Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 13,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB

avec DRM

Histoire de l'Égypte moderne

De
630 pages
Berceau d’une des plus anciennes civilisations, l’Égypte est aussi une jeune nation. Ce livre en raconte l’éveil au cours des deux derniers siècles. Après un XIXe siècle brillant et prometteur, l’Égypte fait l’expérience malheureuse de la sujétion coloniale. Débarquées en 1882, les troupes britanniques ne quittent définitivement le sol égyptien qu’en 1956. Au triomphe de Nasser sur les puissances coloniales cette année-là succèdent les désillusions. L’indépendance n’empêche pas la poursuite d’une guerre de trente ans avec Israël. Finalement signée en 1979 à Camp David, la paix ne tient pas ses promesses de prospérité. Tout au contraire, une fois refermée la parenthèse socialiste, les inégalités sociales progressent de nouveau, sous l’effet de la croissance démographique. Après la brève efflorescence du « printemps égyptien » de 2011, l’Égypte renoue avec un pouvoir autoritaire. Cependant, les Égyptiens ont peut-être posé, dans cet entrebâillement révolutionnaire, un nouveau jalon vers la liberté politique…
Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

Couverture

image

Anne-Claire de Gayffier-Bonneville

Histoire
de l'Égypte moderne

L'éveil d'une nation
(XIXe-XXIe siècle)
Inédit

Champs histoire

© Flammarion, 2016

Dépôt légal :      

ISBN Epub : 9782081388949

ISBN PDF Web : 9782081388956

Le livre a été imprimé sous les références :

ISBN : 9782081386792

Ouvrage composé et converti par Meta-systems (59100 Roubaix)

Présentation de l'éditeur

 

Berceau d’une des plus anciennes civilisations, l’Égypte est aussi une jeune nation. Ce livre en raconte l’éveil au cours des deux derniers siècles.

Après un XIXe siècle brillant et prometteur, l’Égypte fait l’expérience malheureuse de la sujétion coloniale. Débarquées en 1882, les troupes britanniques ne quittent définitivement le sol égyptien qu’en 1956. Au triomphe de Nasser sur les puissances coloniales cette année-là succèdent les désillusions. L’indépendance n’empêche pas la poursuite d’une guerre de trente ans avec Israël. Finalement signée en 1979 à Camp David, la paix ne tient pas ses promesses de prospérité. Tout au contraire, une fois refermée la parenthèse socialiste, les inégalités sociales progressent de nouveau, sous l’effet de la croissance démographique.

Après la brève efflorescence du « printemps égyptien » de 2011, l’Égypte renoue avec un pouvoir autoritaire. Cependant, les Égyptiens ont peut-être posé, dans cet entrebâillement révolutionnaire, un nouveau jalon vers la liberté politique…

Agrégée et docteur en histoire, Anne-Claire de Gayffier-Bonneville est maître de conférences, spécialiste de l’histoire du Moyen-Orient contemporain. Après plusieurs années aux écoles de Saint-Cyr Coëtquidan, elle enseigne à l’Inalco-Université Sorbonne Paris Cité. Son ouvrage L’Échec de la monarchie égyptienne 1942-1952 (Le Caire, IFAO) a reçu le prix Joseph du Teil 2011 de l’Académie des sciences morales et politiques.

DU MÊME AUTEUR

Sécurité et coopération militaire en Europe, 1919-1955, ouvrage coordonné par Anne-Claire de Gayffier-Bonneville, Cahiers d'Histoire de Saint Cyr-Coëtquidan, L'Harmattan, 2005.

 

L'Échec de la monarchie égyptienne, 1942-1952, Le Caire, Institut français d'archéologie orientale, 2010. Prix Joseph du Teil de l'Académie des sciences morales et politiques 2011.

 

Les Minorités ethniques, linguistiques et/ou culturelles en situations coloniale et post-coloniale (XVIIIe-XXIe siècle), ouvrage dirigé par Anne-Claire de Gayffier-Bonneville, Samya El Mechat et Éric Gojosso, Poitiers, LGDJ, 2015.

