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Histoire de la Nouvelle-Sycomanie pendant la dernière guerre mondiale

De
239 pages
Appelé par le gouverneur de la Nouvelle-Calédonie, le père de l'auteur y occupe jusqu'en 1943 divers postes administratifs. En sa mémoire, l'auteur a décidé de publier ce livre que lui a inspiré ce séjour. Cette parodie intéressera ceux qui connaissent l'épopée calédonienne ou encore ceux qui aiment l'histoire et la façon dont elle se bâtit, avec ses faits, ses mots et ses anecdotes. Ce brûlot remet à l'heure certaines pendules historiques, et pourrait être dédié à tous ceux dont le sang à coulé au nom de la Nouvelle-Calédonie.
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Histoire

de la Nouvelle-Sycomanie

pendant la dernière guerre 1710ndiale

Illustration de la couverture par Jean-Pierre KERINEC Certoulou 29570 Roscanvel, en Presqu'île de Crozon (Finistère)

Des mêmes auteurs:

Frank PU AUX
We must kill pangermanism (pamphlet), sous le pseudonyme de Charles 1ROISET - Robertson & Mullens ltd - Melbourne - novembre 1939 (épuisé) L'Aile du Rêve (poèmes) - IMPRIMERIE STRASBOURGEOISE décembre 1952(épuisé)

-

Pierre PU AUX
Les Chambresde Commerceet d1ndustrie Presses Universitaires de France Collection «Que saisje ?» - 2èmeédition corrigée (lèmemille), mai 1998 (épuisé)
us Chambres de Commerce et d1ndustrie, au passé, au présent et au futur L'Harmattan 2ème édition corrigée, octobre 2003 -

Pierre PUAUX
d'après une œuvre inédite de son père, Frank PUAUX, alias Charles TROISET

Histoire
penâant

tfe fa Nouveaë-Sycomanie
fa rfemière guerre monâuzfe

~

parodie

historique

~

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L 'Harmattan Hongrie Konyvesbolt
1053 Budapest, Kossuth L. u. 14-16

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti 15 10124 Torino

FRANCE

HONGRIE

ITALlE

@ L'Harmattan,

2004

ISBN: 2-7475-7600-0 EAN : 9782747576000

A Jacques

Gérard, aussi bienvenu que « niaouli )) de hasard, PietTe et Bernard qui l'ont vécue,

à ses trois frères, Jean-Claude,

à leur mère qui l'a vécue et qui l'a inspirée, Jf: dédie cette Histoire de la Guerre en Nouvelle-Sycomanie.

C.T.

Préface

Opéré trop tard d'une appendicite aiguë, mon père, Frank PUAux, diplomate de carrière, alors en poste en Syrie, est décédé le 22 août 1954 à Alep, bien prématurément puisque, moins de quatre mois plus tard, il n'aurait eu que 53 ans. Dans le cadre d'une biographie familiale et d'une autobiographie, qui s'intitule « Court est l'étale» et que je me propose de publier par ailleurs, en recensant une fois encore mes archives, j'ai récemment remis la main sur un de ses manuscrits - égaré dans un carton, je ne sais trop comment - auquel il avait donné pour titre « Histoire de la Guem en Nouvelle-Sycomanie rédigé, pour partie, durant la », dernière guerre mondiale, pour partie, juste après. Il se proposait de le faire éditer sous le pseudonyme de Charles TROISET, alors adopté par lui et déjà utilisé en d'autres circonstances. Pourquoi ne l'a-t-il pas fait? La réponse à cette question est un secret qu'il a emporté dans sa tombe. Tel que je le connaissais, je suis 9

