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Histoire de l'entreprise et des chefs d'entreprise en France

De
555 pages
Cette histoire de l'entreprise et des chefs d'entreprise en France s'intéresse plus précisément à la période." charnière " du demi-siècle qui débute en 1830. Sont ici retracées la genèse timide du milieu des chefs d'entreprise, pendant la première révolution industrielle, puis l'arrivée de candidatures nombreuses et étonnamment diverses au second tiers du XIXe siècle, et enfin l'apparition d'un monde profondément hiérarchisé et inégalitaire.
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Histoire de l'entreprise et des chefs d'entreprise en France

Du même auteur

Origines et évolution d'une bourgeoisie: quelques familles du patronat textile de Lille - Armentières 1789-1914, Émile Raoust et Cie, Lille 1954.
Le patron: de l'avènement à la contestation, Bloud et Gay, 1969.

Encyclopédie de l'économie. Le présent en question, en collaboration, Larousse 1978.
Genèse du patronat 1780-1880, Hachette Histoire 1991. 1830-1880, Hachette 1992.

La vie des chefs d'entreprise

Entreprendre, colI. «Histoire de l'entreprise et des chefs d'entreprise en France », L'Harmattan, 2000.

Ce volume, comme celui qui précède, doit beaucoup à la collaboration de Madame René Wegleau, anciennement attachée de direction à l'école d'Administration des Affaires des facultés catholiques de Lille, qui assura la préparation d'un manuscrit souvent particulièrement difficile. Mes remerciements s'adressent également à Madame Blandine Mortreux, qui assuma la réalisation des trois index et m'assista pour le traitement informatique de l'ensemble de l'ouvrage.

Jean LAMBERT-DANSETTE

Histoire de l'entreprise et des chefs d'entreprise en France
Tome II: Le temps des pionniers (1830-1880) NAISSANCE DU PATRONAT

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

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Collection Chemins de la mémoire

Dernières parutions

Princesse DACHKOV A, Mon Histoire. Mémoires d'une femme de lettres russe à l'époque des Lumières. Michel BERNARD, La colonisation pénitentiaire en Australie (17881868). UMR TELEMME, La Résistance et les Européens du Sud. Patrick PASTURE, Histoire du syndicalisme chrétien international. Stefan LEMNY, Jean-Louis Carra (1742-1793), parcours d'un révolutionnaire. Jean-François CARAËS, Le Général de Castagny (1807-1900). Servir dans l'armée française sous le Second Empire.

@L'Hannatlan,2001 ISBN: 2-7475-1220-7

Préambule

LE SYNDROME DE SEDAN
Que, Français ou étrangers, ils se portent ver~ des. lieux éloignés du berceau familial, ou que, ancrés en des sites demeurés imtnuables, ils œuvrent là où se trouvent leurs plus vieilles racines, des hommes réalisent un étonnant périple. Un mouvement fait au travers du temps: abandonnant l'état de ceux qui les précèdent, en rupture avec le passé qu'ont vécu les aïeux, ces êtres et ces familles, en nombre de cas, révèlent des profils d'hommes nouveaux. L'entrée en entreprise réalise pour eux une situation qui sera inédite: la France des entreprises se clive de la France immobile où, des déçennies durant, les généalogies reproduisent des modèles inchangés. Une lignée de magistrats peut, à travers deux siècles, parvenir jusqu'à nous pratiquement immuable. L'histoire du patronat connaît, elle, une brisure: la plus profonde, sans doute, qu'un milieu, en naissant, devra et pOUlTavivre. A remonter le temps, 1'historien bute ici sur le seuil: un changement social qui fut, presque toujours, une rapide ascension, mais qui put ne pas l'être, car des aristocrates se fuent chefs d'entreprise. Un hiatus, en tout cas, s'est fait jour. Il peut être utile d'en préciser le sens; on peut être tenté d'en prendre la mesure. Des noms nouveaux A l'aube du. XI~me siècle, comm~ si la machine avait, pour la servir, exigé des forces neuves, le Inonde économique vit un rajeunissement qui paraît .radical. Entre la période préindustrielle (les dernières années du XVIIIème siècle, la Révolution, l'Empire) et l'avènement de l'entreprise moderne (vers 1830, apparition, en France; très retardée), surgit un groupe social qui, assumant l'émergence d'un monde aux traits renouvelés, paraît, à certains égards, comme sans antécédents. Si un capitalisme a pu se révéler sous l'Ancien Régime! il se prolonge rarement, avec ses aspects propres, dans l'entreprise moderne. Si l'on compare les noms qui comptent, au sein du patronat des années 1840 et 1850 - années centrales de l'époque pionnière - à ceux des chefs d'entreprises, s'il en existe déjà, de la fm du XVIIlèmesiècle, la divergence apparaît très ftappante. Les deux listes ne sont guère concordantes: en nombre de

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régions, la présence sur l'une implique l'absence sur l'autre. Dès lors, un constat paraît s'imposer, que l'on peut exprimer en deux propositions: les lignées de la fm de l'Ancien Régime ont disparu, gommées par des années politiquement troublées qui, économiquement, ne sont plus fastes pour elles; les chefs d'entreprises de l'ère de la machine sont des nouveaux venus. La césure entre les deux sociétés, en tout cas, apparaît très profonde 1. A prendre des repères dans des villes d'entreprises, le constat se révèle, avec des nuances cependant, dans les plages d'années que l'on peut observer. Les ports, aux populations notablement brassées, donnent de ce renouvellement des exemples frappants. A Marseille, plusieurs groupes de familles génèrent successivement les cadres de l'économie régionale. Un premier groupe, implanté de 1750 à 1780, voit, compte tenu d'un délai d'insertion, sa notoriété s'affmner et son rôle reconnu à l'extrême fm du siècle et aux premières années du XI~me. Premier annorial du négoce, de l' annement ou des industries portuaires, dont on peut citer quelques noms: Pastré et Rostand; Bergasse et Arnavon ; Luce et Magnan; Paranque et Roux; Gimig, Strafforello, ces derniers, d'origine étrangère. Une seconde vague suit, presque immédiatement postérieure: des familles qui, implantées entre 1790 et 1815, affmnent leur influence vers 1840: Annand et Bonnasse ; Canaple, Canne et Rozan ; Grandval, Fournier, Fabre et Régis; Estrangin, Chancel, Puget. D'autres, enfm, panni lesquelles on peut placer les étrangers en provenance du pourtour méditerranéen, paraissent, à peine plus tard, fonner comme l'ultime affluent venant enrichir les élites phocéennes 2. Quelle que soit la période où elles parviennent au rang des cadres reconnus, ces familles de courtiers, d'annateurs, d'industriels ou de grands négociants, influentes au XI~me siècle, sont rarement des notables du siècle qui précède. Ne figurant guère aux éphémérides de l'Ancien Régime, elles « remontent », en quelques cas, aux années prérévolutionnaires. En pareille occurrence, l'immigration (dans l'exemple de Marseille, elle s'avère importante), joue un rôle qui n'est pas négligeable; elle n'explique pourtant pas totalement la césure. A Bordeaux et à Nantes, au Havre et à Rouen, l'industrie sucrière témoigne d'une rotation des cadres qui marque une semblable rupture; en ces villes littorales, de nombreux postulants à la raffmerie de sucre ont tenté leurs chances à la fm du XVlllème siècle ou durant les années 1800. Une faible part de ces candidats a pu se maintenir: à Nantes, sur 14 raffmeries de sucre existant en 1817, une seulement, à cette date, est animée par un « ancien» raffineur 3. Il n'est pas que les ports pour révéler un pareil hiatus. Dans la sidérurgie de la région rhodanienne, aucune lignée ne se révèle réellement en amont de 6

LE SYNDROME DE SEDAN

la révolution industrielle. Une seule exceptio~ la famille Frèrejean, qui amorce sa percée avant 1815. Et, pour le Dauphiné, Pierre Léon évoque le nouveau personnel qui prend en main les destinées des industries locales; de celui-ci - procédant de l'artisanat, de la petite fabrique, tous milieux qui côtoient les classes populaires - I'historien résume la nouveauté: un type inédit d'hommes d'affaires est apparu 4. Des centres textiles reflètent la césure. Lorsque des milieux d'Ancien Régime y abordent l'entreprise - comme à Caen ou Rouen -, ces familles tendent à sortir rapidement du métier, pour obliquer vers des carrières jugées plus gratifiantes: on devra revenir sur ce type d'abandon qui paraît spécifique aux régions de l'Ouest. Mais s'il fut des centres où le patronat paraît, en entreprise, surgir sans racines et sans .antécédents, le Nord en fournit des exemples frappants. A Lille et Annentières, à Roubaix et Tourcoing, dans les centres liniers et cotonniers en bordure de la Lys, une solution de continuité se fait jour entre une ancienne société locale - Lille eut, au XVIIIèmesiècle, ses familles patriciennes - et la néo-bourgeoisie usinière qui, après 1815, occupe le devant de la scène. Si l'on excepte certaines lignées lilloises qui, se rattachant à la bourgeoisie antérieure à la Révolution, intégrèrent le mouvement de naissance d'entreprises textiles (Beaussier, Mathon, Crépy, Crespel, Scrive, Barrois), la capitale des Flandres témoigne d'une nouvelle société. Le plus clair de l'aristocratie textile linière et cotonnière, immigrée ou d'origine locale, révèle ses noms en quelques décennies: quatre des «grandes familles )}- allaert, Le Blan, Delesalle, Thiriez - fondent leurs fmnes entre W 1815 et 1833 ; quelques autres à peine plus tardivement. Ces lignées se font un nom sous la Restauration; elles le font reconnaître sous la Monarchie de Juillet et le Second Empire. La fm du siècle verra leur apogée. Si, à Roubaix-Tourcoing, quelques lignées (Motte, Prouvost, Desunnont, Delaoutre, Masurel) plongent leurs racines au tréfonds du passé communal et s'adonnent, au XVIIrme siècle, à des activités qui préfigurent déjà une industrie textile, l'essentiel des forces patronales des deux villes jumelles émerge au second tiers du XI~me siècle. Quant à Annentières, dont l'essor est encore plus tardif: il n'est pratiquement aucune des dynasties s'illustrant à l'époque pionnière (pour cette cité de la toile, la seconde décennie du Second Empire) qui voie ses origines - en filature ou en tissage - remonter à l'amont des années 1800 5. Les « anciennes)} familles, ainsi, se heurtent comme à un mur sur le"quel elles paraissent se briser. On peut dater l'obstacle, et cette date nous apparaît tardive: si peu nombreuses sont les familles d'Ancien Régime parvenant à se maintenir en milieu d'entreprise à l'aube du X~me siècle, le groupe, immédiatement postérieur, des lignées venues aux affaires à l'époque 7

LE SYNDROME DE SEDAN

napoléonienne n'y parvient pas davantage après 1830: les «masses de granit », ossature économique de l'époque impériale, semblent garder rarement, au-delà de cette date, une place en entreprise, comme si ces groupes « anciens» se heurtaient au seuil de la mutation technique imposant le changement. Laissant sur cet obstacle leurs morts et disparus, ils abatldontletlt à d'autres, ceux-là SatlSaïeux, la mlSSfOtld'assumer Cëtte étape décisive. La vapeur, sans doute, imposait cette rotation d'élites.
I. L'EXCEPTIONNEL CONTINUUM

Il ne faut pas pousser le tableau jusqu'à son point ultime. Des îlots de durée se révèlent: des familles d'entreprises, dont la trajectoire s'amorce d'ancienne date, prolongent leur histoire en plein xœme siècle et parfois jusqu'à nous. Venant d'une autre époque, elles assument les temps nouveaux, adoptent le changement. Une continuité - deux ou trois siècles parfois - se remarque çà et là, dans la France d'entreprises. Elle demeure l'exception, cependant. Des parcours séculaires Si l'on avait prédit à Jean Dietrich, acquéreur en 1682, à Niederbronn actuel Bas-Rlûtl -, du llaut fOUt1leau Jaegel1l1al,que, tt-ois siècles plus fatd, de la ftrme qu'il créait subsisterait en pleine prospérité, peut-être s'eut-il cru des taisons de doutet d'une telle péteIiI1ité. L'entreprise est UIlcas exemplaire de ces fmnes, en fait très peu nombreuses, dont les archives reflètent le pont, jamais rompu, jeté entre des temps reculés et le monde économique contemporain, deux mondes dont on a peine à croire que quelque trait commun puisse exister entre eux. Créé en 1602, racheté par Jean Dietrich en 1682, le haut fourneau de

Jaegêttllal, - qui fOtlctiotltla 1685à 1885- fut l'unique actîfuldustriel des de
Dietrich pendant quatre vingts ans. Dès 1766, d'autres créations ou acquisitions renforcèrent le domaine: la forge de Rauchenwasset, lé haut fourneau et la fonderie de Reichshoffen, les fonderies de Zinswiller et, en 1789, le haut fourneau et les forges de Niederbronn. En un siècle les Dietrich étaient devenus de grands industriels, et la cheville ouvrière de ce

rassemblement,Jean de Dietrich - anobli en 1761 -, avec les pièces de son
vaste domaine, avait fait de sa famille un des principaux propriétaires dc)ttlatliauxde l'Alsace. Viennent ensuite les temps troubles que bien des entreprises ne pourront pas franchir. A Jean de Dietrich succède Frédéric, irhrhortalisé par le chant de la Marseillaise entonné pour la première fois dans sa demeure de 8

LE SYNDROME DE SEDAN

Strasbourg. Frédéric de Dietrich, premier maire de cette ville, est guillotiné le 28 décembre 1793. Les forges plongent dans le chaos. Un régisseur est nommé en 1794; la société, qui a été constituée pour reprendre l'exploitation, confrontée en 1798 à un problème de fmancement, doit, malgré les efforts de Jean-Albert-Frédéric de Dietrich, suspendre ses paiements. Une nouvelle société est contractée et, en 1806, à la mort de J.A.F. de Dietrich, c'est sa veuve, qui reprend le flambeau 6. Le cap des tempêtes se trouve alors franchi. La veuve Dietrich, maîtresse de forges authentique, pivot d'une nouvelle société qui se prolongera jusqu'en 1815, est l'âme de la reconstruction. Associée à Scipion Perier (1776-1821) 7, à Renouard de Bussière et à quelques actionnaires, elle replace la forge en orbite du succès; la fortune familiale se restaure; dès 1810, les usines occupent 400 ouvriers, sans compter 700 autres occupés au dehors. La fmne qui, en 1845, se situe panni les trente premières entreprises sidérurgiques françaises, traverse ensuite tout le XI~me siècle et parvient jusqu'à nous 8. A peine plus tardive, beaucoup plus importante, l'entreprise des Wendel. Le jour où Jean-Martin Wendel (1665-1737), fils d'un officier du duc de Lorraine, acquiert, au sud de Thionville, les forges de Hayange, il n'imagine sans doute pas plus que le maître de Jaegerthal que, deux siècles et demi plus tard, la fmne qu'il fonde-26 mars 1704 - sera gérée par ses descendants directs. A Hayange, devenue française en 1659 par la paix des Pyrénées, Jean-Martin Wendel complète, en 1705, son acquisition: des

terres - c'est-à-dire du minerai, du bois et de l'eau

-

fournissant les trois

piliers de la sidérurgie: la seigneurie d'Hayange devient le site d'une grande exploitation 9. Charles Wendel (1708-1784) fait suite au fondateur. Affronté à un manque de minerai, il sort du cercle exclusif de Hayange et, plus à l'est, en 1757, acquiert les forges de Sainte-Fontaine, obtient des concessions de

minerai et des coupes de bois. Déjà, le caractère novateur des Wendel capacité de changement qui sera en fait la seule possibilité de durer - se
dénote: le second des Wendel commence à utiliser la houille qu'il fait venir de Nassau 10. A Charles Wendel qui règne 47 ans, eut dû succéder Ignace (1741-1795), que l'on verra peu aux forges familiales. C'est un technicien et un savant, davantage mêlé aux progrès de la sidérurgie française qu'à la croissance de la fmne paternelle. Envoyé en mission par Gribeauval à Indret
-

entre Nantes et Saint-Nazaire -, où se trouvent des chantiers de

construction de la marine royale, il est à la recherche de matières premières quand il vient au Creusot. Il en assure l'essor, émigre, meurt en exil en 1795 Il.
9

LESYNDROMœDESEDAN Pendant qu'Ignace s'emploie très loin de la Lorraine, sa mère, Marguerite d'Hausen - « Madame d'Hayange» -, fort heureusement, gère le domaine. La tounnente révolutionnaire, comme pour les Dietrich, va fondre sur l'entreprise. Ignace émigré, Hayange, en décembre 1793, est placée sous séquestre. La veuve Wendel meurt ruinée en 1802 : elle ne connaîtra pas le miraculeux redressement de la forge centenaire: le 27 juin 1803, sous un prête-nom, la famille la rachète à l'Etat, et François, fils d'Ignace, (17781825), revenu d'émigration, se retrouve à la batTe. Gérant à l'économie, il redresse l'entreprise, n'oubliant pas pour autant les développements utiles: il acquiert en 1811, au sud de Hayange, les forges de Moyeuvre qui seront l'une des bases de l'empire familial. Au savant a succédé l'obstiné redresseur d'une fmne qui revient de très loin. La suite est bien connue, et l'extraordinaire développement assuré par Charles, son successeur, qui, lorsqu'il disparaît en 1870, laisse un ensemble qui place la maison de Wendel au premier rang des entreprises sidérurgiques françaises 12.

