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Histoire de la Fédération des Alliances Françaises aux Etats-Unis

De
191 pages
Alors que la France entretient de par le monde un vaste réseau culturel tissé au fil des siècles, elle n'a consacré jusqu'à présent que peu de moyens à son action culturelle aux Etats-Unis. Or si ce choix était compréhensible vers 1900, à l'heure où la nation américaine ne tenait pas encore une place majeure dans le concert des nations, il n'en va plus de même aujourd'hui. Notre pays peut-il se contenter de redéployer son réseau culturel vers l'Asie et l'Europe centrale en feignant d'ignorer la première puissance du monde ? Ce livre explore les divers aspects de l'action culturelle de la France aux Etats-Unis.
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Alain Dubosclard

Histoire de la Fédération des Alliances Françaises " aux Etats- Unis
( 1902-1997)

L'Alliance au Cœur

L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, nIe Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2)r l.K9

Sommaire

Préfaces..

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... .. .. .. .... .. ... .. .. .. .. .. ..

7

Introduction Partie I : Essor rapide, consolidation inachevée, 1902-1940 Chapitre 1 Fédérer les Alliances, pour quoi faire? Chapitre 2 James H. Hyde, l'ami méconnu Chapitre 3 Les raisons d'un essor immédiat Chapitre 4 La fédération, un aperçu global Chapitre 5 Sur le front culturel: l'Alliance Française et la guerre (1914-1918) Chapitre 6 Alliance Française et French Institute, les frères ennemis Chapitre 7 De la neutralité comme principe et de ses conséquences: la fédération sous la direction de Frank D. Pavey Partie II : La fédération dans la tourmente d'un conflit franco-français (1940-1945) Chapitre 1 La Fédération, Vichy et la neutralité américaine Chapitre 2 L'Alliance combattante aux Etats-Unis, quelques comités seulement Chapitre 3 Les raisons du non-engagement

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29 31 35 39 47 59 67

71
79

81 83 87

Chapitre 4 De la stricte neutralité à l'opposition au mouvement France Forever Chapitre 5 Quelques questions sans réponses Chapitre 6 Les conséquences de la politique antig au Il i s te ... .... .. ... ...... .. .. . .. .. .... ... ... .. ... .. ...... ... ..

9I 93
9 5

Partie III : La belle Alliance au bois dormant, 19451982 .................................. .... ........... 97 Chapitre 1 L'heure des choix, 1945-1949 Chapitre 2 L'Alliance Française, club mondain et enseignement du français, 1950-1971 Chapitre 3 De la naissance du French Institute-Alliance Française (F.I.A.F.) à la renaissance de la fédération, 1971-1982 Partie IV : Reprise en main et développement subventionné, l'Alliance depuis 1982 99 107

113

Il 9

Chapitre 1 La délégation générale, un homme, une méthode, une mission 121 Chapitre 2 Des changements décisifs..., et d'autres qui restent à mener 127 Chapitre 3 Les héritiers et les nouveaux défis ( 1988 -1 996) ............. ...... ......... ...... 133
Conclusion. .. . .. ... .. .. ... ... . .... .. ... .... .. ... .. ... .. .. .. ... .. ... .. ...... ..... .. . 143

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1 8 3

Préfaces

Beaucoup de chiffres dans ce remarquable travail d'Alain Dubosclard, beaucoup de chiffres dans un domaine de la pensée où, à mon sens, il est difficile, sinon impossible, de demander aux chiffres de traduire véritablement une réalité si complexe et si mouvante qu'elle se dérobe aux mesures quantitatives. Des mots, aussi, qu'on est contraint d'employer faute de mieux mais dont il convient de se méfier parce qu'ils n'ont pas et ne peuvent avoir de définition précise et valable en tous lieux et circonstances: ainsi "politique culturelle", "réseau", "centre culturel", "francophonie", etc. Personnellement, j'ai toujours manifesté à l'endroit de ces mots une méfiance essentielle depuis le jour du 31 octobre 1931 où j'ai commencé à consacrer mon savoir et mon énergie à tenter de faire partager à d'autres la pratique et la connaissance de la langue française et d'une civilisation que cette langue exprime. En mars dernier (1998), l'Académie des Sciences d'outre mer m'a demandé d'accueillir chez elle - "d'installer", comme on dit - un de mes anciens élèves du lycée français du Caire, Son Excellence, Boutros Boutros Ghali ; occasion pour moi de rappeler que, dès le XIIIème siècle l'Europe entière était "francophone" et que c'était dans la forme picarde de cette langue que Marco Polo, Vénitien, dicta et fit publier son Livre des Merveilles; le latin ne lui aurait permis que d'atteindre les clercs, élite fort restreinte de la population du continent... Une langue française rayonnante n'est donc pas née avec les temps modernes, elle était vivante et largement répandue en 1298 et elle était apparue en même temps que la France elle-même... Et il en fut toujours ainsi: une langue naît et se transforme avec une 7

