Henri Rochefort : déportation et évasion d'un polémiste

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Opposant résolu à Napoléon III, Henri de Rochefort, polémiste talentueux devient l'écrivain le plus populaire de France avec le journal satirique "La Lanterne". Hostile aux Versaillais, sans épouser complètement la cause de la Commune, il sera arrêté et déporté en Nouvelle-Calédonie, notamment avec Louise Michel. Il parviendra à s'en évader de façon spectaculaire après trois mois seulement de séjour. un ouvrage qui constitue un apport remarquable à l'histoire du Second Empire, de la Commune et de la IIIème République naissante.
Publié le : vendredi 1 octobre 2004
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EAN13 : 9782296370357
Nombre de pages : 344
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HENRI ROCHEFORT: DÉPORTATION ET ÉVASION D'UN POLÉMISTE

Joël Dauphiné

HENRI ROCHEFORT: DÉPORTATION ET ÉVASION D'UN POLÉMISTE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan ltalia Via Degli Artisti 15 10124 Torino ITALIE

@ L'HARMATTAN, 2004 ISBN: 2-7475-6967-5 EAN : 9782747569675

E lundi 12juillet 1880, alors que la loi relative à l'amnistie des communards venait à peine d'être publiée au bulletin des lois de la République française, un train en provenance de Lyon s'immobilisait en gare à 5 heures 40 du soir: après plus de neuf ans de prison, de déportation et d'exil, le marquis Henry de Rochefort-Luçay retrouvait son cher Paris. Deux de ses enfants l'accompagnaient. Sur le quai l'attendaient une centaine de personnes. Gracié quelques mois plus tôt, Olivier Pain, l'ami fidèle et le compagnon des mauvais jours, était là, ainsi que le député Lockroy, ou encore Laisant et Blanqui. Aux abords, se presse un public considérable qui piétine et s'impatiente: des carreaux sont brisés, des portes arrachées de leurs gonds, le hall même est envahi. Rochefort est bousculé, quasiment porté par la foule qui manifeste bruyamment sa joie: «Vive Rochefort ! Vive l'amnistie! Vive la République! » entend-on de toutes parts. Le héros du jour parvient à grand peine à se hisser dans une voiture de location alors que certains admirateurs veulent le porter en triomphe jusqu'à la demeure de Victor Hugo où il est attendu à dîner. Suivi par une longue file de voitures de place, entouré par des dizaines de milliers de spectateurs qui ovationnent le célèbre polémiste, l'approchent et tentent de le toucher au risque de se faire écraser, le fiacre n° 11303 n'avance guère, ayant le plus grand mal à se frayer un chemin à travers cette véritable marée humaine. Place de la Bastille, les

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manifestants entonnent La Marseillaise, les cris redoublent. Le cortège emprunte les grands boulevards, paralysant toute circulation. La foule ne cesse de grossir, débouchant de partout. Juchés jusque sur le toit de l'attelage, plusieurs manifestants compliquent la tâche du pauvre cheval qui n'en peut plus et qui s'abat au pied de la statue de la place de la République, au bout d'une heure et demie de calvaire. Rochefort va-t-il périr étouffé par ses amis? Une haie se forme dans le flot: l'idole de Paris et Olivier Pain en profitent pour se dégager et parviennent tant bien que mal à se réfugier dans un magasin de nouveautés où ils demeurent bloqués jusqu'à onze heures du soir, trop tard pour honorer l'invitation de l'auteur des Châtiments. C'est «une rentrée triomphale» concède sans enthousiasme le journaliste du Figaro qui relate l'événement et qui fait mine d'y voir une menace pour la popularité de Gambetta. Le chroniqueur du Constitutionnel, frémissant d'inquiétude, n'hésite pas à y voir « une sorte de retour de l'île d'Elbe ». Des dizaines de milliers de Parisiens venaient de réserver un accueil de roi au célèbre marquis. Quel contraste avec la foule haineuse qui, neuf ans plus tôt, se pressait dans les rues de Versailles pour l'abreuver d'injures et lui jeter des pierres alors qu'il venait d'être arrêté! Quelle revanche aussi! Et combien d'émotions, que d'aventures et de souffrances Rochefort avait éprouvées dans cet intervalle!

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«Il est devenu égratigneur d'Empire, il égratigne avec son esprit, son courage, ses crocs, ses ongles, son toupet, sa barbiche, avec tout ce qu'il a de pointu sur lui, la peau de Napoléon. ». Jules Vallès, L'Insurgé.

«Les chefs de la Commune prennent la fuite. M. Henri Rochefort vient d'être arrêté à Meaux », pouvait-on lire sur de nombreux placards qui fleurirent dans la plupart des villes de France le 20 mai 1871. Qualifié notamment de « despotaillon » atteint de « démence alcoolique» par le fougueux polémiste, dans les colonnes du Mot d'ordre, Thiers tenait son homme et sa vengeance. Qu'importe si Rochefort n'était pas à proprement parler un « chef de la Commune» ! Il en était considéré comme un des principaux instigateurs, et son arrestation constituait une belle prise pour les Versaillais dont l'armée se préparait à entrer dans ParisI. Qui ne connaissait Henri Rochefort à cette date? Né à Paris le 30 janvier 1831 d'une mère républicaine et d'un père
1.

C'est chose faite le 21 mai, premier jour de la "Semaine sanglante ».

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légitimiste, le marquis Victor-Henry de Rochefort-Luçay avait acquis en quelques années une immense notoriété, adulé dans les milieux populaires de la capitale, mais aussi profondément haï dans le camp bonapartiste ou parmi les conservateurs. De solides études secondaires au collège Saint-Louis lui permettent d'obtenir le baccalauréat ès lettres en juillet 1849. Fervent admirateur de Victor Hugo, il tâte de la poésie, composant plusieurs pièces de vers, dont une, en l'honneur de la Sainte Vierge2, composée pour un concours de jeux floraux. A la demande de son père, il entreprend des études médicales, qu'il abandonne bientôt, faute de supporter la vue du sang. Il donne aussi quelques leçons de latin, puis obtient en janvier 1851, un poste d'employé à l'Hôtel de Ville, une modeste sinécure3 qui ne l'intéresse guère mais qui lui donne du temps pour se consacrer à l'écriture. Après quelques travaux de librairie et une collaboration à la deuxième édition du Dictionnaire de la conversation, il se tourne vers le journalisme, écrit des comptes rendus de théâtre dans diverses publications, fonde en 1858, avec Jules Vallès la Chronique parisienne, feuille de correspondances littéraires et artistiques, et devient un des rédacteurs du Charivari, un journal satirique qui, comme tous les organes de presse, doit composer avec la censure vigilante4 du pouvoir impérial. Promu en 1860 sous-inspecteur des beaux-arts de la ville de Paris, il double ses appointements mais n'en démissionne pas moins de son poste l'année suivante quand il estime ses revenus d'homme de lettres suffisants pour entretenir le foyer qu'il a fondé et assurer un train de vie de plus en plus dispendieux. Après un premier spectacle donné aux Folies-Dramatiques dès
Plusieurs journaux se plairont à publier cette œuvre de jeunesse, pour embarrasser le polémiste devenu libre penseur. 3. Employé auxiliaire, il est d'abord attaché au bureau des brevets d'invention. Puis il devient expéditionnaire à 120 francs par mois et passe dans divers bureaux: celui d'architecture et celui des archives avant de se consacrer à la vérification des comptes des communes. 4. La loi sur la presse du 17 février 1852 stipule que tout journal doit être autorisé et peut être averti, suspendu ou supprimé par le gouvernement. Un cautionnement élevé et une augmentation du droit de timbre sont également dissuasifs. Quant aux délits de presse, ils relèvent des tribunaux correctionnels et sont jugés par des magistrats à l'échine souple, sans jury. 2.

