Histoire des maisons hantées

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Une façade délabrée, des volets qui craquent, peut-être même une silhouette floue à la fenêtre… la maison hantée appartient bel et bien à notre imaginaire commun.
Goût pour le bizarre, plaisir de se faire gentiment peur, vague croyance ou curiosité pour les revenants et l’au-delà, si les maisons hantées nous semblent aujourd’hui une superstition frappée d’archaïsme, il n’en était pas de même au XIXe siècle, où elles furent un temps au cœur de débats passionnés et savants. Maisons du diable, maisons habitées par des âmes errantes pullulent alors en France, au Royaume-Uni et aux États-Unis. Autant de phénomènes sur lesquels l’Église, d’abord, porte un diagnostic de possession et d’exorcisme, tandis que les scientifiques traitent des problèmes psychiques liés à la hantise. C’est aussi l’âge d’or des chasseurs de fantômes et autres spirites qui proposent à leurs contemporains, que la mort et la spiritualité inquiètent, d’entrer en contact avec les esprits. Lieu repoussoir à l’opposé du « home sweet home », la maison hantée inspire : cinéma, littérature, peinture, nombreux sont les artistes qui s’en sont emparées.
Stéphanie Sauget livre un essai brillant sur un sujet neuf, en marge de la grande histoire, mais véritable objet d’histoire culturelle, à travers lequel sont abordés d’une manière différente les enjeux d’un long XIXe siècle, notamment la déchristianisation, la modernisation ou la montée des idéologies.
Publié le : jeudi 5 septembre 2013
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791021001978
Nombre de pages : 272
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STÉPHANIE SAUGET
HISTOIRE DES MAISONS HANTÉES France, Grande-Bretagne, États-Unis – 1780-1940
TALLANDIER
Éditions Tallandier – 2, rue Rotrou 75006 Paris www.tallandier.com
© Éditions Tallandier, 2013 pour la présente édition numérique
www.centrenationaldulivre.fr
Réalisation numérique :www.igs-cp.fr
EAN : 979-1-02100-197-8 epub2.ade-ibooks.fr_extract_v0.1
Introduction
POUR UNE HISTOIRE DES MAISONS HANTÉES
Les maisons hantées font partie de notre imaginaire commun. De nombreux films continuent de faire de ce thème une source d’inspiration qui attire de très nombreux spectateurs dans les salles obscures, au-delà du public des films de fantastique ou d’épouvante. Pour preuve l’excellent film d’Alejandro Amenábar,Les Autres, sorti en 2001, qui avait pour décor une immense demeure victorienne, plongée dans la brume, isolée dans un grand parc perdu quelque part sur l’île de Jersey après la Seconde Guerre mondiale, et qui mettait en scène une mère, Grace, et ses deux enfants atteints d’une étrange photosensibilité, qui attendaient le retour du front du chef de famille. Et l’on pourrait songer à bien d’autres films récents tels queL’Orphelinat (El Orfanato)de Juan Antonio Bayona en 2007 ou encoreParanormal Activity, un film indépendant américain de Oren Peli, sorti sur les écrans en 2009 et qui a créé la surprise par son incroyable succès auprès du public. Que nous y croyions ou non, le thème des «maisons hantées» exerce une certaine fascination que l’on peut expliquer de bien des manières: attachement aux lieux, sensibilité physique et psychologique à l’espace (se sentir à l’aise ou non dans un lieu), goût pour le bizarre, plaisir de se faire gentiment peur, vague croyance ou curiosité pour les fantômes, envie d’imaginer l’au-delà, questionnement métaphysique sur les traces que nous, et les autres, laissons sur notre passage… Tout cela peut nous sembler intemporel. Cela l’est-il? Peut-on vraiment imaginer que nos peurs ou nos angoisses, même si elles semblent des invariants anthropologiques, ne soient pas des productions en partie historiques et culturelles ? En 1966, l’historien et démographe Peter Laslett publiait un ouvrage sous le beau titreThe World we have lost, traduit trois ans plus tard en France sous le titreCe monde que nous avons perdu. La formule a souvent été reprise, notamment par les historiens qui se sont appuyés sur l’anthropologie historique pour insister sur les ruptures et l’éloignement temporel qui rendent sans doute pensable l’histoire. Depuis Marc Bloch, les historiens osent dire et écrire qu’ils ne travaillent que sur des morts et sur le passé. La conscience historique contemporaine est donc en quelque sorte hantée ou habitée. Pourtant, des fantômes, l’histoire contemporaine ne veut pas vraiment en entendre parler. En France, les maisons hantées ne sont pas considérées comme des sujets à part entière, dignes d’une e e histoire sérieuse par les spécialistes de la période contemporaine (XIX -XX siècles), alors qu’ils sont étudiés depuis plusieurs années déjà par les historiens médiévistes et modernistes et surtout par les spécialistes d’autres disciplines appartenant aux sciences sociales (sociologie, anthropologie, psychologie). Il y a pourtant matière à historicisation de ces sujets, qui, même s’ils semblent marginaux, n’en demeurent pas moins des «objets» culturels, au sens de productions de la culture, très largement partagés par les e e sociétés occidentales du XIX siècle. Le XIX siècle français par exemple regorge de «mal morts» et de revenants, de phénomènes surnaturels qui ne laissent pas de surprendre les contemporains: apparitions de la Vierge, retour du diable et même satanisme à la fin du siècle, errances des âmes du purgatoire qui connaissent un âge d’or ou encore intrusion de « Poltergeists ». Cette contribution voudrait montrer qu’une histoire des maisons hantées est possible et sans doute même fructueuse, car des sources existent, plus nombreuses qu’aux périodes précédentes, et qui ne se limitent pas à la littérature. En outre, la définition même de la maison hantée, des fantômes et de la hantise change au e e cours d’un long XIX siècle, compris entre la fin du XVIII siècle et les années 1940. Toutes ces transformations informent des enjeux sous-jacents aux maisons hantées que l’historien doit essayer de saisir et qui dépassent largement cette seule question.
La démarche historique est-elle justifiée ?
S’intéresser aux maisons hantées et aux fantômes d’un point de vue historique nécessite d’avouer – nous insistons sur ce terme – quel «genre» d’histoire et quel «type» d’histoire on entend faire. Nous entendons par là que ces sujets sonta priori, et c’est là un grand problème, considérés au mieux comme anecdotiques, au pire comme ridicules. Certes, depuis le «tournant critique» des années 1980, les historiens se sont détournés de la prétention d’une histoire hiérarchique à trois niveaux définie par Ernest Labrousse (niveau social d’abord, puis niveau économique fondamental, enfin, «au grenier de l’histoire», le niveau culturel) et proposent de redonner une place centrale à la subjectivité des individus et à leurs perceptions de l’histoire, même s’ils n’ont pas forcément conscience de l’histoire qu’ils font et vivent. De nouveaux objets et de nouvelles sources ou documentations ont fait leur apparition aux côtés des sujets classiques et dans les années 1980 et 1990 sont parus des livres d’histoire consacrés au crime, à la nuit, aux odeurs, à l’invention de la plage, à la sexualité quelle que soit son «genre» pour ne donner que quelques exemples marquants. Pour autant, notamment en histoire contemporaine en France, ce type de sujets provoque une certaine méfiance. Et s’ils sont marquants, c’est aussi le signe qu’ils restent rares. L’histoire garde ses prétentions légitimes à dire le vrai à partir de techniques de recherche et de procédures critiques pensées en amont par lesquelles les historiens s’efforcent de construire, à chaque étape du développement de leur discipline, l’objectivité de leurs discours. Le« cultural turn »et le« linguistic turn »récents ont provoqué une grande crainte de perte de légitimité de l’histoire, ce qui a eu et a toujours pour conséquence de considérer avec inquiétude des «sujets» qui pourraient sembler des «licences poétiques» ou des projets isolés, éloignés d’une demande sociale ou réellement scientifique. L’histoire culturelle a-t-elle alors un avenir si elle n’est pas strictement une histoire du patrimoine, des politiques culturelles et des idéologies? En fait, la question ne se pose ainsi qu’en histoire contemporaine. L’histoire de l’Antiquité et du Moyen Âge est apparemment plus libre, mais aussi plus marginale. En France, les revenants sont un sujet légitime d’histoire depuis les années 1970-1980 en histoire médiévale ou moderne. Citons par exemple les travaux de Jean Delumeau surLa Peur en Occidentceux de (1978), Jacques Le Goff surLa Naissance du purgatoire (1981), et ceux de Jean-Claude Schmitt surLes Revenants.Les vivants et les morts dans la société médiévale(1994) pour l’histoire médiévale ou ceux de e Giovanni Levi surXVIII siècleLe Pouvoir au village. Histoire d’un exorciste dans le Piémont du , rapidement traduit en français en 1989. Ce nouvel objet est né du dialogue relativement récent mais très fécond entre l’histoire et l’anthropologie. Il peut également se placer dans la filiation des travaux pionniers de Marc Bloch surLes Rois thaumaturgesen 1924, qui, en se situant dans une perspective anthropologique, interprétait la croyance en la vertu miraculeuse du toucher royal en France et en