civilisation parce qu'elle n'en est pas l'expression mais la substance. Alain Dubosclard le montre fort bien quand il décrit, avec une rare précision, les mouvements de l'histoire des Alliances Françaises aux Etats-Unis depuis leur apparition en 1902 ; aux Etats-Unis, comme ailleurs dans le monde, en dehors des institutions réglemen~aires d'enseignement, le goût, l'étude et la pratique du français, délibérément choisis - et pour cent raisons et motifs d'attirance personnelle, d'utilité et même de fantaisie ont compté nombre de fervents qui, sans y être invités le plus souvent, se sont réunis et groupés, simplement parce qu'ils s'étaient reconnus. Le mérite des fondateurs de l'Alliance Française de Paris fut d'abord de leur faire signe et de répondre à leurs souhaits; chacune de ces alliances, petites lumières de France dispersées dans le vaste monde, gardant ses façons et ses convenances. Aux Etats-Unis, ce fut un citoyen américain, James Hazen Hyde, qui, après avoir pris l'avis de l'Alliance Française de Paris, s'efforça de grouper en une fédération les alliances qui naissaient sur le territoire de l'Union; elles étaient déjà cent trente à la fin de 1904 avec des groupes qui gardaient leurs noms d'origine et devenaient des "sociétés affiliées" ; elles se réunissaient en Assemblée générale à la veille de la guerre de 1914. ... Qu'on me permette un souvenir personnel: en novembre 1918, une petite ville du nord-est de la France fut délivrée de 51 mois d'occupation allemande par une unité d'infanterie de l'armée américaine; comme toute la population, je courus au devant de ces jeunes hommes qui nous rendaient à nous-mêmes; l'un d'eux, un géant, me prit dans ses bras et m'enleva vers le ciel L. Longtemps plus tard, en 1959, reçu dans la famille du président d'une alliance française du Michigan, j'ai cru - mais ce n'était peut-être qu'une imagination - reconnaître mon géant d'autrefois; il se rappelait, lui aussi, de son entrée, quarante et un ans plus tôt, dans une petite ville; nous ne nous sommes pas quittés des yeux pendant toute la soirée; et ces yeux, humides, traduisaient une émotion plus profonde que tous les discours. Pareille rencontre n'est pas fréquente mais elle me paraît significative: l'Alliance Française, en Amérique, est d'abord une rencontre fraternelle entre des Américains et des Français... Bien au-delà des "échanges culturels" ! Combien d'Américains, aujourd'hui, écrit Alain Dubosclard, "connaissent la France parce qu'un jour l'Alliance a croisé leur chemin" ? Et ces Américains ne sont pas, Alain 8