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1856, il se lance dans le vaudeville, comme son père, écrivant près d'une vingtaine de pièces de 1860 à 1866: le succès est inégal. Amateur de tableaux et d'objets d'art, il hante régulièrement les salles du Louvre et court les ventes de l'Hôtel Drouot. Quelques duels et plusieurs aventures galantes contribuent également à consolider sa réputation. Après un rapide passage au Nain Jaune en 1863, Rochefort entre dans la rédaction du Figaro, hebdomadaire, en septembre 1864. Il abandonne sa particule et s'empare de l'actualité littéraire qu'il traite avec esprit, non sans effleurer plus ou moins discrètement les sujets à caractère politique, en principe interdits. Il ne ménage personne, n'hésitant pas à s'en prendre au duc de Morny, le demi-frère de l'Empereur et l'inamovible président du Corps législatif, en se moquant de ses pièces de théâtre qu'une critique complaisante encensait généralement sans retenue. Il se rend bientôt désagréable au pouvoir impérial et à ses serviteurs. Excessif, injuste parfois, il ne manque pas de lucidité et de courage, comme dans cet article du 29 octobre 1865 tout entier favorable à un illustre proscrit: « A mon avis, Victor Hugo est notre poète par excellence, et les « Chansons des rues et des bois» sont pleines de choses merveilleuses; mais, si je le déclare ici, c'est beaucoup moins pour lui que pour moi. Je ne doute pas que, avant vingt ans, Victor Hugo, comme Corneille et Racine, ne soit mis par les proviseurs euxmêmes dans les mains des enfants, attendu que cet homme a écrit les plus beaux vers dont puisse s'honorer la langue française. Or, en essayant de l'abattre aujourd'hui, je risquerais de passer plus tard pour un imbécile. C'est ce que je veux éviter à tout prix ». Au début de 1866, on retrouve Rochefort au Soleil. Son talent de polémiste s'y épanouit, comme le constate son ami Vallès: «Un nouveau venu, Henri de Rochefort, a tout d'un coup apporté dans le cirque une manière de se moquer qui ne s'attaque plus aux individus seulement et ne fait pas jaillir simplement du briquet l'étincelle, mais qui allume des traînées de poudre et met le feu aux ridicules en rôtissant parfois la moustache au pouvoir. Il a fait au Soleil des articles qui sont en cent cinquante lignes des chefs-d'œuvre... Un révolutionnaire, ce courriériste, et qui fait le

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coup de feu pour nous, avec sa phrase à aiguilles,

d'où

l'épigrammepart commeun plombmâché )}5.
Mais le journal est en difficulté au bout de quelques mois et « la plume la plus chère de Paris» retrouve le Figaro qui, pour se l'attacher, n'hésite pas à quadrupler son ancien salaire, en lui versant la somme de 2 000 francs par mois, et à lui laisser carte blanche. Encouragé par le succès, notre homme se montre de plus en plus hardi. La mort à Paris du vieux Soulouque, l'éphémère, despotique et sanglant empereur d'Haïti, est l'occasion de sous-entendus peu flatteurs pour Napoléon III. L'historiette, plaisante autant que fausse, du lapin savant qui, au cours d'une partie de chasse à Compiègne, se roule en boule en faisant semblant d'être foudroyé par la décharge du fusil de l'Empereur, et qui réédite son bon tour à plusieurs reprises pour faire croire à l'adresse de l'auguste chasseur, est accueillie par un éclat de rire général. Égratigné sans ménagement, le pouvoir impérial se décide à réagir: il menace la direction du Figaro qui, redoutant une éventuelle suppression, préfère se séparer à l'amiable de son journaliste vedette. Puisqu'on ne lui permet plus d'exercer sa verve chez les autres, Rochefort écrira désormais pour lui6. Plutôt qu'un journal, il se décide pour une brochure hebdomadaire de 64 pages, de format réduit, à la couverture écarlate et au prix élevé de quarante centimes. Son titre? La Lanterne, car «une lanterne peut servir à la fois à éclairer les honnêtes gens et à pendre les malfaiteurs », avertit le journaliste. Le financement est obtenu par la création d'une société en commandite dans laquelle participe discrètement le directeur du Figaro, Villemessant, qui flaire la bonne affaire. D'autant plus attendu qu'il est annoncé par une véritable campagne publicitaire dans laquelle se distingue encore Jules Vallès?, le premier numéro est
5. 6. Extrait d'un article paru dans Le Courrier français. le 26 août 1866. Il espère bénéficier de la loi sur la presse du Il mai 1868, d'inspiration plus libérale. L'autorisation préalable et le système des avertissements étaient effectivement supprimés, mais le reste de l'arsenal répressif demeurait en place. Par une adresse publiée dans le Figaro dès le 16 mai, intitulée « A Monsieur Henri de Rochefort, rédacteur en chef de La Lanterne. Les deux hommes se connaissent et s'apprécient depuis dix ans: en mai

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distribué dans la capitale le samedi 31 mai 1868. Le succès est foudroyant. Malgré un Rochefort timoré et quelque peu inquiet, l'imprimeur avait pourtant osé lancer la fabrication de quinze mille exemplaires. En quelques dizaines de minutes, toutes les « lanternes» disparurent. Des tirages supplémentaires sont effectués à la hâte, permettant de porter la vente à plus de 100000 exemplaires. Tout Paris se délecte du désormais fameux: «La France contient, dit l'Almanach impérial, trente-six millions de sujets, sans compter les sujets de mécontentements ». Abondamment décrits et caricaturés, la physionomie si particulière de Rochefort, son large front aplati aux tempes, son toupet de cheveux noirs et drus, sa barbiche sévère et son teint pâle deviennent familiers à tous. La raideur de son maintien due au port de chemises à col droit, un visage grêlé de variole et des yeux brun foncé, presque noirs, lui donnent un air méphistophélique. Le succès initial ne se dément pas. Les dix numéros suivants dépassent également le cap des 100000. Toujours friands de bons mots, de révélations et de scandales, les lecteurs ne se lassent pas d'apprécier l'esprit et l'audace du fougueux pamphlétaire qui défie le régime à lui tout seul en ridiculisant l'Empereur et sa femme Eugénie, ou en prenant régulièrement à parti le personnel politique8. Le pouvoir impérial affecte d'abord l'indifférence et le dédain, spéculant sur le tarissement de la verve du lantemier. Mais devant l'ampleur d'un phénomène qui ébranle les assises mêmes de son autorité et de son crédit, il intervient brutalement. Décidée dès le troisième numéro, l'interdiction à la vente publique ne fait pas diminuer sensiblement le tirage. La justice
1858, Rochefort avait été le témoin de Vallès dans un duel. Voir le document 1. Lancé en 1854, bi-hebdomadaire en 1858, Le Figaro est devenu quotidien en novembre 1866; le versement d'un cautionnement l'année suivante permet à ses journalistes d'aborder la vie politique. Le chien même de Napoléon III n'est pas épargné et devient motif à ricanements: «Néro est morL.. Je n'ai pas besoin de faire remarquer à notre patrie, déjà si éprouvée, la perte énorme qu'elle vient de faire, bien que, d'après la Constitution, Néro ne fût pas responsable... On affirme qu'i! a été enterré dans le jardin réservé des Tuileries: j'aurais mieux aimé le savoir inhumé à Saint-Denis, entre Turenne et PhilippeAuguste... Il est question d'ouvrir une nouveJle voie plantée d'arbres. Elle porterait le nom de boulevard Néro ».(La Lanterne, 6 juin 1868)