Angleterre en fonction des e e catégories mentales et culturelles des XI et XII siècles et livrait des perspectives nouvelles pour l’histoire du merveilleux. Encore André Vauchez rappelle-t-il en introduction de son ouvrage consacré auxSaints, prophètes et visionnaires(dont le sous-titre estLe pouvoir surnaturel au Moyen Âge) que les travaux de 1924 de Marc Bloch n’exercèrent une influence sensible sur les travaux des historiens que près de quarante 1 ans après leur diffusion Pour Jean-Claude Schmitt, l’étude de la croyance aux revenants permet aujourd’hui d’interroger ce que signifie la croyance dans une société, mais aussi de sonder le rapport entre culture orale et mise par écrit des récits. Les revenants sont considérés comme des «problèmes» qui mettent ainsi l’accent sur le rôle de la mémoire dans les structures de parenté et les structures de pouvoir. Mais il n’en demeure pas moins que malgré ce gigantesque effort de légitimation du sujet par la mise au jour des enjeux (principalement sociaux, culturels et politiques) et des sources (médiévales et modernes), l’histoire des revenants reste très mal connue et encore très largement à écrire. En 1994, deux universitaires suisses venus de la littérature, Jacques Berchtold et Michel Porret, faisaient déjà le constat que l’étude de la peur et des grandes peurs qui e traversent le XVIII siècle n’était pas très avancée pour la fin de la période moderne, car celles-ci étaient vues comme un résidu d’archaïsme à contre-courant des mouvements majeurs qu’étaient la rationalisation et la sécularisation. Les maisons hantées et les fantômes, qui nous semblent aujourd’hui des superstitions frappées d’archaïsme, que l’on peut encore concevoir – à la rigueur – comme «naturelles» aux sociétés médiévales, parce que cette époque reculée nous apparaît obscurantiste, peuvent-elles dignement retenir l’attention des historiens du monde contemporain ? En France, cela ne semble pas aller de soi, tant les rares mais très utiles travaux sur ces sujets abordent le surnaturel de biais, pour éclairer d’autres enjeux déjà légitimes ou
suscitant plus facilement un intérêt et des débats. C’est le cas des travaux de Jacqueline Carroy surLe Mal de Morzine. De la possession à l’hystérie (1857-1877), paru en 1981, ou de ceux de Régine Plas sur la Naissance d’une science humaine: la psychologie. Les psychologues et «le merveilleux psychique» en 2000. Les ouvrages historiques s’attaquant à des sujets dits «surnaturels» ou «paranormaux» de manière plus frontale trouvent des éditeurs intéressés et un public mais ils sont d’une certaine manière marginalisés dans le milieu universitaire français. Je pense par exemple au très beau livre de Nicole Edelman,Histoire e de la voyance et du paranormal. Du XVIII siècle à nos jours(Le Seuil, 2006). Seule l’ethnologie semble avoir conquis la légitimité d’étudier ce sujet depuis le milieu des années 1970. Songeons par exemple à Paul Jacob travaillant surLes Revenants de la Beaucedans un ouvrage paru cependant au Québec en 1977 ou plus récemment à l’ouvrage collectif dirigé par Jocelyne Bonnet-Carbonnell surMalmorts, revenants et vampires en Europe: métamorphoses ? (L’Harmattan, 2005). Encore le projet était-il européen… Cette réticence, si l’on peut dire, se rencontre beaucoup moins dans les universités anglo-saxonnes qui prennent e bien plus au sérieux le problème de la persistance du surnaturel et des superstitions au XIX siècle et qui pourtant sont également soumises à la pression du «marché». On peut ainsi citer les études de Judith Devlin surThe superstitious mind. French Peasants and the Supernatural in the Nineteenth Century(1987), ou ceux de Lynn L. Sharp surSecular spirituality. Reincarnation and spiritism in the Nineteenth Century France (2006). Les études sur les revenants et les phénomènes de hantise sont ainsi en développement relatif outre-Atlantique. Il nous semble qu’une histoire des maisons hantées pourrait pourtant s’inscrire dans une «histoire de l’insolite» que revendiquait Alain Corbin dans l’introduction de son ouvrage consacré auxCloches de la e Terre. Paysage sonore et culture sensible dans les campagnes au XIX siècleen 1994 :
Comment accéder à la compréhension du monde que nous avons perdu ou, plutôt, que nous venons de perdre? Comment étudier ce qui témoigne d’une paradoxale distance, malgré la proximité temporelle? Sans doute convient-il, pour ce faire, de porter une particulière attention à l’inactuel, à l’insolite, à ce qui est décrété dérisoire. Sans doute faut-il tenter une étude de la 2 genèse de l’insignifiance, puis de l’évolution et de la diffusion des formes de l’incompréhension .