Dubosclard a raison de le souligner, des citoyens de New York, de Washington, de Chicago ou de Los Angeles mais de la plupart des villes de l'Union, "parfois les plus reculées". C'est jusque dans les confins de l'Amérique que l'Alliance Française exprime l'estime et l'amitié des Américains et des Français. Que cette Alliance, si profondément utile, ait été parfois dénigrée et même combattue âprement par des Français, en France même - et que ces Français aient été par moment des "officiels" - ne surprendra personne; le succès inspire la jalousie et peut-être même porte à la hargne... surtout quand il arrive que certains de nos compatriotes poursuivent hors de France les plus atroces querelles qui ont déchiré notre pays. Mais ces étranges conduites de quelques uns de nos compatriotes n'ont jamais altéré, visiblement et pour longtemps, le goût et J'intérêt que tant d'Américains, dans leurs alliances françaises, portent à la langue française et aux valeurs de civilisation que cette langue exprime. Ces Américains, Alain Dubosclard semble les avoir tous connus, depuis les débuts du siècle, les fondateurs, jusqu'à ceux d'aujourd'hui; il dit ce que fut leur action et il dessine leurs projets et leurs réussites... Il les appelle par leurs noms Les appeler par leurs noms, c'est ce qui me paraît essentiel car les Alliances, en Amérique comme dans plus de cent vingt-cinq pays du monde, sont d'abord de libres associations d'hommes libres. On pourrait définir l'Alliance Française, Alain Dubosclard le montre fort bien, en disant, comme François Rabelais dans son Tiers livre: "Je ne bâtis que pierres vives, ce sont hommes !" Marc Blancpain Secrétaire général puis Président de l'Alliance Française de Paris (1945-1988)

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Je suis très heureux de vous recommander cette Histoire de la Fédération des Alliances Françaises aux Etats-Unis, une histoire méconnue pour une association centenaire. La tâche de la Fédération est de coordonner les efforts de plusieurs milliers de Français et d'Américains afin de promouvoir une meilleure connaissance de la langue et de la culture françaises aux Etats-Unis, ce qui est parfois aussi difficile que de conduire en rang un troupeau de chats! Le concept originel de l'Alliance Française est à lui seul extraordinaire. L'Alliance incite des dizaines de milliers d'étrangers de par le monde à travailler ensemble à la diffusion de la culture française. En tant qu'Américain, j'admire ce succès et regrette un peu l'absence d'une organisation comparable pour mon pays. Le secret de l'Alliance est que chacun y trouve son compte. Pour la France, les avantages sont évidents. Pour les autres, ils ne sont pas moins importants. Nous y trouvons un moyen d'améliorer nos communautés en les rendant plus cosmopolites, plus ouvertes sur le monde extérieur et plus riches grâce à la dimension culturelle et linguistique française. L'Alliance permet aux Français et aux Américains de travailler ensemble et par conséquent de renforcer l'amitié et la compréhension mutuelles entre deux cultures et deux pays liés par l'histoire et le destin. Pour cette raison, je me félicite d'avoir l'occasion de vous présenter ce magnifique ouvrage de Monsieur Alain Dubosclard, qui comble un vide dans l'histoire de l'Alliance mondiale. Son travail offre un panorama de notre organisation depuis sa création et, je crois, l'occasion de réfléchir aux objectifs qui nous unissent en dépit des inévitables obstacles que nous pouvons rencontrer. Steve Cobb Président de la Fédération des Alliances Françaises des Etats-Unis depuis 1990 10

"Lorsqu'un jour l'historien. loin des tumultes où nous sommes plongés, considérera les tragiques événements qui faillirent faire rouler la France dans l'abîme d'où l'on ne revient pas, il constatera que la résistance, c'est-à-dire l'espérance nationale, s'est accrochée, sur la pente, à deux môles qui ne cédèrent point. L'un était un tronçon d'épée, l'autre la pensée française. (...) Mais la flamme claire de la pensée française, comment eût-elle pris et gardé son éclat si tant d'éléments ne lui avaient pas été apportés par l'esprit des autres peuples? La France a pu, de siècle en siècle, et jusqu'au drame présent, maintenir à l'extérieur le rayonnement de son génie. Cela lui eût-il été possible si elle n'avait eu le goût et fait l'effort de se laisser pénétrer par les courants du dehors. En pareille matière, l'autarcie mènerait vite à l'abaissement. (...) Nous avons, une fois pour toutes, tiré cette conclusion que c'est par de libres rapports spirituels et moraux établis entre nousmêmes et les autres que notre influence culturelle peut s'étendre à l'avantage de tous et qu'inversement peut s'accroître ce que nous valons. Organiser ces rapports, telle fut la raison de naître, telle est la raison de vivre, telle sera la raison de poursuivre de l'Alliance Française". Général de Gaulle Discours pour le 60ème anniversaire de l'Alliance Française, Alger, 30 octobre 1943