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est donc alertée. Un fallacieux prétexte9 est avancé pour faire saisir le onzième numéro de La Lanterne et poursuivre son unique rédacteur. Reconnu coupable d'offense envers la personne de l'Empereur et d'excitation à la haine et au mépris du gouvernement par la sixième chambre correctionnelle que préside un zélé serviteur de l'Empire, Rochefort est condamné à treize mois de prison et à 3 000 francs d'amende. Le treizième numéro subit le même sort. De nouveau poursuivilO, le lanternier écope de douze mois de prison supplémentaires et d'une amende encore plus forte qui s'élève à 10 000 francs. Pour faire bonne mesure, ses droits civils et politiques lui sont également retirés pour un an. Ces sentences sont sévères mais elles ne purent être appliquées car l'insolent polémiste avait prudemment gagné la frontière et s'était réfugié à Bruxelles, ville où réside Victor Hugo. Celui-ci s'empresse de lui ouvrir sa porte et lui offre une généreuse hospitalitéJl. Célébré, admiré, adulé par les uns[2, Rochefort est méprisé, détesté, haï par beaucoup d'autres. Si les milieux populaires applaudissent bruyamment, les bonapartistes enragent et ne lui pardonneront jamais son insolence. Beaucoup de ses confrères prennent ombrage d'un tel succès et lui marchandent son talent quand ils ne se livrent pas à des attaques ad hominem. Flaubert par exemple confie à George Sand le 9 septembre 1868 : « Je ne lis même pas (ou plutôt je n'ai pas lu) La Lanterne. Rochefort me scie, entre nous. Il faut de la bravoure pour oser dire directement que ce n'est peut-être pas le premier écrivain du siècle» .
9. Le retard dans l'insertion d'un énorme communiqué exigé du ministère de l'Intérieur. 10. L'ardent pamphlétaire avait osé se moquer de l'archevêque de Paris qui venait de recevoir la croix de grand officier de la Légion d'honneur. Un nouveau chef d'accusation est donc articulé contre lui: outrage à la religion catholique. 1I. Rochefort vécut quatre mois dans l'intimité du grand homme et il se lia d'amitié avec ses deux fils. 12. Tel est le cas de Banville, qui dans une de ses « Occidentales », intitulée «Triolets », écrit en juillet 1868 : « Que de lumière, que de feu o Rochefort, dans ta Lanterne! Monsieur Pinard en devient bleu: Que de lumière, que de feu! »

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L'auteur de «Madame plus tard, le 27 octobre :

Bovary » récidive quelques semaines

« Oui, j'envie Marfori. Seulement, c'est un maladroit. Quelle perte pour la littérature s'il avait cassé la gueule à Rochefort! car tu sais que ledit est « le premier écrivain de l'époque! » Il me dégoûte radicalement du père Hugo» 13.

Le 31 octobre: « Ce Marfori est un maladroit. Ce n'est pas la clavicule qu'il aurait dû casser au " grand écrivain" nommé Rochefort. Enfin, Dieu merci, on n'en parie plus! Mais quelle scie va succéder à
celle-là? »14

Les frères Goncourt ne sont pas en reste et confient à leur Journal le 10 mars 1869 :
« Une laide figure de notre temps c'est la petite figure tiraillée de mauvais petit ouvrier de ce Rochefort, dont les traits semblent sculptés non dans la grandeur de la haine, mais dans l'envie du prolétaire» 15.

Dans le camp républicain même, certains jalousent sa soudaine renommée, d'autres sont embarrassés par sa hardiesse ou choqués par sa vulgarité. Le travail de sape auquel se livre Rochefort toutes les semaines ne cesse pas avec son éloignement. Fabriquée désormais à Bruxelles, traduite en plusieurs langues, La Lanterne se vend dans toute l'Europe. Interdite en France, elle y pénètre néanmoins, sous un format encore plus réduit, par les moyens les plus pittoresques, les voies les plus détournées: tour à tour la poste, des voyageurs de bonne volonté, un contrebandier en cigares, des bustes de plâtre de Napoléon III et les moulures d'un cadre servent d'intermédiaires ou de réceptacles à ce trafic de contrebande.
13. Lettre à Ernest Feydeau. Marfori et Rochefort s'étaient battus en duel. 14. Lettre à la princesse Mathilde. Rochefort et sa Lanterne cessaient effectivement d'être« le lion du jour ». 15. Dès le 28 novembre 1868, Rochefort était qualifié de « bravache» et de « pleutre » ou encore de « capitan journaliste ». II est vrai que trois ans plus tôt, Rochefort s'était déchaîné dans le Soleil contre les « hautes protections » dont, selon lui, profitaient les frères Goncourt pour leur pièce, « Henriette Maréchal ».

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Désonnais hors d'atteinte, Rochefort ne retient plus du tout sa plume. La Lanterne parisienne était spirituelle, insolente, toujours amusante, rarement grossière. Celle qui est imprimée à Bruxelles possède un ton plus véhément et plus agressifl6. Il est vrai que le brillant pamphlétaire doit trouver chaque semaine un nouvel aliment propre à satisfaire la curiosité du public. L'influence de ce brûlot hebdomadaire, qui connut 74 numéros au total, a été immense. Il a constitué une des plus formidables machines de guerre qui ait été dirigée contre un Second Empire vieillissant, à l'image de son souverain, au discrédit duquel il contribue puissamment!? A Paris, au moins, le respect pour la famille impériale et pour le personnel politique a disparu, les esprits s'échauffent, le radicalisme progresse. Et Rochefort poursuit son jeu de massacre, criblant les notabilités impériales de ses sarcasmes. A Bruxelles, Rochefort vit toujours dans la maison de Victor Hugo qui lui sert de mentor et dont il partage les peines et les joies. Il assiste ainsi à l'agonie d'Adèle qui meurt en août 1868. Le mois suivant, le grand poète choisit notre lanternier pour être le parrain de son petit-fils, Georges, et accepte d'être le légataire universel de ses biensls pour le cas où le duel prévu avec Ernest Baroche connaîtrait une issue fatale. En mai 1869, Henri Rochefort accepte de faire partie de l'équipe des rédacteurs-fondateurs d'un nouveau quotidien, Le Rappel, aux côtés des deux fils de l'illustre exilé. Sans philosophie personnelle, sans doctrine politique positive, Rochefort n'est pas un grand esprit, mais il éprouve et épouse toutes les réactions de la foule dont il a le secret de condenser et d'exprimer les sentiments, les colères ou les haines. Ses plaisanteries faciles, ses jeux de mots, ses cocasseries, sa truculence touchent autant l'ouvrier que le bourgeois. Personne
16. La presse annonce-t-elle que l'Empereur est souffrant? « Quand donc cessera-t-il de souffrir? », s'empresse d'écrire le lanternier. 17. Tel est notamment l'avis de Victor Hugo qui écrira dans L'Année terrible; « Ils viennent, louches, vils, dévots, frapper à terre Rochefort, l'archer fier, le puissant sagittaire Dont la flèche est au flanc de l'Empire abattu " Ou encore celui de Michelet, qualifiant Rochefort de « gamin sublime qui osa Je premier jeter des pierres dans les carreaux de J'Empire ». 18. Voir le document 2.

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ne résiste à ses attaques, tant cet « enfant gâté» farouchement individualiste, égoïste, souvent injuste et de mauvaise foi, excelle dans l'art de la dérision. Naturellement frondeur, rebelle à toute autorité, épris plus que tout de liberté, sensible à l'injustice, il se complaît dans la provocation, la protestation ou l'opposition. Devenu l'un des hommes les plus populaires de Paris, grâce à son talent et aux persécutions impériales, il était naturel que l'on songeât à lui pour les élections législatives prévues au printemps 1869. Un comité d'électeurs parisiens vient jusqu'à Bruxelles pour lui proposer d'être candidat dans la septième circonscription de la capitale. Encouragé par Victor Hugo, Rochefort accepte. Il est opposé au républicain Jules Favre, un grand orateur, qui, fort du désistement du candidat bonapartiste en sa faveur, le distance au second tour. Dépité, Victor Hugo écrit: «Fût-on Mirabeau, on n'a pas le droit d'ôter la parole à Beaumarchais ». Ou encore: «Rochefort (est) nécessaire (au Corps législatif) par son intrépidité inépuisable sous toutes ses formes, par l'éblouissant éclat de son esprit, par la menaçante signification de son prodigieux succès ». A la cour impériale, en revanche, on se réjouit bruyamment. Pas pour très longtemps. Des élections complémentaires doivent se tenir en novembre, notamment dans la première circonscription de Paris qui rassemble les électeurs de Belleville et de Montmartre et dont le député, Gambetta, a opté pour un siège à Marseille. Contacté de nouveau, Rochefort accepte le défi et prend le risque de revenir en France pour faire campagne, malgré ses condamnations antérieures. Arrêté le 5 novembre, il est retenu près de la frontière pendant quelques heures, avant de recevoir un saufconduit impérial19 qui lui permet de regagner la capitale. Trop tard cependant pour assister à la réunion publique organisée à l'intention des divers candidats de la circonscription qui devaient y prendre la parole et présenter leur programme. Le bouillant polémiste, qui se présente avec les étiquettes de « radical» et de «révolutionnaire socialiste », obtient le
19. On s'est beaucoup interrogé sur l'apparente magnanimité de Napoléon III. L'Empereur voulait-il donner une preuve supplémentaire de sa politique libérale? L'avait-on persuadé que Rochefort courrait devant un second échec? Se contentait-il de mettre en application la large amnistie qu'il avait accordée le 15 août précédent?

