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Histoire des Indiens des Etats-Unis

De
384 pages
Cette histoire des Indiens des Etats-Unis commence avant Christophe Colomb et prend fin sur l'esquisse d'un tableau de la vie des Indiens aujourd'hui, au sein de la société majoritaire. Au fil du temps, la politique fédérale a été contradictoire, passant de périodes d'assimilation forcée à des périodes de rétablissement tribal. Quels sont les choix des Indiens pour aujourd'hui et pour demain ? Leur vie et leurs problèmes sont, à bien des égards, semblables à ceux de nombreux citoyens américains.
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HISTOIRE DES INDIENS DES ÉTATS-UNIS
L'autre Far West

L'Aire Anglophone Collection dirigée par Serge Ricard
Cette collection entend s'ouvrir aux multiples domaines d'un vaste champ d'investigation, caractérisé par la connexion idiome-culture, auquel les spécialistes formés en langues, civilisations et littératures dites "anglo-saxonnes" donnent sa spécificité. Il s'agira, d'une part, de mieux faire connaître des axes de recherche novateurs en études britanniques, américaines et canadiennes et, d'autre part, de répondre à l'intérêt croissant que suscitent les cultures anglophones d'Afrique, d'Asie et d'Océanie - sans oublier le rôle de langue véhiculaire mondiale joué par l'anglais aujourd'hui. A cette fin, les domaines privilégiés seront l'histoire des idées et des mentalités, la sociologie, la science politique, les relations internationales, les littératures de langue anglaise contemporaines, le transculturalisme et l'anglais de spécialité.

Déjà parus Pierre MELANDRI et Serge RICARD (dir.), Les États-Unis face aux révolutions, 2006. Sylvie AUFFRET-PIGNOT, Une romancière du siècle des
Lumières, Sarah Fielding (J 710-1768), 2005. Carine BERBERI, Le Parti travail/iste et les syndicats face aux questions monétaires européennes, 2005. Pierre MELANDRI et Serge RICARD (dir.), Les Etats-Unis et la fin de la guerre froide, 2005. Pierre MELANDRI et Serge RICARD, La montée en puissance des Etats-Unis de la guerre hispanoi-américaine à la guerre de Corée, 2004.

Isabelle VAGNOUX, Les Etats-Unis et le Mexique, histoire d'une relation tumultueuse, 2003.

Pierre DROUE, Le

Vagabond dans l'Angleterre

de

Shakespeare, 2003. Serge RICARD, Les relations franco-américaines au XXe siècle, 2003. Benoît LE ROUX, Evelyn Waugh,2003. Helen E. MUNDLER, Intertextualité dans l'œuvre d'A. S. Byatt. 1978-1996,2003. Camille FORT, Dérive de la parole: les récit de William

Golding, 2003.

Marie-Claude

FELTES-STRIGLER

HISTOIRE DES INDIENS DES ÉTATS-UNIS
L'autre

Far West

Préface de Laura Tohe

L'Harmattan

AUTRES OUVRAGES DE L'AUTEUR La Nation navaja

-

Tradition et développement, L'Harmattan, 2000

La médecine navaja, Indigène Éditions, 2001 Parlons navaja - mythes, langue et culture, L'Harmattan, 2002 Être Indien dans les Amériques, C. Gros et M.-C. Strigler dir., Editions de l'Institut des Amériques, 2006.

Photo de couverture:

tortue, poterie iroquoise (collection E. Strigler)

Les graphismes qui figurent à la fin des chapitres proviennent de la page en navajo du Navajo Times de l'année 1993, que son directeur Tom Arviso Jr m'a autorisée à utiliser.

<Q L'Harmattan, 2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@Wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-03333-7 EAN : 9782296033337

REMERCIEMENTS

Je suis heureuse de remercier ici ceux et celles qui m'ont encouragée à entreprendre cette « histoire », en premier lieu Elise Marienstras qui, la première, m'en avait fait la suggestion il y a de cela plusieurs années. Merci à mes amis indiens qui ont bien voulu partager des informations mais aussi leurs réflexions personnelles. Michel Monesma m'a donné la liberté de puiser dans les photos qu'il a prises au fil des ans. Quant aux amis qu'il a photographiés, ils ont accepté de figurer dans mon livre. Je remercie mes proches et surtout Edgard, mon mari, d'avoir accepté depuis longtemps de vivre à l'heure indienne. Merci également à Albert Terrien qui a eu la patience de relire le manuscrit et de me faire des remarques toujours judicieuses.

SOMMAIRE

Pr éface Intro duction
Chapitre 1 Les premiers hommes d'un jeune continent Jeunesse du continent La préhistoire .. ... ......... Les premiers habitants de l'Amérique Diversité géographique et culturelle

Il 15
25 25 26 28 32 57 57 60 67 72 78 81 84 88 91 94 97 101 102 104 106 109

-

.........

...

Chapitre 2 Un continent envahi Des voyages de Christophe Colomb à la naissance des États.Unis Les peuples du Sud.Ouest en conflit: Pueblo et Espagnols Les Indiens, les Français et la traite des fourrures Des nations et des confédérations indiennes face aux Anglais L'empire éphémère des Hollandais La Confédération Creek La Ligue des Iroquois (ou Ligue des Cinq Nations) Relations entre Indiens et Européens, de 1763 à 1783 Introduction de la traite des fourrures Le commerce des fourrures bouleverse les modes de vie traditionnels Etude de cas : les Chippewa Des cultures indiennes en mutation, 1600-1783 Le Nord-Est: modifications culturelles chez les Iroquois Seneca Les Plaines: les Cheyenne Le Sud-Est: les Cherokee Le Sud-Ouest: les Navajo

-

Chapitre 3 Les nations indiennes face à la jeune nation états-unienne Changement du rapport de force Les Indiens et lajeune république états-unienne La résistance dans les territoires du Nord La résistance dans les territoires du sud Le développement du concept de « Pays Indien » Idéologie de la « dépossession » Les traités et l'Indian Removal Act (loi sur la déportation des Indiens)

-

113 II 3 114 116 122 127 128 130

Histoire des Indiens des États-Unis

Chapitre 4 - Résistance, réserves et morcellement Le temps des réserves, 1850-1887 Les Indiens et la Frontière de l'ouest, 1860-1880 La « politique de paix », 1860-1880 Le démantèlement des réserves Chapitre 5 Citoyens américains - heurs et malheurs 1930-1975 L'administration Rhoads-Scattergood, 1929-1933 Magna Carta indienne Vers une solution terminale, 1944 à 1952 Des tribus « terminées », 1952-1968 Naissance du nationalisme indien La loi sur les droits civiques des Indiens d'Amérique, 1968 La montée de l'activisme indien

155 155 175 180 191 219 220 223 234 239 258 261 262

-

Chapitre

6

- Vers

une reconquête

de la souveraineté

273

Éveil indien 273 La loi d'autodétermination indienne de 1975 274 La Commission de Révision de la Politique Amérindienne 276 La Conférence internationale sur les droits des traités 277 La loi sur la protection de l'enfant indien 278 La loi sur la liberté religieuse des Amérindiens 279 De l'action directe à l'action juridique ... 282 Leonard Peltier, un guerrier d'aujourd'hui ? 284 L'éducation.. ... ... 287 Évolution de la population 293 Le cinq centième anniversaire de 1492 294 Problèmes contemporains 296 Personnalités amérindiennes de la politique, des sports et des arts 297 Les organisations indiennes 300 Les Amérindiens prennent en main leur développement.. 302 Restitution des terres et rapatriement des objets sacrés 322 Reconnaissance et revendication des droits des traités et responsabilité de tuteIle...328

Con cIusion Les Indiens dans la société des États-Unis aujourd'hui Visions d'avenir Chronologie G lossaire BibIiogra p h ie

331 331 333 347 363 371

8

CARTES

ET ILLUSTRATIONS

Territoires indiens aujourd'hui aux États-Unis Diversité géographique et culturelle Hogan navajo, photo E. Strigler Longue maison mohawk, photo E. Strigler Wigwam iroquois, photo E. Strigler Chief Joseph (Hinmaton-Lalatkit), Nez Percé, photo ARC Manuelito, photo ARC Bâtiments de l'école indienne d'Albuquerque vers 1910 (National Archives) Ba ma si no kwe (Mrs Alice Carufel), 1922 (National Archives) Danse du Soleil shoshone dans la réserve de Fort Hall, vers 1925, photo ARC Photo figurant dans un rapport d'enquête de l'agence de Fort Bidwell, Californie, avec Grace Wolfin, 1924, photo ARC Warm Springs Reservation, photo ARC Navajo Code Talkers avec le président Joe Shirley, été 2006, photo E. Strigler Affiche Mohawk revendiquant la souveraineté, août 2004, photo E. Strigler Extraction du charbon de la réserve navl\io, photo E. Strigler Musée et centre de recherche pequot, dépendant du casino de Foxwoods, photo E. Strigler Nuqangdala (Aurore) Namingha, Hopi, photo M. Monesrna Morris Bullbear (Lakota) et Archie Mason (Osage), été 2003, photo M. Monesma Enfants navajos et leur institutrice à la bibliothèque de Window Rock, été 2002, photo E. Strigler

