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Histoire de la psychanalyse au Brésil : São Paulo (1920-1969)

De
437 pages
Quels furent les processus, les différentes voies, les particularismes qui ont constitué le développement de la psychanalyse au Brésil ? Cette étude se propose d'analyser les conditions de possibilités de l'implantation de la psychanalyse dans la ville de São Paulo. Il s'agit d'un récit qui cherche à faire le lien entre les éléments de l'histoire d'un système de pensée et ceux de l'histoire culturelle du Brésil.
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Histoire de la psychanalyse au Brésil: Sao Paulo (1920-1969)

Logiques historiques Collection dirigée par Dominique Poulot
La collection s'attache à la conscience historique des cultures contemporaines. Elle accueille des travaux consacrés au poids de la durée, au legs d'événements-clés, au façonnement de modèles ou de sources historiques, à l'invention de la tradition ou à la construction de généalogies. Les analyses de la mémoire et de la commémoration, de l'historiographie et de la patrimonialisation sont privilégiées, qui montrent comment des représentations du passé peuvent faire figures de logiques historiques.

Déjà parus
Pierre GIOLITTO, HENRI FRENAl: premier résistant de France et rival du Général de Gaulle, 2004. Jean-Yves BOURSIER, Un camp d'internement vichyste. Le sanatorium surveillé de La Guiche, 2004. Gilles BERTRAND (Sous la direction de), La culture du voyage. Pratiques et discours de la Renaissance à l'aube du XXe siècle, 2004. Marie-Catherine VIGNAL SOULEYREAU, Richelieu et la Lorraine, 2004. Rachid L'AOUFIR, La Prusse de 1815 à 1848,2004. Jacques VIARD, Pierre Leroux, Charles Péguy, Charles de Gaulle et l'Europe, 2004. Dominique PETIT, Histoire sociale des Lombards, Vie - VIlle siècles, 2003. Gilles DAL, Aux sources du conflit social. La sécurité sociale à ses débuts: réactions suscitées, arguments échangés, 2003. Maria G. BRA TIANU, L'Accord Churchill-Staline de 1944 ou l'Arrangement, 2003. Irène HILL, L'Université d'Oxford, 2003 Samuel DEGUARA, Robert Fabre, un radical sous la Ve République, 2003. Anna TRESPEUCH, Dominique et Jean- Toussaint Desanti une éthique à l'épreuve du vingtième siècle, 2003. Paul GERBOD, Voyager en Europe (du Moyen Age au IIIè millénaire),2002. Jean-André TOURNERIE, Justice et identité sous la Restauration, 2002.

Carmen Lucia MONTECHI VALLADARES DE OLIVEIRA

Histoire de la psychanalyse au Brésil: Sao Paulo (1920-1969)

Préface de Elisabeth ROUDINESCO

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti 15 10124 Torino ITALIE

(QL'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-7893-3 EAN 9782747578936

Pour José (in memoriam), Alayde et Wagner

Avertissement
Ce livre est le résultat de la thèse de doctorat soutenue en mai 2001 à

L'Université Paris VII - Denis Diderot, UFR Sociétés occidentales temps, espace & civilisation, sous la direction d'Elisabeth Roudinesco. Des corrections, modifications et actualisations ont été introduites à partir de la recherche post-doctorale effectuée dans le Programa de Estudos P6s-Graduados em Psicologia Clinica de la Pontificia Universidade Cat6lica de sao Paulo, financée par la Fundaçao Amparo à Pesquisa do Estado de Sao Paulo (Fapesp).

Remerciements
Mes remerciements vont tout d'abord à Élisabeth Roudinesco qui, par sa passion pour la recherche historique, sa générosité, ainsi que sa vivacité et sa présence constante, m'a fait confiance et m'a encouragé à écrire ce travail. Je remercie Manoel Tosta Berlinck, qui m'a si gentiment ouvert les portes du Laboratoire de Psychopathologie Fondamentale de la Pontificia Universidade Cat6lica de saD Paulo, entre mars et août 1999, et qui depuis octobre 2001 m'a pennis de donner suite à mes recherches de post-doctorat, financées par la FAPESP (Fundaçao de Amparo à Pesquisa do Estado de Sao Paulo). Je suis redevable particulièrement à Afrânio Garcia, qui entre 1997 et 2000 m'a accueillie dans son séminaire <<Anthropologie politique du Brésil», à l'ERESS, et m'a apporté des suggestions et des voies précieuses de recherche. Je suis aussi redevable aux enseignements de Pierre Laborie et Arlette Farge du séminaire «Construction et réception de l'événement, XXe siècle», durant l'année 1999/2000, à l'ERESS. De même à Maria Aparecida de Aquino du programme de troisième cycle d'Histoire contemporaine de la FFLCH/USP. Parmi les nombreux chercheurs et professeurs qui m'ont accordé leur temps et leur enseignement, je suis reconnaissante notamment à André Gueslin, Michel Plon et Jean-Jacques Rassial qui ont participé au jury de ma thèse. Je remercie particulièrement Eliana Dutra aussi pour son aide généreuse et pleine de chaleur en divers moments de cette recherche. De même, je remercie les collaborations de Marieta M. Ferreira, Raquel Soihet, Isabel Marcos, Fabio Landa, Hélgio Trindade, Gloria de C. Amaral, Jane Russo, Joel Binnan, Maria Laurinda R. de Souza, Maria Eugênia ainsi que celles de mes collègues du séminaire <<Étudesd'Histoire du Freudisme»: Ana Gageiro, Claudia Fernandes-Boddin, Bernard Condominas, Mireille Cottin, Jeanine de Lara, Henri Roudier, Carmen Hernandez et Alejandro Dagfal. Je remercie aussi tous ceux qui ont accepté de me recevoir et de m'accorder des entretiens, et ainsi que de me transmettre leurs souvenirs, leurs impressions, mais aussi parfois des pièces de leurs

archives personnelles, qui ont été d'une valeur inestimable pour l'écriture de ce livre. À eux s'ajoutent ceux qui ont collaboré en m'apportant documents et infonnations comme Maria Cristina Rios Magalhaes, Leila Blass, Nayra Ganhito, Sara Hassan, Domingos Paulo Infante, Naemi de Araujo, et Silvestre, du DIEESE, pour les divers tableaux d'indices économiques. Une partie importante de la documentation rassemblée n'aurait pu l'être sans l'aide inestimable du personnel de la Sociedade Brasileira de Psicanalise de sao Paulo (SBPSP), et en particulier de Vera Sevestre, Irene Pereira et Darcy Lapes. Pareillement pour les bibliothécaires de l'Escola de Sociologia e Politica de sao Paulo; et de la Faculdade de Saude Publica, de la Faculdade de Medicina, du Museu da Faculdade de Medicina, et de l']nstituto de Psicologia rattachés à l'Université de Sao Paulo, ainsi que celles de l'Institut Sedes Sapientiae et de la PUC-SP. À Paris, j'ai pu avoir accès à divers ouvrages, notamment grâce aux soins des bibliothécaires de l'Institut des Hautes Etudes de l'Amérique Latine, de la Bibliothèque Interuniversitaire de Médecine de Paris V et de la Bibliothèque Médicale Henri Ey du Centre hospitalier Saint-Anne. Un grand merci à Evelyne Lande et Elodie Boitel qui tout au long de cette période, par amitié et générosité, ont corrigé les manuscrits ainsi qu'à Pierre Dourthe et Alain Mouzat pour la correction finale en français, et à Araide Sanches pour la version en portugais. Ce travail n'aurait certainement pas vu le jour sans le soutien, l'affection, l'aide et les encouragements de toute sorte et toujours cruciaux de: Edi, Silvana, Carlos, Edu, Ricardo, Carolina, Helena, Joao, Edna, Otavio, Amanri, Bruno, Râ, Marilia, Marijane, Miriam, Beto, Isabel, Pablo, Leila, Laerte, Pilar. En ce sens ma dette est particulièrement grande envers Caty surtout pour son accueil si chaleureux et généreux. Ma reconnaissance va tout autant à Georg Garner (in memoriam) qui m'a transmis la pratique de l'exercice de la vérité. Sans son écoute attentive et sa présence ce livre n'aurait pas existé.

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Préface
par Elisabeth Roudinesco La première fois que j'eus à diriger un travail de thèse sur l'implantation de la psychanalyse au Brésil- il y a de cela une dizaine d'années - mon étonnement fut vif. La candidate me proposait en effet de se limiter à une seule province du pays, à une seul ville, et pire encore à une période relativement courte de I'histoire du mouvement freudien. Je tentai alors désespérément de la persuader, non seulement d'étendre son investigation à l'ensemble du territoire brésilien, mais de choisir une période beaucoup longue que celle qui m'était présentée. Devant le refus catégorique que m'opposa la candidate, je fus contrainte de réviser à la baisse mes espérances de voir un jour écrite, par un seul auteur, une saga comparable à celles que bien d'autres historiens de la psychanalyse avaient menées à terme. Je savais que le Brésil était un continent plus qu'un pays, une fédération d'états et de provinces plus qu'une nation ou un état au sens européen, et que le métissage y allait de pair avec une structure encore <<féodale»de la société. D'où le fait que la psychanalyse y était devenue, encore plus qu'ailleurs, un phénomène exclusivement urbain. Mais comme j'avais en tête le travail monumental réalisé par Nathan Halel pour les Etats-Unis, il me semblait tout de même possible de ne pas en rester à la division classique, véhiculée par les Brésiliens euxmêmes, entre paulistes et cariocas, entre bahianais et gauchos et, à l'intérieur même de ces séparations, entre lacaniens, kleiniens, freudiens classiques ou héritiers d'autres tendances de l'histoire mondiale de la psychanalyse. Certes, il existait bien une analogie entre le développement de cette discipline aux Etats-Unis et sa fonnidable expansion dans les pays latino-américains après 1945 et, plus spécifiquement aujourd'hui, au Brésil. Et pourtant, la ressemblance n'était pas suffisante pour que l'on pût saisir en une seule narration une épopée globale. J'acceptai donc de diriger des thèses qui découpaient l'histoire au gré d'une géographie fondée sur le principe de la fragmentation.
1 Nathan Hale, Freud et les Américains (1971), vol. 1, Paris, Les empêcheurs de penser en rond, 2001, vol. 2 à paraître.