Si les Wendel voient, au milieu du ~me siècle, la huitième génération assumer les affaires - record rarement battu dans des fmnes de cette taille -,
d'autres grandes entreprises jettent le pont entre l'Ancien Régime et l'époque moderne. La houillère de Cannaux en témoigne, illustrant la pennanence d'une lignée du XVIIrme siècle qui sut durer parce qu'elle géra le changement, accepta le progrès. Lorsque Gabriel de Solages, le 12 septembre 1752, obtient l'autorisation d'extraire le « charbon de terre» - avec des droits prorogés en 1767 et 1782

pour 80 ans à dater de l'expiration de la première concession -, lui aussi
signe un bail pour beaucoup plus d'un siècle. A l'aube de la Révolution, la loi du 28 juillet 1791 confmne les droits de l'exploitant. Passées les années troubles, François-Gabriel de Solages, fils de Gabriel, autorisé à poursuivre l'exploitation des houillères dont il hérite, assume un autre problème imposé à la survie des fmnes: l'émiettement de l'empire. Constituant le 23 août 1810, pour une durée de cent ans, une société en nom collectif: qu'il contracte avec ses enfants, il répartit 48 actions entre ses deux fils, luimême, et ses trois filles 13. L'entreprise, ainsi, s'organise pour durer en famille. Pendant tout le premier tiers du siècle, cette fonnule suffit à conduire la houillère à la prospérité, sans que les besoins d'argent n'exercent une trop dure contrainte. Entré au conseil de la Société en 1828, Achille de Solages sera I'homme du changement. C'est lui qui décidera de la création, en 1856, d'une seconde société - de capitaux celle-là. Faisant entrer dans la houillère de nouveaux

partenaires - dont le duc de Morny -, il maintient sa famille au sein de
l'entreprise. Achille, puis son fils Ludovic, demeurent aux instances dirigeantes 14.
10

LE SYNDROME DE SEDAN

Il n'est pas que ces industries domaniales (le charbonnage et la forge sont portés par des fortunes foncières) pour témoigner de l'exceptionnelle pérennité de familles d'entreprises: les Montgolfier, en Vivarais, en témoignent. Le moulin à papier de Vidalon, près d'Annonay, propriété d'Antoine Chelles en 1689, passe à ses deux gendres, les frères Montgolfier. Après 1702, la papeterie voit son histoire confondue à celle de cette famille. Elle n'est pas immobile: Pierre invente le papier vélin en 1777 ; il est anobli avec ses enfants en décembre 1783. Deux d'entre eux, Joseph (1740-1810) et Etienne (1745-1799) réalisent les ballons à air chaud qui immortalisent leur nom. La dévolution familiale s'organise pendant des décennies. Etienne lance la fabrication du papier à dessin que perfectionne son gendre, Barthélémy de Canson 15.Quand décède, en 1860, Etienne de Canson, Marc Seguin - un autre Montgolfier 16,devenu propriétaire de la fmne, en confie la direction à son gendre, Laurent de Montgolfier. L'affaire devient S.A. en 1881. Les canons de la République D'autres familles, pour accomplir des trajets moins durables, amorcent leur carrière en fin d'Ancien Régime et la prolongent au cours du nouveau siècle. Certains chefs d'entreprises, loin d'être contrés par la Révolution, y trouvent des circonstances qui font leur ascension. L'immense remise en cause juridique, politique et sociale qui, de 1789 à 1815, brise des lignées trop nettement rattachées au régime qu'elle balaie, en propulse d'autres vers des destins que, à défaut de ce bouleversement, elles n'eussent jamais pu Vivre. La métallurgie témoigne de cette promotion d'hommes de métier dont l'Administration, pendant un quart de siècle, réclamera les efforts: il faut, d'urgence et toujours massivement, produire des armes pour nourrir la guerre. Les pouvoirs publics révèlent une connivence envers ceux qui produisent canons, fusils et munitions, assurent les recettes fiscales, emploient de la main-d' œuvre, pratiquent des coupes de bois qui rentabilisent la forêt domaniale. Ainsi s'expliquent de discrètes complaisances (les Wendel, en l'an IX, sont radiés des listes d'émigrés) ; la forge française, pendant un quart de siècle, est symbole de l'effort national 17. La Révolution s'avère une chance pour tous ceux que l'effacement des anciennes élites fait émerger au monde de la forge. A la veille de 1789, en des régions entières, la métallurgie est aux mains de l'aristocratie. Un énorme déplacement de propriété va se produire: des usines mises sous séquestre seront cédées à des hommes capables de les gérer et que leur Il

LE SYNDROME

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condition sociale ne rattache pas au régime déchu. De cette mutation cadastrale sans précédents, surgit une bourgeoisie puissante, riche, souvent

compromise avec les temps nouveaux, mais qui, en nombre de cas - et c'est
son grand mérite -, rénove une profession techniquement assoupie. De ces lignées qui jettent le pont entre les deux époques, des profils peuvent être détachés. Voici Claude Domier, né en 1744 à DampieITe-surSalon, un village proche de Gray 18.Fils d'un important propriétaire foncier, il épouse la descendante d'une ancienne famille de maîtres de forges comtois, les Rochet. Entré en politique (il est conventionnel et vote la mort du Roi), il sert sans compter la Révolution, mais la Révolution le lui rend en retour. Entre Dôle et Gray, la forge de Pesme, sur la rivière d'Ognon, affluent de la Saône, - une usine « nationale» - se trouve mise en vente et, dans des conditions analogues, la forge de Magny, près de Lure. Domier acquéITa l'une et l'autre. Il tiendra plus tard à dédommager l'ancienne propriétaire de Pesme - une descendante Choiseul - de 90 000 F dont, sans doute, il estime que son achat a été indûment minoré. Domier disparu en 1807 à la tête d'une très grande fortune, sa veuve prolongera l'entreprise. En 1856, l'usine Domier de Pesme sera englobée dans un ensemble plus vaste regroupant des forges dispersées 19. Non moins remarquable, l'ascension Falatieu. Dès 1772, la position de Claude- Thomas Falatieu, négociant en fer lyonnais, se révèle marquante dans les forges comtoises. C'est, proche de Lure, Ambiévillers, forge de deux feux; c'est le Pont-du-Bois, sur la rivière de Coney, en forêt, comprenant un fourneau et une forge de trois feux, propriété du maréchal de fenderie, propriété du marquis de Grammont 20. Les Falatieu, locataires de ces forges, propriétés de nobles, vont, à la faveur des mises sous séquestre, consolider, en toute propriété, leur position dans la métallurgie. Vrécourt, vers 1795, est achetée, en Haute-Saône; Pont-du-Bois, en l'an IX, est reprise aux Clelmont-Tonnerre. Ces acquisitions s'ajoutent à celle faite dès 1777, dans les Vosges, de la Manufacture Royale de Fers Blancs de Bains, fondée en 1733 21. Un petit empire industriel se trouve constitué. On veITa la catTière de Joseph Falatieu (1760-1841), le fils de Claude-Thomas, hériter des deux siècles dont elle fait la jointure. Bains, vers 1840, est une finne importante. Joseph Falatieu, lui aussi entré en politique avec des idées libérales, sera comblé d'honneurs par la Restauration 22. Autre parcours sans faute, celui des Frèrejean. A la veille de la Révolution, Louis et Georges Frèrejean, fils d'Antoine Frèrejean, noUITissent de grands desseins. Chaudronniers et fondeurs de cuivre, ils veulent s'étendre hors de Lyon où ils sont implantés: Antoine Frèrejean acquiert, en 1774, à Vienne, une forge pour le cuivre qui sera, avec l'atelier lyonnais, 12

TonneITe; c'est - sur l'Ognon - Villersexel, fourneau, forge de trois feux et

LE SYNDROME

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une des pièces d'un ensemble important. A l'aube du nouveau siècle, les Frèrejean, sur la liste des« Commerçants les plus distingués» de l'an 1811, figurent en bonne place. A leurs exploitations de Lyon et de Vienne s'ajoute la fenne de la fonderie de canons de Pont -de-Vaux, dans l'Ain. Les Frèrejean entament un groupement d'entreprises qui les mène à la puissance. Dès 1808 est acquise la mine de fer de la Voulte ; un hautfourneau est construit à Pont-l'Evêque, un faubourg de Vienne; les Frèrejean vont bientôt prendre des positions dans les houillères du bassin stéphanois. Ainsi, par le minerai, la fonte, le charbon, la famille maîtrise la filière du métal et réalise une vaste entreprise trente ou quarante ans avant la constitution des grandes forges du siècle. Leur fmne, considérable, devient en 1821 la S.A. des Fonderies et Forges de Loire et Isère; elle donnera bientôt naissance à la grande « Terrenoire » 23. Même ascension, aux ultimes franges du XVIIlème siècle, et donc relativement «ancienne », celle des Festugière. Proche de Périgueux, la forge d'Ans, vers 1772, fournissait, elle aussi, des pièces d'artillerie. Propriété du secrétaire d'Etat Bertin, puis, à la veille de la Révolution, de la marquise de Taillefer, elle passe en 1791 aux Festugière : Jean Festugière (1762-1829) concentre en Dordogne des forges dispersées, contrôle la forge d'Ans celle des Eyzies, d'autres encore, produit, sous l'Empire, artillerie et boulets. Novateur, il s'intéresse aux procédés anglais, grâce à la houille importée de Bordeaux; il reprend, dans cette ville, des ateliers de construction. Lorsque, en 1855, son petit-fils fenne les Eyzies, la famille abandonne une région qui, en sidérurgie, ne peut plus rien promettre: la trajectoire Festugière se prolonge en Haute-Marne 24. Nicolas Rambourg (1757-1827) témoigne, quant à lui, des faveurs que l'Ancien Régime sur sa fm réserve, en certains cas, au savoir technicien. Né à Givonne dans les Ardennes, sans aïeux, autodidacte, il est, dès 1767,

employé aux forges de Berchiwé au Luxembourg, puis s'attache

-

pour sa

fortune - à Ignace de Wendel. En 1777, celui-ci, accaparé par le lancement d'Indret, envoie l'Ardennais organiser la fabrique d' annes de Charleville création de Colbert - dont le savant d'Hayange assmne également la gestion. Lorsque, peu après, Wendel s'occupera du Creusot, il confiera Indret à Nicolas Rambourg (1780). A ce chassé-croisé de tâches métallurgiques, celui-ci acquérra une très grande compétence. En 1788, il arrive en forêt de Tronçais 25. En Bourbonnais, Rambourg peut donner son exacte mesure. En un lieu inhospitalier - Saint-Bonnet-Ie-Désert -, il édifie un fourneau, puis une forge, puis des demeures d'ouvriers. Rambourg, bénéficiant d'affouages de bois (Tronçais est une immense forêt) qui lui confèrent la maîtrise du précieux combustible, développe, innove et franchit les années difficiles. 13

LE SYNDROME DE SEDAN

Mais il va tenter une toute autre aventure: en 1810, cédant sa forge et changeant d'industrie, il acquiert la houillère de Commentry. Ses héritiers y poursuivront son œuvre. S'adapter pour durer: variations sur le métal La biologie des entreprises peut, par certains aspects, se comparer à celle des êtres animés. Celles qui, sachant évoluer, flexibles, à l'affût des marchés, tout en demeurant proches du« métier» d'origine, se mobilisent en productions nouvelles, sont, mieux que d'autres, capables de durer. Certaines des entreprises qui surent, à l'aval du cycle du fer, puis de l'acier, s'adonner à des fabrications plus fmies, purent, mieux que celles demeurées rivées à leurs productions d'origine, faire le trait d'union entre le XVlllème siècle qui connut leur naissance et le siècle qui suivit. Certaines - des cas limites - purent venir jusqu'à nous. Exemplaire, dans ce cadre, le cas des Stehelin. Dans cette famille, l'acharnement témoigné, aux dernières années de l'Ancien Régime, à créer l'entreprise, semble le disputer à la souplesse menant les descendants à des productions inédites. Les deux industriels qui, venus de Suisse et naturalisés

Français, dirigeaient, vers 1840, Willer et Bitschwiller n'étaient pas

-

tant

s'en faut -les premiers de leur famille à gérer ces usines: deux générations les avaient précédés. Leur grand-oncle, Jérôme Stehelin (1741-1803), un Bâlois héritier d'une puissante fmne de négoce de fer, avait, dès 1778, projeté une implantation sidérurgique d'envergure dans les Vosges du sud.

Par l'intennédiaire de prête-noms dont il s'était assuré le concours -- deux
mattres de forges comtois, les frères Laurent -, Stehelin, au tenne d'une série de contrats de fennage, obtint, en 1778 et 1779, la location de forges et des droits de prospection minière dans les vallées, proches de Thann, de SaintAmarin et de Masevaux. En 1780, le haut fourneau et la fonderie de Bitschwiller et les forges de Willer passaient sous son contrôle 26. Le Bâlois dut batailler pour faire valoir ses droits. En conflit avec les frères Laurent, plus tard en butte à l'hostilité de la population dont on excitait la haine à son égard, il obtint, en novembre 1785, une sentence du bailli de Masevaux lui confmnant ses prérogatives sur le domaine qu'il avait pris à bail. Stehelin, fixé à Bitschwiller en 1790, s'ancra dans ses possessions au moment où la tounnente révolutionnaire s'abattait sur la France... Les forges de Willer étant devenues biens domaniaux, il devint locataire de l'Etat. Ce fut son fils, Henri Stehelin (1774-1842), qui put, le 24 août 1795, derechef sous couvert d'un prête..nom, se faire enfin adjuger cette fois en pleine propriété - Willer, Bitschwiller et des concessions de

14

LE SYNDROME DE SEDAN

minerai. Une opiniâtreté de plus de quinze ans trouvait alors sa totale récompense 27. Comme tant de maîtres de forges du XVIIIèmesiècle, les patrons de Bitschwiller eussent pu ne pas franchir l'obstacle des années 1800 qui en vainquit tant d'autres. La perspicacité des successeurs de Jérôme Stehelin leur pennit la durée: à Henri Stehelin flfent suite ses deux petits-cousins, Charles (1805-1848) et Edouard Stehelin (1809-1904) 28. Associés à JeanHenri Huber 29 ils lancèrent les forges dans des directions largement inédites. Comme chez les Dietrich dans le Bas-Rhin, qui s'orientèrent vers la construction mécanique et abordèrent à Reichshoffen - dès 1842 - la production de bateaux à vapeur, Bitschwiller s'adonna, dès 1825, à des fabrications diverses à forte valeur ajoutée. Les machines à vapeur, les locomotives (dès 1838), les moteurs de paquebots (après 1840) firent décisivement sortir la ftmle du cycle exclusif de la fonte et du fer qui enfenna tant d'autres dans un irrésistible déclin. Mines et forges progressivement fennées, l'entreprise se spécialisant en fabrications des plus élaborées (elle s'adonnait aussi aux chaudières, aux machines-outils, aux pièces pour l'industrie textile), il fallut, en 1871, l'annexion du Haut-Rhin à l'Allemagne pour voir les Bâlois regagner leur cité d'origine. Une nouvelle société prit alors la suite des usines où les Stehelin avaient régné pendant trois quarts de siècle 30. Autre type patronal des confms de l'Ancien Régime: Frédéric Japy. Né

à Beaucourt

-

en Porte de Bourgogne - le 22 mai 1749, il passe

probablement quelques années d'étude à Montbéliard, est apprenti en Suisse en 1768, revient en 1771 dans son bourg natal, y crée, cette année même, un premier atelier d'horlogerie. Il y produit des ébauches livrées à la Chaux-deFonds. Mais sa véritable création est de 1776 : à Beaucourt, une véritable fabrique avec machines-outils groupées dans un grand bâtiment, sorte de « familistère» avant la lettre, incluant dortoir et réfectoire pour les ouvriers. On est ici d'un demi-siècle en avance sur l'époque pionnière 31.

La montée de Japy est, dès lors, remarquable. Acquéreur - comme tant
d'autres - de biens nationaux, parmi lesquels, achetée en 1798, l'abbaye de Prémontrés de Bellelay où il installe une brasserie et une fabrique d'horlogerie, le maître de Beaucourt affmne sa stature; 30 000 montres sont produites en 1799; en 1802, Japy emploie 300 ouvriers; il installe des laminoirs (1806-1810), produit des pendules, des vis à bois. A sa mort

en 1812, ses trois fils aînés - il a eu 16 enfants - constituent «Japy Frères».
En 1843, la fInne emploie 1 315 ouvriers; des productions variées environnent la spécialité des débuts: les mouvements d'horlogerie 32. Les Japy s'allient plus d'une fois aux Peugeot. Le cas semble exemplaire de cette autre lignée qui, avec une belle ténacité, autour du 15

LE SYNDROME DE SEDAN

métier de départ qu'est la métallurgie - s'en écartant parfois, y revenant
toujours -, affmne, en région de Montbéliard, puis à l'échelle du pays, et, enfin, en dehors des frontières, une gamme de productions presque toujours marquées d'un sceau d'innovation. Autre trait marquant témoigné par cette lignée qui amorce sa trajectoire industrielle avant la Révolution: ses diverses composantes se révèlent en une promotion économique et sociale où tous, pratiquement, participent, ne laissant guère d'attardés sur les routes du succès. Quatre branches Peugeot, de concert, vont vers la réussite. Tout paraît commencer avec Jean-Pierre Peugeot. Né à Hérimoncourt en 1734, il y exploite plusieurs entreprises: un atelier d'indiennes, une huilerie, une ribe 33, un battoir pour céréales. Plus tard, presque
-

septuagénaire,il crée encore - c'est en 1802 - une papeterie. Ses quatre fils les deux aînés, Jean-Pierre et Jean-Frédéric,nés en 1768 et 1770, les deux
cadets, Charles-Christophe et Jacques, nés en 1775 et 1777, ceux-ci épousant

des filles de Frédéric Japy affinnent leur réussite 34.