néanmoins certain que ce n'est pas la crainte qui l'a retenu de rendre public ce qui serait très probablement apparu à l'époque comme un brûlot. Quoi qu'il en soit, en relisant cet ouvrage, cette fois-ci avec un demi-siècle de recul, j'ai été convaincu qu'il serait dommage de le laisser dormir à jamais et de ne pas en faire profiter tous ceux - je sais qu'il en existe - qui s'intéressent encore, de près ou de loin, aux événements qu'il relate et tous ceux il en existe aussi - qui, d'une façon générale, aiment l'Histoire. Aussi, ai-je décidé, en mon âme et conscience, de lui donner une vie plus réelle, étant tout autant persuadé que je ne trahis pas de la sorte la mémoire de l'auteur, bien au contraire. Toutefois, étant donné le temps écoulé, j'ai préféré modifier légèrement le titre de l'ouvrage, de façon à éviter toute ambiguïté, en l'intitulant « Histoire de fa NouvefleSycomanie pendant la dernière guerremondiale». D'autre part, si j'y ai apporté quelques adaptations de forme et si je l'ai quelque peu écourté, le fond en reste tout à fait intact. Cette «histoire» - j'y fais l'étale - est en réalité une parodie, laisse déjà entendre. Son théâtre ? en Nouvelle-Calédonie de 1940/41 allusion dans Court est comme son intitulé le C'est ce qui s'est passé à 1943/44.

Après des tribulations en Chine et venant d'Allemagne, où il avait assisté, d'abord de 1925 à 1928, lors d'un stage parachevant ses études de droit, puis à partir de 1932, au début de sa « carrière », avant et après un court séjour d'un an à Venise, donc de très près, à ce qui se préparait dans la région et parfaitement conscient en conséquence de ce qui devait immanquablement 10

arriver, mon père fut envoyé à sa demande en poste en Australie à la mi-193 7, lorsqu'il répondit, dès décembre 1940, parmi les tout premiers, à l'appel du 18 juin 1940. S'apprêtant à rejoindre le général de Gaulle à Londres, il fut littéralement happé par notre résident général dans le Pacifique, gouverneur de la Nouvelle-Calédonie, laquelle s'était également ralliée entre-temps à la France Libre, non sans douleur d'ailleurs, comme on le verra, mais, quand même, parmi les toutes premières colonies de notre Empire. TI y occupera quantité de fonctions diverses, désertées par leurs titulaires qui, ayant fait un autre choix, étaient partis pour l'Indochine française. C'est ainsi qu'il fut, entre autres, responsable du ravitaillement de l'île, en charge de son service du travail, procureur de la république, commissaire du gouvernement. . . Cela lui a valu, certes, un satisfecit élogieux dans le Joumal Officiel de la Nouvelle-Calédonie, mais cela lui a valu aussi d'y être resté inopinément pas moins de trente longs mois, durant une période particulièrement agitée, très riche en évènements de toutes sortes, à la fois tragiques et tragi-comiques, bien connus par bon nombre des habitants du cru, même s'ils ne les ont pas vécus directement. C'est pourquoi, plutôt qu'une parodie, l' Histoire de la Nouvelle-Sycomanie pendant la dernière guerre mondiale s'apparente souvent davantage à une véritable satire, qui plus est acérée. Pour désopilants que soient certains passages, mais peut-être aussi précisément pour cette raison, il faut surtout prendre ce récit au second degré, voire au troisième, quoique...

Il

Il contient, en effet, parfaitement authentiques!

