Histoire centrafricaine

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Publié le : mercredi 1 janvier 1992
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EAN13 : 9782296271531
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HISTOIRE CENTRAFRICAINE

Collection«

Racines

du Pr~sent.,

dirig~e par Alain

Forest

Philippe DEWlITE, Les mouvements nègres en France, 1919-1939. Raphaël NZABAKOMADA-YAKOMA, L'Afrique centrale insurgée: la guerre du Kongo-Wara, 1928-1931. Francine GONIN, Bénin 1972-1982. La 108ique de l'Etat africain. Jean-Pierre TARDIEU, Le destin des NOIrs aux Indes de Castille, XVIo-XVIIIo siècles. Catherine COQUERY-VIDROVITCH, Alain FOREST, Herbert WEISS (eds.), Rébellions-Révolution au Zaire, 1963-1965,2 vols. Marc PIAULT, La colonisation: rupture ou parenthèse? Jean-Louis TRIAUD, Tchad 1900-1902. Une guerre franco-lybienne oubliée. Boubacar BARRY, La Sénégambie du XVo au XIXo siècle. Jean-Paul ROTHIOT, L'ascension d'un chef africain au début de la colonisation: Aouta le conquérant (Niger). Jean-Claude ZELlNER, Les pays du Tchad dans la tourmente,
1880-1903.

André PERRIER,Gabon: un réveil religieux en 1935-1937. Ruben UMNYOBE,Ecrits sous maquis. Abdoulaye BATHILY,Les portes de l'or. Le royaume de Galam de l'ère musulmane au temps des négriers. Daniel GREVOZ,Sahara 1830-1881. Jacques et Gabriel BRITSCH,La mission Foureau-Lamy et l'arrivée des Français au Tchad. Carnet de route du Lieutenant Gabriel Britsch. Jean-Oaude et Françoise ABADIE,Sahara-Tchad 1898-1900. Carnet de route de Prosper Haller, médecin de la missÎ(Jn Fouteau-Lamy. Iba DER THIAM, Histoire du mouvement syndical africain, 17901929. Madina LY-TALL, Un islam militant en Afrique de l'Ouest: la Tijaniyya de Saiku Umar Futiyu contre les pouvoirs traditionnels et la puissance coloniale. Georges NlAMKEY-KODJO,Fin de siècle en Côte d'Ivoire. 18941895 : la ville de Kong et Samori d'après le journal inédit du Français Georges Bailly. Laurence MARFAING,L'évolution du commerce au Sénégal, 18201930. Daniel GREVOZ, Les canonnières de Tombouctou: les Français à la conquête de la cité mythique (1870-1894). Jean RUMIYA,Le Rwanda sous le régime dzi mandat belge (19161931). <C L'Harmattan,
ISBN:

1992

2-7384-1556-3

Pierre KALCK

HISTOIRE CENTRAFRICAINE

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Préface de la 1èreédition
J'ai sous les yeux une grande carte de l'Afrique, datée de 1805, couverte de noms, de fleuves, de lacs, de villeschâteaux et de montagnes-taupinières, le tout divisé par des traits de couleurs violentes en « Barbarie f),« Niegritie f), « Guinée f), « Congo », « Cafrerie », « Abissinie f),« Nubie f), avec une précision et une certitude impressionnantes. Tout cela, bien sûr, à part les côtes, n'est à peu près que du vent; les explorateurs ne sont pas encore venus et l'on trace des lacs, des fleuves et des chaines au petit bonheur, d'après de vagues notions plus ou moins légendaires héritées des Arabes ou de Ptolémée. Cependant if est une région où les cartographes même les plus imaginatifs restent cois et n'osent rien avancer: c'est la partie la plus intérieure de signe géographique n'ose y ternir la blancheur du papier. Ce désert de la connaissance n'est meublé que par des méridiens et des parallèles et quatre royaumes dont seuls figurent les noms mystérieux, sortis semble-t-if de la science fiction: Royaume de Gaoga, Royaume de Gorhan, Royaume de Coucourfa, Royaume de Mujac « dont le roi est fort puissant f). C'est de ce néant que M. Kalck a fait jaillir la présente histoire.

l'Afrique, son « cœur blanc » pourrait-on dire, car aucun

XIXe siècle, ni les arabes ni les européens ne l'ont atteinte. Elle est donc vierge de documents écrits, ou presque; l'archéologie y est encore à ses balbutiements; la tradition orale, faiblement recueillie jusqu'alors, est un éparpillement de légendes de clans, d'origines multiples et confuses. Aucun royaume ancien et illustre, avec ses historiens de cour; aucune civilisation d'ensemble; des peuplades mal connues qui se déplacent en sens divers; ensuite la traite musulmane, la conquête européenne, l'exploitation capitaliste, l'administration française puis indépendante. L'histoire commence

Région « anhistorique » a-t-on dit, parce que, avant le

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aux temps contemporains; du moins c'est ce qu'il semble, et M. Kalck lui a, naturellement, consacré la plus grande place. Mais il ne s'y est pas limité. Il a voulu plonger dans l'inconnu du passé plus lointain et il en a ramené des hypothèses qui, à la lumière des rares textes sur les pays voisins, apparaissent comme des probabilités sérieuses. L'influence de Kouch, les découvertes préhistoriques, l'aspect demi-mythique des Pygmées sont mis en évidence. Puis viennent les royaumes de Gaoga et d'Anzica, dont l'auteur situe la place et l'influence. Il tente une reconstitution de la vie économique et des contacts, montre l'importance des réseaux commerciaux et retrace les formations politiques du XV le au XlXe siècle. Avec ce dernier, le voile se lève. On assiste à la formation

des « nations » (c'est-à-dire des peuples, ayant chacun son
nom et un sentiment d'appartenance commune). M. Kalck prouve que, contrairement à la croyance ordinaire, il ne s'agit pas de migrations d'ensemble ni de fuites ou d'exterminations, mais « de vastes processus d'assimilation et

d'intégration » par de petites minorités, avec parfois la
légende d'un héros fondateur. V iennent ensuite les conquêtes et les exploitations étrangères: musulmanes puis européennes, la création des colonies, les grandes compagnies, les soulèvements, les répressions, les épidémies. Un monde nouveau naît dans la douleur. Un ensemble administratif s'organise, l'Oubangui-Chari, territoire en 1903, colonie en 1906. A l'exploitation sans contrôle succède la stagnation. Après 14-18, le gouverneur Lamblin amorce une renaissance; il prend la relève des compagnies pour le développement économique; il met {in au fléau du portage en créant des routes. L'Oubangui sort de son isolement, mais non sans mal. Le raitachement à l'A. E. F. lui impose le recrutement pour le chemin de fer; d'où les dernières révoltes.

Après le « drame psychologique » de 1940 et le début du

régime électoral vient l'ère de Boganda. M. Kalck, qui y a été intimement mêlé, la décrit avec sympathie. La République Centre Africaine est créée; son fondateur y voyait, en lui donnant ce nom, le germe d'un vaste ensemble; mais il meurt prématurément. Les différends et les tentatives de ses successeurs sont largement exposés j usqu' à l'installation du gouvernement actuel. Tel est ce travail considérable, qui l'était plus encore

PRÉFACE

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lorsque son auteur l'a soutenu en Sorbonne sous la forme d'une thèse de 1 777 pages. Le service de reproduction des thèses de l'Université de Lille l'a reproduite en quatre volumes de texte serré. J'ai engagé M. Kalck à en présenter une édition allégée, que voici et qui reste extrêmement riche, neuve et originale. Elle déborde fréquemment les frontières récentes de la RCA pour ouvrir des perspectives sur le passé de cette Afrique Centrale, jusque-là enseveli dans une indifférente ignorance, voire même un refus d'une historicité quelconque. Une telle entreprise n'a été possible qu'à force de compétence et d'amour. Docteur en droit et ès lettres, juriste, économiste, historien, élève de l'École Nationale de la France d'Outre-Mer, .administrateur en Oubangui, puis conseiller du Président Boganda et de ses émules, M. Kalck a largement connu et aimé ce pays, que son précédent livre « Réalités Oubanguiennes » paru dans notre collection en 1959, a révélé sous un aspect à la fois réaliste et profondément sympathique. Cette même compréhension s'étend aujourd'hui au passé de ces peuples longtemps victimes de circonstances extérieures défavorables. Son don de clarté permet au lecteur de suivre les circonstances et le déroulement des questions les plus obscures. Un tel ouvrage semble destiné à devenir classique et à constituer la base sur laquelle reposeront toutes les recherches ultérieures. On ne peut que féliciter M. Kalck, d'avoir, dans toute la mesure du possible et avec toute l'objectivité plus obscures de l' histoire du monde.
H uhert DESCHAMPS

désirable, prononcé le « fiat lux » sur une des zones les

CHAPITRE

I

NOTES INTRODUCTIVES
Afin de permettre au lecteur de mieux pénétrer l'histoire

du pays appelé depuis le 1er décembre 1958, République
Centrafricaine, il nous a paru lointaine et ses habitants et culières que comporte l'étude à peu près entièrement dans utile de lui présenter cette terre de l'avertir des difficultés partid'un passé, resté jusqu'à présent l'ombre.