Ayant admis ce principe, je fus frappée de voir que si aucun chercheur digne de ce nom ne s'aventurait dans la reconstruction d'une histoire totale, chacun s'ingéniait pourtant à replacer l'histoire partielle dans le vaste mouvement d'une histoire générale permettant de définir non seulement une spécificité brésilienne de la psychanalyse - une «brésilianité» - mais aussi une identité latina-américaine de la discipline, non pas celle des concepts ou de la doctrine, de la sexualité

ou de l'inconscient - forcément universelle - mais celle de la culture,
des pratiques ou des mœurs. Pour relater cette histoire fragmentée, je dirais que chaque

historien de chaque aire urbaine - Rio de Janeiro, Porto Alegre, Sao Paulo, Bahia, Campinas, etc. - est obligé de suivre une route qui le
mène de l'Europe vers le Brésil, puis de l'Europe vers l'Argentine et le monde nord-américain, puis de l'Argentine vers le Brésil et enfin du Brésil vers tel ou tel état fédéral interne au sous continent brésilien. Et cela, même s'il sait que c'est au Brésil, et plus précisément à Sao Paulo que fut fondée en 1927 la première société psychanalytique latina-américaine. Sociologue de formation, Lucia Valladares a parcouru tout ce trajet où se mêlent plusieurs langues: l'anglais, l'allemand, le français, le portugais, l'espagnol. Aussi la publication de son ouvrage est-elle, à cet égard, une sorte d'événement. Il s'agit là en effet de la première parution en langue française d'une véritable histoire de la psychanalyse au Brésil2, et surtout de la première recherche sur cette histoire qui soit accompagnée non seulement d'une étude historiographique permettant de distinguer l'approche hagiographique des interprétations savantes ou des enquêtes de terrain, mais d'une réflexion sur les caractéristiques de l'implantation de la discipline freudienne à Sao Paulo. L'utilisation d'une méthode comparatiste pennet à l'auteur d'évaluer les différences et les ressemblances entre les divers modes de pénétration de la psychanalyse au Brésil, en Europe, aux Etats-Unis et sur le continent latina-américain. Et du
2 Traduit en 1997 et accompagné d'une préface de René Major, l'ouvrage d'Helena Besserman Vianna, Politique de la psychanalyse face à la dictature et à la torture. N'en parlez à personne (L'Harmattan), concerne essentiellement la période des années noires et la ville de Rio de Janeiro. 10

coup, on prend conscience de l'immensité lesquelles circule le savoir freudien.

des trajectoires par

Selon Lucia Valladares - et c'est là l'hypothèse majeure de son
ouvrage - la psychanalyse s'est introduite sur le sol pauliste durant l' entre-deux-guerres non pas comme une méthode clinique et nosologique destinée à mieux comprendre les névroses et les psychoses mais comme un discours susceptible de répondre à des pratiques sociales. En conséquence, au lieu d'assister à un conflit

dialectique entre les deux grandes voies d'implantation - la voie
médicale et thérapeutique et la voie culturelle - comme ce fut le cas en France entre le mouvement surréaliste et les premiers cliniciens issus de la psychiatrie, on constate que les écrivains sont à l'avant-garde d'un mouvement freudien qui entraîne et retarde à la fois celui des cliniciens sans pour autant donner naissance à des polémiques. Ce phénomène d'unilatéralité explique d'ailleurs pourquoi la

Sociedade Brasileira de Psicanalise, avec ses deux branches, l'une
pauliste et l'autre carioca, eut tant de mal à se développer durant l' entre-deux-guerres, malgré les efforts de Durval Marcondes et une reconnaissance presqu'immédiate de l'International Psychoanalytical Association. Le terrain était occupé pour ainsi dire par les débats intellectuels, et notamment, par les manifestes du mouvement moderniste. Lucia Valladares montre fort bien que ce mouvement se situe «en miro iD> du surréalisme. Cependant, loin de se réclamer de la beauté convulsive de l'hystérie ou d'un freudisme immergé d'abord dans les théories subliminales puis dans le l'hégélianisme, ses partisans s'intéressèrent essentiellement à Totem et Tabou3, cherchant à faire émerger, à partir de ce texte de Freud, la spécificité d'un refoulement brésilien: le cannibalisme. A leurs yeux, comme on le voit dans le fameux poème d'Oswald de Andrade, la folie devait être assimilée à un geste culturel libérateur, à une sorte de repas totémique consistant

pour tout Brésilien à «avaler l'ennemi» - c'est-à-direle colonialisme afin de retourner à une sorte de matriarcat originel, véritable

3 Sigmund Freud, Totem et tabou. Quelques concordances entre la vie psychique sauvages et celles de névrosés (1912 1913), Paris, Gallimard, 1993.

-

des

Il

brésilianité matemante et naturelle, antérieure aux humiliations venues d'Europe. Que cette thèse du Manifeste anthropophage de 1928 s'appuie sur les énoncés de Bachofen4, on le comprend aisément. Mais le plus curieux, c'est qu'elle en donne une image inversée, comme dans un miroir déformant, puisqu'elle substitue à la terreur bachofenienne de la féminisation du corps social une sorte d'apologie du règne de la mère, seul capable de libérer I'homme de ses désirs coupables et de sa propension à la sublimation. Un freudisme sans Freud, étranger à la loi du père et au malaise de la civilisation. Face à ce mouvement, et bien qu'il fût lettré et dévoué à la cause, Durval Marcondes ne parvint pas, en un premier temps, à réaliser son rêve de faire de Sao Paulo le centre névralgique de la nouvelle théorie freudienne. Car les freudiens d'Europe qui fuyaient le nazisme s'exilèrent d'abord en Grande Bretagne et aux États-Unis, puis en Argentine plutôt qu'au Brésil où s'était instauré en 1930 un régime dictatorial d'inspiration fasciste. Or, pour construire un mouvement psychanalytique, il fallait se rattacher à une filiation et Marcondes n'avait pas été analysé. Aussi eut-il beaucoup de mal à faire venir des analystes. Adelheid Koch, fonnée à Berlin et reconnue didacticienne par l'IPA n'arrive qu'en 1936.

L'étude de ce contexte, fort bien menée par Lucia Valladares qui nous livre en outre des portraits saisissants de tous les pionniers paulistes - explique que c'est seulement en 1945, avec le rétablissement de la démocratie, que le mouvement psychanalytique brésilien commença à s'intégrer à l'IPA avec ses deux branches distinctes: le groupe de Sao Paulo d'un côté, ceux de Rio de Janeiro de l'autre, les derniers marqués également par les Argentins. Si, à partir de ce travail remarquable, on élargit le champ d'investigation au-delà du Brésil pour définir une aire géographique plus vaste, celle du continent latina-américain, on s'aperçoit que dans ce monde où les saisons sont inversées par rapport à l'Europe, la psychanalyse, c'est d'abord l'Argentine, et en Argentine, c'est d'abord
4

Johan Jakob Bachofen, Mutterrecht, partiellement traduit sous le titre Le droit

maternel. Recherche sur la gynécoctratie de l'Antiquité, sur la nature religieuse et juridique, Lausanne, l'Age d'homme, 1996. 12

Buenos Aires, c'est-à-dire la nouvelle Vienne, la nouvelle Athènes, la nouvelle Jérusalem rêvée par l'Occident freudien. Mais cette affirmation n'est vraie que parce qu'à Buenos Aires, la psychanalyse, c'est d'abord et toujours l'Europe, une Europe illimitée, démultipliée, sans frontières, une Europe des villes: Vienne, Berlin, Paris, Londres.

Le continent latino-américain a sans doute révélé à l'Europe plus encore que les Etats-Unis - que la psychanalyse est toujours et partout l'expression d'un grand flux migratoire. Et de même que quand un Européen urbanisé arrive à Buenos Aires, il éprouve un sentiment de déjà vu, ou d'inquiétante étrangeté, ayant l'impression de se

retrouver dans une ville qu'il connaît déjà - Barcelone ou Madrid - de
même, quand il rencontre un psychanalyste argentin, il a en face de lui, non seulement son semblable, mais une image curieusement inversée de lui-même. Dans cette torsion, dans cette figure topologique, qui aurait fasciné Lacan, s'il avait eu l'occasion de se rendre à Buenos Aires aussi souvent qu'il allait à Rome, tout se passe comme dans un récit de Borges, comme dans un cosmos cosmopolite à la Borges. Les mots sont les mêmes, les références sont identiques, les hommes et les femmes sont nos semblables. Et pourtant, tout s'énonce là-bas comme dans la traduction japonaise d'un livre occidental dont on feuillette les pages de gauche à droite et non plus de droite à gauche. Quant à la ville, elle ressemble à une tour de Babel - cité virtuelle par excellence - qui contient tous les possibles; tant et si bien que le moi ne sait plus s'il existe, s'il rêve ou s'il est rêvé. Si venant d'Argentine et d'Europe, on séjourne dans une ville brésilienne, l'impression est à la fois semblable et différente. Certes, les saisons sont à l'envers des nôtres, mais tout se passe aussi comme si chaque ville réunissait un condensé de toutes les saisons possibles: l'hiver le matin, le printemps à midi, l'été l'après-midi, l'automne le soir. En conséquence, la cité brésilienne participe, non pas d'un même cosmos cosmopolite à la Borges, mais d'un métissage hiérarchisé d'une violence extrême. Les rapports entre le corps et l'intellect y sont de nature anthropophage, coloniale, bisexuelle. Manger l'autre,