Histoire
de l'Égypte moderne

L'éveil d'une nation
(XIXe-XXIe siècle)
Inédit

À mes enfants,

Lorraine, Blandine,

Jean-Baptiste et Agnès

NOTE SUR LA TRANSCRIPTION
DES MOTS ET NOMS ARABES

Pour ne pas dérouter le lecteur, nous avons choisi de laisser aux chefs d'État (Nasser, Sadate, Moubarak, Mohammed Morsi), aux personnages et aux lieux géographiques les plus connus, tel Le Caire, Alexandrie, Ismaïlia, l'orthographe couramment adoptée dans les ouvrages en langue française.

Pour les mots et noms dont aucune orthographe n'est familière au public français, un système de translittération allégé, plus fidèle, a été préféré. Les accents circonflexes sur les voyelles a, i et u indiquent une voyelle longue.

AVANT-PROPOS

Il y a longtemps qu'une histoire générale de l'Égypte contemporaine n'a été écrite en langue française. L'Histoire de l'Égypte, publiée en 2002 par Bernard Lugan, brosse un bref panorama de l'histoire égyptienne depuis les origines ; deux « Que sais-je ? », L'Égypte moderne dû à Nada Tomiche, et Histoire de l'Égypte moderne écrit par Maxime Chrétien, qui traitent spécifiquement de l'histoire contemporaine du pays, sont parus respectivement en 1976 et 1950. Plus ambitieux, le dernier volume de l'Histoire de la nation égyptienne, sous la direction de Gabriel Hanotaux, remonte à 1936 et achève son étude en 1882.

Une telle lacune est d'autant plus surprenante qu'il existe une tradition de curiosité et de sympathie du grand public français à l'égard de l'Égypte. Cet intérêt reflète les liens nombreux et étroits, plus souvent amicaux que conflictuels, que la France et l'Égypte ont noués, malgré leur éloignement, au cours des deux derniers siècles. C'est pourquoi notre Histoire de l'Égypte raconte également, par petites touches, une histoire française de l'Égypte dont nous nous reconnaissons héritière.

Cette relation spéciale débute avec la campagne d'Égypte à la fin du XVIIIe siècle. Tandis que les savants français commencent à exhumer des sables la civilisation de l'ancienne Égypte, les victoires de ses soldats provoquent un ébranlement à l'origine de la modernisation du pays. C'est au lendemain de cet épisode inaugural que nous avons choisi de commencer notre récit. Le 14 juillet 1801, les Français vaincus quittent Le Caire sous les yeux du futur gouverneur d'Égypte, Méhémet Ali, qui n'est encore qu'un obscur officier macédonien de l'Empire ottoman. Ce moment est un passage de témoin car Méhémet Ali n'aura de cesse, une fois parvenu au pouvoir, de moderniser et de renforcer l'Égypte, en particulier avec l'aide des Français.

Outre les préambules de l'égyptologie et l'élan de modernisation, l'expédition a déposé en terre d'Égypte une troisième semence dont ce livre raconte la germination longue et difficile : les deux derniers siècles de l'histoire égyptienne peuvent être lus comme la naissance d'une nation. L'Égypte est certes le berceau, dans ce miracle de verdure que le Nil a rendu possible entre désert Libyque et Sinaï, d'un des plus vieux peuples du monde connus, mais elle est aussi le pays d'une jeune nation, si l'on donne à ce mot la même acception que Renan dans sa célèbre conférence de 1882, à savoir un groupe humain uni consciemment par sa volonté de vivre ensemble et de présider lui-même à son destin.

Méhémet Ali jette les fondements d'un État moderne, à l'instar des pays européens ou de l'Empire ottoman au même moment. Il reprend le contrôle de la terre et de la fiscalité, impose un monopole sur le commerce. Il met en place un début d'administration qui s'appuie sur la population locale et constitue une armée sur le principe de la conscription. À cet effort de transformation des structures de l'État, la population de la vallée du Nil se trouve ainsi associée. L'Égypte s'organise et conquiert une autonomie de plus en plus grande à l'égard de la Sublime Porte. La puissance de l'Égypte est telle qu'à deux reprises, dans la première moitié du XIXe siècle, l'armée de Méhémet Ali affronte les forces du sultan ottoman et les écrase mais, respectueux du cadre impérial, le gouverneur d'Égypte ne réclame pas l'indépendance du pays. Il assure uniquement la transmission du pouvoir sur la vallée du Nil au sein de sa famille. Pour Ernest Renan, cette dimension dynastique est très importante dans la constitution d'une nation : « Il est vrai que la plupart des nations modernes ont été faites par une famille d'origine féodale, qui a contracté mariage avec le sol et qui a été en quelque sorte un noyau de centralisation ». Dans le cas égyptien, les descendants de Méhémet Ali conserveront le pouvoir jusqu'à la proclamation de la République en 1953. Le roi Fârûq ayant abdiqué en juillet 1952 en faveur de son tout jeune fils. Bien qu'originaire de Kavala en Macédoine, cette dynastie a porté le projet de modernisation du pays et partagé l'aspiration grandissante des Égyptiens à s'affranchir de la suzeraineté ottomane, puis à se libérer de la tutelle européenne.