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désistement de Jules Vallès ainsi que du candidat agréé par Gambetta, et il l'emporte aisément dès le premier tour au détriment d'un autre républicain fort connu, mais plus modéré, Hippolyte Carnot20. Il s'agit d'une revanche retentissante pour le rédacteur de La Lanterne et d'un camouflet supplémentaire infligé à l'Empereur par les milieux populaires de la capitale. Rochefort avait accepté le mandat impératif21, s'engageant à consulter régulièrement et même à se soumettre aux exigences de ses électeurs, au grand dam de la très grande majorité des autres élus républicains22 qui condamnent une attitude qu'ils qualifient de démagogique et dangereuse. Au Corps législatif, où il fait une entrée remarquée, le lanternier préfère aller siéger à l'extrême-gauche, en compagnie du seul Raspail, un autre paria, et il se dispense de la cérémonie de prestation du serment à l'empereur. Il porte à la tribune quelques motions ou interpellations et se fait rappeler à l'ordre, moins pour l'exagération de ses opinions que pour les allusions satiriques qu'il dirige contre la personne même du chef de l'État. Rochefort, apparemment, n'est pas décidé à s'assagir. Il débute son mandat en proposant à ses électeurs de Belleville de désigner les rédacteurs du journal quotidien qu'il s'apprête à fonder. Le premier numéro de La Marseillaise, qui se veut le principal organe de la démocratie radicale et socialiste, paraît le 19 décembre 1869 avec un avertissement solennel de son directeur gérant: «Le peuple, qui jusqu'à présent avait laissé les autres penser pour lui, pourra y démontrer qu'il pense par lui-même. Nous y étalerons ses plaies politiques et sociales, et c'est avec lui que nous chercherons le remède. A côté des toilettes des Tuileries, nous enregistrerons les misères des faubourgs. »

Hippolyte est le fils de Lazare Carnot, le révolutionnaire de 1793, et le père de Sadi, futur président de la République. 21. Voir le document 3. 22. Gambetta est de ceux-là, qui s'était pourtant fait le héraut du mandat impératif au mois de mai précédent. Ainsi qu'Ernest Picard qui estimera plus tard que l'acceptation de ce mandat impératif par une poignée de députés, dont Rochefort, en octobre 1869, contribua à l'excitation et à la radicalisation des esprits, et entraîna une profonde scission au sein de l'opposition républicaine, entre les modérés et les révolutionnaires.

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Rochefort n'est plus seul à défier l'Empire et à vouloir le renverser. Promu porte-parole des revendications populaires, il s'entoure d'une équipe déterminée, constituée de jeunes journalistes représentant toutes les sensibilités de l'extrêmegauche, des blanquistes aux jacobins, des membres de l'Internationale aux radicaux les plus avancés. Collaborent dès l'origine: A. Arnould, Dereure, Flourens, Lissagaray, Malon, Noir, Ranc, Rigault, Varlin et Vermersch, quasiment tous futurs communards. Retenons le témoignage de Paschal Grousset qui, avec Vallès, en a rejoint la rédaction:
« C'était une machine de guerre, un torpilleur lancé à toute vitesse contre les plaques blindées du navire impérial. L'équipage se savait sacrifié d'avance. On y entrait dans cet équipage, non par les voies habituelles du recrutement littéraire, mais par une véritable élection et sur la désignation nominative d'une académie révolutionnaire. Notre programme était bref et nous n'en faisions pas mystère: il s'agissait de faire sauter l'Empire. Notre prose à tous sentait la poudre et chacun de nos articles avait pour mot de la fin un appel à l'insurrection ». Véritable Lanterne quotidienne, au contenu plus varié et plus complet, La Marseillaise connaît à son tour le succès. Et l'inquiétude n'est plus l'apanage des seuls bonapartistes, elle gagne aussi les milieux conservateurs et les républicains modérés qui tous redoutent une explosion sociale. La tension politique s'accroît soudainement avec l'assassinat de Victor Noir par le prince Pierre Bonaparte, le 10 janvier 1870. Fils de Lucien Bonaparte, cousin germain de l'Empereur, le meurtrier, un homme de tempérament violent et dont le passé était loin d'être irréprochable, constituait un véritable embarras pour la famille impériale qui le tenait soigneusement à l'écart des Tuileries. Employée à La Marseillaise, la victime s'était rendue auprès de Pierre Bonaparte, en compagnie d'un autre témoin, en vue de régler les conditions d'un duel que son confrère Paschal Grousset, injurié, réclamait au prince. Aussitôt alerté, Rochefort s'empresse de rédiger un article au vitriol, véritable appel aux armes dirigé contre le pouvoir impérial:

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« J'ai eu la faiblesse de croire qu'un Bonaparte pouvait être autre chose qu'un assassin! J'ai osé imaginer qu'un duel loyal était possible dans cette famille où le meurtre et le guet-apens sont de tradition et d'usage. Notre collaborateur Paschal Grousset a partagé mon erreur et aujourd'hui nous pleurons notre pauvre et cher ami Victor Noir, assassiné par le bandit Pierre-Napoléon Bonaparte. V oilà dix-huit ans que la France est entre les mains ensanglantées de ces coupe-jarrets, qui, non contents de mitrailler les républicains dans les rues, les attirent dans des pièges immondes pour les égorger à domicile. Peuple français, est-ce que décidément tu ne trouves pas qu'en voilà assez? »23

Présidé par Émile Ollivier, un républicain rallié à l'Empire, le nouveau gouvernement fait arrêter l'assassin mais il décide également d'engager des poursuites contre Rochefort pour offenses envers l'Empereur et provocation à la révolte et à la guerre civile. L'indignation populaire s'exprime le 12janvier, à l'occasion des obsèques de la victime, par la mobilisation d'une foule extraordinaire - 100 à 200 000 personnes, selon les observateurs - qui se presse derrière l'état-major de La Marseillaise réuni au grand complet24. En cet instant, Rochefort peut tout. Va-t-il saisir cette occasion pour tenter un coup de force et renverser l'Empire? Dans l'immense cortège qui se dirige vers Neuilly, certains le pressent de faire transporter la dépouille mortelle de Victor Noir dans Paris pour mobiliser le peuple, comme en février 1848. Pâle, défait, au bord de l'évanouissement, Rochefort s'y refuse25, une telle «prome-

23. Extrait de La Marseillaise du Il janvier 1870. Exceptionnel, ce numéro s'arrache à 145 000 exemplaires, avant que la publication ne soit suspendue. 24. De nombreux partisans de Blanqui et membres de l'Internationale sont là, ainsi que Louise Michel. En revanche, les députés républicains du Corps législatif, comme Gambetta ou Jules Ferry, ont préféré s'abstenir pour éviter de se compromettre avec l'extrême-gauche.
25. Cette sage - munis de chassepots, 60000 hommes de troupe veillaient

-

décision fut diversement appréciée. S'adressant à Victor Hugo, Paul Meurice la critique en ces termes: «Rochefort a montré décidément qu'il n'était pas l'homme de ces grandes situations. Le 12, il avait Paris dans la main. Il s'est évanoui devant un commissaire de police. Ah ! Si vous étiez là ! » Réponse du grand homme le 19 janvier: «Le 12, une