Rappelons en effet que si les maisons hantées ne font plus que rarement parler d’elles aujourd’hui, il n’en e était pas de même au XIX siècle, qui ne fut pas seulement le siècle du désenchantement du monde. Jacques Le Goff avait attiré notre attention en rappelant que ce que nous appelons avec parfois beaucoup 3 de mépris le Moyen Âge semblait s’être éternisé jusque dans les années 1950 . La croyance au purgatoire e est un bon exemple de la persistance de croyances héritées du Moyen Âge au cœur même du XIX siècle. Alors, les récits de fantômes sont de plus en plus nombreux, qu’il s’agisse de publications d’anciens récits e supposément médiévaux (Claude Lecouteux s’est beaucoup appuyé sur des documents du XIX siècle pour écrire son ouvrageFantômes et revenants au Moyen Âge1986), de romans et de en ghost stories, mais aussi d’articles de presse spécialisée, d’ouvrages savants aussi bien religieux que médicaux, juridiques et e scientifiques. C’est une des spécificités du XIX siècle. Tandis que la littérature fourmille de châteaux hantés et ne cesse de raconter d’étranges histoires de fantômes et de revenants, la spiritualité inquiète des contemporains se laisse gagner par la seconde vague de swedenborgisme, puis par le spiritisme (qui naît vers 1847-1848 et se développe en Europe dans la décennie suivante). Les visions, laïques ou religieuses, se multiplient et les fantômes pullulent, entraînant dans leur sillage l’apparition de curieux, de médiums et d’experts en phénomènes étranges et « paranormaux ». N’est-il pas légitime et instructif de comprendre comment et pourquoi les maisons hantées ont un temps été au centre des débats passionnés et savants avant d’être renvoyées à une marge discréditée aujourd’hui? L’un des buts de l’histoire n’est-il pas l’élucidation du social qu’on pourrait définir comme une production dynamique, une matrice, un «nexus» fait d’interrelations mouvantes, d’interactions (Ervin Goffman) entre les individus médiatisées par le langage, les rites, des systèmes de représentations ?