La déposition du khédive Ismâ‘îl par le sultan en 1879 et, trois ans plus tard, l'intervention militaire britannique viennent interrompre le processus d'accession de l'Égypte à la souveraineté. Toutefois, l'installation des troupes britanniques dans la vallée du Nil, le contrôle du pays par des fonctionnaires étrangers et le mépris affiché par le consul général pour le peuple égyptien favorisent la diffusion d'un sentiment national dans toutes les couches de la société. Célébré par Mustafâ Kâmil mais également porté par le khédive Abbâs Hilmî, le sentiment de former une communauté, l'« âme » qu'évoque Ernest Renan pour parler de la nation, s'exprime une première fois en 1906 lors du scandale suscité par la répression brutale des villageois de Dinchwây. La Première Guerre mondiale, par les sacrifices – plus matériels qu'humains, il est vrai – qu'elle impose à la population, contribue à le réactiver. De 1919 à 1922, les Égyptiens se mobilisent derrière le Wafd pour obtenir leur indépendance. La ferveur du sentiment national et la violence de son expression obligent les Britanniques à satisfaire les demandes de la population.

Mais l'indépendance obtenue n'est que partielle, les Britanniques restent présents dans de nombreux secteurs de l'administration et conservent une force militaire importante dans la vallée et sur les bords du canal de Suez. Le processus de conquête d'une souveraineté entière se prolonge ainsi jusqu'au-delà de la Seconde Guerre mondiale et fortifie le sentiment national. « Avoir souffert, joui, espéré ensemble, estimait Ernest Renan, voilà ce qui vaut mieux que des douanes communes et des frontières conformes aux idées stratégiques […] oui, la souffrance en commun unit plus que la joie. » Sans doute, mais la fierté – qui est une sorte de joie – de leur grandeur passée réunit également les Égyptiens lorsque, en 1922, est découvert le trésor de Toutankhamon.

L'été 1956 constitue, à n'en pas douter, un moment clé de l'histoire égyptienne. L'Égypte, tout à la fois, accède, avec le départ des derniers soldats britanniques et la nationalisation de la Compagnie du canal de Suez, à une indépendance complète et fait l'expérience, pour la première fois de son histoire moderne, d'une communion étroite de la nation et du pouvoir. Nasser, à ce moment-là, incarne la nation égyptienne et son refus d'être plus longtemps humiliée, diminuée, dominée. Encore aujourd'hui, un grand nombre d'Égyptiens continue de voir en Nasser, celui de la seconde moitié des années 1950, un héros de l'histoire égyptienne, en dépit des désillusions et des efforts de ses successeurs pour le déconsidérer. Ce n'est pas sans raison que cette figure est actuellement de nouveau invoquée par un pouvoir en quête de légitimité.

Les dernières années de la présidence de Nasser sont marquées par l'échec du projet arabiste et socialiste. Sadate puis Moubarak empruntent une autre voie, sans parvenir à recréer l'adhésion populaire que Nasser avait suscitée : leur vision d'une Égypte arrimée à l'Amérique n'est pas celle des Égyptiens, dans leur majorité. La société ne se reconnaît pas dans ses dirigeants. À la nation égyptienne, il manque un projet qui la souderait. La nation, souligne Renan, n'est pas seulement un « héritage de gloire et de regrets à partager », elle est tout autant « dans l'avenir, un même programme à réaliser ». L'élan est retrouvé, place Tahrîr en 2011, lorsque les Égyptiens descendent dans la rue pour renverser un pouvoir odieux et usé. Puis, ne sachant que faire de cette « révolution », ils se laissent convaincre par la proposition de Mohammed Morsi, élu président en 2012. Mais c'est vers une Égypte trop exclusivement musulmane qu'il veut conduire le pays, ce qui soulève un vaste mouvement de protestation.

