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Haïti ou Saint-Domingue

De
236 pages
Gaspard Théodore Mollien (1796-1872), explorateur et diplomate, est connu essentiellement pour son Voyage en Sénégambie publié en 1820. Son histoire d'Haïti, rédigée avant 1830, est restée manuscrite jusqu'à aujourd'hui. Ce texte est un témoignage inédit et irremplaçable sur le soulèvement victorieux des esclaves de Saint-Domingue contre la France coloniale et les premières décennies de l'indépendance haïtienne.
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HAÏTI

OU SAINT-DOMINGUE Tome II

COLLECTION AUTREMENT MEMES conçue et dirigée par Roger Little
Professeur émérite de Trinity College Dublin, Chevalier dans l'ordre national du mérite, Prix de l'Académie française, Grand Prix de la Francophonie en Irlande etc.

Cette collection présente en réédition des textes introuvables en dehors des bibliothèques spécialisées, tombés dans le domaine public et qui traitent, sous forme de roman, nouvelles, pièce de théâtre, témoignage, essai, récit de voyage etc., rédigés par un écrivain blanc, des Noirs ou, plus généralement, de l'Autre. Exceptionnellement, avec le gracieux accord des ayants droit, elle accueille des textes protégés par copyright, voire inédits comme dans le présent cas. Des textes étrangers traduits en français ne sont évidemment pas exclus. Il s'agit donc de mettre à la disposition du public un volet plutôt négligé du discours postcolonial (au sens large de ce terme: celui qui recouvre la période depuis l'installation des établissements d'outre-mer). Le choix des textes se fait d'abord selon les qualités intrinsèques et historiques de l'ouvrage, mais tient compte aussi de l'importance à lui accorder dans la perspective contemporaine. Chaque volume est présenté par un spécialiste qui, tout en privilégiant une optique libérale, met en valeur l'intérêt historique, sociologique, psychologique et littéraire du texte.

« Tout se passe dedans, les autres, c'est notre dedans extérieur, les autres, c'est la prolongation de notre intérieur.» Sony Labou Tansi

Titres parus et en préparation: voir en fin de volume

Gaspard Théodore Mollien

HAÏTI OU SAINT-DOMINGUE
TOMEII

Présentation de Francis Arzalier
avec la collaboration de David Alliot et de Roger Little

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; FRANCE
L'Harmattan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa Fac. Sciences. Soc, Pol. et Adm. BP243, KIN XI Université de Kinshasa

75005 Paris

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12 BURKINA FASO

- RDC

Le médaillon de la couverture est une carte d'Haïti où sont mentionnés les lieux évoqués par Mollien.

www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattanl@wanadoo.fr

@ L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-01077-6 EAN : 9782296010772

HAÏTI OU SAINT-DOMINGUE
Tome II

1803-1804

Dessalines
Le plus grand nombre des riches négociants, des propriétaires français étaient restés à Saint-Domingue et n'avaient pas voulu fuir sur les vaisseaux de la France. Un penchant funeste les attachait au pays où étaient tous leurs biens et leur famille. Quels regrets cruels ne durent-ils pas ressentir lorsqu'ils eurent perdu de vue l'escadre, cette dernière planche de salut pour s'échapper I L'entrée triomphale de Dessalines et du 4e régiment, garde sanguinaire de ce général en chef: leur présagea l'avenir le plus lugubre; leur yeux ne virent plus briller que des poignards; leurs oreilles n'entendaient plus que des cris de mort. Éperdus, incertains sur les dispositions du vainqueur, les principaux négociants cherchèrent à capter sa faveur en lui prodiguant ce qu'ils avaient de plus délicieux pour leur table, de plus précieux dans leurs magasins. Infortunés I cachez plutôt vos trésors; couvrez-vous de haillons; sollicitez sa charité, s'il est accessible à ce sentiment; gardez-vous d'exciter sa cupidité par la vue de vos richesses. La peur conseille maI : on suivit le plan opposé; on reçut Dessalines et ses bOUITeaux avec acclamation; on chercha à les adoucir et à les gagner par l'ivresse des fêtes et des festins: pauvres victimes, vous léchez la main qui va vous frapper. Ces victimes n'étant pas tout à fait sans amis, sans protecteurs, on n'osa pas porter de suite la main sur elles: d'ailleurs leur nombre rendait un plan nécessaire pour qu'aucune ne put échapper; on prit donc le parti de les endormir par les démonstrations les plus bienveillantes et par les caresses les plus tendres. L'État major de Dessalines, avide de pillage et de meurtre, ignorant ses desseins et le supposant capable de clémence, s'impatienta de ses lenteurs et parla de commencer sans ses ordres. Cette fureur enchantait le général en chef (Dessalines l'était devenu avant le départ des Français), tout en contrariant ses projets. « Des navires de diverses nations, disait-il à ses affidés, remplissent les ports; la pitié peut y donner refuge aux Français, emporter leurs richesses et frustrer ainsi mon trésor d'un immense accroissement; 7

