Histoire de l'entreprise et des chefs d'entreprise en France

De
Publié par

Dans ce "voyage au cœur du patronat", l'auteur effectue une plongée dans la vie d'hommes et de femmes, dans l'ambiance d'ateliers, de bureaux, d'usines, de demeures étroites ou généreuses que révèlent les régions d'entreprises. La forge campagnarde et l'usine gigantesque ont peu de points communs, les patronats divergent, les styles de vie en sont affectés. Dans le banal comme dans l'exceptionnel, la trame des jours révèle la réalité d'un milieu. L'Histoire fait irruption au sein de ces lignées et ne fait pas de l'époque pionnière un temps inconditionnellement paisible pour ces fondateurs.
Publié le : jeudi 1 mai 2003
Lecture(s) : 265
EAN13 : 9782296322592
Nombre de pages : 552
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Jean LAMBERT -DANSETTE

Histoire de l'entreprise et des chefs d'entreprise en France.

Tome III : Le temps des pionniers (1830-1880)
DES JALONS D'EXISTENCE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@L'Hannatian,2003 ISBN: 2-7475-4452-4

Préambule

LES PRENUÈRES MARCHES
Né en décembre 1813 à Bully, village du Rhône proche de l'Arbresle, François Gillet est issu d'une famille d'agriculteurs qui compte huit enfants. Ses premières années auront pour cadre une très simple demeure, haute d'un étage, sans grande apparence, sunnontée d'un donjon. Ambiance de toute rurale austérité: le jeune homme travaille la terre avec les siens, reçoit l'instruction religieuse du curé de Bully. Sans qu'il puisse pressentir quel sera son des~ le jeune en forge ici les premiers maillons: capitales, ces années d'existence que les futurs fondateurs coulent, à l'ombre de leur clocher, sur des rythmes qui ont cadencé de toute éternité la vie de

leurs aïeux, mais qui - sans qu'ils puissent le savoir
disparaître sous le poids du changement I .

-

vont bientôt

Car ces années-là - vers le début du ~me

siècle - vont marquer, pour

ces jeunes, une double mutation. Un espace de temps, d'abord, qui, en lui-même, va changer rapidemen~ happé par l'irrésistible révolution qui va se faire jour: un passé d'immobilité, de mœurs et de coutumes, ( nombre d'entre eux viennent de l'artisanat ou de la terre) va faire place à l'ère technicienne avec ce qu'elle implique de remises en compte de tous ordres. L'enfance, par ailleurs, rapidement quittée, les jeux des années tendres vont être délaissés pour aborder cet autre jeu - singulièrement captivant lui aussi, mais parfois dangereux - de l'aventure industrielle. Très tôt, ces hommes, parfois presque des enfants, se trouvent projetés vers des horizons que, le plus souvent, en ces premières années d'un siècle en mutation, ils n'imaginent guère et ne peuvent soupçonner. I. DES JEUNESSES ABRÉGÉES

En 1830, François Gillet est chez Plenest, teinturier à Lyon, rue des Trois Mariés; on le trouve un peu plus tard chez Reynaud et Berger. Il est

LES PREMIÈRES

MARCHES

parti pour la capitale de la soie avec un objectif: apprendre la teinture~ II a dix-sept ans. Le voici en apprentissage, effectuant le stage le plus probant dont on puisse jouir pour connaître un métier, une pratique et un art, qu'on peut difficilement apprendre dans les livres. Il participe à la vie d'une affaire. Lorsque l'enfant de Bully aura, en 1838, installé un petit atelier aux Brotteaux, ml fondateur de vingt-cinq ans se sera révélé 2. Une grâce d'état Ces jeunes vivent l'aube d'une métamorphose, un monde en gestation. Quelque chose se passe, de décisivement nouveau, qui motive déjà de nombreuses existences. Créer, entreprendre, s'avère non seulement tentant, mais également possible. Une sorte de grâce d'état. Volonté de créer ou encore celle d'accroître: goût d'entreprendre. II faut être présent: leur jeunesse, pour certains, semble vécue au pas de charge. Des cas laissent rêveur. Dans la bourgeoisie marseillaise, des jeunes, hâtivement, se situent en orbite des affaires - de négoce, d'industrie, de services - qui font le tissu du grand port: Bruno Rostand, clerc de quatorze ans chez un homme de loi, part, à vingt-deux, pour Constantinople; Henry Bergasse, la quinzaine atteinte, entre chez Vulftan Puget; à seize ans, Louis-Henri Caune œuvre au côté de son père. Vers le même âge - encore bien tendre - Jean-Baptiste Pastré se rend, pour la première fois, en Égypte; Cyprien Fabre débute en vie active chez un oncle qui établit alors des relations vers le Sénégal, alors que Camille et Auguste Caune n'ont respectivement que seize et vingt ans quand ils deviennent fabricants de savon. Étonnante précocité 3. Extraordinaire dynamisme d'une génération qui se trouve comme fascinée par une aventure qui va la -dépasser. Pour beaucoup, le romantisme de 1830 prend la figure - qui n'est point si triviale - d'ambitieuses cheminées qui éructent des torrents de vapeur, de murailles, noircies bientôt, qui résonnent du halètement des premiers moteurs. Aventure industrielle, commerciale, ou, parfois, comme à Marseille, coloniale, vécue à l'ombre des bureaux, des entrepôts, des fabriques. Dans le Nord, en Haut-Rh~ dans les Vosges, en Normandie, des jeunesses écourtées par une option qui ne pourra être reportée, raccourcies par l'entrée précoce de ces jeunes qui font iIruption - et très vite s'y affmnent - dans la vie des adultes. On se tromperait d~ailleurs à percevoir cette hâte dans les seuls milieux

prédestinés. fi n'est pas que dans les centres importants - les «pôles de
développement» - que l'on peut percevoir ces vocations hâtives. Lorsque, dans les Deux-Sèvres, Jean-François Cail - de neuf ans l'aîné de François 6

LES PREMIÈRES

MARCHES

Gillet

-

voit le jour, en 1804, à Chef-Boutonne,là plus encore qu'à Bully,

l'aventure industrielle paraît singulièrement lointaine. Dans ce bourg où son père est charron, l'enfant grandit dans un milieu aux antipodes des ambitieuses machines qu'il servira plus tard. Et pourtant, Jean-François Cail, comme mû par un pressentiment ou une incoercible attirance, partira vers la ville, y réussira et, dans la capitale, tracera la trajectoire d'une très grande réussite. À quinze ans quittant son village, abandonnant l'espace de ses jeux, n'emportant, avec quelques écus, que ses souvenirs d'enfance, il a, lui aussi, rapidement gravi cette toute première marche, franchi le seniI, achevé un temps déterminant qui ne reviendra plus 4. D'inclassables enfances Car, comme pour tous les enfants du monde, les années de l'âge tendre ont marqué, d'une empreinte indélébile, ceux qui, bientôt, participeront à l'aventure de l'entreprise. Sous des ciels divers, supportant le poids d'hérédités d'une totale variété, bénéficiant d'éducations de tous types, de la Provence à la Flandre, des Vosges aux villes atlantiques, ces années marquèrent de mille façons ceux que l'on retrouvera sur les routes de la vie. Foisonnante diversité. La liberté, ainsi, était le mot clé en usage chez les parents - à Mulhouse, puis à Thann - d'Auguste Scheurer-Kestner. C'était ici le libéralisme qui régnait et qui imprégnerait les souvenirs du futur industriel, comme, très certainement, seraient influencés, mais dans un sens contraire, tous ceux ( et ils durent être au moins aussi nombreux) qui, dès leur berceau, avaient subi de plus dures contraintes. «Notre père, racontera le futur sénateur inamovible bénéficiaire de cette indulgente éducation, nous laissait la liberté par principe; notre mère, par les nécessités de la maison, trop occupée qu'elle était pour suivre de près notre emploi du temps» 5. Une mémoire émue semble planer sur des jours heureux d'enfants faisant collection d'insectes, de pierres, de vieilles monnaies, de plantes: «leçons de choses que nous nous donnions à nous-mêmes et que nous complétions en travaillant dans les ateliers de la fabrique, à la menuiserie, à la forge, surtout au laboratoire de chimie». Libéral ou exigeant, le type de fonnation laisserait des traces, et pour longtemps. Éducation parfois bien empirique, mais qui n'était pas fatalement synonyme de paresse. Cette liberté - mais pour des raisons bien différentes Jean-François Cail en bénéficiera très vite, dans un climat de pauvreté. Enfance douloureuse? Sans doute pas,. mais marquée de deux traits: le précoce génie pratique; le poids de la nécessité. Le père avait pu déceler, chez Jean-François, une intelligence qu'il devinait brillante. il existait alors 7

LES PREMIÈRES

MARCHES

trois instituteurs à Chef-Boutonne: il plaça l'enfant chez l'un d'entre eux. Le maître n'eut pas à faire un choix facile: comme le père ne pouvait plus le payer, il dut se résigner à renvoyer dans ses foyers l'enfant très doué. À l'âge de neuf ans, le jeune Cail regagnait sa Inaison. Si l'école, pour l'enfant de Chef-Boutonne, ne fut qu'un court passage, elle fut, pour d'autres, le point de départ d'un cycle d'études qui les achemina vers des connaissances parfois étendues. La première école n'était pas sans influencer radicalement les jeunes destins qui lui étaient confiés. « J'ai fait mes premiers pas à l'école primaire de Mulhouse» - racontera Scheurer-Kestner - C'était vers 1840. On peut imaginer l'émotion de l'enfant de sept ans, son angoisse, petIt-être, lorsqu'il négocie ce premier tournant d'existence, ou encore son admiratif étonnement. En ce temps, les maîtres, à Mulhouse, parlaient allemand aux élèves, mais ils aimaient la France, nous raconte l'enfant, avec passion. Ce sera ensuite, pour Scheurer, le gymnase de Strasbourg, puis l'échec au baccalauréat. Premier insuccès d'une existence vouée aux déceptions, aux espoirs, aux combats 6. Des parfums familiers Années d'enfance trouvant aussi leur ancrage dans la demeure familiale. Quelles qu'aient pu être les vertus des maîtres, la maison pouvait être le premier laboratoire de pensée. Un entretien, qu'eut un jour le recteur de l'Académie du Haut-Rhin avec l'épouse de l'industriel mulhousien André Koec~ nous l'atteste: «Je me souviendrai toujours de cette observation si juste de madame André Koechlin », pourra rappeler, en 1840, ce haut fonctionnaire qui s'excusait auprès d'elle d'une intenninable conversation sur l'école primaire: «Croyez-moi, me répondit-elle, ce sujet a mille fois plus de charmes pour moi que celui des broches et des tissages mécaniques, dont on me rebat si souvent les oreilles» 7. Il est évident que, chez certains enfants, l'inconsciente propagande qui régnait autour d'eux, l'exemple de leur famille, l'ambiance de travail qu'ils voyaient alentours, conditionnaient très tôt leurs débuts dans la vie. Années d'enfance où tout est possible, où la ductilité des caractères rend apte à recevoir toutes les influences, à ressentir, au tréfonds de l'être, tant d'impressions qui ne s'effaceront plus. Influence de la mère, qui manqua peut-être partiellement au jeune Scheurer, mais dont bénéficia le Roubaisien Louis-Bossut et dont fut entouré le jeune Rémois Léon Harmel. Des mères, éducatrices attentives, certaines très religieuses, qui laisseront, en d'assez nombreux cas, des influences profondes sur des hommes qui, plus tard, 8

LES PREMIÈRES

MARCHES

révèleront des réformateurs sociaux dont la vie sera marquée du sceau d'une brûlante charité. Influence du père, un peu plus lointaine peut-être, pour certains, mais tout aussi détenninante. Le père de Jean-François Cail avait deviné son fils. On peut imaginer les parents face à cet enfant rentré par force à la maison et dont, peut-être, ils ne pressentent qu'obscurément l~avenir. Ils conseillent à leur fils le métier de boulanger ou celui de cordonnier, cependant que le garçon de douze ans, subissant surtout ses propres influences - cet étrange poids de désirs qui s'appelle vocation -, tourmenté par le goût de la mécanique, invente ses premiers appareils. Ayant quitté l'école, il n'est pas passif pour autant. Le voilà qui invente une sorte de râpe de tôle, avec laquelle on peut fabriquer de la farine de pommes de ten-e : rudimentaire machine qu~il vendra les samedis au marché du village, préfigurant les ambitieuses constructions mécaniques qu~il réalisera bientôt à une toute autre échelle 8. Les demeures, leurs odeurs familières, laissent sur ces jeunes ( certains, au soir de leur vie, en restituent l'ambiance avec une infmie justesse) d'indélébiles empreintes. Des demeures qui changent au gré des années. Scheurer, en 1833, était né, à Mulhouse, dans la maison de son grand-père. Ses parents, bientôt, gagneront Thann. Les Isaac, de Roubaix viennent en Artois, puis dans le Rhône. « Deux ans après ma naissance, mes parents sont allés se fixer à Calais, pays des grands-parents de mon père », écrira Auguste Isaac beaucoup plus tard. « Mon enfance s'-est passée à Calais jusqu~à I~âge de dix ans... Ces souvenirs d'enfance ont fait sur mon esprit une profonde impression)} 9.Transplanté avec les siens à Lyon, en 1859, le jeune homme ne se sentira jamais Lyonnais à part entière. Étapes de l'existence avec le cours, apparemment immuable, des jeunes années, marqué pourtant par le changement. Mais, dans leurs souvenirs, beaucoup plus tard, ces hommes venus de tous les horizons sociaux, devenus vieux et jusqu'au dernier souffle, se rappelleront les faits - petits ou grands qui, à jamais, auront marqué lem' esprit, leurs croyances et leur cœur, en cet âge tendre qu~iIs auront dû rapidement quitter, mais qui, bien vivant jusqu'au bout, demeurera dans leur vie. II. LE TEMPS DES ENSEIGNANTS

«Tout en admirant {'étendue de vos phrases, je ne puis être sans vous engager à viser sans cesse à posséder le bon sens qui est le véritable et seul fruit de l'éducation» 10.Ces conseils de sagesse, Alfred Motte les reçoit au temps des études secondaires, prodigués par son père. La vie qui les attend postule, chez ces jeunes, une solide instruction: des connaissances et, 9

LES PREMIÈRES

MARCHES

surtout, la faculté de comprendre les êtres et les choses, de décider sainement dans la complexité du vécu: exigences auxquelles répondra éminemment cet équilibre recommandé à son fils, vers 1840, par l'industriel roubaisien. L'éducation pOUITa postuler cependant une autre dimension, qui transcendera singulièrement la première: la valeur et la signification attachées par les maîtres à la destinée de l'homme. Quelles que fussent - et elles furent grandes - les exigences manifestées en faveur d"une instruction concrète, adaptée à des professions réclamant au plus haut point un savoirfaire empirique, l'enjeu fondamental de J'existence ne fut pas évacué pour tous de l'aire des pédagogues. Dans cet éclairage, l'on peut concevoir à quel point le temps des enseignants fut, pour de jeunes esprits, un temps détenninant. La Révolutio~ en passant sur le pays, n'avait pas totalement déraciné les croyances panni ceux qui, bientôt, fonneraient les premières entreprises; mais la tourmente avait démantelé les institutions séculaires qui dispensaient, en même temps que l'instruction, l'apprentissage de la foi. On

verra que le grand problème fut, pour les croyants du début du ~me

siècle,

de contourner I'hostilité des pouvoirs publics à l'encontre de filières d'enseignement où croyances et fonnation fussent de pair assurées. Mais - au-delà des credos, catholique ou protestant, fonnellement exprimés ou, pour être plus exact, venant leur conférer leur portée d'engagement - les conceptions que développaient des enseignants sur la solidarité humaine, sur l'insertion des êtres dans le monde créé, sur leur rôle et leur responsabilité panni leurs semblables, prendraient, dans la bouche de ces maîtres, le poids, pour leurs disciples, d'un enjeu redoutable. Élargissant les croyances à une conception d'existence, certains pédagogues furent, sous cet angle, d'une décisive influence. Sur des bancs privilégiés, des jeunes hommes acquirent un viatique pour l'existence. Certains, pour le trouver, franchissaient les frontières. Des maîtres inoubliables Si l'influence des maîtres peut se mesurer à la fidélité avec laquelle leurs doctrines sont traduites en des actes, on peut dire que le sillon tracé dans l'esprit des entrepreneurs mulhousiens par leurs professeurs helvétiques fut profond. À ces enseignants, plus d'un chef d'entreprise haut-rhinois durent certainement la part intime de leur être, les credos essentiels, l'orientation de l'esprit et du cœur, un engagement de vie. Lorsque, en 1828, J.J. Bourcart Il, un des leurs, présenta à la Société Industrielle de Mulhouse une proposition sur la nécessité de fixer un âge 10