refouler l'autre, recracher l'autre - c'est-à-dire l'ennemi, l'étranger,
l'Indien d'Amazonie, le proche, le métis, le semblable, le miséreux, I'homme ou la femme en soi - tel serait la manière dont le Brésil 13

incorpore l'image qu'il se donne de lui-même dans sa relation au monde européen, un monde toujours vécu sur le modèle d'une projection oscillant entre l'amour et le rejet. Si la psychanalyse fut pour les Argentins des villes, et notamment pour les portenDs, le moyen d'élucider une histoire généalogique portée par des vagues successives d'immigration, et si elle s'implanta à travers une véritable dynastie héroïque venue d'Europe et formant une famille oedipienne recomposée, elle demeura pour le Brésil l'expression accomplie d'un savoir rationnel, capable tout à la fois de répondre à des interrogations culturelles, comme le souligne Lucia Valladares à propos du «cas pauliste», et de tempérer la démesure d'une société urbaine hautement féodalisée et encore imprégnée de pensée magique: celle des guérisseurs, des ordonnateurs de transe, ou encore des chefs de sectes charismatiques. Ce savoir mêle d'ailleurs le double héritage du positivisme comtien, qui avait présidé en 1891 à la rédaction de la nouvelle constitution républicaine, et du culte anthropophage dont on a vu qu'il parodiait la proposition freudienne de la loi interditrice et du désir coupable. Ainsi la psychanalyse est-elle au Brésil le mal et le remède au mal, la raison et la transgression de la raison, la nonne et la rébellion contre la nonne, la loi du père et l'irruption d'une hétérogénéité maternelle. Tantôt elle se veut soumise à un universel qui la rattache à l'Europe ou à l'autre Amérique, et tantôt elle se pense en rupture avec cet idéal au point de sombrer dans une quête éperdue d'une impossible «brésilianité». Oserais-je dire qu'elle change de saison à toutes les heures du jour et de la nuit, et que pour cette raison elle nous éblouit, nous Européens, en nous offrant le spectacle d'une remarquable vivacité dont nous avons perdu le sens depuis deux décennies, à force de rivaliser avec les neurosciences. Ce n'est donc pas un hasard si l'Université joue pour la psychanalyse un tel rôle dans ce pays où les écoles psychanalytiques, toutes tendances confondues, ces dernières années ont investi, non pas les départements de médecine, des sciences humaines ou de littérature, mais ceux de la psychologie, instaurant ainsi une osmose complète entre les pratiques cliniques et la transmission de la doctrine et du corpus. Enseignée comme un savoir rationnel, en lieu et place de la psychologie, la psychanalyse a acquis une place cruciale dans la 14

société brésilienne à une époque où, en Europe et aux Etats-Unis, elle subissait de plein fouet le contrecoup d'une crise qui l'obligea à se développer de plus en plus hors d'un système universitaire dominé par le scientisme.

Sans aucun doute, je dois à l'université brésilienne - à sa puissance et sa force - d'avoir pu diriger la thèse de Lucia Valladares
aujourd'hui publiée en français. Qu'elle soit ici remerciée ainsi que Manoel Tosta Berlinck qui a pennis qu'elle voie le jour et Caterina Koltai qui en a soutenu le projet.

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«La mémoire, où puise l'histoire qui l'alimente à son tour, ne cherche à sauver le passé que pour servir au présent et à l'avenir. Faisons en sorte que la mémoire collective serve à la libération et non à l'asservissement des hommes» Jacques Le Goff, Histoire et mémoire,Paris, Gallimard,!Folio, 1988,p.177.

Introduction
Dès leur apparition sur la scène intellectuelle et culturelle brésilienne, au milieu des années 1910, les idées psychanalytiques n'ont jamais cessé de circuler, de provoquer des débats passionnés et de partager les opinions. Bien qu'aujourd'hui sa pratique soit restreinte à une clientèle issue des couches de la classe moyenne ou de la bourgeoise dite « éclairée », nous pourrions écrire sans crainte que le label «Freud» se vend bien: l'expression populaire «Freud l'explique! » est là pour l'attester. Expression d'ailleurs qui s'est diffusée avant même que cette pratique soit disséminée dans le pays. Toutefois, au delà de l'effet idéologique provoqué par une diffusion massive dans le milieu culturel, que Castel appelle «psychanalysme» 1, comme propre à cette pratique, nous nous interrogeons sur la manière dont la psychanalyse a pu devenir moins une pratique qu'un savoir sur les pratiques sociales au Brésil. D'emblée une première difficulté se pose. Si nous constatons que l'expression «Freud l'explique! » fait l'unité nationale sur ce savoir, sur le plan imaginaire, tel n'est pas le cas en ce qui concerne les différents modes d'implantation. Nous pouvons même affinner que dans ce pays il n'y a pas eu un processus unique ou prépondérant d'implantation tel que nous l'observons pour d'autres mouvements connus de I'bistoriographie de la psychanalyse. Au contraire, il se présente fragmenté et très diversifié. Et cela pour diverses raisons. A commencer par la temporalité. Comme nous le savons, jusqu'au début des années 1970, quand les dénommées «pratiques psy» ont connu leur boom, la psychanalyse n'était implantée et de manière bien différenciée dans les trois des principaux centres urbains du pays: Sao Paulo, Rio de Janeiro et Porto Alegre. Nous pouvons affinner, entre autres, qu'à cette époque, elle commençait à se propager vers d'autres capitales du pays, comme Belo Horizonte, Brasilia, Fortaleza, Recife, suivant non plus les traces de l'expansion de la psychiatrie ou de la médecine sociale, mais celles des Facultés de psychologie, des institutions affiliées à L'International
1

R. Castel, Le psychanalysme, Paris, Flammarion, 1981.

Psychoanalytical Association (IPA), l'institution fondée par Freud en 1910, et qu'au moment de son irruption sur le territoire brésilien, elle dictait ce qui était de l'ordre de cette pratique, et en particulier, l'arrivé du lacanisme. Un autre élément important, d'ailleurs commun à tous les processus d'implantation, qui nous interpelle se réfère aux particularités inhérentes au processus d'urbanisation de chaque région. Processus qui, au Brésil, plus que les dimensions continentales, fait apparaître des inégalités locales extrêmes, aussi bien économiques que sociales et culturelles et dont les effets certainement n'ont cessé d'intervenir dans la façon dont la psychanalyse fut reçue et diffusée dans chaque région. De plus, l'implantation ne peut pas être comprise sans tenir compte des questions d'ordre transférentiel, de filiations théoriques et cliniques qui ont marqué chaque processus. Des références qui sont loin de suivre les contours locaux. Bien au contraire, elles se sont tissées et sont traversées depuis par d'autres frontières, localités, identifications, liens, déplacements. Ce qui fait que dans certains cas, des villes comme Londres, Buenos Aires, Paris, ont exercé plus d'influence dans l'institutionnalisation que les capitales du Brésil pionnières. A cette difficulté d'écrire une histoire qui puisse rendre compte de la diversité, il faut encore ajouter le manque de tradition d'études historiographiques sur le thème dans le pays. Le fait est que, aujourd'hui encore, la psychanalyse ne s'est pas vraiment constituée en tant qu'objet de recherche pour les historiens. En général, les mémoires et/ou thèses sur le sujet sont produits dans des Départements de Psychologie Sociale et/ou Clinique, et écrits par des psychologues et/ou des psychanalystes. En dehors du champ universitaire, et comme nous le verrons plus loin, la littérature existante est signée par les propres auteurs de ce mouvement ou encore par leurs héritiers et disciples. La plupart du temps, il s'agit d'études centrées sur les témoignages où les recherches archivistiques, surtout institutionnelles, font défaut, ce qui d'ailleurs n'est pas une particularité propre à cet objet. L'absence d'une politique d'archives est une des principales difficultés auxquelles les historiens sont confrontés dans les champs d'investigation les plus

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différents. En fait, au Brésil on commence à peine à réfléchir sur l'importance de la préservation de la mémoire. Ce phénomène répercute directement sur les institutions psychanalytiques qui commencent, elles aussi, à s'intéresser maintenant à leur histoire. Ce manque de tradition n'est certainement pas sans répercussion sur les nouvelles générations de psychanalystes. Pour ces cliniciens qui actuellement font l'histoire, ce manque de mémoire, cette absence de mémoire, ce non dit, non su, renvoie à quelque chose qui est aussi constitutif de ce savoir, c'est-à-dire quelque chose de l'ordre de la transmission, de la filiation, si chère à cette formation qui, comme nous le savons, se transmet surtout par le divan. Comment alors récupérer cette mémoire? Comment rendre compte d'un mouvement national où temporalités et spatialités se trouvent tellement différenciées? Comment restituer les stratégies de l'implantation qui font la particularité de chaque parcours? Comment saisir les différentes filiations? Comment restituer ce processus sur le plan national quand les processus locaux sont encore méconnus? Enfin, est-il possible aujourd'hui d'écrire une histoire capable d'unifier ces différents processus sans rendre compte des tensions entre ce qui est de l'ordre du structurel et ce qui est de l'ordre de la culture, entre des conjonctures et contextes distincts? Partant de ces questionnements, et au vu des difficultés, aux plus divers niveaux, pour la restitution de cette histoire sur le plan national, plutôt que de parler de l'implantation de la psychanalyse au Brésil, nous avons choisi de l'examiner dans une localité, la ville de Sao Paulo. Pionnière de ce mouvement dans le pays, elle est également la seule à compter, et dès ces débuts, des non-médecins parmi ses membres et cela jusqu'au milieu des années 1980. Nous avons choisi ainsi d'inscrire le mouvement psychanalytique brésilien dans la dynamique historique et dans le cadre socioculturel de la ville de Sao Paulo, entre autres, parce que nous souhaitons faire surgir plusieurs questions: quelles ont été les conditions de possibilité de cette implantation? Pour quelle raison, à Sao Paulo, cette discipline est-elle plus attachée à une vision du monde qu'au savoir dont elle est issue, la psychiatrie? Quels sont les liens entre la psychanalyse et la

