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Histoire des Harkis du nord de la France

De
299 pages
Ce travail s'interroge sur les aspects de l'histoire de ces groupes en Algérie puis dans le Nord de la France, après l'intermède des camps du Midi. Après s'être penché sur les origines de l'engagement des Harkis pendant la guerre d'Algérie, l'ouvrage s'attarde sur leur rôle et surtout leur destin au cessez-le-feu. Ensuite, en métropole, sont mentionnés l'installation, le logement, l'emploi, la scolarité, les associations et l'état de conservation de la religion musulmane et des coutumes berbères.
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HISTOIRE DES HARKIS DU NORD DE LA FRANCE

Histoire et Perspectives Méditerranéennes Collection dirigée par Jean-Paul Chagnollaud
Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les éditions L'Harmattan se proposent de publier un ensemble de travaux concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours. Déjà parus

Jean-François BRUNEAUD, Chroniques de l'ethnicité quotidienne chez les Maghrébinsfrançais, 2005. Ali HAROUN, Algérie 1962 - La grande dérive, 2005. Y oann KASSIANIDES, La politique étrangère américaine à Chypre (1960-1967),2005. Abdelaziz RIZIKI, La diplomatie en terre d'Islam, 2005. Jean-Pierre CÔMES, La guerre d'Algérie et ses fantômes, 2005. Louis Saïd KERGOA T, Frères contemplatifs en zone de combats. Algérie 1954-1962,2005. Jilali CHABIH, Les finances des collectivités locales au Maroc, 2005. Yves SUDRY, Guerre d'Algérie: les prisonniers des djounoud, 2005. Samya El MECHA T, Les relations franco-tunisiennes. Histoire d'une souveraineté arrachée. 1955-1964, 2005. M. FAIVRE, Conflits d'autorités durant la guerre d'Algérie, 2004. A. BENDJELID, J.C. BRULE, J. FONTAINE, (sous la dir.), Aménageurs et aménagés en Algérie: Héritages des années Boumediene et Chadli, 2004. Jean-Claude ALLAIN (Textes réunis par), Représentations du Maroc et regards croisés franco-marocains, 2004. Ali KAZANCIGIL (dir.), La Turquie au tournant du siècle, 2004. Ibtissem BEN DRill!, La norme virginale en Tunisie, 2004. Clément STEUER, Susini et l'O.A.S., 2004. Amel BOUBEKEUR, Le voile de la mariée. Jeunes musulmanes, voile et projet matrimonial en France, 2004. Mohamed SQUALl, L'institutionnalisation du système de
l'enseignement au Maroc. Evaluation d'une politique éducative, 2004.

Camille RISLER, La politique culturelle de la France en Algérie (1830-1962),2004.

Nordine Boulhaïs

HISTOIRE DES HARKIS DU NORD DE LA FRANCE
Préface de Guy Pervillé

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris

FRANCE
L'Hannattan Hongrie Espace Fac..des L'Harmattan Sc. Sociales, BP243, Université Kinshasa Pol. et Adm. ;

Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALlE

L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

KIN XI

1053 Budapest

de Kinshasa

- RDC

Du même auteur: Des Harkis berbères, de l'Aurès au Nord de la France, Presses Universitaires du Septentrion, Villeneuve d'Ascq (université de Lille ill), 2002.
http://www.septentrion.com!auteurs/TES/BOULHAIS .HTML

@

L'HARMATTAN,

2005

http://wW\v.librairieharmattan.com harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 2-7475-8912-9 EAN : 9782747589123

À mon grand père dada El Mokhtar ou Boulahis, à mon oncle khali El Messaoud ou Merchi, à El Messaoud ou Biya et à Mohand ou Bouâam, défunts. "Rebba akni rhem" (Dieu vous bénisse).

