Haïti, une démocratie compromise

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En Haïti, entre 1890 et 1911, les cinq chefs d'Etat qui se succèdent s'attèlent à la préservation de l'indépendance. Au cours de cette période, la chute des cours du café modifie les stratégies politiques haïtiennes. Moderniser le pays s'impose alors que les finances exigent un soutien extérieur. L'aide internationale n'est pas exempte de visées lucratives, l'indépendance nationale se voit compromise. Ce tableau d'Haïti permet d'accéder à la résistance nationale et aux enjeux poursuivis par les grandes puissances.
Publié le : jeudi 1 juillet 2004
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EAN13 : 9782296367036
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Haïti, une démocratie compromise
1890-1911

@ L'Harmattan,

2004

ISBN: 2-7475-6794-X EAN : 9782747567943

Pascale Berloquin-Chassany

Haïti,

une démocratie compromise
1890-1911

Préface de Nicolas Rey

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Ouvrages du même auteur

Désir d'Haïti, ouvrage collectif, Paris, Ed. ETC, 1997.

REMERCIEMENTS
Toute la reconnaissance de l'auteur est destinée aux chercheurs rencontrés à Paris, Berlin et Port-au-Prince parce que, sans leurs conseils et encouragements, l'approche de ce Pays eut été incomplète. L)aide de Frère Ernest (bibliothécaire du Collège Saint-Louis de Gonzagues), de Gérald Bloncourt et de nombreux Haïtiens est indissociable du travail réalisé. Merci également à Carmen Bernand, Frédérique Langue, Nicolas Rey, Muriel Fouleauneau, Sophie et Stéphane Ciblat, Nicolas Berloquin, Claude Bonhomme et Clarisse Josselin pour leurs confiance et corrections.

À Pierre Famil et Thimothée Marcellus dont les yeux, les mots reflétaient l'Espoir, malgré tout. Merci pour ta chanson.
Ayiti m)ap janm kite WI

I Ayiti jigi ou tep /en zéb Gen moun ki vie wete w ladan I Pou w kap vin pifre Refrain Ayiti sepa ln ou ye Se nan ou lonbrit mwen tere Mwen pap janm kite ou Pou mal rete nan yon lot peyi

II
Sanble w pajanm fache Ou toujou ape souri Se sak fé'm pap janm kite w III Menm si m ta pati al nan yon lot peyi Pou fi3 an ou 5 an, gen yon jou Fo ln retepou m 'ap reflechi sou

I « I Haïti ton visage était verdoyant, Il vint des gens qui voulurent y rester, Pour que tu deviennes plus fraîche Refrain: Haïti tu m'appartiens, C'est en toi que mon nombril est enterré, Jamais je ne te quitterai, Pour rester dans un autre pays. II Il semble que tu n'es jamais fâchée, Tu souris encore après cela, C'est ce qui fait que jamais je ne te quitterai III Même si je te quitte pour un autre pays, Pour trois ans ou cinq ans, il y aura un jour où je m'arrêterai pour réfléchir sur, Mon Haïti chérie ». TDA.

PRÉFACE
Deux cents ans. Deux cents ans déjà que Haïti est indépendante, proclamée première République noire, à la face du monde. Cinq, six générations nous séparent du 1er janvier 1804. Avant cette date, il y a eu l'esclavage. Puis les Révolutions américaine, française, haïtienne et enfin bolivarienne, ont mis en marche cette grande machine de l'émancipation du Nouveau Monde. Ces différentes périodes ont été largement étudiées. Peut-être sans être suffisamment reliées les unes aux autres, en tout cas sans être replacées systématiquement dans le contexte international ou celui plus spécifique du bassin caribéen, des îles au continent américain. Dans cet ouvrage, Pascale Berloquin-Chassany évite très subtilement ces écueils. Politique interne et ingérence étrangère sont très précisément identifiées et réarticulées, ce qui donne à voir très clairement les conditions profondes du sous-développement dans lequel se débat tant et plus la jeune République depuis maintenant deux siècles. Cela montre également comment, avec une marge de manœuvre terriblement étroite, Haïti tente de garder son indépendance, et sauve sa Révolution, tout en étant pieds et poings liés à l'impérialisme néo-colonial. En effet, par une enquête reposant sur l'exploitation de sources inédites, l'auteur, en s'intéressant à une période charnière 1890-1911 trop souvent ignorée, offre au lecteur une analyse indispensable pour comprendre la situation haïtienne dans sa complexité: le passage de la prédominance française à celle des États-Unis sur Haïti apparaît ici dans toute sa « splendeur ». D'une dépendance à l'autre, Haïti surnage, entre deux eaux, mais jamais ne capitule.. . Une fois le décor planté, comment, par quel « miracle» donc, ce passage d'une dépendance à l'autre s'est-il opéré? Comment les gouvernements successifs de cette période charnière 1890-1911, en proie à des pressions internes et externes très fortes, ont-ils réagi? Peut-on parler d'un « schéma haïtien» qui se répéterait à l'infini, voyant s'opposer les partisans du Nord à ceux du Sud, comme du temps des chefs Dessalines, Christophe et Pétion, qui après l'union sacrée ayant mené à l'indépendance, reprirent leurs vieilles querelles en s'éliminant les uns les autres, au lendemain de 1804 ?

À travers une « galerie de portraits» des présidents s'étant succédé en vingt ans,
d'un siècle à l'autre (1890-1911), nous voilà ramenés dans les arcanes du pouvoir, au cœur des intrigues de palais, téléguidées depuis l'étranger. Et la Révolution tient bon.. . Il y a d'abord Salomon, Général Salomon, président haïtien en 1879 qui est donc issu de l'armée. Un chef d'État haïtien ne saurait alors appartenir à un autre corps, il doit se maintenir au pouvoir par la force des armes, et de préférence, si l'occasion se présente, en lançant ses troupes à l'assaut de la capitale, comme du temps des grandes batailles de libération contre les armées napoléoniennes. Salomon dispose en tout cas de conseillers militaires français, et le Trésor est géré par la Banque Nationale d'Haïti, dont le siège est à Paris. Salomon meurt comme nombre de ses prédécesseurs, au lendemain même de son éviction (la mort politique entraînant avec elle la mort physique), et il est remplacé par Légitime en 1888, autre Général-Président, plus éphémère, qui doit à son tour céder sa place. Hyppolite, qui s'est proclamé président au Nord, avec le soutien des

États-Unis et des Allemands, ira presque au bout des sept ans de son mandat, mais mourra dans l'exercice de ses fonctions, comme tant d'autres. Il dirigera son pays d'une main de fer, tout en impulsant de nombreuses avancées dans le domaine de l'instruction publique. Il mit fin au monopole de la Banque Nationale d'Haïti tenue par les Français, et sut ouvrir Haïti à d'autres investisseurs étrangers, tout en limitant l'influence grandissante des États-Unis. Faible marge de manœuvre, mais qui permit à la République de conserver un tant soit peu son indépendance, ne serait-ce que de façade. Le Général Sam, son ministre de la guerre, prend possession de la capitale, alors qu'une opposition armée s'est emparée de Jacmel, au Sud. Il est nommé président par une majorité écrasante, à l'Assemblée. Il saura éteindre les prétentions de ses opposants les plus immédiats, comme le Général Manigat, qu'il envoie à Paris représenter Haïti. En pleine phase de transition entre influence française déclinante et mainmise de plus en plus affichée des États-Unis alliés aux Allemands, Sam et son successeur Nord Alexis vont céder aux pressions étrangères tout en conservant le pouvoir à la tête du pays, en veillant encore et touj ours à l'indépendance nationale. Le Général Nord contentera même un peu plus l'opinion, en expulsant des Français, des Autrichiens et des Allemands, alors que l'année 1902 est marquée par une situation de guerre civile dans laquelle les puissances néo-coloniales sont directement impliquées. Nord Alexis appartient au sérail de la Révolution haïtienne, son père ayant été un proche du Roi Christophe. C'est au nom de cette tradition héritée de la Révolution haïtienne, qu'il défendra l'image d'indépendance nationale à laquelle se rattache tout homme d'État. Et c'est bien là, dans ce conflit perpétuel, que se situe la marge de manœuvre étroite de chaque président: comment continuer à faire croire au peuple que le pays est bien indépendant, alors que les orientations financières se décident à Paris, New York ou Berlin, tandis que les douanes, les transports, les infrastructures en général du pays, sont aux mains des grandes puissances? Comme le cite si bien l'auteur, la brochure du Docteur Bobo dans l'Impartial en date du 10 mars 1910 résume bien la situation: « Haïtiens, faîtes attention, la doctrine Monroe déambule à Port-au-Prince sous le travestissement des contrats bananesfigues et du chemin de fer Mac Donald (...) Entendez: c'est la prise par New York de la république d'Haïti, non-pas à coups de canon, mais à coups de dollars ». Car telle est bien la nouvelle donne. Les grandes puissances n'ont que faire de l'indépendance nationale haïtienne, puisqu'elles tiennent le pays à coups de dollars. Vont-elles se risquer à envahir le pays, après la défaite cuisante de Napoléon, ou encore suite aux tentatives sans succès menées par la France de récupérer son ancienne colonie? Les quelques croiseurs étrangers qui mouillent au large de Port-au-Prince se rapprochent parfois des côtes en cas de soulèvement, mais n'ont pas pour mission de s'emparer du pays. Tout au plus, et c'est le plus avantageux, ils maintiennent la pression sur Haïti, sans prétendre s'en emparer. Ainsi, les gouvernants peuvent gouverner, en sauvegardant l'indépendance nationale chère aux yeux du peuple, et les puissants peuvent tirer profit de cette terre sans risquer l'aventure incertaine d'une invasion. La question du droit d'asile pour les opposants réfugiés dans les consulats étrangers en Haïti est même réglée: le gouvernement du Général Nord emporte une belle victoire sur l'ingérence étrangère! Mais c'est une victoire à la Pyrrhus, car les États-Unis, nouveaux maîtres du pays peuvent se payer le luxe de laisser aux gouvernants un semblant de pouvoir décisionnel en matière de politique interne. Le dernier échelon sera atteint avec l'invasion américaine, en 191 S. La doctrine Monroe 10