puis les colons qui sont dehors, ne vaut-il pas mieux les faire rentrer pour les dépouiller, et les réunir à leurs frères dans un commun massacre? » Boisrond-Tonnen-e et Gabart le fortifièrent dans ces idées et dès lors il ne s'occupa plus qu'à apaiser ses soldats et à les faire sortir du Cap. TI en parla aux plus riches négociants, leur montra le danger qui les menaçait et leur demanda les moyens de l'écarter. On s'empressa de les lui fournir; on lui compta, au Cap seulement, six millions de francs; faible acompte pour son avarice, mais qui suffisait pour arrêter la fureur de ses soldats et pour lui donner le temps de mûrir le plan exécrable que ses conseillers jaunes lui avaient suggéré. Dessalines, fidèle à sa promesse, sortit du Cap et posta son quartier général au Fort-Dauphin. On aura une idée de sa cour et de la discipline de son armée, en apprenant que, dans cette ville même, Boisrond- TonnetTe, après une orgie, voulant, disait-il, imiter Érostrate, mit le feu à l'église qui pourtant était bien loin d'égaler en magnificence le temple d'Éphèsel. Les personnes raisonnables doutaient de la foi d'un homme qui soufftait de tels excès, qui avait fait précédemment égorger les blancs de l' Artibonite et qui avait laissé des officiers tuer une famille entière de blancs, chez laquelle ils étaient logés au Cap. Ces scélérats avaient assassiné le père, la mère, étouffé les enfants sous des matelas. Un domestique qui avait eu le temps de se blottir dans un tas de charbon et qui avait tout vu, s'étant empressé d'aller raconter le crime à Dessalines et de désigner les auteurs, avait reçu pour toute réponse qu'on ne savait pas ce qu'il voulait dire, et on lui avait tourné le dos. Indépendamment de ce fait isolé qni devait inspirer les craintes les plus vives, on voyait autour de Dessalines les hommes les plus acharnés contre les blancs, et dont l'exaltation était montée jusqu'à la frénésie. On s'apercevait bien qu'il n'y avait plus sûreté, et insensiblement on quittait un pays devenu la proie des barbares. Cette émigration, bien que très rare, alanna l'avidité réfléchie de Dessalines et de ses sicaires. On s'appliqua à la diminuer, en accumulant les témoignages du plus sincère attachement et de la bienveillance la pIns étendue: on y crut.
1 (Erostrate voulut se rendre célèbre en incendiant le grand temple d'Ephèse au Ve siècle avant lC.]

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Non content d'avoir retenu par leurs promesses les victimes sur le théâtre où ils se proposaient de les immoler, les vainqueurs du Cap aidés de la plume de Boisrond- Tonnerre publièrent au FortDauphin, le 22 novembre, la proclamation suivante: « Au nom des Noirs et des hommes de couleur L'Indépendance de Saint-Domingue est proclamée. Rendus à notre dignité primitive, nous avons assuré nos droits; nous jurons de ne jamais les céder à aucune puissance de la terre. Le voile affreux du préjugé est déchiré; qu'il le soit à jamais: malheur à celui qui voudrait en rassembler les sanglants lambeaux. Vous, propriétaires de Saint-Domingue errant dans les contrées étrangères, en proclamant notre indépendance, nous ne vous défendons pas, à tous qui que vous soyez, de revenir dans vos propriétés. Loin de nous cette idée! Nous n'ignorons pas que, parmi vous, plusieurs ont renoncé à leurs anciennes erreurs, abjuré l'injustice de leurs prétentions exorbitantes et reconnu le bon droit de la cause pour laquelle nous avons versé notre sang depuis douze années. Les hommes qui nous rendent cette justice, nous les traiterons comme des frères, qu'ils comptent à jamais sur notre estime et notre amitié, qu'ils reviennent parmi nous. Le Dieu qui nous protège, le Dieu des hommes libres nous défend de tourner contre eux nos armes triomphantes. Quant à ceux qui, entêtés d'un fol orgueil, esclaves intéressés d'une prétention coupable, sont assez aveugles pour se croire l'essence de la nature humaine, et assurent qu'ils sont faits par le ciel pour être nos maîtres et nos tyrans, qu'ils n'approchent jamais la terre de Saint-Domingue: s'ils viennent ici, ils y trouveront des chaînes et l'exil. Qu'ils demeurent où ils sont et que, tourmentés par une misère trop bien méritée, accablés du dédain des hommes libres dont ils se sont moqués trop longtemps, ils continuent leur existence sans être plaints ni remarqués. Nous avons juré de n'user de clémence envers aucun de ceux qui oseront nous parler d'esclavage; nous serons inexorables, peut-être même cruels, envers les troupes qui, oubliant l'objet pour lequel elles n'ont cessé de combattre depuis 1789, viendraient d'Europe semer parmi nous la mort et la servitude: rien ne sera trop cher à sacrifier, rien d'impossible à exécuter, pour des hommes à qui l'on 9

veut arracher le premier de tous les biens. Dussions-nous faire collier des fleuves de sang; dussions-nous, pour conserver notre liberté, enflammer les sept huitièmes du globe, nous nous trouverons innocents devant le tribunal de la providence qui n'a point créé les hommes pour les voir génrir sous un joug si dur et si ignominieux. Si, dans les différentes commotions qui ont eu lieu, quelques habitants dont nous n'avions pas à nous plaindre, ont été victimes de la cruauté des soldats ou de cultivateurs trop aveuglés par le souvenir de leurs maux passés pour être capables de distinguer les propriétaires bons et humains de ceux qui étaient insensibles et cruels, nous gémissons avec toutes les âmes généreuses sur leur sort déplorable, et nous déclarons à l'univers, et quoique puissent dire les gens mal intentionnés, que ces meurtres ont été commis contre le vœu de nos cœurs. Il était impossible, surtout dans la crise où s'est trouvée la colonie, de prévenir ou d'arrêter ces horreurs. Ceux qui ont la plus légère teinture de l'histoire savent qu'un peuple, quand il est en proie aux discordes civiles, fut-il le plus policé de la tetTe, se livre à toutes sortes d'excès et que l'autorité des chefs, trop peu respectée dans ces temps de révolution, ne peut punir tous les coupables sans se créer continuellement des difficultés nouvelles. Mais l'aurore de la paix nous laisse entrevoir la lueur d'un avenir moins orageux, maintenant que le calme de la victoire a succédé aux troubles d'une guetTe tenible, tout, dans Saint-Domingue, doit prendre une nouvelle face et son gouvernement désotmais sera celui de la justice. Signé: Dessalines, Christophe, Clervaux ! » On ne peut lire, sans être révolté, cette proclamation pour peu qu'on se rappelle qu'elle ne fut faite que pour accroître le nombre des victimes. Si quelque chose pouvait augmenter l'houeur de ce plan atroce, c'est l'idée que ces hommes, résolus à immoler tous les Français, ne les gardaient et ne les entretenaient dans la sécurité, qu'en attendant qu'ils fussent certains qu'aucune autre expédition n'était en mer pour venir à leur secours et que nulle nation étrangère n'était dans l'intention de les sauver ou de punir le plus hideux des forfaits, le plus détestable des panicides. On les conselVait pour mieux dire, en otage, dans la crainte d'une attaque. 10