Il

àV~

Introduction

Les relations franco-américaines font ces temps derniers souvent la une de l'actualité et semblent plus agitées que jamais. Certes on répondra que, traditionnellement, les rapports entre les deux pays connaissent des étés et des hivers selon le mot d'André Siegfried, des élans d'amour et des moments de haine, et que la fin du XXe siècle est de ce point de vue une période d'infidélité et de jalousie. La fin de la guerre froide, l'écroulement du contremodèle communiste et la compétition de la France pour le leadership mondial, la revendication de l'exception culturelle européenne face à une culture américaine jugée envahissante, la morosité économique et sociale en France contrastant avec le dynamisme retrouvé de l'économie américaine en cette fin de siècle, la place de la France dans ou aux côtés de l'O.T.A.N., les intérêts divergents dans l'organisation du commerce mondial, enfin la volonté française de maintenir une diplomatie active et indépendante, tant en Europe qu'au Moyen Orient ou en Afrique ~ubsaharienne, expliquent la tension croissante entre les deux Etats. C'est pourquoi, sans nier le fait qu'il a une logique propre, le domaine des relations culturelles franco-américaines est aussi intéressant comme reflet et comme prolongement des tensions politiques entre les deux pays. A l'intérieur de ce champ de recherche, l'Alliance est sans nul doute un aspect, majeur des relations culturelles qu'entretiennent la France et les Etats-Unis. Est-ce à dire pour autant que Français et Américains acquiescent aux "coups de gueule" de leurs intellectuels ou aux petites phrases assassines de ceux qui, de part et d'autre de l'Atlantique, les gouvernent? Sans doute pas. Ainsi, à l'intérieur même de ce que l'on appelle communément l'opinion américaine, il est des citoyens 13

américains qui, tout au long du siècle écoulé, ont constamment soutenu les initiatives françaises sur le plan culturel et ont également joué le rôle d'un véritable groupe de pression français aux Etats-Unis sans en porter le nom. Qui sont-ils? Quelles motivations les poussent à agir ainsi? Quels objectifs se sont-ils assignés? Voilà quelques pistes que ce livre tente d'explorer en prenant pour cible un horizon neuf de la recherche historique contemporaine: la diplomatie culturelle. Car le capital de sympathie en faveur de la France aux Etats- Unis est grand et ce, malgré les excès de certains journalistes, qui se déchaînent parfois violemment et brossent de temps en temps de l'hexagone un portrait singulièrement caricatural. Nombreux sont les Américains francophiles. Or, à notre stupéfaction, ceux-là même qui comptent parmi les plus fidèles soutiens de la France sont ignorés des Français! Ces hommes et ces femmes sont jusque-là restés dans l'ombre de l'histoire et méritent d'être connus. L'antiaméricanisme est un phénomène largement étudié et la bibliographie sur le sujet est consistante, mais il n'existe à ce jour aucune histoire des relations positives entre la France et les Etats-Unis. Sommes-nous donc persuadés à ce point que le discours officiel sur l'amitié bicentenaire qui unit nos deux pays n'est justement... qu'un discours officiel? Il est vrai que chacun de nos ambassadeurs aux Etats-Unis depuis 1892, c'est-à-dire depuis la création d'une ambassade de France à Washington (il existait auparavant une légation), n'a eu de cesse de chanter la gloire de l'union historique franco-américaine gommant au passage les épisodes de tension extrême. Cependant, quiconque a vécu quelques années aux Etats-Unis sait que, pour la plupart des Américains, l'attrait de la France n'est ni artificiel, ni feint. Un sentiment profond unit ces deux peuples. Sans doute l'antiaméricanisme français au XXe siècle a-til retardé le moment de rendre justice à ceux, sur les deux rives de l'Atlantique, qui ont favorisé les relations entre les deux pays. .Les historiens se sont aussi longtemps davantage préoccupés du personnel politique que des personnalités du monde associatif et culturel. Il est vrai que le nombre proportionnellement restreint de ces Américains francophiles par rapport aux grands courants d'opinion n'a pas favorisé non plus leur émergence. Enfin, l'image de la France ne nous préoccupe vraiment que depuis qu'elle nous semble moins éclatante. La grande puissance du début du siècle, même après Sedan, ne se pose guère de question 14