Remerciements: Nous remercions les personnes qui ont contribué directement ou indirectement à la réalisation de cette étude. D'abord notre directeur de recherche, Mme O. HardyHémery, professeur émérite de IUniversité de Lille III, qui de plus a gentiment accepté de nous relire pour la publication de ce travail, comme l'ont fait notre collègue E. Chalier-Visuvalingham et notre soeur S. Boulhaïs ainsi que surtout le Pr Guy Pervillé pour sa relecture scientifique et sa préface. Nous adressons aussi nos remerciements à tous ceux qui ont bien voulu nous faire part de leur histoire, harkis et leurs enfants, de notre communauté chaouie sambrienne ou pas. La liste de ces témoins est en fin d'ouvrage (section "sources et bibliographie"). Nos remerciements vont également à tous ceux, non harkis, qui nous ont livré leur témoignage, listés à la fin de l'ouvrage. Mais aussi, les personnes qui nous ont livré de la documentation, Mme Despinoy, de la préfecture de Lille, M. Bemardot de la Sonacotra, M. Aboulker du Siège central des rapatriés. Mais aussi les présidents des différentes associations de Harkis du Nord, dont nous livrons les noms en fin d'ouvrage. Nous remercions aussi notre cousine S. Bouregba qui avait tapé le premier texte de notre maîtrise.

9

Préface:

Le premier travail de recherche de Nordine Boulhaïs, son mémoire de maîtrise d'histoire soutenu en 1994, méritait d'être porté à la connaissance du public, fût-ce plus de dix ans après. Parce que son sujet, apparemment très étroit, présente un très grand intérêt, et parce que l'approche personnelle de l'auteur l'éloigne des sentiers battus, des points de vue idéologiques stéréotypés sur la guerre d'Algérie et ses conséquences. L'objet principal de cette recherche est, parmi l'ensemble des communautés harkies du Nord, l'itinéraire d'une communauté berbère chaouia de 379 personnes 1, déracinées et transplantées du coeur du massif de l'Aurès vers une agglomération industrielle du département du Nord par la tourmente de la guerre d'Algérie. Il s'agit d'une histoire familiale élargie en histoire communautaire, entreprise par un sentiment de «devoir de mémoire». Mais cette famille n'est pas n'importe laquelle: fils et petit-fils de harkis, rejetés en tant que «traîtres» par l'Algérie indépendante, l'auteur nous apprend, à la page 51, que son grand-père paternel était un neveu de Mostefa Ben Boulaïd, le premier chef régional des maquis FLN-ALN des Aurès-Nementchas (future wilaya I), rallié à la première «harka» fondée dès le 1er novembre 1954 à Arris par un notable de la même tribu. Ainsi, cette micro-histoire nous invite à constater que les insurgés indépendantistes et leurs adversaires profrançais étaient des enfants du même peuple, de la même société.
1 Guy Pervillé fait allusion à notre thèse, qui étudie un échantillon plus restreint que ce travail. Nous verrons cependant que nous prendrons parfois pour exemple la population aurasienne de la Sambre.

Il

Pour atteindre son objectif, Nordine Boulhaïs a recouru en priorité à l'histoire orale, en donnant la parole aux personnages qui ont vécu cette douloureuse odyssée, au moyen d'un questionnaire semi-directif. Il a néanmoins confronté autant que possible ces sources orales avec d'autres témoignages déjà publiés, avec des documents d'archives officielles et d'archives privées. Et il a eu raison de tenir compte des travaux d'historiens, publiés depuis dix ans, qui ont commencé à renouveler une historiographie très marquée à l'origine par des présupposés politiques, réduisant les «harkis» à des archétypes (le traître à la patrie algérienne, ou au contraire le martyr de l'Algérie française). En nous faisant entendre la voix des intéressés, il restitue la diversité et la complexité des situations qu'ils ont vécues. Il pose clairement les principales questions qui balisent la première partie de son plan: quels ont été les motifs de l'engagement de ces hommes subissant les pressions du FLN, et celles de l'armée française, les modalités de leur participation à la guerre dans les différents types d'unités supplétives (dont les «harkis» proprement dits n'étaient que la catégorie la plus nombreuse) ou militaires, et leurs destinées après le cessez-le-feu du 19 mars 1962. On constate en le lisant que la plupart de ses témoins ont été transportés en France non pas clandestinement, à l'insu de la hiérarchie militaire et du gouvernement (même si ce fut le cas de certains d'entre eux), mais tout à fait officiellement. Quant à la deuxième partie, elle retrace avec une masse d'informations précises l'installation des familles réfugiées en France dans le bassin industriel de la Sambre, leur adaptation à un genre de vie nouveau et leur confrontation aux problèmes économiques et sociaux d'une région frappée par la désindustrialisation. L'un de ses apports les plus intéressants est de montrer que tous les anciens «harkis» et leurs familles n'ont pas subi des années de relégation dans des camps entourés de barbelés ou des hameaux forestiers isolés de la population française et des immigrés algériens: au contraire, ceux dont il s'agit ont partagé dans une certaine mesure le sort des «rapatriés» français d'Algérie (dont ils avaient le statut juridique