LES PREMIÈRES

MARCHES

pour les jeunes ouvriers d~usine et de réduire les heures de travail dans les filatures, c' était bie~ sans doute, à puiser dans le patrimoine de ses maîtres de Suisse qu'il devait ces idées généreuses. Ces maîtres, ceux de qui, l'enfance tenninée, l'adolescent recevait les influences les plus profondes, rayonnaient dans le sillage de trois hommes qui eurent, en leur temps, une étonnante influence. C'est chez Fellenberg 12, c'est chez Lippe, c'est chez Pestalozzi 13,que de nombreux Mulhousiens furent envoyés. Mais le départ pour la Suisse serait demeuré au niveau de l'anecdote sî rîncîdence de cette éducation n'avait été à ce point considérable et, pour les bénéficiaires dans la suite de leurs vies, aussi détenninante. Ce n'était pas un hasard si l'œuvre sociale de J.J. Bourcart, ou celle d'Émile Dollfus 14-lui aussi élève du collège d'Hofwill qu'animait, proche

de Berne, l'ardent Fellenberg - s'avéra tellement en avance sur les idées
ayant cours dans le patronat de ce temps. En ces collèges d'un pays avec lequel Mulhouse entretenait des liens immémoriaux, était développée, de I'homme, une conception originale qui fit exemple. On vit chez Pestalozzi, sur les bancs du collège d'Yverdon, non moins de trois Dollfus, cinq Koechli~ deux Schlumberger, deux Engel, sans compter les noms, guère moins notoires, de Zuber, de Laederich, d'Hartmann 15.D'autres étudièrent chez Jean-Charles-Christian Lippe, à Lenzbourg : le jeune Nicolas Koechlin fils y passa, de 1822 à 1827, comme Jean et Jules Schlumberger et André Koechlin fils, cependant que Dollfus-Ausset tirait de son passage à l'école cantonale d'Aarau des influences qui le feront se révéler plus tard, en même temps qu'un scientifique de renom, un propagandiste d'idées sociales généreuses 16. Les écoles - proches de Berne ou proches de Neuchâtel portaient leurs fiuits. Chez Fellenberg comme chez Pestalozzi (ce dernier avait eu le sentiment de sa vocation en lisant l' «Émile» et passa sa vie à populariser les idées de Rousseau) un fonds d'idées communes. Au centre de leur visio~ la foi en l' être hum~ un être dans lequel on découvre l'image de Dieu; 1'homme, cet être captivant non comme objet, mais en tant que sujet 17.Le maître d'Hofwill et celui d'Yverdon font confiance, à la suite de Rousseau, en la perfectibilité de l'être. On croira fennement, dans ces collèges, en la vertu de l'éducation, non pas comme IDlefm, mais comme IDl moyen. Dès lors, plus d'un de leurs anciens, devenus chefs d'industrie, s'attacheront - logique des credos - à devenir à leur tour des éducateurs panni ceux qu'ils seront appelés à diriger. Les professeurs, épris de confiance en I'humanité, qui les avaient fonnés, avaient réussi, sans doute au-delà de leurs espérances. Le temps des enseignants avait été - en ce cas précis - un temps déterminant.

Il

LES PREMIÈRES

MARCHES

Cette bourgeoisie du Haut-Rhin était protestante. Ailleurs, en des

lieux différents de la France des usines, d~autres jeunes

-

catholiques

ceux-là -, par-delà la grisaille d'indifférence du début du siècle, cherchèrent, en des établissements qui la leur assurèrent, en même temps qu'une connaissance des choses de la terre, une vision d'au-delà. Des croyants et des hommes: tels devaient-ils, aux yeux de leurs maîtres, devenir, et tels plus d'un d'entre eux, effectivement, devinrent. Des croyants et des hommes Senlis, octobre 1843. Les trois enfants de Jacques-Joseph Hannel, Jules, né en 1827, Léon de deux ans son cadet, et Ernest, né en 1830, font leur rentrée au collège Saint-Vincent 18.L'institution, plusieurs années avant que la liberté de l'enseignement secondaire ne soit législativement afftmlée, est un de ces établissements religieux où des familles catholiques veulent, ffit-ce au prix de sacrifices, envoyer leurs enfants. Option capitale: les fondateurs du Val des Bois ont tenu à confier leurs trois fils à des éducateurs éloignés du foyer, qui leur donneront un enseignement selon leurs vues. Il s'agit d'un choix délibéré d'une famille très croyante. En cette fm d'année, qui voit s'empourprer l'admirable massif boisé qui entoure la vieille cité aux marches de l'ne de France, Léon Harmel a quatorze ans. Années cruciales, quand la malléabilité des intelligences, qui ne se nuance pas encore des réserves dictées par l'esprit critique, laisse pleinement agir le magistère de l'enseignant. La volonté implacable du fondateur, l'abbé Poullet, marquera le jeune homme. Les trois garçons Harmel vont recevoir, à Senlis, des influences décisives: enseignement ultra-catholique avec une nuance d'ultramontanisme que le jeune Léon ne récusera guère. Plus tard, l'attachement à Rome d'hommes comme lui ne fera jamais défaut. L'enfant apprit le grec et le latin, étudia le Moyen Age, la littérature française, allemande, anglaise, conçut, à l'égard de la Renaissance et du Grand Siècle, une horreur qui trouva sa contrepartie dans l'admiration portée au romantisme, qu'il salua comme un retour aux idées chrétiennes, à

l'encontre de l'ère de paganismequi avait précédé 19.
Les parents de ces jeunes gens et de nombreuses familles croyantes qui faisaient le même choix n'avaient pas, à dire vra~ pris une option aussi simple ni aisée qu'il pouvait paraître. La situation de l'enseignement confessionnel, au milieu de la Monarchie de Juillet, n'avait, en effet, rien de particulièrement enviable. La Restauration avait hérité du système, centralisé et monopolisateur, de l'Empire. Louis XVIII, qui ne semblait pas partisan du monopole, l'avait 12

LES PREMIÈRES

MARCHES

conservé cependant: c'était, pensait-il, un bon instrument de règne. Une soif intense de liberté s'emparait des esprits, mais l'enseignement secondaire privé vécut par des traverses qui rendirent son existence précaire pendant des décennies. Les «petits séminaires », depuis 1814, laissaient aux évêques un instrument d'enseignement catholique: ils masquaient en effet, dans de nombreux cas, de véritables collèges d~enseignement religieux. Brève conjoncture: le 16 juin 1828, Charles X faisait fenner ceux d'entre eux qui se trouvaient tenus par les Jésuites. C'est ainsi qu'une de ces institutions, justement réputée dans la région du Nord, Saint-Acheul à Amiens, dut fermer ses portes 20. On comprend, dans ces conditions, que les scolarités de certains jeunes n'aient été qu'une longue errance. Clément Dazin, né à Roubaix en 1813, quitta très jeune sa ville natale qui n'olliait guère de possibilités d'études. On le dirigea sur Saint-Acheul. fi y connut, en 1828, l'expulsion des disciples de Loyola. On envoya alors l'enfant dans le Pas-de-Calais, à Saint Bertin un petit séminaire qui cachait à peine, en fait, une de ces institutions d'enseignement religieux où de jeunes laïcs - dont son futur beau-frère, Louis Motte - faisaient leur scolarité. Saint Bertin fut fermé à son tour! Le jeune Clément, de gueITe lasse, fut envoyé au lycée de Douai, où il manqua perdre la foi... 21. Une forte demande d'enseignement religieux se manifestait dans le

Nord. Certains - mais il ne pouvait s'agir que d'une exceptio~ cependant
révélatrice d'un état d'esprit - allèrent jusqu'à envoyer leurs enfants à l'étranger, pour les faire bénéficier de conditions que la France, dans l'indifférence, sinon 1'hostilité, des pouvoirs publics, fi'offrait guère. On put voir le Lillois Gaspard Charvet envoyer~ à la fermeture de Saint-Acheul, ses fils en Suisse, dans la très catholique Fribourg 22. Mais de telles familles ne voulaient plus demeurer dans la précarité dans laquelle vivait, depuis des décennies, l'enseignement qu'elles voulaient pour leurs fils. C'est alors que

l'on vit se déployer des trésors d'audace et d'ingéniosité pour constituer fût-ce hors de nos frontières - un enseignement capable de réaliser ces vœux. Une singulière aventure commença à Valenciennes un jour de l'automne 1834. L'ancien négociant, alors retraité, Dubois-Fournier 23, homme d'une

inextinguible piété

-

catholique ardent qui, pour l'avoir vécue dans sa

jeunesse, savait les méfaits de la Révolution et l' œuvre de destruction religieuse qu'elle avait accomplie -, assisté de son fils Henri, découvrit un vieux couvent à Brugelette, à deux lieues au sud-est de la ville d'Ath, entre Bruxelles et Tournai. Il conçut le dessein de fonder là un collège qui ne se verrait pas brimé par la réglementation française 24. Les deux hommes agirent vite. Un compromis fut signé; la rentrée de l'institution - à créer de toutes pièces - étant prévue pour 1835, Dubois13

LES PREtvHÈRES

MARCHES

Fournier, presque septuagénaire, fit feu et flamme pour trouver des fonds, se dévoua corps et biens pour aboutir, accomplissant non moins de vingt-trois voyages de Valenciennes jusqu'au collège projeté... À l'automne 1835, un collège - un collège belge pour des catholiques français - voyait le jour, au prix d'efforts inouïs, consacrés de succès 25. Panni les jeunes qui ftanchissaient, le 2 octobre, le seuil de Brugelette pour la première rentrée, figurait le vingtième enfant du fondateur, Paul Dubois: il deviendra jésuite. Brugelette, œuvre d'une poignée de croyants" sera une des pierres angulaires de l'enseignement privé du Nord que certains avaient voulu, sans attendre des jours meilleurs, forger sur le sol étranger. C'était un «Saint-Acheul ressuscité ». Sur de tels bancs d'écoles se forgeront d'indestructibles credos. Cinq années plus tard, le 15 octobre 1840, des jeunes franchissaient à leur tour pour la première fois les portes d'un établissement né de l'impérieuse volonté de quelques Lillois. Ils ne pouvaient se rendre compte de l'influence que, pour un siècle et plus, leur collège exercerait. La cheville ouvrière en était un industriel avisé et homme de grande foi, le Lillois d'adoption Kolb-Bernard 26, une haute stature qui, la quarantaine atteinte, rayonne alors sur une escouade de catholiques ardents. La métropole industrielle, cette founnilière patronale en train de naître, doit avoir l'établissement d'enseignement que réclament la majorité de ses familles. Kolb et quelques autres réaliseront, à Marcq, au centre géographique des trois villes - Lille, Roubaix, Tourcoing - ce que les Valenciennois ont implanté en Belgique. Le 26 août 1840 était passé à l'acte d'achat de la propriété. Une belle demeure du XVIIIèmesiècle, entourée de dix hectares de parc, deviendra le pôle d'attirance de générations de jeunes qui y apprendront une double exigence: grandir en croyants et devenir des hommes. L'ouverture officielle se fit le 15 octobre. fi y eut, cette rentrée 1840, 29 élèves. On n'ouvrit, cette année-là, que jusqu'à la quatrième. La rentrée suivante compta 81 jeunes; il Y en eut 135 à l'automne 1843. En septembre 1845 parvint enfin l'autorisation, demandée depuis des années, d'un enseignement allant jusqu'à la rhétorique; les ministres se succédaient: Salvandy permettait ce que Villemain n'avait pas accordé. L'année suivante - 1846-1847 -, l'autorisation était donnée de pousser jusqu'à la philosophie. Le 6 février 1848, un arrêté ministériel accordait au collège le plein exercice; le 23, la révolution éclatait 27. Nombre de ces jeunes retiendraient à jamais les journées passées au grand collège, marquées de ces rythmes qui peuvent étonner, mais dont ils se souviendraient jusqu'à leur dernier jour. Après le réveil (<< Benedicamus Domino », «Deo gratias ») et le temps nécessaire pour la toilette, descente pour l' «étude» ; le maître y disait la prière. Puis c'était l'assistance à la messe, le petit déjeuner suivi d'une récréation. Venait ensuite le début des 14

LES PREMIÈRES

MARCHES

classes et, après une seconde pause, commençait une étude. C~était alors le repas de midi que les enseignants prenaient dans la même salle que leurs ouailles. Une longue récréation - la troisième - suivait, puis deux heures de classe, un repos, une étude derechef. Le supérieur montait en chaire pour l'oraison du soir; dîner et coucher. La nuÎt tombait sur le collège de Marcq 28.
Le « public )) et le « privé ))

Habit et pantalon noirs~ deux redingotes et deux pantalons foncés, trois gilets, deux pantalons d'été, un chapeau, une casquette: tel était le trousseau dont l'élève de Marcq se devait d'être muni 29. L'unifonne distinguerait le grand collège; mais, singulièrement au-delà de toutes marques extérieures, la finalité profonde de l'institution était, d'entrée de jeu, nettement affirmée: « La religion, base nécessaire de l'éducation, y est enseignée avec tout le soin que réclame son importance. On s'attache, avec une attention constante, à inspirer à ces jeunes gens l'amour des devoirs qu'elle prescrit». Le prospectus, lancé dans le public à l'ouverture du collège, fonnulait une déclaration d'intention 30. Certains récusèrent une telle formation; d'autres montrèrent une relative indifférence quant au choix de l'ordre d'enseignement à faire suivre aux enfants. Certains faisaient des choix d'ordre pratique: «Mon père notera plus tard Scheurer-Kestner, penchait pour des études au collège Henri IV. Ma mère tenait pour le gymnase protestant de Strasbourg, externat dont les élèves étrangers vivaient en ville, chez le corps enseignant... Mon père, ajoute Scheurer, quoique libre penseur, se rendit au vœu maternel, estimant l'éducation protestante supérieure à l'éducation catholique» 31. Le jeune Thannois étudia effectivement, de 1848 à 1851, dans la métropole alsacienne. Des effets naîtraient, au cœur de la société française, de l'option, prise par certains et non par d'autres, d'une forme d'enseignement en marge des institutions officielles. On peut relever, de ce clivage, deux conséquences au moms. La première pourrait apparaître relativement négative. « C'est malheureusement au régime républicain que nous sommes redevables de la funeste liberté de l'enseignement, note encore Scheurer-Kestner, elle a créé des divisions religieuses qui, n'existaient pas auparavant» 32. Mais, au-delà même d'une quelconque opposition entre «ceux qui croyaient au ciel et ceux qui n'y croyaient pas », la retombée la plus marquante, qui pèserait sur le fonctionnement de la société française pour un siècle et plus, se révélerait 15

LES PREMIÈRES

MARCHES

largement répandue dans des milieux comme le patronat du Nord: l'habitude prise par les tenants du « privé» d'user de structures notamment, de structures d'enseignement - vivant en marge des pouvoirs publics. Ne serait-il pas, à la longue, néfaste, ce penchant pour des réalisations, nées de l'initiative privée émanant d'une élite généreuse, mais risquant de créer le réflexe ( qui s'intensifiera à la fm du siècle, sous une République hostile) de vivre sur des institutions devant peu au pouvoir, situées aux franges de la société laï<tue,voire même créant des réflexes de réserve vis-àvis de l'État: une auto-suffisance de certains milieux vivant en marge de la nation, en relative autarcie? L'autre conséquence, positive celle-là, se manifesterait lorsque, des années après leur formation dans ces collèges où l'empreinte de la foi leur était conférée, ces jeunes, devenus des responsables, manifesteraient -

souvent, mais pas toujours

-

la logique des credos dans le domaine,

notamment, des réalisations sociales. Les leçons des maîtres chrétiens porteraient alors tous leurs fruits, et la société civile, sous cet angle, bénéficierait des efforts bienfaisants d'êtres d'élite dont l'enfance, pourtant, avait été quelque peu « retranchée ». On peut se demander d'ailleurs, dans la période d'assez grande

indifférence qui caractérise le

~me

siècle~si certains eussent pt!,-élevés

ailleurs que chez ces maîtres croyants, hors de ces rites exigeants, conserver la foi - ou augmenter le peu de foi - de leurs parents. La foi se gagne. La foi

se perd. « J'ai vu, dans le lycée~tous les dévergondages» 33 écrira Léon ~

Harmel qui, d~abord confié à un jeune séminariste, avait été ensuite envoyé au lycée de Reims. «Notre mère... était désolée des changements déplorables qu'elle constatait dans notre esprit, dans notre langage et notre tenue. Elle se mit en quête d'une pension convenable» 34. Nous avons vu l'enfant du Val des Bois arriver à Senlis. Sans doute revenait-il de loin. Alfred Motte devina, lui aussi, la portée de la formation qu'il avait reçue sur les bancs du collège. « Vous avez compris, mes chers parents, écrit-il aux siens, combien il importait à la société, à la famille, à l'État, d'éclairer les premiers pas de la jeunesse à la lumière de la foi» 35. Mais - précision fonnulée par un garçon de dix-huit ans chez qui la réflexion personnelle commence dès lors de s'allier aux influences reçues des maîtres - la religion chrétienne, ajoute-t-il, « ... commande aussi la science; ses mystères ont besoin d'être entendus, et, aujourd'hui surtout, c'est par l'éducation seule que l'on peut mettre en garde un jeune homme contre les préjugés du
siècle» ( à ses parents, 31 décembre 1845 )
36.