Y a-t-il des « sources » ? Les «sources» existent et elles sont même très nombreuses et très diverses. Il ne s’agit pas de partir à la
recherche de supposées «vraies» maisons hantées. La seule chose que nous puissions découvrir est ce que les contemporains ont considéré comme des «maisons hantées». Encore les mots méritent-ils qu’on s’y arrête. e Le terme de «hantise» n’est pas aussi simple qu’il y paraît. Au XVII siècle, Corneille utilise le mot «hantise» dans un sens qui peut nous sembler bien éloigné de la signification actuelle. Dans un dialogue entre Géronte et Philiste, dansLe Menteur, il évoquait «les douceurs d’une longue hantise». Montaigne, e e avant lui, parlait de la «hantise conjugale». En fait, encore aux XVIII et XIX siècles, le nom commun féminin «hantise» désigne, par exemple dans leDictionnaire de l’Académie française, une fréquentation ou un commerce familier avec quelqu’un (en bonne ou en mauvaise part le plus souvent). En 1836, dans un dictionnaire bilingue franco-anglais, Alexandre Boniface confirme ce sens ancien dominant du mot «hantise», à savoir fréquentation, habitude, intimité, liaison, commerce familier auquel il donne pour équivalent anglais le termeacquaintance. Dans leDictionnairePierre Larousse, le verbe «hanter» continue de signifier fréquenter (en de mauvaise part) une personne (une femme, un artiste) ou un lieu (le cabaret par exemple). e L’origine linguistique du mot divise toujours les savants au XIX siècle. Hanter se ditto haunt en anglais,hantierenen allemand ethantereen danois. Il existe plusieurs hypothèses. Selon celle de Diez, le mot serait d’origine scandinave et dériverait deheim, qui veut dire «chez soi». Littré imagine plutôt une origine latine du verbehabitarequi veut dire «habiter». Pour Chevallet, le mot viendrait de l’ancien verbe germaniquehantalon qui signifie «manier». Selon cette version, le sens premier de hanter serait donc d’abord «avoir commerce», puis «fréquenter». Si le verbe est encore utilisé ainsi que le participe passé, le nom commun «hantise», en revanche, est vieilli et Pierre Larousse signale qu’on ne l’emploie plus que dans un sens archaïque. Il semblerait que le sens actuel du mot dériverait du verbe anglaisto hauntqui signifie fréquenter par des spectres et des fantômes. L’anglicisme aurait peut-être été introduit par les romans gothiques et fantastiques e e à la mode à la fin du XVIII et au début du XIX siècle. Ce serait à partir de 1860 que le mot de hantise prendrait le sens d’obsession, par exemple dansLes Paradis artificielsde Baudelaire. La littérature et les premières enquêtes sur la culture populaire et orale révèlent une forte appétence pour les histoires de fantômes et de maisons hantées. S’il est difficile de parler d’archives pour les maisons hantées, l’enquête n’est pas impossible, comme nous le verrons. L’essentiel est cependant publié dans des livres imprimés de tout type: ouvrages religieux (issus du clergé ou de ses défenseurs), ouvrages «scientifiques» (dont les normes de scientificité sont toutefois en cours d’élaboration), ouvrages juridiques (en dehors de la France) et surtout presse, notamment spirite. Cette abondance de matériaux, qui ont été conservés parce qu’ils étaient des enjeux ou des objets de mémoire, aujourd’hui oubliés parce que inactuels et éloignés de nos centres d’intérêt présents, ne peut pas être simplement ignorée.
Les enjeux et les pistes
Le phénomène des maisons hantées est connu en Occident depuis l’Antiquité et le Moyen Âge, mais les cas sont plutôt rares, car les fantômes et les revenants hantent de préférence les forêts, les bordures, les marges. Toutefois, il existe des rites pour se débarrasser de ces fantômes encombrants comme en atteste le recueil desÉvangiles des Quenouilles, paru à Paris en 1855, qui signale des rites populaires remontant au e XV siècle pour exorciser les maisons et en chasser le diable – insistons sur le fait que c’est au milieu du e XIX siècle que ce recueil de « traditions » est publié. L’Église s’occupe aussi de ces troubles, mais les détourne à son profit. On connaît ainsi unexemplumde 4 hantise à Alès en 1323, très bien étudié par Jean Gobi . À Noël, une femme vint demander assistance aux frères dominicains de la ville car son mari, Gui de Corvo, mort huit jours auparavant, ne cessait de venir hanter la chambre conjugale toutes les nuits. L’exemplum raconte donc le long dialogue avec le revenant conclu par un exorcisme, en présence de l’épouse en pleine crise «hystérique». À suivre l’hypothèse convaincante de Jean Gobi, la chambre hantée était alors un artifice didactique qui servait à enseigner au peuple l’existence du purgatoire, lequel venait d’être inventé, et à pousser les croyants à faire pénitence
