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Histoire de la protection sociale en Union soviétique (1917-1939)

De
317 pages
L'histoire de la protection soviétique dans la période de l'entre-deux-guerres est ici reconstituée dans ses aspects législatifs, institutionnels et sociaux, en mêlant macrohistoire et microhistoire. Cela révèle l'impact du système de protection sociale sur la vie quotidienne et l'évolution surprenante d'un système qui ne prévoyait pas de traitement égalitaire entre travailleurs : ceux qui contribuaient davantage à l'industrialisation du pays étaient privilégiés, au détriment des catégories sociales plus fragiles et moins qualifiées.
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Histoire de la protection sociale en Union soviétique (1917–1939)

« Pays de l'Est » Collection dirigée par Bernard Chavance
Déjà parus Caroline VINCENSINI, Vingt ans de privatisation en Europe centrale. Trois trajectoires de propriété, 2010. David TEURTRIE, Géopolitique de la Russie. Intégration régionale, enjeux énergétiques, influence culturelle, 2010. Caroline DUFY, Le Troc dans le marché, 2008. Emmanuelle PAQUET, Réforme et transformation du système économique vietnamien, 2004. Jean-Pierre PAGÉ, Julien VERCUEIL, De la chute du Mur à la nouvelle Europe, 2004. Bernd ZIELINSKI, Allemagne 1990, 2004. Dorena CAROLI, L’enfance abandonnée et délinquante dans la Russie soviétique, 2004. Petia KOLEVA, Système productif et système financier en Bulgarie 1990-2003, 2004. Bernard CHAVANCE (dir.), Les incertitudes du grand élargissement. L’Europe centrale et balte dans l’intégration européenne, 2004. Maxime FOREST et Georges MINK (dir.), Post-communisme : les sciences sociales à l’épreuve, 2004. Marie-Claude MAUREL, Maria HALAMSKA et Hugues LAMARCHE, Le repli paysan. Trajectoires de l’après communisme en Pologne, 2003. Michel LITVIAKOV, Monnaie et économie de pénurie en URSS, 2003. Jean-Philippe JACCARD (dir.), Un mensonge déconcertant. La Russie au XXe siècle, 2003. Wladimir ANDREFF, La mutation des économies postsocialistes. Une analyse économique alternative, 2003. Vladimir YEFIMOV, Economie institutionnelle des transformations agraires en Russie, 2003. Julien VERCUEIL, Transition et ouverture de l’économie russe (1992-2002). Pour une économie institutionnelle du changement, 2002. Sophie BRANA, Mathilde MESNARD et Yves ZLOTOWSKI (dir.), La transition monétaire russe. Avatars de la monnaie, crises de la finance(19902000), 2002. Jean-Paul DEPRETTO, Pour une histoire sociale du régime soviétique (19181936), 2001. Thomas SZENDE (dir.), La Hongrie au XXe siècle. Regards sur une civilisation, 2000. Marie LAVIGNE, Économie du Vietnam. Réforme, ouverture et développement, 1999.

Dorena CAROLI

Histoire de la protection sociale en Union soviétique (1917–1939)

Préface de Roberto Sani

Du même auteur
Un Welfare State senza benessere. Insegnanti, impiegati, operai e contadini nel sistema di previdenza sociale dell’Unione Sovietica (1917-1939). Préf. de R. Sani, Eum, Macerata, 2008 Ideali, ideologie e modelli formativi. Il movimento dei Pionieri in Urss (1922-1939). Préf. de N. Siciliani De Cumis, Milano, Unicopli, 2006 L’enfance abandonnée et délinquante dans la Russie soviétique (1917-1937). Préf. de J. Scherrer, Paris, L’Harmattan, 2004

Image de couverture : (Anonyme), Comment ont été dépensés les fonds de l'assurance sociale en Union Soviétique au cours de 1925-1926 (1927) en millions de roubles : 174 pour les allocations de maladie et de maternité ; 107,5 pour les pensions aux invalides du travail et aux familles dont le chef de famille est décédé ; 69,5 pour les allocations au jeune enfant (nourriture et layette) ; pour l'aide aux chômeurs ; 32 pour l'aide aux soins en sanatorium ; 13% pour les frais d'enterrement. L’auteur tient à remercier Svetlana N. Artamonova pour avoir permis la publication d’une affiche de la collection de la Bibliothèque russe d’État (Moscou).

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-13548-2 EAN : 9782296135482

Remerciements
Ce volume est le résultat d’une recherche entamée au cours de l’année 1999/2000 au sein de l’Institut Universitaire Européen, où j’ai bénéficié des conseils de nombreux spécialistes que je remercie pour leurs enseignements profitables : Peter Becker, Alan Milward, Luisa Passerini, Arfon A. Rees et Raffaele Romanelli. Je sais gré à Jürgen Schlumbohm, qui m’a guidée pour appliquer les méthodes de l’histoire du quotidien et de l’anthropologie historique à l’étude de la protection sociale soviétique – pendant une période d’étude au sein de l’Institut Max-Planck d’Histoire de Göttingen – grâce à un échange du Centre d’Études sur la Russie/CNRS de l'École des Hautes Études en Sciences Sociales de Paris (2001-2002) avec la Max-Planck Gesellschaft. J’exprime aussi ma reconnaissance à Maurice Aymard et à Sonia Colpart (Maison des Sciences de l’Homme, Paris), qui m’ont permis de séjourner au sein de l’Académie des Sciences de Moscou et d’être accueillie, grâce à l’aide d’Olga M. Morozova, au sein de l’Institut d’Histoire Universelle de l’Académie russe des Sciences, dirigé par Viktor V. Ishtchenko et Aleksandr O. Tchoubarian. Je remercie aussi Wladimir Berelowitch (EHESS, Paris), Blair A. Ruble (Kennan Institute, Washington, D.C.), Alf Lüdtke (Max-Planck Institut für Geschichte, Göttingen) et Jutta Scherrer (EHESS, Paris) pour m’avoir bien conseillée pendant mes recherches. Ma reconnaissance va aussi aux Directeurs des Archives centrales d’État de Moscou (GARF, ex-CGAOR) – Sergueï V. Mironenko et Evgueni L. Lounatcharski – aux archivistes de la salle de lecture et au personnel, pour m’avoir toujours facilité la tâche pendant mes nombreux voyages de recherche à Moscou. Pour la documentation des Archives centrales de la région de Moscou, je remercie la Directrice, Larissa A. Naoumova, et le personnel de la salle de lecture. Je remercie enfin le Directeur, Vitali V. Kostygov, et le personnel de la salle de lecture des archives municipales de la ville de Moscou. J’exprime enfin ma gratitude particulière à Roberto Sani – Professeur à l’Université de Macerata, où il enseigne l’histoire de l’éducation et dirige la revue internationale “History of Education & Children’s Literature” – pour m’avoir encouragé à terminer cette recherche. Mes remerciements aussi à Luigi Lacchè – Professeur à l’Université de Macerata et Directeur des Éditions de l’Université de Macerata, EUM – pour avoir permis la traduction de cet ouvrage et à Bernard Chavance (Université de Paris Diderot, Paris VII) pour avoir encouragé sa traduction pour sa collection “Pays de l’Est”. Mes chers souvenirs aussi à Marie Theres Fögen (Max-Planck Institut für Europaïsche Rechtsgeschichte, Francfort/M.) et Richard Stites (Georgetown University, Washington D.C.), qui ne sont plus parmi nous. Sans l’aide généreuse de ces personnes, cette recherche n’aurait pu être terminée. Ce livre est dédié à ma famille, source de sagesse et de sérénité.

Avertissement aux lecteurs
Ce travail est la traduction remaniée de l’ouvrage paru en Italie : Un Welfare State senza benessere. Insegnanti, impiegati, operai e contadini nel sistema di previdenza sociale dell’Unione Sovietica (1917-1939). Prefazione di Roberto Sani, Macerata, Eum, 2008, pp. 346; ISBN: 978-88-6056-124-4. Les traductions ont été faites par l’auteur et revues par Christine Bracquenier (Université de Lille 3) à laquelle j’exprime ma profonde gratitude. Je remercie aussi Laurence Montazel (Avocat au Barreau de Béziers) pour sa relecture très patiente. Un remerciement particulier aussi à Claudia Simoncini pour son attentif travail rédactionnel. Pour les sources d’archives, le titre du document est indiqué s’il s’agit d’une source particulièrement significative. La référence bibliographique présente, dans un ordre constant, le sigle de l’archive de provenance, le numéro du Fonds, le numéro d’inventaire (op. c’est-à-dire opis’) et la page (l. c’est-à-dire list, feuillet ou bien ll. c’est-à-dire listy, feuillets). Le lecteur pourra retrouver dans la bibliographie les sigles des Archives avec la traduction correspondante. Les documents d’archives ont été traités dans le respect de l’anonymat (suppression des noms des expéditeurs des lettres). Les lettres de plainte et de demande données ici en traduction ne présentent pas le soulignage typique de ces documents, puisqu’elles ont été consultées sur microfiches, ce qui ne permettait pas de reporter des marquages précis. Le permis de publication a été accordé par la lettre n. 206 du 19 mai 1999 et n. 67 du 30 mars 2005, avec obligation du respect de l’anonymat. Il faut noter que de nombreux articles publiés dans des revues telles que “Question d’assurance” (Voprosy strahovanija) et “La protection sociale” (Social’noe Obespe enie) de la fin des années vingt et du début des années trente n’indiquent pas le nom de l’auteur ou bien présentent seulement les initiales.