jamais l'indépendance d'Haïti: le 1cr janvier 1804 fut le jour choisi
pour le commencement de cette nouvelle ère. Le nom de SaintDomingue fut remplacé par celui d'Haïti que lui donnaient les Indiens avant la découverte, et le pays fut constitué en république. Dessalines, décoré du titre de gouverneur général, devint le législateur du nouvel État et reçut en même temps un pouvoir illimité. Ainsi se réalisa, au bout de douze ans, le rêve de l'assemblée de Saint-Marc: Saint-Domingue ne dépendit plus de la France et ce que Toussaint n'avait pu faire avec l'appui des colons, Dessalines le fit sans eux et malgré leur tardive opposition. Il s'était donc opéré un changement prodigieux. dans l'opinion générale? Non, l'opinion n'avait pas changé, mais d'autres hommes avaient succédé à ceux. qui avaient commencé la révolution. On ne pensait plus comme au temps de Jean-François et de Biassou, on méprisait les blancs depuis qu'on les avait battus, on les détestait depuis que Rochambeau s'était montré inexorable. Ensuite, durant les deux ans que les armées indigènes avaient vécu dans les bois et dans les mornes, elles avaient pris dans ces lieux sauvages une âpreté de caractère qui les avait rendues irréconciliables avec les blancs. Les hommes de couleur étaient les plus acharnés pour succéder à ceux qu'on dépossédait et la jouissance des biens de leurs pères proscrits était une perspective suffisante pour enflammer leur rage cupide et les armer contre les auteurs de leurs jours. Sur d'autres points, l'opinion était la même que dans l'ancien régime; elle ne flétrissait l'esclavage que lorsqu'il était imposé par les blancs. En effet, Dessalines traita ouvertement avec les Anglais pour obtenir un certain nombre d'esclaves de la côte d'Afrique, afin de remplacer les soldats que la guerre avait détruits, ou plutôt pour en former une garde dévouée, propre à l' accomplissement de ses projets d'ambition. Une autre voie le servit bien mieux.: dans les rapports fréquents que ses transactions lui procurèrent avec les Anglais et les Américains, accourus dans les ports d'Haïti par l'espoir du pillage, comme ces vautours qui suivaient les années pour dévorer les cadavres qu'elles laissent derrière elles, il se convainquit entièrement que la cause de l'humanité n'unirait jamais leur nations contre lui en faveur des Il

En attendant que le délai nécessaire pour connaître les dispositions des autres puissances fut écoulé, on s'occupa de fixer à

Français. Les fripiers avec lesquels ils s'entretenait lui laissèrent entrevoir que ce n'était pas l'affaire des peuples étrangers et que les Blancs cessaient d'être frères dès que leur intérêt l'exigeait ~ qu'enfin, si les noirs se vendaient en échange d'armes, de verroteries, les blancs se livraient pour une diminution de droits dans un tarif de douanes, pour un privilège commercial. Ces aveux des courtiers de l'Océan furent des traits de lumière pour Dessalines: débarrassé de toute crainte du côté des étrangers, certain de leur lâche neutralité, sollicité même par leur impatiente avidité qui attendait les dépouilles des Français pour fret de leurs navires, et en paiement des fusils et de la poudre qu'ils avaient livrés, il vit bien que le meilleur moyen d'affermir son autorité, audehors et au-dedans, était de recourir à quelque mesure sanguinaire qui le montrerait terrible et puissant, comme les plus affreux fléaux. Qui sait même si, dans cette tête, ne s'était pas logée l'idée que le crime agrandit l'homme, et que presque toujours il jouit d'une célébrité qui l'immortalise. Il cessa donc tout à coup d'acheter des satellites grossiers à des étrangers avides et même de rappeler les hommes de sa couleur, qui, longtemps exilés en Amérique, y avaient puisé, selon lui, des mœurs efféminées: régner par la terreur lui sembla plus sûr que de gouverner au moyen de la reconnaissance. D'un côté des amis, de peur de voir sa colère s'amortir, l'excitaient chaque jour par de nouveaux mensonges, par de nouvelles calomnies sur les blancs, car ils avaient promis les dépouilles des blancs français en paiement des dettes contractées avec les Américains et les Anglais, et désirant de leur tenir parole, ils pressaient incessamment l'époque du massacre pour ne point être surpris par l'échéance de leurs billets. On poussa donc Dessalines à publier une nouvelle proclamation que Boisrond avait composée et où il énumérait les crimes des Français: on sonnait le tocsin avant de commencer. Cangé, Clervaux, Boisrond, en général tous les hommes de couleur qui entouraient Dessalines l'obsédaient de leur impatience et de leurs sarcasmes. «Est-ce la peur, disaient-ils, qui arrête son bras? la pitié? veut-il donc régner sans remplir ses engagements? n' a-t-il pas juré d'effacer le souvenir de notre infâme origine blanche? laissera-t-il plus longtemps nos femmes nous préférer ces étrangers insolents? » Ces propos rapportés à Dessalines le remplissaient de fureur, et chaque jour, il recommençait ses exhortations sangui12