ô combien

de vérités

Aussi, puisque je prends cette initiative, est-il de mon devoir de vous prévenir que tous les protagonistes en prennent, je dirai « pour leur grade», afin d'éviter l'expression plus triviale de «plein la gueule», qu'il s'agisse des «Banaks », des «Niaoulis », des «Menzoreilles », des « missionnairesde la Métropolite» ou des dirigeants officiels, y compris au sommet, qui, avec l'aval du « GénéraldeFrans », installé provisoirement à « Ondra », sévissaient alors dans le « Grand OcéanAustral» et, en particulier, sur la Grande Terre, où quelques «bic~stes », notamment des toubibs militaires, étaient néanmoins restés. D'autre part, cette histoire!}comanea été écrite pour l'essentiel- ne l'oublions surtout pas - en 1942 et 1943, ce qui signifie bien évidemment que la vie locale s'est depuis fondamentalement modernisée, il faut l'espérer, mais ce qui a le mérite de montrer d'où l'on venait, ce qui, aujourd'hui, apparaît comme n'étant pas triste du tout ou alors très triste, cela dépend, une fois encore, de la façon dont on prendra les choses! Après cet avant-goût, j'oserai quand même ajouter, selon la formule rituelle, que toute ressemblance avec des personnages existants ou ayant existé, au demeurant plus ou moins connus, serait le fruit du pur hasard, malgré certaines apparences patronymiques, mais après tout à vous de juger, grâce à votre mémoire, à vos souvenirs, vécus ou racontés, à vos parents, à vos amis, à vos lectures, à des archives, des photos..", qui et que sais-je encore? quitte à bousculer des idées reçues ou certaines légendes. 12

Par contre, ce que je peux vous affirmer, en tout cas et avec certitude, c'est que cet ouvrage apporte au sujet un éclairage tout nouveau, original, caustique et sans complaisance aucune, par rapport à la bibliographie qui lui a été consacrée jusqu'à présent et que j'ai pris la peinec'est malheureusement le mot adéquat à utiliser parfois de parcourir, pour m'assurer de l'honnêteté de mon père et de la perspicacité de son jugement. J'aurais pu aussi bien m'en dispenser, comme j'en étais du reste convaincu apriori. Car, enfin, connaissez-vous un autre historienqui a vu aussi justement, en un gouverneur de l'époque, le véritable « Tar/ilIon» qu'il fut, affublé de ses jumelles de maîtresses «Honneur» et «Patrie» - ou, en son successeur, «MézoulfJ », un gouverneur obsédé par sa relève, ou encore, en un résident général, le précieux et fat amiral « Riri de Hurlebise» de pacotille qu'il incarna, le «père Timothée de la Rédemption» en religion, entouré d'une « mission» innombrable, composée, outre de ses « demoiselles» gantées de cuir blanc, d'une escouade de parfaits incapables, débarqués en pleine guerre mondiale, aux antipodes de la patrie, sauvagement agressée et occupée, sur le Caillou qu'ils prirent très vite pour un véritable joujou, susceptible d'assouvir leurs caprices simplistes, mais dont la population, depuis les habitants de la capitale, «Aménou », jusqu'aux broussards,leur fit passer un très mauvais quart d'heure de plusieurs mois, avant de les contraindre à quitter les lieux, purement, simplement et piteusement? Connaissez-vous un autre historien qui a fouillé leurs relations pour mettre le doigt sur ce qu'elles ont pu comporter d'ambigu, de conflictuel et de dérisoire? 13

D'ailleurs, si l'on en croit ses mémoires, le général de (;aune l~-même ne £Ut pas particulièrement fier de tout ce q~ s'est alors passé dans le Pacifique, à ce point qu'il regretta de ne pas s'y être rendu. Quant aux mémoires du Gouverneur Henri Sautot - qui, comme un défi, reviendra sur place après la guerre et sera élu maire de Nouméa - il leur a donné le titre évocateur de
« Grandeur et décadence du gaullisme dans le Pacifique ». Il y est

