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Histoire de la Tunisie contemporaine

De
276 pages
L'ouvrage s'ouvre sur un tableau de la Tunisie pré-coloniale et présente la genèse de l'installation d'un protectorat français sur la régence de Tunis. Il traite ensuite de l'organisation et de la mise en valeur du pays pendant la période de la colonisation (1881-1956), amenant des transformations importantes dans les domaines de l'administration, de l'école et de la vie économique.
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HISTOIRE DE LA TUNISIE CONTEMPORAINE
De Ferry à Bourguiba 1881-1956

Histoire et Perspectives Méditerranéennes dirigée par lean-Paul Chagnollaud

Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les éditions L'Harmattan se proposent de publier un ensemble de travaux concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours.

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(Ç)L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-4626-8

JEAN-FRANCOIS

MARTIN

HISTOIRE DE LA TUNISIE CONTEMPORAINE
De Ferry à Bourguiba 1881-1956

«Le véritable objet de l'histoire c'est-à-dire de la civilisation et barbarisation ou l'adoucissement acquièrent les uns sur les autres, travaux des hommes, l'acquisition arts.

est d'instruire de l'état social de l'homme, de ce qui peut la faire évoluer, comme la des mœurs, la domination que les hommes les fondations d'empires et de dynasties, les des richesses, les métiers, les sciences et les

Le mensonge s'introduit dans le rapport que l'on fait des événements pour plusieurs raisons qui le rendent inévitable. L'une d'elles est l'esprit de parti. Lorsque l'esprit reçoit avec impartialité une information, il l'examine avec soin et finit par distinguer si elle est vraie ou fausse. Si l'esprit de parti l'a pénétré, il accepte d'emblée dans une information ce qui s'accorde avec son opinion. Une autre cause de mensonge est la trop grande confiance envers ceux que l'on suit. Une autre cause est la tendance qu'ont les hommes à gagner la faveur des puissants en leur décernant louanges et éloges». Ibn Khaldoun, Prolégomènes

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

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CARTEl:

RELIEF ET PRECIPITATIONS EN TUNISIE

Échelle:

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INTRODUCTION LA TUNISIE ET LA COLONISATION

La Tunisie est une terre de vieille civilisation. Elle se définit par son appartenance au Maghreb: l'île du couchant, Djaziret-AI-Maghrib, île ceinturée d'eau et de désert. Le Maghreb comme l'indiquait déjà Ibn Khaldoun est peuplé d'Arabes et de Berbères. Le premier terme est cultur~llement dominant au point que les pays du Maghreb se caractérisent aujourd'hui par leur appartenance à la « nation arabe ». Le deuxième est largement prépondérant sur le plan ethnique même si les Berbères n'ont maintenu une réelle spécificité que dans les régions montagneuses où ils ont pu trouver refuge. Les invasions venues d'Arabie au Moyen Age ne représentaient qu'une faible proportion du peuplement déjà en place. Comme l'ensemble de l'Afrique du Nord, la Tunisie se définit encore par l'Islam qui marque de son empreinte I'histoire religieuse, culturelle, sociale et politique. L'expérience du Prophète a été double et l'idée de laïcité pénètre difficilement une civilisation qui considère que rien n'est profane. Cependant, la Tunisie plus que d'autres, montre une originalité en ayant su adapter les enseignements manifestement liés aux contingences historiques. Ainsi en est-il de maints aspects de la République tunisienne actuelle concernant par exemple la condition de la femme, l'enseignement, l'organisation de la justice, l'évolution des formes de propriété. L'histoire des peuples, des pays, des nations, est guidée comme la conduite des individus qui les composent par un mélange de passions et d'intérêts autant que de raison, de règles morales, philosophiques ou religieuses. Le phénomène colonial, récent, souvent ressenti d'une manière personnelle, relève plus que d'autres du domaine de la passion, de l'esprit partisan, du sentiment de frustration ou de la nostalgie. C'est ce qui rend son approche difficile, car elle peut heurter des susceptibilités et plus encore des sensibilités. Il faut donc essayer de la dédramatiser au risque de paraître indifférent, de la replacer dans son contexte au risque de la réduire, d'éviter « l'esprit de parti» selon les conseils du grand historien tunisois du XIIIe siècle, Ibn Khaldoun. L'ouvrage qui suit a pour objet essentielle temps du protectorat français en Tunisie (1881-1956), mais il s'inscrit dans un héritage et s'ouvre sur des mutations indispensables à sa compréhension. Cette phase récente s'est prolongée durant 3/4 de siècle. C'est à la fois peu et beaucoup. Peu à l'échelle de la vie d'un peuple et d'un pays, beaucoup à celle de la vie d'un homme. Mais la durée n'est pas un élément suffisant d'explication, car l'empreinte d'un événement n'est pas uniquement liée à sa dimension dans le temps. Après tout, 7

la Révolution et le premier Empire en France ne couvrent à eux deux qu'une génération. Il convient donc d'envisager aussi les changements qu'a introduits le protectorat en Tunisie. Transformations directes avec la mise en place de nouvelles institutions complètement différentes de celles qui y fonctionnaient traditionnellement. Changements directs encore par l'entrée partielle dans un nouveau cadre économique et technique, celui de la révolution industrielle. Évolution induite avec la réaction du système traditionnel en face de ce « corps étranger », réactions diverses selon le temps et selon les hommes: soumission, rejet total, accommodement, amalgame, mutation... Au total, une époque mouvementée, marquée d'épisodes innombrables, et dans laquelle la sagesse d'un certain nombre d'hommes a permis, tout bien pesé, de limiter le prix « des évolutions nécessaires».