naires au peuple. Malgré leur énergie, l'effet en était lent, le peuple ne remuait point: avec la jouissance de la liberté, son caractère s'était adouci et dès qu'il ne voyait plus de soldats, il n'y avait plus pour lui d'ennemis à frapper. Dessalines n'avait qu'une consolation, qu'une espérance, c'est que ce peuple apathique laisserait faire; rassuré sur ce point, il était inquiet de l'attitude silencieuse de quelques généraux: il se demandait souvent s'ils résisteraient à ses ordres, et si même ils ne marcheraient pas contre lui pour ne pas passer pour ses complices. Ce fut dans l'intention de connaître leur véritable opinion qu'il les assembla aux Gonaïves, au commencement du mois d'avril 1804. Cette chambre ardente se composait de Christophe, Clervaux*, Hemet*, Gabart*, Geffrard*, Toussaint, Raphaël, Lalonsrie, Monnaix, Caprix*, Magry, Cangé*, Dan, Magloire, Ambroise, Yayou, Jean-Louis François, Gérin*, Moreau, Féron, Barelais*, Martial Bessel * (*Hommes de couleur presque tous nés dans le Nord ou dans l'Ouest): Boisrond faisait l'office de secrétaire rédacteur . Un profond silence régna quelque temps dans l'assemblée; le motif de la réunion n'était pas bien connu; on cherchait à le deviner dans la physionomie du gouverneur général, dont la figure avait un air sinistre; enfin, sortant de sa sombre rêverie, Dessalines parla ainsi (Ces discours furent prononcés en créole: on les a traduit en français pour l'intelligence des lecteurs) : « Je vous ai réunis pour décider la plus grande affaire que nous ayons eu encore à traiter... Nous n'avons plus de maîtres, bon, mais n'avons-nous plus d'ennemis? Notre clémence n'en a-t-elle pas trop laissés dans les villes d'Haïti, seront-ils toujours humbles et soumis comme on les voit à présent? Je vous répète là ce que nous disions il y a deux mois; que répondiez-vous alors? mort, mort aux couleuvresl! Interprète de ce cri de vengeance, j'appelais, par d'énergiques proclamations, le peuple à l'exécuter, afin de la rendre plus solennelle, j'invoquais tous ses souvenirs. Est-ce bien! le peuple reste sourd et calme. Qu'annonce ce silence? Désapprouve-t-il notre politique? non, je ne le crois pas, mais il attend
1 [Formule surprenante attribuée à Dessalines: la couleuvre n'était pas en Haïti considérée comme nuisible mais plutôt comme un animal à protéger dans le cadre du vaudou.]

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que nous commencions. Notre énergie ne le surprendra pas. La proclamation du Fort-Dauphin, il craint qu'elle ne cache un piège et qu'on ne le punisse plus tard d'avoir devancé l'ordre: n'en doutons pas, le peuple s'entendra avec nous et nous laissera faire; fixons donc l'époque où nous devrons mettre la main à l'ouvrage. Avant cela, je dois vous avertir que les étrangers ne nous blâment même pas; nous avons des lettres fort tranquillisantes à ce sujet. Boisrond, lis celle que l'on m'a écrite du continent. » Boisrond lit : Lettre de M. W. des États-Unis à S. A. Mgr Dessalines, «Les amis des noirs ont applaudi à vos triomphes, tous les cœurs vraiment philanthropes ont été trop satisfaits en apprenant qu'aucun soldat français ne souillait plus la terre de notre région: ils ont admiré beaucoup surtout votre clémence pour les bourreaux de votre race infortunée, dont vous avez méprisé les menées sourdes. Ici, les colons réfugiés se félicitent qu'elle ait ménagé des hommes bons à entretenir l'esprit inquiet des hommes de couleur et même à le fomenter. » « Scélérats! nous tromperons bien vos espérances », s'écrièrent à la fois Hemet, Cangé et Gabart ; « votre mame soupçon hâtera la fm de vos fureurs et... » « Assez, assez! reprit Dessalines. Vous ne voyez donc pas la malice de ces blancs qui voudraient m'éloigner de vous? Qu'estce? Boisrond-Tonnerre, tu n'as pas à parler. » « Mais la lettre... » « Quelle lettre? » « Celle de ce membre d'une société chrétienne de Londres. » « Ah ! oui, tu as raison, lis donc. Écoutez bien, Messieurs, écoutez: la lettre est bien pensée, je m'en rappelle. Quand Boisrond me l'a lue, au moment qu'il venait de la recevoir, je m'écriai: ah ! il y a donc quelques bons blancs! » Boisrond lit: « Sage conseiller (trop flatteur) du héros du 30 novembre 1803 », tous les membres s'écrient: « Vive le héros du 30 novembre! » Lorsque le calme s'est rétabli, Boisrond reprend: « recevez les avis d'un ami constant de votre cause, ne comptez jamais sur la paix tant que vous aurez parmi vous les amis, les parents des hommes qui ont égorgé vos frères. Si leur intérêt les oblige à cacher leur haine, croyez bien que leur orgueil blessé ne vous pardonnera jamais. Vous avez trop fait des deux côtés pour être sincères dans vos affections mutuelles: il ne faut donc pas compter sur une franche réconciliation. II faut en finir promptement 14