Préface

Cette recherche approfondie de Dorena Caroli sur les origines et l’évolution de la protection sociale soviétique dans la période de l’entre-deuxguerres frappe pour deux raisons principales : d’abord par la richesse de la documentation utilisée, vaste et originale, qui provient dans une large mesure des Archives de l’ex-Union Soviétique, ensuite par l’analyse organique d’une étape extrêmement significative, mais encore peu connue, de la construction de l’État communiste, c’est-à-dire de la mise en place en Russie, au lendemain de la Révolution de 1917, d’un véritable système de protection sociale. Ce chapitre de l’histoire de l’Union Soviétique est approfondi par l’auteur qui tient compte des apports de caractère méthodologique et des résultats de l’historiographie française et internationale la plus récente. Ainsi, du point de vue des sources analysées et des perspectives de recherche proposées, cet ouvrage fusionne l’approche caractéristique de l’histoire institutionnelle et politique, conçue “en tant que synthèse et critère d’interprétation des processus multiples et des dynamismes propres aux différentes institutions et à la vie associative et collective”1, avec celle de l’histoire sociale et des processus culturels, dans le domaine desquels les problématiques concernant la condition

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F. De Giorgi, La storia e i maestri. Storici cattolici italiani e storiografia sociale dell’educazione, Brescia, La Scuola, 2005, p. 174.

des enseignants et les dynamiques relatives à l’instruction et à l’éducation publique jouent un rôle important2. Parmi les sources utilisées par l’auteur, présentent un intérêt tout à fait particulier les témoignages et les récits autobiographiques d’hommes et de femmes, qui écrivent aux autorités pour demander une protection, une forme de soutien économique et se plaignent du fait que leur foi en la révolution d’Octobre ait été trahie. De ces lettres émergent non seulement la fonction de l’écriture comme instrument unique de défense, mais aussi la protestation d’un pays traversé par des changements économiques et sociaux de grande envergure, destinés à se répercuter dramatiquement sur les conditions de vie et sur l’expérience quotidienne des individus et des communautés, et caractérisés par la lenteur, les retards et les dysfonctionnements presque proverbiaux, comme ceux qui marquèrent le début de la dérive totalitaire du système soviétique à partir de la fin des années vingt. Un des objectifs de ce livre est en effet d’illustrer les raisons pour lesquelles le système soviétique de protection sociale ne réussit pas à garantir aux travailleurs les niveaux de sécurité et de bien-être promis par la révolution d’Octobre et d’expliquer les raisons de fond pour lesquelles le gouvernement, guidé par le Parti communiste, a progressivement réduit l’intervention de l’État en matière d’assistance sociale, en condamnant à la pauvreté de larges couches de la population, dont les protestations réitérées et les soulèvements furent réprimés durement par l’incarcération et les déportations3. Bien que négligé jusqu’à maintenant par l’historiographie, le système de protection sociale représente un des aspects les plus significatifs de l’expérience du stalinisme, puisqu’il illustre le processus de formation d’une société communiste qui, par le travail et sa protection, aurait dû incarner un nouveau type de relation avec l’État et ses institutions, et qui, en fait, était destiné à révéler très rapidement les profondes contradictions issues d’un modèle marxiste radicalement hostile vis-à-vis de toute forme de protection sociale fondée sur la conquête de la citoyenneté et des droits qui en dérivaient4. S’il est d’ailleurs vrai que ce modèle attribua au travail et à sa régulation un rôle central

R. Sani, “Le fonti e i percorsi della ricerca nei settori della storia della famiglia e dell’infanzia”, Pedagogia e Vita, 4, 1997, pp. 107-126. 3 Pour l’étude de ces questions voir P. Poljan, Ne po svoej vole… Istorija i geografija prinuditel’nyh migracij v SSSR, Moskva, Ogi-Memorial, 2001 ; et les ouvrages de O.V. Hlevnjuk, Stalin, NKVD i sovetskoe obš estvo, Moskva, Respublika, 1992, et O.V. Hlevnjuk, The history of the Gulag : from collectivization to the Great Terror, New Haven, London, Yale University Press, 2004. 4 Voir les considérations de M. Ferrera, Modelli di Solidarietà. Politica e riforme sociali nelle democrazie, Bologna, Il Mulino, 1993, p. 271.

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dans la formation de l’homme nouveau communiste5, il est aussi vrai qu’il se distingua en réalité par la presque totale subordination de la protection sociale des travailleurs au développement industriel du pays6. Une telle approche rendit possible l’instauration d’une protection sociale caractérisée par une administration syndicale marquée par une forte orientation politique – et faiblement professionnalisée – et par un système scolaire et de formation à orientation professionnelle, en vertu desquels, paradoxalement, on aurait enregistré une singulière mobilité sociale de l’intelligentsia prolétarienne, avec la discrimination conséquente des classes sociales non prolétariennes7. Ce volume complète un long parcours de recherche entrepris par Dorena Caroli avec deux études organiques et documentées consacrées respectivement à l’histoire de l’enfance abandonnée et à l’association de jeunesse des Pionniers en Union Soviétique dans les années vingt et trente. Dans la première étude l’auteur a conduit une analyse interdisciplinaire sur les conditions de vie et le devenir de l’enfance abandonnée lors des réformes institutionnelles soviétiques, en focalisant son attention sur le projet de “transformation anthropologique” de la société réalisée à partir des enfants sans famille8. Dans la seconde étude, la chercheuse a reconstitué l’origine et l’évolution de l’organisation des Pionniers, illustrant les incohérences et les difficultés d’application des pratiques et des modèles éducatifs empreints de l’idéologie communiste vis-à-vis d’un groupe de jeunes extrêmement hétérogène9. Grâce à l’analyse des parcours des enfants et des adolescents abandonnés et des formes complexes de l’adhésion aux organisations de jeunesse de masse, ces études ont permis d’une part de
Cf. S. Sheshunova, “L’idea dell’uomo nuovo nel comunismo sovietico”, Annali di storia dell’educazione e delle istituzioni scolastiche, 9, 2002, pp. 79-96. 6 Dès la période qui a suivi la révolution, autour du système scolaire soviétique se développa un vaste débat sur le choix soit d’une instruction générale polytechnique, soit d’une formation à caractère hautement spécialisée. Cf. J.C. McClelland, The Utopian and the Heroic : Divergent Paths to the Communist Educational Ideal, in A. Gleason, P. Kenez, R. Stites (eds.), Experiment and Order in the Russian Revolution. Bolshevik Culture, Bloomington, Indiana University Press, 1985, pp. 114-130. Voir aussi A. Gock, Polytechnische Bildung und Erziehung in der Sowjetunion bis 1937. Bildungspolitische und Pädagogische Diskussionen und Lösungsversuche, Berlin, In Kommission bei Otto Harrassowitz Weisbaden, 1985. 7 S. Fitzpatrick, Education and Social Mobility in the Soviet Union, 1921-1934, Cambridge, London-New York-Melbourne, Cambridge University Press, 1979. 8 Pour la comparaison avec le fascisme italien, voir le bel essai de E. Gentile, “L’uomo nuovo del fascismo. Riflessioni su un esperimento totalitario di rivoluzione antropologica”, in E. Gentile, Fascismo. Storia e interpretazione, Roma-Bari, Laterza, 2002, pp. 235-264. 9 D. Caroli, L’enfance abandonnée et délinquante dans la Russie soviétique (1917-1937). Préf. de J. Scherrer, Paris, L’Harmattan, 2004 ; D. Caroli, Ideali, ideologie e modelli formativi. Il movimento dei Pionieri in Urss (1922-1939). Préf. de N. Siciliani De Cumis, Milano, Unicopli, 2006.
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présenter une image assez riche et articulée de l’enfance prolétarienne par rapport à celle qui était offerte par la propagande soviétique dans les années vingt et trente et, d’autre part, de saisir en profondeur les limites, les difficultés accrues et les résistances rencontrées par le processus d’endoctrinement communiste et de formation de masse des nouvelles générations au sein de l’Union Soviétique. Il s’est agit d’une opération historiographique complexe, qui a placé au centre de l’enquête la culture, ou mieux, les cultures de l’enfance et de la jeunesse10, la fonction symbolique et politique attribuée par le gouvernement bolchevique aux nouvelles générations, les réformes institutionnelles et les politiques sociales et éducatives promulguées après la révolution d’Octobre et les raisons multiples de leur échec. Ce volume que nous allons présenter ici attire surtout l’attention sur la forme originelle de la protection sociale c’est-à-dire le système de protection des travailleurs (ouvriers, employés, enseignants), puisque ce système aurait dû constituer une des priorités du nouvel État soviétique, dont le projet de réforme, inspiré par l’idéologie communiste, dut aborder une stratification sociale complète, produite par les changements économiques amorcés dans la Russie tsariste à la fin du dix-neuvième siècle et surtout par la débâcle économique générale provoquée par la première guerre mondiale et par les difficultés croissantes au lendemain de la guerre. Pour cette raison, ce système se situe au carrefour d’intérêts historiographiques multiples et se prête à de nombreuses clefs de lecture : celles qui sont liées à l’histoire du travail et des classes sociales, celles qui sont relatives à l’histoire des institutions et des processus culturels, à l’histoire de l’instruction et des systèmes scolaires et de formation jusqu’au courant plus récent et important des “écrits autobiographiques”. Grâce à une recherche patiente dans les Archives de l’Union Soviétique et à une remarquable capacité de synthèse, Dorena Caroli reconstitue l’histoire des réformes du système de protection sociale promulguées dans la période allant de la révolution d’Octobre jusqu’à la veille de la seconde guerre mondiale, en analysant les orientations et les caractéristiques de fond, et même l’impact et les conséquences sur le système social et sur les conditions de vie des travailleurs, par l’intermédiaire d’une approche interdisciplinaire (institutionnelle, législative, socio-économique), qui permet d’évaluer comment

Cf. R. Sani, “L’educazione dell’infanzia nella storia. Interpretazioni e prospettive di ricerca”, in L. Caimi (ed.), Infanzia, educazione e società in Italia tra Otto e Novecento, Sassari, Edes, 1997, pp. 21-56 (en particulier les pages pp. 30-31) ; R. Sani, “Per una storia dell’educazione familiare nell’età moderna e contemporanea. Itinerari e prospettive di ricerca”, in L. Pati (ed.), Ricerca pedagogica ed educazione familiare, Milano, Vita & Pensiero, 2004, pp. 3-41 (surtout les pages pp. 28-32).