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CHAPITRE I LA RÉGENCE DE TUNIS A LA VEILLE DU PROTECTORAT

Une terre ouverte
La Tunisie occupe la partie orientale du Maghreb. C'est une terre ouverte, une porte sur la mer. D'ailleurs, le coeur du pays porte le nom de Sahel, c'est-àdire de rivage 1. En fait, cette ouverture est double: à la fois aux influences maritimes et méditerranéennes et aux influences désertiques et continentales. Le pays renferme plusieurs espaces distincts selon que l'emporte l'un ou l'autre de ces caractères. Au nord, entre la mer et la Dorsale montagneuse, s'étend la région la plus favorisée parce que la plus humide. Le Tell désigne la « terre recevant assez de pluie pour donner des récoltes annuelles », soit au moins 400 mm par an. Il ne couvre que moins d'un tiers du territoire, mais nourrit plus de la moitié de la population. C'est là que se sont développées les grandes capitales: Carthage et Tunis, favorisées par la situation à proximité du détroit de Sicile qui unit les deux bassins de la Méditerranée. Le relief morcelle le paysage. Les massifs montagneux constituent deux unités orientées sud-ouest nord-est: la Kroumirie et les Mogod achèvent l'Atlas tellien, la Dorsale termine l'Atlas saharien. Les plaines s'articulent sur le bassin de la Medjerdah et s'ouvrent progressivement vers le littoral. Au centre du pays, entre la dorsale et la chaîne de Gafsa, se développe la steppe. Le climat se dégrade vers une sécheresse de plus en plus marquée. La région reçoit entre 200 et 400 mm de pluie. C'est une zone de contact entre populations nomades et sédentaires. La Tunisie du centre réunit deux ensembles: la côte et l'intérieur. Le Sahel désigne la région côtière des basses steppes entre Enfidaville et la Skhira. Il porte une population nombreuse et un réseau dense de villages et de villes d'où se détachent Sousse, Mahdia et Sfax. L'olivier façonne le paysage d'un maillage régulier étendu à perte de vue. Les steppes intérieures, plus élevées, sont moins favorisées. L'influence maritime cède devant la continentalité. Partiellement mises en culture pendant l'Antiquité,
Aujourd'hui, le tenne de Sahel est également employé pour désigner les pays de la bordure sud du Sahara de la Mauritanie à l'ouest à la Somalie à l'est. Le Sahel ainsi compris est un rivage du désert, une zone de transition entre le milieu désertique et le domaine de la savane. 9 1

elles devinrent une zone de nomadisme pastoral après les invasions bédouines du XIe siècle. Au sud d'une ligne Gafsa Gabès commence la Tunisie pré-saharienne et désertique. C'est un espace étendu sur près de la moitié du pays et caractérisé par des paysages relativement diversifiés. Les plaines côtières marécageuses et les grandes dépressions salées de l'intérieur (chotts) rendent la région inhospitalière; les plateaux caillouteux recouverts d'une maigre steppe d'alfa témoignent de la pauvreté du milieu; la terminaison du Grand Erg oriental marquée par le moutonnement des dunes, exprime l'image traditionnelle du désert; les montagnes sèches de Matmata, ancienne zone de refuge aux villages fortifiés, manifestent l'adaptation des hommes au milieu naturel et aux conditions historiques. Dans tout l'ensemble, la vie ne se développe que sous une forme errante, celle du nomadisme ou ponctuelle, celle des oasis. Ainsi apparaît déjà qu'en raison de son climat et de ses caractères naturels, la Tunisie est un pays fragile, aux récoltes incertaines, où les temps de troubles, de relâchement de l'effort, entraînent inéluctablement une régression économique et sociale. Un riche passé Le nom de Tunisie formé à partir de celui de la capitale est récent dans la géographie politique. C'était jadis le pays des Lebou pour les Egyptiens, Lebou dont les Grecs firent Libye. La Libye comprenait d'ailleurs toute la côte méditerranéenne, de Cyrène aux colonnes d'Hercule. Sur un point de cette côte, au fond d'un golfe, les Phéniciens de Tyr fondèrent Qart Hadash (Carthage). Par la suite, le territoire de Carthage désigna le pays attenant à la cité et les régions soumises à l'Etat carthaginois. Ces régions s'appelaient Africa, Zengitania, Byzacena. Après la chute de Carthage, les Romains limitèrent la nouvelle province et la nommèrent Africa. Par un phénomène d'extension courant, cette appellation a fini par désigner le continent tout entier. Africa serait un adjectif latin dérivé d'Afer (Afri), nom des indigènes qui vivaient sur le territoire punique. La Province d'Afrique, gouvernée par un proconsul, portait le nom de Provincia Proconsularis. Sous les Byzantins, elle fit partie avec d'autres territoires de la préfecture d'Afrique. Les Arabes appelèrent d'abord le pays conquis Maghreb (Occident) et Ifriqiya, traduction d'Africa, puis AmalIat El Qairouân, c'est-à-dire Province de Kairouan, cette ville ayant supplanté Carthage. Le nom de Kairouan signifie camp militaire; comme l'a dit le conquérant à ses soldats en 670 : «Je veux fonder ici une ville dont nous ferons notre réduit et notre place d'armes (Quairouan) qui sera une gloire pour l'Islam jusqu'à la fin des temps ». 10

Au Moyen Age, Tunis, vieille cité libyenne (Tounès, du berbère Ténésé, l'endroit où l'on fait halte pour la nuit), acquit peu à peu la prédominance, grâce à sa situation. Elle devint capitale de l'Ifrikiya après la conquête almohade (1160) puis son nom se transmit au pays qui se nomma successivement royaume de Tunis, Province de Tunis et enfin Régence de Tunis, avant l'appellation actuelle. Ces changements, cette superposition de toponymes attestent l'ancienneté et la diversité du peuplement, la succession de périodes historiques aux caractères bien individualisés. Assurément, la Tunisie est une terre de rencontre entre les peuples en fonction des dominations successives qu'elle a subies: fondation de Carthage en 814 avant J.-C. selon la tradition grecque, conquête romaine en 215 avant J.-C., occupation par les Vandales en 440, par les Byzantins en 533, conquête arabe en 647 pour les temps anciens. Les époques récentes ont vu l'établissement des Turcs à partir de 1574, le relâchement de leur domination, la mise en place du protectorat français en 1881, l'accession à l'indépendance en 1956. Au cours de cette histoire, le pays rencontra des fortunes diverses dont les temps forts demeurent après l'épopée carthaginoise l'époque romaine, la conquête arabe, le gouvernement turc ottoman et l'empreinte française qui constitue l'objet de ce livre. La domination ottomane Au XVe et au début du XVIe siècle, des événements d'une grande importance se produisirent dans le bassin méditerranéen. Les Turcs s'emparèrent de Constantinople, la puissance espagnole s'accrut considérablement. L'Ifrikiya devint un objet de dispute entre les Turcs et les Espagnols. Conquise une première fois par la flotte de Soliman le Magnifique en 1534, elle lui fut aussitôt reprise par ses adversaires. En 1574 pourtant, la Tunisie redevint province ottomane par l'action de Siman Pacha commandant du corps expéditionnaire turc qui en chassa définitivement les Espagnols. Sur le modèle d'Alger et de Tripoli, le pays fut organisé en un pachalik, c'est-à-dire une province turque dirigée par un gouverneur portant le titre de pacha. Il exerçait le pouvoir avec l'assistance d'un conseil, le Divan, et l'appui d'un corps de soldats recrutés en Orient, les Janissaires (du turc Yeni çeri «jeune troupe »). A partir de la fin du XVIe siècle, l'autorité passa progressivement entre d'autres mains, d'abord dans celles du dey (chef de la milice), puis du bey (chef de l'administration), au fur et à mesure des progrès de l'Etat. Toutes les anciennes attributions subsistaient, mais soit elles se réduisirent à des fonctions purement honorifiques, soit elles se concentrèrent sur un seul personnage. En 1702, à la suite d'une révolution de palais, la première dynastie des beys, les mouradites, fut éliminée par le chef des Janissaires qui se fit proclamer bey et dey, et reconnaître comme pacha par le sultan.