avec des hommes trop faibles pour vous attaquer, assez méchants pour chercher à vous diviser. À Dieu ne plaise que nous vous proposions un massacre d'Irlande... » Dessalines: « Ça suffit: assieds-toi, Boisrond... Vous le voyez, Messieurs, tous les étrangers nous donnent à l'envi d'utiles avertissements et nous attendons! Les Macaques (singes, terme créole) rient de notre patience et croient nous tromper encore. Vous allez voir, nous allons voir où seront les trompeurs. Mon avis est de les détruire tous. Parlez librement, que pensez-vous? » Clervaux : « Brutus a sacrifié son père pour sauver la république des Romains. Clervaux est prêt à immoler tout ce qui peut menacer celle des Haïtiens. Je l'avoue, je ne la croirai en sûreté qu'après qu'on aura frappé les coups qu'on nous propose: les Français ne renonceront aux combats et aux intrigues qu'après qu'ils nous auront vus inflexibles pour eux; ces Français si vantés, je les connais, ils ne ressemblent pas à ces opiniâtres Espagnols qui ne saluent leurs vainqueurs qu'après un siècle de combats perdus. J'ose vous le prédire: avant que nous ayons âge et vieillesse, nous veITons nos ennemis épouvantés reconnaître d'eux-mêmes notre cause et notre indépendance, et mettre leurs mains blanches, si nous le permettons, dans nos mains teintes du sang de leurs frères. » Raphaël: « C'est avec plaisir que nous voyons l'énergique résolution de Clervaux. Non que nous ayons jamais douté de ses sentiments, mais à cause de ses rapports de famille avec une classe d'hommes dont les préjugés ont été pendant longtemps aussi profondément enracinés que ceux des blancs. Je l'avouerai, je craignais que quelques-uns ne préférassent prendre le parti de leurs pères plutôt que celui de leurs mères. » Martial Besse: « Raphaël, ah! Raphaël, tu nous connaissais bien mal ! Comment as-tu gardé jusqu'à présent une opinion que notre coopération et notre franchise auraient du éteindre chez toi dès l'origine de la révolution? Quels liens pOUlTaientnous attacher à ces hommes qui, en nous donnant le jour, n'ont satisfait qu'une honteuse débauche? Au jour de leur prospérité, nous ont-ils reconnus? au jour de la crise, ne nous ont-ils pas poursuivis comme vous autres? Ne sommes-nous pas restés fidèles à la cause de nos mères qui nous ont allaités? Vous connaissez tous les noms de ceux qui ont parlé les premiers de liberté aux Haïtiens, de Chavanne, d'Ogé : ces hommes de couleur ont certes été les premières 15

victimes de cette cause. Vous nous croyez un penchant pour les Français, mais nos mains ne sont-elles pas, comme les vôtres, teintes du sang des blancs? avons-nous hésité à les frapper, quoiqu'en expirant, ils nous appelaient enfin leur enfant? » Raphaël: « Martial Besse a tort... » Dessalines: « Raphaë~ vous avez beaucoup plus tort de nous parler sans cesse de couleurs, de nuances. Les jaunes sont nos frères par les femmes, ils nous aiment et la preuve c'est qu'on les a vus combattre avec nous pour notre indépendance. Et puis je vous le déclare: je hais toutes ces explications, nous ne sommes pas ici pour nous accuser ou nous défendre, l'ennemi est dehors, il nous assiège. Délibérons vite et prenons une prompte résolution. }) Christophe: «J e demanderai si l'on ne pourrait mettre de côté quelques amis, quelques hommes utiles et déporter les autres. }) Dessalines: « Nous verrons plus tard. » Gabart: «Les mesures sont-elles bien prises pour ne laisser échapper personne? » Geffrard: « La question me fait mssonner. N'y eût-il que deux blancs dans l'île, je voterais contre la mort. Que des hommes sans défense... ! une telle proposition fait rougir mon courage. Qu'ils envoient leurs soldats nous combattre, que leurs flottes couvrent nos côtes et l'on veITa si je les crains, et si nous saurons vaincre, mais tremper nos mains dans le sang d'hommes à qui nous avons promis la vie et à qui nous la devons, dans le sang de ceux qui ne sont avec nous que par amour et pour avoir cru qu'ils n'avaient rien à craindre de nous, après nous avoir défendus et nous avoir été favorables en toute occasion, c'est ce que je ne pourrai jamais faire. » Dessalines: « Bah ! Bah ! Monsieur Geffrard, on vous aidera, on vous protégera. » Geffrard: «Gouverneur, puisque vous m'avez demandé mon avis, vous avez sans doute eu l'envie de le connaître. Je vous déclare donc que je serai toujours un de vos plus fidèles soldats, mais jamais un bourreau. Vous craignez les blancs, dites-vous, bannissez-les, déportez-les: moi-même, j'approuverai cette mesure que commandent peut-être les circonstances. Autrement, je ne vote pas et cela dans l'intérêt même d'Haïti, contre laquelle on peut attirer de tembles représailles. )} 16