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sans en faire vraiment partie), mais aussi l'expérience des immigrés algériens venus chercher du travail en France avant et après l'indépendance de l'Algérie. La démonstration aboutit à une analyse des «associations harkies», des caractéristiques des harkis et de leur place dans la société du Nord. Le lecteur y trouvera une riche matière à réflexion sur l'existence d'une «communauté harkie», et sur l'usage - auquel s'est rallié l'auteur - de la désigner par le nom «Harkis» écrit avec une majuscule, comme les noms de peuples, alors que cette communauté n'existait pas en 1954 et s'est formée en 1962 dans l'épreuve du déracinement (tout en restant fidèle autant que possible à son identité arabe ou berbère et musulmane). Dans sa conclusion, Nordine Boulhaïs formule des jugements nuancés et balancés. Il affirme que les «Harkis» ont été surtout des victimes de l'histoire, et réfute à la fois l'image répandue par la propagande Algérie française qui les érigeait en martyrs du patriotisme français, et celle de leurs ennemis qui en ont fait des traîtres impardonnables à leur vraie patrie. Il souligne les lourdes responsabilités du gouvernement français dans le sort souvent tragique qui leur a été réservé en 1962, mais sans oublier celles du FLN et celles des patriotes de la dernière heure, les «marsiens». Condamnant le «tintamarre médiatique» des associations qui les font passer pour des assistés, il refuse toute victimisation et tout misérabilisme, car il estime que les harkis de la Sambre appartiennent à la partie méconnue de leur communauté qui s'est bien intégrée dans la société française. Il constate également l'existence de nombreux points communs avec les autres populations immigrées d'origine maghrébine, «bien que ces dernières aient une trajectoire fondamentalement différente au regard de l'histoire et des motifs de la présence sur le sol français». Dans cette perspective, le livre de Nordine Boulhaïs est très utile, pour dépasser les clichés de propagande. Il fait comprendre à la fois que les «harkis» étaient des Algériens comme les autres, pris dans la tourmente d'une guerre civile, et qu'ils ont été la première catégorie d'Algériens immigrés en France à revendiquer massivement leur intégration dans la Cité française.
Guy PER VIL LÉ

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Avant-Propos:

Notre famille est entièrement originaire de l'Aurès (Algérie) donc berbère chaouïa, de la région d'Arris et de la tribu des Aït Daoud, principalement de la fraction des Aït Takhribt. Notre grand-père paternel étant harki, plus précisément mokhazni à la S.A.S. d'Arris, il fut rapatrié avec sa famille en 1962, après le cessez-Ie-feu2. Après plus d'un an dans le camp de Rivesaltes (Pyrénées Orientales), il s'installa en Lorraine, où, avec notre père, il put travailler dans la sidérurgie locale et pourvoir aux besoins de la famille tout en vivant au sein d'une importante communauté chaouïa harkie, dominée en nombre par la famille Boulahis. En ce qui concerne notre mère, son frère et ses beaux-frères harkis, eux aussi rapatriés au cessez-le-feu, installés dans le Nord pour travailler dans la sidérurgie (Usinor), ne la firent venir, avec ses parents et ses deux soeurs cadettes, que plus tard, en 1970. C'est la même année qu'elle épousa notre père. Notre enfance se passa essentiellement en Lorraine jusqu'à notre installation définitive dans le Nord, à Louvroil exactement, près de Maubeuge, et au sein d'une importante communauté chaouïa harkie, dans laquelle nous avons grandi depuis l'âge de dix ans. Ce n'est qu'en 1998 que nous avons quitté les lieux pour une lointaine et passionnante expatriation professionnelle aux États-Unis. Auparavant, ayant décidé de nous orienter vers l'histoire, nous avons décidé, après notre licence, de réaliser une recherche pour permettre aux membres de notre communauté d'avoir leur histoire écrite et ainsi sauvée d'un oubli certain à la mort de ses acteurs. Grâce aux encouragements prodigués par Mme Delmaire, professeur d'histoire contemporaine à Lille III, nous avons décidé de commencer ce travail.
2

Fin de l'été ou automne 1962.