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font souche de descendances nombreuses:

raisons sociales distinctes et métiers différents autour d'un même concept, croisant, en certains cas, leurs trajets respectifs, les quatre branches Peugeot Distinguons ces rameaux en les groupant par deux. Et, d'abord, les deux branches aînées. Les frères Peugeot ont hérité de leur père un patrimoine industriel qui n'est pas négligeable; c'est pourtant chez un oncle, JeanGeorges Peugeot (1732-1801) que les deux aînés prennent leur point de départ: Jean-Pierre et Jean-Frédéric vont, de ce moulin de Sous-Cratet qu'a créé leur parent, faire leur base d'industrie. Le transfonnant en 1810, ils créent, cette année-l~ avec Jacques Maillard-Salin (un gendre de F. Japy) une fmne métallurgique. C'est «Peugeot frères et J. Maillard-Salin», première raison sociale que l'on peut distinguer dans un écheveau qui s'avère complexe. Déjà se perçoit ici le réflexe de base: d'abord fondeurs d'acier, les frères aînés Peugeot abandonnent ce secteur sous la Restauration pour aborder des productions plus fmes : des scies et, déj~ des baleines de corsets 35. Une succession d'hommes remarquables va s'instaurer, dès lors,

assumant la jonction entre les Peugeot d'Ancien Régime - Jean-Pierre et siècle. Lorsque, en 1833, en aval Jean-Georges - et ceux du ~me
d' Hérimoncourt, est construite à Terre-Blanche une nouvelle usine, c'est déjà la troisième génération des Peugeot qui œuvre en industrie. Ils sont alors sept associés, tous fils de Jean-Pierre et de Jean-Frédéric, réunis dans «Peugeot, frères aînés». Mais cette équipe est sans doute à l'étroit; elle éclate en 1842 : les deux rameaux aînés vont donc se séparer et chacun choisit de courir une trajectoire distincte. Les enfants de Jean-Pierre, Emile (1815-1874) et Jules (1811-1889), rassemblent Valentigney et 16

LE SYNDROME DE SEDAN

Hérimoncourt, et créent, avec leurs voisins de Beaucourt, « Peugeot, Japy et Cie», où ils reviennent à la production d'acier, puis fondent, en 1851, la fmne « Peugeot frères». Ils produiront bientôt des montures d'acier pour les crinolines. Les enfants de Jean-Frédéric constituent pour leur part « Peugeot frères et Jackson frères» (en s'alliant aux sidérurgistes stéphanois), produisant des scies à ruban, de l'outillage, des baleines de parapluie... 36. Les deux branches cadettes ne marquent pas le pas. Charles-Christophe et Jacques Peugeot se sont orientés vers l'industrie textile, créant, en 1806, une fabrique de cotons filés à laquelle ils adjoignent un tissage manuel. Ces deux jeunes Peugeot, associés à un beau-frère, Calame, fondent encore, en 1814, une filature à Audincourt; mais la fm du Blocus semble sonner le glas, dans cette région, de l'industrie textile. Charles-Christophe et Jacques disparus prématurément en 1818 et 1819, les trois fils du premier, Victor (1800-1873), Louis (1803-1862) et Charles Peugeot - avec leur cousin Constant, le fils de Jacques Peugeot - demeurent réunis. Ils poursuivent dans l'industrie textile jusqu'en 1829, date à laquelle ils cèdent leurs actifs. Sans doute estiment-ils que, pour eux, le futur est ailleurs 37. Ils créent alors en 1830, à Valentigney, dans une boucle du Doubs, « Constant Peugeot et Cie». La firme s'adonne à la production de pièces détachées pour la filature: la tradition métallurgique reprend alors ses droits. Ces industriels témoignent du même dynamisme caractéristique de ces fratries Peugeot: l'usine souffrant, dès 1856, de l'irruption de produits étrangers, se doit d'être adaptée; la souplesse intuitive de ses dirigeants va pourvoir à son redéploiement. Constant Peugeot (Charles et Louis se retirent en 1863) s'adjoint, en 1865, son gendre Philippe Japy, aborde la fabrication de machines à coudre et, dès 1867, d'aiguilles pour le nouveau fusil Chassepot 38 : variation sur un même métal. La « rete impériale» s'achève sur toile de fond d'un conflit militaire: les Peugeot s'adaptent aux œuvres de la paix comme à celles de la guerre. Bientôt, l'automobile achèvera leur destin 39. Pérennités textiles Avant que ne fut arrêtée, en 1970, la Manufacture de Dieulefit, cette entreprise lainière, qu'avait - pendant six générations avant la Révolution animée la famille des Morin, témoignait, par 350 années d'existence, d'une des plus longues histoires de fumes de l'industrie textile, une industrie qui, elle aussi, connut ses cas d'extrême longévité 40. Si quelques centres restreints - comme ce bourg de la Drôme - révèlent des exemples d'une semblable durée, des régions entières en témoignent d'une manière plus globale. L'Alsace, particulièrement, (rejointe, à un 17

LE SYNDROME DE SEDAN

moindre degré, par des centres normands) figure une région venue à l'industrie textile à une période ancienne, un patronat cotonnier s'y révélant un demi-siècle au moins avant que n'émergent la plupart des entreprises des grandes régions textiles, le Nord notamment. Mulhouse, Colmar, Munster, d'autres villes du Haut-Rhin, témoignent, dès la seconde partie du XVIIIème siècle, de l'extraordinaire vitalité d'entreprises qui, par leur date de naissance et leur pérennité, figurent la continuité entre une « haute époque )} industrielle et la période moderne. 1746 est considéré comme une date cruciale de l'industrie cotonnière alsacienne. Cette année même, quatre habitants de Mulhouse, Samuel KœcWin, Jean-Henri Dollfus, Jean-Jacques Schmaltzer et Jean-Jacques Feer, fondent la première manufacture de tissus imprimés de la ville. Industrie toute neuve là où, jusqu'alors, la viticulture, l'artisanat, le commerce, forment les piliers de la richesse locale. A Mulhouse, cité de 4 000 habitants, république libre associée aux cantons helvétiques - avant d'entrer, en 1798, dans l'espace français -, sur une aire de 22 kilomètres carrés que rien ne semble prédisposer à semblable succès, une efflorescence d'entreprises se fait jour: trente ans après la fondation de 1746, non moins de seize manufactures fonctionnent dans la ville. Un patronat prospère les anime : Mulhouse, par ses toiles peintes - les indiennes - est devenue le centre le plus important de l'Alsace textile. Une série de causes peut être proposée, éclairant cette étonnante avancée cotonnière. La fm, en juillet 1760, de la prohibition de la fabrication des toiles peintes, qui datait du siècle précédent; l'extrême faveur dont ces toiles imprimées sont alors l'objet dans l'aristocratie et à la Cour; la relative indifférencede la bourgeoisiebâloise, tellement active pourtant, pour ce type d'industrie ne suffisent sans doute pas à expliquer l'insolite succès de Mulhouse: il faut y ajouter le dynamisme des créateurs de finnes, l'esprit

dynastique, expliquant la durée des lignées, l'investissement total - corps,
âmes, et biens - des êtres et du milieu dans l'effort créateur; en bre£: une mentalité à l'extrême opposé de celle, rétrograde, chargée de réminiscences féodales, qui, à la fm du XVIIIèmesiècle, caractérise encore, en nombre de cas, les milieux d'entreprises. On peut comprendre sous cet éclairage (et sans qu'il faille insister sur l'appartenance, quasi exclusive, du milieu à la religion réformée) la remarquable percée, au troisième quart du XVIIIème siècle, du patronat haut-rhinois 41. Certaines de ces lignées peuvent être suivies. Samuel Kœchlin (1719-1776), propriétaire foncier, marchand de grains, négociant en vins, ajoute à ces activités une carrière aux confms de la banque: empruntant des fonds à Bâle, il les replace à Mulhouse, en mettant à profit la différence sur les taux d'intérêts. Cette activité typiquement préindustrielle s'enrichit - en 18

LE SYNDRO:MEDE SEDAN

1746 - de la fabrique d'indiennes qu'il aborde cette année-là. Samuel Kœchlin a dix-sept enfants. Son fils, Jean (1746-1836) en aura vingt 42. Après la mort de son père, Jean Kœchlin dirige avec ses frères la manufacture d'impressions - «Frères Kœchlin» -, puis s'en retire pour s'adonner à d'autres activités: la fondation d'une école de commerce - qui fenne en 1788 -; un passage comme coloriste à la Manufacture de Wesserling où il demeure jusqu'en 1798, puis l'animation d'un indiennerie à Bosserville, près de Nancy. Il revient à Mulhouse et s'associe, en 1802, à son fils Nicolas (1781-1852), dans une entreprise textile qui devient

importante. Des douze fils et quatre filles qu'à élevés Jean Kœchlin - qui
moUtTaà Mulhouse, en 1836, à près de 90 ans -, la plus grande part (huit fils et deux gendres) sera associée dans « Nicolas Kœchlin et frères », la raison sociale regroupant cette étonnante fratrie 43. Jean Kœchlin, en 1769, a épousé Cléophée Dollfus : elle est la propre nièce de Jean-Henri Dollfus, un des quatre «fondateurs» de 1746. Les Dollfus de cette branche, pour leur part, témoignent d'une exceptionnelle pérennité. Jean Dollfus (1729-1800), frère de Jean-Henri, abandonne la phannacie pour fonder, en 1764, la fmne d'indiennes «Dollfus et Hofer ». Adoptant des raisons sociales successives: «Jean Dollfus» (1777), «Dollfus père» (1783), elle se dote fmalement en 1802, de celle de « Dollfus-Mieg », qui franchira deux siècles. A Daniel Dollfus, fils de Jean Dollfus et époux de Anne-Marie Mieg (ils donnent leurs deux noms à la fmne de Domach) succédera Jean Dollfus (1800-1887) : les générations se suivront, nombreuses, à la tête d'une entreprise qui poursuivra sa route en plein xœme siècle et viendrajusqu'à nous 44. Si Mulhouse connaît ce remarquable essor de son industrie cotonnière, d'autres cités toutes proches, dans le même temps, lui emboîtent le pas. A Munster, naît une indiennerie qui devient importante. Une puissante commandite - celle du Neuchâtelois Pourtalès - soutient, depuis 1776, cette fabrique de toiles peintes où entre, en 1783, André Hartmann. Y œuvreront plusieurs hommes: sous la raison sociale « Sœhnée l'aîné et Cie », ce sont en fait les Hartmann qui sont les entrepreneurs de l'indiennerie de Munster. André Hartmann et ses trois fils, Jacques, Henri et Frédéric, au début du
~me

deviendra pair de France 45. Non moins brillant, le trajet des Haussmann. Christian (1738-1800), Jean (1740-1820) et Jean-Michel Haussmann (1749-1824) - les trois [ùs aînés du pharmacien de Colmar Christian Haussmann (1716-1790) fondent, en 1775, après un bref essai à Rouen, une fabrique d'impressions à Wintzenheim, proche de Colmar. Ces hommes ont des antécédents: Christian, marié dans une famille fortunée, apporte des capitaux; Jean a une

siècle, seront de vraies puissances. Frédéric Hartmann, en 1831,

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LE SYNDROME DE SEDAN

expérience technique acquise à Augsbourg, dans la famille de son beaupère; Jean-Michel, qui étudia la pharmacie, applique la chimie à l'industrie et œuvre à la partie technique. Les trois frères impriment des toiles aux couleurs vives dont raffolent alors les clients fortunés; achetant d'abord leurs toiles en Suisse, ils les font bientôt tisser pour eux dans les campagnes vosgiennes. En 1776, ils obtiennent le privilège royal, les mettant à l'abri de la conCUITencedans un rayon de trois lieues; ce cadeau, qui eut pu les engluer dans une fatale inertie, ne ralentit pas leur progression: en 1785, leur fmne emploie quelque 1 300 personnes 46. La continuité, ici encore, s'avère remarquable. La Révolution secouera l'entreprise; le Blocus continental l'atteint à son tour; la Restauration lui rend la prospérité. En 1824, les Haussmann accroissent considérablement leur fmne en construisant une très grande filature: en 1827, l'affaire emploie 2 900 personnes. Elle reste, pour plus d'un siècle, aux mains de la famille, mais elle est vendue en 1880 à Edouard Vaucher 47 Wesserling, 1783 Lorsque, le 9 janvier 1783, la fnme de négoce « Senn, Bidennann et Cie» s'associe aux Mulhousiens « Nicolas Risler et Cie» pour exploiter la fabrique d'indiennes de Wesserling, celle-ci, qui deviendra la plus importante d'Alsace dans sa spécialité, entre dans la mouvance d'une des plus puissantes fmnes commerciales de son temps: Wesserling témoigne d'une entreprise textile qui, née au XVIIrme siècle et connaissant une remarquable croissance au siècle qui suivra, relève, dans ses origines, du grand négoce, une des veines, panni tant d'autres, du recrutement patronal de l'époque pionnière. Wesserling n'est, à cette date, que l'une des pièces d'un puissant ensemble de négoce international né aux bords du Léman, mais, d'entrée de jeu, largement francisée. François-Louis Senn, né en 1732 à Neuchâtel, installé à Genève où il se marie en 1763, et Jacques Bidermann, né en 1751 d'une famille de Winterthur, créent, à Genève en 1782, « Senn, Bidennann et Cie». Participent aussi à cette Société le père de Bidennann, également de Winterthur, son ftère André et deux négociants de Montpellier, dont un membre d'une famille vouée à un brillant avenir, Antoine-Jacques Davillier 48. Deux négociants de Genève complètent cette vaste association de type semi-familial, François Gros (1739-1822) et Jacques-Antoine Odier (1738-1815) : huit associés au total, relations d'affaires, amis ou alliés 49, réunis pour une durée de six ans dans le but de faire des opérations de grand négoce international, sur les textiles notamment 50.

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LE SYNDROME

DE SEDAN

Repliés à Bruxelles en 1783 pour raisons politiques 51, François-Louis Senn, Jacques Bidermann, François Gros, ainsi que Jacques-Antoine Odier, reconstituent une Société ayant un objet identique, sinon même élargi: les expéditions maritiffies, le commerce avec l'Inde. La fÏnne s'est conservé une antenne à Genève, tenue par Odier et par deux partenaires qui entrent aussi en scène, Jacques et Philippe Roman. C'est cette seconde Société « Senn, Bidermann et Cie» qui, au début de 1783, s'annexe la Manufacture de Wesserling. Celle-ci, dès lors, va entrer dàns I'Histoire. Wesserling a été créée quelque vingt ans plus tôt. En 1757, les princes abbés de Murbach vendent, proche de 'fhann, leur château de chasse -

Wesserlingen

-

et ses dépendances, dans laquelle s'établit, en 1762, une

indiennerie. «Nicolas Risler et Cie» de Mulhouse l'acquiert en 1776. Dès 1777, Risler passe de la peinture au pinceau à l'impression, créant des ateliers de gravure, de lavage, de 'blanchiment. De 1780 à i 787, le Mulhousien Dollfus (1748-1826), gendre de Risler, dirige l'entreprise. Classée, dès 1783, «manufacture royale», dotée d'une annexe à Thann (qui, bientôt, se séparera) l'entreprise bénéficie, par lettres patentes du 18 août 1786, du titre de « manufacture privilégiée» qui interdit à quiconque d')en établir de semblables à quatre lieues de distance: Wesserling, entrée dans la mouvance des négociants genevois, prend un rapide essor 52. La fabrique de toiles peintes est littéralement «tirée» par l'énorme entreprise de négoce - multinationale avant la lettre - qu'est sa' Sociétémère. Celle-ci, entre-temps, se déplace. En 1789, la position de «SennBidermann » devient favorable en France, Necker (une relation de groupe), l'été 1789, étant de nouveau au pouvoir. La Société quitte Bruxelles, s~établit à Paris, se renouvelle pour six ans à dater de janvier 1789. La direction générale est installée rue des Jeûneurs, la centralisation d,es écritures demeurant assurée à Genève. Des comptoirs fonctionnent à Bordeaux, Lorient, Calcutta, Pondichéry. A la veille de la Révolution, Jacques Bidennann est à la tête du« premier groupe continental de diffusion de produits textiles» 53. La croissance de tout l'ensemble, jusqu'en 1794, s'avérera remarquable. Mais viennent alors les difficultés qu'affrontent tant d'autres fÏnnes. En tant que groupe, « Senn-Bidermann» est détruit par la .Révolution, dont 'les

associés - des libéraux en rupture de ban avec leur cité d'origine - ont pu,
pourtant, saluer avec chaleur les premiers développements. François-Louis Senn regagne Genève; Jacques Bidermann est arrêté. Quand il meurt, en 1817, il est ruiné. Mais Wesserling donne une suite à 'leur vaste entreprise, car l'indiennerie va se trouver animée par deux des familles présentes aux débuts de leur Société: toutes dèux la mèneront à un haut degré de prospérité 54.
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LE SYNDROME DE SEDAN

De 1787 à 1803, quatre directeurs successifs, après Pierre DoUfus, sont passés dans la fmne alsacienne. Dès lors que le dernier en date, James Odier, membre d'une des familles associées d'origine 55abandonne ses fonctions et regagne Paris, deux lignées vont marquer l'avenir de Wesserling. François Gros, associé d'origine, est, en 1802, devenu le chef effectif de la fume ; trois de ses fils vont l'y suivre: panni ceux-ci, Jacques-Gabriel (1782-1863) inscrit son nom panni les plus grands du patronat haut-rhinois, avec celui de son partenaire, Aimé-Philippe Roman (1774-1867). La paire, Gros-Roman, dès 1804, met l'entreprise en orbite de puissance. Elle régnera sur Wesserling pendant deux tiers de siècle 56. En 1804, Wesserling est déjà importante: 650 personnes sont employées aux indiennes. L'impression à la planche prend un grand développement. En 1802, l'affaire s'est dotée d'une filature mécanique de coton: la première en date, en Alsace, des usines de ce type. En 1803 est monté le premier métier à tisser à navette volante importé d'AngleteITe. Une seconde filature est fondée en 1807 ; deux nouveaux tissages sont créés à Saint-Amarin et à Kruth ; un quatrième tissage naît en 1809. A la fm de l'Empire, Wesserling est la première fabrique d'indiennes de l'Alsace, la première du département par ses fonds propres et le nombre d'ouvriers: elle en emploie 2 000. La Restauration et la Monarchie de Juillet verront la suite du remarquable essor: 30 bâtiments sortent de terre à Wesserling et aux environs. Vers 1850, l'entreprise emploie le quart de la population du canton: 3 950 ouvriers travaillent alors pour elle. La petite fabrique de toiles peintes de 1760 figure au rang des plus grandes entreprises textiles de l'époque: le précapitalisme, ici, a pu survivre et connaître de brillants prolongements au cours des temps modernes 57. Du céramiste à l'éditeur: des gisements de durée