Si ces jeunes savent reconnaître l'enjeu du choix qu'ils firent ou que l'on fit pour eux, ils ne sont pas toujours, tant s'en faut, d'inconditionnels 16

LES PREMIÈRES

MARCHES

laudateurs de leurs enseignants, qu'ils fussent «publics» ou «privés». Souvenirs réservés de Léon Harmel, amertume du jeune homme, mal à l'aise dans les programmes qu'on lui propose: une fonnation pratique jugée insuffisante et - exigence du croyant - un enseignement biblique qui, dira-til, n~est guère dispensé 37. fi fallait que ce jeune trouvât sur son chemin des maîtres véritables. Implacable exigence d'élèves qui, grandissant, ne se trompent plus en ce domaine. « Je vous avertis que le collège Stanislas est un collège qui tombe, mais bien profondément », écrit encore Alfred Motte qui, à l'automne 1844, a, pour aborder sa rhétorique, rejoint le grand collège parisien de la rue Notre-Dame-des-Champs. «Monsieur Gratry38 ne s'occupe pas de son collège, il ne connaît pas ce qui s'y passe. Les études sont tenues par des hommes qui n'Jont aucune autorité... Ici, ajoute le futur industriel, les professeurs sont bons, les nobles pullulent, les prix remportés. .. ont jeté de la poussière aux yeux des parents. Voilà, ma chère mère, ce qui fait que le collège a des élèves; quant à moi, je n'ai plus que six mois à passer dans cette enceinte» ( à sa mère, 18 mars 1846 ) 39. Il ne suffisait pas d'être dans un établissement - si prestigieux fût-il pour que le contenu des études convînt. D'ailleurs, sous cet angle, une autre demande se manifestait, dénotant une époque, démarquant un milieu. Il fallait, certes, qu'une culture générale et profonde fût assurée, mais il paraissait à certains tout aussi nécessaire qu'une éducation pragmatique, adaptée aux carrières qui seraient abordées, se trouvât par ailleurs, à ces jeunes, dispensée. Une autre ligne de tension se devine, en plein XDrme siècle, au sein de l'histoire de l'enseignement français. Deux conceptions du monde, ici encore, s'affronteraient. Des sciences ou des lettres? « Ce n'est point un collège, c'est une grande école industrielle; nous ne voyons pas pourquoi on ne lui donnerait pas son véritable nom; l'enseignement du latin et du grec n'est là qu'une plaisanterie}) 40. Il n'atténuait guère ses mots, l'inspecteur d'académie Ozanam jugeant le collège de Mulhouse en 1841. Sa remarque était pertinente. Elle découvre en fait un problème qui, pour être philosophiquement distinct de la dimension religieuse que l'on vient d'évoquer, marque l'enseignement secondaire de ce temps. Deux conceptions s'opposent - ou se complètent -, deux types de pensée s'afftontent : mettra-t-on l'accent sur les lettres ou sur les sciences, les techniques et les arts appliqués? Telle était la question dont les jeunes, sur les bancs du collège, seraient, parfois inconsciemment, l'enjeu.

17

LES PREMIÈRES

MARCHES

Vers 1840, le cycle d'un collège comme celui de Marcq comprenait, dès les classes élémentaires, du français, du latin et du grec, de l'histoire, de la géographie, des mathématiques. Les langues étrangères n'étaient pas négligées; selon le désir des familles, l'enfant pouvait apprendre l'allemand, l'anglais<t l'italien, ains~ d'ailleurs<t que la musique et le dessin 41. La con-espondance d'Alfred Motte (à Marcq de 1840 à 1844 ) nous le montre pratiquer notamment les langues mortes~ l'anglais, la musique. Études sérieuses, cultivantes, aptes à donner une fonnation, dans toute l'acception du tenne, face à des exigences impliquées par une bourgeoisie qui s'élevait. Elles ne suffiraien~ sous cet angle, certainement pas à tous. Car Marcq - fondé par des catholiques qui se trouvaient être des hommes d'affaires avisés - croissait aux fi-anges de trois villes usinières. La fmne attendait. Signe des lieux et marque des temps: des cours étaient spécialement appropriés aux besoins de ceux qui se destinaient au commerce ou à l'industrie: géométrie, arpentage, chimie étaient enseignés dans ce cycle spécial 42.Mais si - en 1840 - certaines adjonctions se trouvaient ainsi apportées aux études littéraires, il s'agissait, en fait, d'une heureuse, mais récente innovation. Car la formation classique et la rationalité scientifique n'étaient guère faites pour s'entendre. Au temps même où pointait l'homme nouveau, les conceptions des autorités de tutelle avaient marqué à l'égard des sciences de singulières réticences. Le règlement de l'enseignement secondaire publié le 4 septembre 1821 - charte scolaire de la Restauration - avait mis résolument l'accent sur les études classiques: poussant en avant le latin et le grec, les programmes refoulaient les sciences à hauteur de la seconde, de la rhétorique, de la philosophie et, finalement, de cette seule classe terminale. De la sixième à la première, triomphantes, les humanités régnaient 43. En 1829 fut autorisée, cependant, l'ouverture des cow.s spéciaux propres à préparer aux carrières industrielles et commerciales. Les Bourbons tombés et l'emprise de l'Église sur l'Université abolie (une Église qui avait cru voir dans les lettres le plus sûr rempart contre l'irréligion ), il pouvait n'y avoir, de l'opposition contre la rationalité à l'excès opposé de sciences exactes," qu'un pas à franchir. À Mulhouse, les autorités académiques se plaignirent qu'il rut un peu trop largement franchi. Créé en 1830, le collège de Mulhouse allait se distinguer en effet, et, du même coup, s'attirer des critiques amères que l'inspecteur Ozanam n'était pas seul à fonnuler. Là où le règlement officiel des collèges français - en date du 3 avril 1830 - attribuait aux classes 100 heures par mois aux lettres et 10 aux mathématiques, les sections « littéraires» de Mulhouse offraient, quant à elles, 76 heures de lettres pour 40 de mathématiques et de sciences 44. Aux arguments culture, humanités, les Mulhousiens opposaient 18

LES PREMIÈRES

MARCHES

statistique, chimie, arts industriels. Le recteur, pour obtenir, lors de l'ouverture du collège, un cours de la~ dut batailler durement. .. La « querelle» ne mériterait guère d'être revécue, si elle ne décelait un état d'esprit dans certaines classes dirigeantes, et si une cité comme Mulhouse n'avait pas la valeur d'un exemple. Les industriels, en fait, ne pouvaient voir s'éterniser leurs enfants - ou leurs futurs cadres - en études non utiles. «J'habite trop longtemps un pays de fabriques», dira, sous le Second Empire, le docteur Penot, un des meilleurs connaisseurs de la région, « pour ne pas savoir que les industriels aiment voir leurs enfants entrer le plus tôt possible dans la vie pratique» 45. Cette vie, ne convenait-il pas qu'elle commençât sur les bancs de l'école? Contre cette conception, certains tiendraient WI langage critique. Nommé en 1836 au collège de Mulhouse, le nouveau directeur, Émile Souvestre ne mâchait pas ses mots: «Les lettres sont, pour l'enfant mulhousien qui finit ses études, ce qu'était l'Amérique avant Colomb. fi n'a jamais pensé peut-être que la parole put être bonne à autre chose qu'à discuter un compte ou à expliquer un nouveau procédé de teinture. La vie pratique a commencé pour lui le jour où il a quitté le sein de sa mère; à cinq ans, il sait le prix de la houille; à huit ans, il comprend la machine à vapeur; à quinze ans, il est contremaître et gagne mille écus par an... » 46. L' article de Souvestre suscita, à Mulhouse, une intense émotion. Il reflétait, au moms, une partielle vérité: quelle que fût l'importance attachée

à des études approfondies, dans l'esprit d'une majorité

-

contrainte

d'ailleurs, par la nature des choses, à avoir ce réflexe - on pensait qu'il convenait pour les jeunes de se préparer rapidement à la vie qui les attendait. Le temps des enseignants, capital, devait un jour se terminer. Le jeune, bientôt, serait en orbite des affaires.

19

Livre premier

LA MONTÉE DES STATURES

Chapitre premier

EN ORBITE DES AFFAIRES

« Nous quittâmes Calais pour venir à Lyon à l'automne de 1859. J'avais dix ans. M. Camille Dognin avait besoin d'un associé actif à Lyon. À défaut de mon oncle, qui refusa de quitter sa ville natale, il choisit mon père qui était plus jeune et avait sa fortune à faire. Ma mère eut quelque peine à s'y décider)} 1. Auguste Isaac relatera, beaucoup plus tard, ce temps de son enfance, quand son père, encore jeune, avait quitté Calais pour, à Lyon, fonder sa réussite. À ce niveau de la trajectoire, l'entreprise satellise déjà le plus clair de l'existence. Le destin, alors, s'inscrit en orbite des affaires: une aventure que ces hommes, en de nombreux cas, vivront jusqu'à leur dernier souffle. Il a fallu, pour eux, franchir l'étape de l'adolescence et, l'école hâtivement quittée, aborder, parfois par des voies incertaines, la canière. Premières années tâtonnantes, modestes et souvent difficiles. Il faut apprendre le métier tout en gagnant sa vie. Il faut pour certains, passer à l'acte et fonder l'entreprise. Certains, déjà, en héritent: la première pente d'un Jean-François Cail ne sera aucunement celle d'un Charles de Wendel. On peut tenter de suivre quelques-unes de ces routes, dans leurs styles très

divers, qui pennettent d'aborder le temps de la vie d'hommes. Il s'agit
mais s'en doutent-ils? - d'un jalon décisif I APPRENDRE

-

On eût pu voir, à Lyon, Eugène Charrière, sa vie durant, attelé à des tâches obscures, des écritures comptables sans lendemains. Ayant débuté comme employé dans une maison de commerce lyonnaise, il fonde - fort heureusement - un cabinet d'affaires à Grenoble. Premier apprentissage, dès 1829, pour le futur industriel. Mais, cette année-là, Eugène Charrière ne

EN ORBITE

DES AFFAIRES

peut savoir qu'il sera maître de forges" C'est quatre ans plus tard, en 1833, un de ses clients, le banquier Giroud, qui le lui révélera en le mettant à la tête des Forges d'Allevard, en Dauphiné. Providentielle rencontre d'un homme sans antécédents usiniers et d'une relation d'affaires qui a pu l'apprécier. Le jeune homme peut, alors, immédiatement étudier les problèmes de tous ordres qui, dans cette forge de montagne, vont le tenU-désonnais, presque un demi-siècle durant et jusqu'aux derniers jours 2. Une certaine logique À ce point, on perçoit le problème: en un temps où les filières d'enseignement adaptées n'existent guère, le jeune - qui, souvent, n'est pas un successeur - ne sent qu'obscurément ce qu'il devrait faire. Le problème des carrières se pose. Qu'apprendre et par quel moyen précis? Une certaine logique - le poids de l'histoire, de la géographie - en ce début du siècle, quand un monde se cherche, peut seule guider les pas. Le jeune André Cossé, originaire d'Angers, vient à Nantes en 1828. Question de lieu et de date : Nantes offre alors un décor aux antipodes des doux sites angevins. Constructions mécaniques, activités portuaires, industries textiles, raffmeries du sucre, ont ici la valeur d'un exemple. Cossé est placé chez Duval, confiseur, rue Cosserie. Dans la grande ville de l'Ouest, ce jeune va pouvoir se familiariser avec le sucre, en une métropole toute axée sur le traitement des cannes coloniales. Il succède bientôt à son patron, dont il épouse la fille: le voici nantais, aux premières loges pour d'autres échappées. Nous retrouverons plus tard André Cossé-Duval 3. Cossé se familiarise - empiriquement - avec une profession. En région rhodanienne, François Gillet en apprend une autre, toute rebelle à une cartésienne compréhension, la teinture, pleine de difficultés et d'aléas, où le succès, très souvent, se récuse. TIa, on l'a dit, quitté son village natal pour gagner Lyon et, en 1830, il est entré comme apprenti chez des parents éloignés, auprès desquels il va bénéficier de la chance inespérée de participer à la vie d'une affaire: stage sans prix pour un jeune qui songe à l'industrie. En 1833, il a vingt ans ; la conscription l'attend. Par chance, François tire un bon numéro; il échappera au service de l'année. Il gagne maintenant 40 ftancs par mois, partage la table de son patron qui est commune avec le personnel 4. Mais, sm1ou~ il apprend. Car, c'est sans doute en ces existences quelque peu conviviales, par ces contacts entre gens de métier partageant d'identiques tours de ~ que l'apprentissage de ces canières, réclamant beaucoup plus d'intuition et de flair que de science écrite, se pratique avec le plus de fruit. Plus tard, François Gillet deviendra chef d'entreprise avec un 24

EN ORBITE

DES AFFAIRES

bagage de connaissances qu'aucune grande école, sans doute, n'eût pu lui conférer. D'autres apprennent en changeant de séjour. Si le textile a pu guider François Gillet dans sa démarche personnelle ( une partie de la région lyonnaise gravitait autour des métiers de la soie), aucune industrie marquante n'a p~ dans les Deux-Sèvres, orienter les débuts de l'enfant de Chef-Boutonne. En 1819, Jean-François Cail a quitté son village, à quinze ans, avec six ftancs en poche. Le voici sur la route. Tour de France: il parvient à Fontenay-le-Comte, y demeure trois ans chez son premier patro~ passe une année à Nio~ une autre à Orléans, puis arrive à Paris, où il entre chez Pauwels, constructeur d'appareils pour l'industrie du gaz, débutante en ce temps 5. Lui aussi, en ces stages divers, apprend beaucoup, retient énormément. Le poids de l'empirisme L'empirisme, la plupart du temps, commandait cependant. Les circonstances de la vie, les relations des parents parfois, menaient à ces stages, guère toujours éloignés de la situation d'ouvrier salarié, mais qui, pour transitoires qu'ils fussent, représentaient un capital d'acquisitions précieuses. La perméabilité du milieu patronal se révélait à la bonne volonté - sinon à la générosité - d'employeurs qui acceptaient chez eux, parfois jusqu'en leur domicile, des jeunes qui, leurs classes achevées, s' établiraient à leur compte, leur feraient concurrence. Vers ses vingt ans, Paul Morane, né en 1833, gagne la capitale, entre chez Cahouët, fabricant de moules à bougies, 10, rue de Pontoise, se spécialise en mécanique, est apprécié de son patron qui, bientôt, va le perdre: Paul Morane, ayant appris beaucoup, fonde , . . . 6 '\ sa propre entrepnse, qUIprospera ires Vite. Si François Gillet:, si Jean-François Cail, si Paul Morane, si d'autres encore n'ont guère d'antécédents industriels, quelques jeunes -les héritierspeuvent, quant à eux, avoir, dès leur naissance, une idée directrice. Henri Plon né en 1806, descend d'une famille d'imprimeurs de Belgique, établie à Paris à la fin du siècle précédent, mais son père ne possède plus d'entreprise personnelle. Après des études classiques à la pension fondée par M. Liautard - aujourd'hui le collège Stanislas - Henri doit, dès l'âge de quinze ans, se consacrer à son apprentissage. Son père va r'y aider. Henri ira d'abord chez l'imprimeur Finnin Didot, puis chez Paul Dupont. Irremplaçable passage chez ces employeurs temporaires. Chez Didot, Henri Plon lie connaissance avec un jeune - futur confrère - Jules Claye, et, dès l'âge de dix-sept ans metteur en pages, a sous sa direction une équipe de compositeurs déjà 25

EN ORBITE

DES AFFAIRES

nombreuse. Deux de ses frères, Hippolyte et Charles, œuvrent à ses côtés. L'ardeur pour apprendre domine ces jeunes 7. Car, c'est l'enthousiasme créateur qui, en ce premier tiers du siècle, frappe les regards. En pleine époque romantique, le mal du siècle ne semble pas les atteindre. Eugène Plon racontera le courage de son père et de ses deux oncles gagnant chaque jour le lieu de leur labeur. Sur le chemin matinal qui les mène de la rue du Cimetière Saint-André-des-Arts, où ils vivent, jusqu'à l'imprimerie Paul Dupont qui occupe l'Hôtel des Fennes, rue de Grenelle-Saint-Honoré, les trois jeunes hommes traversent le Pont Neuf dès la première heure, prenant juste le temps d'écouter un instant le boniment d'un dentiste forain qui fait leurs délices, puis redoublent de vitesse pour gagner l'atelier. Une journée commence. ils ont, sur la route, fait provision de gaieté jusqu'au soir 8. Ce type d'apprentissage, tellement éloigné de toute théorie livresque, fi'était pas, tant s'en faut, réservé aux enfants qui, sans prédécesseurs, devaient concrètement apprendre un métier tout en gagnant leur pain. Chez les Augustin Nonnand, à Honfleur puis au Havre, dans une lignée vouée depuis des générations à la construction maritime, on apprenait d'une manière tout aussi pragmatique. Le grand Augustin-Nonnand ne fit guère de hautes études dans aucune grande école. Reçu «maître charpentier» à dix-huit ans, en 1810 à Honfleur, ville qu'il quitte bientôt, fumcmssant la Seine pour gagner le Havre, on le retrouve œuvrant, en 1820, avec son père, abordan~ presque d'entrée de jeu, la construction de coques en fer. Apprentissage réaliste mais, en fait, voie royale que la génération suivante ne reniera pas, son fils, Benjamin, né en 1830, n'ayant guère été fonné différemment. La fréquentation du chantier familial, pour l'essentiel, assurera à ce descendant le nécessaire apprentissage du métier ancestral 9. Les voyages, les déplacements divers peuvent aussi assurer la fonnation souhaitable. Jules-Albert Schlmnberger, né à Montpellier en 1804, revient avec les siens à Mulhouse - le berceau familial - en 1814: il part pour Hofwil, chez Fellenberg, et y reste cinq années. On le trouve, en 1823, à Paris, suivant l'enseignement du Conservatoire National des Arts et Métiers, une des filières précieuses - sinon la seule - d'enseignement technique de ce temps. fi étudie la mécanique et la chimie, se rend en Angleterre, revient à Mulhouse où, en 1825, il entre chez son père. À vingt et un ans, le voici à pied d'œuvre 10. Dans des conditions plus précoces encore, on voit Émile Dollfus, né à Mulhouse en 1805, étudier lui aussi chez Fellenberg, puis, à la mort de son père en 1818 ( il a treize ans ) être envoyé à Bruxelles pour y travailler dans un comptoir de la fmne Dollfus-Mieg, s'initier aux affaires tout en étudiant les mathématiques Il.