21

médecine? Comment se sont-ils constitués? Quelles ont été les stratégies adoptées par les fondateurs de ce mouvement qui ont permis à ce savoir de devenir une discipline autonome? C'est dans l'interaction présent/passé, qui permet de réfléchir sur l'avenir de ce savoir en territoire brésilien, que nous inscrivons les principes de notre démarche, en sachant que sa reconstruction ne peut être faite qu'en fonction de questions venues du passé lui-même. Nous envisageons un travail d'histoire qui, comme le signale Michel Foucault, «avec ses intensités, ses défaillances, ses fureurs secrètes, ses grandes agitations fiévreuses comme ses syncopes est le corps même du devenin)2. Pour cela, il faut interroger autant les documents que les événements, de même que les acteurs de cette histoire, tout en cherchant, comme le signale Arlette Farge, «à articuler ce qui disparaît sur ce qui apparaît»3. Il s'agit donc de suivre les traces de cette pratique dans les différents mouvements qui la constituent, signaler ses multiples parcours et en particulier les voies qui ont rendu possible son développement. La psychanalyse est prise ici comme une pratique scientifique inscrite dans un processus et qui, suivant Michel Foucault, a une «émergence historique, comporte un type d'histoire, une existence et un développement historique qui jusqu'à un certain point est indépendant de son contenu»4. Néanmoins, il nous intéresse ici moins de considérer le champ de validité de ce contenu que sa propre existence, à savoir parcourir ce mouvement par l'ensemble des conduites formées. Nous ne nous occupons pas de savoir si la façon dont la psychanalyse a été pratiquée convenait ou non aux normes imposées par l'International Psychoanalytical Association (IPA), l'institution fondée par Freud en 1910, et qui lors de son apparition au Brésil était censée définir ce qui était de l'ordre de cette pratique, ni d'analyser les applications jugées indues des thèses psychanalytiques, mais de chercher la manière dont
M. Foucault, «Nietzsche, la généalogie, l'histoire », in Dits et écrits II 19701975, Paris, Gallimard, 1994, p.140. 3 A. Farge, Des lieux pour l 'histoire, Paris Seuil, 1997, p. 9. 4 Michel Foucault, «Entretien avec Michel Foucault» [Interview accordée à J.G. Melquior, P.S. Rouanet], op.cit., p. 158. 22
2

elle fut élaborée à Sao Paulo, de signaler ses effets multiples et de noter quelles sont les particularités locales de cette implantation. Nous voulons écrire un récit qui, comme le rappelle Le Goff, prend

en compte le fait que les liens avec le contexte de son époque et celui
des époques successives modifient sa significations. Considérant que les choses du passé ne sont pas univoques, le récit consiste à rendre compatible les positions antinomiques qui peuvent se jouer dans la constitution d'une synthèse qui se veut rationnelle. Par là, nous avons voulu restituer les faits là où ils sont, les concevoir comme des événements et les mettre en relation avec le cadre de l'outillage mental de l'époque considérée, tout en prenant en compte la situation culturelle et idéologique, car nous sommes intéressée par une histoire qui interroge le système social où cette pratique a pris sens. La notion d'événement est comprise, Arlette Farge l'indique, comme ce qui «émerge dans le désordre», comme ce qui <daisse des traces dans la mémoire», comme ce qui donne «sens au fait», mais aussi comme ce qui «étant là est à même d'être construit»6. Ce sont les paroles, les actes ou encore les dispositifs, dont le contenu, métamorphosé, change la pratique. Comme le suggère Pierre Laborie7, l'événement est pensé dans l'articulation de quatre phases: le moment où il fait irruption, le fait qu'il constitue, la construction qui en est faite et sa réception. Par ailleurs, nous concevons notre travail comme une interprétation, c'est-à-dire que nous cherchons à donner du sens aux événements et faits dispersés et disjoints de cette histoire par un récit qui, comme le suggère Arlette Farge, relève de la « véridicité ».
<<L'histoire,en effet, est une manière de faire qui ne fonde pas un discours de vérité contrôlable en tous ses points; elle énonce un récit qui réunit la formulation d'une exigence savante, et une argumentation où s'introduisent des critères de véridicité et de plausibilité» 8

5 J. Le Goff, Histoire et mémoire, Paris, Gallimard, Folio/histoire, 1988. 6 A. Farge, op.cit., p. 98. 7 «Construction et réception de l'événement, XXe siècle », Séminaire 1999-2000 à l'EHESS, notes de cours. 8 A. Farge, op.cit., p. 115.
23

Inscrit dans le cadre de l'histoire culturelle, l'objet de cette recherche est donc le récit historique de l'implantation du mouvement psychanalytique à Sao Paulo. Nous étudions la période qui permet à ce savoir de mettre en place l'ensemble des dispositifs qui rendent possible l'épanouissement de cette pratique, que nous situons entre 1920 et 1969. Il présuppose un découpage arbitraire, certes, mais qui nous permet de suivre l'ensemble des événements dans l'espace de temps qui a permis à la psychanalyse de devenir connaissance et pratique à part entière. Il a fallu saisir un «temps référentiel», qui se situe entre le <<tempsdes choses» et le <<temps discursif»9. Il est ainsi présenté et interprété dans une logique temporelle. La chronologie vise, d'une part, le temps présent à travers une distance qui nous permet un découpage dans le processus de construction de cette pratique, car la coupure est le postulat de l'interprétation construite à partir du présent, a posteriori, et, d'autre part, elle suppose déjà une série achevée, bien que les termes demeurent incertains et toujours à reconstruirelO. Cette temporalité nous pennet d'établir les rapports que la psychanalyse entretient avec d'autres disciplines, en même temps qu'elle définit ses propres frontières comme savoir et pratique autonomes ou encore le parcours qui la différencie d'autres pratiques pour constituer son domaine propre. Conjointement, et bien qu'interprétée dans un processus de continuité, nous tenons compte d'une histoire qui se construit par des coupures et des discontinuités internes, une histoire qui, un peu à la façon foucaldienne, cherche par des ruptures et des chanfements la manière de produire cette pratique, sa matière, sa structurel. Nous prenons comme point de départ la publication du premier livre brésilien sur la psychanalyse, 0 Pansexualimo na doutrina de Freud [Le pansexualisme dans la doctrine de Freud] du psychiatre pauliste Franco da Rocha, paru en 1920, et le livre Paulicea Desvairada, de Mario de Andrade, la première poésie brésilienne à introduire la thématique freudienne dans la littérature,
9

10Ibid., p.107. Il M. Foucault, « Nietzche, la généalogie,

M. De Certeau, L'écriture de ['histoire, Paris, Gallimard, 1975.
l'histoire », op.cit.

24

écrite en 1920 et publiée en 1922. L'année 1969, avec l'approbation en particulier des nouveaux statuts de la Société brésilienne de psychanalyse de Sao Paulo (SBPSP), qui annonce le temps de la «vraie psychanalyse », délimite son champ d'intervention par rapport aux autres pratiques psychothérapeutiques; elle achève la période d'implantation et représente le début de ce que l'on appelle «le boom des pratiques psy». Par quelques références à la vie institutionnelle de la SBPSP, nous prolongeons cependant le récit au-delà du temps référentiel de l'implantation. Notre hypothèse de départ est que la psychanalyse s'est implantée sur le sol pauliste moins comme un savoir sur la folie que comme un discours capable d'apporter des réponses aux différentes pratiques sociales. Au long de la recherche, deux particularités nous ont frappé, qui sont demeurées des questions de fond. La première: jusqu'au début des années 1980, la Société brésilienne de psychanalyse de Sao Paulo est la seule institution psychanalytique à accepter des non-médecins dans ses rangs, fait qui lui donne une image d'institution plus «ouverte» par rapport à ses consœurs. La deuxième est la plus surprenante: la SBPSP n'a jamais connu de scission ou de rupture, ce qui est très rare dans 1'histoire du mouvement psychanalytique international, souvent traversée par des crises, ruptures et scissions d'une violence inouïe. Il fallait vérifier dans son processus d'implantation comment ces deux particularités se sont constituées. Durant l'enquête, nous avons été confrontée à une difficulté majeure, celle de <<l'absence d'archives». Nous inteITogeant sur ce manque, nous nous sommes demandé dans quelle mesure il était en rapport avec une autre absence, celle d'une production théorique et clinique propre, qui depuis le début des années 1990 préoccupe tant les psychanalystes brésiliens, en quoi aussi ces deux absences ne seraient pas le résultat de la façon dont ce mouvement s'est implanté. Ainsi, nous formulons l'hypothèse d'un mouvement qui s'érige en ressemblant aux formes de constitution des foules décrites par Freud dans Psychologie des foules et analyse du moi et dont le lien se fait