Si les grandes industries - la sidérurgie, les charbonnages, le textile témoignent de fumes très anciennes, d'autres activités, plus proches du monde des «métiers», relativement peu atteintes par l'évolution technique, ou protégées, pour certaines, par le caractère quasi artistique de leurs productions, moins directement afftontées de ce fait aux contraintes de la conCUITenceet de la concentration, révèlent, elles aussi, des entreprises d'une grande pérennité. On peut percevoir, dans la généalogie de certaines de celles-ci, comment, génération par génération, s'organis~ non pas toujours sans faille, l'hérédité qui régla leur durée. En 1760, Antoine Griset quitte Boulogne-surMer, fonde à Paris, au quartier du Marais, un atelier de fonderie: il y 22

LE SYNDROME

DE SEDAN

travaille les métaux précieux pour les orfèvres de la capitale. Alexandre Griset lui succède et installe des petits laminoirs dont certains actionnés à bras d'hommes, d'autres par un manège mû par un cheval: l'évolution est sensible, mais se fait par paliers. En 1813, un fils - troisième génération

déjà - prend sa place dans la suite familiale. Procédure fréquente pour les
entreprises parisiennes en recherche d'espace, en 1825, l'atelier est transféré à Belleville 58. En 1855, Antoine-Etienne Griset - promotion 1842 de l'École Centrale - est, à son tour, à la tête de l'affaire mais disparaît prématurément, laissant un fils âgé de cinq ans. La chaîne se fut sans doute génération - rachète les parts de l'oncle et reprend le flambeau 59. L'industrie de la céramique, celle de la faïence, témoignent également de fmnes étonnamment pérennes. Paul Utzchneider un disciple des céramistes anglais de Wedgwood, anime la faïence de San-eguemines créée en 1781, la continuité familiale s'établissant après lui en ligne féminine 60 : le baron Alexandre de Geiger, un gendre, lui succède. Sébastien Keller acquiert, en 1786, la faïencerie de Lunéville et, par une société familiale - Keller et Gérin -, la prolonge plus d'un siècle durant. A la manufacture de Creil, fondée en 1797, une continuité s'établit également entre plusieurs familles, soutenant l'entreprise pendant près de cent ans 61. L'imprimerie, l'édition, révèlent aussi leurs gisements de durée. Bien avant la Révolution, se créent des entreprises dont certaines importantes. A Paris, les Didot; à Strasbourg, les Levrault qui deviendront BergerLevrault; à Lille, les Danel 62, libraires-imprimeurs de père en fils depuis la fm du XVlrme siècle, prolongent des généalogies sans rupture, cependant qu'en Avignon, Antoine Aubanel fonde, en 1744, une maison d'imprimerie et d'édition qui deviendra une véritable institution de la Cité des Papes 63. La brasserie révèle aussi des fmnes aux anciennes origines: métier dont l'évolution est suffisamment lente pour permettre à ceux qui s'y adonnent de résister, jusqu'à la fin du XI~me siècle, à une trop forte concentration et où le savoir-faire semble aussi important que le savoir lui-même. A Strasbourg, les Hatt brassent depuis 1664; mais d'autres brasseries moins connues révèlent de vieilles racines, comme celle, créée au XVllème siècle à Armentières, aux bord de la Lys, qui deviendra, celle-ci en ligne féminine, l'importante fmne Motte-Cordonnier. Le commerce des vins, en Champagne, à Bordeaux, en Bourgogne, témoigne de raisons sociales encore plus anciennes parfois, dont certaines rayonnent encore de nos jours. Nous sommes ici aux frontières de 1'« entreprise» et des métiers de négoce. Mais ces affaires, parfois 23

brisée si un oncle maternel - Paul Schmitt - n'avait assuré - à la place de l'enfant - un très long interrègne; en 1897, Jules Griset - cinquième

LE SYNDROME DE SEDAN

tricentenaires, quel que soit leur objet - industriel ou commercial - révèlent de communs caractères. Toutes doivent, même dans les secteurs les plus protégés par la « valeur ajoutée» incluse aux produits qu'elles diffusent, dès leur naissance affronter l'entropie qui les guette, assumer les changements qui menacent la durée, lutter contre elles-mêmes en organisant la continuité des forces familiales sur lesquelles elles s'appuient. Elles doivent franchir le seuil du nouveau siècle (ce ~me où elles ne sont pas nées), que nombre d'entre elles ne pourront pas franchir. La mort, déj~ guette l'entreprise à chaque décennie.
II. LES RAISONS D'UNE RUPTURE

Comme des hôtes de la mer, remontant à la surface, trouvent la mort au sortir des abysses où ils vivent, nombre de lignées qui, avant l'ère industrielle, furent à la tête d'entreprises disparaissent à l'aube du X~me siècle, comme tuées par les temps différents qu'elles connaissent alors. Celles-là ne seront pas à l'étonnant carrefour où l'on verra, vers 1815, de tous les coins de l'horizon affluer les candidats à la firme pionnière. Absentes à ce moment, pour certaines, elles disparaissent, pour d'autres, aux premières années de cette ère nouvelle. Sur ces absents et sur ces disparus, témoins de la césure, en France, du recrutement des milieux d'entreprises, il faut se poser des questions essentielles. Des causes expliquent-elles une si profonde rupture? Des événements éclairent-ils un semblable hiatus? Une conjoncture chaotique Lorsque, le 18 octobre 1839, disparaît, à l'âge de 74 ans, François Richard dit Richard-Lenoir, un représentant de première grandeur de la période préindustrielle s'efface du monde des affaires où, pendant deux décennies, il a singulièrement brillé. Dans la lignée des chefs d'entreprise dont les carrières procèdent du XVIIIème siècle fmissant, Richard-Lenoir résume les incohérences, les tâtonnements et les incertitudes que la France des affaires doit vivre après l'abolition de l'ordre ancien détruit par la Révolution. Peut-être est-il, comme ses contemporains, un patron trop hâti£: venu trop tôt à l'entreprise au sein d'une génération appelée à faire les premières expériences, sacrifiée pour que d'autres, à la suite, puissent trouver le succès 64. Le tenne de chaotique peut s'appliquer à la conjoncture des trois décennies-1790-1820 - où s'illustre cette vague de chefs d'entreprises, dont beaucoup n'iront pas jusqu'à l'ère pionnière. Le temps des incertitudes politiques (un temps de dangers physiques que d'aristocratiques familles 24

LE SYNDROME DE SEDAN

comme les Dietrich ou les Wendel ne furent pas seules à affronter) à peine dépassé, une alternance de brèves périodes d'euphorie, suivies de brutales ruptures, marque, de 1800 à 1814, toute l'époque consulaire et impériale; et quand, en 1815, un quart de siècle de guelTes enfm soldé, on peut croire à l'avènement d'une ère de stabilité économique, seule propice aux projets, le retour à une situation nonnale, après vingt années de blocus et de guelTe, entraîne son cortège de faillites. Avant les années 1820, ainsi, qui semblent manifester l'émergence d'une conjoncture du type « classique », l'expérience de l'entreprise, pour ceux qui s'y adonnent, apparaît, en France, une aventure à haut degré de risques. Elle en brisera beaucoup. Toute l'économie subit d'abord le contrecoup des dix années de la Révolution. A Lyon, la contraction des marchés extérieurs, consécutive à la guelTe, mène le négoce et l'industrie à un profond marasme. Le nombre des dissolutions de sociétés s'accroît anonnalement: 90 en l'an III pour une moyenne - les dix années suivantes - de 51. Toutes les activités seront touchées: imprimerie, bonneterie, industrie du cuir, sans omettre les étoffes de soie, spécialité de renommée internationale, mais postulant l'exportation qui, pour une longue période, lui sera refusée. Si l'on cherche à s'expliquer la rupture, sensible dans la métropole rhodanienne, entre le patronat pré - et post-révolutionnaire, il semble qu'il faille déceler dans cette désarticulation des circuits commerciaux une explication décisive 65. Les circonstances fmancières que connaît le Directoire, l'effroyable situation dans laquelle se débat la monnaie, ne font qu'ajouter, dans tout le pays, au désordre ambiant. Le taux d'intérêt fait un bond: de 5 % en 1789, il passe à 10 %, voire à 20 % dans certains départements, à 48 % dans les Pyrénées-Orientales. Désastreuses années où un débiteur peut devoir acquitter des intérêts de 4 à 5 % par mois: c'est l'anéantissement du crédit, le découragement des initiatives. Cette situation de cahot monétaire s'accompagne de mouvements anonnaux sur les prix: en 1798, la déflation entraîne une décrue des prix, générale et rapide, qui génère à son tour un très grave malaise 66. La paix d'Amiens, en 1802, crée une brillante mais très brève euphorie. A cette date et pour la première fois depuis dix ans, la stabilité intérieure se conforte de la trêve militaire, cependant qu'un progrès technique, encore

balbutiant, se donne libre cours: surtout

-

divine surprise - le

protectionnisme, abritant une économie dont l'ère d'influence s'étend bientôt à une part de l'Europe, met les entreprises dans une position facticement favorable: la production en est puissamment stimulée 67. C'est l'époque où, trop rapidement, se développent de très grandes entreprises. Dans l'industrie textile, celle de Richard-Lenoir illustre le cas

d'une fmne - véritable groupe avant la lettre - dont le destin - naissance,
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LE SYNDROME DE SEDAN

essor, déclin et mort - s'inscrit en une trajectoire beaucoup plus brève que celle de 1'homme qui en soutient le sort. Né en avril 1765 dans le Calvados, fils de fennier, François Richard est successivement apprenti négociant, garçon de café, marchant de toiles, courtier en bijoux. Il rencontre Lenoir-Dufresne; les deux hommes s'associent. Richard rouvre le magasin de draps du père Lenoir, à Paris rue Montorgueil, où il s'adonne - novation pour ce temps - à la vente à prix fixes. En 1795, Richard comprend l'intérêt qu'il aurait à joindre la production au négoce des tissus. Il se lance dans la fabrication de toiles au faubourg Poissonnière, implante une fùature mécanique rue Thorigny, qu'il transfère en 1800 dans un couvent de la rue de Charonne. Al' aube du nouveau siècle, il est déjà puissant: il a tissages et filatures à Alençon (1800), Séez (1802), L'Aigle (1806), Mamers et d'autres bourgs aux alentours de Caen. Lorsque son associé meurt en 1806, François Richard, prenant son nom, devient Richard-Lenoir. Il est alors à la tête d'une des plus grandes fumes textiles de l'Europe 68. Après la paix de Tilsit, de 1807 à 1810, la conjoncture est de nouveau favorable. Ces années marquent en fait le très court apogée de l'Empire. Mais une décision de l'Empereur va porter ses très graves conséquences. Le 5 août 1810, Napoléon décide à Trianon de compléter sa politique protectionniste par des mesures fiscales (l'Empire réclame d'immenses ressources) qui s'avèrent d'une extrême dureté. L'Empereur bloque, en quelque pays où l'autorité française s'exerce, les marchandises provenant d'Angleterre ou des colonies. La mesure est drastique, car là où des négociants français détiennent des produits importés, des droits écrasants doivent être acquittés pour lever leur séquestre. Des négociants à la tête de stocks de coton, de denrées coloniales, sont durement touchés. Jacques Bidennann qui a pour plus de 650 000 F de coton en Suisse et à Francfort, est de ceux-là: son actif - signe du temps - dépasse de loin son passif: mais, irréalisable, il ne lui est d'aucun secours. Le grand négociant des années 1780-1800, l'associé de Wesserling, en 1811 se trouvera balayé 69. Cette année voit de proche en proche s'installer le marasme. Le filateur Frank Moms - un Anglais - fenne sa filature de Gisors qu'il exploite depuis 1795. Jean-Baptiste Say, qui, de 1803 à 1813, exploite la filature d'Auchyles-Hesdin, est lui aussi atteint: de 60 tonnes par semestre en 1810, sa production de filés de coton tombe, en chute libre, à 15, 6 tonnes pendant le premier semestre de 1811, et ses ouvriers sont occupés à peine quelques heures par semaine. Richard-Lenoir émet des signaux de détresse. A l'Aigle, au plus fort de la crise, il doit renvoyer le tiers des ouvriers, mais ses autres établissements sont également touchés. Tout son empire - près de 13 000 travailleurs en décembre 1810 - s'avère en fait fragile. TIest déjà ruiné 70.
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LE SYNDROME DE SEDAN

Le retour de la paix, tant attendu par les milieux d'affaires, ne recrée pas inconditionnellement une prospérité très atteinte à la fm de l'Empire. Le 23 avril 1814, un ordre du Comte d'Artois porte que les cotons bruts importés ne seront désonnais plus assujettis qu'au « droit de balance» : ils sont admis en fait en quasi-liberté dans l'espace national71. La mesure est bonne en

elle-même, mais une brutale décompression- après les années de blocus fait sentir des effets ravageurs. C'est l'effondrement des cours, des pertes énonnes pour ceux qui détiennent des stocks acquis à des prix trop élevés. A Lyon, le commerce cotonnier est quasi sinistré; les stocks dont sont détenteurs des négociants malchanceux voient leurs cours s'effondrer. Le territoire national, brutalement amputé par les nouvelles limites imparties à la France, retranche les finnes de l'espace avec lequel elles négociaient jusqu'alors; certaines entreprises se trouvent coupées en deux par les nouvelles frontières: le Piémont se retrouve territoire étranger. Années terribles pour certains qui vivent leurs derniers jours. Richard-Lenoir, qui, vers 1812, a vu la situation empirer, a courageusement tenté de transfonner ses filatures de coton en filatures de laine. L'effort est tardif: la levée des droits du 23 avril 1814 le frappe de plein fouet: il perd deux millions et demi. Poursuivi par les créanciers, il va vivre le démantèlement de son immense domaine 72. Ainsi sont brisés des trajets d'entreprises. Richard-Lenoir poursuivi par ses créanciers, de 1820 à 1822, vend ses établissements. Pour sauver

Charonne, il le cède à son gendre

-

le frère du général Lefebvre-

Desnouettes. Il ne possède plus en 1830, que l'Aigle et Verneuil, seules fabriques rescapées du sinistre. Jacques Bidennann failli, son fils, en 1813, part pour les Etats-Unis: ce gendre de Dupont de Nemours fondera NewWinterthur... Frank Morris abandonne Gisors: usines, terrains, moulins, maisons, sont adjugés à Jean-Charles Davillier le 21 août 1816 par le Tribunal de la Seine. Jean-Baptiste Say, en 1813, abandonne sa filature de l'Artois, revient à ses études. Une véritable implosion s'est produite, dominant des hommes et des lignées. Ceux-là qui, panni les plus notables, ont illustré la première période de l'entreprise française, balayés par une conjoncture encore mal établie, disparaissent avant que ne commence la réelle aventure. Ils s'effacent pour nous; nous ne les reverrons plus. Des domaines, des forêts, des étangs Si la conjoncture contraire put rompre des destins d'entreprises, effacer des lignées qui eussent pu figurer pendant un siècle encore aux rangs du patronat français, d'autres causes doivent être évoquées, éclairant de telles disparitions. Le personnel de l'époque préindustrielle porte en lui-même 27

LE SYNDROME DE SEDAN

l'inaptitude à passer d'une société «traditionnelle» à une société « industrielle ». La sidérurgie rend compte éloquemment d'une telle infinnité. Les maîtres de forges du XVIIIèmesiècle témoignent de caractères particuliers, dont certains semblent leur interdire de vivre les temps nouveaux. L'énonne accumulation de terres, de forêts, dont ils sont détenteurs, fait des sidérurgistes d'Ancien Régime des propriétaires domaniaux plus que des industriels. Leur activité, logiquement, exige la maîtrise de l'espace: l'usine postule un territoire, requiert du combustible, suppose la rivière ou l'étang, retenue d'eau qui dispense la force à défaut du moteur. Ainsi, le maître de forges se révèle-t-il un infatigable acquéreur de domaines et de bois. Ils lui confèrent les moyens d'exploiter, lui assurent le combustible nécessaire, lui donnent, enfm, le prestige social. Mais, le bloquant dans une mentalité telTienne, cette attitude ne le prédispose guère à appliquer à l'exploitation des fourneaux et des forges toutes les capacités gestionnaires que ces usines impliquent, surtout lors des années où s'impose le changement. Une fonnidable force d'inertie émane d'un tel milieu: face aux temps nouveaux qu'il va leur falloir vivre, les maîtres de forges se figent dans l'immuable 73. Certaines de leurs familles illustrent cette société bloquée d'une manière saisissante. Évoquons les l'espace d'un instant, avant qu'elles ne quittent l'histoire des entreprises. Maîtres de forges du Perche, voici les Levacher. Famille d'Ancien Régime: leur aïeul s'est implanté - en 1704 - au fourneau de Condé, proche de Verneuil, sur la rivière Iton. A la veille de la Révolution, leurs usines se regroupent dans la généralité d'Alençon. En 1772, le dénombrement des forges les révèle plus exploitants que propriétaires: dans la subdélégation de Vemeuil, Bourth - une forge et un fourneau - est la propriété du comte de Tillières ; dans celle de Conches, le fourneau de Condé appartient à l'évêque d'Evreux ; celui de Lallier, à M. de Gournay; la forge, le fourneau et la fenderie de la Poultière ont pour propriétaire le comte des Essars. Mais le fourneau de Breteuil - sur l'Iton, à deux lieues de Verneuil - leur appartient en propre. La fm du siècle les voit augmenter leurs emprises. En 1789, deux frères Levacher, Levacher de Perla et Levacher-Grandmaison, exploitent dix usines, dont quatre en propriété, au pays d'Ouche et dans le Perche 74. Ces fabricants de fonte et de fer, d'ancienne venue déjà, sont atteints par la Révolution qui perturbe gravement leurs circuits commerciaux. L'exportation lui devenant interdite, Levacher-Grandtnaison, qui exploite Breteuil, songe à reconvertir sa fabrication, augmentant celle des fers 75. La famille, bientôt, paraît diminuée. L'un des Levacher, Levacher-Durclé, en l'an III, souhaite céder les forges de Gaillon et Randonnai, en bordure de la forêt du Perche. La famille semble peu à peu laisser place à des nouveaux 28