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L'après-midi du mardi 28 juin 1994, dans la salle E 202 des nouveaux locaux de l'université "Charles de Gaulle" de Lille III, à Villeneuve d'Ascq (Nord), après avoir soutenu pendant deux heures environ notre mémoire de maîtrise, Les Communautés harkies du Nord, en particulier celle du Bassin de la Sambre. Mémoire d'une Population; Milieux économiques, associatifs et socio-culturels, devant un jury composé de Mme Odette HardyHémery, qui était notre directeur de recherche, aujourd'hui professeur émérite de cette université, et de Mr Jean-René Genty, docteur après une thèse sur Le Nord-Pas de Calais et la Guerre d'Algérie à la même université, ainsi que devant un public composé d'étudiants de la communauté harkie chaouie et de quelques amis, nous avons obtenu notre diplôme de maîtrise, avec mention "Très Bien avec les félicitations du jury", couronnant ainsi notre première année de recherche en histoire. Après maints remaniements, cet ouvrage est issu de ce mémoire. Cela nous permet notamment de tenir compte des évolutions historiographiques et des publications parues entre temps pour affiner et enrichir notre réflexion.

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Introduction:

Les supplétifs, une réalité ancienne en Afrique du Nord Depuis l'Antiquité déjà, les populations berbères puis arabo-berbères de l'Algérie avaient fourni troupes et cadres aux différents occupants du pays. Cela alors qu'elles n'avaient cessé de s'opposer parfois avec tenacité à ces conquérants! Plus près de nous, les Algériens s'étaient illustrés dans l'armée d'Afrique. À partir du début de la conquête en 1830, les premiers "indigènes" sont recrutés, il s'agit de la tribu kabyle des Zouaoua qui deviendront zouaves. S'y ajouteront tirailleurs et spahis. Ces soldats musulmans, aux côtés notamment des Pieds-Noirs, se sont battus au cours des différents conflits qu'a connus la France durant les cent trente-deux ans de sa présence en Algérie. Le sociologue kabyle Mohand Hamoumou a dressé un historique bref et concis de l'Armée d'Afrique.3 Déja, sans même se battre, des Kabyles émigraient en métropole durant la "Grande guerre" pour travailler dans les industries de l'armement ou autres. Les Algériens plus largement avaient fourni des soldats pour les deux guerres mondiales. Et quand, le 1er novembre 1954, une série d'attentats ouvrit la guerre d'Algérie, il fut légitime de se demander si cette tradition de la participation dans l'armée de la France allait se poursuivre alors que les ennemis étaient "frères de race" luttant contre l'exploitation coloniale dont souffrait, directement ou pas, la plupart des Algériens. Or, dans les jours qui suivirent, des formations de supplétifs furent expérimentées puis généralisées par la suite. Elles trouvaient leurs origines dans un des fiefs même de la rébellion, les montagnes de l'Aurès.
3 Mohand Hamoumou, Et ils sont devenus Harkis, Fayard, pp. 99 & 100.