carrément féroce à l'endroit du haut commissaire, l'amiral Thierry d'Argenlieu et rempli de désillusion sur l'attitude du chef du gouvernement provisoire! Par ailleurs, si je n'ai jamais eu que dix ou onze ans en Nouvelle-Calédonie, il n'empêche - vous le savez assurément que l'on ramène quantité de souvenirs de ces âges-là, d'autant plus, pour ce q~ me concerne, que la vie m'avait déjà passablement affranchi. En outre, mes parents, tant ma mère que mon père, entretinrent, bien vivantes, mes réminiscences d'enfant. Il était donc salutaire, quelque part, de remettre les pendules à l'heure, en rendant aux Sycomanesce q~ leur appartient, tout en rappelant - cerise sur le gâteau - des anecdotes, qui, pour être parfois cruelles et à la limite du vraisemblable, n'en sont pas moins tout ce qu'il y a de plus authentique et révélateur de la vie locale quotidienne de l'époque, ponctuée, non seulement par les soubresauts d'un ralliement épique à la France Libre et par le déferlement impressionnant des soldats « vespuciens , » occupantssalvateurs grâce auxquels la Nouvelle-Sycomaniea miraculeusement échappé à l'invasion des « Ratonais », mais encore par la manne de dollars qu'ils firent pleuvoir sur l'île en quantité encore plus impressionnante! 14

Si j'en avais le talent, j'aurais accompagné cette histoire de la bande dessinée dont elle mériterait à mon avis d'être assortie, avec quelques grandes &esques comme, par exemple, «la découverte et la présentation de la NouvelleSycomanie », « la Révolutions du 19 novembre 1940 », « la chasse au ceif»,« la garden-partY de maître Colvert», «l'arrivée de la Mission, avec son folklore », «l'embrasement du Grand Océan Austral », « la défense armée de l'île », « la revue de la Milice », « le débarquement des Vespuciens », «Aménou et les shops », «la champignonnière des camps de GI:r », «la Maisonnette », «l'exil des héros sur le Récif du Démon », «la zme Révolution de mai 1942 », «la piteuse éviction de l'Amiral Riri de Hurlebise, le Résident Général» etc.

Avis aux amateurs! Mon père en profite, mais sans aucune amertume, pour souligner les difficultés matérielles que lui a values son ralliement à la France Libre depuis les antipodes et, surtout, les af&es psychologiques de la rupture, à la fois brutale, longue, douloureuse et souvent solitaire, inhérente à ce type de situation, dont le choix je l'affirme ici avec solennité - supposait un très grand courage, notamment par rapport à l'attitude de la multitude de couards qui ont fait la sourde oreille, pendant si longtemps, à l'appel à la résistance, en préférant l'allégeance inconditionnelle à Vichy. Non seulement il a dû rester éloigné de longues années notamment de sa mère, mais il a consommé sa ruine matérielle, ce qui l'a mis dans l'obligation de repartir à zéro après la guerre, sans la moindre indemnisation! Enfin, mon père en profite encore pour faire part de ses vues prospectives sur l'avenir de la NouvelleSycomanie, ce qui n'était pas non plus dénué de courage, 15

étant donné la nature particulièrement délicate du sujet et le fait, ne l'oublions toujours pas, que nous étions en plein cataclysme mondial, lequel ne pouvait qu'en engendrer d'autres dans notre Empire colonial. Mais, après tout, je le redis, à vous de juger!

Pierre, fils de Frank PU AUX

16

Avant-propos

Depuis que j'ai vécu en Nouvelle-Sycomanie, je ne partage plus du tout l'enthousiasme des foules pour les navigateurs, explorateurs et découvreurs d'îles lointaines. Je me demande même quel démon les transportait. Pourquoi diable poussaient-ils avec tant de fougue et d'âpreté leurs persévérantes caravelles sur le ventre bouillonnant et perfide des mers? Quel rêve ou quel puissant désir d'évasion, de nouveauté ou de gloire hantait donc leur ambitieux cerveau? Quel besoin avaient-ils d'ajouter encore, par la découverte de nouvelles terres, aux malheurs et aux tourments de l'homme? J'avoue que je ne nourris pas trop de rancune contre Christophe Colomb, mais il n'en est pas de même en ce qui concerne James Cook qui signala à l'appétit des futurs conquérants 'de territoires l'existence de l'Île de Sycomanie, dont la possession a causé à notre pays tant d'ennuis pour si peu de profits et à moi-même des tribulations aussi longues qu'imprévues et aussi imprévues que parfois pénibles, sur un sol alors souvent ingrat. Je n'ai pas l'habitude de farder ma pensée. Aussi, je dirai ici, tout net, que James Cook aurait bien mieux fait de rester chez lui, les pieds près de ses chenets. Cela lui aurait d'ailleurs évité de périr brutalement et bien loin de chez lui, dans le Grand Océan Austral, au bout d'une sagaie indigène! Que servirait, cependant, aujourd'hui que le mal est fait? de se lamenter