25

par ce qu'il appelle des processus «d'identification»l2. Défini comme l'expression première du lien affectif à un objet, dans le cadre des communautés affectives, il est ce qui éclaire le fonctionnement du groupe car, nous explique Freud, il est, suivant le modèle parental, aussi ce qui permet le passage de l'amour du chef à l'amour des autres, et de même ce qui maintient la cohésion du groupe. Devenu substitut d'un lien objectaI libidinal, l'objet introjecté dans le moi se maintient et devient partie intégrante du moil3. Freud rappelle que, si d'une part le mécanisme d'identification du moi, <<par la capacité de se mettre dans une situation identique» ou évoqué par la fonnule «ce que l'on voudrait être» autorise la constitution du sujet, il entame, d'autre part, la dépendance du moi. n nous semble que, dans 1'histoire de ce mouvement, il a fallu tout d'abord passer par ce processus, où ce qui importe est le désir d'être comme l'autre, d'installer l'autre dans la position d'idéal du moi. C'est une fonne d'identification commandée par le lien qui rattache les individus les uns aux autres et qui assure le maintien de l'esprit de corps et de camaraderie. Ce lien est transposé en une sorte d'identification passive au chef suprême et à la réussite de l'instance du sunnoi. Cela est frappant dans le cas du fondateur de ce mouvement, Durval Marcondes, notamment lorsqu'il se remémore sa lutte pour implanter le mouvement psychanalytique à Sao Paulo, par cette volonté de se mettre dans une situation identique à celle de Freud, comme nous essayerons de le montrer au cours de ce travail. L'objectif de ce travail est d'analyser panni les différentes voies par lesquelles les idées psychanalytiques ont cheminé les manières dont la psychanalyse a pu trouver des points d'ancrage en sol pauliste pour s'implanter. Il s'agit d'une lecture qui opère un découpage par rapport à un savoir dont la vérité est ce qu'on en dit, une histoire qui se structure par sa pratique rapportée à des pratiques voisines. Le travail est structuré en quatre chapitres. Il commence par un exposé des présupposés méthodologiques. Puis nous présentons une révision des diverses manières d'aborder cette implantation
12

S. Freud, «Psychologie
Ibid.

des foules et analyse du moi », in Essais de

psychanalyse.
13

Paris, pbp 44, 1983.

26

adoptées par les différents historiens de la psychanalyse brésilienne, les principes qui régissent notre méthode de recherche, la façon dont nous avons effectué le découpage méthodologique et construit la périodisation qui délimite ce que nous appelons la période d'implantation de l'institution psychanalytique de Sao Paulo, ainsi que les outils méthodologiques adoptés durant la recherche. Le deuxième chapitre concerne le moment où les idées psychanalytiques parviennent au Brésil. Il a pour objectif de situer les conditions de possibilité de cette implantation et les éléments qui l'ont rendue possible. D'abord nous exposons quelques éléments significatifs du contexte socioculturel et politique de la ville au début des années 1920, qui ont permis la circulation des idées freudiennes dans divers domaines. Ensuite nous situons la façon dont certains écrivains se sont appropriés des thèses freudiennes en même temps qu'ils construisaient le mouvement littéraire le plus significatif du pays, le Modernisme. Puis nous précisons quelles ont été les difficultés de pénétration du freudisme par la voie psychiatrique. Nous essayons de montrer que le mouvement psychanalytique s'implante à Sao Paulo d'une manière concomitante au processus d'institutionnalisation de la psychiatrie, chaque mouvement essayant de préciser son terrain d'intervention et de pratique. Nous soutenons l'idée que c'est moins par la voie psychiatrique que par la médecine sociale que la pratique psychanalytique fait son entrée à Sao Paulo. Le quatrième temps suit les premières tentatives d'institutionnalisation de la psychanalyse, ses victoires et ses échecs. Le chapitre se tennine par le répertorie des traductions brésiliennes des œuvres de Freud. Le troisième chapitre retrace les voies suivies par la psychanalyse entre 1938 et 1970. Dans un premier temps, il s'agit de restituer la première pratique psychanalytique institutionnelle créée à Sao Paulo dans le Service d'hygiène mentale scolaire par Durval Marcondes. Ensuite nous cherchons à signaler les expériences des psychiatres mises en œuvre à l'Hôpital du Juqueri. Dans un troisième temps, nous précisons l'influence de l'émergence du mouvement psychothérapeutique et des avancées de la médecine psychosomatique dans l'expansion de la psychanalyse dans le milieu

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médical. Puis nous suivons les traces de l'introduction de la psychanalyse dans l'enseignement universitaire, pour conclure avec les tentatives de réglementation de la psychanalyse. Le quatrième chapitre traite de l'institutionnalisation du mouvement psychanalytique et de la mise en place des dispositifs qui rendent cette pratique autonome par la constitution de la Société brésilienne de psychanalyse et l'érection en monopole de la psychanalyse par l'IP A. «On forme des psychanalystes: 19381950» est le titre du premier sous-chapitre. il raconte, à partir de l'arrivée de la première analyste didacticienne à Sao Paulo, le profil de la première génération d'analystes, avec comme toile de fond les événements politiques de la période de l'Estado Novo (1937-1945), et les efforts de rapprochement avec l'IP A pour la constitution de la Société brésilienne de psychanalyse. «La psychanalyse sous l'égide de l'IPA : 1951-1969» constitue le deuxième sous-chapitre. Il analyse l'institutionnalisation proprement dite, par la structuration des organes de formation et de transmission selon les normes de l'IP A. Deux générations sont formées au cours de cette période, en même temps que se délimitent les lignes théoriques et s'implantent les dispositifs qui régissent cette pratique. Un dernier sous-chapitre, « Le temps de la "vraie psychanalyse" », concerne la période qui succède à l'implantation; il expose brièvement les principaux éléments qui font rupture avec la période de l'implantation et inaugurent une nouvelle étape de la vie de la Société à partir des années 1970. Nous soulignons quelques uns des aspects les plus frappants de cette pratique entre 1970 et 1990, pour ensuite situer la thématique qui occupe la génération ipéiste au pouvoir aujourd'hui, toutes tendances confondues, la recherche d'une «psychanalyse brésilienne ». En guise de conclusion, nous avons choisi d'indiquer quelques pistes de recherche qui ont été négligées et qui à notre avis doivent être poursuivies, ainsi que quelques éléments qui sur le plan symbolique caractérisent cette période. Outre les sources et la bibliographie, trois annexes complètent ce travail. La première présente des notes biographiques concernant les personnes interviewées durant la recherche. La deuxième énumère les publications des textes de Freud en portugais parus dans les années

28

1930, puis ceux traduits à partir de 1958 sous la forme d'œuvres

complètes, avec les intitulés correspondant en langue française selon
la version publiée aux PUF. Ces publications sont pratiquement inconnues des praticiens brésiliens et des chercheurs du mouvement psychanalytique. Jusqu'à présent, rares sont les enquêtes qui les mentionnent et, à notre connaissance, la liste des articles qui les composent n'a jamais été établie. Elles donnent une idée du nombre important de textes traduits à l'époque, révélant ainsi tout un travail de recherche effectué par un groupe de médecins concernés par la psychanalyse et la diffusion de ce savoir, non seulement vers la médecine, mais aussi à d'autres domaines. Cette bibliographie voudrait stimuler les recherches historiographiques sur les traductions en langue portugaise, ainsi que l'étude des terminologies adoptées et passibles d'être confrontées à la traduction actuelle. Nous rappelons par exemple qu'en 1935, sous le titre L'interprétation des rêves, au lieu de publier le fameux livre de Freud, les traducteurs ont opté pour la publication d'un recueil de 10 articles parus entre 1901 et 1927 sur la thématique du rêve. Par ailleurs, nous signalons que, contrairement à l'édition standard brésilienne publiée à partir de 1969 et lue par les Brésiliens aujourd'hui, qui est une traduction de la traduction anglaise, les éditions des années 1930 et suivantes sont, en tout cas pour un bon nombre de textes, des traductions faites à partir du texte original. Enfin, la dernière annexe contient un tableau chronologique des principaux événements constitutifs de cette histoire. Nous avons pris le soin de commencer par les événements qui inaugurent les mesures de Santé publique au Brésil et qui donnent sens à la pratique asilaire, et qui se prolongent jusqu'aux événements de cette année 2000, y compris ceux concernant le mouvement lacanien.

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Chapitre I Quelques considérations méthodologiques
L'intérêt pour l'histoire de l'implantation de la psychanalyse au Brésil n'est pas récent et nombreux en sont les récits. Sans avoir l'intention d'être exhaustif, nous présentons ici les principaux courants qui composent ce rayon historiographique, pour ensuite préciser notre démarche méthodologique. Le premier date de 1928, lorsque Julio Pires Porto-Carrero, psychiatre, l'un des premiers, sinon le premier à se nommer psychanalyste au Brésil et devenu, pour l'occasion, le premier historien brésilien de la psychanalyse, établit dans le style positiviste propre à son époque une première synthèse de ce mouvementl. Un an plus tard, dans le compte-rendu de la Section de psychanalyse au Ille Congrès brésilien de neurologie, psychiatrie et médecine légale2, il présente une étude plus détaillée, où il nous apprend que le premier commentaire sur les thèses freudiennes au Brésil revient à Juliano Moreira, le fondateur de la psychiatrie moderne brésilienne, lors d'une conférence prononcée en 1899 à la Faculté de médecine de Bahia, au moment même où Freud publiait L'interprétation des rêves3. Puis, en 1948, c'est au tour de Virginia Bicudo de présenter une version apologétique du mouvement psychanalytique initié par Durval
Marcondes 4.