Il

Fait prisonnier par les Algériens en 1705, son successeur à la tête de l'armée, Hussein ben Ali, le relaya victorieusement. Il put ainsi fonder la dynastie des husseinites et instaurer un régime héréditaire qui devait durer jusqu'à la proclamation de la République en 1957. Progressivement se mit en place une règle successorale destinée à éviter les minorités qui affaiblirent tant le pouvoir royal en France, par exemple en 1643 et en 1715. Le pouvoir se transmettait de mâle en mâle et par rang d'âge parmi les descendants de Hussein ben Ali. Au lieu de suivre la branche aînée, on épuisait chaque génération. Ce système avait pour avantage de rendre à peu près impossible les minorités, mais présentait l'inconvénient de faire accéder au pouvoir des hommes âgés, puisque les descendants devaient attendre l'extinction complète de la génération précédente. Le premier prétendant au trône dans l'ordre de la succession, portait le titre de bey du camp. Par de nombreux aspects, les princes tunisiens jouissaient des marques de la souveraineté: ils avaient leur armée et leur marine, entretenaient des relations diplomatiques, déclaraient la guerre, signaient des traités. Le Foreign Office recensait 114 traités entre la Tunisie et les puissances européennes pour la période comprise entre 1270, date du traité le plus anciennement connu, et 1881. Cependant, sur d'autres plans, plus formels sans doute, on pouvait relever d'étroites relations avec l'Empire ottoman. Les princes tunisiens continuaient de porter les titres de pacha et de bey, des distinctions telles que mouchir, c'est-àdire maréchal, qui les assimilaient aux gouverneurs de province de l'Empire ottoman. Au moment de leur accession au trône, les beys étaient solennellement investis par un firman du sultan; à Tunis, la prière était dite à son nom, la monnaie frappée à son effigie. Une abondante correspondance était échangée en turc entre Tunis et Istanbul. Pendant la guerre de Crimée, un contingent tunisien fut même envoyé aux côtés des Turcs 2. Un Etat faible Les beys réunissaient tous les pouvoirs. Ils confiaient à un de leurs familiers la charge de Grand vizir, c'est-à-dire de Premier ministre. Quelques autres occupaient des fonctions ministérielles aux prérogatives mal définies. Ensemble, ils établissaient les lois, administraient, rendaient la justice. Des gouverneurs ou caïds recevaient la charge de maintenir l'ordre et de percevoir les impôts auprès des tribus. Le système favorisait les abus. Les caïds qui devaient acheter leurs charges et n'étaient ni rétribués ni contrôlés, abusaient largement avec leurs subordonnés, khalifats et cheikhs, des pouvoirs dont ils disposaient. Les régions peuplées de sédentaires pouvaient difficilement s'y soustraire. Mais l'administration des nomades posait de sérieux problèmes.
2 Sur la titulature des beys de Tunis, Mantran Robert, cahiers de Tw1Ïsie, 3èmeet 4ème trimestres 1957.

12

A cet égard, les caïds du Kef, de Kairouan et de Gabès exerçaient des responsabilités particulières. En qualité d'aghas ou commandants militaires, ils surveillaient respectivement les tribus du nord, du centre et du sud. Par nature, pouvoir tribal et pouvoir beylical se contredisaient. L'existence de tribus nomades, nombreuses et organisées, gênaient fortement la mise en place d'un Etat aux bases territoriales définies. Le prélèvement régulier de l'impôt, notamment, ne pouvait être obtenu que par une démonstration à caractère militaire. La force principale dont disposait le pouvoir beylical à l'égard des tribus, était la colonne qui, tous les ans, en un circuit d'automne et d'hiver, allait, sous le commandement du bey du camp (héritier du trône), percevoir l'impôt, rendre la justice, régler les différends. L'expédition avait plutôt l'aspect d'une grande caravane que celui d'un corps d'armée. « Le signal du départ était donné chaque matin, au point du jour, par une affreuse musique turque qui mettait en un clin d'oeil tout le monde sur pied. Chacun, comme s'il eût hâte d'en fuir les sons discordants, s'empressait de se mettre en route, sans attendre le voisin et sans observer aucun ordre; aussi, notre colonne avait habituellement plus de quatre lieues de profondeur. Il ne restait uni que la maison du bey et quelques centaines de cavaliers formant son escorte particulière et qui le suivaient en ligne déployée, laissant au centre un espace considérable pour la maison du bey et la musique arabe, plus supportable que celle de la milice turque. En avant du prince, marchaient le bach-chaouch, trois chaouchs et trois chevaux conduits par des valets; derrière, venaient les étendards. J'avais observé les mêmes dispositions chez Abd-el-Kader mais l'émir avait de plus le parasol en brocart d'or, signe de souveraineté que Mohamed Bey n'avait pas le droit d'arborer ». Les ressources du budget provenaient de trois impôts directs: la mejba, l'achour et le canoun et de trois impôts indirects: les mahsoulats (ou taxes locales), les droits de douanes et les charges de monopoles affermés. La mejba ou capitation était une taxe personnelle instituée en 1856. Elle frappait les Tunisiens de sexe masculin, à l'exception des habitants des principales villes, des soldats, des étudiants, des dignitaires religieux, des agents du bey, des invalides et des vétérans. C'était un impôt très impopulaire et son doublement fut la cause immédiate de la révolution de 1864. L'achour se présentait sous forme d'une dîme sur les céréales. Elle touchait donc surtout les populations sédentaires des plaines du Nord et particulièrement les paysans les plus pauvres auxquels il arrivait de donner toutes leurs récoltes et de rester encore endettés envers le fermier. Le canoun qui portait sur les oliviers et les dattiers, concernait les habitants du Sahel et des oasis. Les caïds, les khalifats et leurs agents, se chargeaient de percevoir ces deux impôts dont le montant variait d'une région à une autre, d'un individu à un autre, sans que l'on en connaisse les raisons! Les tribus nomades se déplaçaient pour échapper au paiement. Ainsi, la taxation des personnes ne dépendait point de 13