26

EN ORBITE DES AFFAIRES

Le stage pren~ parfois, l'aspect d'un séjour plus lointain. Le jeune

Lillois Gustave Scrive 12, après ses études au collège de Marcq, est envoyé
en apprentissage en Allemagne, chez un filateur de München-Gladbach, puis à Manchester, chez Dobson et Barlow, constructeurs de machines, où il travaille comme mécanicien. Les innombrables voyages effectués OutreManche par les industriels ftançais dès le début du siècle ne peuvent que les convaincre de la valeur d'exemple des manufactures britanniques. Le stage en Angleterre deviendra très classique. II L'APPRENTISSAGE PARLE HAUT. LA GRANDE ÉCOLE

Les grandes écoles s'offriraient à ceux qui pourraient en aborder les difficiles concours et reculer de trois ou quatre années l'entrée dans la carrière. Au premier type de formatio~ totalement empirique, emprunté par l'immense majorité des candidats à l'entreprise, s'opposerait, pour des privilégiés, un apprentissage scientifique, une fonnation de haut niveau procurée par les premières institutions qui formèrent des ingénieurs, ceux-là dont la France industrielle, dès 1830, avait un urgent besoin 13. Polytechnique, école militaire, n'eut pas nonnalement vocation à fonner les dirigeants des entreprises privées; si elle en donna quelques-uns, ce fut par accident de parcours, certains de ses anciens élèves se laissant attirer par des entreprises qui les sollicitèrent 14. Les écoles d'Art et Métiers, l'École des Mines, allaient former des techniciens pour l'industrie, pour les houillères. Fondée en 1829, institution privée appelée à devenir, en 1856~ une école publique, l'École Centrale, surtout, accueillerait sur ses bancs quelques-uns des jeunes appelés à illustrer les entreprises de leur temps. Le cas de l'École Centrale Il fallait, pour songer à y entrer, des dispositions certaines. Quelques jeunes semblèrent les posséder dès un âge précoce. Félix Gueyrau<L né à Marseille en 1821, fait ses études dans sa ville natale, à l'institution Cauvière, puis, en 1836, gagne Paris. Le Marseillais de quinze ans va passer deux années à l'Institution Massin, rue des Minimes, pour préparer les épreuves d'entrée à l'École. Il y sera admis en 1838 ( c'est la dixième rentrée), quand il a dix-sept ans 15. D'autres gagnent l'École à un âge à peine plus tardif Adolphe Noblot, de Héricourt, né en 1816, aura vingt et un ans en 1837 lorsqu'il rejoindr~ à sa sortie de Centrale, la fmne familiale. En général, le passage par l'institution ne retarda que d'assez peu d'années l'entrée dans la carrière des élèves doués que l'on y vit passer. 27

EN ORBITE

DES AFF AIRES

Études~ cependant, de très haut étiage. Le jeune Noblot marqua l'accent sur la chimie industrielle et celle des colorants. Précieux atouts que ces connaissances, théoriques et techniques, acquises en des lieux qui, voulus et créés par un savant illustre, Jean-Baptiste Dumas 16, marquèrent d'une empreinte de rigueur qui ne s'effaça guère ceux qui y passèrent: en subissant d~implacables exigences qui firent se froncer les sourcils de plus d'un élève, ils se virent conférer un bagage hors de prix. Mais ce dut être, sans doute, la pacifique compétition régnant dans les salles de Centrale, les relations nouées~ les amitiés tissées, et tout ce qui, au fil de ses premières années, faisait une grande école, qui revêtirent - à terme - la plus décisive importance. Un climat, une ambiance, marquent des êtres vivant ici leur classes ultimes, l'enseignement de leurs tout derniers maîtres. On verra à Centrale, dès 1829, des successions de jeunes dont certains connaîtront de prestigieux trajets. Les élèves des toutes premières années purent connaître Jules Petiet 17qui fut, dans le monde felToviaire, une haute personnalité. Le futur ingénieur en chef du matériel et de l'exploitation du Chemin de Fer du Nord -le bras droit de Rothschild - sortit de l'École l'été 1832. Camille Polonceau 18, autre «cheminot» de grande taille, illustra la promotion 1836 et Victor Forquenot, qui deviendra ingénieur en chef du matériel et de la traction au Chemin de Fer de Paris à Orléans, honora la fournée qui sortit de l'École en 1838 19. On vit encore d'autres cadres de certaines industries, tel cet Hector Biver, qui sera l'un des grands dignitaires de la Compagnie de Saint-Gobain, chimiste de renom, qui acheva en 1843 ses études sur les bancs de l'École 20. Un vivier encore restreint ( l'École fi'avait dans les débuts que des promotions de moins de 50 élèves) mais au sein duquel, bientôt, les grandes entreprises puiseraient à bon escient: telle s'avéra Centrale pendant les deux premières décennies de son existence. Stimulés par ces contacts, poussés par l'exemple de leurs grands aînés, les jeunes qui représentent ici les industries familiales - qu'ils y figurent déjà comme des héritiers ou qu'ils créent de leurs propres forces leurs entreprises - bénéficièrent à Centrale~ d'un stage d'une valeur inappréciable. On vit Alphonse Dufoumel - de la Haute-Saône - côtoyer, dans la promotion 1834, deux jeunes du textile, alsaciens r'un et l'autre, Victor Gas~ d'Issenheim, et Albin Gros, de Wesserling ( un autre Gros suivra l'année suivante ), en même temps qu'Adolphe Noblot, du pays de Montbéliard 21 : Dufoumel, à Gray, sera maître de forges; les trois autres, filateurs dans l'Est. Sur les mêmes bancs, ces années-l~ un futur homme d'État, Chevandier de Valdrôme 22, avec lequel, sous l'Empire, quand ce Centralien sera devenu ministre, plus d'un ancien condisciple, sans doute, sera tenté de nouer à nouveau des rapports.

28

EN ORBITE

DES AFFAIRES

Quel pouvait être le type d'existence de ces jeunes? Laborieux mais, probablement, teinté çà et là d'une pointe de bohème. Les études n'occultaient pas les agréments de la vie parisienne: « Il aimait énonnément le monde », dira de Félix Gueyraud un de ses parents, «et n'était pas le dernier à s'amuser dans les joyeuses parties qui rassemblaient les étudiants de son âge. Logé d'abord à l'hôtel, puis dans un petit appartement, il menait de pair la préparation de ses examens et les nombreuses distractions que la vie parisienne offiait aux jeunes gens fortunés qui faisaient leurs études dans la capitale» 23. Prestige de l'École Ces jeunes pouvaient être fiers d'une institution dont les premières années voyaient s'affermir rapidement le renom. L'année 1846, entre autres, connut une importante promotion: 54 élèves sortirent de l'institution. Dotés, cette année-là, du titre d'ingénieur, Léonce Chagot, qui sera le patron de la houillère de Blanzy ; Sautter, Genevois d'origine, Parisien d'adoption, qui, à peine sorti de l'École, fondera une firme réputée de construction de phares, et, derechef: des hommes du textile: Henri Bourcart, de Guebwiller, qui sera filateur de coton, comme Jean Stoecklin, de Colmar, et Jean-Jacques Ziegler, de Mulhouse, cependant que - Parisien parmi ces provinciaux montés jusqu'à la capitale - un Jules Soehnée, en devenir d'une fabrique de vernis, est de ceux qui représentent alors les secteurs « divers », au côté des activités traditionnelles ou des grandes industries 24. Ils forment à eux tous, en tout cas, un échantillon de cette aristocratie du savoir et, bientôt, du savoir-faire, un des futurs piliers du monde de l'entreprise. Échantillon où des tendances semblent apparaître, marquant ces promotions. Certaines industries, durant les deux premières décennies de l'École, figurent plus souvent que ne figurent les autres. Non moins de trois représentants ( dont Paul Darblay ) de l'industrie papetière au sein de la promotion 1847, suivis de deux autres en 1850 (Auguste Dambricourt:, Pasdécouvreur de la houille blanche - figure à son tour dans la promotion 52 25. La construction mécanique envoie Joseph Farcot qui s'illustrera par l'invention, en 1868, du servomoteur, et Léon Édoux qui construira sous peu appareils hydrauliques et machines à vapeur... Les futurs maîtres de forges (Dormoy, Dufoumel, Palotte ) représentent, de leur côté, les industries

de-Calais, A. de Montgolfier, d'Annonay);

Aristide Bergès

-

le futur

lourdes sur les bancs de l'École 26.
On remarque des absences. Si l'Est compte, durant les vingt premières années de l'École ( de la promotion 1832 à celle de 1851 ) non moins de 29

EN ORBITE DES AFFAIRES

onze élèves> l'Ouest ( est-ce un résultat de la relative «paresse» de l'industrie normande? ) n'envoie à l'École, ces années-là, qu'Henri-Édouard Rondeaux, de Bolbec - promotion 1845 -, et le Nord textile attend le milieu du siècle pour compter ici son premier diplômé, Auguste Wallaert promotion 1851 - suivi, sons l'Empire, de quelques autres rares représentants des «grandes familles» ( Henri Descamps, 1863; Léon Thiriez, 1866 ). Lille-Roubaix-Tourcoing, sur ces bancs, se font attendre. c~était, sans doute, que, au sein des patronats relativement récents, en ce milieu du siècle la première génération n'avait pas toujours achevé toutes ses tâches et laissé la place aux premiers héritiers: ceux-ci disposeraient d'un peu plus de ce temps mesuré étroitement aux premiers de cordée. Il ne faut pas tellement s'étonner du fait que, à l'inverse, d'autres zones d'industries, immémorialement adonnées à certaines productions, envoyaient - plus que d'autres - leurs jeunes dans les salles de Centrale. On vit Lodève - centre lainier déclinant de l'Hérault - représenté par Léon Vitalis, futur fabricant de drap, dans la promotion 48, suivi, l'année suivante, par son concitoyen Émile

Vellot, et Roanne envoyer Achille Devillaine - promotion 47 - qui sera
fabricant de mousseline à Tarare 27. Signe des lieux et des temps: les éphémérides d'une très grande école donnaient la trace, en creux et en relie£: des forces industrielles en présence en ce temps. La canière pouvait, pour certains de ces jeunes, prendre ici ses tout premiers contours. Les contacts créés~ les amitiés nouées~ poUtTaient, en certains cas, se muer en destins parallèles. On put voir deux condisciples sortis de l'École en 1847, Adrien Fresnaye, né à Illien en Eure-et-Loir, et Paul Laligant, né près d'Hesdin dans le Pas-de-Calais, se retrouver dans l'existence, voisins de campagne et voisins d'industrie: sur les bords de la Canche, le premier à Marenla, le second à Maresquel, à quelques kilomètres en aval, tous deux, en cette humide vallée de l' Artois, fabriqueraient du papier 28. Pour d'autres, l'École pouvait mettre en orbite d'une canière, en des circonstances d~autant plus détenninantes que~ pour certains d'entre eu~ l'incertitude d'une profession pouvait, fmies les ultimes leçons, laisser encore perplexe. Si l'on voit, franchissant pour la dernière fois les portes de
l'École~ certains élèves
<-

Joseph Farcot, qui gagne l'entreprise

de son père où

il développera de remarquables inventions, le jeune Palotte ralliant Châtillon-Commentry, Émile Noblot rejoignant la fume textile d'Héricourt ) nantis de certitudes, Félix Gueyraud pouvait, quant à lui, apparaître en mal d'hésitation. Ce n'était sans doute pas le certificat de capacité en chimie que~ le 15 août 1840, le jeune Marseillais remport~ mais la providentielle amitié du fondateur de Centrale qui lui valut canière: en 1843, Jean-Baptiste

Dumas mit le jeune en rapport avec une famille de l'industrie cimentière.
30

EN ORBITE

DES AFFAIRES

Cette année-l~ Félix Gueyraud deviendra, avec son père~ locataire des fours à chaux des Pavin de Lafarge: un passage à l'École déterminant pour l'entrée aux affaires. Les ultimes leçons débouchaient en canière 29.
III LE PASSAGE À L~ENTREPRISE. LES TÊTES DE FILE.

C'est Jacques CmJ, J'aîné de Jean-François, qui Jui donna J'une de ses premières chances. Il le recommanda à Charles Derosne, chimiste parisien q~ à la fin de l'Empire, avait créé un atelier de fabrication d'appareils pour la distillation continue.Parvenu à Paris après son tour de France~le jeune de Chef-Boutonne frappa son employeur par son intelligence. Éclatante ascension: le fils du charron des Deux-Sèvres fut promu contremaître, chef d'atelier, directeur et, à vingt-deux ans, était devenu le bras droit du patron 30.Première marche, franchie décisivement - un peu avant 1830 - par un homme appelé à une grande canière. La faculté d'oser Les premiers de cordée, en ces années cruciales, sont la majorité. Le nombre n'est pas encore élevé, quand débute le second tiers du siècle, des premiers successeurs. C'est l'aube de I~ère pionnière; se mettre en orbite autour d'une entreprise, qu~il faut, de toutes pièces, créer, ou - si elle existe - à laquelle il faut, par des chemins divers~ s'agréger, est un acte qui peut défier la pesanteur: une attitude qui doit vaincre la crainte du risque, dissiper, coûte que coûte, l'obscurité de l'inconnu, témoigner d'un credo pour l'entreprise. D'autant qu'il est des faux départs... C'est une équipe bien éphémère que fonne François Gillet au printemps de 1838, lorsqu'il contracte une première association avec Alexandre Bertrand. Il atteint vingt-cinq ans quand Bertrand qui apporte un fonds de teinturerie aux Brotteaux, et lui-même nanti d'une somme de 1 500 ftancs, unissent leurs ambitions. L'entente ne durera pas six mois; le 28 novembre, l'association se trouve dissoute: Bertrand n'a pu mettre à exécution des procédés de teinture qu'il prétendait connaître 31.Il faudra recommencer, avec d'autres moyens. Aussi certains hésitent-ils sous l'effet d'un sentiment de prudence: àjuste titre, car l'économie de marché - d'un type révolutionnaire - qui s'instaure est un systèmebrutal, sans pardon pour la malchance, où guette la faillite si la demande ne se manifeste pas ou est insuffisante à absorber une production que l'on va lancer à force de machines. À Nantes, André Cossé succède à son beau-père et fabrique ( à échelle confidentielle) des candis 31

EN ORBITE

DES AFFAIRES

pour la clientèle de l'Ouest. En 1837, un peu par le hasard, un négociant de Champagne, Irroy, découvre la qualité de ses produits; or, les candis servent, en cette province de vignobles, au sucrage des vins mousseux. Cossé lui fait un aveu: s'il pouvait être certain d'tme demande suffisante, il monterait une fabrique. Irroy en parle autour de lui; le Nantais vient à Reims avec des échantillons. On l~incite à se lancer: Cossé se décide~ achète une ancienne filature, la transfonne et, en janvier 1838, fonde «Cossé-Duval et Cie». Le pas est franchi. Il est industriel 32. Mais il a réfléchi: un style mélangé de prudence et d'audace. Certains, apparemment, assument un risque atténué, reprenant une affaire existante ; mais, pour ce faire, ils doivent savoir attendre. Du même âge qu'Henri Plon et, comme lui, Parisien de naissance, Jules Claye a vu le jour, le Il mai 1806, dans un quartier cher aux imprimeurs, l'enclos Saint-Gennain-des-Prés. Origines modestes: le père, expéditionnaire dans les bureaux du ministère de la Guen-e, lui a pourtant fait faire de bonnes études, le confiant à un ecclésiastique, l'abbé Cordier, qui compte alors parmi ses élèves le jeune Victor Hugo... Comme pour tant d'autres, les exigences du métier ont singulièrement écourté ce temps des premiers maîtres: à quatorze ans, Claye entre chez Finnin Didot 33. Il Y retrouve Henri Plon, apprenti comme lui dans l'illustre maison. il y passera douze ans et dira lui-même, plus tard, de quel prix aura été pour lui ce temps de fOffilation. Comme les années passées sur les bancs de Centrale, de tels stages pouvaient occasionner des tournants d'existence: en 1835, un autre de ses camarades d'apprentissage, Henri Fournier, parvenu à la maîtrise, lui confie la direction de ses propres ateliers. En 1846, Fournier, appelé auprès de Marne à Tours, transmet à son compagnon son brevet d'imprimeur. Cette année-là, après vingt-cinq ans de pratique, Jules Claye devient patron imprimeur. Il touche la quarantaine mais va, dorénavant, pouvoir vraiment créer 34. Le paramètre Chance On pressent à ce point que, dans d'assez nombreux cas, quels que soient le talent et l'audace, un élément que l'on peut appeler chance, sous la forme de faits d'apparence minime mais qui détenninent l'avenir, plane sur ces premiers degrés d'existences laborieuses: André Cossé débute commandité par sa belle-mère; le mariage va pennettTe à Gillet un nouveau départ et, cette fois, décisif; François épouse la fille du maire de Saint-Clément-sousValsonne, Pierron. Accident heureux. À la fm de 1838, est créée la Société Gillet et Pierron: l'affaire emploiera, dès 1843, une trentaine d'ouvriers. 32