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Les difficultés à définir les "Harkis" Il existait plusieurs types de supplétifs, dont les harkis qui étaient ceux de l'armée. Mais les harkis, même s'ils sont les plus connus, n'étaient qu'une partie des supplétifs, eux-mêmes n'étant qu'une partie de la population qui allait être appelée Français Musulmans Rapatriés (FMR) ou Rapatriés d'Origine NordAfricaine (RONA). Le mot "rapatriés" ne convient pourtant pas à une population qui n'est pas originaire de métropole et il peut paraître délicat dans le pays des droits de l'Homme, de la République et de la Loi de séparation de l'État et de l'Église de 1905 de désigner des citoyens par leur origine régionale, ethnique ou surtout leur religion. D'autre part, il y a des populations - plus d'ailleurs en France aujourd'hui qu'en Algérie pendant la guerre qui peuvent être françaises musulmanes sans être harkies ainsi les immigrés musulmans naturalisés, mais aussi de plus en plus les Français "de souche" convertis à cette religion. De plus, cette dénomination excluerait les Harkis qui, certes très rares, ne sont pas ou plus musulmans. L'appellation "F.M.R.", bien que fort usitée par les administrations car "politiquement correcte", est donc insuffisante pour cerner le groupe avec précision. Nous avons choisi d'utiliser le vocable "Harki" pour désigner l'ensemble de la population française musulmane rapatriée. Ce terme est en effet le plus répandu, même s'il est chargé d'un certain mépris dû à son association avec la notion de trahison. Et, à l'instar du colonel Méliani, nous désignerons l'ensemble de la population concernée avec une majuscule (Harkis) et les supplétifs de l'armée avec une minuscule (harkis). Nous ferons nôtre la définition de Mohand Hamoumou4 qui explique que les Harkis sont les Algériens de souche, arabes ou berbères, qui ont été favorables, dans leurs actes sinon dans leur consicence, à la France

4 Mohand Hamoumou, "Les Français-Musulmans: rapatriés ou réfugiés?", AWRBulletin, Revue trimestrielle des Problèmes des Réfugiés, n04, Vienne, 1987, pp. 185-201.

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pendant la guerre d'indépendance du pays et qui, pour beaucoup,
ont dû le quitter pour cela.
5

Des limites à préciser Notre étude se cantonnera à la population harkie du département du Nord et particulièrement à celle du bassin de la Sambre (communes de Louvroil, Hautmont, Maubeuge notamment) dont nous sommes issu et que nous connaissons par conséquent mieux. Une autre raison nous incite à réaliser ce "zoom" sur le bassin de la Sambre, c'est que la population harkie locale est très majoritairement composée de Berbères venus de l'Aurès, massif du Nord-Est de l'Algérie (Sud du Constantinois). Comme nous allons le voir dans ce travail, les Chaouïas - c'est ainsi que les Arabes les ont appelés lors de la conquête de l'Afrique du Nord au Moyen-Âge - sont les habitants isolés d'un milieu montagnard que l'on a longtemps présenté comme une citadelle imprenable. Ils devaient jouer un rôle capital dans le déclenchement et le déroulement de la guerre d'Algérie mais aussi dans les forces supplétives de la région depuis le début. C'est cette population que nous avons étudiée dans notre thèse de doctorat, en partie publiée par ailleurs6. Cependant il faut préciser que tous les Harkis du bassin de la Sambre ne sont pas Chaouïa et encore moins ceux du Nord.
5 Nous avons débattu intensément du procédé du général Méliani avec Guy Pervillé. Ce choix nous a valu le refus, à notre grand regret, de publier notre participation à un colloque par Jean-Charles Jauffret. Nous sommes bien conscient des limites de celle-ci. Mais il faut reconnaître qu'il est difficile de faire autrement pour couvrir correctement l'ensemble de la population concernée que de reprendre le nom qui lui est généralement attribué, or il faut bien le distinguer des harkis qui n'en sont qu'une partie. Nous espérons, dans un prochain article, pouvoir faire le point sur cette question. En tous cas, en ce qui concerne cet ouvrage, nous choisissons la distinction par l'initiale de A. Méliani, en corrigeant une de ses limites, que nous rappelait G. Pervillé, nous ne mettrons en effet pas de majuscule à l'adjectiftfharkitf. 6 Nordine Boulhaïs, Des Harkis berbères, de l'Aurès au Bassin de la Sambre, Presses Universitaires du Septentrion, Villeneuve d'Ascq, 2002.