13 29 55 55 56 159 168 189 202 208
215 222 231 272 308 316 329 330 346

PRÉFACE
Il Y a maintes façons de retracer l 'histoire, comme il y a maintes façons de la transmettre. Avant que les Européens ne mettent le pied sur une terre qu'on appelle maintenant Amérique, les tribus amérindiennes possédaient un vaste savoir historique basé sur la mémoire et l'oralité. Les modes de transmission de ce savoir sont toujours apparents dans les mythes amérindiens de la Création, les noms géographiques, les histoires orales et les objets sur lesquels les faits et les événements importants étaient consignés. C'est un savoir qui remonte aux temps mythiques et qui continue d'informer les peuples autochtones sur leur passé mais aussi sur leur souveraineté tribale. Les premiers textes écrits sur les Amérindiens dans le « Nouveau Monde» les décrivaient souvent comme « sauvages », «païens », «adorateurs du démon» et «êtres dénués d'une âme ». Lors de l'expansion vers l'Ouest, vers l'Océan Pacifique, ces qualificatifs déshumanisaient les peuples autochtones pour justifier la «Destinée Manifeste », la conviction que les Américains blancs avaient reçu de Dieu le droit de posséder les terres d'Amérique du Nord, de l'Atlantique au Pacifique. Pour les Amérindiens, ce fut le temps du génocide, comparable à l 'Holocauste des Juifs. Les Indiens ne sont pas totalement guéris des conséquences des politiques fédérales et du colonialisme, qui ont si cruellement affecté les sociétés indiennes, leurs langues, leurs religions, les identités tribales et la perte de leurs terres ancestrales. Les textes historiques qui, autrefois, ignoraient les voix indiennes, commencent maintenant à interroger les Indiens pour enregistrer les histoires orales dont ils ont encore la mémoire. Aujourd'hui, les récits transcrits offrent une vision beaucoup plus large des nations tribales et de leur contact avec les nations européennes, ainsi que des conséquences des diverses politiques fédérales. Histoire des Indiens des États-Unis s'inscrit dans cette lignée. Bien qu'il n'existe aucune histoire des premiers habitants de l'Amérique qui soit exhaustive, cet ouvrage contribue de manière significative à la compréhension des relations complexes qui existent entre les nations amérindiennes, depuis les premiers contacts européens jusqu'aux problèmes contemporains, en passant par les conséquences de la colonisation américaine. Pour le lecteur non familiarisé avec l 'histoire amérindienne, ce texte offre une vue d'ensemble des principales périodes économiques, culturelles, sociales et politiques, en adoptant un ordre chronologique. L'ouvrage aborde les politiques nationales européennes durant la période coloniale, alors que les Espagnols, les Français, les Anglais et les Hollandais pénétraient le continent américain. Il montre comment ces politiques et ces contacts ont modifié les systèmes économiques et sociaux de plusieurs tribus dans quatre zones

Histoire des Indiens des États-Unis

géographiques distinctes. On assiste aussi à la montée des mouvements de résistance et de l'activisme politique après les premières réponses au colonialisme, comme le mouvement de la Danse des Esprits et, plus tard, l'occupation de l'île d'Alcatraz, la Piste des Traités Violés et l'occupation de Wounded Knee, pendant la deuxième moitié du XX"siècle. Marie-Claude Feltes-Strigler a fait de nombreux séjours aux États-Unis pour ses recherches. L'ouvrage qu'elle a écrit est ambitieux.. il permet au lecteur français de mieux comprendre les relations complexes et troublées entre les États-Unis et les nations amérindiennes. Il montre des politiques lourdes de conséquences et contradictoires, dont certaines se sont attaquées à la souveraineté et à l'identité tribales, alors que d'autres politiques les ont reconnues sous une autre administration. Il convient de noter que le texte aborde nombre de problèmes contemporains, comme les droits miniers ou les droits sur l'eau, les revendications territoriales, le rapatriement des restes humains et des objets sacrés, ainsi que d'autres questions que les nations indiennes, des instances d'État et des institutions fédérales s'efforcent actuellement de résoudre. L'auteur esquisse le portrait de quelques personnalités qui font partie de l'héritage des Indiens d'Amérique du Nord, avant de faire une estimation de la situation économique. Elle regarde vers l'avenir des Amérindiens en termes de culture, de langue, de santé et d'éducation. Le lecteur se voit offrir une chance de mieux comprendre l 'histoire et l'évolution d'un pays puissant qui a construit une nation dans le contexte de ce qu'il croyait être sa Destinée Manifeste, et celles des peuples qu'il s'est employé à éliminer. Mais ces peuples survivent parce qu'ils se sont attachés à préserver le sens de leur identité et de leur souveraineté. Cet ouvrage exprime le continuum d'histoires qui ont commencé en d'autres temps, dans d'autres lieux et avec d'autres acteurs. C'est un récit historique, mais c'est aussi une histoire de notre humanité et du monde dont nous sommes les citoyens, par notre appartenance à nos communautés et à nos nations. Je vous invite à vous pencher sur une passionnante Histoire des Indiens des États-Unis, écrite dans
une perspective française.

Laura Tohe est Navajo, née dans le clan du Peuple de l'Eau dormante, pour le clan de l'Eau Amère. Elle est professeure à l'Université d'Arizona et auteure de nombreux poèmes, essais et récits qui puisent leurs sources dans la tradition.

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Territoires

indiens aujourd'hui aux États-Unis

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INTRODUCTION
Etoile mon frère, Terre ma mère, Soleil mon père, Lune ma sœur, À ma vie, donnez la beauté, À mon corps, donnez la force, À mon maïs, donnez la santé, À mon esprit, donnez la vérité, À mes Anciens, donnez la sagesse. Source inconnue

Ces mots d'une prière indienne se font l'écho de besoins universels: nous devons nous nourrir, nous abriter, notre vie doit pouvoir s'épanouir dans la paix, la vérité, la sagesse. Ils disent que l'homme est lié à la terre et à l'univers. C'est en explorant les archives, en questionnant, en réfléchissant, en étudiant, qu'on atteint la sagesse et la vérité. Deux activistes indiens, Glenn Morris et Russel Means, expliquent que, contrairement à la tradition occidentale, qui suppose l'existence d'un concept absolu de vérité objective et, en conséquence, une description «factuelle» de l'histoire, la conception indigène admet qu'il existe de multiples vérités dans le monde et de nombreux souvenirs légitimes de chaque événement historique, selon les opinions et les expériences de chacun I. Ainsi, il existe au moins deux modes d'explication des origines des Amérindiens modernes. Le premier prend sa source dans la tradition et la spiritualité de chacune des tribus. Chacune a son histoire de l'émergence et de la création qui raconte comment le « Peuple» est venu au monde et a appris à y survivre. La deuxième voie, celle de l'archéologue, nous est plus familière; elle a donné lieu à de multiples publications décrivant comment les scientifiques tentent de reconstituer la vie des lointains ancêtres des Amérindiens grâce aux fouilles, à la datation au carbone 14, la dendochronologie, la glottochronologie... Malheureusement pour les archéologues, les matériaux utilisés, comme le bois ou les peaux, étaient souvent périssables et ne sont plus là pour témoigner de la vie d'autrefois. Les grottes sèches du Sud-Ouest américain en revanche ont bien préservé des objets par ailleurs périssables. Les chercheurs y

I

Morris & Means, « Why AIM opposes Columbus Day and Columbus Day Parades », Denver

Post, 12 oct. 1991, p. 7B.

Histoire des Indiens des États-Unis

ont trouvé du bois, du cuir, des textiles, même des cheveux humains en parfait état de conservation. Pueblo et anthropologue contemporain, Alfonso Ortiz décida de décrire la vision du monde des Tewa après avoir constaté que les nombreux ouvrages écrits sur les Pueblo étaient souvent erronés. Il a peut-être rétabli la priorité pour les autochtones entre ces deux démarches en déclarant: Mais un Tewa2 ne s'intéresse pas beaucoup au monde des archéologues... Un Tewa s'intéresse à notre propre histoire des origines, car elle contient tout ce que nous avons besoin de savoir sur notre peuple et comment nous devrions vivre en tant qu'êtres humains. Notre histoire définit notre société. Elle me dit qui je suis, d'où je viens3. On n'écrit pas l'histoire des Amérindiens comme on écrirait l'histoire des Français, des Grecs, ou encore des Anglais et d'autres peuples européens. Tout d'abord, les Amérindiens ne sont pas un peuple, mais beaucoup de nations, de peuples, de bandes, de tribus parlant presque autant de langues différentes, pratiquant des rites, des croyances, des activités économiques diverses. Il faudrait donc écrire l'histoire de chacun de ces groupes pour couvrir l'ensemble de l'Amérique du Nord et y ajouter les peuples qui, bien plus tard que les premiers Américains, sont venus explorer, envahir le nouveau continent qu'ils venaient de découvrir alors qu'ils se croyaient en Inde. Les Amérindiens n'offrent pas à l'historien des sources comparables à celles qu'ont échafaudées les peuples européens. Ils n'ont adopté l'écriture que très tard, après avoir, pour quelques-uns d'entre eux, inscrit par des signes, des pictogrammes, des images, des morceaux de leur histoire sur des peaux, des pierres, de la roche ou des morceaux de bois ainsi que dans des récits, des moyens mnémotechniques, des chants, des légendes, des lieux devenus « lieux de mémoire ». L'histoire du passé humain est l'histoire d'innombrables générations d'hommes et d'animaux. C'est l'histoire de leur adaptation pour survivre et de l'héritage qu'ils ont transmis à nos contemporains. L'histoire est tout ce qui a précédé et qui a pu être consigné par écrit. La préhistoire est faite de traditions orales et des traces matérielles qu'ont laissées les Indiens préhistoriques. Les archéologues racontent l'histoire scientifique. Les conteurs traditionnels et les Anciens racontent l'histoire de l'origine.
2

Les Tewa sont également connus sous le nom de « Peuple Mocassin ». Ils ont vécu surtout dans

les villages pueblo du Nouveau-Mexique, comme San Ildefonso, Santa Clara, San Juan et Nambe. Leur premier contact avec les Espagnols fut avec Offate en 1598. 3 Alfonso Ortiz, « Origins », National Geographic, octobre 1991,180 (4), p. 6.