développée un siècle plus tôt s'étend sur le canal de Panama, à Puerto-Rico, SaintDomingue, et Cuba. Quant à l'Amérique centrale plus largement, îles du bassin

caribéen comprises, elle est détenue par la « bananière » nord-américaine United Fruit
Company, tandis que le café est aux mains des Allemands. C'est donc bien conscient de ce contexte qu'il faut lire et relire le travail de Pascale Berloquin-Chassany. Bien au-delà d'un travail d'historienne, cet ouvrage est le fruit d'une approche ethnographique percutante, où le souci du détail s'accorde avec le sérieux de l'analyse socio-politique et géostratégique. Même en proie aux pressions extérieures les plus flagrantes, même sous les régimes les plus dictatoriaux, la Révolution est inébranlable, car le peuple veille, car elle fait peur aux puissants. Cette galerie de portraits de présidents, replacée dans sa perspective sociohistorique, est un bonheur pour toute personne désireuse de comprendre comment et pourquoi Haïti est encore là, en dépit des impérialismes successifs, comme pour défier encore et toujours l'arrogance civilisatrice des pays dits développés. Nicolas Rey, Docteur en Sociologie (Paris I), auteur de Lakou & Ghetto, les quartiers périphériques aux Antilles françaises, Paris, L'Harmattan, 2001 ; Caraïbes noirs & negrosfranceses, des guerres coloniales aux indépendances du Nouveau Monde, Paris, Karthala, 2004.

Il

INTRODUCTION
N ombre de festivités sont envisagées, organisées en Haïti et dans les pays qui composent le dixième département (Canada, France, États-Unis...) afin de célébrer le bicentenaire de l'indépendance haïtienne. Une situation actuelle empreinte de pauvreté et de misère freine néanmoins le caractère allègre que pourrait vouloir afficher la jeune nation. La polémique médiatique bat son plein autour de la question du remboursement éventuel de la dette versée à la France tout au long du XIXe siècle par les gouvernements haïtiens successifs. Les intellectuels se mobilisent pour exprimer leurs opinions réfléchies, s'opposer au gouvernement lavalas en place d'une part ou encore se concentrer sur des points à régler d'urgence (sociaux, sanitaires, économiques...) écartant ainsi la dimension politique d'autre part. L'approche qui est ici proposée considère les différents types de luttes mis en œuvre par des gouvernements dont le souci principal concerne l'indépendance nationale. Haïti, petit État noir et par là même, non légitime est encerclé par un certain nombre de grandes puissances coloniales dont il doit obtenir une reconnaissance existentielle. Il s'agit bien de se faire une place dans le cercle diplomatique, être reconnu comme protagoniste à l'échelle internationale. Cet enjeu exige une constante adaptation aux conditions mouvantes de la scène internationale (qui comprend les relations entre nations européennes, leurs confrontations avec celles du Nouveau Monde, mais également les joutes indépendantistes de l'Amérique latine). La période qui s'étend de 1889 à 1911 voit Haïti occuper une position géopolitique de première importance. L'examen des échanges épistolaires de la diplomatie française croisée avec celle de la presse nationale révèle de nouveaux axes de

réflexion éclairants la complexité haïtienne à la veille du débarquement des « marines» (1915) . Une indéniable lucidité transparaît de ces documents. En effet, Haïti utilisera
les velléités d'ingérence des différents pays, jouera des alliances en fonction des situations, sans jamais perdre de vue la préservation de l'indépendance nationale. Les recettes douanières fournissent les seuls revenus réguliers de l'État. Si le gouvernement impose les directives à suivre sur ce point, un besoin fréquent de liquidités supplémentaires explique l'importance des créanciers privés. Les riches négociants étrangers, détenteurs de capitaux à investir, spéculent en palliant les impératifs budgétaires des gouvernements en place. Ils possèdent donc un certain poids politique; des alliances se forment par exemple pour faire pression et obtenir des avantages par des traités ou de nouvelles mesures législatives que nous aurons l'occasion d'analyser. Le commerce en Haïti est totalement extraverti. La majeure partie de la production agricole est destinée à l'exportation. Par conséquent, des produits de première nécessité, aux articles de plus grand luxe sont importés pour approvisionner le pays. La situation financière d'Haïti dépend des puissances étrangères avec lesquelles elle entretient des relations commerciales. Ensuite, l'esclavage est aboli de manière quasi générale dans la mer des Caraïbes. L'émigration de travailleurs asiatiques sur les plantations permet d'obtenir un prix de revient de la production nettement inférieur à celui des exploitants agricoles haïtiens qui utilisent une main-d' œuvre salariée. Le jeu diplomatique emprunte alors une tout autre dimension lorsqu'il s'agit de s'imposer

dans un contexte international très concurrentiel. À cela s'ajoutent les différentes convoitises des grandes puissances. Les initiatives nord-américaine, française voire allemande, prédominent en raison de l'inégalité du rapport de force. L'île de Saint-Domingue, composée à l'est de la République Dominicaine et à l'ouest d'Haïti, face à Cuba et à la Jamaïque, ouvre la route sur le canal de Panama en pleine construction durant cette période. Plus précisément, la traversée de l'Océan Atlantique puis de la Méditerranée des Caraïbes doit permettre, dès 1914, d'aboutir par le Canal à l'Océan Pacifique. Haïti, soit 27500 km2 de territoire indépendant au cœur de cette route maritime, constitue donc un relais idéal pour l'approvisionnement en combustibles. Avant toute chose, il est indispensable de se remémorer l'originalité du passé d'Haïti. Ancienne colonie française, la plus florissante, d'ailleurs, première République Noire puisque proclamée dès 1804 indépendante; est confrontée, au XIXe siècle, de manière progressive, mais constante à de nombreux assauts des puissances étrangères. En 1492, Christophe Colomb, parti à la découverte des Indes, aborde l'île d'Ayti avant de poursuivre son périple. L'île devint colonie espagnole: Hispaniola. Le traité de Ryswick de 1697 entérine l'occupation de flibustiers français, installés sur l'île de la Tortue, puis dans la partie occidentale de la Hispaniola. Ainsi, approximativement le tiers du territoire insulaire revient à la France et « SaintDomingue» (ainsi renommée) devient rapidement la plus rentable des possessions de

la « Fille aînée de l'Église ». La production est principalement sucrière et la maind' œuvre servile. En 1789, lors de la convocation des États Généraux, les colons revendiquent la liberté commerciale. Il n'est aucunement question de supprimer l'esclavage, donnée élémentaire de la notion de profit dans ce capitalisme naissant. Les colons propriétaires souhaitent augmenter leurs revenus en supprimant les négociants intermédiaires. À compter de la nuit du 22 août 1791, le soulèvement des esclaves s'étend, encouragé par les affranchis. Le décret du 16 pluviose An II (4 février 1794) annonce l'abolition

de l'esclavage dans les colonies françaises. Toussaint Louverture, dès 1793 devient « le
leader intransigeant du mouvement autonome des nouveaux libres» a oachim, 1979:33). Après la guerre civile de 1799-1800, il dote l'île de Saint-Domingue réunifiée par ses soins d'une Constitution, sans l'aval de la France. Napoléon Bonaparte, soucieux de replacer la colonie sous sa domination et d'y rétablir le système esclavagiste de l'Ancien Régime envoie le Général Leclerc et des troupes. Toussaint Louverture est déporté. Dès lors se forme l'amorce d'un front haïtien pour l'Indépendance. L'ennemi commun est le colon. Le Général Dessalines, à l'issue de la bataille de Vertières, le 18 novembre 1803, met en échec les troupes de Rochambeau (France), et le 1er janvier 1804, proclame l'Indépendance nationale.