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nade» révolutionnaire lui paraissant inappropriée et d'autant plus risquée que le gouvernement a mobilisé des forces considérables pour parer à toute éventualité. Tout au plus, après avoir recommandé la dispersion, propose+il de se rendre en fiacre au Corps législatif en compagnie de Vallès et de Grousset. En vain: les trois hommes n'y seront même pas reçus. Fortement ébranlé26, le gouvernement se ressaisit. Par 222 voix contre 34, il obtient du Corps législatif la levée de l'immunité parlementaire du député d'extrême-gauche. Et la sixième chambre correctionnelle s'empresse de condamner Rochefort à six mois de prison et à 3000 francs d'amende. Arrêté dès le 7 février, malgré un début de résistance populaire qui donne lieu à l'édification de plusieurs barricades vivement enlevées par les forces de l'ordre, le célèbre polémiste est aussitôt conduit sous bonne escorte à la petite prison de SaintePélagie, située en plein Paris, et dont un quartier, le « Pavillon des princes », était réservé aux prisonniers politiques. Quant au prince Pierre Bonaparte, il fut assez heureux pour être acquitté par la Haute Cour de justice réunie à Tours. A Sainte-Pélagie, Rochefort bénéficie d'un régime de faveur. Le règlement de cette prison n'est pas des plus draconiens et l'on a des égards pour un tel hôte. Le député de Paris peut se procurer toutes les provisions désirées et faire venir ses repas du dehors; il peut communiquer avec les autres détenus et circuler sans entrave dans le quartier politique; il dispose d'un domestique, un condamné de droit commun qu'il paie 15 francs par mois. Ses gardiens le ménagent. Ses amis le soutiennent et lui envoient de nombreuses marques de
fonnidabJe occasion a été perdue. La retrouvera-t-on? On pouvait en finir d'un seuJ éJan. Le sens révolutionnaire a manqué. Il y a eu des influences funestes. Rochefort a en lui l'étoffe d'un paladin popuJaire, mais il a fait la faute d'écouter M. Delescluze, le vrai responsable du fiasco ». Plus lucide, Varlin, membre du bureau de l'Internationale, félicite Rochefort. Quant à Engels, il confie à Marx: «C'est un véritable bonheur qu'en dépit de Gustave Flourens, l'insurrection n'ait pas éclaté aux obsèques de Victor Noir ». 26. « Ses jours sont comptés; il a sa balle au cœur comme Victor noir », écrit Jules Vallès dans L'Insurgé à propos du ministère Ollivier. Un Jules Vallès qui démissionne de La Marseillaise reprochant à Rochefort sa pusiIIanimité et son manque de courage politique. Les deux hommes resteront brouiIIés pendant plusieurs années.

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sympathie, comme Victor Hugo qui lui écrit le 10 février et tient à faire publier sa lettre: «Vous voilà en prison. J'en félicite la Révolution. Votre popularité est immense comme votre talent et votre courage. Tout ce que je vous avais prédit se réalise. Vous êtes désormais une force de l'avenir. Je suis comme toujours profondément votre ami et je vous serre la main, cher proscrit, cher vainqueur ». Ses fenêtres donnant sur la rue Lacépède, il lui arrive de converser avec des passants qui l'encouragent. Des jardiniers du Jardin des Plantes lui envoient des gerbes de fleurs quasiment tous les jours. Octave, son dernier fils de huit ans, est là presque tous les après-midi, il grimpe les escaliers, va d'une cellule à l'autre, fait passer des articles de son père à l'extérieur. Les visiteurs ne sont pas rares, tel le député du Doubs, Ordinaire. Des filles même sont introduites, sous une fausse identité. Rochefort passe de longues heures à causer avec ses compagnons d'infortune, notamment Paschal Grousset et Olivier Pain27. Il rédige quotidiennement des articles pour La Marseillaise jusqu'à sa suspension pour deux mois intervenue le 18 mai. Il demeure un spectateur attentif de la vie politique de son pays. L'agitation révolutionnaire, qui s'était développée sous l'impulsion de l'extrême-gauche dans l'automne 1869 et qui avait culminé avec l'enterrement de Victor Noir, est quelque peu retombée. Tous les républicains sont en outre déçus par les résultats du plébiscite du 8 mai 1870 : sauf dans quelques grandes villes, dont Paris, où le non l'emporte, le pouvoir impérial obtient un large succès. Les hommes d'ordre n'ont pas agité en vain le «spectre rouge» et le camp républicain apparaît particulièrement divisé. La déclaration de guerre de la France à la Prusse le 19 juillet 1870 tourmente Rochefort: s'il refuse plus que jamais de cautionner la politique impériale, il ne veut pas prendre le risque de paraître manquer de patriotisme. Son embarras est tel

27.

Si l'on en croit Rochefort, qui relate ce détail dans le tome 2 des Aventures de ma vie, les trois hommes avaient eu la curiosité de lire les pages consacrées à la Nouvelle-Calédonie dans « Le tour du monde... »

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qu'il propose à ses rédacteurs le sabordage de La Marseillaisé8. Initiative peut-être également justifiée par le fait que l'illustre prisonnier ne voulait pas compromettre son imminente libération par des déclarations intempestives. Vains calculs! En haut lieu, il ne saurait être question de courir le risque de voir ce personnage libre de ses mouvements: la décision est donc prise de le maintenir à Sainte-Pélagie au-delà de ses six mois de prison29. Dès l'annonce de la capitulation de Sedan et de la reddition de Napoléon III, la capitale est en ébullition. Le Corps législatif est envahi, l'impératrice Eugénie doit s'enfuir précipitamment, la république est proclamée. Un gouvernement se forme à l'Hôtel de Ville, composé d'une dizaine de députés parisiens30, tous républicains modérés. Le général Trochu, pressenti, en accepte la présidence. Rochefort et Pain sont libérés dans l'après-midi de ce 4 septembre 1870 par une centaine de Parisiens. Sorti de SaintePélagie quelques semaines plus tôt, Grousset s'est rendu audevant de ses deux camarades. La foule grossit, acclame son héros3', le couvre de fleurs et d'écharpes. Le cortège improvisé parvient à l'Hôtel de Ville et Rochefort est littéralement porté dans la salle des délibérations où le gouvernement provisoire s'est réuni. Prudent, celui-ci se résigne à lui faire une place32. Rochefort ne participe pas à la compétition pour l'attribution des portefeuilles. Il se contente d'une indemnité réduite et tient

28. 29. 30. 31.

32.

Ayant reparue le 20 juillet, eUe cesse donc d'être distribuée six jours plus tard. La sixième chambre correctionneJle lui inflige un supplément de quatre mois de prison, résultat d'une précédente condamnation non amnistiée. On retrouve notamment 1es trois Jules, Favre, Ferry et Simon ainsi que Gambetta, Crémieux, Arago, Garnier-Pagès, etc... «Vive Rochefort! » crie-t-on partout. «Vive papa! » s'époumone Octave, dit Bibi, que l'on vient d'amener à son père. De son côté, inquiet et dégoûté, Goncourt témoigne: «De temps en temps, des figures de l'extrême-gauche, qu'on nomme à côté de moi, viennent un moment cueillir les vivats de la foule; et Rochefort, qui montre une minute son profil maigre et pâle, est acclamé comme le sauveur futur de la France. Pauvre France! ». «Mieux vaut encore l'avoir dedans que dehors », estime Jules Favre à propos du polémiste.