16

Introduction

Les peuples amérindiens possèdent chacun un trésor mythologique qui est encore en usage de nos jours et qui vient interférer avec les récits historiques proprement dits. Un fil conducteur commun relie tous les mythes de création d'Amérique du Nord, qui est la préexistence d'une matière informe et chaotique, en général l'eau primitive. Dans le Grand Bassin, c'est Coyote qui crée la terre en versant du sable dans les eaux primitives, puis il crée la lumière. Le long de la côte miwak4, Coyote secoue sa couverture sur les eaux primitives pour les assécher. Le mythe cahuilla5 commence par un vide primitif où des éclairs blancs et rouges s'entrechoquent pour donner naissance aux héros jumeaux créateurs, qui sont nés dans des cocons6. Dans aucun de ces mythes, on ne sait si le dieu créateur préexistait à la matière, bien que le créateur zuni, Awonawilona, eût existé seul dans le vide et que de ses « pensées» il eût créé les brumes qui retombèrent en une pluie qui forma l'océan7. Tous ces mythes s'accordent pour dire que la première matière inerte était informe, chaotique, sombre et mouillée, et que l'acte ou les actes de création consistaient à amener à l'existence des terres sèches et la lumière avant la création de toute vie. Le progrès va du chaos à l'ordre, de l'inanimé à l'animé. Ces recours aux mythes s'inscrivent dans un temps particulier où les années sont scandées au rythme des saisons ou au gré des cycles astrologiques. Aussi, lorsqu'on tente d'écrire l'histoire des Amérindiens, on en vient généralement à trahir tant soit peu leur passé véritable, soit que l'on adopte la périodicité européenne qui divise les événements historiques selon les siècles ou les années, et qui emprunte à la mémoire des colons, des missionnaires, des administrateurs coloniaux des récits forcément biaisés par la main qui les a rédigés et qui n'est pas celle des acteurs de 1'histoire dont on parle. Les études amérindiennes ont recours à des champs d'étude aussi variés que l'histoire, l'archéologie, l'anthropologie, la sociologie, la géographie, la politique, la religion ou la linguistique. Les mots du chef sioux Luther Standing Bear, bien qu'écrits en 1933, sont toujours d'actualité: Les parents américains sont injustes envers leurs enfants parce qu'ils ne leur enseignent pas la véritable histoire du continent et de ses peuples. Ils
4
S 6

Les Miwak (Hommes) fonnent l'une des grandes tribus indiennes de Californie centrale. Les Cahuilla fonnent une tribu shoshone de Californie. Frank Russel, « Myths of the Jicarilla Apaches », Journal of American Folklore, 1975, 40,

p.206.

Frank Hamilton Cushing, « Outlines of Zuni Creation Myths », Bureau of American Ethnology Annual Report, 1896, 13, p. 379. 17

7

Histoire des Indiens des États-Unis

ne leur enseignent pas que les Indiens ont nourri et réconforté les voyageurs épuisés qui arrivaient de la mer, leur permettant de jouir de la vie et de la liberté; que ce n'étaient pas des démons belliqueux, [...] que certains de leurs principes de gouvernement étaient fondés sur l'égalité; et que ce pays a adopté leur contribution à la chanson, aux histoires, à la musique, la danse, la poésie et l'éloquence. Il est vrai que de remarquables chercheurs ont fait un excellent travail de conservation, mais leurs travaux sont peu connus. Il est vrai également que des données importantes ont été enregistrées et peuvent être consultées en bibliothèque, mais l'élément humain est absent de ces travaux, et l'Indien des magazines et des films demeure le type même du Premier Américain.8 Ces populations ont fait l'objet de maints stéréotypes: au XVIIIe siècle, les Amérindiens étaient « les bons sauvages », cependant qu'aujourd'hui les écologistes se réclament de leur exemple. Les premiers westerns d'Hollywood les décrivaient sous les traits de sauvages assoiffés de sang. Puis, des films comme Danse avec les loups en font les victimes pacifiques du «progrès ». Les stéréotypes d'hommes nobles ou sauvages, taciturnes ou éloquents, cruels ou généreux, païens, new age, imprègnent la culture populaire américaine. Les manuels scolaires décrivent les conflits sanglants qui ont opposé Indiens et Européens, puis les conflits avec l'armée américaine qui ouvrait la voie à l'accomplissement de la «Destinée Manifeste» des Euro-Américains. Des mascottes indiennes sportives ou universitaires sont omniprésentes; dans le monde entier, les enfants jouent « aux cow-boys et aux Indiens ». Même si les films récents nous montrent une image plus authentique de la vie de certaines tribus aux XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles, ils situent l'histoire ou l'intrigue dans un passé dont leurs personnages sont les témoins disparus. Quant aux musées, dont certains possèdent de riches collections d'artefacts, ils renforcent parfois les stéréotypes en se servant de la culture matérielle des Amérindiens pour illustrer des valeurs de la culture euro-américaine. L'ambivalence de l'attitude des Euro-Américains envers les Indiens est visible à travers ces portraits contradictoires. D'une part, les Euro-Américains se sentent supérieurs: leur société est sophistiquée, civilisée, moderne; la société indienne est primitive et traditionnelle. Néanmoins, les Euro-Américains considèrent aussi que les Indiens possèdent une sagesse naturelle et sont proches de la terre, que leur mode de vie respecte la planète. La majorité des Indiens, de façon bien compréhensible, rejettent les images qui mettent l'accent sur leur «sauvagerie ». Mais ils se méfient
8

Luther Standing Bear, Land of the Spotted Eagle, Lincoln, 1978, p. 228-229. 18

Introduction

également de ceux qui sortent les croyances indiennes de leur contexte pour les intégrer dans des systèmes de croyances «Nouvel Age» (New Age). Par ailleurs, de nombreux Indiens trouvent naturel que l'on prenne leurs cultures comme modèles de respect et de protection de l'environnement. La perception traditionnelle du monde par les Indiens n'est pas dictée par les connaissances scientifiques occidentales. Ils rejettent les théories archéologiques sur leur origine, car elles vont à l'encontre de traditions orales vieilles peut-être de plusieurs millénaires. Pour les Occidentaux, la voix de la science est toute puissante, mais les Indiens qui renoncent à leur propre version de leurs origines et de leur identité font un pas vers l'extinction de leur culture. Pourtant les cultures autochtones possèdent une richesse, une souplesse, une adaptabilité qui leur ont pennis de survivre au traumatisme des cinq siècles de conquêtes et d'occupation du continent nord-américain par les EuroAméricains. Le temps est révolu où les Indiens d'Amérique du Nord étaient considérés comme des peuples « primitifs », des peuples sans histoire. Après des siècles d'ignorance et de préjugés, ils commencent à recevoir aujourd'hui une attention méritée. L'histoire de ce continent n'a pas commencé avec l'arrivée des Européens; des évènements culturels importants avaient eu lieu avant les premiers contacts. Plus tard, de grands noms demeurent dans l'histoire américaine, tels que Red Jacket, Tecumseh et Crazy Horse; sans oublier de nombreux patriotes américains, comme les Navajo Code Talkers, dont la langue a servi de code aux États-Unis pendant la Seconde Guerre Mondiale. Pour finir, l'historien est amené à négliger les mythes comme source d'infonnation pour ne laisser subsister que les sources rationnelles, au gré de la science occidentale. Mais il est vrai que l'histoire, depuis quelques décennies, a choisi de s'intéresser aussi aux peuples sans écriture et, par conséquent, d'accepter les témoignages fournis par des sources non écrites découvertes par l'archéologie, l'anthropologie, et d'autres sciences annexes. Dans ce genre d'ouvrage, il est important de dénoncer les idées reçues, notamment en deçà de l'arrivée des Européens et de leur écriture. Nous verrons donc dans un premier chapitre ce que nous pouvons appréhender comme la réalité historique au-delà des visions erronées qui présentaient les Indiens comme un seul peuple, peu nombreux, primitifs et sans histoire. On les verra ensuite évoluer d'une culture à une autre au cours des premiers siècles de leur présence sur le continent, puis, faisant face aux « envahisseurs» que furent les Européens explorateurs et colonisateurs, adopter vis-à-vis de ces derniers des attitudes variables selon les circonstances et selon leur politique. À partir du XVIe et du XVIIe siècle, donc, l'histoire des 19