sur l'image qu'elle renvoie aux autres nations, persuadée qu'elle est -de sa puissance économique, diplomatique et coloniale. Il n'en va plus de même aujourd'hui, deux guerres mondiales plus tard, notre empire évaporé et notre stabilité sociale menacée par un taux de chômage record. La France doute d'elle-même, son image s'en ressent et elle s'en préoccupe. Une autre raison simple nous a amené à choisir l'Alliance Française comme interface culturelle entre les Etats-Unis et la France, c'est-à-dire comme espace commun à d'eux systèmes, qui les place en relation de partenaires privilégiés et qui de ce fait facilite les échanges de toute nature entre eux: l'Alliance est le seul réseau culturel français digne de ce nom permanent aux Etats-Unis (en dehors de celui des consulats) et qui possède une expérience respectable: environ un siècle d'activités. Elle ne compte pas moins de 146 chapitres (chapters) répartis sur 45 États de l'Union (dont Hawaï), Porto Rico et les Bahamas et revendique 30 267 membres, 15 800 étudiants en juin 1997. Elle en comptait encore davantage au début de ce siècle. Les plus grandes villes américaines, New York, San Francisco, Philadelphie, Chicago, Los Angeles, Boston, la Nouvelle-Orléans, Miami, Detroit, Cleveland, Washington DC possèdent une Alliance Française. Groupés en une fédération, ces chapitres commencent à célébrer, pour les plus anciens d'entre eux leur centenaire, ainsi San Francisco (1989), Chicago (1997), New York et Boston (1998). En 2002, la Federation of Alliances Françaises, U.S.A, Inc. fêtera elle-même ses cent ans d'existence, cent ans d'histoire qu'il nous faut retracer. S'il fallait une dernière raison pour aborder un tel sujet, il faudrait la chercher à Moscou. Pourquoi Moscou? Tout simplement car les archives de l'Alliance de Paris y ont dormi secrètement pendant un demi siècle. En 1940 Paris est occupé par la Wehrmacht, l'ambassadeur allemand, Otto Abetz, reçoit l'ordre d'interdire un certain nombre de partis, syndicats et associations jugés hostiles à l'ordre nouveau, notamment la Ligue des Droits de l'Homme, les loges de la Franc-Maçonnerie, la Mission Laïque et l'Alliance Française. Leurs locaux sont menacés de réquisition, leurs activités suspendues, leurs membres dispersés, leurs archives détruites ou emportées en Allemagne. Jusqu'en 1992, les responsables de l'Alliance Française de Paris ont considéré perdus à jamais ces documents dont nul n'avait retrouvé la trace après guerre. Or, après l'effondrement de l'U.R.S.S. en 1991, le 15

gouvernement russe négocie avec la France la restitution d'archives françaises récupérées dans des conditions parfois rocambolesques par l'Armée Rouge en 1944-45, parmi celles-ci, le fonds russe n° 35 intitulé "Alliance Française, Association Nationale pour la propagation de la langue française dans les colonies et à l'étranger". Cependant, malgré le protocole d'accord signé en 1992, la partie russe rechigne aujourd'hui à honorer ses engagements et lorsque Jean Harzic s'inquiète auprès de la Direction des Archives et de la Documentation du Quai d'Orsay, on lui répond que les négociations sont bloquées. Le fonds est-il complet? Nul ne le sait puisqu'à ce jour, aucun chercheur n'a eu accès à ces documents classés confidentiels par les autorités soviétiques jusqu'en 1991, non en raison de leur contenu mais plus probablement car il eût été délicat pour l'U .R.S.S. d'avouer qu'elle détenait ce fonds volé parmi bien d'autres. C'est la raison pour laquelle Maurice Bruézière avait dû se contenter de la revue de l'Alliance Française pour rédiger son ouvrage relatant l'histoire de l'association à l'occasion du centenaire en 1983.