EN ORBITE

DES AFFAIRES

Entreprise modeste mais qui voit S'ouvrir~ peu à peu découverte~ la route du succès 35. C'est parfois un fil ténu que le créateur de lignée doit saisir au passage. Mais il faut le saisir: l'occasion manquée peut ne pas revenir. Si le mariage peut être, pour certains, la chance décisive~ le parent modeste « repêché)} par le membre de la famille qui, lui, a réussi, peut être aussi un cas. Auguste Isaac, dans ce cadre précis, nous retrace 1'histoire de son père en des tennes émouvants. Lorsque Louis Isaac arriva à Calais en 1851, c'était un « parent pauvre )} qui rejoignait sa famille d'origine. Né en 1824, ce jeune-là n'avait pas eu, en son enfance, un destin brillant entrouvert devant lui. Son propre père, originaire de Calais, s'était fixé à Lille où il fut comptable chez Derode, une maison de négoce de denrées coloniales. Lorsqu'il mourra en 1872, cet homme modeste aura pourtant connu le des~ totalement infléc~ de son fils. Mais la chance aura tenu à la venue d'un autre: l'obscurité se serait à nul doute épaissie sur ce fils si le jeune Louis n'avait été sollicité par un oncle - un frère de son père - qui, lui, avait, à Calais, brillamment réussi. Par son labeur, son esprit d'invention dans la fabrication du tulle (une production qui, depuis la Restauration, faisait la gloire de la ville ), ce parent, Augustin Isaac 36,fit rentrer la famille dans la voie du succès. L'oncle fit venir son filleul et neveu: «C'est à lui que mon père doit son entrée dans la maison Dognin fils et Isaac, en 1852 ». Chance inespérée. Il faut imaginer ce qu'une telle occasion représentait pour un homme sans fortune, en ce milieu d'un siècle qui connaissait les plus extraordinaires mutations et en même temps offrait un espace de certitude, des possibilités d'avenir, un pouvoir de créer. Une telle invitation devait être honorée: en 1852, la France des entreprises volait vers le succès. Mirifique ascension, revécue jusque dans ses détails dans les souvenirs du fils, trois quarts de siècle après: « Mon père avait gagné la confiance de son oncle et de son associé, M. Camille Dognin. On le fit monter en grade ; on lui fit quitter la petite maison de la rue des Maréchaux et on alla s'installer dans une grande maison avec deux corps de bâtiments -l'un sur la rue Saint-Michel, l'autre sur la rue Saint-Denis - avec de grandes salles pour les découpeuses de tulle. fi y avait une cour et une écurie... ». Et le narrateur ajoute, encore émerveillé de ses souvenirs d'enfant: «Ma tante Clara... ayant vu arriver son neveu Louis à Calais comme parent pauvre... resta émerveillée de son succès )) 37. Devenu associé dans l'affaire, Louis Isaac partit, en 1859, s'installer à Lyon: le succès, alors fut pleinement acquis. Irrésistibles ascensions. C'est souvent jeunes que ces premiers de cordée vivent cette promotion. Jean-François Cail, en 1836, a trente-deux ans quand il est associé à l'entreprise Derosne. Henri Plon et Jules Claye attendent 33

EN ORBITE

DES AFFAIRES

davantage~ presque la quarantaine~ pour être leur propre chef dans leur propre entreprise. François Gillet, vers 1850, emploie 80 ouvriers; quand la réussite, ainsi, se consolide, ce fondateur a trente-sept ans. On a comme l'impression que ces mises en orbite ne doivent pas se faire attendre, qu'elles réclament de la célérité comme si les qualités d'audace~ le courage d'agir~ devaient s~accommoder de la seule jeunesse. Il fut des cas extrêmes. Le 19 décembre 1860, le jeune Arthur Hacot, d'Annentières, déjà émancipé, est spécialement autorisé par son père à exercer la profession de fabricant de toile. Il peut, dorénavant, agir, faire actes de commerce. fi fonne avec son frère majeur une société en nom collectif: création d'entreprise 38. Enthousiasme DOuni par l'exemple d'une cité enfiévrée d'industrie et qui, en une décennie, de 1860 à 1870, va être portée vers des sommets? Sans aucun doute: pour nombre de ces jeunes, on ne peut guère attendre et l'on a le désir de créer; il faut ne pas manquer le train des premières fondations. En 1860, quand la cité toilière commence à se couvrir d'usines, c'est, pour beaucoup, l'époque des créations. C~est, pour certains autres, le temps des héritages: I~étape, pour ceux-ci, ne peut être la même. IV LES PREMIERS SUCCESSEURS En 1832, à l'âge de 57 ans, Louis Say décide de quitter Nantes. Il atteint un tournant: il a cinq fils qu'il désire établir. Deux sont en âge d'aborder les affaires~ trois autres, trop jeunes, devant encore attendre. Pour ceux-ci, il concevra une seconde entreprise à Paris. Les deux aînés auront l'affaire de Nantes 39. Un délicat passage Ces aînés vont hériter d'un bel outil de travail. Nés respectivement en 1811 et 1812, Gustave et Achille Say, quand ils n'ont qu'à peine dépassé la vingtaine, vont prendre la suite de leur père. Celui-ci, vingt ans plus tôt, en 1812, abandonnant l'industrie textile, a pris en location une ancienne fabrique d'indiennes nantaise, l'a transformée en sucrerie et, avec l'appui de deux associés, Delaroche et Delessert, l'a exploitée. fi a quitté un peu plus tard ces deux partenaires, s'est installé dans un autre local et, en 1826, a fonné une nouvelle association avec le fils d'un capitaine au long cours, J.B. Étienne. Le 5 avril 1832, il rachète la raffinerie de la Jamaïque. Ses trois plus jeunes fils y entreront: c'est à Ivry, aux portes de Paris, une usine qui deviendra rapidement importante. Succession préparée 40.
34

EN ORBITE

DES AFFAIRES

Il fallait, pour assurer la suite, disposer du temps permettant les mesures nécessaires. Louis Say disparaît en 1840: Achille et Gustave ont repris, en 1835, les parts de leur père dans la raffmerie nantaise, et ont pu se mettre à l'œuvre. Lorsque le Valenciennois Henri Dubois-Fournier fait son testament, le 26 novembre 1842, il s~agit, pour lui aussi, d~une sage précaution: une attaque d'apoplexie l~atteint l'année suivante 41. Mais dès 1833 - il atteignait alors 65 ans - son fils Henri a repris l'affaire familiale. Quand le fondateur s'éteint en 1844, la soudure est faite; ce fils est devenu le chef de la famille ( le père a eu, de ses deux mariages, non moins de vingt et un enfants...), le tuteur de ses plus jeunes frères, le successeur dans la fmne. En d'autres circonstances, le passage s'effectue dans l'improvisation d'une minorité encore inachevée. Lorsqu'il perdra son père, le Mulhousien Jean Dollfus se trouvera dans ce cas. Ses études littéraires - en Suisse - tout juste achevées, il aborde, en 1815, l'industrie textile: il n'a que quinze ans, mais eût-il pu attendre davantage? TIse trouve à la troisième génération de l'affaire familiale, une de ces affaires qui - hâtivement - réclament des hommes. Son grand-père, Jean Dollfus - le dernier bourgmestre de la République de Mulhouse - ~ en 1764, fondé la fmne qui, prenant dès 1802 raison sociale 42.En 1815 - quelques semaines après Waterloo - on trouve le jeune à Bruxelles, apprenti dans un établissement que l'affaire mulhousienne
y exploite. Il y commence sa formation textile
43_

le nom de Dollfus-Mieg, rayonnera au

~me

siècle révélant une grande

Sage mesure. Son père meurt en 1818 ; il faut agir vite. Jean Dollfus est mineur; en 1820, on le voit spécialement autorisé par son beau-frère, André Koec~ et par sa mère, madame Daniel Dollfus, née Marie Mieg ses tuteurs - à partir pour l'Allemagne pour y implanter « ... à Leipzig ou tout autre lieu quelconque, un établissement de commerce pour telle branche qu'il jugera convenable ». Confiance manifestée à un jeune de vingt ans ! Il sera bientôt associé à la vieille entreprise. En attendant, il peut parfaire sa formation, tout en créant déjà 44. Car, une fois à pied d' œuvre, ces jeunes héritiers se mettent au travail. Jean Dollfus se trouve en face de responsabilités qui, brusquement, s'accroissent. Associé dès 1822, il se trouve, à la suite du départ d'André Koec~ en 1826,à la tête de l'affaire qu'il va diriger avec ses frères Daniel et Matthieu: c'est un patron de vingt-six ans. À Nantes, Achille et Gustave Say achètent, en 1836, avec leur associé J.B. Étienne, les bâtiments jadis loués à Louis Say; ils accroissent l'affaire. Quand le fondateur meurt en 1840, la capacité de raffinage de l'usine nantaise est passée de 1 000 à plus de 3 000 tonnes; dès 1836, ils utilisent le nouveau procédé de la cuite dans le vide: héritiers, les fils se montrent des novateurs 45. 35

EN ORBITE

DES AFFAIRES

Dynamiques

descendants

On trouve, chez certains, des qualités créatrices que la succession ne semble aucunement avoir émoussées: l'enthousiasme du siècle doit être ici rappelé. Certains descendants, loin de se contenter du fauteuil de leurs pères, créèrent, presque ex nihilo, de nouvelles entreprises. En ce sens, le Havrais Jules Siegfried témoigna d'une vitalité dont le manque de classicisme est frappant. Ses études achevées à l'âge de quatorze ans, il fi'eut, pour faire son apprentissage, qu'à se rendre chez son père, négociant en coton à Mulhouse. On put l'y voir apprenant sur le tas. Il fit tout dans les bureaux paternels, jusqu'aux tâches les plus ingrates. La confection des paquets - dans laquelle il excellait -, la correspondance commerciale, n'auront plus de secrets pour lui. En 1861, à l'âge de vingt-quatre aIlS, Jules Siegfried aura acquis une connaissance intime - tactile - du coton que jamais aucune autre fonnation n'aurait pu lui conférer. Cette année 18.61 est, pour l~ l'heure de l'option. Comme le dira son fils André Siegfrie<Lce discret représentant de la société haut-rhinoise avait sa situation à faire: «il n'héritait d'autre acquit que son éducation commerciale, plus précieuse qu'une dot» 46.En dix années passées chez son père, Jules Siegfried s'est amassé 10 000 francs d'épargne. Va-t-il succéder à celui-ci, à ce négociant qui, mis en difficulté en 1848, n' ~ somme toute, qu'une affaire modeste? Le fils fonnule un audacieux pari ; il fait, de son pécule, le plus étrange placement: un voyage en Amérique. Débarqué à New-York en 1861, au Fifth Avenue Hôtel, il dépense quotidiennement cinq dollars de pension, se rend à Washingto~ rencontre le président Lincoln, parle, voyage, apprend immensément Ce périple aux États-Unis en guetTe lui laisse des horizons planétaires que bien peu de ses pairs peuvent, en ce temps, entrevoir. fi a surtout compris que la guerre de Sécession risque d'être longue. Le coton va durablement manquer dans une Europe avide de cette fibre que les États du Sud, aujourd'hui insurgés, produisent massivement Il rentre à Mulhouse en 1862, transfonné 47. Il touche à peine barre dans sa ville natale. Commandité par des amis, il s'associe à son frère Jacques qui s'installe au Havre. Jules s'embarque pour Bombay. En moins de quinze jours après son arrivée, il y ouvre une maison de commission, celle qu'il a pu concevoir au cours de la longue traversée. Il achètera du coton à l'intérieur du tenitoire, le vendra aux industriels européens qui en éprouvent - face à la déficience américaine - de si brûlants besoins. De 1862 à 1866, la maison de Bombay réalisera une fortune, là où deux impératifs essentiels, à condition d'être strictement respectés, peuvent suffire au succès: un soin extrême dans le détail; 36

EN ORBITE

DES AFFAIRES

l'interdiction, qu'il faut s'imposer, de la spéculation sur une matière aux cours si capricieux. À vingt-neuf ans, Jules Siegmed rentre en Europe, s'implante au Havre, y devient un notable. De tels successeurs restaient des pionniers 48. v. LES REGRETS ET LES DOUTES

«Je donne I~Évangile médité en huit volumes à Léon Hannel, mon petit-fils, s'il devient prêtre ». Ainsi en disposait, en son paragraphe 9, le testament découvert à la mort de l'aïeule en 1846 49. Le jeune homme, très pieux, eût, par inclination, envisagé de se conformer aux vœux de sa grand-mère. En 1848, sa décision, à dix-neuf ans, était prise. On peut imaginer le destin religieux, brûlant d'ardeur, de celui qui fut industriel. La vocation eût fait un prêtre; le catholicisme social eût ignoré le grand réformateur, l'infatigable animateur du Val des Bois. Son telTain d'apostolat, Léon Hannel le trouvera finalement aux bords de la Suippe: l'usine à toucher sa demeure. En 1850, le collège de Senlis défInitivement quitté ( là où il s'est donné deux années encore, après les études secondaires, pour creuser ses voies ), le jeune Harmel rejoint les siens, entre à la fabrique. Il sera filateur 50. Problème de vocation La succession supposait résolue la question du talent; elle postulait aussi que rut réglée celle d~une vocation. Divorce possible. Car~ si la fmne formulait ses appels, une aspiration différente pouvait dissuader de reprendre le flambeau. Dès le début de l'ère pionnière, là où la France des entreprises s'épanouissait le plus intensément, la contagion sembla en fait telle, la pente naturelle à ce point incitante, que de nombreux destins s'en trouvèrent infléchis. Le faible nombre d~hommes d~État, de hauts fonctionnaires ou de poètes que révélèren~ dans leur ensemble, les milieux les plus brillants de la France d'entreprises - le patronat du Nor~ du Haut-~ de la région lyonnaise - peut se comprendre. Un effet d'entraînement jouait: si des aspirations littéraires ou scientifiques purent IDotiver quelques évasions, celles-ci ne fiu'ent pas assez ftéquentes, ni la tendance assez contagieuse, pour, en étouffant l'appel de l~hérédité, dissuader la majorité des premiers successeurs. Un rêve, chez les fondateurs, se faisait jour. Cette bourgeoisie, éprise d~une continuité où s'inscrirait l'histoire des êtres et des choses, cette civilisation d'entreprise toute neuve qui se créait, s'érigèrent très vite autour 37

EN ORBITE

DES AFFAIRES

d'un thème: l'hérédité. L'ère des certitudes, dans laquelle on entrait, fortifiait - tendance millénaire - ce rêve humain: se survivre. Lorsque~ à Lyon, en 1844, l'un des petits-fils Pons annonça à son grand-père qu'il voulait devenir officier, l'aïeul l'en dissuada en tennes sans réplique: « Ton choix est de la pure démence... le commerce est un moyen de considération et de haute situation dans le monde. Les fonctions publiques sont une vraie servitude» 51.Puissant appel du milieu. Beaucoup y répondirent. On s'engageait alors dans un système plus ou moins fermé de « valeurs », présentées comme attrayantes et, en tout point, tentantes. Mais le choix se posait en termes différents selon que le poids du passé~ dans telle famille, jouait de toute sa force ou que, ailleurs, en des milieux moins ancrés dans une tradition familiale, des doutes fussent encore concevables ou permis. Lorsque, en 1825, était mort François de WendeL la famille se trouvait touchée dans sa quatrième génération de mattres de forges. Énonne poids du passé! Charles, fils de François, est alors âgé de seize ans. Polytechnique. Sa mère prend la direction de la forge, aidée de son gendre, le baron de Gargan. On est aux dernières années de la Restauration. Pour Charles de Wendel, héritier d'un vieux no~ sera-ce, en ces années où l'industrie ne domine pas encore, l'oisiveté d'un jeune aux franges de la noblesse, des doutes au moins, face à une carrière qui peut, par ses risques, donner à réfléchir? Si I'hésitation put être perceptible, elle ne fut guère durable. Un voyage en Angleterre décide l'héritier: il sera le cinquième industriel de la lignée. Il prend la direction du groupe et, rapidement, le modernise: signe probable, sinon patent, d'une bonne adaptation 52. Certaines jeunesses, pourtant, furent nourries de desseins précis qui ne purent s'accomplir. Né à Mulhouse en 1819~ Jean ScWumberger - fils de Nicolas, le fondateur de la finne de Guebwiller - suit le cycle classique des études de la bourgeoisie haut-rhinoise : classes à Lenzbourg, chez Pestalozzi. En 1835 à seize ans, c'est le départ pour Paris. Des inscriptions sont prises à la Faculté de Droit pour se préparer à la fonction publique. Le jeune figure panni les fondateurs de la «Conférence Molé », ce cénacle qui doit développer les talents oratoires de ceux qui en sont membres. Mais le père le «rappelle aux affaires»: phrase fatidique déjà. On ne verra pas Schlumberger parmi les membres du Conseil d'État sous le Second . 53 Emplfe... . Non sans émotion, Scheurer-Kestner nous retracera un autre cas de destin infléchi. Son père, né à Colmar en 1807, a obtenu, à dix-neuf ans, l''autorisation paternelle de poursuivre ses études à Strasbourg. Un jeWle dévoré du désir de savoir: en 1826, il s'y inscrit en Lettres, mais fréquente aussi la Faculté des Sciences où il est élève du doyen, Brantôme. Dangereuses études: le goût pour la chimie devient tel que le jeune Scheurer 38