Le nouveau président Abd al-Fattâh al-Sissî tient depuis 2014 un discours rassembleur autour de la fierté d'être égyptien, de la place que le pays doit retrouver sur la scène internationale, de l'unité de la nation à laquelle musulmans et coptes appartiennent. Si les Égyptiens apprécient cette rhétorique, la cohésion nationale reste inaboutie en raison de la grande inégalité des conditions. L'étroite classe dirigeante proche du pouvoir, de l'armée et des milieux d'affaires n'a pas les mêmes préoccupations que la masse de la population dont les conditions de vie sont extrêmement difficiles. La question sociale s'inscrit dès lors comme une urgence pour le nouveau pouvoir.

Spécialiste de l'histoire de l'Égypte du milieu du XXe siècle, et partageant la méfiance de nos pairs pour les histoires générales, nous ne nous sommes pas engagée sans scrupule dans le projet d'un livre qui, en embrassant beaucoup, risque de mal étreindre. L'histoire, même d'un seul pays, sur deux siècles rencontre, surtout lorsque le sujet est aussi frayé, beaucoup d'autres histoires et de points de vue qu'elle doit rallier, rejeter ou traverser.

Ce travail historiographique est particulièrement important pour un livre de synthèse. Mais, comme la cave d'un édifice, on ne le visite pas. Le genre de l'ouvrage veut qu'il reste en coulisses pour ne pas nuire à l'intérêt du récit historique. Qu'il nous suffise de dire ici que nous nous sommes efforcée de ne rester captive d'aucune des histoires multiples de l'Égypte, malgré les séductions que leurs mythes puissants peuvent exercer sur l'imagination. Mais, bien que déterminée à résister à leurs chants, nous n'avons pas voulu priver le lecteur du plaisir de les entendre et nous nous sommes fait l'écho de beaucoup de ces histoires : rivalité ottomane, mirage européen, orientalisme, fierté impériale britannique, épopée nationale, pharaonisme, rêve panarabiste, socialisme arabe, martyrologie islamiste, etc., sans parler des histoires minoritaires, copte et juive, ou des marges, soudanaise ou palestinienne.

Les deux derniers siècles de l'histoire égyptienne, qui ont donc connu bien des lectures, ont suscité aussi d'innombrables travaux historiques, auxquels l'appareil de notes et les indications bibliographiques marquent, bien qu'insuffisamment, notre dette immense, tout en y renvoyant les lecteurs les plus curieux ou les plus exigeants. Mais cette imposante stratification n'en constitue pas moins un obstacle. Non seulement par son volume, qui excède de beaucoup les capacités, même de simple lecture, d'un individu. Mais aussi parce que ces études, pour satisfaire à l'exigence de précision de la recherche historique, découpent en fines lamelles et minutieux échantillons l'histoire égyptienne. Or, une histoire générale ne peut évidemment être la somme de ces monographies, sauf à devenir d'une lecture accablante. Il nous a semblé que, pour qu'une telle histoire prenne vie, il fallait qu'elle s'affranchisse des grandes divisions universitaires entre histoire sociale, politique, économique, culturelle, des mentalités, etc. Si l'histoire politique a constitué le fil directeur chronologique de notre Histoire de l'Égypte, nous nous sommes efforcée de l'entrelacer de toutes ces histoires spéciales, dans l'espoir – non pas de faire revivre le passé – mais peut-être, par moments, d'en créer l'illusion.

Commencé en 2011, dans le climat d'enthousiasme suscité par la révolution égyptienne, notre travail a marché moins vite que l'Histoire et nous le présentons au public après que la page révolutionnaire a été tournée. Sans doute pas depuis assez longtemps pour l'écrire avec le recul nécessaire, mais nous n'avons pas voulu manquer à la promesse du titre en quittant trop tôt le lecteur, ni su résister à la tentation de toucher avec lui au rivage et rejoindre brièvement le présent.