Les peuples qui, comme les Ondriens, les Vespuciens ou les Bastarnes, ont en matière de conquêtes l'expérience la plus incontestée se sont bien gardés, au demeurant, de nous disputer sérieusement la possession de cet établissement perdu dans les solitudes infinies du Grand Océan Austral. A vrai dire, nous ne nous en occupâmes nous-mêmes pas beaucoup et nous y laissâmes 19

massacrer par les aborigènes nos premiers premiers colons à la fin du XVIIIème siècle.

soldats

et nos

La Sycomanie était un pays inhospitalier, lointain, perdu, stérile, isolé par des récifs, peuplé dans ses eaux de squales monstrueux et sur ses terres de noirs océaniens. Il avait pour destination naturelle de devenir un purgatoire. La contemplation de son triste paysage, en effet, ne constituait-elle pas déjà, à elle seille, le plus lourd des châtiments, y compris pour les mauvais garçons les plus endurcis? Aussi, fort peu de temps après son occupation, fit-on de ce «Caillou », comme on l'appellera, tout à la fois, un lieu de déportation et de relégation. Puis, nill ne sait trop pourquoi, l'exportation des indésirables vers la Sycomanie cessa brusquement, peut-être par un scrupille quelconque d'humanisme ou encore tout simplement pour éviter de tragiques méprises, à connotation politique. La première population importée était donc composée d'indésirables, ou du moins jugés comme tels en Métropolite, et de leurs gardiens, qui vivaient en bon voisinage, le plus souvent, avec les habitants du cru, les Banaks, auxquels ils commencèrent à incillquer les principes fondamentaux et donc incontournables de notre bonne, belle et vieille civilisation! Quand les avatars d'une carrière agitée et les élans d'une imagination trop ardente me jetèrent sur cette terre de bénédiction, je pensais n'y rester que le temps d'une escale vers Ondra, où je voulais rejoindre le Général de Frans. De bonne foi, je me croyais innocent de tout forfait et je n'y cherchais au plus - croyez-moi s'il vous plait qu'un court répit, après une longue série d'aventures de par le monde. Toutefois, malgré tant et tant de voyages, je manquais encore quelque peu d'expérience, puisque 20

j'ignorais que, s'il est relativement facile d'entrer au purgatoire, il est beaucoup plus difficile de s'en échapper! Mon séjour forcé, qui a duré trente mois, m'a donné l'occasion d'écrire l'histoire de ce lieu pendant la seconde guerre mondiale et de fournir, de surcroît, des renseignements anthropologiques, géographiques, politiques et économiques sur cette terre mal connue. De nombreux ouvrages lui ont bien été consacrés et je pourrais citer ici toute une bibliographie. Si je ne le fais pas, c'est pour ne pas surcharger inutilement mon ouvrage en lui donnant une allure encyclopédique, ce qui dépasserait de loin le but, beaucoup plus modeste, que je me suis assigné.
TI ne s'agit d'ailleurs en général que de monographies qui ont, sans nul doute, épuisé les questions nettement circonscrites et limitées qu'elles avaient pour objet d'étudier. Bref, il n'existe malheureusement sur le pays que fort peu de travaux d'ensemble et, pour l'histoire notamment qui est ma spécialité, je dirai seulement, sans vouloir entamer de polémiques avec quiconque, qu'il existe de véritables lacunes.