EN ORBITE

DES AFFAIRES

demande à son père la pennission d~étudier à Paris. Le vœu est exaucé. Immatriculé à la Faculté des Sciences en novembre 1827, il connaît - à vingt ans - des semaines grisantes dans la capitale, un temps dont le souvenir ne le quittera pas. Entré au laboratoire de Thénard, alors au sommet de sa gloire 54, Auguste Scheurer est remarqué par le savant qui en fait son aide préparateur et, l'année achevée, lui ofITe de le conserver à ses côtés. Mais les largesses du père s'arrêtent là. Malgré son désir brûlant, le jeune Scheurer regagnera Colmar pour « entrer aux affaires ». Un rêve, sans doute, se trouve brisé. Si les regrets, chez certains, furent des plus vifs, des doutes, chez d'autres, durent être levés. Prosper Gueyraud semble les incarner. Né à Marseille en 1819 il fait ses études dans une institution privée de sa ville natale. Mais il est, comme d'autres de son âge, conftonté aux nécessaires options: que faire dans l'existence? Le contexte de vie peut être, sur ce point, déprimant: le jeune passe les premières années de sa vie d'adulte dans une ambiance facile, sinon de facilité; le Marseillais aime les courses solitaires à cheval; il en est à ce point passionné qu'il les préfère aux habituelles réunions et rencontres généralement chères à la jeunesse. «J~ai peu aimé, dira-t-il, ce qu'on appelle le monde... ». On peut ne pas être sociable; il faut prendre un métier. Prosper Gueyraud - fut-ce au prix de longues réflexions solitaires? - découvrira sa voie. On le retrouvera homme

d'affaires exemplaires 55.
L'histoire s'écrit après coup; mais l'option « ex ante» n'était pas si aisée. «Depuis quelque temps, ma chère Maman», écrit, de Paris, Alfred Motte encore au collège Stanislas, «je suis tounnenté par une idée, et je me dis: que ferai-je? Banquier ou notaire, négociant ou avocat? Je crois qu'à dix-sept ans et demi, on doit savoir à quoi s'arrêter» ( 15 février 1845 ) 56. Un certain « mal du siècle» - fait de ces inquiétudes - pouvait guetter, à la limite, l'inconscient de certains. Dans sa ville natale, toute bruissante des broches de filatures, ce Roubaix quitté pendant plusieurs années, le jeune Alfred n'eut sans doute pas connu les mêmes incertitudes. Son premier choix sera mauvais: licencié en droit en 1849, on le trouve sur le point de s'enfermer dans une étude de campagne. Les Roubaisiens ignorent alors ce qu'ils manquent de perdre! Le sort se joue en 1852, quand il a vingt-cinq ans. Les coups du destin sont frappés par son frère; Louis Motte et son beau-frère, Wattinne-Bossut, lui formulent une proposition: une association où l'apprenti notaire apportera ses connaissances juridiques et ses bénéfices futurs. Le tabellion remise ses Codes, devient industriel.. Les doutes sont levés 57.

39

EN ORBITE

DES AFFAIRES

Les justes choix

Tout n'était pas - pour autant - réglé dans tous les cas. À peine « rappelé» par son père à Colmar, le jeune Auguste Scheurer ne semble pas capté par les joies du négoce familial. Il a, à Paris, fonnulé un rêve plus ambitieux: fonder, en Alsace, une industrie. Mais - lorsque l'on veut créer que choisir comme objet de réussite? Il songe au sucre. Il interroge son concitoye~ Frédéric Kuhlmann, q~ émigré à Lille., vient d'y fonder une entreprise clrimique 58.fi prend conseil auprès de Barruel, qu"il a connu chez Thénard. Celui-ci lui donne, en 1831, un tranc conseil: renoncer à créer une entreprise sucrière en Alsace: « je vous dirai sans détour que je ne mettrais pas un sou dans ce genre d'industrie; j"en connais plusieurs qui ont fermé boutique; il y en a encore ici, près de Paris, qui ne tarderont pas à faîre de même; ainsi, mon bon ami, ne vous fourrez pas là-dedans et laissez dire les prôneurs de ce genre d'industrie. Je ne vous donne pas trois ans pour voir s"écrouler les fabriques qui veulent s"élever dans vos contrées)) 59. Très heureusement, les circonstances mèneront Auguste Scheurer vers des activités moins précaires. Louis Motte, à Roubaix, eut, lui aussi, à faire le choix crucial. L'épisode mérite d'être revécu: il met en valeur l.,instînct, véritablement prémonitoire, de certains. On semblait à Roubaix témoigner, vers 1840, à l'égard du coton une curieuse détestation. Depuis quelques années c'était comme si la mode en faveur de la fibre exotique ( elle réalisait pourtant des tissus merveilleusement légers}, qui avait régné au début du siècle, s'effaçait, détrônée par l'appétit inconditionnel que l'on reportait vers les tissus de laine. De 1839 à 1842, on s'engageait, pour les affecter au travail de la laine, dans une vague de transformation des filatures de coton telle que, en 1844, les quatre cinquièmes de celles-ci avaient été rayées de la carte industrielle de la cité textile. On reniait le coton. Il est incroyablement difficile de fonnuler des projets lorsque leur direction s'avère diamétralement opposée à celle vers laquelle soufflent les vents dominants. Cette sorte d'exécration, c'était dans sa famille elle-même que Louis Motte, au temps des choix, la vivait. « Achetez pour mon pantalon un article en fil très bon marché », écrivait à sa mère, le 19 avril 1842, Alfred - le cadet de Louis - «mais surtout pas d'articles de coton; je les déteste» ! 60. Dans ce paysage industriel où la laine semble alors s'imposer face à un textile mal-aimé, Louis va fonnuler une option décisive. n choisira pour métier - mais à une échelle follement ambitieuse - la filature de coton, pour

40

EN ORBITE

DES AFFAIRES

laquelle, juge-t-iL doit subsister une place à Roubaix. Ce qu'on ne veut plus faire, lui-même le fera.

Il n'a qu'une alliée sûre: sa mère

61.

La mère et le fils ont une idée:

monter une filature de coton, mais radicalement révolutionnée grâce aux « self-actings», ces métiers automatiques qui se diffusent alors outreManche, mais qu'il est impossible de se procurer chez nous, car les prohibitions anglaises bloquent leur sortie vers la France. Qu'importe: Louis a le goût de la mécanique: il tentera de réaliser sur place ses propres matériels. Courageux bricolage. Il faut un locaL On fait le siège du père, Motte-Brédart, filateur de laine - très sage (ou très peu ambitieux) - qui s'est retiré en 1839, large indépendance acquise, guère plus, mais ambitions assouvies. On devine la tendre conjuration de la mère et du fils plein de hardiesse. Un fils dont elle partage les vues et qu'elle veut épauler. Motte-Brédart se décide, non sans générosité, à assister leurs projets. TIpossède, toutes machines atTêtées, une petite filature de 2 500 broches pour la laine rue de l'Union; la mère destine le local aux essais de son fils, et le père commandite fmancièrement l'aventure: 25 000 francs (une annuité de ses revenus) engloutis en un an ; la mère et l'enfant coûtent bien cher. La commandite paternelle est, cependant reconduite: Motte père confie à nouveau 25 000 ftancs au très curieux tandem de l~épouse et du fils. Ce sont de laborieuses journées à l'atelier où madame Motte, en compagnie de Louis, règle les métiers... Tâtonnantes journées, mais qui vont mener à la réussite 62. Le grand projet prendra corps: être résolument cotonnier, mais à l'échelle de la plus grande unité de la région. Les épousailles de Louis Motte, en 1841, avec la fille du maire de Roubaix, J.B. Bossut - on dira,

dorénavant,Motte-Bossut - vont donner des ailes au candidat filateur. TIfait
flèche de tout bois. Il a eu 30 000 ftancs de dot, sa femme 50 000 : belles corbeilles de noces, mais non exceptionnelles. On conserve 5 000 francs pour s'installer, en se réduisant au seul nécessaire; le reste passe en actifs industriels, se mue en matières premières et créances, cependant que, sur l'autre face du bilan, paraîtra le premier bénéfice. L'espoir change de camp; le rêve cotonnier prend corps. Lorsque, en 1842, naît son premier enfant, Motte-Bossut figure encore paradoxalement - parmi les filateurs de laine; le local de la rue de l'Union relève encore de cette classification, appartenanceà un textile auquel Louis Motte, pourtant, tourne le dos. D~autant que, cette même année, un coup de théâtre se produit, lourd de conséquences: la levée des prohibitions de sorties des matériels britanniques. En novembre 1842, voyage en Angleten-e (malgré le mal de mer toujours latent chez le Roubaisien ). Perspectives parées d'enthousiasme: «Vous dire les projets qui travaillent ma jeune 41

EN ORBITE

DES AFFAIRES

im3gination serait trop long; je vous les dirai à mon retour» 63 ~écrit le voyageur à un correspondant de Saint-Quentin. Louis Motte achète 18 000 broches Sharp et Roberts: achat massif qui engage le destin; une des premières - sinon la toute première - importations de nouveaux matériels. L~acquéreur joue pleinement son pari. Il ~ cette année-~ atteint ses vingtcinq ans ! Première étape, une charge de cavalerie, décisivement franchie: il reste à s'accomplir, à se parachever en pleine maturité.

42

Chapitre second

LE CŒUR ET LA RAISON ( UN TEMPS POUR LE MARIAGE)

Pour tenter d'oublier une fille charmante, mais dont les attraits étaient détruits par une éducation « peu en rapport avec la réalité du bonheur d'un tranquille ménage », Prosper Gueyraud (1819-1890), sur les conseils de son père l"industriel marseillais Daniel Gueyraud, partit pour Londres en novembre 1847. Le père, ayant apprécié la fille d'un de ses vieux amis qui résidait dans la capitale britannique, avait souhaité que celle-ci plaise à son fils. Huit jours ne s'écoulèrent point que, mû par le cœur mais aussi la raison, le jeune homme se dise épris de la belle-fille souhaitée par les siens 1. L'alliance ne pouvait être sans importance pour une classe en cours d'ascension. Si des clivages apparaissaient au sein de cette bourgeoisie de promotion - barrières parfois marquées, lignes de partage plus ou moins tèanchissables - les relations matrimoniales pouvaient réaliser autant d'échelons, autant de points de passage au sein même du milieu. Qu'elles mettent en contact des lignées d'un même «niveau », le renforçant par de communes racines; qu'elles établissent, au contraire, des rapports entre des hommes et des femmes de profils sociaux divergents; que les alliances réalisent l'ancrage du groupe sur lui-même ou que, au contraire, se crée par elles une osmose avec des milieux voisins - autres bourgeoisies, aristocratie -, ce type d'unions achevant, plus que la seule réussite économique, l'évolution sociale, les mariages demeuraient un fait d'importance, un événement de première grandeur dans la vie des familles pionnières: le milieu des chefs d'entreprise, à l'aube de son histoire, ne pouvait l'ignorer.

LE CŒUR ET LA RAISON

I.

LE MILIEU S'ENRACINE

La jeune fille promise à la main du fils de l'industriel Gueyraud n'était point, nous dit-on, très jolie. Mais le père lui croyait toutes les qualités qui font les bonnes épouses. Ainsi voyait-il certains traits des unions favorables: qualités du cœur, certes, qui ne pouvaient être, et ne furent point, absentes de nombreuses unions dynastiques; celles aussi, données par une éducation similaire, une certaine communauté de vues et de sentiments, de postulats et de croyances, d'attitudes et de réflexes. Toutes conditions susceptibles de rendre heureuses et stables, à tout le moins déblayées de trop graves problèmes, les unions de fils et de fIlles d'un milieu qui, rapidement, avait su acquérir une identité propre. Ces conditions, un type d'alliance semblait particulièrement apte à les réunir: le mariage réalisé au sein même du milieu des deux conjoints ou, au moins, dans des milieux très proches. Une certaine endogamie, d'entrée de jeu, s'imposait. Des unions dynastiques Un texte en vigueur au X~me siècle, l' article 148 du Code civil, stipulait que les enfants, même ayant atteint leur majorité - 21 ans pour les filles, 25 pour les garçons - demeuraient tenus de solliciter, avant de faire choix d'un conjoint, le conseil de leur père et mère et, à défaut, celui de leurs aïeux 2. Ainsi le législateur voulait, grâce à cet ultime avis des ascendants, soustraire les futurs conjoints au malheur où d'incontrôlables passions poUtTaientles amener. L' «acte respectueux» était notifié aux parents ou grands-parents par deux notaires et un procès-verbal devait être dressé, relatant la réponse. Ainsi fut-il procédé pour l'union d'Edmond Teisserenc qui, à Châteauroux en 1844, à l'âge de trente ans, épousait Marie-Henriette-Hennine Muret de Bort, fille d'industriel, fabricant de draps à Châteauroux et notable local. L'acte de mariage porte mention de la procédure. Mais les ascendants avaient, probablement et de longue date, consenti à un projet unissant deux familles de l'Indre, à ce point proches, par un passé qui reliait les deux conjoints, que ceux-ci étaient cousins germains. Une union dynastique s'était conclue comme tant d'autres, qui n'étaient pas fatalement de mauvaises unions 3. En de nombreux lieux de la France patronale, de telles alliances témoigneront de traditions matrimoniales singulièrement tenaces. Il n'était pas tellement illogique qu'il en allât ainsi, car la communauté des chefs d"entreprise comptait, dès le temps des pionniers, des lignées où 44

LE CŒUR ET LA RAISON

l'appartenance à la même professio~ à la même régio~ avait, de longue date, créé des liens. Ainsi en allait-iL notamment, de trois patronats particulièrement marquants: les familles textiles normandes, la bourgeoisie cotonnière du Haut-Rhin, le patronat de la région lilloise, bourgeoisies qui allaient ancrer leurs généalogies sur des alliances endogamiques, pour ne pas dire autarciques. L'étude des mariages révèle totalement la logique du cœur et le détenninisme de la raison. Se côtoyant, se connaissant, s'appréciant ( ou se redoutant), ces familles qu~ avant même d'émerger à la conscience patronale, semblaient s'y préparer, capables toutes de connaître, dans la proximité qui les réunissait, l'enjeu affectif mais aussi social des unions projetées, pouvaient aussi en supputer les conséquences patrimoniales, préoccupation jamais totalement absente en ces milieux et en ce temps. Les enfants, se côtoyant, pouvaient se connaître et s'aîmer. En réalité, les plus vieilles lignées, celles qui, vers 1830, commençaient de fournir leurs héritiers à la France patronale, s'étaient trouvées, de longue date, rapprochées. Très tôt parfois, à l'instar de ce Frédéric Japy (1749-1812), le fondateur de l'usine de Beaucourt, qui mariait, non pas une, mais trois filles, Clémence, Catherine, Suzanne, à des Peugeot ( coreligionnaires et voisins ), et dont la sœur, Judith, était elle-même devenue Madame David Peugeot 4. Si, plus tard, des Japy épousent des Peugeot, le pli de la tradition mène à des unions consanguines qui - on y reviendra - ne seront pas exception rarissime. Mais de telles attitudes ne se perçoivent pas seulement dans les milieux de grandes entreprises ( les Japy et les Peugeot y figurent) mais aussi, d'une manière diffuse, là où l'alliance, susceptible d'achever la promotion sociale, s'inscrivait dans un projet de société, contribuant à l' « établissement» familial. La pesée de l'entreprise joue plus nettement dans ces milieux que dans d'autres. La continuité dynastique peut s'opposer à des projets où le sentiment aurait une place trop exclusive. La volonté, pour certains parents, d'assurer à leur fille un conjoint de valeur pouvait rejoindre le désir de s'accorder l'association d'un gendre de talent. Le jeune Paul Morane, né en 1833 à Mâcon, parvient, on l'a vu, dans la capitale au début de l'Empire pour y travailler chez un fabricant de moules pour bougies. Son employeur, Cahouët, relève de la ftange supérieure des milieux de petites industries parisiennes, foisonnants et divers, pittoresque creuset d'une bourgeoisie en promotion. Paul Morane arrive, au 10 rue de Pontoise, comme mécanicien : nous dirions ingénieur. Cahouët a été en relations avec son père et n'est pas sans souhaiter confier au jeune homme le destin de sa fille. Le mariage aura lieu, le 1er juin 1860, en l'église Saint-Nicolas-du-Chardonnet: solide fondement d'une famille parisienne 5. 45