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étaient gérés les différents segments de la protection sociale soviétique et quelles étaient ses obligations financières. Ainsi l’auteur conjugue une double méthodologie – macro et microhistorique – qui apparaît décidément novatrice dans ce domaine et permet de mieux saisir le processus en cours dans toute sa complexité. En effet, tandis que l’analyse macrohistorique se concentre sur l’évolution de la législation sociale dans les années vingt et trente, sur l’implantation et les caractéristiques des institutions de l’assurance sociale et, enfin, sur l’impact exercé par le système sur la vie des populations, l’approche microhistorique permet de gagner de nouvelles perspectives d’observation importantes, en focalisant l’attention sur les caisses d’assurance de la grande industrie automobile de Moscou “AmoZiS” ou bien sur une institution scolaire particulièrement significative telle que l’École moscovite N° 25, connue comme “École de Staline”. Cette présentation parallèle et complémentaire du développement macro et microhistorique pourra se révéler de grande utilité aussi pour tous ceux qui s’apprêtent à aborder d’autres segments du système de la protection sociale dans des contextes sociaux et géographiques particuliers. La première partie du travail de Dorena Caroli fait revivre les origines et l’évolution de l’assurance sociale tsariste dans le contexte du processus d’industrialisation entamé après les grandes réformes russes de 1864. Le développement de la réforme concernant l’assurance sociale fut, à cette période, assez limité et, suite à la crise et au blocus, liés à la guerre, la réforme n’apporta pas de réelles améliorations aux conditions de vie du prolétariat urbain. D’ailleurs, elle ignora complètement les instituteurs, lesquels, à l’instar des artisans, durent recourir à des formes de solidarité sociale. La deuxième partie du volume se concentre sur la réforme bolchevique de l’assurance sociale, portant une attention particulière aux motivations idéologiques qui l’inspiraient et à la façon particulière dans laquelle elle fut mise en place pendant la guerre civile (1918-1920). Cette dernière réforme devait imprimer certains caractères indélébiles au système de protection sociale soviétique. Les réformes ultérieures de l’assurance, c’est-à-dire celles entamées dans la période 1921-1922 et 1927, sont présentées dans la troisième partie du travail. Il s’agit de trois réformes différentes, introduites au niveau local et central afin de constituer les fonds de l’assurance sociale et de réguler la dépense de ces fonds vis-à-vis des catégories protégées. Par le biais d’une analyse approfondie de la législation concernant l’assurance sociale promulguée au cours de ces années-là, Dorena Caroli expose le choix du nouveau gouvernement bolchevique d’introduire des éléments marqués de différenciation entre les travailleurs, en créant des catégories privilégiées par rapport à d’autres, en particulier celle des travailleurs qualifiés au détriment de
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la catégorie bien plus nombreuse des paysans, qui constituaient la force de travail principale du pays ; celle des maîtres d’école, auxquels, d’ailleurs, le nouvel État soviétique attribuait la tâche d’éduquer aux idéaux et aux principes révolutionnaires les nouvelles générations et de contribuer à l’édification du socialisme ; enfin, des catégories d’employés et de bureaucrates, qui constitueront plus tard le pivot de la société stalinienne. Les dernières parties du volume de Dorena Caroli approfondissent l’évolution complète de l’assurance sociale lors du Ier et du IIème Plan quinquennal, révélant des aspects inédits du rapport complexe qui s’est instauré entre le régime communiste et la société civile en Union Soviétique; un rapport, on doit le souligner, déjà exploré par les historiens – si l’on pense aux importantes recherches menées par Nicolas Werth et par ses collaborateurs qui ont amplement contribué à la connaissance des attitudes de protestation et de résistance vis-à-vis de la réalisation des plans économiques11. Dans le contexte de la planification, en effet, l’assurance sociale devint un instrument de consensus pour la catégorie des travailleurs qualifiés ainsi qu’un mécanisme de discrimination sociale vis-à-vis de certaines catégories et d’individus plus faibles, dont les récriminations et la protestation pour les traitements injustes reçus s’exprimèrent sous des formes multiples12. La réforme des caisses d’assurance promulguée pendant le Ier Plan quinquennal (1928-1932) visait à introduire de nouveau le système de protection sociale dans les industries et à en faire un système corporatif afférent aux différentes branches prioritaires de production. Il s’agissait d’une réforme très complexe, qui avait pour triple but d’instaurer un contrôle plus serré sur les dépenses de l’assurance maladie, de prévenir les accidents du travail et d’abolir l’indemnisation pour le chômage. Enfin, pendant le IIème Plan quinquennal (1933-1937), le rôle exercé par les syndicats sur le contrôle de l’assurance sociale s’avérait particulièrement significatif13. À l’exception de la première, les autres parties du travail de Dorena Caroli, comme on l’a déjà évoqué, retracent l’évolution de l’assurance sociale soviétique par l’intermédiaire des pratiques des caisses d’assurance de la ville
11 N. Werth, “Les formes d’autonomie de la société socialiste”, in N. Werth et al., Stalinisme et nazisme. Histoire et mémoire comparées, Bruxelles, Éditions Complexe, 1999, pp. 145-184. 12 Voir les considérations très intéressantes formulées par I. Halfin, From Darkness to Light. Class, Consciousness, and Salvation in Revolutionary Russia, Pittsburgh, University of Pittsburgh Press, 2000, pp. 52-63. 13 À partir de cette phase, les syndicats modifièrent leur stratégie, s’engageant aussi bien dans la promotion de la productivité des entreprises que dans l’amélioration des conditions des travailleurs, cf. B.A. Ruble, Industrial Trade Union in the USSR, in A. Pravda, B.A. Ruble (eds.), Trade Unions in Communist States, Boston, London, Sydney, Allen & Unwin, 1986, pp. 11-15 et 23-52.

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de Moscou, de l’industrie automobile très connue “Amo-ZiS”, ou bien par le biais de l’histoire de l’École moscovite N° 25 dite “de Staline” et celle des pensions de guerre, selon une procédure microanalytique qui permet de saisir la complexité du système de protection sociale, lequel aurait dû constituer la raison d’être de l’État-Parti communiste. Le point de vue du monde industriel s’avère particulièrement intéressant, destiné à se présenter comme le laboratoire de l’assurance sociale, où confluait une série d’intérêts idéologiques et financiers dictés par la microdynamique de la reconstruction économique. En effet, comme l’a remarqué Jacques Revel à propos de la variation de l’échelle d’observation,
[…] faire varier la focale de l’objectif, ce n’est pas seulement faire grandir (ou diminuer) la taille de l’objet dans le viseur, c’est en modifier la forme et la trame. Ou, pour recourir à un autre système de références, jouer sur les échelles de représentation en cartographie ne revient pas à représenter une réalité constante en plus grand ou en plus petit, mais à transformer le contenu de la représentation (c’est-à-dire le choix de ce qui est représentable). Notons d’emblée que la dimension “micro” ne jouit, à cet égard, d’aucun privilège particulier. C’est le principe de la variation qui compte, non le choix d’une échelle particulière”14.

Dans chaque segment chronologique analysé par l’auteur, émerge la complexité des micro-relations des caisses d’assurances de Moscou et de l’industrie automobile, laquelle subordonna toujours la sphère des intérêts sociaux à son propre développement économique et productif, en devenant le véritable pivot des services sociaux, culturels et sanitaires tout au long du “siècle soviétique”. C’est dans le contexte de ces mécanismes que se situe le système scolaire et de formation, qui apparaît complètement subordonné à l’idéologie communiste et aux logiques de l’appareil soviétique. De ce point de vue, le cas de l’École moscovite N° 25 analysé par l’auteur, confirme l’hypothèse de l’historien américain Larry E. Holmes sur les profondes transformations subies, dans les années vingt et trente, par les institutions scolaires et en général par le système d’instruction et d’éducation soviétique qui, les expérimentations et les innovations inspirées de la pédagogie révolutionnaire mises de côté, finit par s’emparer des valeurs de la culture officielle et même par déplacer dans les systèmes scolaires et dans les pratiques didactiques et formatives les formes du

14 J. Revel, “Micro-analyse et construction du social”, in Jeux d’échelles. La micro-analyse à l’expérience. Textes rassemblés et présentés par Jacques Revel, Paris, Gallimard-Le Seuil, 1996, pp. 15-36 (cf. p. 19).

