Histoire des Mercenaires

De
Publié par

Associé depuis la plus haute Antiquité à la pratique guerrière, le mercenariat serait le « deuxième plus vieux métier du monde ». Durant toute l’époque moderne, Jean Bart ou encore les gardes suisses s’illustrèrent au service des rois de France. Or avec la Révolution française et l’institution de la conscription, les combattants non nationaux sont perçus comme des hommes sans foi ni loi qui se vendent au plus offrant. Appât du gain certes, mais également engagement idéologique et soif d’aventure, telles sont les principales motivations de ces hommes éparpillés à travers le monde, dont certains sont entrés dans la légende, à l’image de Garibaldi.
Le XXe siècle est marqué par une continuité de l’engagement mercenaire avec la constitution de légions étrangères, de la Première à la Seconde Guerre mondiale en passant par la guerre d’Espagne.
Les conflits de décolonisation voient ensuite la recrudescence de ces « Affreux ». Figure emblématique de cette époque, le nom de Bob Denard résonne alors de l’Afrique à l’Asie.
Décriés à l’ère de la « Nation en armes », destinés aux opérations militaires parallèles au XXe siècle, les mercenaires ont connu une nouvelle mutation au XXIe siècle avec la prolifération des sociétés militaires privées, telle la sulfureuse Blackwater en Irak. Et aujourd’hui plus que jamais depuis 1789, ils peuvent proclamer : « Le monde est notre patrie », leur devise.
Publié le : jeudi 5 septembre 2013
Lecture(s) : 9
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791021002104
Nombre de pages : 271
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
WALTERBRUYÈRE-OSTELLS
HISTOIRE DES MERCENAIRES
De 1789 à nos jours
TALLANDIER
Éditions Tallandier – 2, rue Rotrou 75006 Paris www.tallandier.com
© Éditions Tallandier, 2013 pour la présente édition numérique
www.centrenationaldulivre.fr
Réalisation numérique :www.igs-cp.fr
EAN : 979-1-02100-210-4
Introduction
LES MERCENAIRES, VICTIMES DE LA RÉVOLUTION ?
« Quoi ! Ces cohortes étrangères Feraient la loi dans nos foyers ! Quoi ! Ces phalanges mercenaires Terrasseraient nos fiers guerriers. »
Ce troisième couplet de l’hymne national,La Marseillaise, rend bien compte de la rupture que représente la Révolution française dans la longue histoire du mercenariat. Cette activité professionnelle est associée depuis la plus haute Antiquité à la pratique guerrière. Bob Denard, l’un des «Affreux» les plus célèbres de la guerre froide, n’avait-il pas pour coutume de dire que «le mercenariat est le deuxième plus vieux métier e au monde»? Mais, à la fin du XVIII siècle, sa corporation est vilipendée par la Grande Nation. La Révolution française souhaite lui substituer la conscription comme principe de base de l’organisation des forces armées d’un État. L’accomplissement de cette mutation majeure explique le point de vue habituellement négatif porté sur les mercenaires. Depuis 1789, ils sont perçus comme des hommes sans foi ni loi, qui se vendent au plus offrant. Pourtant, ils ont longtemps constitué l’épine dorsale des armées européennes. À partir de 1453, des «capitulations» sont signées entre les souverains français et les cantons suisses pour le recrutement de mercenaires au service de la Couronne. En fait, la monarchie française ne fait que s’inscrire dans la longue e tradition guerrière occidentale depuis l’Antiquité. Déjà, à la fin du V siècle avant J.-C., l’Athénien Xénophon relate les campagnes qu’il a menées à la tête de ses «10000 mercenaires». Plus tard, Carthage emploie de nombreux soldats de fortune pour affronter Rome lors de la première guerre punique. Au point, d’ailleurs, de devoir subir le poids d’un nouveau conflit, la «guerre des mercenaires» (241-238 avant J.-C.) pour mater ces supplétifs mécontents de leur démobilisation! Au Moyen Âge, Bertrand Du Guesclin assume ce rôle en Espagne. Il entraîne les célèbres routiers vers le champ de bataille castillan: le capitaine français réussit à placer sur le trône Henri de Trastamare contre son frère Pierre le Cruel. Aragonais ou castillans, brabançons ou allemands, ces guerriers libres forment de «Grandes Compagnies». Jusqu’à leur passage en Espagne, elles profitaient de la guerre de Cent Ans pour mettre à feu et à sang le royaume de France dans leur propre intérêt. Leurs sanglants exploits ont ainsi valu à certains de leurs chefs le surnom d’« Écorcheurs ». L’époque moderne est ensuite marquée par la lente construction de l’État. Progressivement, les rois