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à le faire savoir3. Ses collègues du gouvernement provisoire de la Défense nationale n'apprécient guère leur nouveau compagnon, ils prennent ombrage de sa popularité et lui suggèrent d'accompagner Gambetta qui gagne la province. Invitation déclinée car le député de Paris ne veut pas abandonner ses électeurs et la perspective d'un voyage risqué en ballon n'est pas pour le séduire. En revanche, Rochefort accepte volontiers d'examiner les papiers personnels que l'impératrice Eugénie, dans la précipitation de son départ, n'a pas eu le temps d'emporter ou de détruire. Il consent aussi à présider une commission dite des «barricades »34, un poste qui lui fournit l'occasion d'assurer sa protection à ses amis Olivier Pain et Paschal Grousset, qu'il réquisitionne comme officiers d'ordonnance. Il décline la présidence de la garde nationale que Flourens le pressait d'accepter et propose Garibaldi pour ce poste; mais devant le refus de Trochu, qu'il soutient, il n'ose pas insister. Paris est progressivement investi par les Prussiens. L'annonce de la reddition de Bazaine à Metz et l'échec de la sortie du Bourget enflamment de nouveau la population parisienne. Le 31 octobre, la foule se rassemble devant l'Hôtel de Ville qu'elle envahit bientôt dans la confusion; ses chefs improvisés, dont Flourens, retiennent quelques heures en otage une partie des membres du gouvernement. Tous réclament l'élection d'une Commune, sont hostiles à l'armistice et exigent la levée en masse et la guerre à outrance, comme en 1793. Ayant fait appel à la troupe et aux gardes nationaux restés fidèles, le gouvernement finit par se rendre maître de la situation. Très pâle, prêchant la réconciliation, Rochefort tente de haranguer la foule et d'intervenir en faveur de ses collègues. Sans grand succès. Aussi, le lendemain, avançant que la promesse d'élections municipales arrachée par les émeutiers n'était pas tenue, préfère-t-il démissionner, accompagné dans sa

33. Plus tard, ses détracteurs avanceront cependant que Ie journaliste réclama discrètement le versement de l'arriéré de cette indemnité. 34. Le but de cette commission était de surveiller la construction des blockhaus destinés à arrêter les Prussiens dans Paris. La vice-présidence est confiée à Victor Schoelcher, le principal artisan de l'abolition de l'esclavage en 1848 et l'ami de Victor Hugo.

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démarche par le préfet de police, Edmond Adam, qui refuse de faire arrêter les principaux chefs factieux. De novembre 1870 à janvier 1871, Rochefort se fait discret et se tient à l'écart de l'agitation qui fermente dans un Paris soumis aux rudes conditions d'un siège qui s'éternise. Il s'engage comme simple soldat d'artillerie, participant à quelques exercices, tout en demeurant président de la commission des « barricades ». Il continue à rencontrer ses amis, comme Hetzel, un grand éditeu25. Il fréquente également Edmond Adam et se montre très assidu auprès de sa femme, Juliette36. C'est dans cet intervalle qu'il choisit d'entrer dans la franc-maçonnerie: initié le 17 novembre 1870 dans la loge «Les Amis de la Tolérance », il ne prolongea pas son engagement maçonnique audelà de quelques semaines. L'armistice du 26 janvier 1871 est diversement accueilli dans la capitale. Pour les uns, c'est l'assurance d'une prochaine normalisation. Beaucoup d'autres s'estiment trahis et se disent prêts à continuer la lutte jusqu'au bout. Rochefort est de ceuxlà. Bismarck ayant exigé le déroulement préalable d'élections générales avant la signature de tout accord de paix, l'ancien lanternier s'empresse de reprendre son métier de journaliste et fait paraître le 3 février Le Mot d'ordre, qui ne tarde pas à devenir l'organe le plus lu et le plus influent de la presse parisienne. Sur les 43 députés élus à Paris dès le 5 février, Rochefort arrive en sixième position avec 165 000 voix environ. Il est placé derrière Louis Blanc, Victor Hugo,
35. Pierre-Jules Hetzel, qui considère Rochefort comme son « filleul », ne cesse de lui prêcher la modération. En janvier 1870 déjà, Jean Macé, le fondateur de la «Ligue de l'enseignement », reprochait à l'éditeur son indulgence pour un polémiste qui lui paraissait maladroit et excessif et qui était « l'homme le moins fait pour jouer un premier rôle dans le monde où il s'est trouvé placé ». 36. Juliette Lamber avait épousé en 1868, en secondes noces, Edmond Adam, son aîné de vingt ans, qui, mêlé aux affaires du Comptoir d'Escompte, s'était beaucoup enrichi avec l'expédition du Mexique et lui assurait une existence très confortable. Sincère républicaine, comme son mari, ardente patriote, féministe convaincue, eUe reçoit chez elle, à Paris ou dans sa viJla du Go]fe Juan, de nombreuses personnalités du monde politique ou littéraire. Nature expansive et chaleureuse, elle aimait à rendre service: «Je suis reconnaissante aux gens qui me font m'occuper d'eux. C'est ma vie, mon activité a besoin d'obliger », confie-t-elle à Goncourt le 1er mars 1882.

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Gambetta, Garibaldi et Edgar Quinet, mais il devance largement tous ses anciens collègues, membres du gouvernement provisoire3? Les trois-quarts environ des personnalités de la liste qu'il patronne à Paris dans son journal sont également élues, y compris Edmond Adam38. De toute évidence, la popularité de Rochefort demeure encore très forte. La nouvelle Assemblée qui siège exceptionnellement à Bordeaux est dominée par les monarchistes, ce qui ne laisse pas d'inquiéter les députés républicains. Piètre orateur, loin de son cher Paris, Rochefort n'est pas à l'aise dans cet aréopage. Sans

surprise,

il s'élève

le I er mars contre l'acceptation

des

conditions de paix imposées par Bismarck à la France, mêlant sa voix à celles de Gambetta, de Victor Hugo et de tous les députés d'Alsace-Lorraine. Mis en minoritë9, il démissionne de nouveau et songe à regagner Paris, mais il tombe sérieusement malade40 et accepte d'aller se faire soigner à Arcachon. Convalescent, il apprend que le gouverneur de Paris, le général Vinoy, a fait interdire six journaux, dont le sien41. Alors que Rochefort est éloigné de Paris et momentanément réduit au silence, l'échec de l'enlèvement des canons de Montmartre et la mort tragique des deux généraux Lecomte et Thomas, le 18 mars, marquent l'avènement de la Commune. Une absence fortuite qui ne lui permet pas de se présenter aux élections du 26 mars et sans doute d'y être triomphalement élu. Le 2 avril, à peine rétabli, Rochefort regagne Paris: son père mourant le réclame. Le Mot d'ordre reparaît. L'attitude de Rochefort pendant le douloureux épisode de la Commune n'est pas toujours facile à cerner, d'autant qu'elle a varié au gré des événements et qu'elle n'est pas exempte d'arrière-pensées. La verve du pamphlétaire n'est apparemment pas tarie. Elle s'exerce au détriment de Thiers, ridiculisé sous les qualificatifs désobligeants de «petit Foutriquet », de
37. Seul Jules Favre réussit à se faire élire à Paris, au 34e rang, avec 81 700 voix seulement. La plupart des autres sont également élus, mais en province et grâce aux voix conservatrices. 38. Placé en quarantième position avec 73 000 voix. 39. 556 députés acceptent les conditions, 107 \es rejettent. 40. Il souffre d'un érysipèle. Un instant, on le crut mort, rumeur qui explique la publication d'un article nécrologique de Paschal Grousset souhaitant d'imposantes funérailles et l'adoption de ses enfants par l'État. 41. Décret du 11 mars 1871.

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«sanglant Tom Pouce» ou de «vieux serpent à lunettes ». Traités de « misérables guignols », les députés de l'Assemblée nationale ne sont pas épargnés. Non plus que les généraux, et plus généralement les Versaillais, surnommés les «Seine-etOisillons ». Rochefort s'indigne des. débordements aveugles et des exécutions sommaires dont les communards sont les victimes; il défend la République menacée par une majorité conservatrice qui, selon lui, n'hésite pas à pactiser avec les Prussiens aux dépens du peuple de Paris. C'est pourtant le même homme qui, en privé, se veut lucide et estime le combat perdu d'avance. L'homme prudent qui se tient volontairement en retrait et refuse de se porter candidat aux élections complémentaires du 16 avril42. L'homme conciliant qui applaudit aux efforts entrepris par la « Ligue de l'Union républicaine pour les droits de Paris »43ou qui soutient ses frères francs-maçons en vue d'une médiation entre les deux camps44. L'homme courageux qui se démarque de la politique suivie par la Commune en dénonçant l'incompétence militaire de ses chefs, en polémiquant avec plusieurs de ses membres éminents, dont les journalistes Félix Pyat et Paschal Grousset4s, en s'élevant contre la suppression de plusieurs journaux, en réclamant de nouvelles élections ou en marquant son hostilité à la mise en place d'un comité de salut public. Rochefort s'épuise à jouer les équilibristes ou les funambules, cultivant l'ambiguïté et l'équivoque - ou le double jeu, affirmeront certains. S'il
42. Par suite de désistements et de démissions, un tiers des sièges de membres de la Commune étaient à renouveler. Pour expliquer sa dérobade, Rochefort argue du fait qu'il est déjà trop occupé par sa tâche de rédacteur en chef. Fondée le 5 avril, elle rassemble des maires des arrondissements ainsi que des députés comme Edmond Adam. Une délégation envoyée à Thiers le 12 avril n'obtint aucun résultat tangible. Le 29 avril 1871, des milliers de francs-maçons s'étaient rendus en cortège à l'Hôtel de Ville, avec leurs insignes. De là, traversant Paris, ils avaient gagné les fortifications pour y planter leurs bannières en signe de paix. Ils n'avaient obtenu qu'une trêve très éphémère. Grousset, devenu délégué aux Relations extérieures de la Commune, reprochait à Rochefort ses critiques, sa tiédeur et un certain désengagement. De son côté, le polémiste n'avait pas épargné son ancien camarade de La Marseillaise et de Sainte-Pélagie en se moquant de sa promotion, se prétendant incapable de prendre cette nouvelle au sérieux (Le Mot d'ordre, 4 mai 187I).