leurs ressources, mais de leur capacité de résistance: les nomades étant épargnés aux dépens des sédentaires et les forts des faibles. En raison des accords passés avec divers pays européens, connus sous le nom de capitulations, le gouvernement tunisien ne pouvait taxer les marchandises importées que de 3 % de leur valeur (sauf les alcools). Cette contrainte livrait le marché tunisien aux industries européennes, ruinait l'artisanat local, et empêchait le développement de la fiscalité dans ce domaine. C'est pourquoi l'administration tunisienne avait imaginé de frapper de droits de douane les exportations, au taux de 8 % pour les principaux produits. Il en résultait une pénalisation des ventes à l'étranger, contournée par la fraude et la contrebande. Par ailleurs, l'octroi de fermages et de monopoles entravaient la production, le commerce et encourageaient les malversations. Les recettes du budget constituaient donc un goulet d'étranglement à tout effort de modernisation. Les revenus couvraient les dépenses d'un Etat qui n'assurait aucun service public et n'avait pour objet que l'entretien du prince, de son entourage et d'une petite armée. En fait, dépenses et recettes n'étaient ni sérieusement établies ni contrôlées. Seul lISe des impôts perçus était réellement versé au Trésor où il était immédiatement employé par le Premier ministre, ses agents et la maison du bey. Les genres de vie traditionnels L'activité économique reposait sur trois piliers: la culture sédentaire du nord et Sahel, l'élevage nomade dans le centre et le sud, l'artisanat des villes.
Les sédentaires

Le problème essentiel de l'agriculture tunisienne est celui de l'eau. En raison de la faiblesse et de l'irrégularité des pluies, l'agriculture n'est jamais sûre de ses récoltes. Au nord, domine la culture des céréales. La région est relativement favorisée au moins en ce qui concerne les conditions naturelles, les pluies en particulier, dont le total annuel dépasse 400 millimètres. Mais les habitants, sédentaires, portaient le poids de l'impôt et n'étaient pas pour la plupart propriétaires de leurs terres que détenaient les favoris du bey. Le système de mise en valeur le plus répandu, celui du khammassat ou métayage au quint, ne laissait à l'exploitant qu'lISe des récoltes contre 4/Se au propriétaire' Le Sahel rassemble une population sédentaire dense de paysans groupés en villages et en gros bourgs. Les petites propriétés largement répandues sont, selon le droit musulman, des terres melk dont les paysans recueillent les produits et qu'ils peuvent aliéner, léguer ou recueillir par succession. L'olivier constitue la principale ressource: tous les villages possèdent leurs olivettes, leurs pressoirs, leurs magasins à huile. 14

CARTE

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15

Pour les trois caïdats de Sousse, Monastir et Mahdia, on dénombrait 5 millions de pieds qui fournissaient dans les bonnes années, 2 millions de métaux d'huile, soit près de 500 000 hl. Quelques cultures de légumes et de céréales complétaient les récoltes. Le revenu des agriculteurs était obéré par de lourdes impositions, telles le canoun et la mejba précédemment décrites. Les années difficiles, le poids des impôts provoquait l'endettement des paysans auprès des usuriers qui trouvait souvent son terme dans la cession de leurs terres et donc leur appauvrissement définitif. Le Sahel qui comptait moins d'un dixième de la population, fournissait environ un sixième des revenus de l'Etat. En considérant qu'ils disposaient de ressources à peu près équivalentes à la moyenne du pays, ses habitants se trouvaient donc deux fois plus imposés que les autres. Nous l'avons déjà mentionné, la pression fiscale ne dépendait pas des revenus, mais de la capacité à s'y soustraire. Dans les oasis, les habitants vivent avant tout du palmier-dattier, secondairement de quelques autres arbres fruitiers et de cultures de légumes. Ici, l'essentiel ne réside pas dans la propriété ou la jouissance du sol, mais dans celle de l'eau. La terre n'a de valeur que si elle est irriguée. Des partiteurs distribuent l'eau dans les différents canaux. Un tour d'eau en limite le temps. Cette répartition était précisée par des règlements anciens et minutieux. A Tozeur, dès le XIVe siècle, l'attribution des eaux était confiée aux soins des syndics qui y veillaient jour et nuit. Avec le temps, la situation se compliqua singulièrement. Les héritages morcelèrent les droits, les plus puissants s'efforçaient d'en bénéficier davantage. La propriété de l'eau et la propriété de la terre restaient deux droits bien distincts. Le bon fonctionnement du système supposait une organisation et une surveillance admise par tous. Des agents appelés «Amines-el-Orf» ou « Goddas» s'occupaient notamment de contrôler les «Gaddous», récipients remplis d'eau qui s'écoulait par un petit trou à la base, mesurant ainsi une unité de temps. Chaque cultivateur en possédait un nombre déterminé. Lorsque le nombre de gwadis, d'unités correspondant à un jardin, était écoulé, le goddas (répartiteur) en avertissait l'exploitant en soufflant dans un cor; aussitôt celui-ci élevait un barrage de terre, tandis qu'on ouvrait à la houe la levée de terre qui isolait le jardin voisin, et ainsi de suite de jardin en jardin, d'amont en aval, de sâgya en sâgya (rigole). Il arrivait qu'un propriétaire estimait alors que son tour d'eau n'était pas encore terminé, que toutes les drïj (planches de culture) ayant été inondées, son jardin avait assez bu, on criait dans l'oasis «baddel, baddel, baddel !» (changez). De proche en proche, le signal parvenait au goddas. Le propriétaire gardait ainsi en réserve, pour un autre jardin par exemple, une partie du temps d'eau auquel il avait droit. Le délai nécessaire au courant d'eau pour atteindre chaque jardin, était soigneusement pris en compte et ajouté au temps d'irrigation proprement dit. A côté des agents répartiteurs, le najor ou menuisier dépositaire 16

de toutes les mesures, jouait également un rôle important. Il préparait et installait les « Kachbas », troncs de palmier entaillés d'encoches qui réglaient le débit et les parts d'eau. En dépit de la minutie des soins apportés à la terre et du souci constant d'une bonne utilisation de l'eau, la richesse des oasis restait plus apparente que réelle. L'épuisement des sols, le métayage généralisé, le poids des impôts et les prélèvements des nomades laissaient fort peu de ressources aux cultivateurs.
Les nomades