I -

LE

PAYS

1. SITUATION

Le territoire centrafricain actuel correspond à la dernière tache blanche qui subsistait sur les cartes de l'Afrique dressées aux environs de 1885. Ce n'est qu'à une date récente, grâce à la couverture photographique aérienne, que des cartes précises ont pu être établies. La République Centrafricaine se présente comme un vaste quadrilatère de 623 000 km2, ayant sensiblement la forme d'un fer de hache jeté au centre du continent africain. Ses coordonnées extrêmes sont les suivantes: 16° 11' et 27° 27' de longitude est Greenwich, 20 12' et 10° 57' de latitude nord. La République Centrafricaine apparaît comme l'État le plus continental de l'Afrique, relié pour le moment de façon permanente au seul rivage atlantique par la seule voie fluviale Oubangui-Congo, prolongée par le chemin de fer Congo-Océan (soit un parcours de 1 720 km).

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2. LIMITES

Les frontières actuelles ont été léguées à l'État centrafricain par le colonisateur français. Elles sont conventionnelles et ne tiennent aucun compte des réalités ethniques et des nécessités économiques. La frontière occidentale avec le Cameroun est restée celle fixée par l'accord franco-allemand du 18 avril 1908. La frontière orientale avec le Soudan, coïncidant pour sa plus grande partie avec la ligne de partage des eaux Congo-Nil, a été déterminée par la convention franco-britannique du 8 septembre 1899. La frontière méridionale avec le Zaïre résulte de l'accord franco-Iéopoldien du 14 août 1894 et emprunte le cours du Mbomou, puis celui de l'Oubangui. Les frontières de la République Centrafricaine avec le Tchad et la République populaire du Congo sont les dernières limites administratives entre la colonie de l'Oubangui-Chari et les deux colonies-sœurs du Tchad et du Moyen-Congo. Ces trois territoires formaient avec le Gabon la fédération de l'Afrique équatoriale française (AEF), véritable « Lotharingie africaine» qui s'étirait du Fezzan jusqu'aux régions proches de l'estuaire du Congo.
3. RELIEF ET HYDROGRAPHIE

Le territoire centrafricain, qui peut s'identifier au seuil oubanguien, apparaît comme une plate-forme séparant les grandes cuvettes alluvionnaires du Tchad et du Congo et conduisant du bassin de la Bénoué-Niger au Bahr el Ghazal nilotique. On le décrit souvent comme une vaste pénéplaine s'étendant entre deux massifs montagneux. A l'est, un massif granitique, que l'on pourrait nommer Fertit, prolonge au sud-ouest l'important massif forien, zone de refuge traditionnelle des populations du bassin du Nil. Il comprend les monts des Bongo (1 400 m) et les monts du Dar Challa ou monts Binga (1 390 m). A l'ouest, le massif du Yadé, dont le point culminant est le mont Gaou (1 420 m), a joué le même rôle pour les populations du Tchad et de la Bénoué. Il est le prolongemènt des hauts plateaux de l'Adamaoua. Dans les savanes, de nombreux pitons granitiques (appelés kaga par les Banda et mbia par les Zandé) ont joué, au cours de l'histoire centrafricaine, le rôle de forteresses.

NOTES

INTRODUCTIVES

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Le réseau hydrographique facilite les communications malgré la présence de rapides qui souvent divise en plusieurs biefs les cours d'eau. Les rivières centrafricaines ont orienté de multiples migrations transafricaines. Elles ont été aussi les voies de pénétration utilisées par le colonisateur. Un peu moins des 2/3 de la superficie du pays appartient au bassin versant de l'Oubangui (1) et de son principal affiuent de rive droite, le Mbomou. L'Oubangui, principal affiuent du Congo, dont l'Ouellé ne constitue que le cours supérieur, est un véritable fleuve (1 850 km). Les affiuents de droite de l'Oubangui qui arrosent le pays africain ont souvent euxmêmes la taille des fleuves européens: Ouarra, Chinko, Mbari, Kotto, Kouango-Ouaka, Kemo, Ombella, Mpoko, Lobaye. Les trois branches-maîtresses du Chari (Ouham, Bahr Sara, Bamingui et Aouk) et les deux « têtes)) du Logone (Mbéré et Pen dé) font du nord de la République Centrafricaine le haut pays du Tchad. L'Ouest du pays centrafricain est constitué par le bassin des deux branches du grand affiuent Nord-Sud du Congo, la Sangha (Mambéré et Kadéï). Oubangui, Chari, Logone, Sangha, Bénoué et Bahr el Ghazal menaient à ce grand carrefour africain que fut de tout temps le pays centrafricain.
4. CLIMATS ET VÉGÉTATION

Le climat centrafricain est lié à l'influence alternée des centres de pression permanents des hémisphères nord et sud, anti-cyclones de Lybie et de Saint-Hélène, provoquant des mouvements d'air durant les étés boréal et austral. Le vent, rarement violent, présente, suivant le cas, les caractéristiques du harmattan ou de la mousson. L'année est répartie en deux grandes saisons, pluvieuse et sèche. La durée de la saison des pluies diminue du sud au nord. Elle s'étend de février-mars à novembre-décembre à Bangui et d'avril-mai à octobre à Birao. La température moyenne varie suivant les régions, entre 25° et 32°. Du sud au nord on rencontre trois zones climatiques, que distingue surtout l'importance de la pluviométrie: la zone équatoriale, la zone intertropicale et la zone subsahélienne. La majeure
1. Les auteurs belges écrivent fréquemment Bomu pour Mbomou et Uélé pour Ouellé. Ubnng!. De même on trouvera .

NOTES

INTRODUCTIVES

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partie du territoire appartient à la zone intertropicale qui s'étend du 4e au ge parallèle et qui est souvent divisée en trois zones secondaires. La quantité de pluie annuelle dépasse souvent 2 000 mm dans la zone équatoriale, elle est de l'ordre de 1 200 à 1 600 mm dans la zone intertropicale et elle tombe à moins de 800 mm dans la zone subsahélienne. A cet échelonnement des zones climatiques correspondent des zones de végétation, que l'on peut distinguer au nombre de cinq. Au sud, le sous-climat congolais septentrional, de type équatorial, correspond à la partie nord de la Grande Forêt, la plus dense et la plus riche de toutes. La grande zone centrale de climat intertropical, dans laquelle on peut distinguer les sousclimats, oubanguien, soudano-oubanguien et soudano-guinéen, permet les grandes cultures alimentaires (manioc, mil, arachides) ou industrielles (coton). Au nord-est du pays, la végétation xérophyle de la zone subsahélienne annonce déjà celle du Ouadaï et du Darfour.

II -

LES HOMMES

1. POPULATION

Soumise jusqu'à une époque relativement récente à de terribles épreuves, la population centrafricaine reste faible et clairsemée. Les évaluations gouvernementales font couramment état d'un chiffre supérieur à 2 millions d'habitants (1965 :2088 ODD, 1968 : 2 255 536). Toutefois, les experts qui ont établi le plan quadriennal 1967-1970 ont préféré utiliser les chiffres publiés par l'annuaire démographique des Nations Unies. Ainsi ont ils retenu pour 1967 le chiffre de 1 465 000 habitants, comprenant 1 430 000 Centrafricains, 7 000 résidents non africains et 28 000 réfugiés sud-soudanais. Depuis 1958, on assiste à un relèvement démographique très net, qui permet d'espérer un doublement en 30 ou 40 ans. Les jeunes de moins de 15 ans représentent déjà 42 % de la population totale. La densité est en général faible : 2,09 habitants au kilomètre carré pour l'ensemble du pays. Les districts dépeuplés du Nord-Est accusent des chiffres de l'ordre de 0,1 à 0,2 habitant par kms.