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Toutefois il nous paraît important, tout en observant les grands traits de la population harkie du Nord, d'entrer dans une analyse plus fine, d'une population plus homogène, en l'occurrence celle des Chaouïa de l'Aurès puis du bassin de la Sambre. L'échantillon a une représentativité certaine nous le verrons lorsque nous tenterons d'évaluer cette population. En outre, cette histoire que nous écrivons, si elle est celle des Harkis aujourd'hui installés dans le Nord, département comportant la plus forte communauté, peut quasiment être généralisée à l'ensemble de la communauté installée dans le territoire métropolitain. Les objectifs d'une étude des Harkis Pourquoi avoir choisi un tel sujet: les Harkis? Hormis notre appartenance à la communauté, nous voudrions montrer que l'ensemble des protagonistes ont, directement ou pas, posé des obstacles à l'écriture de cette histoire, obstacles qu'au cours de cette étude, nous essayerons de franchir. En effet, ils sont une tâche dans la conscience du F.L.N. et de la France. Mais ils ensevelissent aussi eux-mêmes leur passé, honteux aux yeux de beaucoup d'entre eux. En ce qui concerne la France, les choses ont récemment beaucoup évolué dans la mesure où les media, dans le sens le plus large du terme, se sont intéressés au problème et surtout depuis les reconnaissances officielles de la part des plus hautes autorités, notamment le président de la République Jacques Chirac, en 1996 et assez récemment en 2001. De l'engagement dans l'armée française à l'intégration dans la société française Après avoir passé en revue les différents éléments à la base de notre travail, il nous faut exposer les principaux axes de réflexion. Lorsque l'on évoque les Harkis, la première question qui vient à l'esprit - et qui détermine le regard porté sur cette population - est celle de la raison de leur engagement aux côtés de la France.

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D'autre part, les besoins mais aussi les compétences étant diverses, quelles ont été les actions en faveur de la France durant la guerre? et donc, quelles sont les catégories de supplétifs et de notables musulmans? Après plus de sept années d'une guerre sans nom, quel a été le sort réservé à ces musulmans compromis vis-à-vis du FLN? En effet, certains ont échappé aux représailles et sont parvenus à se réfugier en France. Comment allaient-ils être accueillis à court terme? Et, pour ceux du Nord, comment allaient-ils s'installer à long terme? Comment allaient évoluer le milieu associatif et les caractéristiques socio-culturelles de cette population? Voici donc les questions auxquelles nous allons tenter d'apporter une réponse. Notre travail se subdivisera en deux grandes parties: la première suivra les Harkis (vivant actuellement dans le Nord) de l'engagement pendant la guerre à l'arrivée dans le département; la seconde tentera de cerner les grands traits de leur évolution dans le Nord de la France.

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PREMIERE PARTIE

L'ENGAGEMENT, LA GUERRE ET LE RAPATRIEMENT VECUS PAR LES HARKIS DU NORD (de 1954 à après 1962)

Chapitre premier: L'engagement:

"Je me suis engagé en 1959. Dans le secteur de Batna à El-Madher. J'ai été à la caserne, j'ai signé un contrat comme pour un boulot avec 'lu & approuvé'. Ils m'ont donné des paquetages, un fusil. J'ai fait une visite médicale avant. Ils m'ont ensuite appris à tirer de jour comme de nuit, à remonter et démonter des armes. On m'a équipé enfait d'une mitraillette MAT 49, d'unfusil MAS 49 que l'on a changé à un moment par un MAS 51. De plus, j'ai eu dans mon paquetage: deux tenues de combat, quatre chemises, deux caleçons, deux maillots de corps, un short, un slip de bain,... D'ailleurs, j'ai gardé certains de ces vêtements

dont un maillot et une casquette. Voici un exemple d'engagement d'un Harki dans la guerre d'Algérie, il s'agit du témoignage de M. X, 55 ans, Chaoui, aujourd'hui à Dunkerque. L'historien apprécie les détails du renseignement sur les conditions de l'engagement mais se pose avant tout la question des motivations. Pourquoi les Harkis se sont-ils engagés aux côtés de l'armée française contre d'autres Algériens, plus proches d'eux ethniquement et, plus important encore à leurs yeux, religieusement? Pourquoi ont-ils choisi le camp opposé à ceux qui luttaient contre le colonialisme, ce qui, a priori, allait plus dans le sens de leur intérêt par leur accès à une liberté politique et une amélioration de leur conditions espérés?
fi