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contrôle idéologique et d’une discipline politique très rigide, en dépit du développement réel de la subjectivité des nouvelles générations15. Il est nécessaire de remarquer que l’histoire de “l’École de Staline” analysée par Dorena Caroli, ne représente pas un épisode isolé, quoique extrêmement significatif et intéressant, car il reflète l’évolution générale du système scolaire soviétique dans son ensemble, dont le développement fut subordonné de façon rigide, à l’instar d’autres institutions, à l’expansion des activités économiques et à la croissance productive du pays. S’il est vrai en effet que, après un accroissement modeste de la scolarisation élémentaire, équivalent à environ trois millions d’écoliers, observé dans les années 1922-192616, par l’introduction de l’instruction primaire obligatoire (25 juillet/11 août 1930), on enregistra une augmentation massive du nombre d’enfants qui fréquentaient le cours élémentaire dès 4 ans (de 11 millions en 1927-1928 on passa à 21 millions en 1932-1933, auxquels il faut ajouter environ 3 millions d’adolescents qui fréquentaient les cours de rattrapage spéciaux)17, il est aussi vrai que cet incontestable bond en avant de la scolarisation de base n’eut pas lieu aux frais du budget central de l’État, mais plutôt aux frais des administrations locales, sur lesquelles pesait aussi l’entretien du réseau des institutions d’assistance destinées aux enfants abandonnés18. Cela signifie que l’immense projet de transformation de la société grâce à l’éducation communiste se brisa en mille morceaux, donnant prise aux phénomènes de désordre social et de violence aussi bien à l’intérieur des écoles qu’à l’intérieur des orphelinats et des autres structures d’assistance pour les enfants au point que la véritable ‘question sociale’ représentée par les enfants et les adolescents abandonnés dégénéra souvent en des phénomènes de
L.E. Holmes, Stalin’s School. Moscow’s Model No. 25, 1931-1937, Pittsburgh, University of Pittsburgh Press, 1999, pp. 17 et 97-99. 16 Selon le recensement de 1926, 51% des enfants âgés de plus de 9 ans étaient alphabétisés avec un accroissement d’environ 12-13% par rapport aux niveaux de la période pré-révolutionnaire, bien qu’il y eût de profondes différences du point de vue des sexes (hommes/femmes) et selon les localités (centres urbains et zones rurales). Cf. S. Fitzpatrick, Education and Social Mobility in the Soviet Union, 1921-1934, op. cit., p. 172 ; R. Davies, “Economic and Social Policy in the USSR 1917-1941”, in The Cambridge Economic History of Europe, Cambridge, Cambridge University Press, 1989, VIII, pp. 984-1047 (cf. p. 1015). 17 Les données du recensement du 1939 montraient qu’environ 83 millions étaient analphabètes c’est-à-dire 68% de la population d’âge supérieur à 9 ans sur un total de 122 millions d’habitants. Cf. S. Fitzpatrick, Education and Social Mobility in the Soviet Union, 1921-1934, op. cit., pp. 169 et 175-176. 18 Cf. C. Davis, “Economic Problems of the Soviet Health Service : 1917-1930”, Soviet Studies, 35 (3), 1983, pp. 343-361 ; et S. Ewing, The Science and Politics of Soviet Insurance Medicine, in S. Gross Solomon, J.F. Hutchinson (Eds.), Health and Society in Revolutionary Russia, Bloomington and Indianapolis, Indiana University Press, 1990, pp. 69-96.
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houliganisme et délinquance19, devenant d’ailleurs un des arguments principaux de la propagande antisoviétique20. Les chiffres de ce qu’on pourrait définir comme la démographie scolaire de Staline étaient, cependant, le résultat d’une “scolarisation forcée” et masquaient non seulement la condition précaire de l’école, mais aussi l’un des aspects les plus spécifiques de l’expérience de l’école soviétique : le statut du personnel enseignant voué à réaliser l’instruction de masse et à former l’intelligentsia prolétarienne protagoniste de l’industrialisation du pays21. En effet, dans l’Union Soviétique de la période stalinienne, le statut et les conditions de vie du personnel enseignant régis par la législation sur l’assurance – et dénoncés dans les lettres très nombreuses et dramatiques envoyées par les instituteurs, enseignants de l’école supérieure et éducateurs des communautés – attestent de la condition d’extrême vulnérabilité d’une catégorie sociale fondamentale pour le développement socioculturel et économique du pays. En particulier, les instituteurs, enseignants de l’école supérieure et plus généralement “les travailleurs de l’instruction” furent frappés en masse par les mesures répressives comparables, sous un certain aspect, aux “Grandes purges” de la fin des années trente. À partir de 1936, un demi million d’enseignants fut soumis à un examen mené par des commissions spéciales de contrôle, qui renvoyèrent ceux dont la foi politique et dont les orientations idéologiques et culturelles n’étaient pas en pleine osmose avec les préceptes du Parti communiste et environ 22 000 enseignants furent licenciés dans la période allant de l’été 1936 à 1940 pour la simple raison qu’un de leur proche était poursuivi pour des raisons politiques22. En ce sens apparaît emblématique la lettre écrite par une enseignante d’école élémentaire qui demandait de l’aide à Nadejda K. Kroupskaïa, la veuve de

L’évolution du système de protection sociale des familles a été étudiée par B.Q. Madison, Social Welfare in the Soviet Union, Standford, Standford University Press, 1968, pp. 35-48 ; et par W.Z. Goldman, Women, the State and Revolution. Soviet Family Policy and Social Life, 19171936, Cambridge, Cambridge University Press, 1993. 20 L’ouvrage Les enfants abandonnés, publié en 1929 à Paris par le socialiste révolutionnaire Wladimir Michailovitch Zenzinov (1880-1953), fut rapidement traduit dans plusieurs langues étrangères, y compris le français, pour démontrer que le régime communiste avait provoqué une diaspora dramatique d’enfants dans les rues de la Russie, cf. V. Zenzinov, Besprizornye, Pariž, Sovremennye Zapiski, 1929 [V. Zenzinov, Les Enfants abandonnés en Russie soviétique. Traduit du russe par A. Pierre, Paris, Les petits-fils de Plon et Nourrit, 1929]. 21 Voir par exemple W. Berelowitch, La soviétisation de l’école russe, 1917-1931, Lausanne, L’Age d’Homme, 1990. 22 Cf. L.E. Holmes, School and Schooling under Stalin, 1931-1953, op. cit., p. 64 ; E.T. Ewing, The Teachers of Stalinism. Policy, Practice, and Power in Soviet Schools of the 1930s, New York, Peter Lang, 2002, pp. 227-258 (cf. pp. 233 et 242).

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Lénine, qui à l’époque était vice commissaire du peuple à l’Éducation, afin qu’on lui réattribuât son statut, perdu suite à l’arrestation de son mari (lui aussi enseignant)23. Pour masquer la précarité extrême et les contradictions patentes dans lesquelles se trouvait le système scolaire soviétique, la propagande insista sur l’incontestable accroissement des niveaux de scolarisation atteints dans le pays. En réalité, les conditions dans lesquelles le processus de scolarisation se réalisa furent telles qu’on risqua même d’annuler – ou bien, si l’on veut, de remettre en cause – les conquêtes mêmes de la Russie prérévolutionnaire en matière d’instruction et d’éducation populaire, lorsque le gouvernement tsariste avait entrepris l’alphabétisation et la nationalisation des masses rurales après l’abolition du servage (1861)24. Il faut souligner en effet que, au-delà des affirmations de principe ou des données diffusées par la propagande, le budget même de l’instruction populaire de l’Union Soviétique connut une contraction progressive à partir de 1937 jusqu’en 195325, tandis que le taux de scolarisation se maintint presque constant au moins jusqu’aux années soixante26. Il s’est agit d’une des phases les plus dramatiques de l’expérience complexe de l’école et de l’instruction en Union Soviétique, vis-à-vis de laquelle l’attitude positive des spécialistes de la pédagogie américaine de l’époque – je pense par exemple à un spécialiste de haut niveau tel que George S. Counts – révèle néanmoins une certaine naïveté et une faible compréhension de ce qui se passait27. De la même façon, ce qui nous surprend beaucoup est l’évidente naïveté avec laquelle les intellectuels et les spécialistes américains manifestèrent leur admiration pour les réformes de la protection sociale soviétique introduites par Staline au lendemain de la crise économique suivie de

Voir le chapitre V, § 5. Cf. B. Eklof, “The Myth of the Zemstvo School. The Sources of the Expansion of Rural Education in Imperial Russia : 1864-1914”, History of Education Quarterly, 24 (4), 1984, pp. 561-584. 25 Cf. L.E. Holmes, “School and Schooling under Stalin, 1931-1953”, in B. Eklof, L.E. Holmes, V. Kaplan (eds.), Educational Reform in Post-Soviet Russia. Legacies and prospects, LondonNew York, Frank Cass, 2005, pp. 56-101 (cf. p. 61). 26 Dans le second après-guerre, en effet, on enregistre une augmentation progressive de la fréquentation de l’école élémentaire : des 284.000 élèves de 1950 on passe à plus d’un million en 1960 et aussi suite à l’introduction en 1973 de la nouvelle école obligatoire de 8 ans marquée par une forte orientation technique, à quatre millions en 1980. Cf. R.B. Dobson, Higher education in the Soviet Union. Problems of access, equity, and public policy, State and Welfare USA/USSR, Berkeley, Institute of International Studies - University of California, 1988, pp. 17-59. 27 Cf. E.T. Ewing, “The ‘Virtues of Planning’. American Educators Look at Soviet Schools”, in E.T. Ewing, D. Hicks (eds.), Education and the Great Depression. Lessons from a Global History, New York, Peter Lang, 2006, pp. 42-57.
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la Grande Dépression28. Il faut d’ailleurs souligner que cette phase n’est pas représentative seulement de l’affirmation de formes violentes et répressives de la gestion des problèmes sociaux et de la régulation des conflits29. L’assurance sociale et l’instruction dégénérèrent en une sorte de privilège, derrière lequel se cachait un contrôle toujours plus étouffant sur les conduites et les effets de l’endoctrinement idéologique. L’école moscovite N° 25 “de Staline”, qui garantissait un cursus de formation adéquat pour l’accès à l’instruction technique et professionnelle et inculquait une éducation communiste par le biais d’une discipline toujours plus rigide, fut fermée le 9 avril 1937, tandis que dans les régions périphériques du pays les écoles, à l’instar des autres institutions d’assistance et d’éducation pour les enfants, se débattaient dans des difficultés grandissantes à cause du manque progressif de ressources matérielles et du manque croissant de personnel30. L’ouvrage de Dorena Caroli fournit un tableau approfondi, largement documenté, de ces processus et de leurs aboutissements, sans négliger d’illustrer les dimensions anthropologiques et les retombées des politiques sociales sur les parcours individuels et collectifs. Il s’agit d’une recherche qui constitue non seulement une référence d’importance majeure pour la compréhension de la réalité sociale, culturelle et éducative de l’Union Soviétique dans la période de l’entre-deux-guerres, mais aussi un point de départ indispensable pour tous ceux qui s’apprêtent à aborder l’étude du welfare state soviétique au lendemain de la seconde guerre mondiale, alors que le Parti communiste s’engagea dans la réalisation d’une série de réformes visant à remodeler la politique sociale selon les règles de la citoyenneté soviétique afin de soulager les conditions de vie des populations épuisées par la misère et par les sacrifices imposés par la seconde guerre mondiale et pour favoriser le consensus autour du projet de reconstruction matérielle du pays. Je présente le travail d’une précieuse chercheuse et collaboratrice avec la satisfaction et l’anxiété avec lesquelles on voit des initiatives et des projets de recherche de large envergure prendre forme et atteindre leur réalisation complète, projets auxquels nous avons cru et dans lesquels l’implication de