pour obtenir la rémission de leurs péchés. L’exemplumvenait s’intégrer dans un traité sur le purgatoire et e e fut repris et accommodé tout au long du XIV et du XV siècle. La maison hantée disparaît ensuite presque 5 complètement. À l’époque moderne, l’accent est surtout mis sur la chasse aux sorcières et aux sorciers . e Cependant, à partir de la fin du XVIII siècle et plus encore après la Révolution française, les cas de hantise se multiplient. e La croyance dans le diable ressurgit dans la première moitié du XIX siècle. Dès 1824, le curé d’Ars est confronté à des coups frappés aux portes, à des meubles qui changent de place, à des bruits et des injures. La littérature met à l’honneur les châteaux hantés. Le texte source du filon gothique est alorsLe Château d’OtranteWalpole, publié en 1764. Il inspire de très nombreuses œuvres jusqu’au milieu du d’Horace e XIX siècle et même de nos jours. Le lien a été établi depuis longtemps entre l’apparition des châteaux hantés dans la littérature et le rejet social, politique et culturel de ces constructions massives, insolentes, 6 inhabitables, symboles d’oppression . Le thème de la hantise est ainsi lié à celui de la malédiction et du châtiment de seigneurs iniques ou dégénérés. Il touche également les couvents et autres abbayes pervertis et détournés de leur fonction religieuse par l’attrait du pouvoir et du sexe (pensons auMoinede Lewis [1796], qui inspire Nodier pour la nouvelleLa Nonne sanglantepubliée dans le recueilInfernalia[1822]). Mais il n’est pas que les châteaux qui soient hantés. Comme le notait très justement Nicole Edelman, «les deuils des morts emportés par la Révolution française et balayés par les guerres napoléoniennes sont e7 difficiles à faire. Et la mort continue pendant tout le XIX siècle à se déployer avec force ». Partout en (1) Europe, mais aussi aux États-Unis, on assiste à un puissantRevivalreligieux et à un retour de la croyance 8 au purgatoire qui accompagne la publication de dizaines de cas de maisons hantées et de milliers de témoignages de « rencontres avec l’au-delà », dans des milieux sociaux divers. En ce sens, il nous semble qu’une histoire des maisons hantées permet de documenter autrement les phénomènes connus de redéfinition des limites entre science, pseudo-science et croyance. Cette histoire s’avère particulièrement utile pour déconstruire notre lecture psychologique, voire psychanalysante de la maison hantée, dominante aujourd’hui. Il n’est pas question de dire que la psychanalyse ou la psychiatrie ne sont pas des outils pertinents qui permettent de relire des phénomènes anciens, mais de rappeler fortement que cette lecture s’est construite avant les années 1890-1900 et qu’elle a réussi à occulter, voire à réduire à e néant d’autres façons d’interpréter et de lire les foisonnantes figures de la hantise au XIX . Une telle histoire peut aussi apporter une contribution à l’histoire du genre et à l’histoire des femmes, e puisqu’au XIX siècle, la sphère domestique devient essentiellement féminine et privée, non productive. Les femmes sont les gardiennes du foyer, celles qui entrent en communication avec les revenants…, mais elles sont aussi considérées comme les « folles du logis ». Enfin, les maisons hantées offrent un bon observatoire dans le cadre d’une histoire de l’appropriation de l’espace, notamment familier, qui reste assez peu étudié, l’histoire s’étant d’abord et plutôt intéressée à l’espace public. En effet, la «maison hantée» sert de contre-point au discours sur leHome, sweet homequi émerge à peu près à la même période. Elle devient alors soit un repoussoir et un espace de plus en plus abandonné (et une sorte de secret honteux), soit une attraction touristique à destination des enfants et des « kidultes ».
Note (1)C’est-à-dire un réveil, un retour, une renaissance.