Tout l'intérieur du pays servait de domaine de parcours aux tribus. Les nomades se regroupaient et s'opposaient à l'intérieur de deux grands çoffs (sortes de ligues), dont l'origine remontait au XVIIIe siècle. Les uns se qualifiaient d'Husseinites, partisans d'Hussein Bey, les autres portaient le nom de Pachistes, partisans d'Ali Pacha - personnages qui s'opposèrent à l'époque pour la conquête du pouvoir. Les confréries occupaient également une place importante dans la vie sociale. Il s'agit d'associations organisées autour d'un homme pieux, vénéré comme saint après sa mort. Chaque individu appartenait au moins à l'une d'entre elles, quelquefois à plusieurs. Tous ces éléments témoignaient de l'étendue des liens de solidarité au sein des groupes, d'une vie collective fondée sur des relations personnelles qui caractérisent fondamentalement les sociétés traditionnelles. Les tribus se différenciaient par l'ampleur de leurs déplacements, dépendant elle-même des conditions naturelles. Dans le Tell, les migrations des hommes et des animaux se limitaient en fait à une simple transhumance. Les tribus de la steppe se déplaçaient constamment, mais pratiquaient à l'occasion quelques cultures sur les terres alluviales le long des oueds où les ramenaient périodiquement leurs pérégrinations. Les tribus du désert posaient le plus de problèmes par leur pratique du brigandage, par leur refus de l'impôt, par leur résistance à l'autorité centrale. Se réfugiant en Tripolitaine en cas de difficultés, elles entretenaient dans le sud tunisien un état permanent d'insécurité. Au cours de l'histoire, le nomadisme a connu des variations sensibles. Son développement a souvent coïncidé avec les périodes difficiles d'appauvrissement et de recul du pouvoir central. Les tribus nomades posent un défi au pouvoir étatique. L'Etat de l'époque n'existait que dans la mesure où il pouvait prélever une ponction sur les produits de la terre. Or, les nomades refusèrent souvent ce prélèvement. Lorsque les campagnes ne disposèrent plus d'excédents, les conséquences furent considérables: révolte quasi-généralisée des populations, affaiblissement et désorganisation progressive de l'Etat qui, dès lors incapable de remplir ses fonctions et de faire face à ses engagements, devint une proie facile pour ses voisins ou les puissances qui guettaient sa déchéance.

17

Les citadins

A la veille du protectorat, la Tunisie restait assez faiblement urbanisée. La part des citadins dans l'ensemble de la population n'atteignait que 15 % environ. Le caractère du pays fait de ses villes des ports, Kairouan exceptée. C'est pourquoi, sur l'opposition ville-campagne s'est greffée une deuxième dualité entre la côte et l'intérieur. La ville se reconnaît à son équipement: mosquée à prône hebdomadaire dit behut'ba, bains ou hammâm, rues marchandes appelées souqs ou bazars. Avec 80 000 ou 90 000 habitants, Tunis avait depuis longtemps déjà assuré sa prééminence. Son ancienne rivale, Kairouan était restée figée à une population d'environ 20 000 personnes. Sousse et Bizerte avec 5000 à 8000 habitants méritaient à peine le nom de villes. L'espace urbain restait marqué par le cloisonnement, c'est-à-dire la séparation rigoureuse entre les communautés qui l'occupaient. A Tunis, trois communautés cohabitaient sans se mélanger. Les musulmans, au nombre de 60 000 environ, peuplaient la Medina et les faubourgs ou Ribat. Les Juifs, 15 000 personnes, demeuraient enfermés dans le

quartier de la Hara . Les chrétiens, 10 000 résidents, occupaient le quartier
franc. Les souks, depuis le XIIIe siècle, formaient le cœur économique de la cité. Des fondouks, entrepôts-hôtelleries recevaient les commerçants de province ou étrangers. De nombreux artisans transformaient les produits qui s'y échangeaient. Un très ancien consul de France, le consul Saint-Gervais en a donné une description en 1736 : «A Tunis, au XVIIIe siècle: le principal des métiers est celui des cordonniers, après eux viennent les drapiers qui sont aussi tailleurs, ensuite les bonnetiers; ceux-ci sont considérables par le grand commerce qu'ils font de bonnets dont ils fournissent le Levant et toute l'Afrique. Les bonnetiers font vivre 20 000 hommes... les droguistes, les marchands d'étoffes de laine et les joailliers ont aussi leurs bazars particuliers; il Y en a aussi pour la vente des Noirs. Ces différents bazars communiquent les uns aux autres... » 3. Au XIXe siècle, les corporations artisanales qui travaillent à la main subirent de plein fouet la concurrence des produits manufacturés anglais et français. Le système douanier aberrant qui taxait plus les exportations que les importations, les pénalisait encore davantage. Comme les campagnes, mais pour d'autres raisons, la vie économique des cités entra dans une longue crise et il en résulta de graves problèmes sociaux.

3

Mémoires

du consul Saint-Gervais.

18

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L'échec des tentatives de modernisation et leurs conséquences Les difficultés de la Régence commencèrent avec la baisse de ses ressources provenant traditionnellement de la course en Méditerranée (piraterie) et de l'exportation de ses produits agricoles. En même temps, son artisanat mal protégé, se trouva progressivement ruiné par la concurrence des industries européennes. Par ailleurs, à partir de 1830, l'installation des Français en Algérie, la reconquête de Tripoli par les Turcs poussèrent le gouvernement à entreprendre la modernisation d'une armée qui ne dépassait pas 5 000 hommes. Une volonté de prestige fit commencer des travaux somptuaires. Les recettes diminuaient et on augmentait les dépenses! Le budget ne pouvait supporter un tel effort qui ne se trouvait soutenu par aucune croissance économique. La modernisation de l'armée se révéla un fiasco. Des trafiquants en tous genres abusèrent de la confiance du bey: ses bateaux ne tenaient pas la mer, on se gaussait de ses fusils et canons « rayés au dehors». De toutes façons, la formation des hommes n'avait pas suivi. La construction de l'immense palais de la Mohammedia, près de Tunis, dut elle aussi être interrompue, faute de moyens. La volonté de changement se manifestait dans tous les domaines. Un programme d'évolution du système de gouvernement fut mis en oeuvre sous l'influence des grandes puissances. Le pacte fondamental ou constitution de 1861 prétendait instaurer un régime à l'européenne dans un pays qui n'y était nullement préparé. Il prévoyait notamment un partage des pouvoirs entre le bey et une assemblée de hauts fonctionnaires et de notables: le Grand Conseil. En fait, tout le nouveau système était destiné à enrichir et à étendre le pouvoir du Premier ministre d'alors, Sidi Mustapha Khaznadar. A l'accumulation de dépenses nouvelles, s'ajoutaient les prélèvements frauduleux, il fallut recourir à une augmentation des impôts et à l'emprunt.
Les premiers emprunts et l'insurrection de 1864

La mise du pays en coupe réglée se traduisit d'abord par des manipulations monétaires. L'unité monétaire officielle était la piastre, monnaie d'or et d'argent. La confiance n'existant plus, les détenteurs de pièces commencèrent à les thésauriser. Il en résulta un manque de numéraire et une paralysie partielle des affaires. En juin 1847, pour y pallier, le bey émit du papier monnaie qui eut cours forcé à l'égal de la monnaie métallique. De leur côté, le Premier ministre et son directeur des finances firent produire de la mauvaise monnaie de cuivre, dont la quantité incontrôlée désorganisa un peu plus le commerce. Il fallut recourir à d'autres expédients avec la mise en circulation de bons de paiement, les teskérés. Mais ces bons n'étaient pratiquement jamais honorés et il fallait après des mois d'attente les négocier chez un courtier avec une perte d'un quart, d'un tiers ou même de la moitié de leur valeur. Le courtier, généralement de 20

connivence avec le gouvernement, intéressé à l'opération, se faisait rembourser par le Trésor Public à la valeur nominale. Les teskérés se multipliaient, se grossissaient des intérêts et la dette augmentait. Le Premier ministre souhaitait un grand emprunt à l'étranger. Il traita donc avec des financiers parisiens pour un emprunt de 35 millions de francs à 7 % d'intérêt. Cet emprunt devait notamment servir à rembourser la dette antérieure qui était à 12 %. « Mais en même temps que dans les bureaux du représentant de la maison Erlanger à Tunis, on remboursait les anciens titres, un courtier du gouvernement installé à proximité reprenait l'argent reçu en échange de

nouveaux bons»

4.