Voir le chapitre V. Cf. S. Plaggenborg, “Stalinismus als Gewaltgeschichte”, in S. Plaggenborg (ed.), Stalinismus. Neue Forschungen und Konzepte, Berlin, Verlag Arno Spitz Gmbh, 1998, pp. 71-112. 30 Cf. L.E. Holmes, Stalin’s School. Moscow’s Model No. 25, 1931-1937, op. cit., pp. 126-127. D’autres indications importantes concernant surtout les matériaux didactiques sont présentées par D. Caroli, “I quaderni di scuola e la didattica della lingua, della letteratura e delle scienze naturali in Russia e in Unione Sovietica (1860-1940)”, in D. Montino, J. Meda, R. Sani (eds.), in School exercise books. A complex Source for a History of the Approach to Schooling and Education in 19th and 20th Centuries, Vol. 2, Firenze, Edizioni Polistampa, 2010, pp. 1049-1084.
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l’auteur a été très forte. À ce livre et à son auteur je souhaite bonne chance. J’espère que les spécialistes et de tous ceux qui regardent la recherche historique comme un instrument non seulement d’approfondissement du passé, mais aussi de compréhension des racines et de la signification plus profonde de notre présent, apprécieront cet ouvrage. Roberto Sani

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Introduction

Sources inédites et nouvelles méthodologies pour l’étude de la protection sociale sous Lénine et Staline

Les historiens se sont interrogés sans cesse sur la protection sociale, son évolution imprévue et son futur incertain. C’est pourquoi il nous semble utile de présenter les quelques réflexions qui ont accompagné notre recherche dans le choix des mots et des concepts utilisés et qui ont guidé la comparaison de deux dimensions analytiques – macro et microhistorique – ayant pour but de rendre visible à l’œil nu le fonctionnement de la protection sociale qui représentait la raison d’être du socialisme. L’historiographie, qui a traité certains aspects du système de protection sociale soviétique, a utilisé souvent indistinctement les expressions de welfare state, État providence, Stato sociale, prévoyance, assurance et assistance sociale, selon qu’elle se situait dans un contexte scientifique américain, français, italien et allemand ou bien, plus généralement, européen1.
G.A. Ritter, Sozialversicherung in Deutschland und England. Entstehung und Grundzüge im Vergleich, München, C.H. Beck, 1983.
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Pour l’étude du programme social de la période de l’entre-deux-guerres, nous allons choisir l’analyse du système de “protection sociale” définie en russe déjà à l’époque par le terme de social’noe obespe enie qui constituait un concept plus étendu par rapport à l’assurance sociale (en russe social’noe strahovanie) née grâce à l’introduction de la loi sur les accidents du travail, ce qui a constitué le premier pas pour protéger les travailleurs des risques sociaux2. Cela dit, le choix des mots doit être situé dans un contexte historique politique particulier, car pour les pays européens l’utilisation du concept “protection sociale” est plus récent par rapport à la définition du législateur soviétique d’après la Révolution. C’est pourquoi, à propos de ce concept, il est utile de rappeler les considérations préalables de Jean-Claude Barbier, qui affirme que les différents systèmes nationaux de protection sociale liés aux démocraties entraînent “des significations sociales partagées fort variables entre les différents pays”3. En effet, le concept de protection sociale renvoie à une “articulation complexe de relations sociales”. Selon la définition de Barbier
“la protection sociale ne protège pas seulement contre les effets négatifs de la division sociale du travail, mais aussi ceux de la division gouvernants-gouvernés (en constituant des droits légitimes sur les ressources fiscales de l’État qui doivent être honorés par les gouvernants) et enfin contre ceux de la division sexuelle des tâches domestiques (en assurant des droits sociaux spécifiques aux femmes). Ce faisant, elle participe à la légitimation de l’État, ainsi qu’à la transformation de la vie familiale. Par-delà sa différenciation (proportion variable, selon les pays et les périodes historiques, de l’assurance sociale, de l’aide sociale et de la mutualité), la protection sociale unifie la société”4.

Pour cerner la genèse de la protection sociale, il faut rappeler que l’essor de l’assurance sociale en Russie, tout comme dans les autres pays européens, remonte aux dernières années de la monarchie tsariste, lorsque le gouvernement russe introduit les assurances sociales, c’est-à-dire les prestations qui constituaient les piliers des systèmes d’assurance de protection sociale européens ou bien du welfare state britannique. Les assurances sociales ont été ‘inventées’ par Bismarck en Allemagne pour contrôler le mouvement ouvrier et protéger les travailleurs et, dans certains cas, leurs familles en cas d’accident, maladie / invalidité, chômage et, ensuite, vieillesse5. L’assurance sociale est
F. Ewald, L’État providence, Paris, Bernard Grasset, 1986. Voir à ce propos J.-C. Barbier, La longue marche vers l’Europe sociale, Paris, Presses Universitaires de France, 2008, p. 35. 4 Ibid., p. 26. 5 F. Girotti, Welfare state. Storia, modelli e critica, Roma, Carocci, 1998, pp. 147-182.
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donc née pour sauvegarder le travail et les travailleurs, bien que les changements idéologiques ou démographiques aient modifié sa vocation initiale6, et que les gouvernements au lendemain de la seconde guerre mondiale aient associé au travail une série de prestations sociales liées à l’évolution du concept de citoyenneté7. Ainsi, l’utilisation du concept de protection sociale explique pourquoi l’expression même de welfare state ou bien “État du bien-être” (sans doute paradoxal en raison de la violence du stalinisme) a été utilisé par le milieu scientifique anglophone pour définir plutôt la période après la seconde guerre mondiale. Cependant, du fait que la Révolution de 1917 a promis d’élargir le système d’assurance avec une large gamme de prestations sociales bien avant que les gouvernements européens de l’après-guerre aient élaboré de vastes programmes d’intervention sociale, l’utilisation du terme welfare state serait légitime dans le sens élaboré par Jens Alber, en tant que “ensemble d’interventions publiques imbriquées dans le processus de modernisation, lesquelles fournissent une protection sous forme d’assistance, assurance et sécurité sociale, en introduisant entre autre des droits sociaux spécifiques dans le cas d’événements préétablis ainsi que des devoirs spécifiques de contribution financière”8, même si ce dernier aspect a été réglé d’une façon tout à fait particulière dans le système soviétique des années vingt et trente. Il est intéressant de remarquer qu’en Russie pour définir l’intervention de l’État sur les problèmes sociaux dans les années quatre-vingt-dix, le législateur et les politologues ont utilisé aussi bien le concept de “protection sociale” que le concept “d’État social” (social’noe gosudarstvo) en raison du modèle allemand adopté par la monarchie tsariste pour protéger les travailleurs des accidents du travail9. Quoi qu’il en soit, on se bornera ici à l’étude de deux aspects
6 Pour une comparaison sur les dépenses pour les pensions veillesse qui dépassent les dépenses pour la santé en Italie, Angleterre et Allemagne, voir M. Ferrera, Il welfare state in Italia. Sviluppo e crisi in prospettiva comparata, Bologna, Il Mulino, 1984, pp. 56-57 et H. Glennester, Paying for Welfare, Oxford, Basil Blackwell, 1985, pp. 32, 135, 150, 217, 240-243 ; Silei, Welfare state e socialdemocrazia. Cultura, programmi e realizzazioni in Europa Occidentale dal 1945 ad oggi, Manduria-Bari-Roma, Lacaita, 2000, p. 408. 7 A. Supiot, “L'avenir d'un vieux couple : travail et Sécurité sociale”, Droit social, 9/10, 1995, pp. 823-831. 8 Il s’agit de la définition élaborée (sous inspiration de la définition de Peter Flora) par Jens Alber, “Continuities and Changes in the Idea of the Welfare State”, Politics & Society, 16 (4), 1998, pp. 451-468 (cf. p. 456) et commentée par Ferrera, Modelli di Solidarietà. Politica e riforme sociali nelle democrazie, op. cit., p. 49. 9 Ju.V. Jakušev, Gosudarstvennoe strahovanie v Rossii, Moskva, Profizdat, 1998 ; L.S. Mamut, “Social’noe gosudarstvo s to ki zrenija prava”, Gosudarstvo i pravo, 7, 2001, pp. 5-14 ; V. Rojk, “Rossijskij opyt. Strahovanie ot nes astnyh slu aev na proizvodstve prošlo v Rossii te že etapy, to na Zapade”, Ohrana truda i social’noe strahovanie, 3, 2001, pp. 22-24.