Haïti, ayant recouvré son nom d'origine, « Ayti » ou « pays montagneux» en
langue arawak, doit maintenant obtenir la reconnaissance des autres puissances. Et ce, malgré une aire Caraïbe intégralement colonisée par les États européens. Son existence officielle ne verra le jour qu'à l'aube du 17 avril 1825, par l'octroi d'une charte de Charles x. En contre-partie, Haïti s'engage à régler une indemnité de 150 millions de francs-or pour les colons français. En 1838, un nouveau traité réduit ce montant à la

somme de 90 millions et de manière parallèle, accorde le statut de « la nation la plus
favorisée» à la France. Une instabilité notable marque le domaine de la politique intérieure entre 1805, année marquée par la proclamation de l'Empire d'Haïti sous l'égide de Dessalines, et la période qui nous intéresse. En 1820, le Président Bayer 14

réunit le territoire déchiré par une guerre civile entre le Nord et le Sud depuis 1807. Deux années plus tard, il récupère la partie orientale de l'île. La République Dominicaine proclame son indépendance en 1844, se séparant ainsi définitivement de sa voisine. D'où l'origine d'un différend frontalier qui se poursuivra jusqu'en 1929. Ce rapide survol du passé haïtien permet de saisir l'importance du concept d'indépendance pour les chefs des gouvernements qui se succèdent durant ce XIXe

siècle. Il s'agit de « renoncer non seulement à la domination de la France, mais à celle
de n'importe quelle puissance qui voudrait nous asservir, et de mourir plutôt que de cesser d'être libre et indépendant» Qoachim, 1979:46)1. Cette sève patriotique alimente toutes les résistances qui se manifestent devant le danger croissant de l'ingérence étrangère en Haïti. Les rapports de la République Noire avec l'extérieur sont essentiellement commerciaux, mais s'amplifient au cours du XIXe siècle. Les vues sur Haïti se précisent et la France maintient sa présence: « le peuple haïtien qui a un clergé uniquement composé de français, de professeurs d'université, de lycée, d'écoles françaises et une administration financière française qui constitue un millier environ de citoyens français à la tête du pays, s'est accoutumé à notre protectorat moral, résultat forcé du peu d'aptitude de la race noire à se gouverner par elle-même (sic) ». Ainsi, une France condescendante s'occupe de son ancienne colonie en fonction de ses intérêts. Elle use de diplomatie pour obtenir certains avantages commerciaux, mais aussi afin de prodiguer quelques conseils aux gouvernements haïtiens dont nous observerons la teneur. L'interventionnisme des États-Unis est plus tardif. Ce n'est qu'après la guerre de Sécession qu'ils reconnaissent l'existence de la jeune Nation et qu'un traité commercial entre ces deux pays fixe les bases des transactions (1865). Le rachat, en 1889, de la compagnie française chargée de la construction du canal de Panama depuis 1881, et les négociations avec le Royaume-Uni, maître de ce territoire, illustrent l'intérêt croissant de l'État Fédéral pour l'Aire Caraïbes. La guerre contre l'Espagne et l'échec de cette dernière, permettent une implantation nord-américaine à Cuba et Puerto-Rico dès 1898-1900. Haïti se situe géographiquement entre ces deux îles. Ses chefs d'État, conscients du danger que cette présence étatsunienne rapprochée peut présenter s'efforcent de maintenir l'Indépendance en observant l'attitude de leur puissant voisin. Il en est de même des autres puissances intéressées par l'évolution d'Haïti. La France souhaite conserver son prestige, l'Allemagne, du fait de l'absence de possessions coloniales, tente de s'implanter. La tradition coloniale de l'Europe, « cœur» de la « civilisation », explique l'intérêt d'alliances diplomatiques ponctuelles et de luttes d'intérêts pour une influence déterminante sur Haïti. Cette convoitise s'explique par la position géostratégique de l'île et la richesse soupçonnée de ses soussols. Les stratégies employées diffèrent: les Prussiens proposent fréquemment des capitaux aux hommes politiques ou investissent, comme les Français et les NordAméricains, dans le haut commerce. Le but recherché en fin de compte étant d'instaurer, d'accroître ou de conserver une quelconque influence en Haïti. Nous nous efforcerons de saisir les enjeux et méthodes utilisées pour y parvenir, en nous intéressant aux regards et impressions des différents représentants de la France à Portau-Prince, la capitale haïtienne.
1 Proclamation de Dessalines au 1er janvier 1804.

15

Traiter de la politique et du commerce en Haïti entre 1890 et 1911 consiste à appréhender la difficulté de fonctionnement de l'appareil étatique et à tenter d'évaluer la dépendance de l'économie nationale à l'égard des pays capitalistes. L'accès au pouvoir exécutif est conditionné par l'apport financier indispensable à la rémunération des troupes. De fait, le gouvernement est militaire. Le haut négoce appartient à une élite dite « du bord de mer» qui est pour majorité constituée d'étrangers. Aborder la question politique par l'élaboration d'une trame événementielle offre l'avantage de pénétrer la complexité haïtienne et ses imbrications avec l'extérieur. Le concept de résistance sillonne les différents gouvernements qui nous intéressent. Ensuite, nos regards se porteront vers une ouverture haïtienne nécessaire. Ces relations sont d'ordre économique, financier et commercial; reposant également sur une modernisation des voies de communication. Les liens entre le domaine politique haïtien et une économie fortement déterminée par les puissances étrangères sont diplomatiques. Analyser les moyens de pression, leurs manifestations et les ambitions de chacun va nous permettre, dans la troisième partie, de déplacer notre poste d'observation. Haïti devient l'aboutissement de visées européennes et nord-américaines. La complexité de l'évolution de ce Pays entre 1890 et 1911 n'est compréhensible que par la confrontation de son système d'organisation gouvernementale, de ses obligations économiques avec l'extérieur et des facteurs étrangers, telles les différentes pressions diplomatiques. L'expression du concept de résistance sensible en 1890 va-telle devoir se modifier? Est-ce aux Présidents haïtiens de s'adapter aux pressions extérieures compte tenu des faiblesses du pays, ou au contraire aux puissances étrangères d'accepter quelques concessions pour obtenir les avantages convoités? Mes sources, constituées au départ par les archives consulaires françaises regroupées à Paris et à Nantes se sont avérées insuffisantes. Pour cette raison, mais aussi pour une meilleure compréhension de la mentalité haïtienne, je séjournais trois mois à Port-au-Prince à la recherche d'informations manquantes sur la période 18971907. Les journaux haïtiens permettent également d'apporter quelques nuances aux affirmations subjectives contenues dans les missives consulaires françaises. Malgré cela, et parce que l'historiographie actuelle demeure évasive entre 1897 et 1902, de nombreux éléments font défautl. L'actualité exige la connaissance du passé d'Haïti pour une résolution des problèmes actuels2. Les coups d'État militaires, les concepts de dictature, de corruption, de résistance populaire étouffée ou dissimulée, et surtout, la rupture entre un peuple analphabète à 80 0/0 et une élite héréditaire sont des caractéristiques que nous connaissons déjà au XIXe siècle3.

]

En effet, les historiens se sont essentiellement intéressés à la période coloniale de Saint-Domingue, à la Révolution et la lutte pour l'Indépendance, à l'occupation des Etats-Unis et au régime des Duvalier. 2 Par exemple la polémique à propos du remboursement éventuel de la dette de 1825, Le Monde des 7 et 8 octobre 2003. 3 Préval, actuel Président d'Haïti, compte, entre autres, pour ancêtre, Nicolas E. Préval : Président du bureau définitif de l'Assemblée primaire de la commune de Marmelade en janvier 1899 (information communiquée par Georges Michel en janvier 1997 à Port-au-Prince) et Leslie Manigat (Président de février à juin 1988) est un descendant direct de François Manigat dont nous allons suivre les faits d'opposition politique entre 1890 et 1903. 16