Histoire des Indiens des États-Unis

Amérindiens se modèle largement sur celle des colonisateurs, en même temps qu'elle évolue de manière autonome. Cependant, de la situation de peuples colonisés qui est plus ou moins la leur - c'est une question dont nous parlerons plus loin - se déduit une imbrication très étroite entre leur histoire et l'histoire de l'implantation de populations venues d'Europe, plus tard aussi d'Asie, sur un continent qui fut avant le XVIe siècle entièrement occupé - et possédé, autre question à étudier par les autochtones. De surcroît, du fait que tous ces peuples amérindiens ont connu à un moment ou à un autre le contact, le plus souvent violent, avec les Européens, l'histoire des uns et des autres a un versant uniforme, à moins que le contact ne se soit produit ici et là selon des modalités différentes. Le lecteur devra néanmoins se souvenir que les faits sont subjectifs. L'écrivain cheyenne Hyemeyoshsts Storm nous explique: Si je plaçais un tambour peint ou une plume d'aigle au milieu de notre cercle, chacun de nous percevrait ces objets différemment. Notre vision varierait selon notre position sur le cercle. [...] En outre, chacune de nos expériences antérieures affecte la perspective mentale dont nous voyons le monde autour de nous. Si je plaçais au centre du cercle, non pas un objet, mais une abstraction, comme une idée, un sentiment, une philosophie, nos perceptions seraient encore beaucoup plus compliquées. Elles sont mille fois plus compliquées encore lorsque le cercle comprend tout un peuple. Comprendre cette vérité est la première leçon de la Roue de Médecine, et est une partie vitale de l'enseignement de la Danse du Soleil9. Le tambour peint ou la plume d'aigle sont différents pour chacun de nous. Les Espagnols et les Italiens célèbrent la «découverte» de l'Amérique par Christophe Colomb; c'est une tragédie pour les Indiens. Même les documents écrits qui semblent relater des faits reflètent les croyances ou les motivations de leurs auteurs. Quant aux mots et aux concepts abstraits, ils donnent lieu à de multiples interprétations. Que signifie le mot «médecine»? Quels sont les droits d'une «nation domestique dépendante»? Quant au terme «Pays Indien », il n'est pas compris de la même façon par les Euro-Américains et les Amérindiens. Les Indiens sont vivants et ils luttent pour préserver ou faire revivre leurs cultures traditionnelles dans une société multiculturelle en perpétuel
9

Hyemeyohsts Storm est né d'une mère cheyenne du Nord, dans le Montana, et d'un père

allemand. Seven Arrows (Les sept flèches), écrit en 1972, publié pour la première fois par Ballantine's Books, New York, a connu un tel succès qu'il en est aujourd'hui à sa 45. réédition. 20

Introduction

changement. Leurs vies et leurs problèmes aujourd'hui ressemblent fort à ceux de nombreux autres Américains; ce sont néanmoins des peuples déplacés, vivant souvent dans une absolue pauvreté, dont la relation au gouvernement fédéral est unique dans I'histoire. Le contact avec les Européens n'a pas eu comme seul résultat les morts dans les guerres ou les épidémies et l'acculturation systématique qui visait à faire disparaitre le « problème indien ». Des millions d'enfants ne sont pas nés parce qu'ils n'avaient pas de parents potentiels. Affaiblis par la maladie, les Indiens n'avaient plus la force de cultiver leur terre ou de chasser. Des enfants sont morts de maladie ou de faim et ne sont donc jamais devenus parents à leur tour. Le tissu social aussi a été détruit: des traditions orales ont disparu avec les Anciens; la foi dans leurs dieux ainsi que leurs cérémonies se sont souvent évanouies. Ils se sont convertis au christianisme pour être protégés par le Dieu Blanc. Les traditions ont évolué pour pouvoir survivre. Des petits groupes de survivants se sont réunis pour former de nouvelles communautés. Enfin, des tribus entières ont été rayées du monde par la maladie. Très tôt le désastre a été condamné par certains. Il suffit de citer le titre de l'ouvrage de Helen Hunt Jackson, Un siècle de déshonneurlO. Journaliste et romancière, Helen Hunt Jackson s'est enflammée pour la cause indienne en 1881 et a adressé à tous les membres du Congrès américain ce réquisitoire où elle dénonce le scandale, après les guerres indiennes, de l'extermination des survivants dans la misère et l'abandon. Son rapport ne fut, bien entendu, suivi d'aucun effet. Pour l'historien Carl Waldman, l'histoire des Amérindiens a été déformée: une fois encore, les listes des guerres simplifient à l'extrême. Nous les avons reçues empreintes d'un parti pris blanc implicite, car la plupart du temps, leurs cadres temporaires sont calqués sur des campagnes militaires. Du point de vue indien, il vaudrait mieux organiser l'étude des guerres pour l'Ouest par tribus et par individus. Pour les peuples indiens, ce ne sont pas des batailles, des campagnes ou des traités qui ont marqué le début et la fin de leur lutte. Pour la plupart d'entre eux, la guerre est devenue un mode de vie lorsque les pionniers et les soldats ont commencé à arriver, et ce n'était pas seulement une guerre contre des soldats, mais aussi une guerre contre la faim et contre les
maladies des Blancs
11.

Le texte de ce livre, écrit par la femme d'un général de l'armée des États-Unis, retrace l'histoire des principales tribus en faisant appel à de longues citations tirées de documents officiels. On remarque que les rapports rédigés par les responsables des « agences» ou des « réserves» sont souvent favorables aux Indiens, contrairement aux documents élaborés par l'administration centrale, qui font preuve d'une profonde méconnaissance et d'un absolu manque de sympathie. 11Carl Waldman, Atlas of the North American Indian, Facts on File, New York, 1985, p. 129. 21

10

Histoire des Indiens des États-Unis

Nous utilisons souvent le mot «Indiens» qui inclut les centaines de peuples qui ont habité le continent nord-américain avant l'arrivée des Européens. Beaucoup de gens préfèrent le terme «Amérindiens» parce qu'il reconnaît implicitement que ce sont les premiers occupants des Amériques (même si cette thèse est aujourd'hui remise en question). Nous dirons aussi parfois «autochtones». L'intellectuel sioux Vine Deloria justifie ces appellations diverses, car selon lui, le nom par lequel on doit désigner les Indiens est sujet à controverse. Les anthropologues ont essayé d'utiliser le mot « Amérindiens », mais le mot n'a pas pris. De nombreux jeunes Indiens ont tenté de faire adopter «Américains autochtones» (Native Americans), mais la génération des Anciens ne se sent pas à l'aise avec ce nom. Selon toute probabilité, aucun autre nom qu' « Indiens» ne satisfera jamais la majorité des gens connus généralement sous ce noml2. Depuis que Vine Deloria a écrit ces lignes, le terme «Américains autochtones» est devenu plus populaire, mais surtout chez les non-Indiens. Tim Giago, rédacteur en chef du journal Indian Advocacy, déclare que la politique de Indian Country Today est d'utiliser les termes « Amérindiens», « Indiens» et «Américains autochtones». Les Indiens préfèrent utiliser les dénominations tribales, Lakota, Onondaga, Hopi, etc. «Nous renonçons, écrit Tim Giago, de plus en plus souvent à utiliser le terme «Américains autochtones» parce que, comme nous l'ont fait remarquer à juste titre quantité de courriers et d'appels téléphoniques, quiconque est né en Amérique peut s'appeler «Américain autochtone». Nous sommes conscients que le mot « Indien» est un terme mal approprié mais, de façon générique, nous sommes obligés de l'utiliser lorsque nous parlons d'un grand nombre de tribus différentes. Amérindien est également acceptable en pays indien. Tout penseur politiquement correct qui croit qu'« Américain autochtone» est la meilleure étiquette pour un Lakota ou n'importe quelle autre tribu, a tort. La plupart d'entre nous ne voient aucune objection à l'utilisation du mot« Indien» ou« Amérindien »13. Les noms des tribus varient. Le peuple connu sous le nom de Papago (déformation phonétique par les Espagnols d'un mot autochtone signifiant « mangeurs de haricots») a officiellement déclaré qu'il veut revenir au nom de Tohono O'Odham, sous lequel il s'est toujours désigné; les Navajo (déformation d'un mot tewa qui signifie «ennemis des grands champs cultivés») se nomment Diné ou Dineh, le Peuple. Les Esquimaux préfèrent

12

Vine Deloria, The IndianAffair, Friendship Press, New York, 1974, p. 6. 13Tim Giago, membre de l'American Indian Movement, « What do you call an Indian? », Lakota Times, 11 septembre 1991. 22

Introduction

Inuit, les Hommes dans leur langue, l'inuktitut. Quant aux Fox, ils préfèrent Mesquakie, le Peuple de la Terre Rouge, leur nom traditionnel. Le chef Luther Standing Bear voulait que les jeunes Indiens connaissent « leur ~~histoire. On peut du moins essayer d'adopter des perspectives qui ne partent pas toutes du même point du cercle. C'est pourquoi cette histoire des Indiens des États-Unis adoptera un format et des problématiques souvent éloignées de l'historiographie traditionnelle telle que nous la connaissons. Il est impossible, sauf à nous tromper d'acteurs de l'histoire, d'ignorer l'aspect anthropologique ou archéologique de l'évolution de ces peuples. On n'oubliera pas, cependant, que l'histoire étant le déchiffrage du changement des sociétés humaines, c'est au mouvement de ces sociétés dans l'espace spatio-temporel du continent que nous nous attacherons, plus qu'à la description figée ethnographique des diverses cultures autochtones depuis leur immigration il y a plus de vingt-cinq mille ans.