Etudier l'Alliance, ce n'est pas seulement montrer le fonctionnement d'une association, ses statuts, ses écoles, ses publications, son personnel, son public, l'esprit dans lequel elle a été conçue et celui dans lequel elle entamera bientôt le XX le siècle, c'est d'abord la replacer dans le champ de l'action culturelle menée par la France depuis les débuts de la Ille République, c'est aussi user de la comparaison avec d'autres réseaux d'alliances dans le monde, d'autres organisations culturelles étrangères pour définir l'originalité de l'Alliance Française aux Etats-Unis, ses réussites et ses échecs. Le réseau américain d'Alliances est le premier par le nombre de ses comités, par rapport aux réseaux argentin (98 alliances), anglais (64), italien (58), néerlandais (38), brésilien (37), portugais (31), espagnol (25), australien (24), mexicain, finlandais et uruguayen (23 chacun), suédois (22), sud-africain (18), indien (16), danois et polonais (15), néo-zélandais (13), indonésien (12), colombien, norvégien et irlandais (11) et canadien (10). C'est aussi quelle image cette l'image perçue par de parler du public une bonne occasion de chercher à savoir organisation donne de la France et quelle est son public américain (il paraît présomptueux américain en général car la presse américaine 16

ne rend pas suffisamment compte des activités de l'Alliance pour servir de matériau de base à une telle étude, ce qui est déjà une indication en soi, même si, lorsqu'elle le fait, elle est presque toujours laudatrice). Mal connue, volontiers moquée par nos compatriotes à l'étranger (même s'ils la confondent parfois avec un organisme d'aide sociale dont ils seraient les bénéficiaires), l'Alliance Française a une image toute différente et largement positive en dehors de la communauté française. Il n'est d'ailleurs pas inintéressant de remarquer que certaines communautés francophones expatriées soutiennent avec beaucoup plus d'efficacité l'Alliance Française que ne le fait la communauté française elle-même... L'Alliance des origines, et bien qu'elle s'en défende, n'a pas vocation à rapprocher les cultures du monde. Elle existe pour transmettre au monde la culture française. Née en pleine période coloniale et pur produit de ce que l'on nomme alors le "parti colonial", l'Alliance se transforme au fil du siècle en forum de discussions, en lieu de rencontres pour tous les amoureux de notre langue et de notre culture. Mieux, les francophones de tous horizons (Canadiens, Africains francophones, Maghrébins, Suisses, Haïtiens) deviennent des cadres de l'Alliance Française. Qui peut dire quelle est l'influence de ces amis de la France? Sans doute devons-nous beaucoup à Eugène Ionesco, Naguib Mafouz, Léopold Sédar Senghor, ou Tahar Ben Jelloun, et à combien d'autres écrivains de langue française, combien de personnalités moins connues du monde politique ou du spectacle qui ont enrichi notre culture et modifié notre façon de penser? L'image de la France est donc différente selon la position de chacun dans le champ culturel et social. Mais étudier l'Alliance Française aux Etats-Unis, c'est aussi s'interroger sur l'état de la langue française aujourd'hui et sur son devenir. Quoi! Est-elle donc si malade que le Parlement sur proposition du ministre de la Culture soit obligé de légiférer pour la défendre dans une "guerre des langues" (Louis-Jean Calvet) qui tourne à son désavantage au profit de l'anglais. De tous les horizons, des intellectuels se lèvent pour avertir l'opinion du danger qui la menace, de Thierry de Beaucé à Claude Hagège. C'est à la propagation de la langue française que se destine dès l'origine l'Alliance Française (article premier de ses statuts), et c'est ce but qu'elle poursuit tout au long du siècle. Aujourd'hui, l'échec du français aux Etats-Unis est patent. L'assimilation des immigrants francophones du Middle West, de Californie, de Louisiane ou de Nouvelle-Angleterre est 17

