitise
d’autres monarques européens. Le Portugal est le premier paysàcontester le
droit des souverains catholiques d’Espagne de considérer les terres du
Nouveau Monde comme leurspropriétés exclusives.Après l’échecdela
126
médiation du pape Alexandre VI Borgia ,d es négociationsd irectes
permettent aux deux pays, parletraité de Tordesillas,conclu le7juin1494,
127
detrouverunaccordfaisant duBrésilunecolonieportugaise .
Ni la secondeb ulle papale ni le traité de Tordesillas n’affectentla
détermination des autres souverains européensàselancer dans une politique
128
expansionniste .Le5mars 1496, Henry VII d’Angleterre autorise John
Cabotàentreprendreunvoyage de découverte. C’est le point de départ de
l’aventurecoloniale britannique dansleNouveauMonde et, notamment,
124
La reconquête est achevée au Portugalen1228,en1250 pour l’Aragon.Laprise
de Grenadeen1492marquelafin du processusdereconquête en Castille et la
victoiredéfinitivedel’Espagne surl’Islam.VoirCHAUNU Pierre, L’expansion
e e
européenneduXIII au XV siècle,op.cit.,pp.102-103.
125
HERMANNChristian (dir.), Le premier âgedel’ÉtatenEspagne, op.cit., p.
407.
126
Deuxbullespapales,établissant la ligne imaginairedupartagedumonde entre
lesdeuxpays, n’arrivent pas pour autantàles satisfaire. Cf.WILLIAMSEric, De
Christophe Colomb à Fidel Castro:l’histoire desCaraïbes1492-1969, op.cit., pp.
72-73.
127
Voir FERROMarc, Histoire des colonisations des conquêtesaux indépendances
e e
XIII -XX siècle,Paris,ÉditionsduSeuil,1994,p.91.
128
Voir CHAUNU Pierre, Conquête et exploitationdes nouveaux mondes, op.cit.,
pp.252-254.
44

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