23

Histoire des Indiens des États-Unis

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Chapitre 1 LES PREMIERS HOMMES D'UN JEUNE CONTINENT

Jeunesse du continent
Depuis le moment où les premiers Européens ont atteint l'Amérique et l'ont trouvée habitée, quatre questions hantent aussi bien les chercheurs que les profanes: d'où venaient les peuples du soi-disant Nouveau Monde? Quand et comment y sont-ils arrivés? Quel type de culture y ont-ils apporté? Aucune des réponses à ces questions n'a jusqu'à présent recueilli l'unanimité. L'étude scientifique de la préhistoire américaine est un domaine de recherche relativement récent. Au cours des cinquante ou soixante dernières années, le développement de techniques de datation et d'identification des vestiges ont permis de nombreuses découvertes archéologiques, mais qui ne sont toujours que fragmentaires. L'histoire que je raconte est celle de l'Indien américain avant que l'on ait commencé à écrire son histoire. C'est une histoire qu'aucun scribe n'a jamais gravée dans la pierre, qu'aucun vieux sage n'a jamais contée à un cercle de jeunes visages tendus vers lui. Les archéologues ont dû l'extraire de la terre en mille endroits, là où les paragraphes et les chapitres sont enfouis sous les sédiments du temps!. Les dates avancées sont très imprécises. Après des décennies de spéculations sur des tribus européennes perdues ou même des continents perdus, la majorité des archéologues pensent que les Premiers Américains sont originaires d'Asie. La bande de terre connue en archéologie sous le nom de Beringia s'est formée entre 12 000 et 20 000 ans avant notre ère, lorsque les glaciers ont fait baisser les eaux, tout en mettant à jour des terres jusqu'alors submergées. On pense généralement qu'en vagues successives, des hommes ont franchi cette terre ferme. Ils suivaient probablement les mammouths laineux, leur principale source de subsistance. Ils devaient pouvoir survivre pendant des mois à des froids extrêmes, construire des abris, confectionner des vêtements de peau et de fourrure, faire des feux et chasser en groupe.

1

J. D. Jennings,« Across an Arctic Bridge », J.B. Bi1Iard ed., The World of the American Indian,
DC, National Geographic Society, 1974, reprinted 1989, p. 29.

Washington

Histoire des Indiens des États-Unis

Ces migrants sont arrivés pendant l'ère du pléistocène. Quatre périodes glaciaires se sont succédé durant le million d'années qu'a duré le pléistocène. Ainsi, pendant la période dite du Wisconsin qui a duré approximativement de 90000 ou 75 000 ans à 8 000 ans avant notre ère, il y avait suffisamment d'eau gelée pour faire baisser le niveau des océans de façon significative. Là où de nos jours l'eau est profonde de 500 mètres au détroit de Béring, on suppose que la toundra s'étendait sur 1 600 kilomètres à travers les deux continents. Le gros gibier a pu migrer le long de cette terre, suivi de prédateurs, des hommes armés de lances. Ces Paléo-Sibériens semblent être les premiers Américains, les découvreurs du Nouveau Monde. Ils avaient suivi le gibier, mais peut-être aussi reculaient-ils devant d'autres populations, ou s'éloignaient-ils d'un environnement devenu hostile ou étaient-ils chassés par des changements climatiques. Ce fut une période d'échanges: mastodontes, mammouths, bisons et autres grands mammifères migrèrent vers l'Amérique, tandis que les chameaux et les chevaux, originaires d'Amérique, se répandaient dans le Vieux Monde.

La préhistoire
Le néolithique et les origines Les découvertes archéologiques repoussent la date de leur arrivée de plus en plus loin dans le temps, de 10 000 à peut-être 50 000 ans avant notre ère. Il n'y a pas d'accord général sur les dates car les objets de pierre eux-mêmes ne peuvent être datés. Ils doivent être replacés dans le temps grâce à une étude de leur environnement géologique, ou par l'analyse au carbone 14 des éléments organiques trouvés dans leur voisinage. Tous s'accordent néanmoins pour dire que cette migration humaine venue d'Asie ne s'est pas produite en une fois, mais en diverses vagues au fil des millénaires, les premiers Indiens se déplaçant en petites unités familiales ou en bandes restreintes. De plus, c'est petit à petit qu'ils se sont dispersés dans les Amériques. Les preuves matérielles de leur présence sont très limitées en raison de leur mode de vie. Le bois, les os et les peaux, qui sont des matières périssables, ont fait partie de la vie quotidienne pendant des millénaires. En fait, les Paléo-Indiens n'ont probablement pas été les tout premiers habitants des Amériques. Certains sites et objets semblent plus anciens et laissent supposer que des hommes vivaient sur le continent avant cette période. La présence humaine est attestée avec certitude depuis 12000 ans, sur la foi du site dit « de Clovis ». Celui-ci, découvert au Nouveau-Mexique en 1932, étaye la théorie la plus communément admise, selon laquelle l'Amérique aurait été colonisée, peu avant cette date, par une peuplade de chasseurs-cueilleurs venus

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Les premiers hommes d'un jeune continent

d'Asie. Ces hommes, de type mongoloïde, auraient profité du radoucissement du climat, qui libéra des glaces un large passage entre la Sibérie et l'Alaska. Le détroit de Béring pouvait alors être traversé à pied. Cette histoire est néanmoins de plus en plus remise en cause. Au fil des ans, de multiples découvertes, témoignant d'une occupation antérieure, sont en effet venues contredire cette version trop simple. Une première vague de peuplement se serait faite par le détroit de Béring, il y a 30 000 ou 25 000 ans; la dernière aurait eu lieu au stade glaciaire suivant, il y a 15 000 ou 12 000 ans. Entre temps, d'autres populations auraient pu également se frayer un chemin par un « couloir» continental ou par une route côtière... On comprend mieux, dans ce contexte, l'intérêt scientifique que présente un squelette humain en très bon état découvert, par hasard, le 28 juillet 1996 par deux étudiants qui se promenaient sur les bords du fleuve Columbia, près de la ville de Kennewick, au sud de l'État de Washington. L'analyse au carbone 14 révèle que l'inconnu vécut il y a environ 9 400 ans. Il devient l'un des vestiges humains les plus anciens et les mieux conservés du continent américain. Grâce à lui, les anthropologues espèrent mieux comprendre les origines du peuplement du Nouveau Monde. Leurs espoirs ont néanmoins été déçus car, en vertu de la Native American Grave Protection and Repatriation Act (NAGPRA), la loi sur le rapatriement des restes humains et des objets sacrés de 1990, les tribus indiennes peuvent demander la restitution des ossements et des objets sacrés leur appartenant. Aussi cinq tribus, les Umatilla, les Yakima, les Colville, les Nez Percé et les Wanapum, dont les territoires jouxtent le fleuve Columbia, ont réclamé les restes de l'homme de Kennewick, lesquels ont été aussitôt placés sous la garde de l'US Army Corps of Engineers, le génie militaire américain. Pourtant, ces dernières années, plusieurs vestiges humains très anciens ont été découverts sur le sol américain, qui ont été rapidement restitués. Ce qui est remarquable, dans le cas de « l'homme de Kennewick », c'est qu'il ne présente aucune des caractéristiques des populations amérindiennes contemporaines. La grande différence est que, avant la mise sous scellés, le médecin légiste avait chargé un anthropologue, Jim Chatters, d'examiner les ossements, qui se sont avérés de type caucasoïde, plutôt que mongoloïde. Mais contrairement à ce que se sont empressés d'affirmer les médias, Jim Chatters se défend d'avoir jamais dit que le crâne était de type caucasien. Le consensus semble maintenant être qu'il est davantage apparenté aux populations polynésiennes contemporaines ou à la minorité Ainu du Japon (une population présentant plus de similitudes avec les Caucasiens qu'avec la population japonaise contemporaine). Après la mise sous séquestre, des chercheurs ont déposé un recours auprès du tribunal de Portland, dans l'Oregon, afin de poursuivre leurs recherches. Après sept longues années de luttes juridiques, un jugement vient d'être rendu par la Cour fédérale,

27

Histoire des Indiens des États-Unis

qui confère aux scientifiques le droit d'étudier les restes de l'homme de Kennewick.