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La République Centrafricaine présente aujourd'hui un certain nombre de zones à peu près complètement désertes. Certaines de celles-ci, on le verra au cours de cette histoire, comptaient au siècle précédent parmi les plus riches et les plus peuplées d'Afrique centrale. La partie orientale, ravagée par les guerres de Ziber, de Rabah et de Senoussi entre 1870 et 1911, est aujourd'hui vide d'hommes. On ne compte guère plus de 71 000 habitants pour une superficie de 235 000 km2 dans l'Est du pays. Dans l'extrême-Sud, la région forestière de Nola a été presque entièrement dépeuplée entre 1910 et 1930 par les épidémies de la maladie du sommeil, qui se propageaient le long des pistes de portage ou des rivières de pagayage.
2. RÉPARTITION, ACTIVITÉS

Déjà bouleversée par les chasses aux esclaves, la physionomie du pays centrafricain s'est profondément modifiée au cours de l'époque coloniale. Les zones ravagées par les guerres esclavagistes ou les luttes tribales n'ont pas été repeuplées. Elles sont ajourd'hui des réserves de faune ou de flore. De nombreuses localités de l'époque précoloniale se sont déplacées, ont disparu ou sont devenues presque insignifiantes. Les villages actuels, au nombre de 6 000, sont pour la plupart alignés le long des routes ou des pistes créées par le colonisateur. Le portage, la cueillette du caoutchouc, la culture forcée du coton ont lourdement pesé sur la population des villages. Actuellement, plus de 400 000 Centrafricains vivent dans des agglomérations extra-coutumières: capitale, agglomérations constituées autour des postes administratifs, villages de travailleurs à proximité des entreprises agricoles ou minières créées par les Européens. Bangui, fondée par les Français en 1889, est passée de 53 habitants en 1890 à 19000 en 1934 pour atteindre 124000 habitants en 1964. Elle dépasse vraisemblablement auj ourd'hui 200 000 habitants. Le pays compte aussi une quinzaine de villes secondaires dont cinq seulement ont de 25 à 35 000 habitants: Berbérati, Bossangoa, Bambari, Bangassou et Bouar. Il y a autant camps de travailleurs que d'entreprises agricoles ou minières. Certains villages d'entreprises de la Lobaye sont devenus des agglomérations importantes.

NOTES

INTRODUCTIVES

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Plus d'un million de Centrafricains continuent cependant à résider dans des villages d'agriculteurs, se limitant à une économie de subsistance. La contrainte doit encore parfois être utilisée pour obtenir de ces ruraux qu'ils consacrent une partie de leur activité à des cultures d'exportation. Les échanges commerciaux internes sont encore à peu près nuls et ils ne permettent pas une division du travail, condition indispensable du progrès économique. Cette masse rurale ne se sent guère concernée par les affaires publiques.
3. GROUPES ETHNIQUES

On a beaucoup insisté à l'époque coloniale sur le véritable puzzle ethnique que semblait constituer la population oubanguienne. La plupart des rapports administratifs de cette époque donne des répartitions en une multitude de tribus et sous-tribus considérées comm es permanentes et étanches. Une telle conception risque d'égarer le lecteur. Comme l'ont mis en évidence les anthropologues sociaux, et comme l'a souligné Jean Vansina pour le cas de l'Afrique centrale (1), les tribus sont comme des êtres humains, elles naissent et meurent. Il est incontestable que dans le cadre imparfait tracé par le colonisateur une seule ethnie est en train de se constituer: l'ethnie centrafricaine, qu'il est plus normal de désigner par les termes non privéligiés de peuple ou de nation. On comprend que cette réalisation ait été dès .1958 l'objectif majeur des gouvernements centrafricains successifs. En 1959, la loi proscrivait l'emploi de tout terme d'apparence ethnique pour désigner les communes rurales se substituant aux anciennes chefferies. Un décret du ~7 juillet 1966 est venu interdire « toute mention, dans les actes officiels ou sous seing privé, imprimés, fO'rmulaires administratifs ou privés, de race, de tribu ou d'ethnie (2) ». Depuis 1963 la langue sango, employée depuis la fin du XIXe siècle comme langue véhiculaire dans le haut bassin de l'Oubangui, est la langue nationale. Le processus qui se déroule actuellement n'est du reste qu'une répétition de l'histoire. Une étude plus attentive de
1. JAN VANSINA, Les anciens royaume.ç de la savane. Institut de recherches économiques et sociales, collections d'études sociologiques, n° 1, Université Lovanium, Kinshasa. 2. J oumal officiel de la République Centrafricaine, le. septembre 1966, p. 432.

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la population centrafricaine révèle que les multiples tribus recensées par le colonisateur étaient, soit groupées en de véritables peuples, soit alliées à d'autres tribus culturellement proches. Afin de faciliter la lecture de cet ouvrage nous donnerons ci-dessous l'énumération des grands groupes entre lesquels les Centrafricains actuels peuvent être répartis. . Près d'un million de Centrafricains, soit quelque 946 000 personnes, se disent Baya (Gbaya) (1) ou Banda. Les Baya proprement dits représentent environ 420 000 habitants fixés à l'Ouest et au Nord du pays, auxquels il convient de joindre 90000 Mandjia installés au Centre, entre les bassins de l'Oubangui et du Chari. Les Banda, malgré les saignées de l'histoire, restent encore au nombre d'environ 436 000 et sont dominants dans le Centre et dans l'Est. Un certain nombre d'entre eux (dits Yanguéré) se sont réfugiés dans l'Ouest et dans la forêt du Sud-Ouest. L'habitat de ces deux peuples déborde les frontières centrafricaines actuelles. On retrouve de nombreux Baya au Cameroun et de multiples groupes banda au Cameroun, au Tchad et au Zaïre. Par suite de la délimitation des frontières par le colonisateur, la République Centrafricaine compte environ 85 000 Sara. La totalité de cette ethnie, dominante aujourd'hui au Tchad, a été longtemps territorialement rattachée à l'Oubangui-Chari. Elle n'en a été détachée que pour contre-balancer, dans l'ancien territoire militaire du Tchad, l'importance de la population islamisée. La compétition franco-allemande, qui a abouti à la délimitation de l'actuelle frontière occidentale centrafricaine, a laissé, du côté centrafricain, plus de 73 000 Mboum Qualifiés parfois de Camerounais dans les recensements coloniaux, ces Mboum centrafricains appartiennent à la grande ethnie qui a dominé -pendant des siècles l'Adamaoua. Les Laka peuvent être rapprochés des Mboum. Ces quatre grands peuples, Baya, Banda, Sara et Mboum occupent essentiellement la savane centrafricaine. Ils n'avaient plus à l'arrivée du colonisateur de structures unitaires. Baya
1. Nous n'utiliserons pas dans cet ouvrage l'orthographe ethnographique internationale malgré son intérêt phonétique. Nous adopterons les formes les plus usitées dans les anciens documents administratifs ou dans les archives du pays objet de notre étude. Toutefois nous avons cru devoir supprimer l'apostrophe inutile introduit souvent entre les deux consonnes initiales Mb, Mp, Nd, Ng, Kp.

NOTES INTRODUCTIVES

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et Banda étaient arrivés depuis peu de générations sur le territoire centrafricain actuel. Les autres groupes centrafricains sont numériquement moins importants, mais certains d'entre eux ont eu à jouer un rôle de premier plan dans l'histoire contemporaine. Il faut distinguer: les populations riveraines de l'Oubangui, dites oubanguiennes, les populations bantou de la forêt, l'ancienne nation zandé et le groupe nzakara, ainsi que diverses minorités et populations résiduelles. Durement touché par la colonisation, le groupe oubanguien ne comprend plus aujourd'hui qu'une vingtaine de mille de personnes. Il occupe depuis plusieurs siècles des secteurs bien délimités de la vallée de l'Oubangui depuis le coude de l'Oubangui jusqu'au confluent du Mbomou. Il comprend les Banziri, les Bouraka, les Sango et les Yakoma, désignés parfois sous le nom collectif de « gens d'eau ». Les populations bantou de la forêt appartiennent au vieux stock bantou de l'espace centrafricain. Plusieurs groupes, réfugiés aux abords du fleuve Congo, ne se sont réinstallés que dans la seconde moitié du XIXe siècle au pays de leurs ancêtres. Ce sont les Pandé, Mbimou et Kaka de haute-Sangha et les Lissongo et Mbaka (Ngbaka) de Lobaye. Leur total n'excède pas 50000 personnes. Il existe de nombreuses tribus mixtes formées au cours des invasions: Baya-Kaka, MbakaMandjia, Bouaka-Bondjo, etc. L'ancienne nation zandé n'est plus représentée en République Centrafricaine que par 20000 personnes se disant Zan dé, alors que les plus puissants royaumes zandé du XIXe siècle étaient établis au nord du Mbomou. Fondée par Ngoura à la fin du XVIIIe siècle, la nation zandé offre le type même d'État centrafricain traditionnel: héros-fondateur, amalgame d'une multitude de populations d'origines très diverses par l'imposition d'une langue commune et par un système d'éducation de la jeunesse, administration locale confiée aux membres du clan dominant. Proches des Zandé (1), les Nzakara, qui sont encore près de 30000, constituaient jusqu'à la colonisation un royaume structuré, sous la direction d'un clan d'origine bandia. Enfin la population centrafricaine comprend un certain nombre de minorités et de populations résiduelles. Ces groupes sont aujourd'hui très restreints. Certains, on le verra, ont
1. On trouvera assez souvent la forme Azandé. en langue zandé pour marquer le pluriel. Le préfixe a est utilisé