Dessalines: « On vous en dispense, Monsieur. Je le vois bien, de vieux préjugés de famille, un reste d'attachement pour la caste de votre père, vous fait reculer devant la nécessité d'un grand coup; nous vous en réservons l'honneur et nous vous en prions dès ce moment. Eh bien! Boisrond, tu ne peux donc pas rester en place? » Boisrond: « Je vous en conjure, Gouverneur, laissez-moi parler, laissez-moi, organe de ma couleur, en développer les vrais sentiments et détourner des soupçons que quelques opinions étranges pourraient faire concevoir sur notre dévouement. }) Dessalines: « Parlez donc. }) Boisrond : « Gouverneur, Barelais est là pour le dire avec moi, nous approuvons et nous admirons tous le coup que vous vous préparez à frapper, il est digne de votre génie, il est profondément politique. On a parlé de représailles à redouter: soyez-en sûr, il n'y en aura pas après une si haute exécution, Haïti deviendra un épouvantail dont on n'approchera plus qu'en tremblant. Les ombres des blancs immolés effrayeront les vivants: Haïti sera une ten-e de feu dont s'éloigneront les conspirateurs les plus audacieux. Des représailles! et pourquoi la France nous en menacerait-elle? Élevé dans son sein, fonné par le fameux Ysabeau, j'ai lu l'histoire de ce pays avec attention. J'y ai vu dans la Saint-Barthélemy, dans sa dernière révolution, des exemples qu'elle a donnés au monde et qui lui ôtent le droit de se plaindre. Le massacre des prisons, le meurtre d'un roi, prouvent qu'à défaut du sang noir, cette nation barbare boit le sien sans horreur. D'ailleurs, tout est bon pour affermir la liberté et l'indépendance: Mithridate, un roi d'Asie, fait tuer cent mille Romains en un jour pour assurer celle de son peuple; plus tard les Siciliens, et ensuite les Génois, massacrent autant de Français, vainqueurs insolents. Partout les peuples se vengent par le sang et quel sang nous propose-t-on encore de verser? celui de nos tyrans, celui de quelques milliers d'artisans de troubles! Précieuse libation offerte aux ombres de nos frères fouettés, marqués, noyés, fusillés, dévorés par les chiens. En vérité, on est bien venu de craindre de leur répondre. Entendez-vous les cris de vos frères que les blancs fouettent dans les îles voisines? voyez-vous les affronts dont ils les accablent? les temples, les théâtres, les promenades, l'exercice du cheval, la faculté de s'asseoir en présence des blancs, tout leur est interdit. Ce que vous avez vu ici se répète d'un bout à l'autre de l'Amérique, sur notre malheureuse race, ses infortunes 17

s'accroissent même depuis nos triomphes. On se venge de nos succès sur nos frères enchaînés. Les blancs qui vivent encore ici ne ressemblent pas à ceux des Antilles, dit-on ~je le crois bien, ils ont trop peur, mais laissez-les respirer, levez le pied de dessus leur tête et vous verrez si le dard est arraché à ces serpents; modérés sous Toussaint, leurs prétentions n'ont-elles pas monté avec leur sécurité? à la fin du règne de ce héros, n'étaient-ils pas arrivés jusqu'à nous mépriser? sous Leclerc, ne parlaient-ils pas de nous remettre aux fers et, sous Rochambeau, ne l'ont-ils pas tenté ?.. Frappons donc sans remèdes, immolons sans pitié, et vous, grand général, allez à la gloire en vengeant vos frères et les malheureux Indiens massacrés par d'autres blancs: n'oubliez pas ce mot de Machiavel: les hommes d'état ne périssent que parce qu'ils ne sont qu'à demi méchants. » Ici, un munnure d'approbation couvre la voix de Boisrond; Dessalines se lève, ses yeux sont ardents, ses gestes pressés: «Viens, Boisrond, s'écrie-t-il d'une voix forte, approche-toi, Haïtien vertueux, demain, demain, au point du jour, je volerai vers le sud, demain la liberté sera garantie à tous par l'impossibilité pour chacun de pactiser avec les Français. Messieurs, aux votes. » À cet ordre, des groupes se fonnent, on remarqua de l'indécision. Dessalines reprit: «Que signifient ces zuzu (munnures) ? », et il fit le signe avec les lèvres. « Vous balancez à tuer les blancs et qu'ont-ils fait de vos oncles (les nègres), ils les ont fait dévorer par les chiens, de vos femmes, ils les ont violées, de vos frères, ils les ont fusillés. Vous balancez, malheureux t }) Alors chacun consigna son vote sur un morceau de papier par ces seuls mots: Mort ou Déportation. Boisrond fut chargé de les recueillir, de les dépouiller et de les compter. TItrouva la mort sur presque tous les bulletins; il fallait voir alors la figure de Dessalines s'épanouir ~il se frottait les mains, il s'agitait sans cesse sur son siège; on s'apercevait qu'il voulait parler. Tout à coup, il se leva avec violence pour ajouter: «Maintenant que personne ne vienne dire: c'est mon père, faites-lui grâce, je n'en accorderai aucune; je veux qu'on n'épargne personne. Secrétaires, transmettez-en l'ordre précis à tous les gouverneurs de provinces. Geffrard, ne l'exécutez pas, j'y consens, mais laissez-le exécuter ou... Vous, Christophe, allez m'attendre au Cap; endormez les victimes. Gabart, dites à Morelli, à Deschamps, à Léger de 18

rassembler la quatrième et de se tenir prêts à me suivre. Messieurs, votant ou non, nous sommes tous frères et amis, je vous retiens tous à dîner : à ce soir, la veillée des blancs. » Dessalines ne resta pas longtemps aux Gonaïves, il partit pour le sud, il ne passa pas au Port-au-Prince pour atteindre plus vite Jérémie et Jacmel qu'il traversa comme un torrent dévastateur, faisant tuer les blancs par ses soldats dans les rues, dans les maisons, partout où l'on les rencontrait, en plein jour comme la nuit. En dépit de sa première résolution, il fit grâce, dans chaque ville, à un prêtre, à un médecin et à quelques ouvriers, et n'oublia pas non plus de mettre des sentinelles à la porte des Anglais et des Américains, pour protéger leurs maisons. Arrivé aux Cayes, il trouva chez Geffrard cette courageuse résistance que son discours aux Gonaïens avait annoncée, elle désarma Dessalines, ou plutôt elle lui fit peur; il n'osa pas toucher à une compagnie de Polonais qui était dans la ville, et partit sans avoir tué beaucoup de monde. Geffrard avait acquis des titres à l'estime et à la confiance des blancs; il ne tarda pas à en être puni: il périt tout à coup empoisonné. Lui mort, les blancs ne se crurent plus en sûreté et le capitaine de la compagnie polonaise n'espérant plus trouver de protecteur, voulut suivre celui-ci au tombeau, et se tua d'un coup de pistolet, dans le cimetière où on l'enterra. La conduite de Geffrard avait fait, à ce qu'il paraît, une vive impression sur tout le monde, puisque après sa mort Dessalines n'osa pas faire massacrer les Polonais. Lorsque lui-même eut été tué, on les renvoya dans leur patrie sur un navire russe et comblés de biens. Pétion n'était pas capable non plus de servir de bourreau à Dessalines; celui-ci le savait et ne s'en fâcha pas. «Monsieur Pétion» dit-il à ce général en anivant au Port-au-Prince, « vous ne savez pas tuer un homme. Douet va vous remplacer pour quelque temps.» En effet, cet exécuteur complaisant des projets de Dessalines fit saisir environ 1200 blancs, les fit conduire dans les manglesl qui environnent le fort Saint-Joseph et les y fit fusiller dans la même nuit. On ne tua que trois personnes dans les rues. Barelais eut l'exécrable honneur d'avoir donné le signal du massacre. Il y avait au Port-au-Prince une marchande de mode
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[Les mangles, mangliers, ou palétuviers forment les mangroves.]