Les premiers

habitants

de l'Amérique

En dépit de l'absence de restes humains des premiers habitants, les chercheurs ont tiré certaines conclusions de l'étude de leurs descendants amérindiens. Dans l'état actuel des connaissances, les Amérindiens, comme les peuples mongoloïdes d'Asie, descendent d'ancêtres protomongoloïdes communs. La principale preuve de cet héritage partagé est une caractéristique dentaire: des incisives « en forme de pelle ». Cette forme particulière serait due à une incurvation de l'émail et de la dentine. Les Amérindiens et les groupes chinois présentent couramment cette caractéristique: plus de 90 % des Amérindiens et 94,2 % des Chinois. En comparaison, seuls 9 % des Euro-Américains sont concernés. Bien que les Amérindiens aient une ascendance commune avec les peuples mongoloïdes d'Asie, ils appartiennent à un groupe ethniquement distinct, aussi bien des Asiatiques orientaux que des Inuit-Aleoute. Les trois groupes présentent des différences de morphologie, de croissance et de pathologie. Des études hématologiques des Indiens contemporains ont permis de définir certaines particularités: ils possèdent les groupes A, B et 0 les plus purs du monde. Le développement distinct des peuples du Nouveau Monde s'explique par un certain nombre de facteurs, comprenant des déviations ou des mutations génétiques et l'influence de l'environnement. Les Paléo-Indiens On situe approximativement cette période de 15 000 à 7 000 ans avant notre ère, mais suivant les aires géographiques, ces dates ont varié. L'objet le plus caractéristique de la période paléo-indienne est une mince pointe de jet biface. Les surfaces sont relativement planes, preuve que la technique d'éclat par percussion était bien contrôlée2. Les pointes étaient en forme de feuille ou de fer de lance. L'éventail d'objets en pierre et en os est étroit, mais varie selon les sites: dans les Grandes Plaines, la plupart des sites archéologiques sont des lieux où l'on abattait et dépeçait les animaux vivant à l'ère du pléistocène. Dans l'Est des États-Unis, il s'agit surtout de campements. Même sur ces lieux de vie, si elles ne sont pas totalement absentes, les meules en pierre pour broyer les aliments sont relativement rares.
2

Alex D. Krieger, « Early Man in the New World », Prehistoric Man in the New World, Jesse Jennings ed., Chicago, University of Chicago Press, 1964. 28

Les premiers hommes d'un jeune continent

10 000 ans avant notre ère, les chasseurs ont commencé à façonner des pierres et des silex pour en faire des pointes de lance pour la chasse. Le type des pointes de lance permet de déterminer à quelle phase paléo-indienne elles appartiennent. Les pointes dites « Clovis », trouvées pour la première fois à Clovis, au Nouveau-Mexique, étaient utilisées par les chasseurs entre 9 500 à 8 000 ans avant notre ère. Elles ont été découvertes surtout parmi des os de mammouths et de mastodontes. Il semble que cette technologie a évolué sur le continent américain, car on n'en a trouvé aucune trace en Asie. On les trouve dans la plus grande partie de l'Amérique du Nord. Des formes plus perfectionnées et plus récentes se trouvent parmi des ossements de bisons dont la race est aujourd'hui éteinte.

Diversité géographique et culturelle

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Histoire des Indiens des États-Unis

La pointe Folsom était utilisée il y a 10 000 ans et caractérise la culture du même nom. Le site de Folsom au Nouveau-Mexique nous offre l'un des plus beaux exemples de technologie paléo-indienne. Situé dans un canyon fermé, le site contenait les restes de vingt-trois bisons d'une espèce maintenant disparue. Les pointes trouvées sur le site sont fines et légères, cannelées et fabriquées par « retouche par pression »3. Quant à la pointe PIano, on la trouve surtout entre 7 500 et 4 500 ans avant notre ère. Ses utilisateurs chassaient des espèces de bisons aujourd'hui également éteintes. On considère que les Indiens PIano représentent un pont avec la période archaïque car leur économie était plus variée que la simple chasse au gros gibier. La période archaïque: les cueilleurs-chasseurs

À la fin de la période paléo-indienne, l'environnement connut de profonds bouleversements. Au fur et à mesure que le climat devenait plus sec et plus chaud, les animaux de l'ère du pléistocène s'éteignirent et furent remplacés par du gibier plus petit. Certains troupeaux n'étaient plus assez nombreux pour être viables. C'est ce qui arriva par exemple au cheval. S'adaptant à cette évolution de l'environnement, les Indiens archaïques commencèrent à utiliser un plus large éventail de ressources, s'adonnant davantage à la cueillette et moins à la chasse. Ainsi, la période archaïque se caractérise par la cueillette de noix, de baies, de graines, le ramassage de coquillages, la chasse au moyen de lances ou de javelots, et l'apparition de la poterie. Cette période, qui a duré d'environ 8 000 à 1 000 ans avant notre ère, était celle des migrations. Lorsque les ressources alimentaires venaient à s'épuiser dans une région, les Indiens se déplaçaient vers une autre région. Les archéologues ont néanmoins trouvé quelques sites permanents, révélés par des tas d'ordures, principalement près des lacs et des rivières, signe d'un début de sédentarisation. Le réchauffement de la terre donna lieu à des nourritures nouvelles, changeant le mode de vie des Indiens et rendant leur vie plus facile. L'os, le bois, les andouillers, la pierre, les peaux, les fibres végétales servaient à faire outils et récipients: lances, masses, meules, pipes, pots et paniers de cuisson. Des pierres brûlantes étaient plongées dans ces paniers de cuisson pour faire bouillir les aliments. La culture cochise a été florissante à cette époque, dans ce qui est aujourd'hui l'Arizona et le Nouveau-Mexique. La vie de ce peuple était étroitement liée au lac Cochise et, lorsque celui-ci commença à s'assécher, le mode de vie se modifia peu à peu. Ces hommes devinrent davantage dépendants de leur agriculture. Ils rassemblèrent toutes les plantes et les fruits sauvages comestibles connus, comme le yucca, les figues de barbarie, les pignons, et se
3

Dean Snow, Les Indiens d'Amérique - Préhistoire et archéologie, éditions La Courtille,
1977, p. 23.

collection La Main de l'Homme,

30

Les premiers hommes d'un jeune continent

mirent à les cultiver. Les découvertes faites à Bat Cave, au Nouveau-Mexique, prouvent que, 3 300 ans avant notre ère, ils cultivaient déjà le maïs. On trouve alors des instruments à moudre les aliments dans leurs campements: des manos (pierres à moudre), des metate (meules de pierre), des mortiers et des pilons. Le régime alimentaire devint plus équilibré, avec une combinaison de viandes et de plantes. Les Indiens archaïques commencèrent à construire des bateaux et à domestiquer les chiens. Cependant, ces hommes ne se préoccupaient pas seulement de tâches pratiques et de survie. Ils commencèrent à façonner des ornements. De même, ils élaborèrent un système complexe de croyances et de rites, y compris de rites funéraires. On commença à enterrer les morts dans des tombes. Ainsi, la période archaïque fait preuve d'une plus grande sophistication technologique et d'une meilleure faculté d'adaptation que les cultures précédentes, lorsque les hommes chassaient le gros gibier et fourrageaient pour trouver de la nourriture. La culture archaïque s'avéra stable, efficace et universelle. On la trouve en effet sur tout le continent. Les hommes produisaient des objets de pierre habilement façonnés en utilisant les techniques d'affûtage et de polissage. Ils faisaient également des récipients de pierre. Quant aux outils, ils comprenaient des forets, des haches, des gouges et des scies. Dans les sites d'occupation devenus plus permanents, on a découvert des perles de pierre, d'os, de coquillage, des carapaces de tortue et, pour la première fois, les ornements utilisaient le cuivre. Des inhumations avaient lieu, y compris des crémations partielles et des sépultures où les morts étaient repliés sur eux-mêmes dans des tombes rondes, avec la présence d'ocre rouge et d'objets funéraires4. L'économie était pourtant encore une économie de chasse et de cueillette qui utilisait une grande variété de ressources locales. Pendant cette période, la dépendance des plantes comestibles augmenta en importance. Les hommes archaïques consommaient le petit gibier, les oiseaux, les coquillages et les poissons qu'ils attrapaient en utilisant des hameçons, des filets et des harpons5. Diversification des cultures (de 1500/1000 ans avant notre ère à 1000/1500 ans de notre ère) Avec les progrès de la culture, survint la diversification. Suivant les régions, les Indiens évoluèrent différemment. La vie alors tournait autour de la culture du maïs, des calebasses et des courges. Plus au nord, les Indiens
4

Jesse Jennings, Prehistory in Native America, 2nd edition, New York, McGraw-Hill, 1974,
2nd edition, New York, Harper &

p. 110-111 et Robert F. Spencer & al., The Native American, Row, 1987, p. 22-24.
5

Spencer,op. cit., p. 24.
31

Histoire des Indiens des États-Unis

chassaient avec des arcs et des flèches. Textiles, poterie et vannerie étaient d'usage courant. Selon les archéologues, des sociétés complexes virent le jour. Ces hommes étaient capables de vivre en groupes nombreux et sédentaires, dans des villes pouvant atteindre des milliers d 'habitants. Durant cette période de formation, se sont développées, entre autres, deux civilisations élaborées, les Bâtisseurs de Tertres à l'est, et les Anasazi dans le Sud-Ouest. Nous reviendrons plus loin sur ces deux civilisations en les situant dans leur environnement respectif.