NOTES

INTRODUCTIVES

21

joué un rôle important dans l'histoire. D'autres enfin n'ont pas échappé à l'assimilation ou à l'anéantissement. Les pygmées, ou Babinga, de la forêt du Sud-Ouest sont environ 10000. Les grands peuples des Goula, des Kreich et des Sabanga, qui peuplaient la moitié orientale du pays centrafricain, ne comprennent plus aujourd'hui que quelques familles. Les Youlou et les Kara du Nord-Est ne forment plus que quelques villages. Les Binga, Bongo, Challa, Pambia ont disparu. De no~breux autres peuples ont été zandéisés ou ont 'été exterminés. L'histoire de toute la partie orientale de la République centrafricaine sera bien souvent celle de peuples aujourd'hui disparus. La constitution au XIxe siècle dans le Nord-Est du pays centrafricain d'une province ouadaïenne, le Dar-el-Kouti, a en outre entraîné la formation de groupes islamisés ayant adopté une dénomination particulière (notamment Rounga, mélange de Sara et de Banda). On classe souvent cette population dans un groupe dit islamisé. Ce groupe comprend aussi les petites communautés de commerçants mulsumans qui vivent sur tout le territoire aux abords des principales agglomérations et que les Centrafricains nomment, suivant les régions, Haoussa, Bornou ou Arabes. On range en outre dans ce groupe les pasteurs bororo (foulbé) installés avec leurs troupeaux dans l'Ouest et dans le Centre-Est. Le total de ces dits Islamisés peut être estimé à 55 000, dont 15 000 Foulbé. La colonisation a amené en pays centrafricain un certain nombre d'Européens, cadres du secteur administratif ou du secteur privé. Leur nombre est passé de 100 en 1906 à 1 700 en 1945 et à 5500 en 1955. Après l'indépendance, il s'est stabilisé autour de 5 000. Les réfugiés soudanais, au nombre de 28 000, appartiennent en général aux mêmes ethnies que les populations centrafricaines auprès desquelles ils ont trouvé asile. III - LES DIFFICULTÉS HISTOIRE CENTRAFRICAINE
ENTREPRISE DIFFICILE

D'UNE

1. UNE

L'élaboration d'une histoire centrafricaine, « depuis les temps les plus anciens n, pour reprendre une vieille expression, « jusqu'à l'époque la plus récente n, présente l'aspect d'une

22

HISTOIRE

DE

LA RÉPUBLIQUE

CENTRAFRICAINE

aventure. Il Y a moins de 80 ans, une exploration de l'espace géographique centrafricain s'avérait une entreprise pleine de risques. Aujourd'hui, l'explorateur du passé centrafricain rencontre, à son tour, des difficultés que d'aucuns jugent insurmontables. Robert Cornevin (1) considère cette région de l'Afrique comme une région « anhistorique n. Jan Vansina, après avoir constaté que l'historiographie elle-même en était « à ses premiers

balbutiements, quant à cette partie du continent

I),

a essayé

de dégager les causes de ce retard. « Il se pourrait n, écrit-il, « que la principale raison de notre ignorance présente soit l'absence générale d'intérêt pour l'histoire de l'Afrique, exception faite pour l'histoire des efforts européens accomplis sur ce continent n. « Il en résulte hélas n, conclue-t-il, « le sentiment tacite que faute de sources il est impossible d'écrire l'histoire de l'Afrique centrale n. Il serait néanmoins profondément choquant de retrancher, sous ce prétexte, de l'histoire d'Afrique, l'histoire d'une régioncarrefour et de laisser ainsi subsister une lacune aussi importante dans cette histoire. « Nous débroussaillons I), écrit Hubert Deschamps qui fut le premier à définir la mission de cet explorateur qu'est l'historien de l'Afrique (2).

Malgré ses difficultés particulières, le « débroussaillage n du passé centrafricain nous a paru indispensable à l'élaboration
de l'histoire africaine elle-même.
DES SOURCES PRÉCOLONIALES

2. RARETÉ

Comme pour tous les peuples sans écriture, l'absence d'archives rend très difficile, sinon presque impossible, la relation des événements passés. La tradition orale et l'archéologie permettent cependant, dans bien des cas, d'y suppléer. Combien d'écrits anciens du reste, sur lesquels sont fondés des pans entiers de l'histoire des pays d'Occident, sont des
1. Robert CORNEVIN, Histoire de l'Afrique, t. II, p.26. 2. Hubert DESCHAMPS, L'Afrique noire préeoloniale, Hubert DESCHAMPS, Pour une histoire de l'Afrique janvier-mars 1962. Hubert DESCHAMPS,L'ethno-histoire, buts et méthodes 480, octobre-décembre 1966. n° Paris, Payot, 1966,

Paris, PUF, 1962. in Diogène, n° 37, in Revue historique,

NOTES

INTRODUCTIVES

23

faux ou des transcriptions complaisantes de traditions orales incertaines? L'historien de l'Afrique centrale devra s'attacher à la recherche de tous indices possibles lui permettant de tracer un premier canevas du passé de cette région. La trame s'étoffera avec l'intensification des recherches. Pour le moment, son œuvre, pour reprendre la comparaison d'Hubert Deschamps, sera un manteau dans lequel il y aura plus de trous, que d'étoffe. Pour les régions comprises aujourd'hui entre les frontières centrafricaines, il est absolument nécessaire de commencer par « fouiller)) l'histoire des régions voisines dont le passé est mieux connu: Tchad, Nigeria, Cameroun, Congo, Soudan. L'histoire du carrefour centrafricain commencera à apparaître au cours d'une confrontation des histoires de ces cinq régions. Une seule mission conduite par un seul chercheur, de 1965 à 1968, en pays centrafricain a permis d'établir l'extraordinaire richesse des gisements préhistoriques du pays, hier encore insoupçonnés. Une moisson toute aussi importante attend les archéologues qui voudraient bien fouiller certains sites déjà repérés. Les sources de l'histoire précoloniale centrafricaine ne manquent pas. Elles existent, mais elles restent encore, pour la plupart d'entre elles, à découvrir.
3. INTERPRÉTATION DES SOURCES COLONIALES

On a l'impression de mieux connaître l'histoire centrafricaine de la période coloniale. Ce n'est toutefois qu'une illusion. La grande masse des documents écrits consiste en des publications hagiographiques ou en des rapports administratifs lénifiants. L'examen des archives coloniales, qui n'est possible que pour un peu plus de la moitié de la période coloniale, se doit d'être particulièrement critique. Les quelques écrits dénonçant les scandales coloniaux, si nombreux et si graves en cette région, ne doivent pas être négligés. Toutefois il serait peu objectif, sous prétexte d'adapter son œuvre aux impératifs du temps présent, de remplacer l'histoire colonialiste par une diatribe anticoloniale. La colonisation est un phénomène aussi vieux que le monde, sur lequel il serait aussi vain qu'absurde de porter un jugement de valeur. Nous nous contenterons d'en étudier, en ce qui concerne les régions centrafricaines, les effets politiques, économiques, sociaux.

24

HISTOIRE

LE

LA

RÉPUBLIQUE

CENTRAFRICAINE

4. L'HISTOIRE

IMMÉDIATE

Les différents livres de la série « Histoire » de la collection « Mondes d'Outre-Mer )), pour laquelle est écrit cet ouvrage conduisent le lecteur jusqu'aux événements récents. On sait que l'histoire contemporaine a été réhabilitée. Pour tous les pays du monde il est indispensable de ne pas ignorer le présent pour mieux comprendre le passé. Marc Bloch dans son remarquable opuscule, « Apologie pour l'histoire ou métier d'historien )),(1) a su distinguer la mission de l'historien véritable des occupations de ceux auxquels il dénie le titre de véritable historien et qui, pour lui, ne sont que des « antiquaires occupés,

par macabre dilection, à démailloter les dieux morts
Le maître de l'école historique française souhaitait

)).

voir

substituer à « l'imprégnation instinctive du présent» que subit chaque historien, « une observation volontaire et contrôlée )).
Cette conception de l'histoire nous paraît s'imposer tout particulièrement dans le cas de l'Afrique centrale. L'historien du présent toutefois sera, pour la plupart des pays africanis, fort embarrassé. Bien souvent il devra se se contenter de maigres articles de presse, de reportages douteux, de statistiques imprécises ou de documents à préoccupation publicitaire. Dans le cas de l'État centrafricain, l'absence de presse locale viendra rendre sa tâche encore plus complexe. Il lui sera en outre difficile de mener sur place les enquêtes aprofondies qu'appellent ces lacunes de l'information.
5. TÉMOIGNAGE PERSONNEL