Première partie
LES MAISONS HANTÉES, UN ENJEU DE SAVOIR ET DE POUVOIR
e Qu’est-ce qu’une «maison hantée» au XIX siècle? La question, apparemment simple, appelle des réponses différentes en fonction des documents et des observateurs, mais aussi selon les périodes. Nous avons choisi de faire porter notre étude sur trois pays: la France, le Royaume-Uni et les États-Unis entre e e 1750 et le début du XX siècle, soit sur un long XIX siècle dominé par des processus politiques, économiques, sociaux et culturels à peu près comparables dans les trois États en voie de «modernisation». (1) Ces processus sont un «désenchantement du monde » et une rationalisation qui œuvrent à la sécularisation de ces sociétés dans un contexte général de «révolutions», démocratique, industrielle et libérale. Dans les trois pays, les «maisons hantées» s’imposent comme un phénomène à la compréhension de plus en plus confuse. Une telle définition implique de s’intéresser à la conception religieuse et traditionnelle de la maison «infestée» dans des sociétés majoritairement chrétiennes mais en pleine reconfiguration. Le protestantisme traverse à partir de 1750 des phases successives de «réveils» qui sont un renouvellement de l’engagement chrétien mais aussi de sanctifications et d’attentes religieuses, notamment aux États-Unis. Simultanément, le catholicisme subit de plein fouet les critiques des partisans du rationalisme puis du scientisme. La spiritualité, qui n’a pas pour autant disparu, se replie progressivement sur la sphère privée et individuelle, expliquant le regain d’intérêt pour la croyance aux âmes du purgatoire, qui sont les âmes des morts chrétiens qui n’ont mérité d’aller ni directement au paradis ni en enfer. Pour comprendre l’évolution que le diagnostic e religieux pose sur le phénomène traditionnel des maisons hantées au XIX siècle, il importe de ne pas se limiter à ce que disent les textes sacrés anciens et les nouveautés théologiques des Églises catholique et protestantes, mais d’élargir la curiosité vers les récits d’apparitions dans les mondes catholique et protestants. Il convient d’observer aussi la manière dont les rites de bénédiction et d’exorcisme sont utilisés et éventuellement transformés par les nouveaux cas. Il est alors nécessaire d’analyser les nouvelles interprétations de ce qui hante les maisons, interprétations produites par les Églises instituées et par leurs e marges occultistes à partir du milieu du XIX siècle. Rappelons que l’occultisme s’intéresse aux forces invisibles et cachées qui émanent soit de l’homme, soit du cosmos. On découvre ainsi que la théologie du e surnaturel prend de l’ampleur au cours du XIX siècle. Toutefois, de nouvelles interprétations s’imposent. Nous privilégierons celles des spirites ou spiritualistes (aux États-Unis et au Royaume-Uni), les deux mots étant quasiment synonymes. Le mot spiritualisme définit au départ une doctrine qui professe la survivance de l’esprit après la mort et qui envisage ou admet la possibilité d’une communication avec l’au-delà. Cette doctrine, fort ancienne, connaît e un renouveau très fort au milieu du XIX siècle avec la mode internationale des «tables tournantes» et le regain d’une série de méthodes traditionnelles pour entrer en communication avec les esprits des morts remises au goût du jour. On parle alors aux États-Unis puis en Grande-Bretagne de spiritualisme moderne. Elle prolonge le succès du mesmérisme au siècle précédent qui désignait la croyance en un fluide magnétique universel (postulé par le médecin Anton Mesmer) qui pourrait passer d’un individu à un autre et les pratiques médicales de guérison par l’utilisation de ce fluide magnétique. Elle s’appuie aussi sur le e regain du swedenborgisme, doctrine mystique, inspirée du philosophe et théologien suédois du XVIII siècle Emanuel Swedenborg, qui propose une spiritualité rationnelle fondée sur des visions de l’au-delà (et notamment des discussions ou des rêves avec des anges). Le mélange de rationalité et de mysticisme est en effet très important dans le retour du spiritualisme qui s’inscrit dans un processus de rationalisation et de croyance dans le progrès, notamment technique. De nombreux contemporains décrivent le néo-spiritualisme ou le spiritualisme moderne comme une « télégraphie spirituelle », c’est-à-dire comme un nouveau moyen de communication avec l’au-delà qui utilise de nouvelles techniques comparables aux innovations modernes qui permettent des prodiges autrefois impensables. Insistons à cet égard sur l’imaginaire de l’électricité, cette nouvelle source d’énergie invisible qui permet d’animer et de communiquer à distance, sans que cela ne soit de la magie ou de la superstition. C’est pour éviter ce mot de néo-spiritualisme et toute opposition trop rapide au matérialisme synonyme de progrès que, en 1857, Allan Kardec invente un nouveau mot pour désigner la croyance «naturelle» et les activités liées à la communication avec des esprits fortement sécularisés : celui de spiritisme. Dans ce nouveau contexte «spirituel», la signification des maisons hantées change. Elles deviennent de véritables réceptacles de communication ou des révélateurs de dons médiumniques, ce qui les rend beaucoup moins inquiétantes – voire assez excitantes. On peut même parler d’un renversement de la
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