LE CŒUR ET LA RAISON

L'entrelacs

familial

Si l'on quitte Paris, qui va tendre à perdre son industrie - sa grande industrie au moins - et que l'on gagne la province où la France des entreprises se révèle plus nettement dans ses attitudes ou ses rites~ des sondages permettent de relever le même tropisme. Les ports~ la sidérurgie, l'industrie textile peuvent fournir des exemples. Voici le Marseillais Félix Gueyraud (1821-1888), de la famille de ce Daniel, dont on a précédemment évoqué le mariage désiré par les siens. Après ses études à l'École Centrale, il regagne sa famille, aborde les affaires en se mêlant aux activités cimentières des Lafarge, cherche à fonder un foyer. Accueillant les ouvertures fonnulées par un beau-ftère, il devient, le 19 octobre 1847, à l~âge de vingt-six ans, l'époux de Fanny Barry, dix-huit ans et demi, «à la satisfaction réciproque des deux familles» 6. Car Marseille connaît son réseau d'alliances, au sein d'un milieu qui se rejoint dans la communauté d'activités liées au grand port - savonneries et huileries, armement, banque, négoces divers - et qui rapproche les Roux et les Amavo~ les Gueyrau<Lles Ro~ les Rocca, d'autres encore. À Nantes ou à Rouen, les fils et les filles d'industriels semblent inconsciemment rapprochés dès leur enfance par une similitude de destins, là où la ressemblance des genres de vie et les occasions de rencontres pèsent de tout leur poids, en un temps où la mobilité, de ville à ville, est encore dans les limbes du progrès. Achille Say, fils de Louis Say qui fut raffmeur de sucre à Nantes, épousera, en 1843, dans cette ville, Fanny Étienne, fille de J.B. Étienne, lui aussi raffineur à Nantes... Le penchant pour des filles du même milieu, concitoyennes de surcroît, semble marquer la famille, car Louis-Octave, le cadet d'Achille, prend pour femme une autre Étienne, sœur de Fanny... 7. Les professions s'attirent dans une similitude qui peut parfois sembler ftappante : Louise-Adélaïde Maletra, fille du fondateur de l'usine de produits chimiques de Grand-Quevilly près Rou~ épouse en 1828 Charles Maze, fabricant de produits chimiques lui aussi et dans la même région 8. Voici les familles des maîtres de forges de la Côte-d'Or. Vieux patronat qui, bientôt, disparaîtra, absorbé par l'implacable mouvement de concentration de ses petites usines, mais qui, groupe témoin, nous donne une coupe révélatrice. Ces maîtres de forges~ représentants d'une industrie traditionnelle qui conserve des liens marqués avec ['économie terrienne et forestière se donnent réciproquement leurs fils et leurs filles, au long des générations qui bâtissent leur histoire. C'est un entrelacs de Maitre et de Petot, de Humbert et de Maitre, de Leblanc et de Belgran<Lmalaisé à démêler dans ses contours précis. Alliance type, en ces lieux, que celle de Bernard Maitre qui, le 30 avril 1804, épouse 46

LE CŒUR ET LA RAISON

Rose Humbert, fille de Joseph Hum~ cependant que Victoire Maitre s'allie, le 15 juillet 1817, à Joseph Petot. Ce dernier est un prototype de patron régional: né à Voulaines en 1788, il est maître de forges à Veuxhaulles lors de ses épousailles, et, plus tard, l'un des commanditaires de la grande Compagnie de Châtillon-Commentry qui, en 1845, «fusionne» force patrons locaux: ceux-ci semblent enclins à perdre leur identité d'entrepreneur plus rapidement que leur profil social et que leurs relations familiales 9. Car les générations passent, sans que semble fondamentalement modifiée la tendance. Paul Belgrand, né en 1814, maître de forges à Champigny, prend pour épouse, en 1841, Victoire Leblanc (1822-1885) : la mère de sa femme est IDle Maitre... 10. Plus tardif: le mariage d'Édouard Landel (1839-1927) - dont la famille se trouve, elle aussi, au départ de Châtillon-Commentry - qui, épousant Marie Bouguéret, révèle en Côte-d'Or des traditions dynastiques tenaces, ramifiant les familles sur elles-mêmes, et enracinant dans l'autarcie le milieu patronal II. Mais ce sont, probablement, les milieux marquants de l'industrie textile qui éclairent le plus éloquemment les comportements matrimoniaux des familles pionnières. Les Dollfus et les Mieg, les Schlumberger et les Koechlin, d'autres encore, fonnaient en Haut-Rhin un véritable complexe dynastique. Le patronat textile de la région nonnande concluait, lui aussi, des unions qui greffaient, inextricablement parfois~ ses familles entre elles: les Pouchet et les Lemaître, les Besselièvre et les Fauquet, en général issues de la région de Bolbec~ se trouvèrent, dès la fm du XVI!fme siècle~ liées par des mariages: parentés transformées, en cas de récidive, en alliances consanguines qui, dans la cohérence des faits et la logique des choses, paraissaient, dans certains cas limites, comme quasiment fatales. Une région surtout témoigne: le Nord, et singulièrement la région lilloise dont les patronats, par leur densité, leur cohésion, leur puissante démographie, la force et la vitalité de leurs tribus, révèlent un exceptionnel creuset de fonnation bourgeoise. S'il est un groupe social qui, irrésistiblemen~ s'affirme basé sur ce type d'alliances, c'est à la frontière belge qu'il faut le voir naître, s'étendre, s'épanouir, se ramifier. Une véritable founnilière: on peut être tenté d'en explorer rapidement les contours. Une fourmilière patronale L'enquêteur qui eût, vers 1880, voulu réaliser une étude de cette région eût pu s'étonner d'un trait dominant. Province frontière, aux franges des 47

LE CŒUR ET LA RAISON

vastes espaces de l'Europe du Nord, rattachée depuis deux siècles seulement à la communauté nationale, la Flandre française révélait des caractères spécifiques qui, à bien des égards, semblaient l'éloigner d'autres provinces où l'industrie, pourtant, avait également, depuis 1830, laissé ses traces. La contrée s'affichait comme une mosaïque de républiques. Républiques-sœurs, comme l'étaient Roubaix et Tourcoing; républiques rivales, souvent, comme l'avaient été, jusqu'à la fin de l'Ancien Régime et même après, Lille, orgueilleuse capitale, administrative, industrielle, militaire, et les cités du plat pays, dépourvues des privilèges de fabrication dont avait bénéficié la métropole. Aussi la réalité sociale s'avérait-elle d'une subtile complexité. Car rien n'était plus dissemblable du patronat annentiérois que la bourgeoisie valenciennoise; rien de plus lointain pour un filateur lillois qu'un armateur dunkerquois ou que, à l'autre extrémité du département, un maître de forges de Maubeuge. Les bourgeoisies, secrétées sur cette terre de labeur par le métier, par les courants commerciaux, par de subtiles mais tenaces coutumes, fonnaient autant de microcosmes que de cantons, que de villes, parfois même de quartiers... La politique des alliances, dans ce contexte, avait son extrême importance. Cloisonnées, semblant s'ignorer les unes les autres, ces bourgeoisies, chacune pour elle, entrelaçaient leurs lignées, presque sans osmose avec l'extérieur, avant que des unions plus ouvertes, vers la fm du siècle, ne les mettent en contact avec des milieux plus lointains. Il faut ici restreindre l'exploration à la région lilloise, le « noyau dur }) du patronat nordique 12. Il brille d'un éclat particulier sur cette teITe de labeur. Ses familles vont, plus d'un siècle durant, s'enraciner, s'épanouir autour de trois fibres, le lin, la laine, le coton: autant de grandes lignées, autant, ou presque, d'usines bruissantes de l'activité des broches ou des métiers. Filatures, peignages ou tissages: les firmes s'ancrent sur une ou des familles sur lesquelles tout l'édifice économique et social se trouve construit, la destinée des foyers s'identifiant à celle de l'entreprise. On a évoqué une founnilière : on pOUITait arler d'une ruche. p Elle s'active sur un tenitoire de médiocre étendue. N'ayant pas, contrairement à leurs confrères de la Basse-Seine ou du Haut-Rh~ à étirer leurs établissements le long des vallées pourvoyeuses de la force hydraulique, mais ne pouvant compter, dans ce plat pays, que sur la force de la vapeur, qui postule une certaine concentration, les industriels du Nord organisent leurs espaces en site de plaine, urbain presque toujours. En ce site monotone ( la vue n'est coupée, dans toute la région, que par de médiocres ondulations telles les faibles hauteurs des Monts de Flandres dans les lointains du Nord-ouest ), voici Lille, au sud, qui vit de l'industrie par ses familles linières et cotoImières, COInme Annentières, à quinze kilomètres 48

LE CŒUR ET LA RAISON

vers l'ouest, cité de la toile dont le tenitoire jouxte la Belgique. Si, d~Armentières, en suivant d"abord le cours de la Lys, rivière frontière, l'observateur repart en direction de l'est, il rejoint Tourcoing, puis Roubaix, à l'extrémité nord de la ruche, cités-sœurs dont la croissance fut telle, de 1830 à 1880, qu~elles finirent par se souder, fonnant un empire du coton et de la laine. Mais à l'intérieur de ce quadrilatère qui se refenne, vers le sud, sur la capitale régionale, la ruche, en son cœur, s'active aussi. Loos et Haubour~ Fives et Hellemmes, Marcq-en-Barœul., La Madeleine, Marquette, SaintAndré, dans l'orbite de Lille et donc dans la mouvance notamment du lin et du coton; Houplines, Deulémont, Wervicq, Comines sur la Lys; Flers et Croix, Wasquehal et Hem, Lannoy et Wattrelos, qui investissent la commune de Roubaix; Roncq et Linselles, Bondues et Mouvaux, qui prolongent, vers le sud et l"onest, le tenitoire de Tourcoing: il était pen de ces communes,

dont beaucoup, à la fin du ~me

siècle~étaient demeurées rurales, qui ne

possèdent leurs «familles textiles », avec leurs origines, leur puissance et leur rayonnement, leur identité propre, leur ancienneté relative, fonnant une des plus solides constructions tribales de la France de ce temps.
Les {( grandes familles »

Il serait curieux de relever les flux d'alliances unissant, au sein de la founnilière, les familles entre elles. Le recensement commença d'être

entrepris, au début du ~me

siècle, quand un catalogue s'avéra nécessaire,

l'urgence semblant se déclarer de voir clair au sein d~un vivier d~une telle richesse. À défaut d'exploiter cette recension, on peut s'attacher à noter les tendances dominantes. Il faut se garder, d'abor~ des généralisations hâtives.. L'industrie textile est assez variée pour laisser paraître des distinctions. Il faut savoir que la filature n'est pas le peignage, que le tissage est un parent modeste dans l'annorial textile, que trois fibres son~ ici, travaillées, le lin, la laine et le coton., que 5 000 broches de filature de lin, vers 1860, équivalent largement, en capitaL à 20 000, voire 25 000 broches destinées au coton 13.fi faut, enfin, se répéter que Lille n'est pas Annentières, elle-même très différente de Roubaix, d'Halluin ou de Tourcoing. La division sociale - des nuances, devrait-on dire - peut passer à l'intérieur d'une même ville, être fonction du temps, de l"histoire. Ainsi, à Lille, existait-il deux couches sociales relativement distinctes. Un vieux fonds, remontant à la nuit des temps locaux, de familles parfois vouées dès le XVIlrme siècle, à l'activité textile, mais, plus souvent, au négoce, s'adonne, 49

LE CŒUR ET LA RAISON

dès la révolution industrielle, à la ftlatureou à la filterie du lin ou du coton: ces familles - les Decro~ les Barrois, les Crépy, les Crespe~ les Mathon, les Scrive, les Descamps - ne semblent guère témoigner de comportements matrimoniaux différents de ceux qu'adopteront les lignées de la seconde vague, qui, souvent immigrées, renforcent les rangs des premières, à l'aube

du ~me

siècle: les Le Blan et les Wall~

les Delesatle, les ThirÎez qui,

eux aussi, avec une édifiante majesté, vont bâtir, sur le roc d'un milieu homogène, des descendances nombreuses 14. Ces derniers, qui affirment une bourgeoisie légèrement plus récente, construisent, dès 1815 - 1830, avec une opiniâtreté qui ne paraît pas sans grandeur, de véritables institutions: les « grandes familles », que l'on eût pu croire, dans leur apparition et, surtout, leur épanouissement, interdites de séjour, vu leur relative tardivité, du territoire de I'historien. .. Vers 1900 ou à la veille du Premier Conflit mondial, le décor ne laissera pas, déj~ que d' être impressionnant. Les Le Blan, les Delesalle et les Wallaert, accédés à la filature de coton dès la Restauration, se seront côtoyés, concurrencés, alliés parfois, et, en force, auront édifié des lignées faites pour durer. Nombreux enfants; conscience de classe; cohésion du groupe: pièces maîtresses de la promotion pionnière. Nées presque en même temps à l'industrie ( les Thiriez, accédés après 1830, sont à peine plus tardifs) cette poignée de lignées dominantes voisinent tout un groupe patronal de Desmedt, de Fauchille, de Van de Weghe ou de Faucheur, d'autres encore, qui feront, un siècle durant, la « société lilloise », un milieu très autonome. Mais si l'on reste étonné devant l'édifice qui, à force de cohésion dynastique, a pu être bâti par ces familles, l'observation du milieu patronal de Roubaix-Tourcoing laisse encore plus rêveur. Car, ici, le comportement familial, les relations du milieu, quasiment autarciques, l'emportent en absolu sur tout ce que l'on peut percevoir de spécifique à la région. Pénétrons un instant dans cet angle de la ruche: dans son exploration, le phénomène de l'alliance reprendra tous ses droits. Un cas limite: Roubaix-Tourcoing L'histoire pourrait commencer sous fonne d'apologue. Il était deux frères, 1'00 né en 1791, l'autre en 1798. Leur nom est Desunnont ; l'épisode est réel. Nous sommes à Tourcoing: le premier frère épouse Catherine Motte, l'autre, Julie-Bonne Lefebvre, toutes deux de familles de la ville 15. Rien que de classique, dira-t-on, dans le comportement de ces lignées, qui, tels les Desunnont, les Lefebvre, les Motte, à l'aube des temps industriels, s'ancrent dans la mémoire de ces bourgs de labeur, si l' évolutio~ 50

LE CŒUR ET LA RAISON

à la génération suivante, ne se faisait plus complexe. Car chacun des deux couples va mettre au monde un Gaspard. fi y aura deux cousins germains porteurs du même prénom... Celui qui relève de la branche aînée sera surnommé «le petit », l'autre - représentant de la branche cadette et de nature plus corpulente - recevra le sobriquet de «grOS». On pourrait s'arrêter sur ces subtiles distinctions, si le « grOS» ne s'avisait d'épouser une Desunnont, sa cousine gennaine, alliance le faisant du même coup, beaufrère du « petit », qui, pour ne pas être de reste dans ces complexités tribales, épouse, lui aussi, une cousine gennaine, Eugénie Motte 16. Nous sommes alors vers le milieu du siècle: c'est, à Roubaix comme à Tourcoing, le triomphal éveil à l'industrie et l'irrésistible essor d'une bourgeoisie qui tend à s'ancrer sur elle-même. Habitant la même cité, la même rue et sur la même rive, à quelques maisons de distance l'un de l'autre, nos deux cousins tourquennois, devenus beaux-fières, époux tous les deux d'immédiates parentes, portent le même prénom.. Ils seront les têtes de descendances nombreuses qui, à leur tour, de branche en branche, ramifieront. Leur cas n'est qu'une incarnation, parmi tant d'autres, de la vie de la ruche: de cette indestructible imbrication des fmnes et des familles, les familles s'ancrant sur d'autres familles, le milieu sur le milieu qui, la conscience de classe et la solidarité du groupe aidant, forge, presque uniquement à coup d'unions endogames, une des élites économiques les plus denses qu'il soit donné à l'observateur du
~me

siècle de voir s'édifier. Milieu à ce point complexe, nombre~

ramifié sur lui-même, qu'il rendait indispensable cette pratique, si fréquente dans le Nord patronal, d'additionner les deux noms des ménages, créant ces dizaines de patronymes doubles, accolés l'un à l'autre pour la durée d'une vie, et sans cesse répétés au long des annuaires régionaux: DesurmontDesurmont, Motte-Motte, et combien d'autres, à défaut des sobriquets rapidement disparus. Ainsi était rendue reconnaissable chaque famille nouvellement créée, discemables, parmi des dizaines d'homonymes, lointains ou proches parents, les ressortissants de la lignée habitant la même cité o~ peut-être, la même rue. Une sorte de logique interne, propre au microcosme, jouait ici irrésistiblement, car la population bourgeoise de Roubaix et de Tourcoing semblait de longue date préparée à cette autarcie presque absolue. Si l'on met à part une vague, plus tardive, de bourgeoisie venue ( notamment de la Belgique proche) renforcer, vers 1850, les rangs des familles autochtones, il faut relever l'ancienneté de nombreuses lignées régionales. À la fin de l'Ancien Régime, les Desurmont (que l'on relève comme marchands de laine à Tourcoing dès le xvrme siècle) mêlent leur sang à celui de