LE SYNDROMœDE SEDAN

venus: Gaillon et Randonnai sont cédés en l'an V; Breteuil le sera en l'an XI. La crise sidérurgique de 1806, qui trappe durement les régions de l'ouest, les atteint à son tour. Levacher-Durclé, en 1811, n'exploite plus que Bourth et que Condé. Mais cette dernière usine - la base historique - est vendue à son tour en 1827 : la lignée s'efface après 123 ans de forges... 76. Autre cas de « disparition» que celui des Rochet. Quand la Révolution survient, cette famille franc-comtoise exploite des forges depuis plus de trois siècles. En 1772, les Rochet, dont 1'histoire sidérurgique s'amorce en 1481 en pays de Vaux, sont à la tête de nombreuses usines. Simples exploitants ici encore, comme à Maizières, sur la rivière de la Romaine, ou à la forge d'Achey, proche de Gray, propriété des religieux Bernardins de Theuley, ou encore à la forge de Breurey, près de Besançon, qui appartient au marquis de Soran s, est affennée par Bouchet et dirigée par un Rochet: cette usine produit pour l'arsenal d'Auxonne. Ds sont par ailleurs, propriétaires de la forge et fenderie de Grandvelle, sur la Romaine, et, surtout, du fourneau et de la forge de Baignes, sur la rivière Baignotte, que Jean-François Rochet reconstruit en 1780 et réaménage non d'ailleurs sans des vues novatrices 77. A la Révolution, les Rochet atteignent leur sommet: les descendants regroupent alors une quinzaine d'usines, en Haute-Saône, dans le Doubs et en Côte-d'Or. Mais, ayant poursuivi une politique d'acquisitions sans doute trop ambitieuse, au moins deux des Rochet, Jean-François et Claude, devront passer la main. Jean-François Rochet, sous l'Empire, vend les forges de Chagey, Pont-de-Roide et Bourguignon. Mais des acquéreurs font un achat d'importance qui marque l'effacement familial: en 1809, trois négociants - Hum~ Gast, Saglio acquièrent de Claude Rochet les forges d'Audincourt, puis Baignes - en 1814 - est cédée à Louis Pourtalès. Certains membres de la famille subsisteront en sidérurgie quelques années encore, avant de disparaître. Trois siècles et demi de forges se terminent alors 78. A ces familles, recrues de passé, de forêts et de teITes, dont certaines peuvent être tentées de laisser leurs actifs en location à des « fermiers de forges », succèdent, parfois sans solution de continuité, d'autres lignées qui entrent dans la canière par des achats de biens nationaux, auxquels les anciennes familles, comme les Rochet ou comme les Levacher, ne négligent pas elles-mêmes de venir prendre part. A la Révolution, une mutation sans précédent touche le monde des forges: 85 % d'entre elles, selon certaines estimations, auraient alors changé de mains. Mais, en nombre de cas, le nouveau personnel apparaît très fragile: les reventes en série des «usines nationales» témoignent de l'incapacité à gérer des nouveaux exploitants. Des forges, demeurées durant des siècles dans la même lignée, changent deux fois de titulaires en deux décennies; la boulimie d'achats des nouveaux

-

29

LE SYNDROJ\ΠDE SEDAN

exploitants ne leur épargne pas les problèmes ni les crises: leur trajectoire, en nombre de cas, ne sera pas séculaire 79. Appétit typique chez une lignée IOITainevenue en Normandie, la famille Caroillon. Fils d'un épicier en gros et entrepreneur de la manufacture de tabacs de Langres, les deux frères Caroillon, à l'extrême fin de l'Ancien Régime, sont des hommes importants. Entrés en sidérurgie en 1773, avec la prise à bail des usines de Senonches et DampieITe dans le Perche, suivie, en 1776, de celle de Clavières, les Caroillon achètent la forge de Conches, proche d'Evreux, en 1786, prenant à bail, en plus, d'autres établissements en Normandie. Mais les biens nationaux accroissent - de beaucoup - leur puissance. L'un d'eux, Caroillon-Destillères cumule les achats dans le Centre: Vierzon, acheté en l'an V, préfigure d'autres acquisitions parfois très importantes, panni lesquelles, entre 1801 et 1803, cinq usines nivernaises 80. Le drame de ces nouveaux venus est que la rupture juridique avec l'ordre ancien ne s'accompagne guère, en gestion, de vues très novatrices. Un maître de forges de la Meurthe, Claudot, qui a pratiqué les achats de biens nationaux, peut s'expliquer sans détours sur les nouvelles méthodes: «Je n'ai pas fait user de houille dans nos feux parce que diverses épreuves faites dans ce pays-ci, il y a 25 ou 27 ans, ont prouvé que cela nuisait à la qualité». Pourquoi faire les frais d'une révolution en faveur de la houille quand on possède du bois? Pourquoi asswner les risques de méthodes coûteuses quand ces procédés ne sont qu'en gestation et impliquent l'aventure? L'inertie, alors, peut paraître payante 81. Les rentes de l'inertie Isolés sur leurs domaines, repliés dans leurs bois, ces maîtres de forges manquent des connaissances scientifiques et techniques dont la maîtrise eut pu seule leur faire concevoir de nouvelles méthodes, au moment où la sidérurgie, figée depuis des siècles, s'engage dans les mutations décisives. Ces patrons d'Ancien Régime et des périodes révolutionnaire, consulaire et impériale, ne peuvent pas - ou ne veulent pas - en nombre de cas, négocier l'indispensable tournant qui, seul, eut pu pérenniser leurs forges. Ils ne le peuvent pas, d'abord, dans la mesure où, à l'époque où il eut fallu abandonner la production de la fonte et du fer à partir du bois et adopter la filière du charbon, les modèles qu'ils devraient consulter, les maîtres en technique où prendre l'inspiration - les sidérurgistes anglais - se trouvent coupés d'eux par la gueITe. Pendant un quart de siècle, années d'une importance cruciale où nos voisins réalisent en industrie des percées décisives, le voyage anglais - si l'on excepte de très brefs intermèdes -leur 30

LE SYNDROME DE SEDAN

devient interdit. Les contacts se faisant rares, nos sidérurgistes, de 1792 à 1814, perpétuent l'immobile. L'absence de concurrence pousse au maintien à l'identique d'équipements dépassés. Il en va de même dans la construction mécanique, où les fabrications de l'Empire reproduisent des modèles inchangés depuis la Révolutio~ une machine à vapeur de 1814 étant celle-là même, à peu de détails près, que réalisa James Watt en 1783. On comprend que, pendant ce quart de siècle de blocus et de guelTe, le progrès dans les forges françaises s'avère insignifiant. En Franche-Comté, en Champagne, en Beny - régions sidérurgistes pourtant très dynamiques -, l'introduction des procédés modernes se fera donc attendre. Une forte demande de produits d'annements notamment --, une protection factice qui abrite le «grand Empire» - étendu à la moitié de l'Europe - contribuent à créer l'illusion 82. Mais l'enjeu change radicalement quand, la période impériale close sur un désastre, la sidérurgie française se trouve placée dans des conditions moins factices. La protection, dont cette industrie a si longuement bénéficié, venant à disparaître, la ligne des frontières s'ouvrant aux fabrications extérieures, les négociants anglais regorgeant de produits non vendus, l'attaque étrangère va créer des ravages: ils sont tels que, à l'époque où en 1820 et 1822 - les droits de douane sont rehaussés sur les produits de la sidérurgie, bien des fmnes, en Franche-Comté notamment, ont déjà succombé. C'est alors, non plus l'impuissance, mais l'absence de volonté que l'on peut évoquer. Car le voyage anglais est de nouveau pennis: il est loisible aux maîtres de forges français de traverser la Manche. Quelques-uns s'y emploient, ramènent des procédés qu'ils acclimatent chez nous: Wendel, dès 1818, affine la fonte par l'emploi de la houille. Chez les Dietrich (où, dès avant la Révolution, des chaufferies utilisaient la houille), on est à l'affût du nouveau. Mais ce groupe de novateurs (qui, eux, pour la plupart, se maintiendront en vie) figure une mince escouade: les Wendel et Dietrich dans l'Est, Georges Dufaud dans la Nièvre, Aubertot en Beny, à peine quelques autres, sont les rares exceptions qui confmnent la règle: pendant
toute la Restauration, l'inertie domine chez les maîtres de forges français
83.

A ces industriels qui décident d'adopter la filière du charbon, il faut en fait une immense énergie pour secouer, vers 1825, le poids de l'inertie qu'impliquent des siècles de forges au bois. Rambourg, le maître de Tronçais, sidérurgiste lui aussi novateur, ne s'y trompe guère, qui avoue les gros frais engendrés par la mutation des usines. La réponse de Claudot peut être, de ce fait, replacée dans son cadre: pourquoi passer le Rubicon quand les usines anciennes - les hauts fourneaux surtout - peuvent encore se maintenir et que les fontes au bois demeurent demandées? 84

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LE SYNDROME DE SEDAN

La forêt, l'omniprésente forêt est, pour le changement, un fonnidable obstacle. On va voir, après 1815, s'affmnant à la Chambre des députés, un groupe de propriétaires forestiers, souvent aussi sidérurgistes, rompre des lances en faveur des droits protecteurs: la sauvegarde des fers nationaux par des banières douanières permet de perpétuer l'usage de produits faits au bois 85. Le système s'enferme sur un raisonnement qui paraît imparable: comme les forêts - qu'il faut valoriser - sont les sources du précieux combustible, le charbon de bois, brûlé par les fourneaux, restera, pendant des décennies, l'exutoire voulu de la forêt française. Les pouvoirs publics se prononcent en ce sens. On voit dès lors, dans les départements de l'OuestLoire-Atlantique et Morbihan, Ile-et- Vilaine et Côtes-du-Nord, Mayenne,

Sarthe et Orne - se construire, en plein ~me

siècle, des hauts fourneaux

qui consument la forêt! En 1835, deux maîtres de forges d'ne-et-Vilaine demandent l'autorisation d'installer une affmerie «wallonne », qui fera du fer par un procédé déjà jugé totalement périmé. Dans ce type d'anciennes forges, les deux tiers du prix de revient du métal sont faits de ce bois que l'on brûle et qui ronge la forêt au point que, en plusieurs régions, on pousse des cris d'alarme sur cette amputation 86. Un modèle de familles se perpétue sur ces bases durant les trois premières décennies du siècle. Un cas témoigne du très curieux réflexe, fait à la fois d'ambition propriétaire et d'immobilisme technicien, marquant les sidérurgistes, dans l'Ouest notamment, sous la Restauration. Lorsque leur père décède au Mans en 1827, les frères Buon disposent, en Sarthe et en Mayenne, d'un considérable domaine foncier et forestier: la forêt de la Grande Chamie, achetée en 1817 pour 600 000 F, les forges de la Gaudinière et la forêt de Pail, acquises en septembre 1818 pour 642 000 F, les forges d'Orthe achetées aux enchères en 1825 complétant ces domaines, rassemblés sous le concept immémorial de la sidérurgie au bois. Buon veut faire de ses fils des patrons d'ancien type, voués à une existence semiseigneuriale axée sur le couple forge-forêt, lorsque, déj~ la nouvelle sidérurgie s'implante dans les régions les plus dynamiques, appelée, par des prix de revient plus favorables, à balayer les usines techniquement , 87 depassees . ' Après la mort de ce grand rassembleur, l'empire Buon est racheté par le Parisien Jules Roussel 88. Les Buon sont sans suite, comme sont sans suite nombre de lignées assises sur des bases à ce point obsolètes. L' hiatus entre ce milieu d'ancienne sidérurgie - qui meurt de la répétition - et les nouvelles couches patronales s'éclaire par peu de chifftes : sur les 408 « fourneaux» de 1830, 29 seulement, à cette date, fonctionnent à la houille; mais les autres - qui produisent 86 % de la fonte nationale - sont sur la pente d'une rapide disparition. De 379 en 1830, leur nombre chute à 210 en 1864 : 137 32

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hauts fourneaux alors utiliseront la houille. Au second tiers du siècle, les fmnes retardataires se trouvent en danger. Leurs animateurs imprévoyants manqueront à l'appel des années pionnières, quand la sidérurgie ftançaise, mutant radicalement, abordera l'ère des usines modernes. L'inertie, en fait~ aura tué 89. Privilèges sans lendemain Après le décès à Sedan, le 21 messidor an ~ de Marie-Hyacinthe Paignon, comtesse d' Anneville en secondes noces et manufacturière, aucun membre de sa descendance ne vint prendre la suite d'une fmne prestigieuse : le type le plus représentatif de la grande industrie textile d'Ancien Régime, une des quatre manufactures « royales» qui, de longue date, faisaient le renom de la cité drapière, en cet été 1802 disparaissait sans suite, après des décennies prestigieuses et prospères. Cette entreprise et d'autres, disparues elles aussi, éclairent une autre rupture qui règne entre deux mondes: la césure entre l'entreprise dotée d'un statut d'exception, que les XVIrme et XVIIIème siècles promurent en certaines industries, et la firme moderne, issue de la disparition, après 1789, du contexte juridique sur lequel s'appuie sa devancière. En sa généalogie, la seconde rarement procède de la première: le privilège est sans lendemain. Il est très peu de cas où, comme à Wesserling, les fabriques « royales» parvinrent à subsister: leur histoire, après l'Ancien Régime, est un long nécrologe. Disparus, à Abbeville, les Van Robais qui, en 1804, cèdent leur prestigieuse affaire. Disparues, les quatre manufactures de Sedan, dont les actifs, sous la Restauration, sont vendus par ftagments. Cédée, en 1810, la manufacture Decrétot qui, fondée à Louviers aux dernières années de l'Ancien Régime, ne fut exploitée par son créateur qu'un quart de siècle à peine. Lent déclin de la manufacture de Vienne qui, en aval de la Révolution, vit une longue agonie. Cessions successives de la manufacture de drap du Parc à Châteauro~ créée en 1751, rachetée en 1796, puis de nouveau cédée en 1805 et qui, de repreneur en repreneur, succombe en 1816 et, à cette date, est vendue une nouvelle fois pour compte des créanciers. Les manufactures des anciennes cités lainières - Abbeville, Sedan, Elbeu£: Louviers - révèlent de cette impuissance les cas les plus frappants. La volonté de Colbert de doter la France d'une industrie des draps fms, capable de rivaliser avec les Pays-Bas, avait présidé, 130 ans avant la Révolution, à leur implantation. Le Hollandais Josse Van Robais, qui dirigeait jusque là une manufacture à Middleburgh, s'implante à Abbeville en 1666, se spécialisant, lui et ses successeurs, dans la production de draps noirs d'une très grande finesse 90.A Sedan, où un atTêt du Conseil de 1646 a 33

LE SYNDROME DE SEDAN

marqué la naissance de la Manufacture Royale du Dijonval, quatre lignées (deux catholiques, deux protestantes) fournissent, un siècle durant, les cadres d'une industrie prospère: Denis Rousseau acquiert de Louvois en 1688 son privilège, étendu aux ayants droit en 1726. Nicolas-Louis Paignon reprend, en 1711, le Dijonval avec son privilège. Trente ans plus tard, en 1741, le réfonné Labauche prend place à son tour panni les fabricants drapiers qui en bénéficient. En 1755, Jean-Abraham Poupart, protestant lui aussi, l'acquiert à son tour: dernier en date de cette mince escouade qui excite la convoitise de leurs confrères ne bénéficiant d'aucun avantage et qui incriminent un . statut à leurs yeux injustifié 91 Quels sont ces avantages, quelles sont ces exemptions dont sont gratifiés de tels entrepreneurs? Ils ne diffèrent guère à Sedan de ceux dont, à Abbeville, jouissent les Van Robais. Dans le cas de la manufacture du Dijonval, c'est, notamment, la liberté d'embaucher à discrétion des apprentis; c'est aussi - atout des plus détenninants - la dispense pour les produits de semblables entreprises de l'inspection, fonnaliste et tatillonne, de la corporation: lorsque Jean-Abraham Poupart, en 1755, obtient, avec son privilège, l'exemption du contrôle de sa production au bureau de la maîtrise de la draperie, un gain de temps considérable lui est ainsi acquis. Les privilèges commerciaux sont non moins importants: les quatre entrepreneurs de Sedan, comme ceux de Louviers et d'Abbeville, peuvent vendre aux marchands-merciers parisiens, ce qui implique un considérable élargissement de marché pour leurs draps. La marque de leurs produits, enfm, leur donne un label d'un prix inestimable: Poupart peut revêtir ses draps du plomb particulier de « Manufacture Royale et Privilégiée de JeanAbraham Poupart » 92. Mais ces avantages sont le plus souvent assortis de la condition de faire battre un certain nombre de métiers. La manufacture privilégiée est fréquemment une grande - ou très grande - entreprise. A Vienne, Claude Charvet, qui, depuis 1727, exploite la manufacture Saint-Martin (elle a le privilège en 1754), en 1728 fait œuvrer 400 travailleurs 93: en octobre 1787, sa manufacture en emploiera 1 600 pour 50 métiers. A Sedan, les quatre manufactures sont toutes importantes: Denis Rousseau doit entretenir 40 métiers, et Poupart 50, durant le laps de temps-25 années - que dure son privilège. A Sedan où, en 1781, il existe 26 fabricants, les 2/5èmesde la production sont assumés par les seules manufactures royales: il n'est pas de commune mesure entre ce type d'entreprise et le reste de la profession94. Cette grande dimension s'accompagne d'un autre trait marquant. Pour des raisons non pas technologiques (il n'existe pas de moteur pour impliquer la centralisation des métiers en un espace unique) mais tenant à la discipline de la profession, au contrôle des travailleurs, les processus de fabrication 34