43. 44.

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reconnaît la légitimité du décret sur les otages qui se veut une riposte aux exécutions sommaires perpétrées par les troupes versaillaises le 3 avril, il n'hésite pas à faire connaître sa répugnance personnelle pour la peine de mort (8 avril). S'il se montre séduit par l'idée de voir la maison de Thiers détruite, un projet qu'il assimile à un acte de justice, il recommande cependant de n'en rien faire46. Notre homme a-t-il vraiment été communard? Ses nombreux adversaires n'ont cessé de l'affirmer et l'ont fait déporter comme tel. Ses proches, en revanche, comme Jean-Marie Destrem47 ou Juliette Adam, ont toujours prétendu le contraire. Lui-même, dans un premier temps, en prison, en déportation comme en exil, s'est constamment tenu à l'écart de ses compagnons d'infortune. Quitte, après son évasion, à réclamer l'amnistie et, celle-ci obtenue, à revendiquer sa qualité de communard, à s'en faire honneur et parade. Par sa présence à Paris et son immense popularité, il a servi de caution à la Commune et il a été un des rares personnages connus qui aient œuvré sous sa bannière. Par ses articles violemment hostiles aux Versaillais, il a clairement choisi son camp. Pour autant, il ne nous paraît guère réaliste de prétendre qu'il ait pu en être un des principaux inspirateurs. Demeurée somme toute marginale et souvent critique autant que tardive, sa participation à la Commune n'implique pas une adhésion aux idéaux partagés par la plupart de ses membres. La position d'un Rochefort était devenue progressivement intenable: honni par les Versaillais, il devait également se méfier de certains communards. A-t-il été clairement menacé par ces derniers, par Rigault48 notamment? L'ancien lanternier l'affirme. Ou a-t-il préféré quitter préventivement Paris en tentant de se soustraire à la probable vindicte versaillaise, avant

46. 47.

48.

Adoptant une attitude dilatoire, Rochefort se gardera bien de condamner la démolition de cette maison quand elle deviendra effective (13 mai), ainsi d'ailleurs que le renversement de la colonne Vendôme (16 mai). Petit-fils d'un membre du conseil des Cinq Cents, qui avait tenté de s'opposer au coup d'Etat du général Bonaparte le 19 brumaire, il était Je secrétaire de la rédaction du Rappel. Dévoué à Rochefort, il deviendra l'administrateur de ses biens. Ce jeune étudiant de 24 ans régnait en maître à la Préfecture de Police de Paris.

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l'assaut final? Les deux hypothèses ont été tour à tour soutenues: elles ne s'excluent pas. Un journal ayant annoncé que le Mot d'ordre allait cesser de paraître et que Rochefort avait quitté Paris, l'ancien membre du gouvernement de la Défense nationale s'empresse de démentir, ce qui alerte la méfiance du ministre de l'Intérieur qui décide aussitôt de faire surveiller le célèbre journaliste. Puis, accompagné du seul Eugène Mourot49, et se faisant passer pour un commerçant répondant au nom de Henri Marx, Rochefort, le 19 mai, gagne la porte de l'Est, qu'il franchit sans encombre et prend discrètement le train en direction de la frontière. Sa barbiche est rasée et ses cheveux coupés. Contraint à la station de Meaux d'exhiber des papiers qu'il ne possède pas, il est bientôt reconnu, le fonctionnaire de police chargé de l'interroger ayant été dûment prévenu par sa hiérarchie. Très ému, d'une pâleur extrême, Rochefort est affecté d'un tremblement nerveux. Écroué pendant quelques heures dans la prison de la ville, où il est gardé à vue, il aurait refusé, à l'en croire, la proposition du commandant prussien de la subdivision qui s'offrait à le faire libérer. Soigneusement menotté, il est conduit sous bonne escorte jusqu'à Saint-Germain où il est livré aux troupes versaillaises du général Gallifet50.Qu'allait-il advenir de lui?

49.

Il était le secrétaire de la rédaction du Mot d'ordre. Les autres rédacteurs du journal n'avaient pas été mis dans la confidence. Faute de temps, assure Rochefort. 50. Cet homme fut un des officiers les plus féroces de l'armée versaillaise. Il paraît avoir espéré quelque résistance de la part de son prisonnier, ce qui lui aurait donné un très bon prétexte pour l'abattre. Selon Hérédia, qui le raconte à Goncourt le 30 juin 1889, Gallifet était désolé d'avoir sauvé la vie de Rochefort. Dans un premier temps, avisant le polémiste couvert de crachats, il recommandait au général qui emmenait le prisonnier à Versailles: «En route, il est impossible qu'il ne tire pas son mouchoir pour s'essuyer la figure... Voyez dans ce mouvement une tentative d'évasion et brûlez-lui la cervelle! » Puis, peut-être ému par le regard du lanternier, celui d'un « chien qu'on va noyer », et ne voulant pas laisser prise à l'accusation d'avoir exercé une vengeance personnelle car une affaire de femme les opposait, il aurait ajouté: « Décidément, amenez-le sain et sauf à Versailles... Le conseil de guerre en fera son affaire! » Nous ne sommes pas obligés de croire à l'authenticité de cette anecdote.

CHAPITRE II

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Remis aux Versaillais, Rochefort, toujours accompagné de Mourot, quitte Saint-Germain dans un omnibus entouré de militaires à cheval. Parvenus à Versailles, les deux hommes sont promenés en ville pendant près d'une heure pour donner satisfaction à la foule qui les menace de more, les injurie copieusement et réclame, sans succès, de les voir descendre de voiture et traverser les rues de la ville, comme les prisonniers ordinaires. La maison d'arrêt de Saint-Pierre, située en face de la préfecture, les accueille enfin. Aussitôt écroué, Rochefort doit déposer au greffe la forte somme d'argent2, dont il avait eu la précaution de se munir en quittant Paris, puis il est placé en cellule où il est maintenu au secret pendant huit jours. Même si la maison d'arrêt de Versailles ne ressemble guère à celle de Sainte-Pélagie, le personnel de la prison lui témoigne encore quelques égards. Malgré les consignes, le geôlier qui lui est spécialement attaché bavarde3. Rochefort apprend ainsi la chute de la Commune, les exécutions sommaires et les arrestations. Il découvre également le nom des «sommités révolutionnaires» que l'on a décidé de rassembler à Versailles,
1. 2. 3. « Les journaux nous annoncent que la foule voulait écharper Rochefort. On criait: A mort! Il faut l'écorcher vif! », écrit Juliette Adam dans un de ses livres, Mes angoisses et nos luttes, 187]-]873, A. Lemerre, 1907. 7 à 8 000 francs, un précieux pécule. Et non pas 600 000 francs en or et billets, comme le bruit en courut. Rochefort l'a chargé de faire venir repas et provisions du dehors. 11a l'adresse de lui passer des commandes largement supérieures à son appétit, ce qui lui permet de se montrer généreux et ainsi l'obliger.