QUAND LA MENACE POLITIQUE SE DILUE DANS LES SOUCIS ÉCONOMIQUES

Le premier élément caractéristique qui se dégage de la sphère politique concerne la prédominance de l'élément militaire. Ainsi, en octobre 1879, l'arrivée de Salomon, ancien Ministre de Soulouque serait indissociable d'une pression militaire sur l'Assemblée Nationale. Ce nouveau Président, dont le gouvernement pose les jalons des problèmes que nous allons étudier, est Général. Si ce titre de « Général» peut être considéré comme un titre héréditaire de même que la particule « de » ou « von », certains hommes politiques tels que Louis Joseph Janvier et Anténor Firmin, par exemple dénoncent ce système Qoachim, 1979:144-145, Janvier, 1905:52,83). Ils revendiquent un gouvernement civil. Pourtant, les différents Présidents qui occupent notre période, soient: Florvi! Hyppolite (1889-1896), Tirésias Simon Sam (18961902) , Nord Alexis (1902-1908) et Antoine Simon (1908-1911), sont des Généraux. L'armée est un pilier du régime gouvernemental haïtien pour diverses raisons. Mise à part la prise du pouvoir qui est fréquemment appuyée par la force, s'y maintenir exige la maîtrise du département de la Guerre. En effet, l'opposition politique présente un réel danger dans la mesure où, souvent, elle trouve des soutiens financiers à l'étranger ou auprès du haut négoce. Tous les moyens de répression sont donc utilisés afin de rétablir l'ordre. Par exemple, lorsque « vingt-huit personnes (...) furent impliquées dans un procès politique, fusillées à Saint-Marc le 5 mai 1882, en pleine paix et malgré la Constitution qui interdit la peine de mort en matière politique. Bientôt les prisons regorgèrent de condamnés politiques; celles de Port-au-Prince en contiennent actuellement plus de deux cents ». Les consuls français en place à Port-au-Prince dénoncent également le rôle législatif de l'armée: « Les électeurs se sont abstenus, en grande partie, les soldats casernés, nourris et approvisionnés de rhum et de tafia pour les circonstances ont obéi à la con-

signe» ou de manière plus explicite « le soldat étant armé du bulletin de vote
ainsi que du fusil» 1.

Pourtant si l'on s'en tient à l'article 173 de la Constitution de 1889, « L'armée est essentiellement obéissante. Nul corps armé ne peut ni ne doit délibérer ». Le Président est élu pour sept ans. Le Chef du pouvoir exécutif choisit ensuite son Cabinet ministériel dont la liberté d'action, nous le constaterons au fil de notre réflexion, dépendra de la personnalité et du bon vouloir du Président.
«

Le régime parlementaire

fictif, établi en Haïti, ne dissimule point
des

l'omnipotence

du Chef de l'Exécutif à qui sont dus l'initiative, l'adoption

1 Correspondance

Politique volume 33 (CP 33) p2 1882, ADP 6 Lettre du 21 août 1887.

lois et les amendements projet primitif »1.

qui lui convient d'introduire

en faisant rectifier son

Le Général Salomon (1879- 1888) est donc responsable devant la nation de ses actes. L'article 114 de la Constitution précise d'ailleurs que
«

le Président a le droit d'accorder toute amnistie en matière politique, de

commuer les peines en toutes matières. Il exerce aussi le droit de grâce en toutes matières, l'exercice de ce droit est réglé par la loi. »2 Salomon appartient au parti national noir, et doit faire face à la menace des libéraux avec à leur tête, en 1880, Boyer-Bazelais, le petit fils de Jean Pierre Bayer'. Ce dernier, en mars 1883, fomente une insurrection à Miragoâne, dans le Sud d'Haïti et

remporte la victoire sur les troupes du Général Salomon4. « Le désordre ne cessa que
devant une intervention du corps diplomatique, secondé par la marine étrangère »5. Cette lutte prend fin en décembre 1883 et leur chef périt à cette occasion. L'historiographie présente souvent la lutte entre noirs et mulâtres pour le pouvoir. L'origine de cette problématique revient probablement aux représentants de la France à Port-au-Prince. Une lettre datée du 8 mars 1881 résume cette idée:
«

le parti national noir sur lequel s'appuyait Boisrond-Canal fit triompher son

successeur, même politique, contre le parti libéral de couleur, mais avec cette différence que M. Boisrond-Canal peut être considéré comme chef d'un gouvernement parlementaire tandis que le Général Salomon, grâce à la Constitution révisée par son initiative est devenu un chef d'État responsable et autoritaire» 6. Les premiers, nationaux, s'appuyant sur la majorité populaire, les seconds, libérauxprogressistes, recherchent essentiellement la liberté commerciale par la mise en avant de l'élite. L'amnistie du 10 septembre 1880 autorise le retour au pays des opposants au régime, exilés lors de l'arrivée du Général Salomon (octobre 1879). Nous ne pensons pas que le réel problème étatique se situe ici. Les protagonistes politiques utilisent certes cette notion de couleur pour dénoncer les actions qu'ils jugent de manière négative, mais les hommes que nous allons rencontrer au pouvoir ne mentionnent guère cette nuance pour justifier leur politique. Zédé, un amiral français, de passage en Haïti en 1884, pense pourtant trouver la cause de la révolte politique de septembre 1883 en

arguant « la haine invétérée entre l'élément noir et l'élément mulâtre >?
1Nantes 2M! 5 vol. 18 Lettre du 26 décembre 1880. 2 Nantes 2M! 5 vol. 18 Lettre du 15 septembre 1880. 3 Président de la République haïtienne, auteur de la réunification territoriale du pays en 1820 et de la conclusion du traité de reconnaissance avec la France en 1825. 4 ADP 4 Moniteur des intérêts maritimes du 4 novembre 1883 « Boyer-Bazelais, en provenance de
Kingston, population "débarqua le 27 mars dernier dans la ville de Miragoâne de la localité (...) résista seule pendant trois mois

(...) sa petite armée, à toutes les attaques

grossie par la des troupes

salomnistes (...) aujourd'hui, presque toute la presqu'île du Sud est en armes contre Salomon (...) en faveur de la cause libérale (...) le 20 septembre (.. .), cette place (Miragoâne) fut attaquée par terre et par mer. Mais les troupes salomnistes furent entièrement défaites et leur général en chef, H. Piquant, mortellement blessé le 22 septembre" ». 5 ADP 4 Moniteur des intérêts maritimes du 4 novembre 6 Nantes 2M! 5 vol. 18 Lettre du 8 mars 188!. 7 ADP 5 Lettre du 12 janvier 1884. 1883.

18

Le gouvernement du Général Salomon favorise tout particulièrement l'influence française en Haïti. Ancien Représentant d'Haïti à Paris, le Président est marié à une Française. Ill' affirme lui-même dans un article publié à Paris:
«

loin de haïr les blancs, seul je leur suis favorable; je sais que la civilisation

nous vient d'Europe. Mes ennemis politiques, ces beaux défenseurs des résidents européens, m'ont fait un crime d'avoir épousé une femme blanche et ils ont prétendu à ce propos que je voulais vendre la République à nos anciens

maîtres. » 1
Manigat, Ministre de l'Intérieur fit appel à vingt-cinq professeurs français, ceci afin de compléter le système de l'enseignement qui manque de moyens et de formation2. Dans le même ordre d'idée, Salomon demande en décembre 1886 au gouvernement français l'envoi d'une mission d'instruction militaire c'est-à-dire: un officier d'artillerie, un de cavalerie et un autre appartenant à l'infanterie. Le but officiel revient à réorganiser l'armée aux frais d'Haïti, tout cela au nom de l'amitié entre les deux pays3. L'exemple le plus frappant demeure la création de la Banque Nationale d'Haïti. En effet, les finances du gouvernement constituent un réel problème de gestion. Dans l'optique d'y remédier, d'introduire la régularité et de réduire les détournements de fonds, les négociations entre les deux pays s'activent dès l'avènement du Général Salomon. Le 10 septembre 1880, est signé le contrat qui concède la trésorerie, les privilèges d'émission de billets et de monnaie, à une société anonyme française au capital de dix millions de francs4. L'opinion publique accuse son Chef d'État de trahison et le sentiment général est à l'humiliation. La peur de l'étranger transparaît par la formule de l'article 23 précisant que « toute intervention diplomatique est formellement interdite »5. « Cette banque française (...) est appelée, nous l'espérons, à rendre des services importants à nos nationaux et à contribuer au développement de l'influence française dans l'île d'Haïti »6. Nous pouvons constater dès le début de « l'Affaire des Mandats », en octobre 1884, dévoilée à l'opinion publique par l'incarcération de Clouchet (de nationalité française), que cet espoir a peu de chance de se révéler exact7. Ce scandale donne prétexte à de vives critiques de la part de nos consuls en Haïti au sujet du système judiciaire et de l'interventionnisme étranger par voie diplomatique8. La formation de la Banque
1 ADP 4 Extrait de L avenir des colonies du 3 novembre 1883. 2 ADP 6 Lettre 21 août 1887 de Durand. 3 ADP 6 Lettres du début du dossier. 4 ADP 4 la nationalité de la Banque Nationale d'Haïti (BNH) posera cependant problème étant donné que le siège social est à Paris, et que cette société jouit des privilèges accordés jusqu'alors aux seuls nationaux. 5 ADP 4 Contrat BNH, souligné dans le texte. 6 ADP 4, Lettre du 30 juillet 1880 du président fondateur Durieux (du Conseil d'Administration de la

Société Générale de Crédit Industriel et Commercial). 7 ADP 6 « Note sur l'Affaire Clouchet » Annexe n° 1 à la dépêche politique du 12 octobre 1886. Récapitulatif très explicite. Et, même dossier, la lettre du 20 mai 1885. 8 ADP 6 « Note sur l'Affaire Clouchet » Annexe n° 1 à la dépêche politique du 12 octobre 1886, « le gouvernement juge et partie dans la même cause» ; Nantes 2MI 5 vol. 19, Lettre du 4 novembre « L'Amirauté Anglaise aurait donné l'ordre à quatre navires de guerre de partir pour Haïti afin de régler 19

Nationale d'Haïti est la première concession accordée par rapport à l'article 7 de la Constitution qui interdit la propriété immobilière aux étrangers, de même que l'article 14 précise que « l'étranger naturalisé n'est pas admissible aux fonctions législatives et exécutives» 1. Une lettre du 24 septembre 1880 souligne encore l'aspect exceptionnel de la nouvelle société financière:
« on s'était aperçu, il est vrai, de l'inconstitutionnalité de plusieurs dispositions, qu'il s'agissait de valider après révision de la Constitution (...) les remaniements

ont été proposés et acceptés dans la séance du 20 courant et il ne pût présenter de difficultés devant un parlement résigné »2.