La dette se trouva ainsi accrue de 15 millions. Une

augmentation des impôts s'ensuivit. Mais la base économique du pays, l'agriculture traditionnelle, était trop faible. Au printemps de 1864, éclata dans l'intérieur du pays, un soulèvement presque général des tribus qui s'étendit bientôt aux villes du Sahel. Le pouvoir vacilla. Cependant, les divisions entre les tribus d'une part, les promesses d'apaisement d'autre part, permirent au gouvernement de l'emporter. Une répression féroce s'abattit sur les zones révoltées. La population fut écrasée d'impôts et sauvagement punie. Les épidémies et la famine la décimèrent: « Au cours de ce mois de novembre 1867 de cette année si dure, des caravanes de nomades de différentes tribus affluèrent de tous côtés, tels des torrents se frayant un passage. Ce sont des malheureux dont on avait vendu les biens, vivres, troupeaux et même les tentes de campements, pour payer leurs impositions. Ils n'avaient plus rien. Ils couchaient à même la terre. Ils encombraient avec leurs petits les rues de la capitale, demandant à la mendicité leurs moyens d'existence. Mais les habitants eux-mêmes étaient pauvres et ne pouvaient les aider. Ils se rabattaient sur les ordures ménagères et arrachaient l'herbe pour vivre... » 5.
La banqueroute

Le gouvernement tunisien en était réduit à emprunter pour rembourser sa dette. En juillet 1866, il suspendit complètement ses paiements sur la place de Tunis, ce qui entraîna des difficultés et des faillites chez de nombreux négociants européens et les protestations des consuls. L'année suivante, le coupon de l'emprunt de 1865 resta impayé. Déjà au moment de la révolte de 1864, les pays européens avaient envoyé des navires de guerre dans les eaux tunisiennes pour protéger leurs nationaux. Les commerçants, créanciers de l'Etat tunisien, demandèrent à leurs gouvernements de faire pression sur le bey pour qu'il honore ses dettes. A chaque réclamation, le bey répondait qu'il prenait d'urgence les dispositions nécessaires. Mais rien ne venait.
4

5

Cité dans J.Ganiage, La crise des finances tunisiennes et l'ascension des Juifs de Tunis ( 18601880), Revue africaine, 1er et 2ème trimestres 1955, p. 152-173.
Ben Diaf, Chronique de la dynastie husseinite.

21

Or les Européens vivaient sous un statut privilégié établi par les Capitulations, traités qui fixaient les rapports des Etats européens avec la Régence et la place de leurs nationaux dans ce pays. Dès le XVIe siècle, des consuls avaient été chargés de les administrer et de les représenter. Leur rôle, à la fois d'agents diplomatiques et de chargés d'affaires s'avérait fondamental. De plus, en vertu des Capitulations, ils disposaient sur leurs concitoyens et protégés des pouvoirs très étendus: police, justice civile et criminelle, fonctions notariales et de chancellerie. Le consul de France exerçait avec celui de l'Angleterre, puis celui de l'Italie, une grande influence au palais. La population française en Tunisie était représentée avant tout par des négociants marseillais et leurs aides. Beaucoup plus aisés que les Italiens et les Maltais, ils étaient aussi nettement moins nombreux. Les Marseillais et les Génois disposaient, en fait, du commerce extérieur de la Régence. Ce commerce reposait sur l'exportation de produits bruts, essentiellement d'origine agricole (huile, blé, laine) et sur l'achat de produits industriels. Il évoluait vers un déséquilibre croissant: les importations prenaient chaque année plus d'ampleur. Les produits manufacturés européens s'écoulaient facilement dans le pays. Le régime des Capitulations les favorisait, car il imposait au bey le maintien d'un droit maximum de 3 % sur la valeur des importations. Pour trouver des ressources nouvelles, le gouvernement tunisien avait donc imaginé de grever de taxes les exportations. Ainsi, l'économie du pays, déjà fragile, s'effritait par l'absence de protection et par la difficulté à s'ouvrir des débouchés extérieurs. Dans les années 1860, la France, l'Italie et l'Angleterre assuraient à elles trois plus de 90 % des échanges tunisiens. Leurs navires disposaient d'un quasi-monopole de pavillon, même pour le cabotage. La procédure commerciale fort compliquée s'accompagnait souvent de procédés douteux. Les représentants des maisons marseillaises, par exemple, achetaient dans le Sahel et l'intérieur par l'intermédiaire de courtiers. Les producteurs s'engageaient à livrer les marchandises à une date donnée et selon une quantité déterminée; d'innombrables difficultés apparaissaient lorsque, pour une raison quelconque, ils ne pouvaient tenir leurs engagements. Les produits étaient ensuite stockés dans les magasins du fondouk et divers entrepôts en attendant les formalités douanières qui entraînaient de nouvelles complications. L'administration beylicale « trafiquait» elle-même beaucoup pour essayer de pallier le manque d'argent du Trésor. Les marchandises étaient embarquées, d'abord sur des barques à fond plat en raison du très faible tirant d'eau du lac de Tunis, qui ne comportait aucun chenal drainé, puis sur les cargos stationnés à la Goulette. Ce port, le premier de Tunisie, réalisait 90 % des entrées et près de la moitié des sorties. En dépit de ce rôle majeur, il ne possédait même pas 200 mètres de quais. Les autres ports,

22

situés dans le Sahel se spécialisaient presque exclusivement dans l'exportation de l'huile. La base économique du pays, l'action de l'administration et des négociants, le régime des Capitulations, étaient autant d'obstacles insurmontables à un redressement de la situation. En 1867, un troisième emprunt international échouait faute de souscripteurs. Un négociant tunisien proposa alors au Khaznadar de convertir un certain nombre de créances locales en remise effective des revenus. Ce fut une opération intéressante pour les courtiers qui reçurent la contrepartie nominale effective de bons qu'ils avaient racheté pour une faible partie de leur valeur. Les créanciers français n'avaient toujours rien obtenu; ils maintinrent donc une pression constante sur leur gouvernement par l'intermédiaire du président de la Chambre de Commerce de Marseille. En 1869, les autorités impériales réussirent à faire admettre par le bey la constitution d'une commission financière chargée de réorganiser les finances de la Tunisie et d'assurer le règlement de ses dettes. L'Angleterre et l'Italie obtinrent d'y participer mais durent accepter l'unification de la dette, c'est-àdire de lier leurs créances à celles de la France.
La commission financière internationale et l'oeuvre de Khereddine

La commission internationale des finances, composée de membres tunisiens et européens fut dotée d'attributions importantes: perception des

impôts, préparation du budget

6.