LE SYNDROME DE SEDAN

sont déjà groupés en un même local. Si le cardage et la filature de la laine restent, autour de Sedan, d'Abbeville ou de Louviers, dispersés en campagne, le tissage des draps se recentre en une même enceinte. Archétype, en ce sens, de l' « usine» moderne, apparaît la Manufacture des Rames à Abbeville, où œuvrent les Van Robais : bâtis entre 1706 et 1713, les trois corps de bâtiment sont groupés en U ; deux ailes latérales délimitent une vaste cour centrale dont le fond est fenné par un pavillon de grande taille rappelant davantage le château que la maison de fonction dont il remplit le rôle; 100 métiers battent ici. A Louviers, Jean-Baptiste Decrétot édifie, de

1777 à 1780,une manufacture qui - réplique plus restreinte de celle de Van
Robais, avec trois corps de bâtiments à deux étages - émerveille Arthur y oung au cours de son voyage français 95. A la fm du siècle, le contraste peut être frappant entre le caractère rétrograde du privilège, reflet d'un ordre juridique qui paraît dépassé, et la modernité de certaines de ces fumes. En septembre 1784, Decrétot et quelques autres fondent à Louviers une filature hydraulique qui travaille le coton et la laine. Un privilège, le 19 octobre 1784, va leur être accordé: il

s'attache à l'une des plus modernes - sinon la plus moderne - entreprises
textiles de ce temps, une des toutes premières en date des filatures mécaniques, appelée d'ailleurs « La Mécanique ». Le privilège est octroyé

pour quinze ans. Ironie du sort: à la date de son expiration - 1799 - de telles
manufactures, plongées dans la tounnente, se trouvent condamnées par le contexte inédit qu'elles connaissent alors. Une nouvelle donne, économique, politique, juridique, se révèle, excluant tout retour au passé: la « manufacture» privilégiée, en général, ne pourra l'affronter 96. Des entreprises anesthésiées Abbeville, en 1800, est comme une cité morte. L'industrie drapière, héritage de Colbert, se languit. Van Robais qui, à la veille de la Révolution, employait 3 000 ouvriers, en compte 300 à peine. Son chiffre d'affaires s'est effondré. La fabrique de Sedan, en l'an XI, ne fait plus battre que 600 métiers. Louviers subit un malaise analogue: l'industrie textile n'y disparaît pas, tant s'en faut, mais la filature de coton qui, pour un temps y supplante la laine, met en très grave danger la draperie, au point que, en 1806, le préfet de l'Eure estime que cette activité n'y jouera bientôt plus qu'un rôle très secondaire 97. L'effacement des familles laisse une impression d'extrême soudaineté après des décennies prospères. A Abbeville, André Van Robais, dont la société est dissoute, cède « Les Rames» à Michel Grandin, fabricant à Elbeuf: disparaît une famille qui était un symbole. Louviers voit s'en aller 35

LE SYNDROME DE SEDAN

Jean-Baptiste Decrétot ; « La Mécanique» est vendue en 1829 à l'Elbovien Poussin. Sedan voit s'effacer ses grandes lignées drapières. Disparus les Paignon, maîtres du Dijonval ; aucun repreneur familial ne se manifestant, ce sont Bacot père et fils qui, en 1820, rachètent aux héritiers la vieille manufacture. « Les Gros Chênes », apanage des Rousseau, voient, en 1823, leurs actifs morcelés entre Cunin-Gridaine - un nom d'avenir, celui-là - et les héritiers familiaux qui se gardent une part de bâtiments. Les Labauche connaissent un sort semblable, l'ensemble des édifices devenant, en 1832, la propriété du fabricant Ledardeur : la prestigieuse entreprise, privilégiée en 1741, n'est plus, cent ans plus tard, qu'un immeuble légué fmalernent à l'hôpital de Sedan! Seule des quatre familles « privilégiées », les Poupart continuent leur carrière: pas à Sedan, pourtant, où leur manufacture ferme à son tour en 1826 - l'ensemble des bâtiments est cédé en deux lots quatre ans plus tard -, mais à Louviers où Jean-Abraham-André Poupart (1784-1836) s'établit en 1817, avant que la famille n'émigre vers la fmance 98. Des hommes nouveaux prennent la relève: Cunin-Gridaine, à la place des « Gros Chênes », reconstruit une usine moderne. Bacot, au « Dijonval », introduit la vapeur. A Louviers, Temaux - dont le père était fabricant à Sedan, mais non privilégié - relève Decrétot, rachetant en 1810 l'ensemble de ses actifs: la manufacture qui occupe 300 ouvriers, une teinturerie et des moulins à foulon. Il modernise l'ensemble, redistribue les locaux. Mais les actifs que ces industriels reprennent de leurs devanciers ne sont, en nombre de cas, que le reflet de ce que furent les fabriques « royales » trois décennies plus tôt 99. A préciser les conditions de telles disparitions, un trait commun semble se dessiner: ces entreprises, dans l'ensemble, meurent aux toutes premières

années du ~me

siècle. A Sedan ou à Abbeville, le désordre monétaire du

Directoire représente de dures années pour les manufactures, mais des conditions économiques particulières ont pourtant pennis à certaines de se maintenir jusqu'à l'extrême fm du XVIIIèmesiècle, Révolution incluse: Van Robais est, quelques années avant sa disparition, propulsé par des fournitures militaires. Pour d'autres fmnes, l'Empire écroulé, un nouveau fonctionnement des lois du marché remettra en cause une prospérité bâtie sur des conditions fictives: à la Manufacture du Parc à Châteauroux, la faillite de 1816 trouve, au moins partiellement, sa cause dans l'arrêt des commandes militaires 100. La faiblesse fondamentale de la manufacture «royale» (dont la disparition privera le patronat d'une veine de recrutement de première grandeur) réside dans les avantages mêmes dont elle bénéficiait: l'abolition, après 1789, des règlements professionnels, la liberté donnée à tous d'entrer dans la profession à égalité avec les autres, la licence donnée aux fabricants 36

LE SYNDROME

DE SEDAN

de s'adonner à des productions de qualités diverses (y compris les plus médiocres), militent pour que ce type de firme, désormais privée des atouts dont elle était dotée, soit, moins que d'autres, armée pour subsister. Le déclin de la manufacture royale de Vienne nous donne, de cette infnmité, un exemple poignant. L'entreprise semble, à la veille de 1789, au faîte de sa grandeur. Mais les troubles atteignent Vienne et l'industrie locale. Des réquisitions payées en assignats saccagent les trésoreries; le désordre monétaire du Directoire ajoute au malaise général. Vingt années de désordre vont suffire à faire perdre à la Manufacture Charvet son importance passée. En 1807, elle occupe encore 200 personnes, mais ses deux plus grands concurrents en emploient chacun 500, le troisième 300. De 1 200 pièces en 1787, la production est tombée à 400. En 1812, les Charvet n'occupent plus que la septième place en importance dans la fabrique de Vienne 101. Le gouvernement a promis des concours aux entrepreneurs qui se modernisent. Nicolas Charvet - petit-fils du fondateur - sollicite une aide, vient lui-même à Paris pour appuyer sa demande. Il presse par deux fois le ministre lui-même. Le 23 février 1808, il rappelle, à l'appui de sa requête 23 294 F, coût d'un assortiment de machines Douglas -, qu'il possède 200 000 F d'immeubles et sollicite une audience. Le 15 mai 1808, le ministre de l'Intérieur notifie aux Charvet l'octroi par le Trésor de l'aide sollicitée. Il faudra bien rembourser cette avance. Est-ce le privilège, que le XVIIlèmesiècle avait accordé aux Charvet, qui put leur faire croire que l'aide de l'Etat, au XI~me siècle, ne leur serait pas mesurée? Le 12 janvier 1811, au temps où ils doivent acquitter la créance du Trésor, un mémoire qu'ils rédigent évoque leur prestigieux passé: le père et le grand-père sont tous deux évoqués. Le gouvernement leur accorde un répit de trois ans... 102. Mais commence alors le temps de l'ultime détresse, car d'autres créanciers se présentent aussi. Dès 1811, les ventes d'actifs se succèdent. Elles concernent d'abord des magasins, caves, greniers, servant à la teinture, vendus pour rembourser le premier créancier inscrit. Fait plus grave, le 4 février 1816, le moulin à foulon est cédé pour 30 000 F : c'est une pièce essentielle de la fabrication. La cession apaisera les créanciers pressés. En 1817, les demandes de l'Administration se font plus insistantes: le prêt de 1808 doit être soldé. Dès lors, talonnés par leurs dettes, les Charvet vendent le cœur de l'affaire. La manufacture va être dépecée: des ventes à la famille, certes - les acheteurs sont les deux fils de Nicolas Charvet -, mais qui diminuent singulièrement le potentiel de la vieille entreprise. Dès lors, celle-ci vit ses ultimes années, avec une courte rémission sous la Monarchie de Juillet. La quatrième génération gérera la conclusion. En 1857,

37

LE SYNDROME DE SEDAN

l'entreprise est emportée par la crise: elle a 130 ans d'existence. Reflet d'une autre époque, elle disparaît sans suite 103. Le syndrome de Sedan En fait, si certains, plus ou moins désarmés, luttent pour leur survie,

d'autres, adonnés depuis des générations - peut-être trop nombreuses - au
métier des affaires, semblent, à l'époque même où des perspectives renouvelées s'ouvrent pour l'entreprise, peu enclins à poursuivre la route. Pour plus d'une lignée du « patronat» d'Ancien Régime, le temps a fait son œuvre. L'époque de l'ancêtre drapier se trouve révolue. Ce temps passera, pour les descendants, au rang des souvenirs. Sedan, à la fm du XVIIrme siècle, révèle l'état d'esprit de grands notables parvenus à un point de fortune qui leur fait rechercher, plus ou moins consciemment, l'ultime consécration: l'entrée dans la noblesse. Cette bourgeoisie veut-elle s'engager plus avant dans l'aventure industrielle dont elle peut sentir, à quelques signes avant-coureurs, la prochaine éclosion? Au temps même où des hommes nouveaux - Temaux est de ce nombre poursuivent avec ardeur la libération de la profession des contraintes qui l'enseITent, les grandes familles de fabricants privilégiés, avant même d'être atteintes par la suppression de l'ordre juridique sur lequel elles s'appuient, semblent mûres pour tous les abandons. Mais, même panni les autres (celles qui ne bénéficient d'aucun privilège, d'aucune exemption, et dont les représentants brûlent du désir de voir supprimer les atouts dont sont gratifiés les quatre grandes familles), combien sont-ils à ne pas désirer, au profond d'eux-mêmes, la reconnaissance de leurs mérites? En cette fm de régime, tout le milieu fabricant de cette cité drapante est pris entre la secrète espérance d;entrer dans l'élite - à Sedan, celle des fabricants privilégiés - et le désir de devenir quelque chose « dans un autre monde économique peu familier, faute d'explorateurs» 104. Cette césure, cette grande déperdition de forces, qui, en France, empêche les anciennes élites de venir grossir les rangs du patronat de l'époque pionnière, s'explique par la loi de la gravitation jouant entre deux systèmes de valeurs qui s'opposent. En 1789, les classes industrielles et négociantes, là où elles existent, sont situées dans la zone d'attraction de deux mondes dont les «codes» s'avèrent opposés et dont les forces de gravitation les sollicitent toutes deux. D'une part, la société d'Ancien Régime avec son système d'avancement et de promotion, un monde en train de disparaître; de l'autre, l'univers, encore partiellement invisible, non totalement révélé, de l'entreprise moderne, aux

38

LESYNDROMœDESEDAN potentialités d'ailleurs très supérieures: celui-ci attirera des hommes comme Ternaux ou comme Cunin-Gridaine. Comment les plus anciennes lignées ne seraient-elles pas tentées, quant à elles, par ce qu'elles connaissent et peuvent mieux connaître: une société où la consécration suprême leur est annoncée? Plusieurs générations dans la fabrique les ont placées aux franges de l'aristocratie. A la veille de la Révolution, certaines y sont pratiquement intégrées. Lorsque, en 1754, JeanAbraham Poupart obtient son privilège - qui l'exempte de taille et de corvée
-,

il acquiert la prérogative d'avoir un Suisse à la livrée du Roi. Mais le

cursus honorum est loin d'être clos: en 1769, des lettres patentes en font un

anobli; le château qu'il construit en 1770-Montvillers - est demeure de
seigneur. L'ascension sera parachevée - en 1810 - par un titre de baron de l'Empire, accordé à son fils. Mais, bientôt, les Poupart - devenus des Neuflize - abandonnent leur cité d'origine et, plus tard, le textile où ils se sont pour un temps illustrés 105. Ce « syndrome de Sedan» semble se faire sentir dans certaines régions plus qu'en d'autres. La Nonnandie, le Maine, la Bretagne, rendent compte de telles «disparitions». Celle des Massieu, ainsi, qui, à partir de 1620, animèrent à Caen une manufacture de draps fms qui fit leur prestige. Anoblie par Louis XVI en 1776, en la personne de deux fils de Michel Massieu, la lignée ne poursuivit pas dans la manufacture: l'un des fils devint armateur, l'autre entra dans les belles-lettres 106. Demeurer aux affaires, en cette fm d'Ancien Régime, c'est, pour certains, le «purgatoire social» 107: un stage que l'on doit accomplir pour pouvoir s'évader vers d'autres horizons. L'ordre industriel n'a pas imprégné à ce point la civilisation que l'on soit décisivement porté vers l'entreprise, et le régime napoléonien ne vient pas, dès 1800, changer fondamentalement le climat. La retraite de certains témoigne alors d'une tendance qui ne paraît pas totalement inversée: lorsque, en 1810, Jean-Baptiste Decrétot vend la totalité de ses actifs de Louviers, il y a un an qu'il est entré dans la nouvelle noblesse 108.Sa famille côtoie les élites impériales: la sœur de l'industriel a épousé Pierre-Louis Rœderer, conseiller d'Etat, haut notable de l'Empire. Quels que soient les bouleversements politiques, juridiques et sociaux de la Révolution, il faut encore attendre pour que l'autre force d'attraction fasse sentir ses effets décisifs. La croisée des chemins Avant que cette force n'exerce ses effets, d'anciens milieux d'affaires « décrocheront» encore. Au cœur de la Restauration, les jeux ne sont pas faits. Ce régime, dont on a pu dire qu'il faisait entrer la France dans l'avenir 39

LE SYNDROME DE SEDAN

à reculons, n'acclimate pas les affaires d'une manière décisive. La présence du passé, rémanence des souvenirs d'avant 1789 (quarante ans de distance, laps de temps très bref pour la mémoire des hommes) joue, dans certains milieux, d'un poids décisif Trois tentations, vers 1825, continuent de distraire des lignées de la vie des affaires. L'abandon peut se faire par trois voies distinctes, trois forces
d'aimantation,

après 1789, ont disparu, mais il en est d'autres auxquelles des familles peuvent songer. Honorifiques sinon héréditaires, elles peuvent tenter plus d'un. On peut en suivre l'attrait dans certaines familles. Né en 1757 à L'Aigle, Pierre Saillard est l'un des administrateurs de la Société de Romilly; lié à la métallurgie du cuivre, il fait carrière industrielle à l'extrême fm du siècle, mais n'aura pas de suite. Anobli en mars 1818, créé baron par lettres patentes du 30 avril 1822, son majorat, notons-le, n'est pas constitué par une entreprise qui lui soit personnelle, mais des rentes sur l'Etat. Et son fils, Pierre-Rodolphe, né en 1789, gentilhomme honoraire de la chambre du Roi en 1829, receveur général des fmances, ne figurera pas dans les rangs du patronat français 109. L'évolution n'est pas fondamentalement différente dans une famille du grand négoce rouennais: Charles-Louis Elie-Lefebvre (1773-1861), maire de Rouen sous la Restauration, va aussi vers des honneurs qui peuvent changer une trajectoire humaine. Il est créé baron par lettres patentes du 2 avril 1822 - vingt-huit jours avant Saillard; son fils Charles-Louis (18101883) sera conseiller à la Cour de Rouen: noblesse de robe du nouveau siècle 110. A défaut d'être anobli (ce qui reste, sous la Restauration, une exception dans les milieux d'affaires), ou d'adopter une profession qui prolonge les charges anoblissantes, la recherche d'une existence d'allure aristocratique peut figurer une seconde cause de rupture de familles d'entreprise. La stabilité du franc de genninal, l'extraordinaire solidité de la monnaie française qui, dès 1803 et pour plus de cent ans, pérennise les fortunes, pennet d'ancrer des patrimoines dans l'immobilité des placements protégés. L'esprit rentier s'empare de toute une partie des élites qui, décrochant des affaires, s'assure, par la possession de maisons, de domaines ou de rentes, une existence oisive, plus gratifiante à ses yeux que celle soumise à l'aléa - que présente l'entreprise. Ainsi se génèrent en plein XI~me siècle des pans entiers de «bourgeoisies immobiles». Les Pinel, sous l'Empire, sont à Rouen socialement confmnés ; leur ascension a été remarquable au crépuscule du siècle précédent. Jean-Baptiste Pinel (1743-1809), fabricant-négociant, puis 40

. Les charges anoblissantes,

qui, en plein

~

siècle, font basculer en orbite du passé.