Diversité géographique et culturelle
La terre a toujours été un élément essentiel des identités indigènes. Comme tous les peuples et, en particulier, dans les sociétés tribales, les Indiens étaient en contact étroit avec la nature, qu'ils s'adonnent à la cueillette ou à la chasse, qu'ils abattent un arbre pour construire un canoë, ou qu'ils se déplacent simplement dans la forêt. Mais si forte que soit l'intimité entre les peuples indiens et la terre, cette relation est facilement bouleversée ou détruite. C'est ainsi que l'on pense que la sécheresse a contraint les Anasazi à abandonner leurs villes. L'introduction du cheval et du fusil dans les Plaines et les régions voisines a changé la relation entre les peuples de chasseurs et leurs terrains de chasse. Les hommes, les forêts, les mers dans le Nord-Est du continent Dans le Nord-Est, les forêts de conifères et d'arbres à feuilles caduques offrent leurs ressources essentielles aux indigènes et aux animaux. Les peuples de cette région ne manquaient pas de ressources. Les forêts fournissaient en abondance le bois pour construire les «longues maisons », les canoës, les paniers; il servait également de combustible. Les indigènes consommaient les animaux de la forêt: lapins, dindes, ours, cerfs et écureuils; ils révéraient les cerfs et les orignaux, considérés comme des présents des esprits animaux. Ils cueillaient baies et plantes (myrtilles et riz sauvage), mais par ailleurs cultivaient les tournesols et les courges. De plus, dans cette région émaillée de lacs et de cours d'eau, sans compter la côte, les hommes étaient d'excellents pêcheurs. Ainsi, les Micmac fabriquaient des barrages de pierres et de branchages entrelacés pour attraper les anguilles et allaient en mer chasser les marsouins. Là où le mode de vie était relativement sédentaire, les hommes purent élaborer des systèmes sociaux complexes, y compris des clans et des sociétés. Au nord, en raison des rigueurs du climat qui interdisaient l'agriculture, les Ojibway, les Abenaki, les Micmac et autres tribus de langue algonquine, 32

Les premiers hommes d'un jeune continent

menaient une vie nomade de chasseurs cueilleurs, se déplaçant dans leurs canoës d'écorce de bouleau. Les lointains ancêtres des tribus d'horticulteurs plus au sud avaient probablement mené le même mode de vie, ainsi que l'indiquent des emplacements de camps de chasseurs de gros gibier datant de 16 000 ans avant notre ère, alors que les glaciers couvraient la région. Lorsque les peuples de langue algonquine se déplaçaient sur leur territoire, ils érigeaient souvent de simples tipis coniques recouverts d'écorce ou de peaux d'animaux. Pour leurs camps d'été ou d'hiver, qui étaient plus stables, ils construisaient des wigwams, des structures sophistiquées en forme de dômes, faites soit de jeunes arbres couverts d'écorce de bouleau ou d'orme, soit de peaux cousues. Au sud des Lacs Supérieur et Érié, une épaisse couche de terreau fertile permettait aux Algonquins comme les Illinois, les Ojibway du Sud et les Menominee, d'obtenir d'abondantes récoltes de maïs, de haricots et de courges, favorables à une vie sédentaire. C'était le cas également des tribus de langue sioux comme les Winebago, des Delaware, des Wampanoag et d'autres peuples de la côte atlantique. Chasse et cueillette avaient toujours leur importance, particulièrement pour ceux qui avaient à leur disposition les riches ressources de la mer, mais leur vie était néanmoins rythmée par les tâches agricoles. L'influence de l'agriculture est particulièrement sensible chez les Bâtisseurs de Tertres qui se sont installés dans les vallées fertiles à partir d'environ 500 avant notre ère. Les Bâtisseurs de Tertres de la basse vallée du Mississipi Les Bâtisseurs de Tertres vivaient dans la partie est des États-Unis, d'environ l'an 1000 avant notre ère jusque vers l'an 700 de notre ère, et les Bâtisseurs de Tertres Temples (culture mississippienne) dans le Sud-Est, de l'an 700 jusqu'après le contact avec les Européens. Les traces de ces civilisations se trouvent dans les tertres éparpillés entre les Grands Lacs et le Golfe du Mexique. Le tertre Etowah, dans le nord de la Géorgie, en l'an 1200, devait résonner du rire des enfants et des aboiements des chiens. On imagine que les chasseurs rentraient des bois, chargés de daims à queue blanche et de dindes sauvages. La ville comptait jusqu'à 3 000 habitants, aux coutumes sociales et aux pratiques rituelles complexes. Les fouilles du tertre à Etowah révélèrent des statues de marbre, des plaques de cuivre repoussé représentant des oiseaux mythiques, des coquillages gravés et plus de 200 sépultures. Le peuple d'Etowah vivait en familles étendues et pratiquait un système clanique, que l'on a pu déterminer sur les tombes trouvées dans le tertre. On a identifié le clan du Vent, de l'Ours, de l'Oiseau et de la Panthère. À l'origine, les Tertres Cités étaient construits autour de plusieurs grands tertres. Le plus grand était en général le Tertre Temple. C'est là que les prêtres célébraient les cérémonies 33

Histoire des Indiens des États-Unis

religieuses et les rites funéraires. Les tertres étaient construits entièrement à la main, en utilisant des paniers pour transporter la terre. Ils étaient entourés de champs pour nourrir la population. Lorsque les explorateurs européens arrivèrent, les tertres étaient enfouis sous terre. Leurs habitants avaient disparu, et nous ne savons d'eux que ce que les fouilles nous en ont révélé. Les Adena et les Hopewell présentaient de nombreuses caractéristiques communes, si ce n'est que tout chez ces derniers était en général plus riche et à plus grande échelle. Ils avaient créé un très vaste réseau d'échanges, puisque sur certains sites, les fouilles ont mis à jour aussi bien de l'obsidienne des Black Hills, que du mica des Appalaches, de l'argent du Canada ou des crânes d'alligators de Floride. Les Adena comme les Hopewell avaient donné naissance à des artisans accomplis, ainsi que le prouvent les objets décorés de motifs abstraits ou figuratifs: colliers, coiffes, coupes, poteries, pipes en pierre décorées de figurines humaines ou animales. Les Adena étaient des chasseurscueilleurs, mais les ressources de la vallée de l'Ohio étaient si riches qu'ils ont eu le loisir d'élaborer une vie rituelle et cérémonielle complexe symbolisée par des travaux de terrassement monumentaux, comme le tertre du Grand Serpent. Cet ouvrage de terre de 381 mètres de long, 6 mètres de large et 1,20 mètre de haut évoque la forme d'un serpent sinueux qui tiendrait un œuf dans la gueule6. Lorsque la culture Hopewell (de la ville actuelle de Hopewell, dans l'Ohio) est apparue quelques siècles plus tard, ses membres ont développé une société encore plus puissante et sophistiquée. Contrairement aux sociétés plus ou moins égalitaires qui les entouraient, les Hopewell ont concentré leurs efforts sur une élite sociale et religieuse. Ils ont transformé pour 500 ans la vie culturelle du Midwest, des Grands Lacs au Golfe du Mexique. Qu'est-il advenu de ce peuple entreprenant et dynamique? Comme pour le déclin des civilisations méso-américaines ou du Sud-Ouest américain, différentes théories ont été évoquées: changements climatiques, récoltes désastreuses, épidémies, guerre civile, invasions, ou simplement déclin culturel. À l'intérieur des terres, dans les forêts qui s'étendaient du Lac Huron vers l'est et vers le sud jusqu'aux Appalaches, un groupe de peuples d'habiles chasseurs et trappeurs, les Iroquois, est apparu au sein de la culture algonquine. C'étaient également des agriculteurs qui maîtrisaient parfaitement la technique
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On ne sait qui a construit cet ouvrage monumental,mais il appartientprobablementà la culture

adena qui s'est épanouie entre 500 avant notre ère et 200 de notre ère. Devenu parc d'État en 1900, il est menacé par des promoteurs qui veulent construire un barrage sur Brush Creek afin de former un lac artificiel, et par des compagnies pétrolières et minières qui veulent le détruire pour prospecter pétrole, gaz et uranium. 34

Les premiers hommes d'un jeune continent

de la culture sur brûlis. La plupart des peuples de langue iroquoise vivaient au sud du Saint Laurent, dans ce qui est aujourd'hui l'État de New York. Un autre groupe occupait les basses terres entre les lacs Huron, Érié et Ontario. La vie iroquoise était concentrée dans des villages de longues maisons aux toits arrondis, qui étaient entourées d'un terrain planté généralement de maïs. Chaque longue maison abritait plusieurs familles liées entre elles. De telles constructions sont toujours utilisées pour des réunions de la communauté tribale, ou pour des cérémonies. Quelque temps avant le XVe siècle, cinq groupes iroquois (les Cayuga, les Mohawk, les Oneida, les Onondaga et les Seneca) formèrent une ligue ou confédération appelée les Cinq Nations du Haudenosaunee (le Peuple de la Longue Maison). Il sera question plus loin du rôle important joué par cette puissante ligue dans l'histoire de l'Amérique du Nord. Le Sud-Est: les hommes de la mangrove Dans cette région se succèdent des zones côtières avec des marécages d'eau salée, des hautes herbes et des bosquets de cyprès, les Everglades subtropicales, la plaine inondable du Mississipi, les terres fertiles de la Black Belt, le plateau du Piedmond, les montagnes Blue Ridge, Smoky et Cumberland du sud de la chaîne des Appalaches. La terre était presque partout couverte de forêts, qui offraient à leurs habitants du bois et les produits de leur faune et de leur flore. Lors du contact avec les Européens, la majorité des Indiens construisaient leurs maisons le long des rivières, en villages qui représentaient la principale forme d'organisation sociale. Le sol étant très sablonneux (à l'exception de la Black Belt), les champs changeaient fréquemment d'emplacement et, en conséquence, les villages qui vivaient de leurs récoltes. On peut dire que les Indiens du Sud-Est étaient pour la plupart d'abord des agriculteurs, et ensuite des chasseurs, cueilleurs, pêcheurs. La chasse y demandait des techniques particulières, car il n'y avait pas de neige pour ralentir la course du gibier. Par exemple, la plupart des chasseurs du Sud-Est imitaient l'appel des cerfs afin de les attirer à portée de leurs armes. Les demeures typiques, telles que cel1es des Creek, étaient de longues maisons d'été rectangulaires et à pignon, crépies à la boue et, pour l'hiver, des maisons coniques en partie enterrées pour l'isolation. Dans les zones subtropicales, les maisons étaient ouvertes à la chaleur. Les Séminole vivaient dans des demeures sans murs, dont le toit était fait de branchages et de palmes. Les Indiens du Sud-Est utilisaient de nombreuses plantes à usage médicinal et rituel. Ils cultivaient le tabac, qu'ils fumaient dans des pipes durant les cérémonies et les rites de conjuration, ou encore s'en frottaient le corps comme remède. 35