Les causes de l'engagement des Harkis sont multiples et déterminent le regard qui est porté sur eux. Les historiographies des deux camps évaluent les Harkis sur des critères idéologiques. En effet, le Harki est traître ou fidèle selon le camp dans lequel on

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se place, ses motivations pour le devenir sont utilisées pour justifier les points de vue. L'historiographie F.L.N. ne se pose pas même la question des raisons de ces engagements, ce qui forcerait les indépendantistes à revoir les lacunes de leur mouvement, or à ce jour, l'Algérie n'a toujours pas fait son mea culpa en ce qui concerne sa guerre d'indépendance. Pour la France, on a tout intérêt à rechercher les moindres causes d'engagement des Harkis pour faire oublier que le gouvernement les a incités pour ensuite lui-même se désengager. Nous reviendrons sur tous ces points. Le rôle de l'historien objectif que nous essayerons d'être est de passer au-delà des intérêts idéologiques, pour tenter de recenser les motivations de ces engagements dans un but uniquement explicatif D'abord nous allons tenter d'appréhender objectivement les mobiles de l'engagement des Harkis du Nord. Ensuite, nous procéderons à une analyse plus fine: au niveau régional, nous évoquerons les modalités d'un engagement collectif: au début du conflit, dans les Aurès, région pourtant traditionnellement rebelle. 1. Les mobiles de l'engagement des Harkis du Nord
1

:

Il est évident que toutes les raisons qui vont suivre sont liées entre elles et influent l'une sur l'autre. Plusieurs de ces mobiles peuvent se retrouver chez un même Harki. 1.1. La volonté de rétablir l'ordre et de se protéger "bandits" : 1.1.1. Un F.L.N. mal connu à ses débuts: Surprise, incrédulité et peur d'une riposte qui avait fait tant de morts lors des émeutes de Sétif en mai 1945, tels étaient les sentiments qui dominaient chez les musulmans de l'Algérie
1

des

C.-R. Ageron confirme, par les archives militaires, nos conclusions

sur les Harkis

du Nord en ce qui concerne les motifs d'engagement. Voir "Les supplétifs algériens...", op. cit., pp. 12-13. Il mentionne même ceux de l'Aurès que nous étudions en détail ici.

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profonde au lendemain de la Toussaint 1954 qui fut le point de départ de la guerre, si l'on excepte ces événements de 1945 que certains historiens donnent pour le véritable début du conflit. Même s'il faut nuancer cette idée, ces sentiments "aidés" par la propagande de l'armée poussèrent certains musulmans à considérer le F.L.N. comme des bandits et à entrer "au service" de la France pour s'en protéger. En effet, il ne faut pas oublier que les Algériens n'avaient pas le recul historique que nous possédons aujourd'hui. Parmi eux, beaucoup n'avaient pas un accès suffisant à l'actualité et au savoir, et donc à une réflexion politique poussée. Les partis nationalistes et une certaine élite musulmane seuls diffusaient cette réflexion. En effet, qui pouvait espérer que la France, grande puissance, abandonne ce qui était trois départements relativement proches géographiquement et peuplés, qui plus est, de près d'un million d'Européens? Il est vrai cependant que cette image de puissance était écornée par la défaite humiliante face à l'Allemagne hitlérienne et les difficultés face au mouvement indépendantiste d'Indochine. D'ailleurs, au début de la guerre, le F.L.N. comptait peu de combattants, leur nombre était même relativement si faible que la population pouvait douter du sérieux de ses chances. Le bastion de la rébellion qu'était le massif de l'Aurès ne comptait qu'un peu plus de 350 hommes, nous le verrons, selon les chiffres de son chef Ben Boulaïd. On peut même ajouter que dans certaines régions, l'Aurès et la Kabylie notamment, les véritables bandits d'honneur - sortes de "Robins des bois" berbères insoumis à l'autorité et maquisards se rallièrent à la rébellion, ainsi un Ben Boulaïd put compter sur un Grine et ses troupes. Un autre élément a pu inciter les civils musulmans à considérer le F.L.N. comme des groupes de bandits sans espoir de réussite, il s'agit du poids de l'engagement de prestigieux hommes politiques métropolitains pour l'Algérie française. Quelqu'un de l'envergure