(...)

Modifier la Constitution s'impose parfois. En 1886, songeant à sa réélection qui, théoriquement est impossible, le Général Salomon fait adopter un arrangement à la Constitution « article 102 : Néanmoins, et seulement quand l'intérêt du pays le demande, le Président peut être réélu dans la session ordinaire qui précède l'année où devaient être renouvelés les pouvoirs », la décision a été prise à l'unanimité des voix3. Le tableau du gouvernement de Salomon serait incomplet, pour l'examen de la période suivante, si l'on omettait de mentionner les détournements de fonds, le problème de la corruption et celui de la fraude douanière. Ces maux sont fréquemment décrits dans les missives consulaires. Le Chef de la mission militaire envoyée en 1887 en Haïti dénonce « la prévarication érigée à l'état de principe », le Ministre des Finances « Fouchard actuellement à Paris est soupçonné de dilapidation sur une grande échelle (...) Manigat, ancien Ministre de l'Intérieur (...) B. Prophète, du département de la guerre, seraient les complices »4. Que ce soit au niveau des bons du Trésor, moyen utilisé par l'État pour rémunérer les fonctionnaires, rachetés par des banquiers à moindre taux et présentés ensuite aux administrations afin d'être recouvrés, ou au niveau du Chef Suprême, les finances ne suivent pas une trajectoire légale. Lors de son avènement, le Général Salomon s'est fait voter, par le biais des Chambres: 50 000 francs comme « récompense nationale »5. Pourtant, le Président, conscient du retard technique de son pays appelle à l'union, à l'ordre administratif et financier comme condition première de survie de l'indépendance d'Haïti et ajoute à sa proclamation du 1er janvier 1887 : « pour l'exploitation de nos richesses ouvrons loyalement nos portes aux bras et capitaux de l'extérieur »6. Les initiatives très orientées vers ou par la France, par l'intermédiaire de la Légation de Port-au-Prince, expliquent les attaques de l'opposition: Salomon voules réclamations présentées par le gouvernement britannique, et spécialement l'Affaire de M. Cales, incarcéré au même titre que M. Clouchet ». Une note datée de juin 1885 signale pourtant que « Clouchet (qui) est un faussaire avéré (...) a déjà été obligé il y a quelques années de fuir Haïti pour les mêmes poursuites »(commerce de faux papiers à Port-au-Prince). 1 Nantes, 2MI 5 vol. 18 Lettre du 15 septembre 1880. 2 Nantes, 2MI 5 vol. 18 Lettre du 24 septembre 1880. 3 Nantes, 2M! 5 volume 19 Lettre du 12 juillet 1886, l'art. 90 de la Constitution Haïtienne précise « Le Président est élu pour sept ans et il n'est rééligible qu'après un intervalle de sept ans ». 4 ADP 6 Lettre du 8 février 1887, « Ici, chefs et fonctionnaires de tous les ordres depuis le plus grand jusqu'au plus petit ne vivent que de "diober" (sans doute du verbe "dauber") (...) celui qui diobe le plus qui est le plus considéré ». 5 ADP Extrait du Moniteur Officiel (M. O.), Journal Officiel d'Haïti du 14 janvier 1882. 6 ADP 6 Coupure de journal, Proclamation du Général Salomon en janvier 1887. 20

drait vendre son pays aux États-Unis (île de la Tortue), à la Francel. Le bilan du gouvernement du Général Salomon révèle encore:
«

l'armée de la Cour des Comptes d'Haïti signalait au Corps législatif des abus
ministériels notamment à la l'exercice de 1885-1886, les 000 piastres (3,5 millions de millions de Francs) »2.

et gaspillages de fonds dans quelques départements guerre, aux finances et aux travaux publics. Pour irrégularités dénoncées produisent un déficit de 70 francs) dans un budget de 4 millions de piastres (20

Dès le mois de mai 1888, le gouvernement doit proclamer l'état de siège dans la capitale et la guerre civile se répand en Haïti3 . Une lettre consulaire, datée du 13 août 1888, signale le renversement du Président Salomon et son départ précipité. La tentative déjouée du Général Télémaque, qui « a payé de sa vie l'acte de coupable folie auquel il a été poussé par un groupe d'agioteurs, membres du "Haut Commerce" et d'autres qui prodiguent l'or pour arriver à le faire élire afin d'en obtenir ensuite toutes sortes de faveurs »4. Puis, le 16 octobre 1888, le Général Légitime est proclamé Chef du pouvoir exécutif à Port-au-Prince, parallèlement au Général Hyppolite dans le Nord, au Cap Haïtiens. Le Général Salomon meurt le 19 octobre Qanvier). Cette succession d'événement~ nous replace dans un contexte de lutte interne extrêmement lié au commerce des étrangers présents dans l'île. Nous avons opté pour une étude de la trame politique en trois chapitres, regroupant trois types de solutions ou d'appréhensions divergentes du problème intérieur indissociable du contexte d'impérialisme qui plane sur Haïti. En effet, durant les douze premières années, Hyppolite puis T. S. Sam doivent affronter une opposition politique très virulente. Nous retrouverons certaines similitudes de réaction avec celles de Salomon. Le développement de la crise économique due à la chute des cours du café sur le marché international et la fréquence croissante des tentatives d'ingérence étrangères modifient l'attitude gouvernementale. Le deuxième chapitre concerne la première rupture, l'année 1902, qui illustrera très clairement ces interventions et l'arrivée au pouvoir d'un homme peu étudié par l'historiographie: le Général Nord Alexis. Les sources sont très succinctes sur cette période qui s'achève lors de la révolution dite firministe de 1908. Le Général Antoine Simon lui succède et semble se plier aux exigences extérieures et ce qu'au premier abord, la population considérait comme de la liberté, apparaît rapidement comme de la faiblesse et une nouvelle insurrection clôture notre ouvrage. L'étude de la personnalité d'Anténor Firmin est indissociable de notre cadre chronologique et thématique. Son parcours politique, proche du gouvernement en place, banni ou éloigné, ses actives tentatives de réformes, de révolution, ou de prise de pouvoir, sont révélateurs des tensions, enjeux et ambitions de la classe dominante et « éclairée» haïtienne.

1 ADP 1883. 2 Nantes, 3 Nantes, 4 Nantes, s Nantes,

6 Lettre

du 5 mars

1887

et ADP

4 Extraits

du Moniteur

des intérêts

maritimes

du 4 novembre

2M! 5 vol. 20 Bilan de juillet

1888.

2M! 5 vol. 20 Lettre du 25 mai 1888. 2M! 5 vol. 20 Lettre du 1er octobre 1888. 1888.