51

LE CŒUR ET LA RAISON

Destombes, de Caulliez ou de Tiberghie~ ces familles, aux franges du négoce et de la fabrique, se donnant leurs enfants en mariages réciproques. Le XI~me siècle perpétuera l'attitude, dans un milieu qui prend conscience de sa force et de sa cohésion. Les unions sont à ce point homogènes, que le modèle incarné par deux frères prenant femme, chacun à leur tour, dans la même famille locale, ne représente guère l'exception. Ainsi en ira-t-il des deux « branches» Delattre, fondées, l'une par Louis qui, né en 1792, s'allie à Pélagie Libert, l'autre par son cadet, Henri, né en 1805, qui prend Adèle, sœur de la précédente, pour son épouse 17. Si ce schéma est, à peu d'années d'écart, assez souvent reproduit, deux frères rencontrant leurs compagnes au sein de la même lignée pourvoyeuse d'épouses, c'est, parfois aussi, à une génération de distance que le rite se perpétue. N'est-elle pas exemplaire, en ce sens, la fidélité aux sources de ces trois générations de Florin, Charles-Henri, dit Carlos (1774-1831), Carlos (1811-1862) et Achille (1837-1909), épousant en deux tiers de siècle, le premier en 1800, le dernier en 1863, trois ressortissantes, Martine, Louise et Pauline, de la famille Deftenne 18? À défaut même de ces cas extrêmes, où l'amour traduit un flux d'alliances répétées entre deux même familles, les unions contractées dans la même ville ( dans Roubaix ou dans Tourcoing) révèlent un trajet sentimental a peine plus long. Alliances intra-muros roubaisiennes, révélées derechef par les Delattre : Jules, fils d'Henri, né en 1826, épouse une Bossut, Henri et Achille, chacun une Cavrois, Carlos une autre Bossut, et Victor, le cadet, né en 1838, se destine une Descat 19! Alliances purement tourquennoises comme celle de Henri-Martial Dassonville, filateur de coton, né à Tourcoing en 1806, qui y épouse, le 22 février 1843, Justine Leplat, sa concitoyenne, choix qui semble incliner celui de son ftère, Louis-Joseph épousant Hortense Leplat, sœur de la précédente... Type d'alliance qui, à la génération ultérieure, se reproduit avec Jules Lorthiois prenant pour femme, en 1872, Jeanne Leurent, comme lui née à Tourcoing et fille de Tourquennois 21. La répétition de ces unions autarciques serait lassante si un schéma, que l'on peut relever comme à peine divergent, n'introduisait dans l'observation le piquant d'une diversion légère: l'alliance réalisée d'une des cités à l'autre, de Tourcoing à Roubaix ou de Roubaix à Tourcoing, fruit d'une osmose qui [mit par s'établir entre les deux bourgs devenus, au cours du siècle, une seule conurbation et dont la vocatio~ lainière et cotonnière était complémentaire. Alliances inter-villes ne simplifiant pas toujours, cependant, l'atlas des {(grandes familles» dont la lecture peut dans des cas limites paraître singulièrement malaisée.

52

LE CŒUR ET LA RAISON

Le cas des Watine, dans ce contexte, semble placer l'enquêteur devant un rébus véritable. Au début du XI~me siècle, il existe plusieurs foyers de ce nom à Roubaix et à Tourcoing: ceux de Tourcoing viennent d'ailleurs fonder des entreprises à Roubaix. Voici Louis Watine (1814-1883), fabricant à Roubaix. Sa sœur, Marie-Flore Watine, a épousé un de ses parents, le Roubaisien Julien Watine. Louis, lui, prend pour femme Élise Wattinne : il faut relever la graphie du patronyme: originaires de Tourcoing, ces Wattinne émigrent à Roubaix. Plus tard, d'autres alliances entre les deux dynasties ne clarifieront pas le problème. Henri Wattinne (de Roubaix) épousera Hortense Wattinne (de Tourcoing) et son frère, Augustin Wattinne (1843-1901), s'alliera à Clémence Watine (de Roubaix )... Biblique simplicité... Les scrupules d'un pasteur Le « petit» Gaspard, beau-frère ( et cousin) du « gros », avait épousé, en 1846, sa cousine gennaine, Eugénie Motte. Un scrupule avait genné dans l'esprit de leur curé qui, ne trouvant pas trace que les fonnalités nécessitées par les unions entre parents consanguins eussent été accomplies lors de leur mariage, les décida à recommencer la célébration dans toutes ses fonnes après quinze ou seize ans d'union! L'histoire ajoute que les huit enfants nés de cette alliance «irrégulière)} assistaient à la cérémonie, et qu'un neuvième naquit après coup~ « le seul légitime »... 22. On ne peut savoir si de nombreux couples, ou leur pasteur, eurent, après l'événement, de tels scrupules. On sait, par contre, que le milieu des pionniers connut l'endogamie jusqu'à son extrême degré: la consanguinité ne représenta pas une rarissime exceptio~ les plus grandes familles, comme les milieux de plus modeste bourgeoisie, n'étant pas exemptes de cette conséquence ultime de la fenneture du milieu sur lui-même. L'incident peut se révéler à l'orée même de l'histoire des familles. Lorsque, vingt ans après l'implantation familiale au Creusot, Félicie Schneider, la fille du maître de forges bourguignon, épouse Alfred Deseilligny (1828-1875), il s'agit bien d'un mariage entre cousins germains, car la mère du marié est la propre sœur du maître du Creusot 23. D'autres grandes familles connaîtront, elles aussi, ce type d'alliance où c'est dans l'immédiate parenté que les conjoints se choisissent. On a parlé des Peugeot, des Japy, de longue date rapprochés par des mariages. Mais la liste des dynasties du temps des pionniers connaissant de tels liens pourrait s'avérer longue. Dans ces milieux à ce point fermés, où 1'horizon socia4 jusqu'au milieu du X~e siècle demeurait limité par la 53

LE CŒUR ET LA RAISON

rareté des déplacements et les contingences familiales d'une bourgeoisie attentive à elle-même, la rencontre de jeunes gens dont les ascendants avaient déjà contracté des liens antérieurs paraissait comme fatale. Ainsi, dans le groupe de bourgeoisie industrielle du Châtillonnais, l'affection de Joseph Bouguéret (1812-1860) pour Louise Petot (1820-1877) conduisait à leur mariage; la parenté était étonnamment proche, Joseph Petot, le père de la mariée, et Louise-Adèle Bouguéret, née Petot~ mère du marié, étant effectivement ffère et sœur... 24. Le voisinage, les liaisons amicales et familiales, la proximité des résidences, la communauté de professions, la similitude des fortunes liant, une première fois, deux lignées entre elles, la zone de fréquentation des jeunes gens était, aux générations suivantes, à ce point restreinte qu'il y avait un nombre de chances non négligeable pour que leurs affections se portent sur un partenaire de la même ascendance. La répétition, dès lors, débouchait sur l'union consanguine. Le milieu textile offiait le cas d'un groupe social très exposé à de semblables unions. Car en Nonnandie, dans le Nord, en Alsace, telle était la prolificité de ses foyers, tel était aussi le particularisme qui le caractérisait que, pour les générations qui suivraient celles des fondateurs, la fatalité de l'amour impliquerait des unions de cousins. Hubert Dansette, né en 1803 à Halluin, mais dont les parents se fixent peu après à proximité d'Annentières, épouse en 1830 une cousine, sans doute une amie d'enfance~ Élisabet~ fille de Leblon-Dansette, son oncle, filateur armentiérois, dont il prendra d~ailleurs la succession 25, cependant que, loin de l~ en Normandie, cette même année 1830, Constance Fauquet, née en 1812, prend pour époux Louis-Adolphe Fauquet, né en 1797, fabricant d'indienne à Déville, et son cousin germain 26. Le milieu, ic~ pesait de tout son poids, ainsi qu'un partenaire, toujours proche, sur lequel il ne faut pas, en observant cette bourgeoisie pionnière, relâcher l~attention : l'entreprise. « n faut une cheminée qui fume » Le 24 juin 1895, à sept heures et demie du matin, dans la salle des fêtes d'une entreprise de Roubaix, 700 ouvriers et employés se trouvèrent réunis. Dans le fond de la salle, au-dessus d'une estrade, on voyait les portraits des fondateurs de ce tissage de laine. On fêtait, ce matin d'été, le cinquantenaire de la fondation de la firme et le souvenir de son créateur~ Constant d'Halluin (1810-1876) en présence de sa veuve, Apolline-Joséphine Lepers. Dans les cartouches des portraits, deux initiales symbolisaient une union familiale: le couple d'un homme et d'une femme de la région, mais, surtout, l'insertion, typique au NortL de la famille et de l'entreprise, qui, en ce jour de souvenir, 54

LE CŒUR ET LA RAISON

faisait communier à la même réalité charnellement vécue, le foyer et }' « affaire». Car si les noces avaient eu lieu en 1844, cinquante ans auparavant, c'était de cette année que l'on datait aussi la naissance de la fmne, créée par les deux jeunes mariés, et la raison sociale, fièrement, arborait leurs deux noms: d'Halluin-Lepers... 27. Pour se marier, disait-on dans le Nord, «il faut une cheminée qui fume ». Si l'adage, au temps des fondateurs, fut effectivement véc~ car nombre d'ateliers étaient créés par des jeunes gens qui unissaient leur vie et leur labeur, il dépassait en fait la signification d'un précepte de prudence, commandant aux hommes de cette laborieuse région de se munir d'une profession avant de prendre femme. Il impliquait, la vie durant, une liaison radicale du conjoint, de l'épouse, du foyer, des enfants et de l'entreprise, raison d'être et motif d'espérer d'hommes et de femmes qui n'avaient pas (en ces temps, pourtant, de mutation) perdu le sens de la prospective, le courage de bâtir solidement, dans une trajectoire de futur. La famille du chef d'entreprise - femme, enfants, maison - implantée à proximité, voire au cœur des ateliers, était une réalité viscéralement proche du labeur; celui-ci était tellement lié à la vie familiale qu'il présidait parfois à la conclusion des fiançailles, dont la raison d'être initiale avait été le travail quotidien. Ainsi Louis Lambin, d'une famille de Comines, attiré dès sa jeunesse par Roubaix et l'essor qu'y prenait, vers 1840~ la fabrique des tissus, vint dans cette ville où, pensait-on, l'on devait réussir. fi y fut « volontaire»~ c'est-à-dire stagiaire, chez Alexandre Dervaux, dont la maison était contiguë à celle de Louis Delattre. Ce fut là qu'il rencontra sa future femme, Juliette Delattre, qu'il épousa le Il avril 1847. Le hasard de l'apprentissage avait bien fait les choses 28. Des projets d'association pouITont se conclure entre deux familles qui projettent de se rapprocher par une alliance; le projet pOUITa, éventuellement, être remis en question, voire annulé, si les fiançailles n'aboutissent pas jusqu'au mariage. fi faut comprendre ce qui attendait, dès le lendemain de leurs noces, ces jeunes femmes enlevées à leur jeunesse par ces unions de type patriarcal. La jeune mariée épousait un homme et, souvent, une entreprise. Car le régime de l'affaire familiale conférait au foyer une particularité unique: là où, nonnalement, la vie de la femme s'arrêtait aux portes de la demeure, dans le contexte de la fmne personnelle et familiale, la famille pénétrait dans la finne. Mieux, elle la fondait et la femme y était partie prenante et, surtout, donnante, car les enfants qu'elle élevait étaient ceux-là même qui assureraient la relève... L'autarcie, pratiquée par des familles concluant leurs alliances dans le même groupe social, créait une conscience de groupe, à la longue étonnante, 55

LE CŒUR ET LA RAISON

une solidarité familiale puissante, dans des milieux inlassablement allié~ un siècle duran~ et indissolublement liés. Les unions, presque toutes endogames, comme celles que pratiquaient les patronats d'Armentières, de Lille, Roubaix, Tourcoing, allaient révéler, plus que la simple amitié de familles qui se donnent réciproquement des fils et des filles, un fréquent esprit d'entraide. Dans la plupart des comptes successoraux de la régio~ d'avant 1850 ou même d'après, un poste important se remarque: créance sur X, y ou Z... Il s'agit de parents ou d'alliés, d'amis (qui sont fatalement, souvent, des concurrents) : Louis Motte-Bossut (1817-1883) emprunte ainsi à son allié, Wattinne, l'argent qu'il prêtera à son ami Alfred Delesalle, de Lille. Solidarité de gens professant les mêmes croyances, les mêmes sentiments, d'identiques conceptions de vie, unissant leur sort contre l'intervention de l'État, et contre celle des banques dont on se défie fortement, avec la volonté de résoudre au mieux, par soi-même, le destin d'entreprises parfois difficiles. Lorsque, en 1883, mourut l'industriel roubaisien Henri Delattre, il laissait une usine de 2 000 ouvriers et cinq fils pour lui succéder: mais étaient-ils nombreux, ceux qui assistaient aux obsèques, à se souvenir du jeune couple forgé, plus d'un demi-siècle auparavan~ en 1825, par Delattre et sa jeune épouse, fondant tous deux, au bel âge de vingt ans, le modeste atelier porteur des espérance, grâce à leurs 4 000 francs d'économies possédés en commun? fis étaient promi~ sans le savoir alor~ à une étonnante réussite humaine, économique et familiale, que leurs 110 enfants et petits-enfants incarneraient après eux 29. « Politique des alliances» ; « endogamie» ; « autarcie familiale» ; tels furent les vocables que nous filmes contraints d'employer pour révéler ce type d'unions contractées par la bourgeoisie d'entreprise au temps de ses débuts, mais aussi pour éclairer le sérieux, l'importance, l'engagement humain total, de mariages conclus sous ce signe, dans des milieux qui incarnèrent la mentalité pionnière à l'état le plus pur. Un certain manque de spontanéité, peut-être, y fut la note dominante; mais peut-on se retenir de consentir une certaine estime, nuancée d'une pointe d'étonnement~ à l'endroit de ces foyers souvent indissociables, forgés par des dynastes qui bâtissaient leur histoire sur la base d'un métal homogène? D'autres, pour ne pas former des unions moins heureuses, adoptèrent un mode d'alliance différent: le mariage pouvait se conclure chez un partenaire plus lointain.

56

LE CŒUR ET LA RAISON

II.

LES VOIES DE L'HÉTÉROGAMIE

Un jour d'octobre 1827, à Lille, une jeune femme pénétrait dans une demeure de la rue de Roubaix. Elle s'appelait Sophie Aubineau, était originaire de la capitale, et, c.omme le rappelle l'historien de la famille qu'elle allait fonder, avait été élevée dans une ambiance de raffmement qui tranchait singulièrement avec l'âpre austérité des lieux où elle entrait 30. Comme de nombreux immeubles de la région lilloise, la maison abritait la demeure d'un fabricant ainsi que l'entreprise elle-même, une fabrique de fils à coudre; et, traversant la cour, la jeune femme devait éviter les eaux tTIulticoloresqui chaniaient les résidus de la teinture. Elle qui, jusqu'alors, se déplaçait dans l'équipage de sa famille parisienne, évoqua peut-être, ce jour d'octobre datlS la ville flanlatlde, la distatlCe qui la séparait de celui qui, devenu son mari, faisait, en cet automne, les honneurs de sa demeure à sa jeune épousée. i\insi pouvaient se conclure, à l'aube des temps industriels, des unions d'un genre bien difIérent de celles que, en milieu patronal, l'on aura vu fréquemment se conclure. Quand, vers 1830, dans des régions comme le Nord, les ateliers commençaient de bouleverser les sites, mais surtout les esprits et simultanément de créer toute une structure sociale, on était à l'aube d'une évolution qui, en un siècle, séparerait la bourgeoisie usinière du reste du monde. Quand le patronat de la région lilloise s'avérait le milieu le moins cosmopolite, le plus homogène, mais aussi le plus fermé qui soit, l'alliance « extérieure », pour ne pas dire étrangère, paraissait détonner et, demeurant un cas exceptionnel, pouvait, dans son projet, être proscrite, au moins déconseillée. La distance était trop considérable entre les deux conjoints, dont l'histoire était le plus souvent trop divergente pour réussir un heureux rapprochement. Le trajet des cœurs se révélait trop long. Le trajet le plus long Ce type d'union n'avait pas autant de chances de réussir, dans la mesure où de telles élites, récentes mais nettement tranchées avec leurs coutumes et leurs rites, et assujetties aux laborieuses nécessités de la fmne, semblaient peu aptes à s'assimiler des apports extérieurs: dans de tels milieu~ l'alliance du dehors pOUITait pparaître un aléa de la vie qu'il faudrait éviter. a Elle POUITait pour autant s'avérer réussie. La «distance» dans le couple de Sophie Aubineau n'était pas négligeable. Née le 30 avril 1807, Place Notre-Dame-des-Victoires, dans une maison contiguë à l'église de ce nom, élevée chez son grand-père maternel, 57

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.