pratiquement achevée et hormis quelques tentatives courageuses, la cause semble entendue. Certes, il n'en a pas toujours été ainsi, et il faudra un jour retracer cette histoire du français aux Etats-Unis. Néanmoins, sur ce point précis, l'Alliance a échoué. Pouvait-il en être autrement? A défaut de le savoir, peut-on dater précisément les décisions, les événements qui ont conduit à la quasi-disparition du français aux Etats-Unis? Que sont devenus ces foyers francophones, ces French Americans qui revendiquent toujours leurs origines mais le font en anglais? Que doit être à présent la politique linguistique de la France en Amérique du Nord? Doit-on dissocier politique linguistique et politique culturelle, en d'autres termes doit-on promouvoir la lecture d'André Chamson et de Bernard-Henri Lévy en anglais? Poser la question apparaît immédiatement sacrilège à certains, pourtant les éditeurs américains n'ont pas attendu et ont commandé eux-mêmes depuis longtemps les traductions de Derrida, Lacan, Lévi-Strauss, Foucault pour le plus grand bonheur de tous (et à leur grand profit), au plus grand bénéfice de la culture française. Faut-il encourager ce mouvement? S'intéresser à l'action de l'Alliance Française aux EtatsUnis du point de vue linguistique, c'est dater la prise de conscience de cette réalité: la bataille linguistique contre l'anglais est perdue. Ce qui ne veut pas dire que l'Etat accepte de voir le français disparaître. L'exemple récent des J.O. d'Atlanta vient de le montrerl. Quelles étapes, quels moyens et quels buts se sont fixés les différents gouvernements en vue de s'adapter à la situation sinon de renverser la tendance. Au-delà d'une simple analyse du réseau des Alliances Françaises, nous nous interrogerons sur la fonction de la culture
1 Une démarche réaliste et pratique peut conduire au succès. Ainsi, lors des J.O. d'Atlanta, l'Alliance Française locale a assuré la formation aux rudiments du français de 1500 volontaires chargés de l'accueil des équipes. Soixante professeurs ont œuvré ainsi durant plusieurs mois sur un projet certes circonscrit mais réalisable et surtout utile. En même temps, l'E.S.I.T. (Ecole Supérieure d'Interprétation et de Traduction) et l'I.S.I.T. (Institut Supérieur d'Interprétation et de Traduction) se sont partagés la traduction des documents officiels, alors que l'I.N.S.E.P. (Institut National Supérieur d'Education Physique) réalisait 1300 lexiques bilingues présentant les différents sports des J.O.

18

en tant qu'élément majeur de la politique étrangère française. Y a-t-il une politique culturelle française originale aux Etats-Unis? Et dans l'affirmative, quels sont ses caractéristiques, ses objectifs, ses moyens? Pour avoir une idée de ce qu'elle représente dès à présent, voici quelques chiffres concernant l'action extérieure du ministère des Affaires étrangères. En 1997, la part du budget des Affaires étrangères dans le budget de l'Etat est fixée à 0,93%. Elle est constamment restée, depuis quinze ans, proche de 1%, soit 14.4 milliards de francs en 1997 (ce qui équivaut à un peu plus d'un tiers du total des crédits de l'Etat affectés à l'action extérieure). La part de la Direction Générale des Relations Culturelle, Scientifique et Technique (D.G.R.C.S.T.) dans le budget des Affaires étrangères se situe à environ 35% en régression sensible depuis 1991 (38,080/0), ce qui représente 5,08 milliards de francs et seulement 3,06 milliards de crédits d'intervention. Pourquoi l'Amérique du nord est-elle le parent pauvre du ministère (3% des crédits d'intervention de la D.G.R.C.S.T. y sont affectés dans les années 1990) ? L'a-t-elle toujours été? L'Alliance a-t-elle fait office aux Etats-Unis de produit de remplacement culturel à défaut d'un investissement suffisant de l'Etat? Quel rôle jouent les initiatives privées? Le réseau culturel français compte par ailleurs à travers le monde 131 centres ou instituts culturels et centres de coopération culturelle et linguistique (C.C.C.L.) ; s'y ajoutent 1056 alliances (dont 800 dispensent des cours de langue à 318 000 étudiants et 252 alliances sont subventionnées par le ministère), 28 établissements de recherche, 187 missions archéologiques et 82 bureaux de coopération linguistique et éducative (B.C.L.E.). Ce réseau mondial reçoit, tous titres budgétaires confondus, une dotation annuelle de 850 millions de francs. La faiblesse des moyens distillés est inversement proportionnelle aux dimensions du réseau. Voici la répartition géographique des centres et alliances à travers le monde tel qu'elle apparaissait en décembre 1996 :

19

Zones géographiques

Centres culturels 66 20 16 4 9 0 4 12 131

Alliances Françaises 311 55 4 100 5 214 282 85 1056 Etats-

Europe Occidentale Europe Centrale et Orientale Maghreb Afrique non-francophone Proche Orient Amérique du Nord Amérique Latine - Antilles Asie-Océanie TOTAL

(*)

* La Délégation générale des Alliances Françaises aux Unis en revendique 146 seulement en 1997.