2M! 5 vol. 20 Lettres des 17 et 18 octobre

21

FLORVIL HYPPOLITE, LE « GRAND GÉNÉRAL»

L'état de siège est proclamé à Port-au-Prince en mai 1888, l'agitation politique gronde. Légitime est cerné et trouve refuge auprès de la Légation de France. Le Général Hérald réprime la tentative du Général Gentil, partisan de Manigat, qui, par la même occasion doit s'éloigner à Santiago de Cuba pour échapper à la répression 1. En août, la tentative du Général Télémaque de prendre la capitale échoue, mais le Général Salomon quitte le palais2. Son départ entraîne la formation d'un gouvernement provisoire présidé par Boisrond-CanaI3. Le libéral n'a guère l'intention de se maintenir au pouvoir, mais décide de maîtriser l'ordre afin de procéder aux élections régulières d'un nouveau président d'Haïti. Il en est ainsi fait le 16 décembre, au bénéfice du Général Légitime4. Simultanément, aux Gonaïves, le Général Florvil Hyppolite se fait proclamer Président par son comité révolutionnaire, alarmant le Quai d'Orsay sur les risques d'annexion ou de protectorat qui pourraient résulter de ses transactions politiques avec les États-Uniss. Dans une lettre du 28 janvier 1889, le Comte de Sesmaisons les récapitule: « les chefs comptent tout à fait sur l'appui moral et financier et peut-être même armé des États-Unis (...) Le négoce américain qui avançait des sommes considérables aux insurgés va probablement les abandonner à leurs propres et très restreintes ressources dès qu'il n'aura plus l'espoir d'une intervention de leur gouvernement en leur faveur »6. Haïti, avec à sa tête un tel individu risquerait de perdre son indépendance et, par là même, réduirait l'influence française dans les Antilles. Nous assistons alors à une rupture politique entre le Nord et le Sud. Le Président Légitime emprunte, tandis que le Général Hyppolite provoque une émission de papier-monnaie? Cette scission illustre parfaitement le malaise qui devient dès lors considérable dans la politique intérieure d'Haïti: les négociants, les banquiers étrangers financent les parties en présences. Les

1 Nantes, 2M! 5 vol. 20 Lettre du 25 mai 1888. 2 Nantes, 2M! 5 vol. 20 Lettre du 13 août 1888, la lettre du 1er octobre 1888 relate son décès dans la nuit du 27 au 28 septembre lorsqu'il voulut s'emparer du pouvoir. 3 Nantes, 2M! 5 vol. 20 Lettre du 27 août 1888. 4 Nantes, 2M! 5 vol. 20 Lettre non datée décembre 1888, rentré en Haïti en août 1888 (Lettre du 18 août 1888). 5 Nantes, 2M! 5 vol. 20 Lettre du 20 décembre 1888. 6 Nantes, 2 MI 5 vol. 21 Lettre du 8 janvier 1889. 7 Nantes, 2MI 5 vol. 21 Lettre du 16 mars 1889 (soit, 1,5 million une lettre du 14 avril 1889). 8 Nantes, 2M! 5 vol. 20 Lettre du 30 novembre faisant référence novembre 1888 « 300 Allemands paraissant armés et équipés embarqués à N ew York pour renforcer les troupes des rebelles de piastres fabriquées à New York selon à un article du New York Herald du 16 en vue d'opération militaire se seraient du Nord », ou encore cet extrait de la

lettre datée du 29 août 1889
indirectement
à la somme de 3 millions

«

de graves rumeurs relatives à de considérables prêts d'argent consentis
américain au Général Hyppolite
(15 millions de francs). »

par le gouvernement
de dollars

(...)le montant

de ces prêts s'élève

capitaux allemands, par exemple, après avoir encouragé la tentative de Télémaque, rejoignent ceux des États-Unis pour le Général Hyppolitel. Ces derniers essayent d'envoyer un navire aux rebelles, mais le gouvernement Fédéral s'y opposa en s'en emparanr. Le Général Piquant, Ministre de l'Intérieur de Légitime, corrompu par les insurgés, doit démissionner après avoir battu en retraite et prétexté une inondation pour abandonner le gouvernement officieP. En juin 1889, la progression des armées du Nord (Nord Alexis, F. Hyppolite et A. Firmin) est telle que dès le mois de juillet, le Comte de Sesmaisons demande son congé4. Son intuition se révèle utile puisque, le 21 août, le Président Légitime renonce au gouvernement devant l'arrivée des troupes nordistes à proximité de la capitales. Il embarque le 23 août après les prises de Pétionville et de Saint Marc par les Généraux Mompoint et Hyppolite6. Quatre jours plus tard, le Président du Comité Révolutionnaire investit le Palais national. Le Général Nord Alexis est chargé du Ministère de l'Intérieur et Anténor Firmin, des Relations Extérieures. Celui-ci « a pour réputation d'être une véritable encyclopédie vivante )/. Le Général Hyppolite est élu par l'Assemblée Constituante le 9 octobre 1889 pour sept ans8. Il débute sa magistrature par de vigoureuses mesures. L'état de siège est maintenu à Port-au-Prince et un « avis prescrivant le dépôt de toutes les armes et munitions aux bureaux de l'arrondissement ou de la place» est proclamé afin de ramener l'ordre et le calme dans la capitale. Deux décrets se succèdent dans le but d'accroître l'autorité militaire: le premier crée de nouvelles communes et augmente ainsi le nombre des députés, le second déclare « empêcher pour différentes choses les membres régulièrement nommés des commissions locales dans l'arrondissement de Jacmel et sans autre forme de procès leur désigne des remplaçants »9. Ceci, aux yeux du représentant de la France à Port-au-Prince, semble contraire à la Constitution et lui permet de critiquer « les procédés illégaux utilisés par le Général Hyppolite ». Le fidèle Général Mompoint est nommé au Département de la Guerre, Saint Martin Dupuy à l'Intérieur, et Haentjens au Ministère des Travaux Publics nouvellement institué. Le représentant d'Haïti à Paris, Laforestrie, comparse de Salomon, est remplacé par Box. La vision consulaire française est désolante: « un gouvernement obligé de vivre d'emprunt et venant prendre la place du dernier gouvernement qui s'était fait remarquer par ses folles dépenses et ses dilapidations débute en augmentant dans de notables proportions les
dépenses» 10.

En effet, au lieu de cinq, ce sont six ministres qui entrent en fonction, les députés et sénateurs ne sont plus au nombre de 90 et 80, mais de 120 et 90. De plus, la décision
1 Nantes, 2 Nantes, 3 Nantes, 4 Nantes, 5 Nantes, 6 Nantes, 7 Nantes, 8 Nantes, 9 Nantes, 10 Nantes, 2MI 5 vol. 20 Lettres des 17 août et 18 octobre 2 MI 5 vol. 21 Lettre du 24 février 1889. 2MI 5 vol. 21 Lettre du 19 mai 1889. 2MI 5 vol. 21 Lettre du 9 juillet 1889. 1888.

2MI 5 vol. 21 Lettre du 24 août 1889. 2MI 5 vol. 21 Lettre du 28 août 1889. 2MI 5 vol. 21 Lettre du 4 septembre 2MI 6 vol. 22 Lettre du 4 octobre 2MI 5 vol. 21 Lettre du 8 septembre 2 MI 6 vol. 22 Lettre du 14 novembre 1889. 1889. 1889. 1889.

24

est prise d'instaurer deux nouveaux postes de représentation d'Haïti à Madrid et à Berlin. La première revendication des négociants étrangers présents dans la République est la reconnaissance des « billets bleus »1. Hyppolite opte pour la résistance devant les pressions exercées par le commerce, et refuse fermement de reconnaître l'émission de papier-monnaie du Général Légitime2. Il lui faut cependant emprunter pour faire face au passif de trois millions de gourdes, souvenir de son prédécesseur. Un million de gourdes lui permet cependant de retirer pareille valeur de papier-monnaie en circulation3. Le Général Hyppolite espère retrouver la confiance des hommes d'affaires afin de réduire la prime élevée sur l'or4. Mais les « billets bleus» ne sont pas inclus dans cette opération de retrait, car ils ne peuvent être considérés comme émis légalement. Un simple contrat privé a lié la Banque et le ministre des Finances: aucune publication dans le Moniteur Officiel Gournal officiel d'Haïti) n'a eu lieu comme c'eut été le cas pour un décrets. Anténor Firmin doit gérer cette opération en tant que Ministre des Finances, durant l'absence du Chef de l'État. Celui-ci a, en effet, entrepris une tournée dans le nord du pays dès le début du mois de février6. Les communications étant difficiles en Haïti, les déplacements exigent du temps. Les voyages de reconnaissance du Président de la République relèvent de la stratégie politique avec pour objectif de rassurer les populations et de décourager les opposants éventuels. « Il est accompagné d'une nombreuse escorte composée en grande partie, de tous les généraux dont il suspecte le dévouement à sa personne (...) BoisrondCanal, Manigat et Hérard Laforest >? Le gouvernement du Président Hyppolite est empreint de la menace de l'opposition politique. Nous allons tenter de cerner ces échanges constants d'attaques, de provocations et de réponses, de répressions parfois fort brutales. L'ombre nord-américaine se profile, se précise avec « l'affaire Clyde» que nous traiterons dans la troisième Partie. Le problème financier pèse très lourd dans le comportement du Chef de l'État. L'obsession de la menace gouvernementale en cette fin du XIXe siècle est incarnée en la personnalité du Général Manigat. « Ancien élève du lycée de Versailles (France), [ayant] fréquemment séjourné à Paris (.. .), c'est lui, qui durant son passage à la tête du Département de l'Instruction Publique a pris l'initiative de l'engagement de cette pléiade de

1 Les « billets bleus », d'une valeur de cinq piastres furent émis en juin 1889 « sous le contrôle de la Banque Nationale d'Haïti et avec la garantie du gouvernement », mais cette inscription, ajoutée sur une partie d'entre eux provoqua un tollé général: le change atteignit 200 % et les autres billets demeurèrent
à 70-75 0/0.