.

LE SYNDROME DE SEDAN

filateur à Déville, laisse à son décès une fortune d'un million. Il a eu dix enfants, dont cinq ont survécu. Deux de ses fils, pour un temps, le prolongent aux affaires: l'un d'eux est membre du Conseil des Manufactures. Mais, parvenus à ce point de leur consécration, les Pinel passent la main en 1821, cédant leur entreprise. Un autre type d'existence a tenté cette lignée Ill. L'Ouest semble aimanté par un tel modèle, mais la remarque demeure valable pour les régions les plus dynamiques de la France d'entreprise. Dans le Nord, quand la révolution usinière donnera toute sa mesure - vers 1830 à Lille, un peu plus tardivement dans les cités voisines - les milieux les plus anciennement fortunés tendront à quitter le négoce ou l'industrie dans lesquels ils s'activent, marquant un net recul par rapport aux détenteurs de patrimoines modestes. A Annentières, vers le milieu du siècle, le dynamisme créateur est inversement proportionnel à la fortune foncière et les lignées d'avenir, à quelques exceptions près, ont peu de patrimoine «passif», constitué de maisons ou de rentes. «Il semblerait... que le fait d'avoir des revenus suffisants pour vivre constitue un frein plus qu'un moteur pour l'esprit d'entreprise» 112. . La terre, surtout, apparaît comme une tentation: troisième zone d'attraction - redoutable - qui créera une saignée en milieux d'entreprise. La Nonnandie, notamment, subit cette attirance. En deux générations, des lignées du textile témoignent d'un penchant qui ne les lâchera plus. MichelEmard Baudry, négociant en drap à Rouen, est, sous l'Empire, un des plus grands notables de la ville. Ses revenus sont de l'ordre de 15 000 à 20 000 F par an. Après lui, ses deux fils, Emard et Jean-Baptiste, nés en 1783 et 1789, tous deux négociants en drap, deviennent de grands propriétaires. A la génération suivante (née vers 1815), la telTe - et les alliances terriennes deviennent le facteur décisif L'évolution n'est guère très différente chez Jacques-Paul Le Poittevin : né à Bricquebec en 1778, coupé pour un temps de la telTe, son milieu d'origine, et cherchant dans l'industrie ses moyens d'existence, il sera teinturier sous l'Empire, filateur - très fortuné - sous les Orléans, (en 1847, il accusera un cens de 2 828 F). Son entreprise, pourtant, ne lui survivra pas. Ses trois enfants se marient en noblesse rurale: une des filles, Laure, née en 1821, sera la mère de Guy de Maupassant. Cette rupture, ici tardive, témoigne d'une hémorragie qui se poursuivra, dans l'Ouest,

pendanttout le XI~me siècle 113.
Au début de ce siècle, parfois plus tardivement, se lit la croisée des destins: les uns quittent l'entreprise, un terrain sur lequel certains œuvrent depuis des décennies, mais qui n'est plus, à leurs yeux, essentiel à leur

41

LE SYNDROME DE SEDAN

promotion ou pour lequel, désonnais, moins que d'autres ils se sentent annés. D'autres «montent» vers le affaires pour vivre une aventure quasiment inédite qui les tente et, souvent, les fascine. Ces deux peuples se croisent. Ils ne cohabitent guère. Le patronat français, au tournant de ce siècle, n 'apas son « amalgame ». Les candidats affluent. De tous les horizons, des noms nouveaux viennent bâtir l'entreprise. Pour être sans antécédents dans le monde de la fmne, ils ne sont pas tous des sans-grade ou des sans-patrimoine, mais des hommes dont, transcendant l'extrême diversité de leurs profils sociaux, l'énergie créatrice paraît le trait commun qui les rassemble tous. Pour ceuxci qui vivent le plus grand des changements, pour ces hommes, ces femmes, ces lignées, qui connaissent la rupture avec l'état social de ceux qui les ont précédés, se poseront à nous les questions essentielles: quels sont leur point de départ et leur point d'anivée? Comment vivent-ils le trajet qui les mène aux affaires? Quelles furent leurs origines? Quel est leur « recrutement» ?

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Livre premier

HERITIERS DU VOYAGE

Chapitre premier

UNE FRANCE EN MOUVEMENT

Sur les rives du Clain, se dresse un important moulin. Averti par un ami sur les possibilités d'utilisation de la force motrice que représente le cours d'eau, Louis Hambis, Lillois, vient, en 1856, à Ligugé en Poitou. L'arrivant possède des connaissances acquises en Angleterre et pendant un séjour au Mans. En ce site agreste, en singulier contraste avec le décor de la ville usinière où il a vu le jour, Hambis met sur pied une filature de chanvre complétée ultérieurement d'une corderie et d'un tissage. En 1867, l'Exposition Universelle couronne d'une médaille d'argent la qualité des produits de « Hambis et Cie ». Le transplanté, aux bords du Clain, a réussi 1.
I. DEPLACEMENTS ET RUPTURES

Sévit alors une révolution d'un type particulier. Sans doute moins
décrite par 1'Histoire ou la Démographie que celle affectant les masses populaires qui, presque dans le même temps, s'ébranlent des campagnes et des bourgs pour rejoindre la ville, une mutation affecte le monde de l'entreprise: les fondateurs eux-mêmes se mettent sur la route, figurant une société qui se délocalise. La France des entreprises est, en nombre de cas, et pour un temps au moins, une France en mouvement. Mais pourquoi donc, au risque déjà lourd de l'aventure industrielle ou commerciale, voit-on s'ajouter l'inconfort - au moins psychologique et, parfois, matériel - de l'abandon des racines familiales? Comment expliquer tant de départs vers des sites d'adoption parfois très éloignés du lieu des origines? Est-il possible de trouver des raisons à ces déracinements, vécus par certains comme le fiuit du hasard, acceptés par d'autres au tenne d'un choix logique? Plusieurs influences, dans le contexte de l'époque, semblent, à cet égard, pouvoir être notées.

UNE FRANCE

EN MOUVEMENT

Aléas des temps troubles

Ce fut un ébranlement que vécut, de 1789 à 1815, une nation qui, connaissant les remous de la révolution, fut confrontée de plus à une longue suite de conflits annés. Qu'il s'agît de la guerre, chassant des familles de leurs villes d'origine, de l'émigration que connurent certains, ou qu'il s'agît - pour tous - des conditions politiques souvent imprévisibles de ces vingtcinq années, les données de localisation des hommes et des lignées purent être bouleversées. Nombre de destins, dans un pays frappé par un irrésistible changement politique et juridique, économique et social, furent, en profondeur et pour ce quart de siècle, brassés par des événements qui les remirent en cause. Les ITontières nationales ont été modifiées. Par la force de ses annes, la France s'est trouvée projetée hors de ses limites, mordant sur des pays qui se trouvèrent, pour un temps, inclus dans l'espace national. Des étrangers devenus Français choisirent de bâtir leur vie dans le pays les ayant annexés. Ce fut le cas de Liévin Bauwens, né à Gand en 1769, qui misa sur la France (car Gand pouvait être repris par les coalisés si les troupes françaises venaient à fléchir), acheta, en 1798 à Passy, un couvent, y implanta une entreprise, faisant profiter notre économie textile de son immense savoir. Mais Bauwens mourut ruiné - à Paris en 1821 - et son œuvre française fut sans postérité 2. Si l' œuvre du Belge Bauwens est perdue pour la France, celle de l'Anglais Heywood lui demeure acquise. Des circonstances en elles-mêmes malheureuses pour ce ressortissant d'un pays ennemi nous valent cette fortune: Heywood, se trouvant interné sur le sol ftançais, y fait un séjour

qu'il n'interrompra plus. Ce flis d'une grande cité cotonnière - il est né à
Manchester vers 1775 - fonde à Strasbourg une filature, transférée par la suite à Schinneck. En 1806, avec l'appui de capitaux nancéiens, il fait monter des mule-jennys dans l'ancienne abbaye vosgienne de Senones, impulse des entreprises en vallée de la Bruche, ainsi qu'en Suisse. Quand il

meurt - Français - en 1855, une très grande fmne textile se développe à
Senones 3. Les conditions du blocus ont elles-mêmes des effets qui peuvent modifier les choix d'implantation. Michel Delaroche, né en 1775, fils d'un médecin suisse établi à Paris, émigré - de 1793 à 1798 - à Londres puis à Riga, regagne Paris, fonde en 1802 une maison de commerce au Havre, associé à la famille Delessert. Mais le blocus britannique contraint la fume, en 1804, à créer une branche à Dieppe, puis à se transporter à Nantes, port moins durement surveillé par les navires ennemis: errances des fmnes qui se cherchent un site 4. 46

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La politique intérieure atteint le Lyonnais Jean-Baptiste Say. Membre du Tribunat, Say a déplu au nouveau maître de la France qui ne partage pas ses vues en matière économique. Il a le tort, de plus, de se prononcer, en 1804, contre l'établissement de la dignité impériale. Il doit s'exclure, émigre en Pas-de-Calais, vient à Auchy et trouve à s'y associer dans une filature de coton. L'exil durera pour lui jusqu'en 1813. Mais, à Auchy, une lignée industrielle eut pu voir le jour 5. La guerre elle-même, de 1792 à 1815, est là pour brasser les destins. Suivons un court instant - cas entre tant d'autres -les pas du Lorrain JeanBaptiste Valdelièvre, né à Nancy en 1778, mort à Calais en 1858, soldat de l'Empire, patron d'industrie, créateur de lignée. Descendant d'une famille de petite bourgeoisie fixée à Nancy vers 1745, originaire des Vosges (son père, sonneur de la paroisse Sainte-Epvre, est scieur de bois), il est né le 7 décembre 1778, baptisé le lendemain. Ses parents vont demeurer jusqu'à leur mort dans la capitale lorraine, mais le destin, pour Jean-Baptiste Valdelièvre, fondateur d'une famille de l'Artois, en décide autrement 6. régiment des hussards de la Garde en genninal An V, Volontaire au 9ème Valdelièvre y demeure jusqu'en 1806. Trompette major de cavalerie, il est blessé d'un coup de sabre au cours de ses campagnes et réformé au début de 1807 « par suite des fatigues de la guerre». Le 14 Vendémiaire An VIII, il s'est distingué: avec dix camarades, il a mis en déroute un détachement de cuirassiers autrichiens de quelque soixante hommes: cent hussards ennemis étant intervenus sur ces entrefaites, il est fait prisonnier. Huit jours auparavant, il a contribué à la prise aux Russes de deux pièces de canon et de leurs fourgons devant Zurich... Le gèmeHussards a été longtemps en garnison à Sélestat, mais, à la fm de novembre 1803, le corps est affecté à Saint-Omer; en 1804, les troupes de Saint-Omer (où se trouvent les gèmeet 10èmeHussards) font partie du fameux Camp de Boulogne, et c'est alors que se joue, semble-t-il, le destin 7. Notre Lorrain a-t-il, à Boulogne ou Calais, connu celle qui deviendra sa femme? Venu de l'Est, fut-il séduit par le littoral artésien, l'inclinant à demeurer près des falaises crayeuses d'où l'on voit l'Angleterre? C'est à Sangatte qu'il épouse une fille d'une ancienne famille terrienne du pays. Fixé à Calais, ce Nancéien fait souche: plusieurs enfants, descendance nombreuse, alliances flatteuses, des branches distinctes, l'une demeurée à Calais, l'autre établie à Lille. Les professions familiales sont la fonderie, la dentelle et le négoce du bois, qui semble rappeler l'atavisme vosgien. Réussite économique, sociale et familiale: une dynastie est née 8. De tels exemples font comprendre à quel point les chocs d'une période agitée font se mouvoir des vies qui, à défaut, eussent sans doute été rivées 47

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dans l'immobilité. Cette toile de fond d'événements vécus par la nation n'éclaire pas pourtant, à elle seule, le profond remuement qui atteint les premiers rangs de la France d'entreprises. Se déplacent aussi des êtres qui, voyageurs volontaires, se mettent sur la route, puis se choisissent un lieu: une opportunité se présente, interrompt le périple. Autre veine de migrants,

parfois plus tardive - elle ne s'interrompt guère en plein XIXèmeiècle - sur s
laquelle il faut également s'atTêter. Héritiers du voyage Né à Chef-Boutonne, dans les Deux-Sèvres, en février 1804, fils d'un charron, Jean-François Cail est mis en apprentissage chez un chaudronnier,

puis fait son tour de France, travaille en plusieurs villes - à Niort, Luçon,
Orléans -, gagne la capitale en 1822, y fait un passage chez Pauwels, constructeur d'appareils à gaz, entre, enfm, en 1824 chez le chimiste Derosne qui construit à l'époque des appareils pour la distillation. Devenu l'associé de Derosne, Coo effectuera bientôt une remarquable carrière 9. La paix revenue en 1815, la France n'a pas fmi de connaître d'autres transplantations; des lames de fond bouleversent durablement une part de son tissu humain. Plusieurs causes distînctes aux effets convergents rendent compte d'un flot d'hommes et de femmes qui se mettent sur la route: la

pression démographique - relative encore, mais qui s'intensifie

-

en

provenance des campagnes; l'attrait des villes, où l'on dispose de revenus qui paraissent plus élevés; l'existence de métiers qui font voyager - le colportage, notamment, règne sur le XI~me siècle -, sont autant d'éléments qui impliquent un brassage de populations marquées par la rupture. C'est une véritable transhumance qu'il faut percevoir au sein des familles d'entreprises, et comme toile de fond des premiers recrutements. Le tour de France en révèle un aspect: des êtres, plus riches d'énergie que d'argent, rompant avec leur entourage, engrangent de l'expérience en quittant leurs villages, tentent leur chance là où elle semble s'offrir. Cail illustre ce voyage, mais il fut bien des cas moins connus pour rendre compte d'un courant de déplacements mettant certains migrants au carrefour des plus belles réussites. Celle, ainsi, de ce Laurent Lacombe arrivé, en 1825, à Rive-de-Gier, venant de l'Agenais. Il a exercé, en chemin, le métier de maréchal et celui de forgeron. Fixé en région stéphanoise, l'arrivant s'adonne, dès 1829, à la fabrication d'enclumes. Aux bords du Gier, le voyage a pris fm. Quand le migrant décède - prématurément, en 1850 -, une entreprise va naître: une fmne métallurgique que son fils animera 10.

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De tels itinéraires se poursuivent sur une partie du siècle. La route de Lacombe a croisé celle d'un autre déplacé, plus tardif: qui est devenu son gendre: Charles Russery, né en 1822 à Marti el - Aveyron -, mis en apprentissage à 12 ans chez un maréchal-felTant, et qui quitte son village, en 1838, quand il atteint 16 ans. Il fait son tour comme forgeron. On peut le suivre sur ses trajets: en 1843, chef forgeron dans une compagnie de bateaux sur le Rhône, puis en charge de l'outillage de la fabrication des faux chez Massenet, à La TelTasse, près de Saint-Etienne; près de sept ans plus tard -1850 -, il devient associé de son beau-fière, Antoine Lacombe, le fus, et fonde une forge à pilon Il. Une autre source de pérégrinations se dessine. Saisonnière souvent, viagère parfois, une migration délocalise des populations campagnardes et montagnardes qui tendent à gagner des espaces au niveau de vie jugé plus attrayant. Tendance fondamentale, faisant sentir ses effets sur une longue période: les deux premiers tiers du siècle en seront affectés. C'est une pulsion vitale qui met en mouvement des régions entières.