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française, assez riche et qui avait la manie de se couvrir les bras de beaux bracelets et le cou de colliers d'un grand prix. Barelais entra chez elle avec un de ses amis, fit tenir à celui-ci les bras de la femme, les coup~ les mit dans sa poche et s'en alla en disant à son complice: « Le reste est pour toi, j'ai mon affaire. » À mesure que Dessalines remontait vers le nord, sa fureur et celle de ses bourreaux s'augmentaient par le nombre des personnes qu'on frappait; mais ce qui les excitait davantage, c'était l'espoir d'arriver bientôt au Cap. On mettait sa gloire à y entrer le premier; l'on se disputait surtout l'honneur du premier coup. Quinze jours avant de se rendre au Cap, Dessalines envoya l'ordre à Christophe de mettre l'embargo sur tous les navires et de faire cesser toute communication entre la ville et le Carénage où demeuraient beaucoup de gens de mer blancs. Un jour du mois d'avril, vers minuit, on commença le massacre. Février, quarteron passant près du magasin général, appela celui qui le gardait: « N'entends-tu donc pas, lui cria-t-il, on tue les scélérats du Carénage; descends vite, allons les voir danser. » Dans le reste de la ville, on ignorait les scènes d'hotTeur qui se passaient au Carénage, espèce de faubourg séparé de la ville par une anse peu profonde. Cependant, le mystère même, les yeux menaçants des uns, l'air sinistre des domestiques, vrais geôliers de leurs maîtres, des avertissements donnés par des femmes, éveillèrent l'attention de beaucoup de Français. Quelques-uns offrirent leur fortune pour sauver leur vie et perdirent l'une et l'autre. Richard se fit payer celle-ci par plusieurs individus et ne la sauva à personne. Mais le plus grand nombre, rassuré par les proclamations de Dessalines, n'attribuait qu'à l'ignorance du peuple les précautions qu'on lui voyait prendre. Les blancs ne pouvaient croire que les caresses, les promesses qu'on leur avait faites fussent pour les tromper. Ils ne faisaient même pas attention aux permis que Christophe avait délivrés à ses amis, en arrivant au Cap, pour qu'ils quittassent le pays. D'ailleurs, que de sentiments les attachaient à cette ten-e qu'ils avaient dû quitter en même temps que les troupes françaises; l'amitié, l'amour, leur fortune, le plaisir de respirer l'air natal, et puis il était si difficile d'échapper à l'active surveillance des bourreaux. Enfin, le 20 avril, on annonça l'arrivée de Dessalines: «Les feuilles des arbres, dit un auteur haïtien, en furent agitées sans qu'il 20

y eut du vent. » Les blancs, tout tremblants, ne manquèrent pas de l'accueillir avec l'empressement qu'on prodigue à un vainqueur que l'on craint. On en vit aller à sa rencontre à 7 heures du matin, heure à laquelle il entr~ agitant en l'air leurs chapeaux et criant: « Vive Dessalines J Vive la 4e J » Le général en chef répondit à ces vivats par un salut accompagné d'un air ricaneur. La mine féroce des soldats qui le suivaient ne s'animait qu'aux cris bruyants de «Vive la liberté! à bas les blancs! » Des femmes noires toutes déguenillées poussant rudement quelques femmes au teint clair qui se trouvaient sur leur passage, sautaient au cou des soldats et leur demandaient du sang en les couvrant de leurs baisers lascifs: des tambours africains précédaient cette troupe de bacchantes dont les danses licencieuses provoquaient les applaudissements des soldats et d'un public grossier. Gabart, Barelais, portés sur les épaules des soldats, recevaient de leurs mains des couis (calebasses) pleins de tafi~ qu'ils vidaient en 1'honneur de Dessalines. Des hommes, montés sur des ânes chargés des dépouilles du Sud fermaient ce hideux cortège, à la tête duquel on voyait Dessalines et Christophe sur de superbes chevaux. Quelques personnes reconnaissaient celui de Dessalines pour avoir appartenu à un blanc des Gonaïves qu'on avait tué. Quelques guides, qui les précédaient, écartaient la multitude qui se précipitait sur le chemin pour contempler le héros d'Haïti. La foule était partout, sur les arbres de la fossette, sur les toits des maisons, sur les mornes; c'était une affreuse cohue. Elle retarda la marche du cortège et, pour arriver plus vite, Dessalines fut obligé de prendre par les derrières de la rue Espagnole pour se rendre au couvent des Dames dont Christophe avait fait un palais et qu'il avait aussi choisi pour le sien. Dès qu'il y fut entré, on s'empressa de venir l'y saluer. Il reçut froidement les hommages des hommes de sa couleur, et pour mieux cacher ses projets, le tigre parut sensible à ceux des blancs. il est vrai qu'il aurait eu raison de l'être, car ils lui avaient rendu, dans d'autres temps, tous les services imaginables; meubles, argent, tout avait été mis jadis à sa disposition; ils avaient Inême donné une fête pour célébrer son entrée après l'évacuation des Français: « morituri salutaverant camificeml ». Madame Dessalines, qui n'avait pas
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[Ceux qui vont mourir salueront le sacrifice. Allusion à la formule des gladiateurs
romains. ]