2 Correspondance

Consulaire et Commerciale volume Il (CCC Il) p404 Lettre du 8 janvier 1890. 3 CCC Il Lettre du 12 mars 1890, CP 40 p40 Lettre du 12 mars 1890. 4 Nantes, 2M! 6 vol. 22 Lettre du 12 mars 1890. 5 CP 40 plS9 Lettre du 30 septembre 1890. 6 CP 40 p 17, 40 Lettres des 4 février et 12 mars 1890. 7 CP 40 plIS Lettre du 9 août 1890. 25

professeurs français, dont la plupart occupent encore les principales chaires des lycées de la République» 1. Manigat, exilé à Paris après la chute de Salomon est mandé à Port-au-Prince par le

Général Hyppolite dès son installation au pouvoir car « il avait besoin de ses
lumières ». Cependant, lors de son arrivée, par la fondation du journal Le Pays, Manigat relance « les haines de préjugés de couleurs et de parti. Il déclare que les nationaux (noirs) sont les maîtres du Pays et que les libéraux (mulâtres) doivent courber la tête »2. Le complot du Général Piquant entraîne son arrestation et tous deux s'exilent en Jamaïque en août 18903. La République Dominicaine, par sa proximité, se voit le théâtre des préparations d'insurrections. Dès l'avènement du Général Hyppolite, les rumeurs s'envolent vers Port-au-Prince, dénonçant des initiatives belliqueuses de l'opposition haïtienne. Une lettre du 10 mai 1890 signale
«

le bruit d'un mouvement insurrectionnel en Haïti [qui] s'est répandu à Santo

Domingo et que cette tentative de révolte était en faveur du Général Légitime qui était au Cap Haïtien »4. Plus loin, le consul désavoue cette affirmation: le Nord fut le foyer révolutionnaire contre Légitime. Le voyage d'Hyppolite a donc également pour objectif d'estimer la sécurité des frontières. Le Général Nord Alexis possède sa confiance et semble maîtriser ce problème. Suite à la tension entre les deux Républiques voisines, créées par une circulaire haïtienne visant à égaliser les droits de douane,
«

le Général Nord serait parti du Cap avec des forces relativement importantes

afin de s'opposer au besoin à une tentative d'agression des dominicains »5. Le parti libéral, dont la tête de file se trouve être Edmond Paul, même s'il « avait dû quitter Port-au-Prince, il y a peu de temps, en raison de l'ombrage qu'il portait au Président », est nommé sénateur6. En septembre, il se voit désigné par Hyppolite pour participer à une commission destinée à réviser le Traité conclu avec la République voisine. Éloigné de la Capitale, le danger semble s'estomper. Le Président de la jeune

Nation préconise l'union afin de résoudre les problèmes internes du Pays. Il « pense
pouvoir garder la neutralité entre nationaux et libéraux et de cette façon arriver à amener la fusion entre eux )? La traque de l'opposition est virulente, surtout en 1889. Boisrond-Canal doit se réfugier en mars 1890 au consulat d'Angleterre. La panique augmente les suspicions, les recherches se multiplient pour retrouver « les individus qui
1 NS volume 12 p22 Lettre du 23 juin 1896. 2 CP 40 p19 Lettre du 4 février 1890. 3 CP 40 plI 5 Lettre du 9 août 1890. 4 CP 40 plI 5 Lettre du 9 août 1890, ce passage fait référence à une lettre du consul français à Santo Domingo, Langlade. 5 CP 40 p82 Lettre du 10 juin 1890 : « une circulaire du 20 juin 1890 (M. O.) annonce aux administrateurs des finances d'Haïti qu'ils auront désormais à appliquer le tarif des douanes à toutes les marchandises provenant de la République Dominicaine aussi bien qu'à celles provenant des ports étrangers (...) le gouvernement prend sur lui de dénoncer le traité (1874) sans avoir consulté les Chambres et sans en avoir préalablement donné avis au gouvernement dominicain ). CP 40 p 113 Lettre 9 août 1890. 6 CCC 12 Lettre du 25 mai 1890. 7 CP 40 Lettre du 25 mai 1890. 26

se sont rendus coupables de crime ou de délits de droit commun »1. Le Chef d'État s'organise pour rejoindre le Sud. À Jacmel, en effet, le chef des nationaux, le Général Merisier a quitté la ville pour « aller soulever les noirs dans les montagnes ». L'autre objectif est de s'assurer de la sécurité des frontières2. Firmin reste dans la capitale pour s'occuper des affaires courantes3. La démission du Général Mompoint au mois d'août 1890, du Département de la Guerre entraîne un remaniement ministériel4. H. Lechaud prend la tête des Travaux Publics, le Général Belliard : la Guerre et la Marine, et Nemours Pierre: l'Intérieur. L'avis du représentant de la France est très explicite: « les nouveaux titulaires ne paraissent pas se recommander par un passé bien illustre », ils possèdent une

réputation de « médiocrité », ce qui semble accroître le pouvoir d'Anténor Firmins. Ce
Ministre conserve en effet le Département des Finances, des Relations Extérieures et du Commerce, ce qui est, nous le vérifierons tout au long de notre travail, un poste clef dans la vie politique haïtienne. L'incendie du 25 août 1890, dans un quartier à proximité du port, causant d'importants dégâts dans les locaux commerciaux de petits marchands, provoque un

arrêté de Nemours Pierre en vertu duquel, selon le Moniteur officieldu 27 août: « il est
désormais défendu aux citoyens de circuler armés en cas d'incendie ». La conclusion du consul français à Port-au-Prince reflète l'accalmie: « la vigilance dont le gouvernement du Général Hyppolite semble faire preuve, sous l'impulsion active de M. Firmin pour tâcher d'assurer ce maintien de la paix publique, n'est peut-être pas absolument étrangère à la tranquillité qui règne actuellement dans le pays »6. Il convient également de signaler la filiation directe de ces deux personnes dont les rôles se révèlent primordiaux: « Firmin est le véritable neveu du Général Hyppolite ». Les critiques affluent en direction du Ministre des Finances. On lui reproche sa vanité de manière générale. Son charisme effraie et donc son poids politique, en particulier, par la confiance dont il bénéficie du Chef de l'État, cause des jalousies de manière croissante7. La Clôture des Chambres, le 27 septembre, sur le vote du budget, révèle pourtant la valeur et l'efficacité d'Anténor Firmin. Il tente d'amorcer un processus de réformes. Ainsi, par exemple, dans une optique de réduction des fraudes, il opte pour
«

la légère augmentation d'appointements qu'il est récemment parvenu

(...) à obtenir

de la Chambre et du Sénat en faveur des fonctionnaires subalternes et des employés des douanes »8. Car Haïti se trouve être « un si petit pays, qui commercialement très riche (...), a toujours été budgétairement d'une pauvreté encore aggravée par la corlCP 40 p35 Lettre du 12 mars 1890. 2 CCC 12 Lettre du 2 mai 1890. 3 Extrait du journal La Paix du 20 mars 1890. 4 CP 40 p35 Lettre du 12 mars 1890, accusé soutien du Président Hyppolite. 5 CP 40 p121 Lettre du 12 août 1890.

par les rumeurs

de conspiration,

il possède

néanmoins

le

6 CP 40 pp 127-129 Lettre du 2 septembre 1890 et l'extrait du journal L'Impartial du 28 août Arrêté du 6 août de la même année. 7 CP 40 p 132 Lettre du 2 septembr~ 1890 et CP 40 p 142 Lettre du 17 septembre 1890. 8 CP pl SO, Lettre du 30 septembre 1890.