La France reçut la direction de son comité

exécutif, tâche confiée à un inspecteur des finances du nom de Villet. Lorsqu'on eût procédé au recensement des créances, Villet constata que le seul service des intérêts de la dette dépassait de beaucoup la totalité des revenus du budget tunisien. Il ne suffisait pas de réduire l'intérêt, il fallait également diminuer le montant de certaines créances, manifestement abusives. Le projet retenu consista à créer des obligations nouvelles de 500 francs portant intérêt à 5 %, qui seraient échangées à des taux différents suivant les créances. Les ressources budgétaires furent divisées en deux parties à peu près égales, l'une laissée à l'Etat tunisien pour couvrir ses dépenses, l'autre affectée à la commission financière jusqu'à l'amortissement total de la dette. L'inspecteur Villet s'acquitta de sa tâche avec honnêteté et compétence, son autorité s'en trouva renforcée et c'est pourquoi il fut ironiquement qualifié de « bey Villet », en tous cas véritable ministre des Finances de la régence. Le général Khereddine, tunisien d'origine turque, président de la commission financière, apporta à Villet un précieux concours. En 1871, l'augmentation projetée des droits de douane touchant les produits importés rencontra l'opposition du corps des notables de Tunis. Mais le gouvernement français soutint la commission et refusa d'apporter son appui à la
6 Tunis, Archives générales du gouvernement tunisien, décret de S.A. Le Bey instituant la commission fmancière, 5 juillet 1869, n.c. 23

requête des négociants: « D'après l'opinion du consul général de France à Tunis, partagée d'ailleurs par les représentants des autres puissances étrangères, il serait difficile, dans la situation de la Tunisie, de refuser notre adhésion au projet du gouvernement tunisien d'élever de 3 à 8 % les droits d'importation sur les marchandises étrangères, attendu que cette mesure n'avait pour but que de faciliter au bey les moyens de payer la dette et qu'elle n'imposerait pas d'ailleurs une charge trop considérable au commerce étranger... » 7. Le Premier ministre poursuivait ses entreprises de spéculation grâce auxquelles il détenait à lui seul plus de 20 % des obligations de la dette tunisienne, soit environ 25 millions de francs sur un total de 120. Mais la fabuleuse carrière du petit mamelouk, devenu le favori, puis le trésorier (Khaznadar) et le beau-frère du bey devait s'arrêter là. En octobre 1873, Villet, en apportant la preuve de ses détournements frauduleux, entraîna sa chute. Le général Khereddine qui avait donné les preuves de son honnêteté et de sa
compétence à la tête de la commission financière, fut appelé pour lui succéder
8.

Son analyse sur la situation de la régence au moment où il en reçut la charge, est considérée aujourd'hui comme un modèle de lucidité, mais fort peu de ses contemporains, par ignorance ou par calcul, devaient la partager. « En arrivant au pouvoir, je trouvai le pays dans la détresse la plus profonde. La Tunisie dont l'agriculture est presque l'unique ressource, n'était plus qu'un vaste désert, car le cultivateur se voyant à la récolte enlever tout le fruit de ses labeurs par les agents du fisc sous prétexte de perception d'impôts, s'abstenait de travailler; et sur les immenses étendues de terres cultivables de la régence, il n'y avait plus que 60 000 hectares d'exploités. Ainsi était tarie la véritable source de la richesse publique et privée. L'armée et la police ne recevant qu'une maigre ration, sans solde ni vêtements, étaient tombées dans un état de démoralisation et de misère difficile à peindre. La plupart des employés civils étaient réduits aux mêmes conditions et on faisait bon marché du devoir et de la conscience pour se procurer quelques moyens de subsistance. L'immoralité régnait dans les hautes sphères du gouvernement; les emplois lucratifs étaient mis en vente et la justice n'était même pas à l'abri de la corruption générale. Enfin le peuple, objet de la convoitise des grands, exploité par tous les fonctionnaires depuis le dernier jusqu'au premier, s'étiolait dans la misère et en était réduit à regarder le gouvernement comme une calamité; aussi, s'en méfiaitil comme d'un ennemi et employait-il tous les moyens pour se soustraire à son autorité. D'autre part, les relations de la Tunisie avec l'étranger étaient déplorables, la régence ne jouissant plus d'aucun crédit, ni moral, ni matériel» 9.
7 Archives de la chambre de commerce de Marseille, correspondance entre les négociants et le ~ouvemement français. , D. Demeerseman, L'idéal politique de Khereddine, I.B.L.A., Tunis, 3erne trimestre 1957 , p.179216. 9 Khereddine, Mémoires de ma vie privée et politique, 1888. 24