Histoire des Indiens des États-Unis

Des peuples voisins établissaient des liens pacifiques et commerciaux. Les langues parlées étaient très variées, incluant, entre autres, le muskogéen, le sioux et l'iroquois. Des objets datant de 1500 ans avant notre ère ont été mis à jour en Louisiane et des restes de la culture des Bâtisseurs de Tertres parsèment tous les États du sud. En fait, certaines de ces cultures vivaient encore lors de l'exploration d'Hernando de Soto. Les derniers représentants sont morts des maladies importées d'Europe ou lors des guerres avec les Français. Les tertres abritaient des sépultures chez ces civilisations qui ont prospéré entre les années 1000 et 1500. Les morts étaient enterrés avec leurs bijoux et des objets sculptés qui semblaient indiquer leur statut, leur puissance, ou les aider dans leur voyage vers l'autre monde. Les peuples du Sud-Est sont connus pour leur vannerie, leur poterie et leur tissage. Puis, dès qu'ils ont obtenu des marchandises des Européens, ils ont commencé à coudre des vêtements en patchwork, de style européen. Il est difficile de dresser un tableau détaillé de la complexité culturelle de la région, car ces peuples ont été très tôt en contact avec les Européens, à commencer par une expédition espagnole en 1513. Les intrusions successives des colons espagnols, français, anglais, puis nord-américains ont apporté la guerre, la maladie et la destruction du tissu social, provoquant le rapide déclin de ces Indiens. La population des Grandes Plaines: migrations et révolution Les Grandes Plaines sont couvertes de hautes herbes, de collines ondoyantes, qui ne reçoivent que vingt-cinq à cinquante centimètres d'eau par an. Au nord, les hivers sont très rigoureux, avec une neige très abondante. Les Grandes Plaines offrent d'immenses étendues de pâturages pour les bisons et d'autres animaux qui y trouvent leur nourriture. Mais un changement du vent et une période de sécheresse peuvent suffire à transformer cette terre nourricière en désolation. Saules et peupliers de Virginie bordent les rivières. Ces immenses étendues sont interrompues par des formations comme les Black Hills, les Ozarks et les Badlands du Dakota, ou les Sand Hills du Nebraska. Il fut un temps où d'immenses troupeaux, surtout de bisons, parcouraient la Prairie. Sans barrières naturelles pour s'opposer à leurs déplacements, sans prédateurs, les bisons prospéraient par millions. Les hommes se cantonnaient au voisinage des rivières, vivant des ressources des vallées, ours, cerfs, lapins et gibier à plumes. Ils chassaient les bisons à pied, les piégeant dans les ravins ou les poussant à se précipiter du haut des falaises. Les peuples des Plaines étaient à l'origine des chasseurs de culture dite « piano ». Ils ont suivi les migrations des bisons jusqu'à leur quasi-disparition due à une longue période de sécheresse qui a duré environ de 5 000 à 2 500 ans avant notre ère. Puis, le climat redevint 36

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plus humide, ce qui permit aux bisons de se multiplier à nouveau. La majorité des descendants de la culture pIano étaient devenus des agriculteurs dans les vallées fluviales et ne revinrent dans la région que vers l'an 1500, lorsque le cheval rendit à nouveau fructueuse la chasse au bison. Les Indiens utilisaient la peau de bison pour leurs tipis, mais aussi pour faire des mocassins, des vêtements, des travois7, des sacs... Les peuples des Plaines utilisaient aussi les os des bisons ou encore des os d'oiseaux pour faire des aiguilles et divers outils. Ils consommaient la viande fraîche ou la faisaient sécher pour l'hiver. Ils déterraient les navets sauvages, cueillaient les baies, récoltaient des plantes à usage médicinal. Les saules servaient à construire des loges de sudation et à faire de la vannerie. Un millénaire avant notre ère, des groupes migrèrent dans les Plaines et des communautés nomades commencèrent à s'installer dans des villages, transformant en jardins les fertiles plaines inondables. Cependant des changements climatiques venaient parfois modifier la vie des villages lorsque la sécheresse détruisait les récoltes de maïs, de haricots, de courges et de tabac. Ces cultures furent néanmoins prospères tant qu'elles n'entrèrent pas en contact avec les Euro-Américains. Les ancêtres des Mandan avaient migré depuis la vallée du Missouri. À la fin du xue siècle, ils avaient été en contact avec les ancêtres des Arikara et des Pawnee qui avaient quitté le Nebraska et le Kansas actuels pour fuir la sécheresse. Leurs cultures se mêlèrent. Lors de l'arrivée des Européens, la plupart des groupes vivaient dans des villages constitués d'habitations de terre et entourés de palissades, le long des principales rivières. Les Pawnee vivaient au Nebraska; les Arikara dans la plus grande partie du Dakota du Sud et les Mandan dans le Dakota du Nord. Ces peuples étaient des agriculteurs accomplis, dont les vies suivaient toutes le même rythme: les plantations au printemps, la chasse au bison l'été et au début de l'automne, les récoltes avant le long hiver. On pense que lors des premiers contacts avec les Européens, les seuls habitants des Plaines qui n'étaient pas agriculteurs étaient les Blackfeet de langue algonquine au nord et les Comanche de langue uto-aztèque au sud. Tous les autres étaient des agriculteurs sédentaires ou semi-nomades qui se déplaçaient lorsque la terre était épuisée en un endroit. La vie dans les Plaines devait changer définitivement lorsque, au XVIe siècle, les Espagnols réintroduisirent le cheval, un animal qui avait disparu d'Amérique du Nord depuis des millénaires. D'abord les Pawnee puis, à la fin
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Le travois est un attelage sans roues, constitué par des perches attachées à un animal de trait, et

traînant par terre.

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Histoire des Indiens des États-Unis

du XVIIe siècle, les autres tribus de la région adoptèrent le cheval et commencèrent à sortir des vallées. Les agriculteurs pouvaient plus facilement transporter le produit de leur chasse saisonnière au bison. Certaines tribus de zones de forêts, comme les Cheyenne, étaient venues dans les Plaines pour cultiver la terre; mais avec le cheval, ils se consacrèrent bientôt uniquement à la chasse au bison. Avec leur nouvelle mobilité et les vagues d'immigrants qui déferlaient dans les Plaines, des rivalités se développèrent pour s'assurer la terre et ses ressources. Le tipi fut un facteur déterminant de la mobilité du style de vie. Cette habitation conique, originaire des forêts du nord, était parfaitement adaptée à la vie dans les Plaines. Les poteaux et les peaux de bison qui le composaient se démontaient facilement et pouvaient être transportés sur des travois tirés par des chevaux. La colonisation par les Euro-Américains, les guerres, les maladies et la disparition des bisons mirent un terme au mode de vie traditionnel des Plaines. Les peuples qui autrefois parcouraient librement les Grandes Plaines furent confinés dans des réserves. Nous verrons que la résistance des Indiens fut plus vive dans les Plaines que partout ailleurs, mais le massacre en 1890 de près de 350 Sioux Lakota à Wounded Knee dans le Dakota du Sud y mit définitivement fin. Les cueilleurs-chasseurs du Grand Bassin

Le Grand Bassin occupe un plateau désertique qui recouvre la quasitotalité de l'Utah et du Nevada, ainsi qu'une partie du Colorado, du Wyoming, de l'Idaho et de l'Oregon, presque entièrement encerclé de montagnes et de plateaux. Lorsque les glaciers fondirent à la fin de l'ère du pléistocène, la région était émaillée de soixante-huit vastes lacs, y compris le lac Bonneville et le lac Lahontan. Le grand Lac Salé et le lac Sévier sont des restes du lac Bonneville. Les lacs Pyramid, Winnemucca et Walka sont les seuls témoins de ce qui fut le lac Lahontan. En raison de la qualité géologique particulière de la région, les eaux actuelles sont extrêmement salines. La Vallée de la Mort, située en dessous du niveau de la mer et dont la température en été peut dépasser 50°C, présente les caractéristiques extrêmes du Bassin. La végétation est maigre, composée surtout de touffes d'armoise, de pins pignons et de genévriers. Au moment du contact avec les Européens, les Indiens de la région se nourrissaient de tout ce qui était comestible: graines, noix, baies, racines, serpents, lézards, insectes et rongeurs, ce qui justifie le nom de «fourrageurs» qu'on leur a donné. Ils chassaient également les lapins, les antilopes et les oiseaux. Dans une moindre mesure, ils s'adonnaient à la pêche. Leur existence difficile tournait autour de la quête de nourriture, d'eau et de bois, ainsi que de 38