1890,

27

ruption éhontée et l'esprit de rapine des agents du fisc ». Mais, là encore, l'opinion française demeure sceptique:
«

Firmin est un homme supérieur, la constatation paraît indéniable, mais ses

réformes financières et administratives paraissent prématurées, son "idéal patriotique" n'est pas conscient des réalités populaires (...) l'ordre et la régularité relative qu'il est parvenu à rétablir dans les finances nationales, ne sont guère appréciées que par l'étranger ou l'entourage immédiat du Président Hyppolite »1. Au cours de notre étude, nous constaterons les formes les plus apparentes de la corruption qui demeure sous-jacente à tous les niveaux. Les réformes financières visant à réduire ces déficits et détournements de fonds ne peuvent contenter les bénéficiaires habituels. Le Nord
«

accuse amèrement (Firmin) d'être trop avare de récompenses, en emplois

(lucratifs) et en argent à l'égard de ceux qui ont payé de leur personne et de leur bourse pour soutenir la cause du Général Hyppolite »2. Les partis de l'opposition utilisent ces mécontentements pour agiter la population. Nord Alexis, Commandant militaire du Cap Haïtien, doit maîtriser en octobre cette « agitation qui peut régner (...) encore toute morale »3. L'active résistance que mène Firmin devant les prétentions des États-Unis augmente son prestige aux yeux des autres étrangers4. Le Moniteur Officiel du 8 octobre 1890 publie une loi qui « accorde au Secrétaire des Finances la faculté d'opérer toutes les conversions avantageuses pour l'État, à l'égard de la dette flottante arriérée sauf à en rendre compte aux Chambres dès la première réunion législative qui aura suivi l'opération, afin d'obtenir s'il y a lieu, les crédits, nécessaires pour la régulation »5. Ceci augmente encore la puissance de Firmin, qui décide alors de promulguer une loi sur le courtage. Dorénavant, il ne sera plus possible d'exercer cette profession sans posséder la nationalité haïtienne et sans la pleine possession de ses droits civiques6. Ces réformes pourtant indispensables à une meilleure gestion du pays provoquent une objection croissante envers le gouvernement. « C'est, du reste, sur M. Firmin que semble devoir retomber toute la responsabilité de ce manque regrettable de souplesse politique )/. Le Général Bélliard doit rentrer précipitamment d'une mission afin de recruter un supplément de jeunes pour l'armées. Les rumeurs concordent pour dénoncer une action que les Généraux Piquant, A. Prophète, Manigat et Mompoint
1 Nantes
2

2MI 6 vol. 22 Lettre du 30 septembre de nationalité » 1890.

1890. en aidant de ses deniers le Général

CP 40 p132 Lettre du 2 septembre 1890. De même, il est écrit « le syndicat de négociants étrangers du
Cap, qui sans distinction Hyppolite a réalisé de si gros bénéfices à arriver à la présidence.

3 CP 40 p166 Lettre du 2 octobre 4 Voir troisième partie.

5 CP 40 p 191 Lettre du 14 octobre 1890, article 4. 6 CP 40 p214 Lettre du 25 octobre 1890. 7 CP 40 p234 Lettre du 8 novembre 1890. 8 CP 40 p229 Lettre du 8 novembre 1890.

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souhaiteraient tenter pour renverser le gouvernementl. Dans une missive du 8 novembre 1890, le représentant de la France à Port-au-Prince s'étend en éloges sur Anténor Firmin et regrette l'incompréhension populaire et élitiste qui ne voit que ses intérêts personnels: Firmin est doté d'une « intelligence remarquable », d'une « honnêteté de caractère hautement reconnue », de connaissances étendues et de « vues supérieures », d'un « esprit d'ordre », il admire aussi « la régularité avec laquelle s'effectuent les recettes du Trésor qui augmentent sans cesse ». Le gouvernement haïtien, grande nouveauté, posséderait une réserve pécuniaire de 60 000 piastres (trois millions de francs) « depuis qu'il est à la tête du ministère, jamais les finances de l'État n'ont été plus prospères et le crédit du pays plus solidement assuré »2. Ce dernier point est important dans la mesure où sa carence augmente les taux d'intérêt des négociants et banquiers prêteurs. Plus le crédit de la République est solide moins exigeants sont les spéculateurs, car davantage de confiance augmente les propositions. Cette affirmation se vérifie d'ailleurs lors de l'emprunt du mois de décembre 1890, lorsque le gouvernement d'Hyppolite l'émet pour une somme d'un million et demi de francs, nécessaire pour assurer le paiement des coupons de la Dette de Domingue (1875). Le

succès de l'opération « permet à M. Firmin de ne pas toucher à la réserve qui a été
constituée par ses sages économies »3. Le Conseil d'Administration de la Banque Nationale d'Haïti, depuis Paris, porte son choix sur Hartman pour le poste de Directeur à Port-au-Prince. Son prédécesseur, Méroes, malade, avait été remplacé de manière intérimaire par un Autrichien4. L'origine du différend entre le Général Hyppolite et la Direction parisienne proviendrait des polémiques résultantes de « l'abandon» de Hartman de la nationalité allemande pour la française (depuis cinq ans). Ce qui eut « pour résultat d'amener le Président Hyppolite à refuser avec entêtement d'agréer le choix du Conseil d'Administration (...) Certains ministres ayant même parlé d'interdire l'accès du territoire haïtien à M. Hartman ou de l'expulser dans les quarante-huit heures s'il venait à y rentrer par surprise ». Deux mois d essai loyal furent cependant acceptés de part et d'autre:
«

Le Général Hyppolite vient d'accepter que sa fille aînée et M. Hartman soient
lors de

ensemble, parrain et marraine du Cercle International de Port-au-Prince la cérémonie d'inauguration qui doit avoir lieu le 24 décembre »5.

La situation s'envenime pourtant lors de la réception donnée le soir de la SaintSylvestre, lorsque le Président adresse « des reproches assez vifs sur l'attitude de la Banque à propos de différentes opérations financières »6. La Banque Nationale d'Haïti « est insuffisante pour les besoins de la place (...) ily a urgence à pourvoir le pays d'un nouvel instrument de crédit plus en rapport avec nos intérêts réels », signale un article

1 Selon R. Gaillard, ce Général Mompoint ne serait pas le ministre 2 CP 40 p214 Lettre du 25 octobre 1890. 3 CP 40 p292 Lettre du 16 décembre 1890. 4 CP 40 p279 Lettre du 5 décembre 1890. 5 Nantes, 2M! 6 vol. 22 Lettre du 5 décembre 1890. 6 CP 41 Lettre du 9 février 1891, « Hartman, soupçonné adversaires du régime actuel ».

d'Hyppolite.

d'avoir

entretenu

des relations

avec

des

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du journal Le Peuple le 23 février 18911. Le Ministre des Finances semble partager cette opinion. Si le différend au sujet de la Direction de la Banque semble s'être aplani, Firmin songe à fonder une banque de commerce et d'industrie afin de fournir à l'économie haïtienne une institution financière plus apte à comprendre les priorités et à motiver les initiatives privées2. U ne crise ministérielle se développe: Delorme élevé au grade d'Envoyé extraordinaire et Ministre plénipotentiaire, n'obtient pas l'assentiment d'Anténor Firmin3. H yppolite est en voyage et ne peut accepter la démission de ce dernier avant d'avoir réglé la question « Clyde »4. « [Firmin] est en butte aux plus violentes malédictions de la part de la population qui l'accuse d'être l'auteur des complications au milieu desquelles le pays se débat en ce moment »5. Une lettre consulaire du 3 mai 1891, nous annonce que le Général Hyppolite se serait empressé dès son arrivée de le sacrifier au ressentiment général et accepte sa démission6. H. Lechaud le remplace en intérimaire, et l'ancien ministre peut néanmoins comparaître devant les chambres et défendre sa cause? Un complot découvert contre la personne du Président accroît l'animosité politique: l'état de siège est proclamé, les arrestations, les perquisitions se renouvellentB. Le gouvernement est sur le qui-vive. Les Généraux « Manigat, Boisrond-Canal et A. Prophète s'unissent en ce moment pour essayer de renverser le Général Hyppolite »9. Le 28 mai, cette journée est qualifiée « d'accès de folie », en raison de la sévérité et la brutalité de la répression qu'engagea le PrésidentlO. Selon les archives consulaires que nous avons consultées, trois cent cinquante personnes furent fusilléesll. Dès le 5 juin, une cour martiale s'instaure, mais les exécutions sommaires cessent12. L'interdiction est proclamée « à toute autorité ou à tout fonctionnaire de faire aucune exécution des criminels de l'attentat du 28 mai qui seront arrêtés »13. L'ordre se rétablit progressivement. Quant à Firmin, il semble pour Flesch, Ministre français à Port-au-Prince, « [qu'il] continue d'exercer une influence considérable sur le Président et de jouer un rôle effectif dans le cabinet (...), où il demeure chargé de la rédaction

1

CP 41 plIS Lettre du 23 février 1891.

2 CP 41 plIa Lettre du 23 février 1891. 3 Nantes, 2M! 6 vol. 22 Lettre du 22 mars 1891. 4 La présence des navires nord-américains pour faire pression tension générale. 5 Nantes, 2M! 6 vol. 22 Lettre du 9 avril 1891. 6 CP 41 p181 Lettre du 7 Nantes, 2M! 6 vol. 22 8 CP 41 p181 Lettre du 9 Nantes, 2M! 6 vol. 22 10 Nantes, 3 mai 1891. Lettre 8 mai 1891. 3 mai 1891. Lettre 8 mai 1891.

sur le gouvernement

en place,

augmente

la

2M! 6 vol. 22 Lettre 4 juin 1891.

11 CP 41 p248 Lettre du 15 juin

1891, R. Gaillard

temporise

l'information

quantitative:
(1988:240).

« les

observateurs haïtiens et étrangers s'accordent sur le chiffre approximatif de 150 morts» 12 CP 41 p249 Lettre du 15 juin 1891. 13 CP 41 p25S Annexe à la lettre du 15 juin 1891, Arrêté du 2 juin 1891.

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