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d'un de Gaulle dans le contexte de l'après-seconde guerre influença la décision de plusieurs musulmans, par exemple dans le cas d'Ahmed Bourouis, 50 ans, Vieux-Condé, originaire de Ghomriarre (Constantinois) : "Du bout des lèvres, il évoque son enrôlement dans l'arméefrançaise en 1958, peu après l'arrivée du Général De Gaulle. Orphelin de père et de mère à cette époque, il ne sait pas très bien pourquoi, avec deux amis, il s'est engagé." 2 Ce n'est pas un hasard si les engagements de Harkis ont été très nombreux après que le fondateur de la Ve République se soit, tout au moins en apparence, engagé de tout son poids en faveur du maintien de l'Algérie sous la domination de la France. Même si cette époque et surtout les intentions de Charles de Gaulle portent à débat historiographique, il est évident qu'un grand nombre de musulmans ne pouvaient être insensibles à ce climat de fraternisation de 1958, le cas de Bourouis illustre sans doute cette période. Mais le principal élément qui incite à considérer les rebelles comme des bandits à l'aube de la guerre est justement le comportement destructeur du FLN qui allait durer toute la guerre. De nombreuses statistiques ont été établies et sont disponibles pour appuyer cette tendance. De manière générale, la population civile, en temps de guérilla, est l'objet de convoitises des deux camps, mais elle l'était plus encore pour le F.L.N. naissant, car elle lui était vitale. En effet, il ne s'agissait pas d'une guerre classique mais d'une guerre révolutionnaire où les indépendantistes armés ne pouvaient survivre qu'en sollicitant une aide logistique de la population et recrutant combattants mais aussi guetteurs, informateurs,... Le F.L.N. n'avait d'autre moyen de s'imposer aux "neutres" que la terreur. Évidemment les maquisards défendaient un idéal et il n'est pas de guerre propre mais tous les Algériens étaient-ils politisés au point de ne pas considérer certains actes cruels contre des femmes ou des vieillards désarmés, des personnes respectées par les
2 "Les inquiétudes d'un harki", La Voix du Nord, vendredi ID avrill992.

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musulmans comme les marabouts, comme des crImes lâches? Évidemment non.
Ainsi Messaoud M., originaire d'Arris, témoigne avoir, lui et les siens, "sous-estimé" le F.L.N : "Pour nous c'était normal que l'Algérie soit française. Il faut dire aussi que la propagande nous a bernés: on nous disait qu'il fallait chasser les bandits. "

Il avoue, et c'est très intéressant de "lire entre les lignes", qu'ils n'étaient pas opposés au mouvement d'indépendance et avaient une forme de sympathie passive que les indépendantistes ont changée par leurs actes en opposition au F.L.N. : "c'est vrai qu'ils se comportaient en bandits, on n'était pas contre l'Algérie mais contre les bandits qui égorgeaient les musulmans qui travaillaient dans l'administration (et qui étaient parfois de notre famille) comme des moutons. C'était vraiment injuste. Ils se comportaient comme le font actuellement les terroristes du F.I.S." Le témoin cherche une justification à son destin dans un parallèle avec l'actualité. L'argument avancé est l'auto-défense. Ainsi l'histoire officielle du F.L.N. pourrait, si elle en avait la volonté et même l'honnêteté, au regard de ce témoignage, remettre en cause les comportements du maquis vis-à-vis des civils qui lui avaient aliénés ceux qui ont ainsi pu être récupérés par ses ennemis. Comme Messaoud M., S.B., un Harki préretraité de Maubeuge, confirme ce type de ralliement. Il ajoute même aux motivations des engagements, et donc aux erreurs du F.L.N., la violence punitive étendue aux proches de ceux considérés comme "collaborateurs" : "J'étais jeune etj'avais peur car j'étais menacé parce que toute ma famille était engagée." Cette erreur multiplie ceux qui ont à craindre la violence du maquis et donc les individus potentiellement alliés à ses adversaires. Mais que pouvait faire d'autre une armée naissante qui cherchait à imposer les ralliements? Ces deux témoins sont originaires des Aurès et vont donc s'engager avec nombre d'autres hommes: famille, voisins... Nous le verrons: il s'agit d'un effet d'entraînement.

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