Ces difficultés nous auraient problablement paru insurmontables, si nous n'avions eu la chance de pouvoir effectuer une étude critique des sources à la lumière de notre propre expérience du pays et des hommes centrafricains. Administrateur de la France d'Outr.e-Mer en Oubangui-Chari avant l'indépendance, conseiller technique du gouvernement centrafricain après l'indépendance, nous avons servi ce pays de façon presque ininterrompue de 1949 à 1967. Des séjours prolongés à l'intérieur du pays nous ont ainsi
1. Publication posthume Colin, 1964-1967, p. 11. par le Cahier des Annales, n° 3, Paris, Armand-

NOTES

INTRODUCTIVES

25

permis d'innombrables enquêtes sur les années antérieures encore présentes dans la mémoire des habitants. Nous avons pu même interroger des survivants, français ou centrafricains, des toutes premières années de l'occupation coloniale. A partir de 1949, nous avons participé souvent aux événements relatés et nous avons connu la majorité des acteurs de l'histoire centrafricaine. Pour la vingtaine d'années qui vient de s'achever, ce livre constitue donc, avant tout, un témoignage direct. Cette connaissance du présent, qui nous a servi de point de départ pour nos recherches historiques, nous a paru une base plus solide que les sources bien limitées qui sont à la disposition du chercheur non privilégié. Mais nous n'avons pas la prétention de nous fonder sur notre seule expérience. Celle de nos amis administrateurs, missionnaires, colons nous a été précieuse. Bien peu, cependant ont publié leurs observations. Certaines sont restées conservées dans des archives locales dont nous ignorons le sort actuel. Les études faites sur les structures des sociétés de l'Afrique centrale, telles que celles d'E. E. Evans-Pritchard (Zandé), de Georges Balandier (Bacongo) (1) et d'Éric de Dampierre (Nzakara), nous ont apporté des matériaux de qualité sur les les peuples concernés. La multiplication des études d'anthropologie sociale au sein des divers groupes humains d'Afrique centrale apporterait sans aucun doute une aide importante aux recherches des historiens. La connaissance intime du pays et de ses habitants et l'étude des relations entre les hommes au sein de structures sociales déterminées nous paraît être la meilleure introduction aux recherches historiques centrafricaines.
6. OUVRAGE DE RÉFÉRENCE, CARTES

La thèse de doctorat ès lettres que nous avons soutenue le 11 juin 1970 a été conçue comme un ouvrage de référence dans lequel nous avons rassemblé ce qui peut être connu de l'histoire centrafricaine. L'ensemble compte plus de 1 700 pages
1. Il n'y a pas bien entendu de Bacongo en République Centrafricaine. L'étude de cette population congolaise n'est cependant pas sans intérêt pour une étude sociologique des populations bantou du Sud de la République Centrafricaine.

26

HISTOIRE

DE

LA

Rf:PUBLIQUE

CENTRAFRICAINE

dactylographiées avec Rotes et références bibliographiques et une centaine de photos, croquis, cartes, tableaux généalogiques et fac-similé de documents. Le premier tome est consacré à l'histoire centrafricaine des origines à 1900 (passé précolonial et rivalités coloniales). Le second tome concerne la période s'étendant de 1900 à nos jours (colonisation et décolonisation). Cette thèse a été entreprise dans le seul souci de fournir aux futurs chercheurs un instrument de travail. Le présent livre est né de ce travail universitaire et il est destiné à ceux qui seraient simplement désireux de s'informer sur les grandes lignes du passé centrafricain. Les obligations de l'édition nous ont obligé à limiter au minimum nécessaire les croquis cartographiques. Le lecteur pourra utiliser les cartes établies par Bruel d'après les carnets des explorateurs et des administrateurs, publiées dans l'Atlas des Colonies françaises de A. Grandidier en 1931. L'Institut géographique national de Paris édite, tenue à jour, une carte routière de la RCA au 1/1 500 000, utile pour les principales localisations. Nous conseillons au chercheur d'utiliser aussi les feuilles couvrant l'espace centrafricain (1), de la carte internationale du monde au 1/1 000 000, éditée en 1966 à l'usage de l'aviation par l'Institut géographique national français en liaison avec l'OAC!.

1. Feuilles Ouesso NA 33.34, Douala NB 32.33, Bangui NB 33.34, Bangassou NB 34.35, Am-Timan NC 34.35.

CHAP ITRE

II

LES PREMIERS HABITANTS
Il Y a seulement quelques années, on pouvait écrire, sans risque d'être démenti, que les régions centrafricaines, vides d'hommes, avaient été peuplées à une époque relativement récen te. Cette affirmation s'appuyait sur de nombreuses traditions recueillies par les administrateurs et les missionnaires. Tous les groupes ethniques, à l'exception des riverains de l'Oubangui, paraissaient installés sur le sol centrafricain depuis moins de deux siècles. Questionnés par les Européens, les petitsfils ou arrière-petits-fils des migrants s'accordaient pour déelarer que le pays conquis par leurs aïeux était un pays vide, exception faite de la présence de quelques pygmées (1). Certes, dès les premières années de la colonisation, on découvrait des objets de silex ou de quartz taillé. Mais comme les mêmes objets étaient encore, all semblaient l'avoir été à une date récente, en usage dans certaines tribus, personne ne songeait à attribuer leur fabrication à des populations très anciennes. Pour les Européens, les populations indigènes de l'Oubangui n'étaient-elles pas restées, tout comme les aborigènes d'Australie, à l'âge préhistorique? En 1908, le gouverneur Lucien Fourneau remettait au professeur Lacroix une petite collection d'ornements de lèvres en quartz taillé récoltés dans la région de Fort-Sibut (appelés baguéré par les Banda et mourou-ta par les Mandjia). Lacroix notait (2) que les polissoirs qui avaient servi à la confection
1. A. M. VERGIAT, Mœurs et coutumes des Manjas, Paris, Payot 1937; p. 26, en déduit que le pays occupé aujourd'hui par les Mandjia pouvait être considéré comme vide, mais il fait remonter cette situation au xv. siècle. 2. Compte rendu à l'Académie des sciences (séance du 28 juin 1909) et article intitulé: Le travail de la pierre polie dans le Haut-Oubangui in La Géographie, t. XX, n° 14, 15 octobre 1909, pp. 201-206.

28

HISTOIRE

DE

LA RÉPUBLIQUE

CENTRAFRICAINE

de ces bijoux étaient étrangement semblables à ceux trouvés dans les cavernes préhistoriques de Dordogne. Un peu plus tard, de Calonne-Beaufaict (1), qui avait remarqué l'abondance de haches en silex taillé dans la région de l'Ouellé. signalait que les Zandé affirmaient que leurs ancêtres du XVIIe siècle utilisaient de telles armes. En 1931, s'installèrent dans l'Est et le Nord-Est du pays centrafricain des chantiers miniers. Les premières récoltes d'or et de diamant étaient effectuées dans les graviers des affluents de la Ouaka et de la Kotto. Un certain nombre de silex polis et taillés fut alors découvert par les prospecteurs à des profondeurs variables. Peu cependant parvinrent entre des mains compétentes. La thèse d'un prétendu vide oubanguien dans les siècles passés s'avérait ainsi absurde. Mais seuls quelques rares spécialistes osèrent prononcer les mots de préhistoire centrafricaine. A présent, il n'y a plus aucune audace à ranger l'espace centrafricain parmi les régions du monde à avoir été peuplées dès les origines de l'humanité. L'étude de ces lointaines périodes est toutefois à peine commencée. Nous nous contenterons donc de rassembler quelques indications recueillies sur le peuplement du pays centrafricain dans les époques préhistoriques ainsi que quelques notes sur le maintien dans les forêts oubanguiennes d'une population pygmée fort ancienne. Nous y ajouterons quelques remarques sur la situation du pays centrafricain par rapport à l'antique royaume de Kouch et par rapport aux migrations transcontinentales des Bantou.

I

-

POPULA nONS

PRÉHISTORIQUES

Jusqu'en 1965, la bibliographie préhistorique centrafricaine se limitait à deux courts articles. Une série de pierres taillées découvertes dans le lit de la Bali, affluent de gauche de la Ouaka, par F. Delhaye, était con fiée en .1931 au professeur Lacroix. L'abbé Breuil classait (2') ces silex en un groupe de bifaces de taille très dégradée, en
1. De Calonne Beaufaict, Azandé, Bruxelles, 1921. 2. Abbé Henri BREUIL, Pierres taillées venant du plateau de Mouka, Oubangui-Chari, Afrique équatoriale française. L'Anthropologie, t. 43, 1933, pp. 222-223.