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principaux de la protection sociale c’est-à-dire à ceux de l’assurance et de l’aide sociale qui subirent une profonde transformation aussi bien du point de vue de l’architecture institutionnelle, que sous l’angle des catégories protégées. En effet, initialement, les assurances sociales c’est-à-dire la protection du travail, tout comme dans leur modèle allemand, étaient organisées selon un système à capitalisation, auquel avaient droit uniquement les travailleurs qui versaient leurs cotisations pour l’assurance. Après la révolution d’Octobre, par contre, le réseau des caisses d’assurance territoriale introduisit un système fondé sur l’emploi qui couvrait aussi les familles des travailleurs, et il fut caractérisé par une progressive centralisation de la masse des cotisations. Il s’agissait d’un système à répartition des prestations parmi les assurés10, qui fut abandonné au début des années trente, lorsque l’assurance sociale fut transférée à l’intérieur des industries afin d’attribuer aux ouvriers plus productifs le droit aux prestations sociales. Les assurances sociales avec lesquelles le gouvernement tsariste tenta en vain d’apaiser le mouvement ouvrier russe, ne constituèrent pas après la Révolution l’objet de revendications ouvrières ou bien l’objet des conflits entre partis politiques comme cela se passa dans les autres pays européens11, mais devinrent un instrument de la modernisation économique que le Parti communiste imposa au pays. La politique sociale qui sous-tendait l’élaboration de ces prestations ne visait pas, en effet, à niveler la disparité économique entre les différentes catégories sociales comme on aurait pu s’y attendre dans un nouvel État communiste, mais à privilégier certaines catégories d’ouvriers qualifiés. Le mouvement ouvrier soviétique lui-même, qui continua à organiser des vagues de grèves pour revendiquer le salaire qui n’était pas versé, fut progressivement privé de sa propre identité révolutionnaire et dispersé par les lois sévères concernant la discipline du travail promulgué dans la première phase du stalinisme. La spécificité de la protection sociale soviétique ne doit pas cependant être interprétée exclusivement sous un angle idéologique c’est-à-dire comme le résultat de la volonté politique d’un Parti qui avait pour but un contrôle total de ses sujets puisque, dans la réalité, il dépendait aussi de la dimension même des problèmes sociaux que le nouvel État dut aborder sans pouvoir compter sur un système de financement fiscal centralisé. La Grande guerre et les événements qui bouleversèrent le pays avec la Révolution de 1917 non seulement
Il s’agissait d’un critère adopté aux États-Unis en 1939, cf. G. Regonini, “Il sistema pensionistico : risorse e vincoli”, in U. Ascoli (ed.), Welfare State all'italiana, Laterza, RomaBari, 1984, pp. 87-131 (pp. 90-92). 11 Voir les considérations de Silei, Welfare state e socialdemocrazia. Cultura, programmi e realizzazioni in Europa Occidentale dal 1945 ad oggi, op. cit., pp. 57-75.
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bloquèrent le développement économique de la Russie jusqu’à la moitié des années vingt, mais engendrèrent aussi des problèmes sociaux aux dimensions inconnues pour les autres pays européens tels que invalidité, chômage, abandon en masse des enfants qui se répandirent dans le pays, devenant le symbole de la désagrégation sociale de la Russie révolutionnaire. Ces phénomènes furent abordés avec une série de réformes qui, sans ressources adéquates, aboutirent à une occultation progressive des problèmes sociaux de la part du Parti communiste qui les fit glisser progressivement de la sphère sociale à la sphère pénale à partir du début des années trente, révélant ainsi un aspect inédit des frontières entre les politiques sociales et pénales des États contemporains bouleversés par la Grande Dépression12. Pour retracer le fonctionnement de la protection sociale soviétique – que certains historiens ont pu examiner seulement du point de vue institutionnel13 – l'accès aux archives centrales et locales a été fondamental puisque cela a permis de découvrir des éléments indispensables pour compléter la lecture d’une des questions les plus cruciales non seulement pour la formation des régimes totalitaires mais aussi pour l’identité de l’État providence du XXe siècle. Les Archives de la Direction centrale de l’Union Soviétique et de l’Administration centrale de l’Assurance sociale de la République russe (relevant du Commissariat du peuple au Travail), les Archives du Commissariat du peuple à la Protection sociale, celles du Conseil central pansoviétique des Syndicats, celles du “Secrétariat pour l’examen des plaintes et des réclamations des travailleurs” au sein du Conseil des commissaires du peuple, et les Archives de la région et de la ville de Moscou conservent une grande quantité de documentation inédite utile pour reconstituer les caractéristiques du fonctionnement du système de protection soviétique et expliquer les raisons du bas niveau des prestations : non seulement la correspondance administrative entre les institutions centrales et locales, les comptes-rendus et la comptabilité, mais aussi les dossiers personnels, d’hommes et de femmes, qui demandaient l’aide de l’État (en particulier les lettres de plainte et de demande, en russe žaloby et zajavlenija). Les Archives du Secrétariat de Nadejda K. Kroupskaïa (1869-1939) – veuve de Lénine en 1924 – et vice-commissaire du peuple à l’Éducation, sont particulièrement riches de ce type de lettres envoyées non seulement par des enseignants, maîtres, éducateurs mais aussi par des personnes
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Ce mécanisme est visible aussi dans le traitement de l’enfance abandonnée au cours des années vingt et trente, cf. Caroli, L’enfance abandonnée et délinquante dans la Russie soviétique (19171937), op. cit., pp. 152-156. 13 Madison, Social Welfare in the Soviet Union, op. cit., pp. 50-57 ; S. Kotkin, Magnetic Mountain : Stalinism as a Civilization, Berkeley, University of California Press, 1995 ; S. Kotkin, “Modern Times : The Soviet Union and the Interwar Conjuncture”, Kritika : Explorations in Russian and Eurasian History, 2 (1), 2001, pp. 111-164 (cf. pp. 143-150).

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qui étaient entrées en contact avec elle et avec Lénine pendant les années de la clandestinité et, pour cette raison, Nadejda Kroupskaïa était considérée comme très sensible à la voix du peuple14. Il s’agit d’un immense gisement de documents qui sont étudiés ici pour interpréter certains aspects de la politique sociale des bolcheviks et du Parti communiste. La politique sociale soviétique se traduit par une législation concernant la protection sociale, qui devient de plus en plus totalitaire et qui est très similaire à celle des régimes nazi et fasciste dans son caractère sélectif et discriminatoire. La législation sociale soviétique contenait des traits particuliers dérivant du mécanisme de financement inspiré du modèle allemand de la capitalisation des travailleurs qui contribuaient à la constitution des fonds pour l’assurance sociale. D’ailleurs elle identifia les individus sur la base du travail effectué et fut à l’origine d’un type de cotisation différenciée pour les diverses branches de l’industrie. Autrement dit, elle emprunta, dès le début, un modèle corporatif imbriqué avec les branches industrielles de pointe, les transports et les mines. Ensuite ces branches de l’économie furent rattachées aux Syndicats qui au cours des années trente furent subdivisés en une pluralité d’unions chargées de gérer le secteur de la protection sociale, ce qui symbolisa le welfare de la société socialiste au lendemain de la seconde guerre mondiale jusqu’à la transition postsocialiste15. Cela signifie que, comme l’affirme Gøsta Esping-Andersen, il s’agirait d’un système conservateur, présent par exemple en Italie, en Allemagne et en Autriche, en ce sens qu’il exprimait une politique sociale tournée non pas vers l’instauration d’une justice sociale pour les classes indigentes, mais vers le maintien des classes sociales existantes16. Dans le cas soviétique, paradoxalement, il se fondait sur des schémas de protection qui finirent par privilégier les ouvriers qualifiés des branches industrielles qui contribuaient le

Enseignante, Nadejda K. Kroupskaïa (1869-1939) adhéra d’abord au Parti social-démocrate russe à partir de 1892, puis à l’Union de lutte de Saint-Pétersbourg pour la libération de la classe ouvrière, sous la direction de V.I. Lénine. Emigrée avec Lénine en 1901, elle retourna en Russie en 1917. Après la révolution d’Octobre, elle devint la responsable de la Direction pour l’Éducation politique du Commissariat du peuple à l’Éducation. À la tête du Conseil scientifique d’État, Nadejda Kroupskaïa fut l’un des principaux idéologues de l’éducation communiste et eut un rôle de premier plan dans la réforme de l’école soviétique, cf. Nadežda Konstantinovna Krupskaja. Biografija, Moskva, Izdatel'stvo Politi eskoj Literatury, 1988, 2-oe izd. 15 C. Lefèvre, Système de protection sociale et entreprises en Russie. Héritages et transformations (1987-2001), 2 voll., Thèse sous la dir. de J. Sapir, EHESS, 2003, vol. I, pp. 21-26. 16 G. Esping-Andersen, The Tree Worlds of Welfare Capitalism, Cambridge, Polity Press, 1990, pp. 26-29.

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plus au développement du pays17 sans tenir compte de la profonde transformation de la classe ouvrière provoquée par les réformes économiques. En outre, ces schémas réduisirent la place laissée aux autres travailleurs, moins qualifiés, femmes et jeunes, et finirent par les exclure par une série de mesures qui peuvent être définies comme totalitaires car elles cessèrent de répondre aux exigences de la population et limitèrent le champ d’action des individus dans leurs stratégies de survie. Par rapport à ce système de protection sociale assez sélectif du point de vue économique, la politique sociale nazie, pourtant, exclut et détruisit la classe ouvrière par le biais de la suppression des syndicats le 2 mai 1932, et devint non seulement un instrument de consensus au sein des classes moyennes, puisqu’elle développa la protection des artisans, des travailleurs des transports, des postes, et des paysans18, mais aussi un moyen d’intégration visant à répondre au besoin “d’identification des personnes profondément déstabilisées et désorientées”19. La liquidation des syndicats et le progressif assujettissement des ouvriers allemands aux impératifs du national-socialisme20 s’inscrivaient dans une politique sociale qui dégénéra, sous l’impact de la Grande Dépression, en des mesures d’hygiène raciale vis-à-vis de certaines catégories d’individus dangereux du point de vue idéologique21. En Union Soviétique, une fois apaisée l’élan révolutionnaire, la politique sociale généra une exclusion progressive des individus non productifs et en

D. Caroli, “Bolshevism, Stalinism and Social Welfare (1917-1936)”, International Review of Social History, 48, 2003, pp. 27-54. 18 T.W. Mason, Sozialpolitik im Dritten Reich : Arbeiterklasse und Volksgemeinschaft, Opladen, Westdeutscher Verlag, 1977, pp. 42-98. Sur l’histoire des assurances sociales en Allemagne voir aussi : W.J. Mommsen (ed.), The Emergence of the Welfare State in Britain and Germany (18501950), London, Croom Helm, 1981 ; J. Alber, Vom Armenhaus zum Wohlfahrtstaat. Analysen zur Entwicklung der Sozialversicherung in Westeuropa, Frankfurt am Main, Campus Verlag, 1982 ; G.A. Ritter, Sozialversicherung in Deutschland und England. Entstehung und Grundzüge im Vergleich, München, Verlag C. H. Beck, 1983 ; Germans on Welfare. From Weimar to Hitler, New York Oxford, Oxford University Press, 1998 ; M. Stolleis, Geschichte des Sozialrechts in Deutschland : ein Grundriss, Stuttgart, Lucius & Lucius, 2003. 19 A. Lüdtke, Wo blieb die “rote Glut” ? Arbeitererfahrungen und deutscher Fascismus, in A. Lüdtke, Alltagsgeschichte. Zur Rekonstruktion historischer Erfahrungen und Lebensweisen, Frankfurt/New York, Campus Verlag, 1989, pp. 224-282. 20 Ibid., pp. 233-238. 21 G. Bock, Zwangssterilisation im Nationalsozialismus. Studien zur Rassenpolitik und Frauenpolitik, Opladen, Westdeutscher Verlag, 1986, pp. 80-94 e 230 ; N. Frei (ed.), Medizin und Gesundheitspolitik in der NS-Zeit, München, Oldenbourg, 1991.