J.P. Porto-Carrero, «Psychanalyse - A sua Hist6ria e 0 seu Conceito », in Ensaios de Psychanalyse, Rio de Janeiro, Flores & Mano, 1929. 2 J.P. Porto-CalTera, «A Contribuiçao Brasileira à Psychanalyse. Relat6rio da Secçao de Psychanalyse », in Annaes do III Congresso Brasi/eiro de Neurologia, Psychiatria e Medicina Legal (1929), Rio de Janeiro, Typ. do Jomal do Comércio, 1932. 3 Édité sous le titre Die Traudeutung, ce livre, daté de 1900, est publié en novembre 1899. Voir E. Roudinesco, M. Plon, Dictionnaire de la psychanalyse, Paris, Fayard, 1997, p. 508. 4 V. Bicudo, « Contribuiçao para a Hist6ria do Desenvolvimento da Psicanâlise em Sao Paulo », in Arquivos de Neuro-psiquiatria, vol. VI, n° 1, 1948.

1

D'une manière générale, le premiers récits sur l'histoire de la psychanalyse au Brésil sont signés par les propres membres des différentes Sociétés brésiliennes et sont, pour la plupart, parus sous l'égide des organes officiels parrainés par l'Associaçiio Brasileira de Psicanalise [Association brésilienne de psychanalyse] (ABP), et publiés dans la Revista Brasileira de Psicanalise [Revue brésilienne de psychanalyse] (RBP), notamment depuis les années 1967. Les principaux auteurs sont Marialzira Perestrello, Luiz de Almeida Prado Galvào et Darcy de Mendonça Uchôa. Ces études s'occupent des pionniers et présentent, en général, une vision légitimiste du mouvement appartenant à l'IPA. Fréquemment, l'analyse est descriptive et réduite à une tradition orale, aux faits, aux rumeurs et aux légendes. Une recherche des sources est néanmoins effectuée par Raymundo Barcellos en 1976, qui, à la demande du président de l'époque Laertes Ferrao, a dépouillé six livres des actes de la SBPSP5. En ce qui concerne les travaux sur l'implantation de la psychanalyse à Sao Paulo, à partir des années 1990, les recherches prennent un nouvel élan, notamment depuis la création du groupe qui a conduit le Projet mémoire de la SBPSP, en 1989. Bien que privilégiant le modèle établi par Jones6, d'une histoire officielle, pragmatique, rationaliste et positiviste cette institution prend l'initiative pour la première fois d'enregistrer les témoignages des personnalités de ce mouvement pour publier, en 1994, son Album de famille.7 Par la suite et par des initiatives isolées de membres de la SBPSP, d'autres publications voient le jour, cette fois dans le but de mettre en relief les travaux, les conceptions psychanalytiques de certaines personnalités de la psychanalyse pauliste et de leur rendre hommage. En 1996 est publié un livre sur le parcours et les conceptions théoriques et cliniques du psychanalyste didacticien de la

5

R. Barcellos, Algumas Anotaçoes Biograficas da Sociedade Brasileira de
em

Psicanétlise de Sao Paulo, SBPSP, documentation interne, 1976. 6 Voir E.Roudinesco, M. Plon, op.cil., p. 439. 7 L. Nosek [et a1.]. Album de Familia: imagens, fontes e idéias da psicanalise Sao Paulo, Sao Paulo, Casa do psic6logo, 1994.

32

SBPSP, Isaias Melsohn, par deux de ses disciples8. Un an plus tard vient la publication d'un recueil d'articles, conférences et séminaires d'un autre didacticien, Frank Philips, organisée aussi par ses disciples lors de son départ à la retraite9. En situant historiquement ces travaux effectués par des psychanalystes, à partir des années 1990, nous voyons que si d'une part ils traduisent le désir de faire émerger les différentes personnalités de ce mouvement, permettant ainsi d'éclairer, de corriger ou d'attirer l'attention sur d'autres aspects omis ou cachés de la pratique des institutions, sans pour autant mettre en question les conflits et divergences internes qui pourraient nuire à la vie institutionnelle, d'autre part ces publications sont le reflet de l'angoissante question qui traverse la génération d'analystes de la SBPSP des années 1990, à savoir la nécessité de mettre en évidence une production théorique nationale, qui puisse être nommée « psychanalyse brésilienne ». Il faut signaler de suite, en ce qui concerne l'historiographie psychanalytique établie par les membres des Sociétés psychanalytiques de Rio de Janeiro, dont Marialzira Perestrellolo est l'initiatrice, que les limites de ce qu'il fut convenu d'appeler l'histoire officielle, mais aussi le contexte propre des dissidences du mouvement psychanalytique carioca, ont contribué à l'élaboration de divers travaux qui portent un regard plus critique et dénoncent le silence des institutions à propos des <<trousnoirs» de cette histoire. Parmi eux, signalons le livre de Helena Besserman Vianna, publié en 1994, ou encore les travaux de Chaim Samuel Katz, notamment son ouvrage sur l'éthique psychanalytique paru en 1984, à la suite de l'expulsion de deux analystes cariocas de la Société psychanalytique de Rio de Janeiro, la SPRJ, alors qu'éclate l'affaire concernant la participation
8

.B.M. Sister,M. Taffarel.Isaias Me/sohn : apsicanalise e a vida: setenta anos de

historias paulistanas e aformaçào de um pensamento renovador na psicanalise, Sào Paulo, Escuta, 1996. 9 F.Philips, Psicana/ise do Desconhecido, Sào Paulo, Escuta, 1997. 10 Voir M.Perestrello, Encontros : Psicanalise &. Rio de Janeiro, Imago, 1992, et aussi «Importância da Bahia na Difusào da Psicanâlise no Brasil. Juliana Moreira, Arthur Ramas e Outras », in D.O.Lima (sous la direction de). 60 Anos de Psicanalise : dos precursores às perpectivas no final do século, Salvador, Algama, 1992, p. 25-39. 33

d'un analyste affilié à l'IP A à la torture pratiquée par les militaires durant la dictature, et connue comme «l'affaire Amilcar Lobo », ou « l'affaire de Rio »11. Hormis la production institutionnelle, les premières recherches historiographiques produites par des universitaires datent du début des années 1980. Sous la plume du psychologue et psychanalyste Roberto
Il Analyste de la Société brésilienne de psychanalyse de Rio de Janeiro (SBPRJ), Helena Besserman Vianna restitue dans son livre l'affaire qui commence en 1973, durant la période la plus répressive de la dictature militaire brésilienne. À cette date, elle fait parvenir à la Société de psychanalyse argentine la dénonciation publiée dans le journal clandestin Voz Operaria, organe du Parti communiste brésilien, des liaisons avec la pratique de la torture du psychanalyste Amilcar Lobo, en formation à la Société psychanalytique de Rio de Janeiro, SPRJ. L'information est publiée dans la revue argentine de psychanalyse Questionamos et grâce aux pressions de diverses institutions internationales, remonte à la direction de l'IP A, dirigée par le Français Serge Lebovici. Celui-ci, après avoir consulté les dirigeants des Sociétés concernées, déclare qu'Amilcar Lobo a été calomnié. Dès lors, Besserman Vianna se trouve désignée comme «calomniatrice» par les deux Sociétés cariocas, soumise à des intimidations, et persécutée par les militaires. Au Brésil, l'affaire est fmalement devenue publique en 1980, lorsque les prisonniers politiques, torturés par le régime, dénoncent les atrocités de la dictature et désignent Amilcar Lobo parmi les tortionnaires. À cette date, deux analystes renommés, Hélio Pellegrino et Eduardo Mascarenhas, demandent des explications à la Société carioca à laquelle ils sont affiliés et reçoivent pour réponse leur expulsion des rangs de l'IP A. Malgré la répercussion nationale et internationale, notamment en France et par l'initiative de René Major et Élisabeth Roudinesco, qui a obligé au retrait du tortionnaire des listes des affiliés de l'IP A et à la remise en question de quelques dirigeants des institutions concernées, l'affaire, pleine de rebondissements, demeure sans réflexion de fond sur l'éthique au sein du mouvement psychanalytique et le malaise règne entre les psychanalystes. Interrogés sur le sujet, lors de notre enquête, les psychanalystes paulistes, sous le couvert d'une prétendue «neutralité», d'un «apolitisme», ou encore protégés par une certaine théorie dans laquelle la «réalité interne ne doit pas être contaminée par la réalité externe» préfèrent garder le silence ou tout simplement affmner leur méconnaissance de cette affaire. Voir H. Bessennan Vianna, Nao Conte a Ninguém... Contribuiçao a Historia das Sociedades Psicanaliticas do Rio de Janeiro, Rio de Janeiro, Imago, 1994; version française, Politique de la psychanalyse face à la dictature et à la torture. N'en parlez à personne... Paris, Harmattan, 1997. Voir aussi, S. C. Katz, Ética e Psicanalise, Rio de Janeiro, Graal, 1984. Pour ce qui concerne notamment le mouvement lacanien carioca, voir Claudia Fernandes Boddin, L'arrivé du freudisme au Brésil et l'implantation du mouvement lacanien à Rio de Janeiro, thèse de doctorat, Paris 7, Denis Diderot, 1998. 34