Des zones pauvres

-

Haute-Vienne, Creuse, départements auvergnats et

alpins -, bassins de populations en surnombre, fournissent leurs contingents de migrants qui s'en vont vers l'usine. Les Alpes, ainsi, fournissent des travailleurs aux huileries marseillaises. Déplacements saisonniers souvent:

six ou sept mois d'exil avant que

-

fmi le temps des ateliers - ne soient

repris, au pays, les travaux dans les champs. Dans les rangs de ceux qui se sont mis en route, d'étonnantes réussites peuvent, çà et là, révéler l'amorce de lignées fondatrices 12. Des métiers vont être plus particulièrement marqués par cette veine de mouvance. Les travaux publics, la construction résidentielle (on pense à Paris, mais des villes comme Lyon et Lille se modernisent et voient se construire de nouveaux quartiers) révèlent des migrants qui, partis ouvriers, deviennent chefs d'entreprise. Des familles de bâtisseurs limousins et creusois, dès la Restauration, se sont fait des noms en construisant des quartiers de Paris. Les grands chantiers, les chemins de fer, vont, au moins

pour quatre décennies-1840-1880- voir se déplacer à leur suite des faiseurs
de ponts, constructeurs de canaux, poseurs de voies ferrées: entrepreneurs mobiles qui peuvent hésiter un temps avant de se choisir un lieu d'amarrage pour leurs exploitations. Certaines trajectoires rendent compte éloquemment de cette mobilité à laquelle seules des occasions précises peuvent apporter une fm. L'évolution de carrière de l'entrepreneur Blavy (1841-1927) - relativement tardive - en révèle un exemple éclairant. Parti de la Creuse pour Lyon en 1854, à l'âge de 13 ans, il fait six campagnes de maçon, précieuse expérience, avant de se mettre à son compte. En 1861, c'est le choix d'Arcachon pour point de son 49

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ancrage: Arcachon où, après l'établissement du chemin de fer de Bordeaux, les villas sortent de terre. Le maçon creusois constitue des équipes~ bâtit dans la station. Il connaît ensuite une très belle réussite. De nombreux travaux surtout à partir de 1880 - vont lui être confiés: gares, bâtiments publics, restauration de Malmaison. La canière achevée, l'entrepreneur se retire dans la Creuse. La région de l'enfance a eu le dernier mot 13. Options délibérées A côté de ces transhumants qui, pour certains, paraissent mus par un instinct les portant là où ils vont réussir, des trajectoires révèlent de tout

autres tropismes. Des êtres implantés - familles, métier, parenté - en des
lieux où, parfois de temps immémorial, vécurent les ascendants, choisissent le déplacement, souvent défmitif, élisant d'autres sites pour lieu d'activité ou centre d'intérêt. Soit qu'ils créent de nouvelles entreprises, soit encore qu'ils reprennent des actifs qui préexistent, soit enfm (la délocalisation, sous cette fonne, apparaît cependant moins marquée) qu'ils investissent, sans forcément se déplacer eux-mêmes, des capitaux dans des fmnes qui leur sont éloignées, des causes précises affectent ces options. Les choix, ici, s'avèrent délibérés. Vers 1860, la Dordogne, département d'ancienne sidérurgie, se trouvait, pour cette industrie, comme radiée de la carte. Lors de la grande enquête qui, cette année même, préluda à l'application du traité libre-échangiste, aucun déposant ne vint représenter une région où, quelques décennies plus tôt, d'assez nombreuses forges se trouvaient exploitées. On peut comprendre, face à de tels déclins - en total contraste avec la réussite, dans le même temps, des grandes régions gagnantes - que des industriels, optant pour le départ, fennent leurs exploitations et choisissent d'autres sites laissant augurer une réussite à portée des efforts. C'est dans ce cadre que s'inscrit le choix des Festugière. C'étaient des maîtres de forges du Périgord, d'ancienne implantation, représentants dynamiques d'une industrie où ils étaient en pointe. Jean Festugière (1762-1829), à la tête de la grande forge de La Boissière d'Ans - elle avait

appartenu au contrôleur général Bertin - avait, au tenne d'une politique de
concentration, réuni plusieurs établissements la forge des Eyzies

notamment

-,

introduit les procédés anglais et amorcé une politique

d'intégration verticale en rattachant à ses forges du Périgord les ateliers de constructions métalliques de Bacalan, en banlieue de Bordeaux 14. La famille était solidement ancrée au niveau des alliances: Jean Festugière, qui avait, le 21 octobre 1793, épousé Marguerite Jouffre de La Faille, était le beau-frère de Bugeaud, le futur duc d'Isly, mari d'une demi50

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sœur de sa femme. Ses trois fils, Adri~ Noël et Jean-Eugène, entretinrent des rapports suivis avec leur glorieux oncle. Mais lorsque Jean-Eugène, né à la forge d'Ans en 1805, décède en 1856 aux Eyzies, forge dont il est directeur commercial, c'est la fm d'une ère et l'ouverture d'une autre. Son fils, Georges, à la mort de son père, ferme la forge des Eyzies et gagne la Haute-Marne 15. Lorsque ce dernier quitte le Périgord, la Haute-Marne vient au premier rang des départements français pour la production de la fonte. L'année 1858 où Georges Festugière, né en 1835, élève de l'École des Mines, fait son choix, le département est presque à son zénith. Tout propulse en cette région la réussite d'une industrie, dont le succès exige des conditions précises: le

bois - qui manquait en Dordogne - est fourni généreusement par les forêts
locales; le minerai de fer se trouve exploité; la force motrice, enfm, est largement dispensée par les cours d'eau: l'Aube, la Blaise, la Marne, notamment. Ce potentiel de succès vaudra l'éloignement et, pour Georges Festugière, pourra justifier le départ. Le jeune ingénieur reprend Brousseval, près de Wassy, développe cette usine, la spécialise en certaines productions (les canalisations d'eau notamment) et, s'il n'était disparu prématurément, en avril 1870, à l'âge de 34 ans, eut vraisemblablement conduit l'affaire à

une grande expansion 16.
Par de tels choix, des généalogies patronales se trouvent brusquement modifiées. En 1869, naît à Brousseval un fils qui reprendra la fmne et la rendra importante: la branche de Haute-Marne apparaît comme le surgeon d'une lignée de Dordogne. Le choix industriel produit l' hiatus. Un autre cas, celui de Louis Say - le frère de Jean-Baptiste - marque, lui aussi, une semblable césure. Si les Festugière étaient de longue date implantés en Dordogne, Louis Say ne pouvait revendiquer de berceau proprement familial. TIavait, dès sa jeunesse, beaucoup pérégriné. Né à Lyon en 1774, il avait, après un passage à Paris comme courtier de commerce, créé en 1806 une fabrique de tissus de coton à Abbeville, mais les grandes difficultés d'approvisionnement de la fm de l'Empire l'avaient, en 1812, contraint à abandonner cette activité, à quitter la Picardie et à s'adonner à une autre industrie 17. Nantes l'avait alors retenu. Il avait fait la rencontre de Benjamin Delessert, le promoteur de l'industrie sucrière française, dont l'entreprise de Passy possédait des filiales en province. L'une d'elles - celle de Nantes était dirigée par Annand Delessert, cousin de Benjamin. Louis Say le seconda, fut bientôt associé à l'affaire et, en 1814, les Delessert s'en retirant,

en devint pratiquementle seul propriétaire 18.
C'est en 1832 que l'homme fait son ultime choix: après Abbeville et Nantes, ce sera - troisième implantation - la capitale, où il a passé des 51

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années de jeunesse. Il a 58 ans, est devenu un notable de Nantes, dont il est membre du Conseil municipal et de la Chambre de commerce. Il conserve l'affaire nantaise pour ses deux fils aînés, gagne Paris où, dans la plaine d'Ivry, il acquiert un terrain, y édifie les bâtiments d'une nouvelle sucrerie la Jamaïque - où il fera entrer ses trois plus jeunes enfants. Là encore la généalogie porte les traces du départ: lorsque Louis Say meurt à Paris en 1840, il laisse après lui deux branches nantaises et trois branches parisiennes. Le choix du site a conditionné l'histoire familiale 19. Louis Say n'a guère réellement commis d'erreur d'implantation: Nantes s'avère, en 1832, inférieure à certains points de vue à la capitale pour lieu d'installation d'une nouvelle sucrerie. Par contre, quand le Parisien Jules Roussel, en 1838, vient en Mayenne se lancer dans la sidérurgie, sans doute est-il ici déjà trop tard. Mais cet industriel, montrant la souplesse d'adaptation de ceux qui savent remettre en question les premières options, une seconde fois émigrera. Lorsque Jules Roussel, né à Paris en 1805, acquiert les forges d'Orthe et la forêt de la Grande Chamie, et se crée, dès 1838, en Mayenne, dans l'Orne et dans la Sarthe, un ensemble d'exploitations qui s'avère important, il peut croire au succès. Il s'attache à la région et s'y fait des racines. Député de la Mayenne en 1848, maire, de 1853 à 1877, de la commune de Saint-Martin de Connée où sont les forges d'Orthe, vice-président du Conseil général de la Mayenne, c'est un notable typique en pays d'adoption. Il a pourtant misé sur une région à l'avenir obéré. Vers le milieu du siècle, les établissements sidérurgiques de l'Ouest se trouvent sur le déclin. Les premières forges au coke installées dans les zones gagnantes (le Nord et le Centre surtout) font une guerre très dure aux forges marchant au bois. Après le traité libreéchangiste de 1860, la condamnation - comme en Périgord - apparaît sans appel 20. En 1869, l'industriel mayennais opte pour le Berty, où existent des forges, acquiert, proche de Saint-Florent-sur-Cher, l'usine de Rosières, établie en 1836, et la revivifie. En vingt années, quatre propriétaires s'y sont succédés. L'affaire souffre de difficultés d'approvisionnement en bois et de l'état des routes: Roussel amène de l'Ouest matériels, capitaux et main d'œuvre. Les anciennes installations sont détruites, des équipements mis en place, destinés à d'autres productions: les pièces de fonderie deviennent la fabrication essentielle de la fmne. Lorsque Jules Roussel meurt en 1877, l'usine de Rosières, sur de nouvelles bases, est repartie vers la prospérité 21. Ainsi, l'espace de l'entreprise se cherche par tâtonnements, et la mobilité patronale peut, en certains cas, forcer l'admiration. On voit des industriels, parfois très tardivement (à 64 ans, en 1869, pour Jules Roussel), installés sur des sites aux chances dépassées, reconnaissant à ceux-ci leurs 52

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faiblesses, opter pour l'arrachement et la transplantation. Ils révèlent une France d'entreprises qui sait abandonner les lieux de l'héritage (c'est le cas Festugière) ou ceux des premiers choix (c'est le cas de Say ou celui de Roussel). Parfois, ils bâtissent, comme Louis Say; parfois, une « occasion» se présente qui génère le choix. Un marché d'entreprises, en effet, se dessine: vendeurs et acheteurs y peuvent conftonter leurs désirs réciproques. Occasions et reprises En août 1821, Emile Oberkampf annonce à ses correspondants dans quelques grandes villes sa décision de vendre son entreprise. La cession sera faite par adjudication. L'industriel leur adresse des avis de publication car il ne connaît pas, sur ces places, de juristes susceptibles de se charger des fonnalités nécessaires. Le 20 septembre a lieu la première vente. Aucun acquéreur ne vient pour enchérir. Mais, entre-temps, l'indienneur a trouvé en Jacques-Juste Barbet l'associé qu'il recherche: pour quelque temps encore, le second Oberkampf demeurera dans la fmne de Jouy 22. Les cessions d'entreprises éclairent une des voies d'accession, au
~me

siècle, de lignées patronales parvenues à l'industrie par le biais de

fmnes déjà créées, procurant aux candidats une opportunité de venir aux affaires. Ce «marché », qui représente une part non négligeable d'accès vers l'entreprise, explique les déplacements - parfois à grande distance - que font certains de ceux qui sont des acquéreurs. Trois exemples-1822, 1836, 1856rendent compte de la tendance. Lorsque J.J. Barbet jette les yeux sur la fmne de Jouy, sans doute n'estil pas totalement conscient des problèmes qui l'attendent. L'entreprise a joui ce modeste village d'lIe de France qui a, depuis, vécu une période glorieuse. Mais quand, en 1820, Emile Oberkampf: le fils du fondateur, est créé baron,

d'un immenseprestige. La première pièce fut imprimée le 1er mai 1760 dans

c'est bien davantage 23 pour honorer l'exceptionnelle carrière de son père
que la sienne propre que cette distinction se trouve conférée: la fabrique de Jouya, cette année même et déjà auparavant, amorcé sa période de déclin. Né à Rouen en 1785, le Nonnand Jacques-Juste Barbet était une relation des Oberkampf. Fils d'un indienneur de Déville - qui possédait, dès 1795,

un magasin de vente à Rouen - il avait créé sa propre entreprise au hameau
de Bapaume, proche de la capitale nonnande, puis, en juillet 1813, l'avait revendue pour s'associer à ses deux ftères dans l'affaire paternelle. Dès 1814, les Oberkampf consignent à Rouen, chez Barbet, des tissus de Jouy. Emile Oberkampf se félicite des relations confiantes qu'il entretient avec le Rouennais et, n'eut été l'ouverture à Rouen du propre dépôt

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Oberkampf: il est probable que les relations d'affaires entre ces partenaires eussent été prolongées, voire même amplifiées 24. Jacques-Juste Barbet, en 1821, s'est d'abord associé à Emile Oberkampf: mais l'association est dissoute a l'issue d'une année: c'en est fini des Oberkampf au village de Jouy. En décembre 1822, Barbet demeure maître unique de l'affaire. Il paraît tellement intégré au bourg où il s'est

implantéqu'il prend - pour se distinguerde ses frères restés en Nonnandiele nom de Barbet de Jouy : le Rouennais semble amarré sur les bords de la Bièvre 25. Le cas Barbet illustre cette mobilité des hommes et des capitaux, véritable mouvement vibratoire qui affecte alors le monde des entreprises: la reprise d'une affaire existante, occasionnant le déplacement de celui qui l'acquiert et qui, désonnais, l'anime avec des chances diverses. Mais alors que Jouy, reprise en «seconde main» par le Nonnand Barbet, fut auparavant menée par une seule famille, l'entreprise dont, le 25 août 1836, les deux frères Adolphe et Eugène Schneider se rendent acquéreurs, a connu, depuis sa création, de nombreux détenteurs. La forge qui, vers 1785, fut la plus grande entreprise sidérurgique française (dépassant de loin la production de fonte de Hayange, l'entreprise des Wendel) n'a jamais trouvé, jusqu'alors, un durable équilibre. François de la Chaise - subdélégué de l'intendance de Bourgogne - auquel, en 1769, une concession de houille a été accordée pour cinquante ans, en est le premier maître. Elle connaît, de 1769 à 1780, une courte prospérité. La Chaise vend la forge en 1780 à l'ingénieur anglais Wilkinson et au Lorrain Ignace de Wendel. Une société - où ceux-ci participent - porte le Creusot jusqu'en 1818. Intervient alors le troisième exploitant, le Parisien Jean-François Chagot. Après sa mort (1824), la forge est revendue, en 1826, à Manby et Wilson: leur règne durera six ans. En 1832, la fmne, faillie, est derechef à vendre 26. C'est peu après qu'intervient le voyage des Schneider. Si le Nonnand Barbet s'est, de Rouen à Jouy, assez peu déplacé, le mouvement des

Schneider s'opère à grande distance. Ces Lorrains de naissance - leur père, Antoine Schneider (1758-1828) était notaire à Dieuze - ont eu jusqu'alors
deux trajets bien distincts. L'aîné, Adolphe, né en 1802, entre en 1821 à la banque des Seillière, mène, pour le compte de ceux-ci, les opérations d'approvisionnement, en 1830, de nos troupes d'Algérie, puis s'adonne, à Paris, au négoce des tissus. Le cadet, Eugène, né en 1805, d'abord courtier de commerce à Reims, rejoint son frère dans la banque des Seillière, puis se

voit confier

-

tournant décisif - par la famille Neuflize la direction des

forges de Bazeilles, proches de Sedan. Il s'y accomplit, pendant dix ans, d'une manière remarquable 27.
54

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Il s'en faut de peu que les deux frères lorrains ignorent à jamais la vie au village du Creusot. La forge est mise en vente. A l'audience des criées du Tribunal de la Seine, une adjudication a lieu le 25 novembre 1835. C'est à un sidérurgiste de Chalon-sur-Saône, Coste, que, pour 1 850 000 F, va échoir la forge. Le 2 décembre 1835, Adolphe Schneider - créancier des faillis surenchérit d'un dixième; la surenchère est annulée. C'est fmalement en licitation amiable et par acte sous seing privé du 25 août 1836 que les Schneider - commandités - et leurs commanditaires entrent en possession d'une usine qui sera menée, cette fois, à la prospérité. Les deux frères s'installent dans une grande demeure à l'extrémité du village 28. Ces cessions d'entreprises, les ruptures qu'elles entraînent, vont se poursuivre toute une partie du siècle. Si les Schneider se dirigent vers le sud
-

de l'Ardennejusqu'aux franges du Morvan -, les Balsan, en provenance du

Languedoc, se fixent dans le Berry. Départ vers le nord, ici, qui s'éclaire derechef - par une fume à reprendre: en 1856, Jean-Pierre Balsan (1807-1869) acquiert à Châteauroux la Manufacture du Parc, entreprise lainière très ancienne où les Balsan et leurs descendants demeureront plus d'un siècle. La fmne est alors centenaire. La Manufacture du Parc a reçu ses statuts d'un arrêt en Conseil du 17 août 1751. Elle a connu, elle aussi, plus d'un propriétaire. Joseph Teisserenc (1757-1825) est l'un d'entre eux. Le 27 mai 1805, il l'acquiert, s'associe à un beau-frère et à son fils qui en assument l'animation jusqu'en 1816, année où elle fait faillite. L'affaire est reprise par Léonard Muret de Bord (1791-1857), le beau-frère de son fils. Muret en demeure propriétaire pendant quarante années. Mais, dès 1846, n'en assumant plus la direction effective, ilIa loue, puis ultérieurement se décide à la vendre 29. L'intuitus personae, plus que chez les Schneider, semble ici, pour la cession, avoir joué son rôle. Le neveu de Muret de Bord, le polytechnicien Pierre-Edmond Teisserenc 30se voit proposer la reprise de l'affaire, mais ne donne pas suite aux offres qui lui sont faites. Les Balsan - amis des Muret et des Teisserenc - auront dès lors la préférence. Muret de Bord leur réserve la

cession de sa fmne. Celle-ci - spécialiséeen fournitures de draps aux années
-, sous les Balsan s'avérera très prospère. Le marché des reprises, en fait, n'assurait pas aux nouveaux implantés une réussite certaine. Si les Schneider, sur leur site d'adoption, connaissent le succès que l'on sait, si les Balsan, de 1856 à 1976 31prospèrent sur leur acquisition, l'acheteur de Jouy ne se révèle pas à hauteur de sa tâche. Modernisant la fmne, étendant l'impression à la laine, Barbet ne peut pourtant contrer la conjoncture. Sans doute est-il juste de dire que le cycle de vie des tissus imprimés se trouve dépassé. Lorsque - constat d'échec - en 55