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général d’origine non prolétarienne considérés comme étrangers ou ennemis de classe22. Par rapport à la politique sociale fasciste, destinée aussi bien aux ouvriers qu’aux classes moyennes (ouvriers et artisans), la politique sociale soviétique avait en commun le fait qu’elle déniait aux paysans le droit aux différents types d’assurance sociale, bien qu’elle visât au consensus de la nouvelle bureaucratie d’origine prolétarienne au cours des années trente. En outre le système fasciste relevait de la Caisse Nationale de Prévoyance, soutenue par les caisses mutuelles professionnelles après la publication de la Charte du travail de 192723, sur la base de laquelle “la prévoyance était formellement reconnue comme un des instruments principaux de collaboration entre le capital et le travail, dans le cadre du système corporatif institué expressément pour concilier les intérêts opposés”24. Ce modèle découlant des secteurs de production et appliqué à certaines catégories de travail particulières est caractéristique des États totalitaires dans lesquels “les politiques d’assistance constituaient le terrain idéal pour mélanger, dans une offre de protection sociale, l’intervention disciplinaire et l’utilisation manipulatrice du consensus”25. L'évolution de la législation concernant la protection sociale sera étudiée ici en relation avec les réformes qui menèrent à la création des institutions centrales de l’assurance sociale (de la Direction centrale et de l’Administration centrale de l’Assurance sociale) et des caisses d’assurance locales, qui dans les années trente introduisirent des centres d’assurance (les centres de paiement) directement dans les usines. Cette analyse à grande échelle sera illustrée par la traduction de lettres de demande de prestations d’assurance envoyées par des personnes de différentes catégories sociales et, dans la mesure où les sources la rendent possibles, aussi par la reconstitution de la réforme de l’assurance sociale dans la ville de Moscou et dans l’industrie automobile très connue “Amo” (ensuite ZiS-ZiL) de Moscou26.
22 Cet aspect a été étudié par P.M. Hagenloh, “Socially Harmful Elements And the Great Terror”, in Stalinism. New Directions, S. Fitzpatrick (ed.), London and New York, Routledge, 2000, pp. 286-312. 23 V. De Grazia, The culture of consent : mass organization of leisure in fascist Italy, Cambridge, Cambridge University Press, 1981 ; Ferrera, Il welfare state in Italia. Sviluppo e crisi in prospettiva comparata, op. cit., pp. 27-38 ; F. Bertini, Il Fascismo dalle assicurazioni per i lavoratori allo Stato sociale, in M. Palla (ed.), Lo Stato fascista, Firenze, La Nuova Italia, 2001, pp. 179-313 ; C. Giorgi, La previdenza di regime : storia dell’INPS durante il fascismo, Bologna, Il Mulino, 2004, pp. 23-44 ; F. Conti, G. Silei, Breve storia dello Stato Sociale, Roma, Carocci, 2005, pp. 82-93. 24 Girotti, Welfare state. Storia, modelli e critica, op. cit., p. 194. 25 Ibid., p. 197. 26 L’usine, aujourd’hui en activité à Moscou, est connue sous le nom de “Usine I.A. Licha ev” (en russe Zavod imeni I.A. Liha eva). L’usine est de nouveau en train d’effectuer une

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Autrement dit, pour étudier le processus d’implantation de ce système, on cherchera à adopter une variation de l’échelle d’observation, c’est-à-dire une méthode d’enquête qui puisse conjuguer macro et microhistoire. Cette méthode se révèle aujourd’hui praticable grâce aux recherches coordonnées par Jürgen Schlumbohm au sein du Max-Planck Institut für Geschichte (Max-Planck Institut d’Histoire) de Göttingen (cet institut a été fermé au cours de l’année 2007), selon lequel les méthodes de la macrohistoire sont complémentaires (et non incompatibles) avec celles de la microhistoire27. Dans le cas de l’histoire de la protection sociale soviétique, en effet, la méthode macrohistorique présente le cadre général du développement des caisses d’assurance sur l’ensemble du territoire soviétique sans négliger l’évolution des coefficients contributifs des différents secteurs de l’industrie lourde (métallurgique, minière, pétrolière, chimique)28, de l’industrie légère (textile et alimentaire) et des transports. L’approche microhistorique permet de mettre en lumière les micromécanismes relationnels qui s’instauraient entre les individus et les caisses d’assurance, entre ces dernières et les institutions sanitaires, ainsi que les stratégies de survie légales ou illégales utilisées par les individus pour remédier au bas niveau des prestations et accroître le budget familial29. L’historien français Jacques Revel soutient que la méthode de la microanalyse permet d’observer les vies individuelles, qui fournissent une

restructuration grâce au soutien de l’État, restructuration rendue nécessaire par les dettes contractées aussi bien à l’égard des impôts qu’à l’égard des contributions pour la prévoyance. La décision, signée au cours du mois de septembre 2006 par le premier Ministre russe Mihail Fradkov, prévoit l’extinction des dettes en cinq ans, cf. “Pravitel’stvo rešilo podderžat’ ZiL”, Vremja, 17, 28 sentjabrja 2006, p. 7. 27 J. Schlumbohm Mikrogeschichte-Makrogeschichte : Zur Eröffnung einer Debatte, in J. Schlumbohm (ed.), Mikrogeschichte Makrogeschichte : komplementär oder inkommensurabel ?, Göttingen, Wallstein Verlag, 1998, pp. 9-32. 28 À la fin des années vingt, le territoire de la République russe fut subdivisé en 11 régions (oblasti) : la région industrielle centrale (les provinces de Moscou, Kostroma, Tver, Jaroslavl, Ivanovo-Voznessensk, Vladimir, Nijni-Novgorod, Kalouga, Toula et Riazan) ; la région centrale des Terres noires (Voronèje, Koursk, Orel e Tambov) ; la région Nord-Est (Arkhangelsk, Vologda, Severodvinsk et la région des Komi) ; la région de Viatka-Vetliouga (régions de Vjatka, Votskaïa et région autonome de Mariïsk) ; la région du Nord-Ouest (Leningrad, Pskov, Novgorod et Tcherepovets) ; la région de la Basse Volga (Saratov, Stalingrad, Astrakhan et la région autonome de Kalmoukie) ; la région du bassin de la Moyenne-Volga (Samara, Penza, Ouljanovsk, Orenbourg) ; la région Ouest (provinces de Smolensk et Briansk) ; la région du Caucase du Nord ; la région de l’Oural ; la Sibérie (Tomsk, Novossibirsk et Omsk). 29 Du point de vue méthodologique, voir L. Fontaine, J. Schlumbohm, “Household Strategies for Survival, 1600-2000 : Fission, Faction and Cooperation”, International Review of Social History, 45, 2000, pp. 1-17.

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version différente de la grande histoire à laquelle elles participent. Dans ce cas aussi
“le problème n’est pas tant ici d’opposer un haut et un bas, les grands et les petits, que de reconnaître qu’une réalité sociale n’est pas la même selon le niveau d’analyse – ou […] l’échelle d’observation – où l’on choisit de se situer. Des phénomènes massifs, que nous sommes habitués à penser en termes globaux, comme la croissance de l’État, la formation de la société industrielle, peuvent être lus en termes tout différents si l’on tente de les appréhender à travers les stratégies individuelles, les trajectoires biographiques, individuelles ou familiales, des hommes qui leur ont été confrontés. Ils n’en sont pas moins importants pour autant. Mais ils sont construits autrement”30.