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sans doute pour mieux les surveiller et pouvoir les juger en groupe, sans délai. Ferré, Lullier, Da Costa, lourde et Paschal Grousset notamment, sont là. Le peintre Gustave Courbet est son voisin de gauche; la cellule de droite est occupée par Nathaniel Rossel, un ancien officier4 avec qui le polémiste parvient à échanger quelques billets. L'abbé Folley, aumônier de la prison, le visite régulièrement: l'homme d'Église, qui s'offre à lui rendre service, garde peut-être le secret espoir de ramener le lanternier à la religion de ses aïeux. Attachés à satisfaire une opinion publique vindicative, la plupart des journalistes ne cessent de réclamer un châtiment exemplaire à l'encontre des communards arrêtés. Et Rochefort, que beaucoup considèrent comme l'instigateur de la démolition de l'hôtel particulier de Thiers, et partant de toutes les destructions qui défigurent Paris, focalise la haine anticommunardé. Si le directeur du Mot d'ordre veut sauver sa tête, il lui faut s'efforcer de dissiper ou d'atténuer l'hostilité qu'il suscite et pour cela gagner du temps, faire reculer son inévitable procès, en misant sur la pacification des esprits. Le fidèle Destrem s'y emploie de son mieux: il inspire quelques articles, rappelant opportunément le sort peu enviable fait à ses trois enfants ainsi que la fragilité de sa santé; surtout, il publie une brochure argumentée, «Rochefort et la Commune », destinée à prouver que Rochefort n'était pas un véritable
4. Enfermé dans Metz avec l'armée Bazaine, il refuse de se rendre et choisit de s'évader. Il se rend à Tours auprès de Gambetta, n'accepte pas l'armistice. Ce patriote qui n'avait jamais fait de politique n'hésite pas à mettre son épée au service des Communards. Condamné à mort à deux reprises, il sera finalement fusillé. On peut ainsi lire dans Le Figaro du 8 juin 1871 : « La loi martiale devra s'appliquer dans toute sa rigueur aux journalistes qui ont mis la torche et Ie chassepot aux mains de fanatiques imbéciles ». L'arrestation de Rochefort n'affecte pas Flaubert, qui écrit à la princesse Mathilde, le 21 mai: «L'arrestation de Rochefort m'a causé un moment de gaieté. Ce n'est pas lui que je voudrais voir puni, ou plutôt je voudrais voir étouffés dans la boue, avec sa sotte personne, tous les crétins qui se pâmaient devant son style! » S'adressant à Charles Lapierre le 27 mai, le grand écrivain confie encore: «Toute notion de justice étant dissoute, on se réjouit déjà à l'idée de voir guillotiner Rochefort; pour moi, je m'en console. Mais à ceux qui l'ont applaudi, à ceux qui l'ont fait, que direzvous? Vu la bêtise de la France, il mérite peut-être un acquittement solennel. »

5.

CHAPITRE II : L'EMPRISONNEMENT

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communard, qu'il était partisan de la conciliation, adversaire convaincu de la peine de mort et qu'il était intervenu en faveur de plusieurs personnes, dont l'abbé Crozes et le précepteur des enfants du maréchal de Mac Mahon. Edmond Adam, qui lui garde son amitié\ intervient directement en sa faveur auprès de Thiers, qu'il connaît depuis longtemps, au risque de se compromettre et de s'aliéner plusieurs de ses nombreuses relations. Quelle peine va-t-on réserver à Rochefort? Après avoir un instant songé à réunir une cour martiale qui l'aurait sans doute envoyé au peloton d'exécution7, le gouvernement en discute âprement. Pour défendre le moral de l'armée et au nom de la raison d'État, le général Cissey et Jules Favre, respectivement ministres de la Guerre et des Affaires étrangères, penchent fermement pour une exécution capitale à bref délai; les autres ministres hésitent, à l'exception de Jules Simon qui se prononce pour la clémence. Le dernier mot appartient à Thiers. Celui-ci veut d'autant moins être accusé de chercher à se venger d'un journaliste talentueux que l'Assemblée, unanime, vient de lui accorder une somme supérieure à un million de francs pour la reconstruction de son hôtel particulier. De plus en plus convaincu que l'avenir institutionnel de la France appartient au régime proclamé à Paris le 4 septembre 1870, il a besoin de rallier autour de sa personne toutes les bonnes volontés qui, tel Edmond Adam, se déclarent prêtes à soutenir une république modérée. Aussi insiste-t-il auprès de ses ministres pour éviter à Rochefort une condamnation à mort et obtient-il satisfaction8.

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7.

8.

Il envoie dès le 21 mai cette courte dépêche à sa femme: «Rochefort est arrêté, garde son fils. Cet incident m'impose des devoirs particuliers devant lesquels je ne broncherai pas, sois tranqui!le. » Dans une lettre du 6 juillet 1871 à J-M. Destrem, Rochefort s'épanche avec esprit: «Il a été fortement question de me juger sommairement et de m'envoyer douze balles dans le corps. Avec les douze autres que me destinait la Commune ça aurait fait vingt-quatre et je suis réellement trop mince pour loger tant de balles que ça. » Pendant la Commune, se justifie-t-il, il n'a ménagé ni la chèvre ni le chou et « si je n'étais pas arrêté par le chou, j'étais sûr d'être pincé par la chèvre. » A.N., Papiers Destrem, 48 AP 1. Voir le document 4, qui témoigne des efforts du couple Adam auprès de Thiers pour éviter à Rochefort la condamnation à mort.

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LA DÉPORTATION

ET L'ÉVASION

D'HENRI

ROCHEFORT

Extraite de la prison de Versailles, une deuxième fournée de chefs communards vient justement de passer en jugement. Sans Rochefort qui, n'ayant jamais exercé de responsabilité au sein de la Commune, en a été écarté. Son procès étant devenu inéluctable, Rochefort souhaiterait être jugé par les tribunaux ordinaires car les délits de presse sont passibles d'une peine maximum de cinq ans de prison. Edmond Adam tente bien une démarche dans ce sens auprès du ministre de la Justice, mais il est débouté. En quête d'un défenseur, le polémiste souhaite engager Me Lachaud, une des vedettes du barreau de Paris, mais celui-ci se dérobe, arguant de ses opinions bonapartistes. Peut-être conseillé par l'abbé Folley, Rochefort devra se contenter des services d'un jeune avocat de vingt-six ans, Albert Joly9. Stoïque, il se résigne à subir les questions du capitaine instructeurlO, s'évertuant à éviter de lui fournir le moindre argument qui pourrait être retenu à sa charge dans l'acte d'accusation. Son amour-propre est mis à rude épreuve quand il lui faut quêter des témoignages utiles à sa défense. Traité de «fou furieux» par Thiers, Gambetta ne paraît présentement d'aucun secoursll. Sollicité discrètement, Jules Favre se montre mesquin: il ne fera rien en faveur de son ancien collègue de la Défense nationale. Trochu se dérobe également: indélicat, il va même jusqu'à faire publier dans la presse la lettre personnelle de Rochefort, suivie de sa propre réponse, s'attirant le mépris 9.
Selon Rochefort, c'est Joly qui par l'entremise de l'abbé Folley propose ses services au lanternier après la défection de Lachaud. D'après Joly, c'est Lachaud qui a songé à lui. Grâce à ce procès, Joly se fit un nom et connut une rapide ascension politique qui le conduisit à la députation. Rochefort regretta plus tard ce choix qui, en outre, lui coûta fort cher (2000 francs). 10. Un capitaine d'infanterie de ligne nommé d'Hamelincourt, que Rochefort trouve particulièrement obtus. La plupart des militaires composant les 26 conseils de guerre établis pour juger les communards sont ignorants en matière de législation. Rochefort frémit, en écrivant à Destrem, à l'idée que les membres du 4e conseil de guerre ignoraient que la peine de mort en matière politique avait été abolie en 1848... 11. Un brouillon de lettre, inspiré et dicté par Joly a bien été écrit par Rochefort en juillet 1871. Celui-ci s'oppose-t-il à ce qu'il soit envoyé à Gambetta? Retrouvé dans les papiers de l'avocat à sa mort, ce brouillon fera l'objet d'une violente polémique entre Rochefort et Gambetta, en décembre 1880.

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