LES

PREMIERS

HABITANTS

29

une série d'éclats Levallois et en un lot qui présentait des traces de polissage et qui pouvait, selon lui, être rattaché à la civilisation dite toumbienne (découverte par les Belges sur les bords du lac Léopold II). Les grands éclats auraient été détachés à partir de grès polymorphes par la technique dite clectonienne (sur enclume). Peu après, l'administrateur Félix Éboué publiait dans L'Ethnographie son étude intitulée: « Les peuples de l'OubanguiChari. Essai d'ethnographie, de linguistique et d'économie sociale ». Les quelques lignes qu'il consacrait à des silex taillés ramassés au cours de ses tournées en pays nzakara (3) attirèrent l'attention de E. M. Buisson, administrateur et géologue. Ce dernier signalait le fait dans le bulletin de la Société préhistorique française (2). Par suite, quelques outils récoltés par des coloniaux (Dr Legac, Devienne, Delauny notamment) furent confiés au Musée de l'Homme, mais restèrent rangés dans les vitrines (3). En 1963, de Beauchêne s'intéressait à une série provenant du chantier Lopo en haute-Sangha (Compagnie minière de l'Oubangui oriental). IlIa classait dans le paléolithique inférieur. Nous suggérions alors au gouvernement centrafricain de réclamer à la France l'envoi d'une mission de spécialistes. En 1966, le président Dacko obtenait du professeur Roger Heim, alors directeur du Muséum national d'histoire naturelle, l'envoi en République Centrafricaine du préhistorien Roger de Bayle des Hermens. Ce dernier devait effectuer en 1967 et en 1968, une deuxième et une troisième mission (4). L'aide apportée par le personnel des chantiers diamantifères de la Compagnie centrafricaine des Mines permit à ces missions d'être particulièrement fructueuses. Plus de cinquante gisements purent ainsi être étudiés par R. de Bayle des Hermens sur tout le territoire centrafricain.
pierres du tonnerre 1. Et que les habitants appelaient curieusement * " comme dans certaines campagnes françaises (Haute-Loire, Vosges notamment). 2. Communication d'une étude de M. Félix ÉBOUÉ sur les populations de l'Oubangui-Chari. Bulletin de la Société préhistorique française, t. 31, 1934, pp. 326-327. 3. D'autre objets furent déposés au Musée de l'Afrique centrale à Tervuren (Belgique). 4. Les rapports de ces trois missions ont été publiés par les Cahiers de la Maboké, publiés à Paris et Bangui par le Muséum d'histoire naturelle, vol. IV, 1966, pp. 158-175; vol. V, 1967, pp. 77-92; vol. VI, 1968, pp. 27-38. Voir aussi; R. de BAYLE DES HERMENS, Premier aperçu du paléotithique inférieur en République Centrafricaine, Paris, L'Anthropologie, LXXI, (1967), pp. 435-466.

30

HISTOIRE

DE

LA RÉPUBLIQUE

CENTRAFRICAINE

Grâce à ces missions, le pays centrafricain ne constitue plus aujourd'hui un vide sur les cartes des préhistoriens (1). Le pré-acheuléen, ou civilisation du galet aménagé, a été rencontré en haute-Sangha dans un canon fossile du chantier diamantifère de Ngosso sur la Ngoéré, affiuent de droite de la Mambéré-Sangha. D'autres galets aménagés ont été découverts plus au sud sur lescha~tiers de la Lopo, affiuent de gauche de la même Mambéré, non loin de Nola. Tout paraît indiquer que le sillon de la rivière Lopo, que semble prolonger la vallée de la Bodengué, sous-affiuent de la Lobaye, constituait une grande zone de passage humain vers l'Oubangui. Non loin de Salo, au sud de Nola, sur la Sangha, était découvert dans la latérite un vaste gisement du paléolithique inférieur. En haute-Sangha, de la Ngoéré à la Lopo, l'acheuléen se révélait abondant. Des outils de grande dimension (l'un d'entre eux pesait près de 4 kg) étaient extraits du gravier. La moisson devait être d'une toute aussi grande richesse à l'Est dans les bassins de la Kotto et du Mbomou. Des bifaces de type sangoen étaient découverts par milliers. Un gisement néolithique très riche était étudié en Lobaye près de la scierie de Batalimo. Il s'étendait sur plusieurs hectares. Plus de mille éclats ou objets étaient recueillis au mètre carré, ce qui laissait supposer une grande densité d'habitation. L'industrie lithique taillée s'y trouvait associée à la céramique. Lors de ces recherches, de Bayle des Hermens devait noter la présence fréquente de kwés, pierres perforées qui avaient pu servir à lester les bâtons à fouir ou comme têtes de massue, supports d'enclume ou poiùs pour les filets de pêche. Il est à noter que la racine kwé est souvent employée en pays centrafricain pour traduire l'ancienneté. Un grand nombre d'abris rocheux dans les grès (notamment abri de Toulou, dit grotte de Senoussi, près de N délé) furent occupés depuis la préhistoire. De Bayle des Hermens en a visité plusieurs, mais leur fouille systématique reste à entre. prendre. En haute-Sangha, de Bouar à Niem près des sources de la Lobaye s'étend un ensemble de mégalithes qui a récemment

1. Les indications qui suivent sont extraites de l'article de R. de BAYLE DES HERMENS, Quelques aspects de la préhistoire en République Centrafricaine in Journal of Africain History, XII, 4, 1971, pp. 579-597.

LES

PREMIERS

HABITANTS

31

attiré l'attention de l'anthropologue Pierre Vidal (1). Ces pierres levées sont désignées par les Baya sous le nom de tadjounou (2). Certaines d'entre-elles dépassent 3 m hors-sol et elles semblent avoir été utilisées tout au long des siècles. Un échantillon de charbon de bois du tadjounou Beforo I (3), soumis au carbone 14 au laboratoire du centre des faibles radioactivités de Gif-sur-Yvette, a donné 7440:1: 170 ans BP, soit 5490 avant J.-C., date qui pourrait être celle de la construction du monument. Les résultats des recherches effectuées au cours des dernières années ont dépassé les espoirs. Il est maintenant établi que le sol centrafricain fut occupé par l'homme à différentes époques préhistoriques et protohistoriques. Les fouilles qui seront effectuées à l'avenir paraissent pleines de promesses. Il faut regretter, cependant, l'absence, jusqu'à présent, de toute découverte de restes humains, situation due, semble-t-H, à la forte acidité du sol.

II -

GROUPEMENTS

RÉSIDUELS

DE TVIDES

Les pygmées, ou tvides (4) pour employer le terme désormais utilisé par les africanistes, ont fait l'objet de peu d'études. Les auteurs égyptiens, grecs et romains citaient cependant, dès l'Antiquité, la présence de populations de petite taille dans une Afrique centrale pleine de monstres (Africa portentosa). Ces êtres furent ensuite considérés comme légendaires jusqu'à leur rencontre en juin 1865 au Gabon par du Chaillu et en 1870 dans l'Ouellé par Schweinfurth. Dans la forêt du Sud-Ouest de la République Centrafricaine, les tvides sont encore relativement nombreux. En 1954, nous en recensions quelque 5 000 dans les seuls cantons de Ngotto, Poutem et Bambio'. Exclusivement chasseurs, ces tvides, appelés localement babinga, vivent en symbiose avec les population~ d'agriculteurs installées dans les villages.
1. Pierre VIDAL, La civilisation mégalithique de Bouar. Prospections et fouilles 1962-1966, Paris, Firmin-Didot. Recherches Oubanguiennes. Laboratoire d'ethnologie et de sociologie comparative, Université de Nanterre, 1969. 2. ta = pierre, djounou (junu) = se tenir droit, debout. 3. Dans le quartier haoussa de Bouar à 300 m de la source du Beforo qui coule vers la Sangha. 4. Du radical, tva, petit dans de nombreuses langues africaines.
'