Quoique ces réflexions aient été prises en compte, nous n’avons pas opté pour la méthode exclusivement microhistorique, préférée actuellement par les historiens russes qui ont abordé “l’étude des cas” du mouvement ouvrier pendant la période révolutionnaire31 à l’usine “Elektrozavod” de Moscou, au centre métallurgique de Magnitogorsk et qui ont étudié en général l’industrialisation de l’Oural au cours des années trente32. Désireux de découvrir la réalité de la vie quotidienne cachée par les paradigmes de l’historiographie marxiste33, ils omettent la dimension économique qui, par contre, constitue l’un des aspects fondamentaux de la formation du système de protection sociale34. En effet, le critère du financement de la protection sociale fut spécifique par rapport aux autres systèmes européens, puisque le gouvernement soviétique introduisit un mécanisme décentralisé de contribution pour la protection sociale dans le but de corriger en vain la centralisation d’une partie des fonds d’assurance à partir de 1924; la constitution d’un budget central dans le
Voir la présentation de l’ouvrage de J. Revel, Jeux d’échelles. La micro-analyse à l’expérience, op. cit., pp. 7-14 (cf. p. 12). 31 A. Trapeznik, “Worker Unrest in Late Nineteenth-century Russia : Tula, a Case Study”, Social History, 25 (1), 2000, pp. 22-43 ; G. Gorzka, Krasnyj Perekop–Betriebsalltag und Arbeiterinteressen am Beispiel der Textilarbeiterschaft in Jaroslavl' in den 1930er Jahren, in Plaggenborg (ed.), Stalinismus. Neue Forschungen und Konzepte, op. cit., pp. 209-242. 32 S. Kotkin, Magnetic Mountain. Stalinism as a Civilization, Berkeley, Los Angeles London, University of California Press, 1995 ; S.V. Žuravlev, “Malen’kie ljudi” i “Bol’šaja istorija” : inostrancy moskovskogo Elektrozavoda v sovetskom obš estve 1920-h i 1930-h gg., Moskva, Rosspen, 2000. 33 À ce propos sont très utiles les réflexions de A. Lüdtke, “Anregungskraft und blinde Stellen. Zum Alphabet des Fragenstellens nach Marx”, in A. Lüdtke (ed.), Was bleibt von marxistischen Perspektiven in der Geschichtforschung ?, Göttingen, Wallstein Verlag, 1997, pp. 9-32. 34 Voir aussi les reflexions théoriques de G. Teubner, “The Transformation of Law in the Welfare State”, in G. Teubner (ed.), Dilemmas of Law in the Welfare State, Berlin, New York, Walter de Gruyter, 1986, pp. 3-10.
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contexte de la planification économique, négligeant paradoxalement “les problèmes d’ordre microéconomique et d’entreprise”35, se traduisit par une dette constante de la protection sociale non seulement au niveau central, mais aussi au niveau local, car les caisses d’assurance locales étaient complètement dépendantes des versements de cotisations par les usines. Il s’agissait d’un déficit grave, observé aussi au niveau de l’instruction et qui provoqua la fermeture des écoles-modèles, notamment la très fameuse École moscovite N° 25 “de Staline”36. Cette méthode de recherche permet de réécrire du point de vue de la protection et de l’assistance sociale la vie quotidienne des ouvriers après la révolution d’Octobre37, qui peut être enrichie par l’analyse de nombreuses lettres de plainte et de demande envoyées par des femmes et des hommes d’âges différents. Ces documents personnels ne révèlent pas seulement les aspects subjectifs d’une population anonyme38, mais démontrent combien les individus étaient conscients de leurs droits sociaux39, c’est-à-dire du droit de recevoir une aide matérielle de la part du nouvel État, qui, avec la Révolution et la guerre civile, avait exigé une mobilisation bien plus prolongée et héroïque que celle imposée par les pays européens à leurs propres citoyens pour la première guerre mondiale40. Sur chacun de ces individus “absolument non exceptionnels” qui ont écrit aux autorités centrales, on pourrait enquêter sur “le nom et le comment” (il nome e il come) c’est-à-dire, on pourrait étudier d’un point de vue
F. Benvenuti, Fuoco sui sabotatori ! Stachanovismo e organizzazione industriale in Urss (1934-1938). Premessa di G. Procacci, Roma, Valerio Levi, 1988, pp. 21-22. 36 Holmes, Stalin’s School, op. cit., pp. 128-129. 37 D.A. Filtzer, Soviet Workers and Stalinist Industrialization. The Formation of Modern Soviet Production Relations, 1928-1941, Armonk, New York, M.E. Sharpe, Inc., 1986 ; H. Kuromiya, Stalin’s Industrial Revolution. Politics and Workers, 1928-1932, Cambridge, Cambridge University Press, 1988 ; W.G. Rozenberg, L.H. Siegelbaum (ed.), Social Dimensions of Soviet Industrialization, Bloomington and Indianapolis, Indiana University Press, 1993 ; V.I. Isaev, Kommuna ili kommunalka? Izmenenija byta rabo ih Sibiri v gody industrijalizacii, Novosibirsk, Nauka (Sibirskaja Izdatel'skaja Firma Ran), 1996 ; J.-P. Depretto, Les ouvriers en U.R.S.S. 19281941, Paris, Publications de la Sorbonne, 1997 ; N.B. Lebina, Povsednevnaja žizn' sovetskogo naroda : normy i anomalii 1920/1930 gody, Sankt Peterburg, Neva, 1999. 38 Voir les considérations sur les “hommes infâmes” contenues dans M. Foucault, “La vie des hommes infâmes”, in Dits et écrits 1954-1988 par M. Foucault. Édition établie sous la direction de D. Defert et F. Ewald, III, 1976-1979, Paris, Gallimard, 1994, pp. 237-253. 39 A. Graziosi, “L’evoluzione dei ‘diritti sociali’ in Urss (1917-1956)”, in C. Sorba (ed.), Cittadinanza. Individui, diritti sociali, collettività nella storia contemporanea. Atti del convegno annuale SISSCO, Padova, 2-3 dicembre 1999, Roma, Ministero per i beni e le attività culturali. Direzione generale per gli Archivi, 2002, pp. 115-140. 40 A. Gibelli, L'officina della guerra. La Grande Guerra e le trasformazioni mentali del mondo mentale, Torino, Bollati Boringhieri, 1991.
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microhistorique “les structures invisibles” de leur vécu. En effet, comme le montrent Carlo Ginzburg et Carlo Poni à propos de l’utilisation des noms comme point de départ d’une recherche microanalytique “les lignes qui convergent sur le nom et qui s’en séparent, en composant une sorte de toile d’araignée à mailles serrées, donnent à l’observateur l’image graphique du réseau des rapports sociaux dans lesquels l’individu est inséré”41. Cependant, dans ce contexte, nous nous limiterons à utiliser les documents personnels d’une façon anonyme pour illustrer l’impact général des réformes de la protection sociale sur l’ensemble du territoire en laissant aux historiens russes, la boussole du nom pour reconstituer, dans l’énorme gisement des archives locales, les trajectoires des individus, familles et groupes sociaux en relation avec les prestations sociales et la façon dont celles-ci ont pu modifier les stratégies des acteurs sociaux du passé42. Parmi les lettres envoyées aux autorités centrales nous en avons choisi un échantillon d’environ soixante-dix (parmi les trois cents examinées) représentatif aussi bien du point de vue de l’aide demandée que des parcours individuels des sujets, caractérisés par différents niveaux d’instruction et d’éducation. Par leur écriture – parfois ressemblant à un exercice de calligraphie, parfois avec une graphie tremblante – tous démontraient combien le système des prestations sociales créait une nouvelle civilisation qui, par un réseau de services quand bien même précaires, constituait l’imaginaire d’une société qui sortait de l’impérialisme tsariste et entrait dans le “siècle soviétique” de la révolution d’Octobre. L’historiographie a déjà abordé la question des lettres envoyées aux autorités soviétiques et aux représentants du gouvernement pour demander justice, manifester un mécontentement profond à l’égard du gouvernement et des chefs bolcheviques et protester avec rage43. Souvent ces lettres contiennent la biographie de l’expéditeur, citoyen du nouvel État, rédigée en tant que signe de consensus et gage de vérité44. Étudiés pour d’autres contextes historiques45,
C. Ginzburg, C. Poni, “Il nome e il come : scambio ineguale e mercato storiografico”, Quaderni storici, 40, 1979, pp. 181-189 (cf. p. 188 et p. 186). 42 Ibid., p. 186. 43 Ces lettres de demande, plainte ou bien dénonciation ont été rassemblées dans deux anthologies assez riches : Pis’ma vo vlast’. 1917-1927. Zajavlenija, žaloby, donosy, pis’ma v gosudarstvennye struktury i bol’ševistskim voždjam. Sost. A.Ja. Livšin, I.B. Orlov, Moskva, Rosspen, 1999 ; Pis’ma vo vlast’. 1928-1939. Zajavlenija, žaloby, donosy, pis’ma v gosudarstvennye struktury i bol’ševistskim voždjam. Sost. O.V. Hlevnjuk, Moskva, Rosspen, 2002. 44 S. Fitzpatrick, “The two faces of Anastasia : Narratives and counter-narratives of identity in Stalinist everyday life”, in B. Studer, B. Unfried et I. Herrmann (ed.), Parler de soi sous Staline. La construction identitaire dans le communisme des années trente, Paris, Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, 2002, pp. 53-64.
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ces documents présentent cependant des fictions et des stéréotypes qui contribuent souvent à construire une identité particulière de l’expéditeur qui demande une audience sur une feuille de cahier écrite en langue russe. L’alphabétisation s’inscrivait dans le processus d’émancipation des masses qui s’était effectué aussi en Russie par l’introduction de l’instruction élémentaire en juin 186446. Grâce au système scolaire développé par les administrations locales tsaristes, le processus de scolarisation connut un accroissement significatif après la révolution d’Octobre par l’introduction de “l’École unique du travail”, qui devait garantir non seulement une instruction aux enfants âgés de 8 à 15 ans, mais aussi une éducation communiste et une nouvelle identité collective qui avait mené le peuple russe à la révolution d’Octobre47. Par conséquent, les lettres de demande de prestations sociales, jusqu’à maintenant négligées par l’historiographie sur les welfare state, posent de nombreux problèmes méthodologiques non seulement du point de vue du contenu de la missive, de la représentation autobiographique des expéditeurs48, mais aussi du point de vue du niveau d’instruction de son auteur qu’il n’est pas toujours possible de définir en raison de la pratique répandue de rédaction des demandes par de tierces personnes : parents ou écrivains qui connaissaient aussi le parcours bureaucratique des missives49. Un des principaux spécialistes des autobiographies, Jochen Hellbeck, soutient que “[…] les activités de réflexion autobiographique, parler et écrire, ont constitué un moyen important par lequel les subjectivités révolutionnaires devaient se former”50. Ainsi, de nombreux groupes de travailleurs manifestaient
45 Du point de vue méthodologique sont très précieuses les études de N. Zemon Davis, Fiction in the Archives. Pardon Tales and Their Tellers in Sixteenth-Century France, Stanford, Stanford University Press, 1987, pp. 7-35 et de W. Schulze, Ego-Dokumente : “Annäherung an den Menschen in der Geschichte ? Vorüberlegungen für die Tagung Ego Dokumente”, in W. Schulze (ed.), Ego-Dokumente. Annäherung an den Menschen in der Geschichte, Berlin, Akademie Verlag, 1996, pp. 11-30 ; R. Blickle, “Supplikationen und Demonstrationen. Mittel und Wege der Partizipation im bayerischen Territorialstaat”, in W. Rösener (Ed.), Kommunikation in der ländlichen Gesellschaft vom Mittelalter bis zur Moderne, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 2000, pp. 263-317. 46 B. Eklof, “The Myth of the Zemstvo School : The Sources of the Expansion of Rural Education in Imperial Russia : 1864-1914”, History of Education Quarterly, 24(4), 1984, pp. 561-584. 47 L.E. Holmes, The Kremlin and the Schoolhouse. Reforming Education in the Soviet Russia, 1917-1931, Indiana University Press, Bloomington and Indianapolis 1991. 48 Les lettres de dénonciation ont été étudiées par S. Fitzpatrick, “Signal from Below : Soviet Letters of Denunciation of the 1930s”, The Journal of Modern History, 68 (4), 1996, pp. 831-866 (cf. p. 836). 49 S. Fitzpatrick, “Readers’ letters to Krest’ianskaia gazeta, 1938”, Russian History/Histoire russe, 24 (1-2), 1997, pp. 149-170. 50 J. Hellbeck, Working, Struggling, Becoming : Stalin-Era Autobiographical Textes, in D.L. Hoffmann (ed.), Stalinism. The Essential readings, Blackwell, Malden, Oxford, Carlton, 2003, pp.

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