C'est dans ce contexte géographique et budgétaire qu'il faut tâcher d'apprécier la politique culturelle française aux EtatsUnis et les efforts des Alliances Françaises. Heureusement, en matière d'influence culturelle, l'efficacité ne se mesure pas toujours en chiffres.

Il n'est pas aisé de donner une date de naissance à l'Alliance Française aux Etats-Unis, car si la maison-mère, l'Alliance de Paris, est créée le 21 juillet 1883 au Cercle SaintSimon, les différents comités (chapitres) états-uniens connaissent à l'origine bien des vicissitudes qui entraînent abandons et renaissances successifs. Faut-il d'ailleurs se polariser sur la naissance de tel ou tel comité alors même que nombre d'entre eux sont d'abord des sociétés affiliées, qui préexistent à l'Alliance Française de Paris et mènent souvent, même après leur affiliation, une existence propre? En effet, les Français d'Amérique n'ont pas attendu 1883 pour fonder une multitude d'associations, souvent éphémères, parfois durables comme "l'Union Française" en 1872, ou "l'Athénée Louisianais" en 1876, longtemps dirigé par Alfred Mercier (1816-1894), son fondateur. Ces cercles littéraires jouent le rôle de sociétés de secours mutuel ou de bienfaisance et deviennent souvent des sociétés affiliées de l'Alliance. Mais les comités d'Alliance dépendent entièrement de l'énergie de leurs membres. Que celle-ci vienne à manquer et ils ferment leurs portes jusqu'au jour où d'autres reprennent le 20

flambeau. On remarquera néanmoins l'importance que le chapitre de San Francisco, fondé en 1889 (sans doute le premier), a pris en recevant très tôt l'autorisation du Board of Education de cette ville d'assurer des cours de langue française dans diverses écoles de l'agglomération et cela à ses propres frais. Néanmoins, il est un point de départ pratique et solide, c'est celui de la fondation de la Fédération des Alliances Françaises aux Etats-Unis le 4 mars 1902. C'est à James Hazen Hyde (1876-1959) que l'on doit l'initiative d'avoir créé une fédération, dépensant pour ce faire, son talent, son énergie et une partie de sa fortune au service d'un idéal désintéressé: l'amour de la culture française. Il racontera lui-même lors d'une conférence prononcée le Il décembre 1912 devant le comité FranceAmérique comment, étudiant à Harvard, il entreprit de mettre la fortune paternelle au service de la diffusion de la langue et de la culture françaises, attirant en Amérique des conférenciers français de renom. Il devient à 26 ans l'ambassadeur officieux de la république américaine dans les salons diplomatiques et mondains de Paris, le fondateur, et le premier président de la Fédération des Alliances Françaises aux Etats-Unis. Il est plus artificiel de choisir une date pour clore cette étude, encore que les festivités du centenaire de la Fédération auraient admirablement convenu si elles ne nous entraînaient trop loin dans le temps. A la fin du mois d'août 1996, Hervé le Porz quitte ses fonctions de délégué général de l'Alliance Française aux EtatsUnis après quatre ans de bons et loyaux services tout au long desquels il n'a cessé de mettre en garde la direction des relations culturelles du ministère des Affaires étrangères contre ce qu'il perçoit être un excès d'autorité vis-à-vis d'une association de droit américain dont les membres sont particulièrement jaloux de leurs prérogatives et suffisamment instruits pour avoir conscience de leurs intérêts. Regretté de nombreuses personnalités du réseau, tant américaines que françaises, il n'en est pas moins écarté de Washington. Loin d'être un incident regrettable, l'événement montre toute l'ambiguïté des liens entre l'Alliance Française et le ministère des Affaires étrangères. C'est une des clés qui permet de comprendre le mauvais fonctionnement de la fédération depuis 1945, sinon depuis ses origines. Pourtant, un accord historique a été signé le 26 octobre 1996 par la fédération et le M.A.E. définissant pour la première fois leurs relations. 21