32

HISTOIRE

DE

LA RÉPUBLIQUE

CENTRAFRICAINE

Il est vraisemblable que de tels contrats d'association ont été renouvelés au cours des siècles avec les migrants successifs. Les déplacements des campements de pygmées résultent des migrations du gibier, et peuvent mettre un terme aux associations. Aucun tvide cependant ne dépasse la lisière de la forêt, au-delà de laquelle toute subsistance lui paraît impossible. Ces pygmées constituent une population résiduelle dont la régression correspondrait avec celle de la Grande Forêt. Les Centrafricains actuels, qui manifestent à leur égard un net complexe de supériorité, les reconnaissent cependant comme les propriétaires initiaux de la terre en zone forestière. Au sein des populations de la savane oubanguienne, on relève la croyance en une race de génies, très petits, dont certains, suivant des légendes tenaces, vivraient encore retirés dans les cavernes des montagnes. Ils auraient enseigné aux actuels occupants la façon de faire du feu avec certains bois durs, les méthodes de chasse, les vertus médicinales des plantes du pays, l'art des jeux et des pièges. La description de ces génies correspond tout à fait à celle des tvides actuels: grosse tête, système pilifère développé, grande force physique malgré une apparence frêle. A l'heure actuelle, certains Centrafricains attribuent encore à ces nains légendaires les disparitions de villageois en brousse (1). Les Mandjia les nomment bésonrubé ou sinkala ou encore monkala, les Baya-Bokoto les appellent kipelili, kelekongbo, korokombo, les Baya-Kara, kpak, les Sara, goé-goé. En 1803, le cheïkh Mohammed el Tounsy notait le terme par lequel les désignaient les habitants du Darfour: damzog. Les villageois de la zone de contact entre la forêt et la savane centrafricaines distinguent les nains primitifs passés dans la légende et les tvides actuels des vallées forestières. Ainsi à Boda, la population bom nomme yedi les actuels pygmées et kipelili les nains de la légende. Les premiers sont des vivants, les seconds des mânes. Il est malheureusement exclu que l'on puisse écrire un jour une histoire de ces tvides. Mais on peut considérer comme certaine leur appartenance à l'histoire de l'Afrique centrale depuis les temps les plus lointains. Des Gabonais exprimaient (2)

1. De tels méfaits sont même parfois signalés dans la presse. Voyez Terre africaine, n° 132, 18 au 25 juin 1966, p. 7. 2. R. P. TRILLES, L'âme du pygmée d'Afrique, Paris, Éditions du Cerf, 1945. p. 75, qui cite l'ouvrage de Mg. Le Roy.

LES

PREMIERS

HABITANTS

33 « Ils sont les

cette réalité sous une forme pleine de poésie:

racines du monde.

))

III

-

LE PAYS CENTRAFRICAIN

VOISIN

DE KOUCH

Il est regrettable que n'existe encore aucune synthèse des quelques recherches entreprises au cours des dernières décades sur l'ancien pays de Kouch, qui correspond au Soudan actuel. On sait que cette prestigieuse contrée a joué un rôle considérable .

dans l'Antiquité.

Les fou'nles effectuées à Kerma, Napata et Méroë laissent deviner le rayonnement que dut avoir au centre du continent cette civilisation disparue. Après la destruction de Méroë par les Axoumites en 340 après J .-C., Kouch devait survivre dans les trois royaumes chrétiens nubiens, celui des N obades, celui des Makkorites, celui des Alodes. Ce ne sera qu'au début du XVIe siècle qu'Aloa, dernier héritier de Kouch, disparaîtra sous le coup des Chillouk, mais pour renaître dans le Sennar musulman. On peut se demander comment, frontalières de ce prestigieux pays, les régions oubanguiennes auraient pu se maintenir à l'écart de trois millénaires d'histoire. Aucun obstacle naturel n'existe en effet entre le haut Oubangui et les régions soudanaises dans lesquelles se développa cette civilisation de Kouch. Beaucoup plus que le Bahr el Ghazal, redoutable marécage, les régions centrafricaines constituaient pour Kouch, un arrière-pays d'accès facile. Seules des découvertes archéologiques pourraient élucider le problème d'un Kouch sud-occidental. Quelques observations permettent cependant de penser que les régions centrafricaines, notamment le Nord-Est du territoire national actuel, auraient eu effectivement des relations avec le Kouch antique. Nous relèverons en premier lieu la permanence de pistes caravanières utilÏsées depuis un temps immémorial et qui apparaissent comme autant de ramifications du Darb al Arbaïn, ou route des quarante jours, qui reliait Assiout en haute Égypte au Darfour. Le Darfour était lui-même relié au centre du pays de Kouch par la piste du Kordofan-Darfour. Le Kordofan et le désert de Lybie étaient, on le sait, loin de présenter durant l'Antiquité le degré d'aridité actuel. A peu

34

HISTOIRE

DE

LA

RÉPUBLIQUE

CENTRAFRICAINE

de distance de la frontière du Darfour et de la République Centrafricaine s'étend le gisement de cnivre d'Hofrat en Nahas, qui aurait été exploité par les Kouchites. Non loin de là, le Djebel Mela, véritable forteresse naturelle avec ses grottes habitées jusqu'au xxe siècle, commande le passage entre la vallée soudanaise de l'Adda ou vallée du cuivre et la vallée de la Kotto, voie d'accès aux forêts congolaises. Ce piton, qui se dresse aujourd'hui au milieu d'un pays aujoud'hui inhabité, apparaît comme l'un des principaux points stratégiques d'Afrique centrale. Une telle conformation des lieux est assez suggestive. Il faut relever en second lieu l'indice troublant constitué par une tradition copte, citée par Frobenius (1), et qui situe dans la région d'Hofrat en Nahas la résidence d'un grand souverain, appelé nap, lequel aurait régné sur un empire divisé en quatre royaumes: Nubie, Kordofan, For et Habech. L'influence de ce nap se serait étendue au sud sur de nombreux peuples noirs exploitant des mines de cuivre et de fer. Enfin, l'étude de plusieurs inscriptions de haute Égypte appelle l'attention sur les confins soudano-centrafricains. Les égyptologues s'interrogent sur la localisation d'un pays dit de Yam, appelé aussi « pays des nains et des esprits» ou encore « pays des palmes et des arbres» que l'on voit mentionné sur plusieurs inscriptions relatant les expéditions égyptiennes « au-delà du pays de Kouch ". Ainsi on retrouve Yam dans l'inscription d'Harkhuf à Assiout, dans un décret de Phiops I et dans une inscription de Weni (2). Au cours des expéditions vers ce pays, des pygmées «< danseurs de Dieu «), apprend-t-on, avaient été ramenés à la cour du pharaon. Y oyoUe (3) situe ce pays de Yam dans l'oasis de Dounkoul, sur la route des quarante jours entre Assiout et le Darfour. Mais Dixon (4) pense que Yam était une contrée beaucoup plus vaste. Il ne peut s'agir, à notre avis, que de toute la région située au sud du Darfour. On notera que le hiéroglyphe DNK, DNG, par lequel les Égyptiens

1. Léo FROBENIUS, His/oire de la civilisa/ion africaine, traduit de l'allemand. Paris 1936, pp. 229 et suiv. 2. Urkunde, I, 101-14, 209-16 et 109-1. 3. J. YOYOTTE, Pour une localisatian du pays de lam in Bulle/in de l' lnstitu/ français d'archéologie orien/ale, 1952-1953, pp. 173-178.
4. A rich, powerful and populous state and possibly quite a large one

Dixon - The land of Yam. 1958, n° 44, p. 50.

Journal

of Égyptian

Archaeology,

Londres,

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désignaient les Noirs de Yam, se retrouve non seulement dans le nom de Dounkoul mais dans de nombreux noms de lieux situés (1) entre le Nil et Oubangui. D'une manière générale, le rapprochement des travaux des égyptologues et des africanistes fait apparaître une telle masse de traits culturels communs, qu'il n'est pas douteux que des contacts anciens et prolongés ont existé jadis entre la vallée du Nil et les populations de l'Afrique noire. Certains auteurs en ont tiré des hypothèses assez audacieuses. Dans l'état actuel de la question, on ne peut encore que dresser des tableaux de similitudes dans les multiples domaines où elles se manifestent. Cela a été fait tout d'abord pour les populations sur lesquelles on disposait de travaux ethnologiques nombreux. Ainsi des africanistes anglais ont étudié les liens existant entre les civilisations du Ghana et du Nigeria et . celle de l'ancienne Égypte (2). De tels rapprochements, venant s'ajouter à certaines coïncidences linguistiques, étaient propres à enthousiasmer de jeunes intellectuels africains à la recherche des origines de la culture negro-africaine. Les travaux de Cheïkh Anta Diop, assez sévèrement critiqués par les historiens (3), ont eu ainsi une large audience auprès des jeunes Africains. Les égyptologues avaient déjà du reste mis en évidence le rôle joué par le continent africain dans la civilisation égyp-

tienne. G. Maspero (') reconnaissait que « l'art de l'Égypte
est, comme le reste de sa civilisation, le produit du sol africain n. Plus récemment, le chanoine H. Junker (5) constatait l'existence d'un remarquable parallèle entre les dieux des Bantou et ceux de la protohistoire égyptienne. Jean Leclant, le meilleur spécialiste du méroïtique, auquel nous avons emprunté ces indications, ne cesse de souligner la
1. Par exemple: Dinka, Danga, Dongola, Dongou au Soudan, Dinga, Danguya, Dongou en RCA, Diongor, Djenakherai dans le Sud du Tchad. 2. Citons notamment Eva L. R. MEYEROWITZ, The Divine Kingship in Ghana and Ancient Egypt. London, Faber and Faber Ltd 1960, 260 p. M. D. W. JEFFREYS, The Winged Solar Disc, in Africa, XXI, 1951, pp. 93110 et C. K. MEEK, A Sudanese Kingdom. Londres, 1931. 3. Cheikh Anta Diop, Nations nègres et culture, Paris, Éditions africaines 1954, 390 p. - Critique de J. Sainte Fare Garnot, in Revue historique, n° 459, 1961, pp. 99-106 - Cheikh Anta Diop a écrit plus récemment: Antériorité des civilisations nègres, mythe ou vérité historiques, Paris, Présence africaine, 1967, 302 p. 4. Ars Una, p. IX. 5. H. JUNKER, Die Geisteshaltung der. Agypter in der Frühzeit >, Vienne 1961, pp. 108-111.