UN CANAL ENTRE DEUX MERS,
L'HISTOIRE DE L'ÉGYPTE BOULEVERSÉE

Ce matin du 17 novembre 1869, L'Aigle entreprend le premier voyage le long du canal qui lie dorénavant la Méditerranée à la mer Rouge. Sur le pont, l'impératrice Eugénie, extrêmement tendue, surveille la lente progression dans l'étroit chenal, redoutant quelque accrochage qui entacherait l'honneur français. Tous, à bord, ont conscience de la solennité du moment : le canal de Suez, œuvre magistrale dont Ferdinand de Lesseps a eu l'intuition quinze ans plus tôt, « risée du monde, avant d'être devenue aujourd'hui l'objet de ses plus enthousiastes admirations », note avec fébrilité Savigny de Moncorps dans son Journal1, s'ouvre enfin à la navigation. L'Aigle, superbe corvette à roues de deux mille tonneaux, a pris la tête d'un convoi de quatre-vingts navires qui embarque tous les grands de ce monde, l'impératrice de France et l'empereur d'Autriche, le prince royal de Prusse, le prince de Galles, le prince et la princesse des Pays-Bas, le khédive Ismâ‘îl, Abd el-Kader… Il s'agit de mettre en scène le succès de cette entreprise française : l'idée a germé dans l'esprit des saint-simoniens dès les années 1820, reprenant à leur compte un antique projet. Ferdinand de Lesseps a convaincu le gouverneur d'Égypte, Muhammad Saîd pacha, tout juste arrivé au pouvoir, de s'engager dans l'aventure du percement de l'isthme. Les épargnants français ont cru en cette utopie et ont osé « investir dans le sable2  ». Les entreprises françaises de génie civil et les ingénieurs des Ponts-et-Chaussées ont mis leur savoir-faire au service de ce chantier pharaonique.

Les cent soixante-deux kilomètres du canal sont, pour l'inauguration, parcourus en trois étapes. Le khédive Ismâ‘îl, qui a succédé à Muhammad Saîd pacha en 1863, a voulu faire de chaque halte un moment d'éblouissement pour ses hôtes. Le 16 novembre, les festivités débutent par une cérémonie religieuse à Port-Saïd, petite ville de 8 000 habitants à cette date, fondée dix ans plus tôt sur la Méditerranée, au débouché septentrional du futur canal. Trois tribunes ont été dressées pour l'occasion : au centre le khédive trône, entouré des invités de marque, à gauche se tiennent le Grand Mufti et les imams, la tribune de droite est destinée à accueillir le clergé chrétien. Après une prière musulmane, le Grand Mufti prend la parole, l'évêque d'Alexandrie s'adresse à son tour à la foule réunie avant que ne s'élève un Te Deum et que Mgr Bauer ne s'arroge le temps d'un discours. Cette cérémonie qui associe prières musulmanes et louanges chrétiennes vise à honorer les souverains européens arrivés sur le sol égyptien mais témoigne aussi de la liberté nouvelle des chrétiens et de leur participation aux affaires de l'État. En des termes alambiqués, Mgr Bauer rend hommage au khédive pour ces évolutions récentes qui touchent les chrétiens d'Égypte : « Permettez […] à ma bouche sacerdotale de vous remercier […] de cette large liberté et de ces dons vraiment royaux accordés au christianisme, à son culte et à ses œuvres, à ses institutions et ses écoles, sur cette terre des pharaons […]. Pour la première fois depuis douze siècles, la foi chrétienne peut élever, en face du croissant, à ciel ouvert, sa voix pour prier, et ses mains pour bénir3  ». En 1855, la taxe qui pesait jusqu'alors sur les gens du Livre, c'est-à-dire les communautés chrétienne et juive en terre d'islam, aussi appelées ahl al-dhimma ou dhimmis, a été abolie. En 1863, le titre de pacha est attribué pour la première fois à un chrétien d'origine arménienne en la personne de Nubâr qui occupera notamment le poste de ministre des Affaires étrangères avant d'être nommé à la présidence de Conseil. Avant lui, Boghos bey Yûsuf, Arménien également, a été ministre des Affaires étrangères et du Commerce, des Finances, de l'Intérieur et de la Défense, successivement ou simultanément, sous le gouvernement de Méhémet Ali, qui eut également pour conseiller financier le copte Mu‘allim Ghali.