Aussi, j'ai dit que le pays était mal connu. Je n'en veux donner pour preuve que l'article qui lui était consacré dans la Grande EnrycloPédie Générale et Universelle. Que voyions-nous, en effet, dans cette compilation pourtant justement appréciée, qui avait, ou plutôt qui a, la réputation d'être sérieuse et bien informée. Je cite:« Bois estimés,.or, nickel, cuivre,. cafe,tabac, canneà sucre.» L'auteur a voulu, je suppose, énumérer les productions de la Syconamie, voire ses exportations. Ainsi, un savant encyclopédiste, qui n'avait certainement, ni le goût, ni le loisir, de venir chercher des renseignements sur place, a 21

condensé de la sorte, pour le vulgaire, les renseignements de géographie économique qu'il avait pu trouver, épars, dans des documents variés. Car on ne peut évidemment pas supposer que, ces renseignements, il les ait inventés. La Grande Encyclopédie Universelle ne prend pas, que je sache, comme collaborateurs des fumistes ou des farceurs. Eh bien, ces renseignements, ils sont presque complètement faux! Si le malheur, non pas pour moi mais pour vous, cher lecteur, avait voulu que nous fussions ensemble en Sycomanie, je vous aurais mis au défi de me montrer, sinon un gramme d'or, une once de cuivre, une livre de fer, un paquet de tabac ou un morceau de sucre, produits sur ce récif, du moins une quantité digne d'une mention encyclopédique. Les bois par exemple, ils étaient tellement « estimés» que l'on importait à grands frais de Vespucie tout le bois de construction consommé localement. S'il y avait du bois en ce pays, il n'était pratiquement plus exploité. Par contre, notre encyclopédiste ne mentionnait même pas la production et l'exportation, non négligeables, de peaux diverses, de chrome, de coquilles à nacre et de coprah. On peut donc écrire la géographie économique, comme quelquefois la politique ou l'histoire, c'est-à-dire avec fantaisie!
Cet exemple nous enseigne combien le jugement humain est sujet à erreur, même quand il s'agit de constatations concrètes, de choses que nos sens perçoivent et qui laissent dans les archives, comme par exemple les statistiques, des traces que chacun peut y trouver avec la plus grande facilité.

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C'est pourquoi je considère comme très lourde la tâche que j'entreprends de conter les évènements historiques qui se sont déroulés sous mes yeux en Sycomanie. Il est ardu d'écrire l'histoire des évènements dont on a été le témoin, un des acteurs ou un des comparses. Car, non seulement le témoignage humain est incertain, mais encore les actions de l'homme ont souvent des mobiles cachés, qu'il est, la plupart du temps, difficile de discerner clairement. Aussi, n'y a-t-il pas, comme on l'a dit et comme on le dit encore, à proprement parler, une Histoire. Il y a seulement des historiens qui sentent et qui apprécient les choses dans la mesure où ils les connaissent, avec leur tempérament propre. Tous ne méritent pas la même créance. Et à la vérité, lorsqu'il s'agit des choses du passé, qui ne sont connues que par des documents ou des témoignages indirects, aucune n'en mérite.

* * *
C'est pourquoi encore, au cours de mon travail, j'ai souvent été pris de scrupules, parfois presque insurmontables. Dans le doute qui m'assaillait, j'ai pris le parti. de confier à mon ami, le savant professeur Laville, un plan détaillé de mon histoire, en le priant de faire abstraction de son amitié et de me dire, sans détours, le fond de sa pensée sur mon projet et sur la façon dont j'entendais le mettre à exécution. Des nombreuses critiques qui me furent faites par mon ami j'ai fait deux groupes principaux, que je désire réfuter tout de suite. L'orgueil de l'homme étant démesuré, même devant les critiques les plus amicales, son amour propre se cabre et il ne veut pas admettre ses torts.

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