Sagawa, qui a eu accès aux archives de Durval Marcondes, le fondateur de ce mouvement, nous trouvons un récit qui prend en compte le contexte historique et culturel local de l'implantation de la psychanalyse à Sao Paulo12. Ces travaux, bien que riches en sources et en témoignages, surtout provenant de Durval Marcondes, recueillis à deux reprises et dont un fut corrigé par Marcondes lui-même et, comme le rappelle Sagawa, «écrit à quatre mains», demeurent néanmoins très proches du modèle biographique et trop fidèles au témoignage comme source de vérité13. En fait, Marcondes, se présentant par lui-même, est un fondateur solitaire qui entame luttes, combats et conquêtes héroïques pour vaincre les résistances à la psychanalyse jugées «sans précédents dans le monde»14. Or, outre le fait que les résistances à la psychanalyse n'ont été ni plus ni moins importantes que partout ailleurs, la recherche nous a révélée un pionnier, Marcondes, bien situé dans le mouvement de Santé mentale de l'époque. Dans ce courant s'inclut également le travail d'Elisabete Mokrejs sur les origines de la pensée psychanalytique au Brésil. Paru en 1993, il présente un riche matériau de recherche sur les publications freudiennes traduites au Brésil et d'auteurs brésiliens sur la psychanalyse, mais se base sur une conception de la pratique psychanalytique rapportée aux précurseurs 15 . Le renversement méthodologique du récit historique sur le mouvement psychanalytique brésilien n'apparaît que dans le mémoire de Mestrado soutenu à l'université par Gilberto Rocha en 1983 à Rio de Janeiro, avant d'être augmenté et publié cinq ans plus tardl6. Inspiré du modèle foucaldien, qui lie la naissance de la psychanalyse à celle du savoir psychiatrique moderne, son livre reconstitue, à partir de l'exploitation de sources et de témoignages, les conditions qui ont
R.Y. Sagawa, Os Inconscientes do Divà da Historia, mémoire de Mestrado, Unicamp, 2 volumes, 1989. 13R.Y. Sagawa, Redescobrir as Psicanalises, Sao Paulo, Lemos editorial, 1992, p. 82. 14Voir entretien accordé à R.Y. Sagawa, in R.Y.Sagawa, ibid., p. 86. 15 E. Mokrejs, A Psicana/ise no Brasil. As Origens do Pensamento Psicanalitico, Petr6polis, Vozes, 1993. 16 G.Rocha, lntroduçào ao Nascimento da Psicana/ise no Brasil, Rio de Janeiro, Forense universitâria, 1989. 35
12

pennis l'implantation de la psychanalyse au Brésil. Par cette publication, Rocha inaugure l'approche de I'histoire du mouvement psychanalytique que Roudinesco appelle <d'histoire savante»l? Ce courant historiographique, Roudinesco et Plon le rappellent, débute avec les travaux d'Ola Andersson en 1962, et est repris par Henri Ellenberger, en 1970, le premier à introduire la «longue durée» dans les études du freudisme et à immerger la psychanalyse dans l'histoire de la psychiatrie dynamiquel8. Nous inscrivons les présupposés méthodologiques de notre recherche en revendiquant cette filiation. Bien que notre démarche se distingue de celle de Gilberto Rocha, qui fait une analyse discursive de cette pratique en tant que stratégie de pouvoir restreinte aux origines de l'implantation, comme lui nous prenons appui sur la conception foucaldienne d'une historicité fondée sur le regard de la raison sur la folie comme condition de possibilité de cette implantation. Nous partons du présupposé que ce découpage à la fois épistémologique et méthodologique nous pennet dans un premier temps de délimiter le champ de recherche et ensuite de situer les particularités par ra~port aux divers modes d'implantation et de diffusion de cette pratiquel . Comme point de départ de notre démarche qui cherche à rendre compte de l'ensemble des événements constitutifs de l'histoire de la psychanalyse, nous tenons compte de la proposition d' Ellenberger, lorsqu'il délimite sa méthode de recherche sur I'histoire de la psychiatrie moderne. Il met en relief les trois tâches essentielles du travail de I'historien: établir les faits, exposer des systèmes de pensée et élucider les sources et retracer leur influence2o. Ainsi, nous avons d'abord tenu compte des travaux qui regroupent une série de faits et interprétations sur les fondateurs de la psychanalyse et qui sont en grand partie répertoriés par les acteurs de cette histoire. Toutefois, il est intéressant de signaler qu'Ellenberger,
17E.Roudinesco, Généalogies, Paris, Fayard, 1994. 18E. Roudinesco, M. Plon, op.cit., p. 439. 19M. Foucault, Histoire de lafoUe à l'âge classique, Paris, Gallimard, 1972. 20 H. Ellenberger, «Le métier d'historien », in Médecines de l'âme, Paris, Fayard, 1995, p.228. 36

tout en faisant remarquer que la psychiatrie dynamique se construit dans l'intégration d'une thérapeutique à une théorie de l'inconscient, propose par sa conception positiviste une histoire des systèmes de pensée dans un modèle évolutifl. La conception foucaldienne, pour sa part, propose un renversement théorique et méthodologique. Foucault s'interroge sur les conditions de la connaissance et le statut du sujet et, à la place de grandes évolutions inscrites dans des processus de continuités, il privilégie les coupures et propose une étude des phénomènes de rupture qui permettent le repérage d'un type nouveau de rationalité, ainsi que de ses effets multiples22. L'histoire des systèmes de pensée est analysée comme si ces systèmes étaient des formes dans lesquelles, à une époque donnée, les savoirs se singularisaient23. Comme le souligne Arlette Farge, l'approche foucaldienne du discontinu fait apparaître ce qui ne se lie pas automatiquement dans un système lisse de continuités et de causali tés24. Il s'agit avant tout pour Foucault de dessiner le domaine d'une science, c'est-à-dire de montrer quelles ont été les conditions de possibilités, à partir de quoi ces connaissances et théories ont été possibles et dans quel espace cette pratique s'est constituée25. Puis il renverse les termes de l'énoncé centré sur les objets pour privilégier les pratiques. Comprises comme ces changements historiques qui transforment la réalité historique, ce sont ces pratiques que Paul Veyne appelle <da partie cachée de l'iceberg», qui déterminent les objets. L'objet n'étant «que le corrélât de la pratique, il n'existe pas avant celle-ci »26. Ainsi, au lieu de faire l'histoire de la psychiatrie, Foucault retrace I'histoire de cette pratique à travers les discours, la relation entre le discours de la folie et l'appropriation de ce discours par la
21

H. Ellenberger, «Le traitement de la folie, du chamanisme à l'antipsychiatrie »,
du savoir, Paris, Gallimard,1969.

ibid., p. 253-299. 22 M. Foucault, L'archéologie 23 Ibid. . 24 A . F arge, op. Clt.

25M. Foucault, op.cit. 26 P. Veyne, Comment on écrit l'histoire. Essai d'épistémologie, Paris, Seuil, 1978, p.357. 37

raison. «La vérité de la folie, c'est d'être intérieure à la raison, d'en être la figure, une force et comme un besoin momentané pour mieux s'assurer d'elle-même »27.Par-là, c'est le regard porté par la raison sur la folie qui structure le savoir psychiatrique moderne. Dans l'expérience de la folie, que l'âge classique en la transformant en maladie a réduite au silence, le sens de la découverte freudienne se situe dans la violence du retour de l'expérience du dialogue entre la raison et la déraison masquée par la pensée psychologique.
<<1 anet énumérait les éléments d'un partage, dénombrait l'inventaire, annexait ici et là, conquerrait peut-être. Freud reprenait la folie au niveau de son langage, reconstituait un des éléments essentiels d'une expérience réduite au silence par le positivisme; il n'ajoutait pas à la liste des traitements psychologiques de la folie une addition majeure; il restituait, dans la pensée médicale, la possibilité d'un dialogue avec la déraison »28.

C'est en partant de ce découpage inauguré à la fois par Ellenberger et Foucault que Roudinesco, tout en pointant les différences entre les démarches de ces deux maîtres, ouvre une nouvelle voie à la recherche sur les modes d'implantation de la psychanalyse. Pour comprendre pourquoi la psychanalyse s'est implantée dans certains pays et pas dans d'autres, l'auteur part du constat qu'il y a toujours deux conditions invariantes.
«D'une part, la constitution d'un savoir psychiatrique, c'est-à-dire d'un regard sur la folie capable de conceptualiser la notion de maladie mentale au détriment de toute idée de possession d'origine divine; de l'autre, l'existence d'un État de droit, susceptible de garantir le libre exercice d'un enseignement freudien»29.

Tout en conservant la théorie freudienne de l'inconscient, de la sexualité et de la folie dans la lignée structuraliste, Roudinesco ajoute aux présupposés d'une pratique dont la cure se fait par la parole, les deux causes premières qui permettent son implantation dans un pays:
27

28 ibid., p. 360. 29 E. Roudinesco,

M. Foucault, Histoire de lafoUe à l'âge classique, op.cit., p. 47.
Généalogies, op.cit., p. 73. 38

le contexte historique et sa situation politique. Elle signale néanmoins que la psychanalyse répond à une conception de la liberté humaine en pleine contradiction avec la théorie de l'inconscient. Celle-ci, rappelle-t-elle, <<montre que l'homme n'est pas le maître de sa demeure, que sa liberté est soumise à des déterminations échappant à sa conscience», mais, ajoute-t-elle, « pour qu'il puisse faire l'expérience de cette blessure narcissique par quoi il n'est pas libre », encore faut-il «qu'existe dans la société où il parle une reconnaissance consciente de l'inconscient »30, à savoir l'existence d'une conception de la folie liée à un regard porté par la raison, qu'évoque Michel Foucault3!, ou encore d'une conception de la psychiatrie moderne, libre de toute notion de possession divine, comme le propose Ellenberger32. C'est alors par cette reconnaissance consciente de l'inconscient que, conclut Roudinesco, <d'histoire de la psychanalyse a partie liée avec la constitution de la notion de sujet dans l'histoire de la philosophie occidentale »33. Introduire les éléments de la culture nous pennet de mettre en valeur, d'une part, l'analyse des échanges entre les individus, groupes et sociétés et, d'autre part, d'interroger le système social où ce savoir se développe. Ainsi, cette démarche cherche à faire le lien entre les éléments de l'histoire d'un système de pensée et ceux de l'histoire culturelle par les diverses médiations qui ont rendu possible l'implantation de ce saVOIr. Comme le rappelle Daniel Roche, pour I'histoire culturelle <<il importe de comprendre pourquoi un ensemble de questions prend peu à peu sens et valeur sur le marché des idées, comment aussi un collectif d'intellectuels s'approprie ces questionnaires et ces problèmes pour en faire la trame même de leur vie»34.Il faut tenir ces éléments structurants comme toile de fond, non seulement pour la constitution de la grille de lecture, mais aussi pour la mise en relation
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31 M.Foucault, Histoire de lafoUe à l'âge classique, op. cil. 32 H.Ellenberger, Histoire de la découverte de l'inconscient, Paris, Fayard, 1994. 33 E. Roudinesco, Généalogies, op.cit, p. 74. 34 D. Roche, «Une déclinaison des lumières, in J.-P. Rioux, I.-F. Sirinelli. Pour une histoire culturelle, Paris, Seuil, 1997, p. 24.