Le 17 novembre, après une traversée dont Savigny de Moncorps a laissé un récit émerveillé – « Que c'est curieux, note-t-il4, cette traversée des lacs Menzaleh, avec le mirage du désert à gauche et les milliers de flamants roses qui dessinent sur l'eau, à droite, de longues lignes colorées ! » –, les navires atteignent à la tombée du jour Ismaïlia, « petite ville […] improvisée en plein désert », écrit-il sous le charme de cette bourgade, née avec le canal, au bord du lac Timsah, au débouché du canal d'eau douce relié au Nil sans lequel aucune construction, aucun développement n'aurait pu être envisagé dans la région. Le khédive Ismâ‘îl laisse libre cours à la fête : ce sont fantasia de bédouins à cheval, démonstration de djerid – javelot à pointe émoussée –, courses de dromadaires… Le soir, tandis que des « derviches hurleurs et tourneurs5  » impressionnent ceux qui s'aventurent sous leur tente, un bal est donné au palais du vice-roi, construit en moins de six mois pour les festivités. Malgré la chaleur étouffante et la foule des invités, les convives sont abasourdis par la magnificence du lieu et l'opulence du souper servi tard dans la nuit. En outre, tous peuvent profiter des largesses du khédive ce soir-là : des buffets de nourriture et de boissons ont été dressés à travers toute la ville. Il faut, pour le khédive, qu'il y ait un avant et un après Suez, que l'Europe célèbre la grandeur retrouvée de l'Égypte. « Jamais, s'exclame Savigny de Moncorps, aucune hospitalité de souverain ne pourra se comparer à la sienne6. »

Après un mouillage dans les Lacs amers, la flottille gagne Suez le 20 novembre. Comme à Port-Saïd, le spectacle des équipages alignés sur les vergues, des pavois battant au vent et la canonnade qui signale l'arrivée des navires laissent un souvenir impérissable à ceux qui se tiennent dans le décor grandiose de la rade. Les souverains ne s'attardent pas à Suez et gagnent Le Caire en train, où de nouvelles festivités les attendent. Grandiose est l'impression laissée par cette haie vivante de fellahs qui tiennent des torches allumées le long de l'avenue menant au palais de Qasr al-Nîl ! Onirique est ce débordement de faste et de luxe dans les salons et les galeries ! Pour la circonstance, le khédive a également commandé à Giuseppe Verdi un opéra autour de l'intrigue amoureuse imaginée par l'archéologue français Auguste-Édouard Mariette, directeur du service des Antiquités. Mais Aïda ne put être joué comme prévu et la première représentation ne sera donnée que le 24 décembre 1871 dans le tout nouvel Opéra du Caire.

Le percement du canal de Suez

Inauguré, le canal n'est cependant pas encore ouvert à une navigation normale en raison des ultimes difficultés surgies, en octobre 1869, de la présence d'un banc de gypse au milieu du tracé. Mais l'histoire du percement du canal de Suez est en elle-même une suite presque ininterrompue d'obstacles matériels, diplomatiques, financiers que Ferdinand de Lesseps affronte pendant plus de quinze ans.

Le projet d'un canal dans l'isthme de Suez n'est pas une idée originale de Ferdinand de Lesseps. À l'époque pharaonique, au Moyen Empire, il semblerait que Sésostris I ait déjà fait réaliser une voie d'eau reliant la branche orientale du Nil aux lacs Amers puis à la mer Rouge. Plus proche de Lesseps, l'Expédition d'Égypte s'intéresse de près à un projet de canal. Les saint-simoniens à leur tour étudient l'affaire et fondent une société d'études pour le canal de Suez en 1846. Mais c'est à Ferdinand de Lesseps que la charte de concession de l'isthme est octroyée par le pacha d'Égypte, Muhammad Saîd, le 30 novembre 1854, après quelques périlleuses cavalcades de Lesseps dans le désert qui forcent l'admiration de tout le campement. « Les folies en Orient servent autant que la sagesse », résumera Renan en 1885. Ferdinand de Lesseps n'est toutefois pas un inconnu pour le gouverneur, encore moins quelque vulgaire affairiste comme Nubâr pacha cherchera à le dépeindre dans les Mémoires qu'il écrira entre 1890 et 1894.