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nécessité d'une collaboration

entre l'africanistique

et l'égyptosculptées

logie. Il se félicite notamment de ce que « le parallèle africain
permet de faire revivre les scènes bien fragmentaires

sur les parois ruinées des vieux temples égyptiens (1) I).
Leclant met cependant en garde les chercheurs du danger qu'il y aurait à « tenir pour certitudes ce qui n'est qu'hypothèses de travail et à vouloir coûte que coûte, au prix de migrations laborieusement supposées, faire que l'un des peuples de l'Afrique noire, celui précisément élu comme sujet d'étude, soit venu un jour, avec ses dieux et ses lois, de la prestigieuse vallée du Nil». D'autre part, nous pensons qu'il faut se garder des seules comparaisons entre l'Egypte proprement dite et l'Afrique noire. L'étude des origines culturelles de nombreux peuples d'Afrique noire doit se faire tout d'abord, estimons-nous, à partir de l'histoire du royaume africain de Kouch, qui fut tantôt colonie, tantôt maître (sous la 25e dynastie, dite éthiopienne) de l'Égypte. Or cette histoire, nous l'avons dit, reste encore à faire. En ce qui concerne les populations centrafricaines, nous nous sommes contentés dans notre thèse de relever un certain nombre d'indices qui ramènent inévitablement aux traditions méroïtiques. Yvorou ou Ouivreussa, dieu créateur des Banda, Sou, dieu de la brousse des Sara, appelé So par les Baya, ne sont que des déformations de Kheviesso, le dieu-roi de la tradition méroïtique. Le nom de Kheviesso est encore utilisé aujourd'hui sans déformation au Dahomey. So se trouve matérialisé chez les Baya dans les pierres du foyer appelées kouchi. Ogoun, dieu du fer et des forgerons du pays de Kouch, se retrouve dans le nom du fleuve Logone. Les Banda lui offrent de grandes sagaïes de fer. Le dieu-lion ('U temple de Naga au pays de Kouch reste bien vivant en pays oubanguipl1 et dans le sud du Tchad. Nous avons été frappés par la similitude des danses rituelles des jeunes filles banziri, coiffées de longues perruques et les danses antiques des jeunes égyptiennes jouant les rôles des déesses Isis et N ephthys (2). L'étude des sociétés de Ngakola, un dieu-roi du pays oubanguien, nous semble aussi pleine d'enseignements. La fête des semailles chez les
1. Jean LECLANT, Égypte pharaonique et Afrique noire in La Revue historique, t. 226, avril-juin 1962, pp. 327-336. 2. Papyrus n° 10.188. British, Museum, cité par Serge Sauneron, Les prêtres de l'ancienne Égypte, Paris, Seuil, 1962, p. 67.

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Mandjia rappelle étrangement celles présidées par les roislaboureurs de la vallée du Nil. D'autres exemples peuvent se retrouver dans les secteurs économiques et sociaux: régime foncier, collectivité, conception vitaliste du chef, confusion des domaines administratifs et judiciaires, éducation des jeunes dans des camps isolés, méthodes particulières de chasse, etc. De telles similitudes n'entraînent cependant pas, dans le

cas centrafricain, le chercheur à reconstruire ces « migrations
laborieusement supposées)), déplorées par Leclant. Le repli des Kouchites et des Nubiens dans les montagnes de l'Ouest a été mentionné par divers écrivains arabes du Moyen Age (1). Le massif forien se trouve indiscutablement le lieu de dispersion d'un certain nombre de peuples centrafricains, chez lesquels les termes rappelant les origines nilotiques se sont perpétués: nouba (musulmans d'origine locale), noub (dieu suprême des Sara), sara (de nasara, les chrétiens), zandé (de zandje, zandié, noirs païens au Soudan). Les Kouchites ou Nubiens ont constitué dans leur exode de nouveaux peuples en assimilant d'anciennes populations. Il y a là un domaine de recherches passionnant qui suppose à la fois une meilleure connaissance des peuples centrafricains et une intensification des fouilles, aussi bien dans l'ancien Kouch que dans les sites-refuges des Kouchites au Kordofan et au Darfour.

IV

-

LE

PAYS CENTRAFRICAIN MIGRA nONS BANTOU

ET

LES

Si les savanes centrafricaines ont servi de refuge à des populations issues des anciens Kouchites, les rivières centrafricaines conduisant à la cuvette congolaises ont joué un rôle certain dans les grandes migrations bantou du nord au sud. A la suite des travaux des linguistes, et notamment de Greenberg et de Guthrie (2), les africanistes estiment que
1. Notamment Idrissi qui signalait en 1160 l'existence, non loin des sources de l'oued el Melik, de la ville de Kous Dadjila et Ibn Said (1213-1275) qui faisait état de la ville de Kousha, . capitale des Zenj de Nubie, nomades de la région située au sud-ouest de Dongola '. 2. M. GUTHRIE, Bantu origins: a tentative new hypothèses in Journal of African languages, 192, vol. I, n° 1, p. 921. J. H. GREENBERG, Étude de classification des langues africaines in Bulletin n"AN, Dakar, 1954, n° XVI B, pp. 83-142 et 1955, n° XVII B, pp. 59-108.

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les divers peuples dits bantou proviendraient d'une aire de dispersion qu'ils situent dans la région de la Bénoué. Des dates très hypothétiques sont avancées, en général dans les premiers siècles de l'ère chrétienne, et il est souvent mentionné que le mouvement aurait été lié à la diffusion du fer. Avant même ces travaux, un spécialiste belge de l'Oubangui, le juge Leyder estimait dès 1932 que les Ngombé du Zaïre venaient de régions proches du Tchad et il postulait« l'existence d'un vaste groupement, dit bantou oriental, d'origine soudanaise nord-tchadienne, traversant le Congo belge de l'ouest à l'est». Torday (1) notait aussi l'origine oubanguienne des Bouchongo du Kasaï. Il est bon de signaler que les paroles de l'hymne national centrafricain, rédigées par le président Barthélemy Boganda lui-même, (<< Centrafrique, berceau des Bantou »), ont été Ô dictées par d'anciennes traditions. La Sangha et ses composantes, la Kadéï (terme qui désigne aussi les pirogues d'herbes tressées du lac Tchad) et la Mambéré ont constitué, jusqu'à l'arrivée de Brazza, la plus grande voie de communication nord-sud de l'Afrique équatoriale. D'après des traditions recueillies à la fin du XIXe siècle par Albert Dolisie (2), la grande nation bantou des Bobangui ou Boubangui, occupait la boucle de l'Oubangui et ses affluents de droite. Lors de leur arrivée à la fin du xvme siècle dans le bassin du Mbomou, les guerriers zandé de Ngoura trouvèrent des peuples bantou, dont il reste encore aujourd'hui des lambeaux (Karé du Mbomou, notamment). Une étude toponymique montrerait du reste la survivance de multiples termes géographiques bantou dans des zones où sont établis des peuples considérés comme soudanais (3). La thèse de Robert Cornevin (4), qui voit les grandes artères de la migration bantou dans les grandes rivières centrafricaines, Sangha, Lobaye et Oubangui notamment, nous semble ainsi tout à fait fondée et les paroles de l'hymne centrafricain peuvent être considérées comme reflétant une réalité historique. Il reste bien entendu à établir la matérialité et la durée de cette prédominance bantou en pays centrafricain. Là 1. . E. TaRDAY, On the trail of the Bushongo, Londres, 1925.

2. A. DOI.ISIE, Notice sur les chefs batékés avant 1898 in Bulletin de la Société de Recherches congolaises, Brazzaville, 1927, n° 8, pp. 44-49. 3. De nombreux noms de rivière notamment: Kouango, Kouanga, Pama, Mpoko, Bangui, Mbomou etc. 4. R. CORNEVIN, His/oire de l'Afrique, Paris, Payot, 1962, t. II, p. 377.

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