Sans renier les valeurs fondamentales de la civilisation à laquelle il appartenait, il était convaincu de la nécessité de réformes ouvrant la voie à la modernisation et au développement du pays. Cette orientation lui semblait être une condition de la sauvegarde de l'indépendance: «A l'appui de notre thèse, rappelons ici ce qu'enseignent les auteurs européens dans leurs ouvrages sur la politique de la guerre, à savoir que les Etats qui n'imitent pas leurs voisins dans le perfectionnement des armes et du système militaire, finissent tôt ou tard par devenir la conquête de ces mêmes pays voisins» 10. Diverses actions illustrèrent la mise en application de cette politique. Khereddine essaya d'abord de mettre fin aux Capitulations dans le but d'unifier la jurisprudence dans le pays. Mais il se rendait parfaitement compte que les puissances européennes n'accepteraient pas de soumettre leurs sujets à la jurisprudence islamique tant que la situation de celle-ci n'aurait pas évolué. Ainsi engagea-t-il des négociations avec les Grandes Puissances et s' efforça-t-il parallèlement de moderniser la justice tunisienne. La justice tunisienne reconnaissait deux procédures, le rite hanéfite et le rite malékite. Des différences fondamentales existaient entre eux concernant de nombreux points de droit. De plus, dans un même rite, les opinions divergeaient et le cadi avait pouvoir d'interprétation pour faire pencher la balance vers ce qui lui semblait le plus convenable ou le plus conforme à la tradition. Un cadi pouvait donc porter un jugement sur une affaire en contradiction avec celui d'un autre magistrat sur un cas analogue. Les Européens n'accepteraient de relever de la justice tunisienne qu'à la condition que la jurisprudence soit connue d'avance et fondée sur la recherche de preuves. C'est pourquoi Khereddine fit étudier les lois en vigueur dans l'Empire ottoman et en Égypte et chargea également des hommes compétents d'extraire des codes européens ce qui pourrait convenir à la condition du pays et à son droit coutumier. Il institua ensuite une commission pour bâtir un code charaïque à partir de ces divers emprunts. Le développement de l'instruction lui apparut par ailleurs de nature à soutenir l'entreprise de modernisation. Jusqu'alors, l'enseignement était extrêmement traditionnel et appartenait au domaine religieux. Le Coran forme la base et l'unique manuel du Kouttab, l'école coranique fréquentée par les jeunes enfants. L'apprentissage consiste à en réciter par cœur des passages. A un niveau plus élevé, les mosquées de Kairouan, Sousse, Sfax, Gafsa et Tozeur préparaient à l'enseignement supérieur dispensé à la mosquée de la Zitouna à Tunis. Les leçons relevaient davantage du sermon que du cours. Sa direction et son fonctionnement étaient assurés par des Oulémas (docteurs dans la connaissance de l'Islam). Les étudiants issus de « bonnes» familles
10

Khereddine,

ouvrage cité. 25

remplaçaient leurs ancêtres et leurs maîtres dans les fonctions traditionnelles d'un système figé. En 1875, Khereddine réorganisa les études de la Grande Mosquée. Si elle demeurait essentiellement une école de théologie et de droit musulman, elle s'ouvrit timidement à quelques disciplines nouvelles: géographie et histoire, arithmétique, géométrie, astronomie. La même année, fut créé le collège Sadiki. « Cette école est destinée à enseigner le Coran, les sciences charaïques (droit musulman) et les sciences temporelles utiles ». Pour la première fois, l'école se séparait de la mosquée; elle devenait une institution indépendante relevant de l'autorité de l'Etat. L'objectif fondamental du collège était de doter la Tunisie de cadres moyens et supérieurs capables de gérer les affaires et l'administration selon des méthodes modernes, empruntées à l'Occident européen, seul moyen de répondre aux défis du monde contemporain. L'introduction des langues étrangères et des sciences profanes dans l'enseignement, relevait, à l'évidence, de cette préoccupation. L'établissement ne devait recevoir que des Tunisiens musulmans qui, à la sortie, occuperaient prioritairement, les postes et les emplois de l'administration. L'attribution de bourses couvrant les frais de scolarité, la mise en place d'examens sous-tendaient une promotion au mérite et non plus sur la position sociale des parents. Les biens récupérés sur l'ancien Premier ministre, Mustafa Khaznadar, devaient servir à l'entretien et au fonctionnement du collège. Sur le plan des relations extérieures, la politique de Khereddine suivit deux axes. Le maintien des liens avec l'Empire ottoman, «le vasselage de la Tunisie» lui semblait la meilleure garantie d'indépendance. La régence seule n'était qu'un Etat faible incapable de résister à une tentative quelconque de mise sous tutelle. A l'égard des puissances européennes, la politique tunisienne veillerait à l'équilibre des influences afin de ne succomber sous aucune. La lutte contre les abus, le contrôle des gestions des caïds, les bonnes récoltes de 1873 et 1874 contribuèrent à l'amélioration de la situation. Mais le retour de difficultés économiques et les manœuvres de palais des dignitaires gênés dans leurs entreprises par la nouvelle gestion des affaires de l'Etat, provoquèrent le départ de Khereddine en 1877. Le favori Mustapha ben Ismail fut promu Premier ministre. Aussitôt reprit la politique de gaspillages et de luttes d'influences et désormais la Tunisie n'eut plus la maîtrise de son destin.
La reprise des mauvaises habitudes

Le pays se trouva livré à la chasse aux concessions dont une des meilleures descriptions a été fournie par l'avocat anglais Broadley, qui en connaissait d'autant mieux le mécanisme qu'il y participa activement dans les années 18781880 ! « On obtient à titre gratuit, ou moyennant quelque redevance illusoire, la concession de vastes domaines, de mines inexplorées... on promet au bey, en 26

échange, de transformer le pays dans un temps rapproché, de le couvrir d'or; on fait miroiter, en un mot, des avantages tels, aux yeux du souverain ruiné, que le concessionnaire semble le bienfaiteur et le bey l'obligé. Pour reconnaître tant de générosité, tant d'ardeur au travail, le bey ajoute à sa concession des privilèges, notamment des exemptions d'impôts; cela fait, il ne reste plus qu'à commencer l'exploitation. Le concessionnaire se retire alors en Europe; il cherche à réunir des capitaux, quelquefois il va jusqu'à mettre en mouvement des ouvriers, à faire gratter un coin de terre, construire une baraque. Mais bientôt le voilà qui s'arrête et qui demande au bey un million d'indemnités. Le bey s'étonne: on lui expose que le concessionnaire a engagé ses capitaux, son activité dans l'entreprise, et que tant de sacrifices, tant d'efforts se trouvent compromis par l'état d'insécurité du pays, insécurité dont le gouvernement est responsable. Que répondre à ces arguments? Généralement, le bey s'incline; il rembourse au concessionnaire le prix des récoltes qu'il aurait pu tirer de sa terre, des bestiaux qui auraient pu lui naître, des oeufs qu'auraient pondu ses poules! » Il. La recherche des concessions dépassait en fait les intérêts économiques, elle représentait un élément des rivalités diplomatiques en Tunisie, de la lutte d'influences que s'y livraient les Etats européens. « Le jeu consiste à prendre, prendre le plus possible sans savoir ce qu'on en fera, par précaution, prendre ce que les autres veulent, le prendre parce qu'ils le veulent et pour qu'ils ne l'aient pas ». Pour ce qui concerne la France, Jules Ferry président du conseil, pensait qu'au lieu de faire avec l'Allemagne « la politique du poing dans la poche» et de se donner par une attitude mystérieuse, comme l'Italie envers l' AutricheHongrie, ou par de dangereuses vantardises, l'air de former des desseins qu'elle ne formait pas, il serait plus utile et efficace de rechercher des compensations hors de l'espace européen.

Description l'impérialisme

Il

d'W1 observateur étranger, citée dans H. Brunschwig, colonial français, A. Colin, 1960, p. 50.

Mythes et réalités de

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