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quitté le Cap, avait été tellement enchantée des attentions délicates, des prévenances que lui avaient prodiguées les blancs, qu'elle avait, au retour de Dessalines et instruite de ses projets, fait tous ses efforts pour obtenir la grâce de plusieurs. Elle l'avait conjuré à genoux d'épargner ceux dont elle lui avait présenté les noms, et Dessalines lui avait tout promis. Gabart, Barelais, Pascay, surpris de l'accueil que Dessalines avait fait à quelques personnes, en pénétrèrent les motifs; ils connurent même les démarches de sa femme et leur succès; ils résolurent de les déjouer dans la nuit même. À leur gré, Dessalines en faisant grâce à quelques blancs avait outrepassé ses pouvoirs dans la république de sang dont il était le fondateur et le chef. Ce droit était un privilège odieux, une usurpation insupportable; on se disposa à lui apprendre qu'il n'était pas maître absolu, ou peut-être à servir ses desseins secrets. Frezon, cordonnier, fut la première victime immolée: on le frappa à la porte même de sa boutique. Lacaussade, Follen, Arnaud, les trois principaux négociants de la ville ne furent point effrayés de cet assassinat, sûrs de la faveur et de l'appui de la femme du gouverneur; ils invitèrent, sans défiance, le soir même du jour de son entrée, Gabart, Cangé, Barelais et quelques autres officiers de l'État major. La gaieté la plus vive, les toasts les plus :fraternels, les protestations les plus amicales animèrent le repas: lorsqu'on sortit de table, on se mit à jouer. Lacaussade foumit aux joueurs de l'argent; cette magnificence fut un appât de plus pour le crime. À dix heures, on se quitta en se serrant la main : exécrable pronostic d'une warne trahison. Une fois dans la rue, Cangé, Barelais, Gabart tirent conseil. Après une heure d'attente, supposant qu'il n'y avait plus personne chez Lacaussade, ils retournèrent ensemble chez lui. La porte était fermée; ils frappèrent. « Qui est là ? », demanda Lacaussade. « Eh ! nous autres », répondirent-ils. «À cette heure-ci? » « Sans doute, nous mourons de soit: du punch, du punch!}} « Ah ! ah ! }}s'écria en riant Lacaussade, et il descendit, une lumière à la main et ouvrit sa porte; à l'instant, on fond sur lui, il est frappé à mort, il tombe aux pieds de ses assassins qui sautent par-dessus son cadavre palpitant pour voler à son coffre-fort. Après l'avoir vidé, ils sortent précipitamment. 22

« À présent, chez Foilen », se dirent-ils entre eux. « Pour moi, j'en ai assez, dit Barelais, j'ai les poches pleines, je vais me coucher. » « Pas moi », reprit Gabart, et le voilà s'acheminant vers la maison de la nouvelle victime. Arrivé à la porte, il éveille le maître sous le même prétexte qu'il avait employé avec Lacaussade. Foilen fait ouvrir, Gabart monte. « Mon cher, dit-il au trop confiant négociant, prête-moi, je t'en prie, quelques doublons pour passer la nuit, une délicieuse nuit, j'ai laissé ma valise aux Gonaïves, je n'ai pas un escalin. » « Comment donc, tu me fais grand plaisir, reprit Follen, combien veux-tu? » «Ce que tu voudras », et Foilen de s'avancer vers une immense armoire en fer. Il l'ouvre ; à peine a-t-il enfoncé la tête pour y chercher de l'or, que Gabart le poignarde par derrière. Le coup n'était pas mortel. Foilen laisse l'assassin dans sa chambre, descend rapidement l'escalier, et comme sa maison était près de la mer il se jette dans l'eau, il nage au hasard, mais avec l'espoir d'atteindre un navire qui était à sa consignation. Au milieu des ténèbres de la nuit, il se trompe, il aborde un corsaire du général Romain, il monte à bord, on reconnaît sa couleur: « c'est un blanc! », à ce mot, vingt matelots se jettent sur lui et le poignardent: Follen n'existe plus. Gabart, après avoir assassiné Foilen et pillé son trésor vint chez Boisrond-Tonnerre. Plusieurs jeunes gens, entre autres Vastey, s'y trouvaient réunis. Les habits de Gabart étaient couverts de sang; la lumière trahissait ainsi les traces odieuses de son crime; il s'en aperçut, mais sans se déconcerter lorsque Vastey lui dit : « Qu'as-tu donc Gabart ? toi le plus élégant des Haïtiens, tu es tout malpropre. » « Tu vois ce qu'il en coûte, répondit-il en s'adressant à Boisrond, en visitant les belles encore trop jeunes ». Puis s'approchant aussitôt de son oreille il ajouta: « C'est fini, les trois richards sont au diable. » « Bah ! » reprit Boisrond, « mais ne saistu donc pas que le gouverneur ne voulait pas s'en défaire!» « Qu'importe, qu'il aille les chercher. » Prouvant que ces scènes affreuses se passaient, Hentron, riche négociant fut tué par les guides de Clervaux qui logeaient chez lui. Arnaud tomba, comme Lacaussade et Follen, dans le piège que lui tendit Cangé. Monté chez lui, ce scélérat sembla prendre plaisir à l'entretenir dans sa malheureuse confiance; il se promena longtemps avec lui dans son salon, causant des affaires du temps, le rassurant sur les intentions de Dessalines, et lui promettant, dans 23