Né en 1805 dans une famille de diplomates, il entend parler de l'Égypte dès sa jeunesse : son père y fut envoyé comme Commissaire général par Bonaparte entre 1803 et 1804. Mathieu de Lesseps développe des relations étroites avec Méhémet Ali. À sa suite, Ferdinand embrasse la carrière diplomatique : après Lisbonne et Tunis, il est nommé vice-consul à Alexandrie en 1832, à l'âge de vingt-sept ans, puis consul trois ans plus tard. Lesseps « était aimable ; il plut. C'est beaucoup en Occident que de plaire ; c'est tout en Orient7  ». Le gouverneur d'Égypte* l'invite à prendre soin de son jeune fils, Muhammad Saîd, en l'initiant notamment au français, au tir et à l'équitation. En 1854, lorsque, à la mort de son neveu Abbâs, Muhammad Saîd devient pacha d'Égypte, Lesseps est un familier du maître du pays.

Le firman* de 1854 donne pouvoir à Ferdinand de Lesseps de constituer et diriger une Compagnie universelle du canal de Suez pour le percement de l'isthme et « l'exploitation d'un passage propre à la grande navigation ». La durée de la concession est, dès ce moment, fixée à 99 ans à partir de l'ouverture du canal, ce qui signifie que la concession aurait dû prendre fin en 1968. La nationalisation de la Compagnie du canal de Suez par Nasser, le 26 juillet 1956, n'anticipe que de douze années le terme du contrat. Le firman de 1854 prévoit en outre que, d'une part, « le directeur de la compagnie sera toujours nommé par le gouvernement égyptien » et, d'autre part, l'Égypte touchera un droit annuel de 15 % sur les bénéfices nets de la compagnie. Le reste des bénéfices sera partagé selon la règle de 10 % aux fondateurs et 75 % à la Compagnie. Si l'Égypte aliène pour 99 ans ses droits sur le canal, elle peut se croire assurée de toucher une partie des revenus de l'entreprise et de conserver un certain contrôle sur les évolutions de la Compagnie à travers la nomination de son directeur. Il ne s'agit donc pas, à l'origine, d'une dépossession de l'Égypte, même si L'Almanach de Gotha fera figurer la Compagnie comme une sorte de principauté, semi-indépendante, enclavée dans le royaume d'Égypte8. Quant à l'article 9 qui sera source de tensions à la fin des années 1860, il accorde à la Compagnie aussi bien le droit d'exploiter, sans acquitter de taxes, le sol et le sous-sol concédés qu'une franchise douanière pour les importations nécessaires à l'exploitation de la concession. Annexée à la fin du document, une mention complémentaire – bien compréhensible au regard du statut de l'Égypte dans l'Empire ottoman, province quelque peu émancipée mais restant rattachée à Constantinople – sera source de multiples complications. Elle dit : « Quant aux travaux relatifs au creusement du canal de Suez, ils ne seront commencés qu'après l'autorisation de la Sublime Porte. » Les Britanniques, opposés à ce projet, vont faire pression sur le sultan et le grand vizir pour en empêcher et tout au moins en freiner la réalisation.

À peine en possession du précieux document, Ferdinand de Lesseps organise un voyage de reconnaissance de l'isthme afin d'établir le tracé du canal. L'ancien officier de marine français, Adolphe Linant de Bellefonds, entré au service de Méhémet Ali en 1831 et devenu directeur des Travaux publics du gouvernement égyptien et son adjoint, le Français Eugène Mougel, ingénieur spécialiste des travaux hydrauliques, l'accompagnent. L'originalité du projet de Lesseps, mais qui va lui valoir de nombreuses critiques, notamment de la part des saint-simoniens, tient au fait que la voie d'eau doit relier en direct la Méditerranée, depuis le golfe de Peluse, à la mer Rouge sans être raccordée au Nil. À l'issue de ce périple, 80 000 hectares de terrain sont concédés à Lesseps.

En janvier 1856, un second firman vient compléter les premières dispositions : il souligne notamment la neutralité du canal, comme si déjà le pacha d'Égypte pressentait ce que Renan n'hésitera pas à énoncer sans détour, en 1885, lors du discours de réception de Ferdinand de Lesseps à l'Académie : « L'isthme coupé devient un détroit, c'est-à-dire un champ de bataille. Un seul Bosphore avait suffi jusqu'ici aux embarras du monde ; vous en avez créé un second, bien plus important que l'autre. […] Vous aurez ainsi marqué la place des grandes batailles de l'avenir. » L'édit renforce également les droits de l'Égypte au sein de la Compagnie par la présence d'un délégué égyptien au siège de l'entreprise. Il exige enfin que les quatre cinquièmes des ouvriers qui seront employés sur les chantiers soient égyptiens.