Ibid., p. 74

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des événements que l'on relève et privilégie lors de la construction du récit. Les idées étant inséparables du comportement social et les pratiques sociales étant le centre et ce qui objectivise une mentalité35, la problématique se situe alors dans la relation entre la constitution de cette pratique et les faits culturels qui ont permis son implantation. Quelles furent les conditions de possibilité d'implantation de ce savoir à Sào Paulo et comment se dessinent les stratégies qui la rendent possible? Dans quelle mesure la pratique psychanalytique avait-elle renversé la conception de maladie mentale ? Voici les questions autour desquelles cette recherche s'élabore. Nous soutenons ainsi la thèse que les conditions de possibilité et les stratégies adoptées au cours de la période d'implantation de la psychanalyse à Sao Paulo ne sont pas dissociées de la façon dont les idées freudiennes ont pu trouver leur ancrage dans le milieu culturel et politique local et international.

Délimitation du champ de recherche
En suivant ces recoupements avancés comme présupposés méthodologiques, nous avons pu établir le découpage qui, inscrit dans une chronologie large, pennet de détenniner les événements constitutifs de ce mouvement. Selon les historiens du mouvement psychanalytique, les premiers travaux inspirés des thèses freudiennes sont élaborés à Rio de Janeiro, au cours des années 1910, dans le milieu psychiatrique. Cela n'est pas un hasard, car à cette date Rio est la ville brésilienne qui possède le mouvement psychiatrique le plus structuré du pays et la psychiatrie y est considérée comme une discipline autonome: l'enseignement universitaire est assuré et les établissements destinés aux malades mentaux fleurissent.36 Si l'on excepte la Conférence de Juliano Moreira en 1899, à la Faculté de médecine de Bahia, les registres sur la psychanalyse
. P . V eyne, Op.Clt. 36 J. Costa, A Historia da Psiquiatria no Brasil, Rio de Janeiro, Xenon, 4e édition 1989, p.71.
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connus aujourd'hui par l'historiographie datent de 191437. À cette date, Juliano Moreira fait un exposé à la Société brésilienne de psychiatrie, neurologie et médecine légale. Puis, Genserico Aragao de Souza Pinto soutient sa thèse, Da Psicanalise : a sexualidade das neuroses [De la psychanalyse: la sexualité des névroses]38. En 1918, Henrique Belford Roxo introduit la doctrine de Freud dans son programme du cours de psychiatrie à la Faculté de médecine de Rio de Janeiro39, avant de publier son Manuel de psychiatrie en 1921, tandis qu'Afrânio Peixoto commente le livre de Regis et Resnard, La psychoanalyse des névroses et des psychoses à la chaire de psychiatrie médico-légale du cours de médecine publique 40. Quant à Julio Pires Porto-Carrero, il apprend l'allemand pour lire Freud en version originale et se consacre à l'étude de la psychanalyse, débutant les cures en 1923 ; en 1926, il ouvre la première clinique de psychanalyse au sein de la Ligue brésilienne d'hygiène mentale41. Enthousiaste, il vénère son maître et ses disciples, ainsi que les dissidents, et dans sa pratique analytique, il utilise «purement les méthodes de Freud et [la technique] active de Ferenczi» 42. À partir de 1925, il faut ajouter aussi les nombreux travaux d' Arthur Ramos, à commencer par sa thèse de médecine soutenue à cette date, intitulée Primitif et folie et publiée l'année suivante. A Sao Paulo, en revanche, les idées freudiennes ne commencent à circuler qu'à partir de 1919. Tout d'abord avec l'article intitulé «Do delirio em geral» [Du délire en général] de Franco da Rocha, psychiatre et fondateur de la pratique asilaire médicalisée dans cette ville. Il s'agit de la conférence inaugurale de la chaire de
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J.P. Porto-Carrero, « Psychanalyse - A sua Hist6ria e 0 seu Conceito », op.cit. 38 Voir M. Perestrello, «A Importância da Bahia na Difusao da Psicanâlise no Brasil, Juliano Moreira, Arthur Ramos e outras» op.cit., p.28. 39Voir E. Mokrejs, op.cit., p. 295. 40Voir J.P. Porto-Carrero «A Contribuiçao Brasileira à Psicanâlise », op.cit. 41Ibid., p. 322. 42 J.P. Porto-Carrero, «Aspectos Clinicos da Psychanalyse », in Ensaios de Psicanéllise, op. cit., p. 124 (conférence à la Société brésilienne de neurologie, de psychiatrie et de médecine en 1925). D'après Martin Stanton, Ferenczi mentionne le terme «technique active» pour la première fois lors du ye Congrès de l'IP A en 1918. (M. Stanton, Sandor Ferenczi et la technique active, Paris, PUF, 1990, p. 21). 41

neuropsychiatrie à la Faculté de médecine, publiée dans le Journal 0 Estado de Sêio Paulo, le 20 mars 1919. Un an plus tard, c'est une fois de plus Rocha qui publie le premier livre brésilien sur la doctrine freudienne, Le pansexualisme dans la doctrine de Freud. À la fin de cette même année, l'écrivain Mario de Andrade écrit le poème fondateur du mouvement moderniste, Paulicea Desvairada. Par la suite, l'impact des thèses freudiennes dans l'environnement intellectuel et culturel pauliste, joint à l'enthousiasme d'un jeune médecin, Durval Marcondes, donnent naissance, en 1927, à la première Société de psychanalyse en Amérique latine, la Société brésilienne de psychanalyse (SBP) et aux premières tentatives d'institutionnalisation de ce mouvement. Par ces événements pris dans leur chronologie, nous pouvons affinner que Juliano Moreira et Julio Porto Carrero à Rio de Janeiro et Franco da Rocha et Durval Marcondes à Sao Paulo sont panni les personnalités fondatrices de ce mouvement au Brésil. Une constatation cependant s'impose. Si à Rio cette discipline s'épanouit plutôt dans le milieu psychiatrique, tel ne fut pas le cas à Sao Paulo. Nous avons pu ainsi voir que pour comprendre les voies d'implantation de la psychanalyse au Brésil, il fallait tenir compte également des particularités régionales et conjoncturelles, dans le but de faire jouer à la fois ce qui est de l'ordre de l'universel et du particulier. En ce sens, nous avons limité notre recherche à la ville de Sao Paulo, car il s'agit de relever la position de cette doctrine universelle dans une histoire locale, mais dont la particularité dès le début et jusqu'aux années 1980 est d'être la seule institution à accueillir des non-médecins panni ses membres. Et cela au moment même où le mouvement psychanalytique international est traversé par la polémique autour de l'analyse profane, qui a entraîné Freud a publier son fameux texte, en 1926. Cela ne suffit pas: pour mieux comprendre les voies d'implantation, il faut aller au-delà de l'histoire de la pensée et des institutions, et mettre en évidence l'histoire collective et singulière des personnalités qui ont participé à cette aventure. Ainsi, pour cette histoire qui privilégie les pratiques sociales et qui relève d'un mode de transmission propre, nous suivons la proposition de Roudinesco,

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lorsqu'elle fait le choix du terme «génération» pour relever ce qui fait la particularité de ce savoir, son mode de transmission. Ainsi rappelle-t-elle :
«Le recours à la notion de génération n'avait de sens à mes yeux que si elle permettait de mettre en évidence l'essence même de ce qui la rendait pertinente dans le champ de la psychanalyse: l'existence d'un mode spécifique de transmission du savoir de maître à disciple passant par l'expérience de la cure»43.

Outre sa pertinence pour l'étude de notre objet, cet outil emprunté à la sociologie et adopté par les historiens de la psychanalyse nous permet de mieux retracer les différents moments de cette implantation, par rapport au mouvement local mais également au mouvement international. Il s'agit de reconstituer les trajectoires théoriques et cliniques des principaux personnages de ce mouvement à Sao Paulo, et de les inscrire dans une filiation par rapport au mouvement psychanalytique international, mais aussi vis-à-vis des diverses expériences cliniques. Au début, à l'exception de quelques échanges de correspondance et la visite de courtoisie de Belford Roxo à Freud, aucun analyste brésilien n'a fait le voyage à Vienne afin de se faire analyser, comme cela était la coutume. Les pionniers du mouvement psychanalytique brésilien ont été fonnés par la lecture des textes freudiens et par l'adoption dans leur clinique de certains aspects de la méthode. TIs ont privilégié surtout l'écoute analytique par la technique d'associations libres, le travail de remémoration de l'histoire de la vie des malades et l'analyse des rêves. Pour la plupart d'entre eux, la psychanalyse n'était qu'une technique parmi d'autres, applicable dans certains cadres nosographiques. La formation des analystes par le divan se fera plus tard et par le biais de la deuxième génération sur le plan international, celle qui se forme à partir de 1918, et qui comme le signalent Roudinesco et Plon, s'est fonnée soit directement auprès de Freud, soit sur le divan
de ses proches 44.
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E. Roudinesco, Généalogies, op.cit., p. 75.
E. Roudinesco, M. Plon, op.cil., p. 378.

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