imposent leur monopole à faire la guerre: «La guerre fait l’État et l’État fait la guerre», disait Charles de Tilly. Toutefois, les forces que les souverains utilisent sont encore loin d’être totalement contrôlées, sinon 1 étatisées . Au contraire, à la Renaissance, lescondottierifont et défont les princes italiens qui les engagent par contrat(condotta). Ils finissent par s’installer eux-mêmes à la tête des principautés les plus puissantes, à l’instar des Sforza. Fils de paysan, Muzio Attendolo devientcondottiereet gagne rapidement le surnom de Sforza en raison de sa force exceptionnelle. Son fils, Francesco, reprend la tête de ses mercenaires; il combat au service des Visconti de Milan contre le pape avant de changer de camp. Marié à une fille illégitime du duc de Milan, il assiège la ville pour son propre compte en 1450 et est reconnu duc par la population. Sa dynastie se maintient à la tête de la principauté lombarde jusqu’en 1532. Durant toute l’époque moderne, le rôle des mercenaires demeure crucial. Lansquenets et reîtres allemands sont les principales forces des empereurs Habsbourg dans la guerre de Trente Ans. De leur côté, des exilés irlandais, les «Oies sauvages», servent fidèlement le roi Louis XV et s’illustrent à son service à la bataille de Fontenoy en 1745. Dans les conflits entre la France et l’Angleterre, les corsaires se distinguent des vulgaires pirates et autres boucaniers. Par lettres de course (d’où leur nom) signées du roi, ils accomplissent des missions sur tous les océans contre l’ennemi d’outre-Manche et bâtissent des fortunes personnelles plus que confortables. Certains, comme Jean Bart, entrent dans la légende de la marine
française. Chargé par Louis XIV de livrer une lutte sans merci aux flottes anglaise et hollandaise, le corsaire dunkerquois ravage à plusieurs reprises les côtes de Grande-Bretagne et manque de peu la capture du souverain anglais Guillaume d’Orange. Anobli, décoré de l’ordre de Saint-Louis, Jean Bart finit sa carrière avec le grade de chef d’escadre. Plus globalement, dans les monarchies d’Ancien Régime, les régiments sont privatisés de fait, puisque les colonels qui les commandent sont des nobles chargés d’organiser eux-mêmes leur recrutement. Ils font ainsi régulièrement appel à des mercenaires. Les cadets de la plus haute aristocratie peuvent aussi servir des régimes étrangers avec leur troupe, à l’instar du prince Eugène de Savoie au temps de Louis XIV. Sous Louis XV, Maurice de Saxe, fils naturel de l’électeur de Saxe, devient un mercenaire de haut vol. Jeune et fortuné, Maurice mène une vie dissipée, entre intrigues amoureuses et duels d’honneur. Renvoyé par son père, il fait la gloire de Louis XV lors de la campagne de Succession d’Autriche de 1745 à 1748. Pourtant, e dès le début du XVIII siècle, la Suède de Charles XII constitue une exception; elle est l’exemple le plus précoce de la volonté d’un État de bâtir une armée nationale. Brutalement interrompue par la défaite de Poltava en 1709, cette expérience ouvre le débat sur la réorganisation des forces armées. Les controverses sont particulièrement vives en France au temps des Lumières. La suppression de la vénalité dans l’armée et la fin de la possibilité pour les colonels d’être propriétaires de leur régiment par Louis XV amorce une inflexion en 1762. Mais les transformations effectives des troupes françaises ne surviennent qu’au moment de la Révolution. Finalement, l’image dévalorisée du mercenaire est donc une construction mentale très récente, induite par la Révolution française. La chute de la monarchie en 1792 semble coïncider avec la disparition des soldats de fortune à son service. Lorsque l’Assemblée nationale décide de dissoudre tous les corps mercenaires au service de la France en juillet 1791, elle tolère cependant l’exception helvétique. Les gardes suisses sont au service de la monarchie depuis plus de trois cent cinquante ans et constituent encore le noyau de la Maison militaire du roi, dont les autres membres sont licenciés. Ils tombent avec la monarchie, lors de la prise des Tuileries le 10 août 1792. Alors que la famille royale est partie réclamer la protection de l’Assemblée nationale, 950 mercenaires helvétiques défendent le palais contre près de 12000 sans-culottes. Quand une poignée de révolutionnaires découvre une porte ouverte et s’y engouffre, les gardes suisses du roi ouvrent le feu et repoussent ces assaillants. L’émeute semble ensuite refluer vers le Carrousel, or, vers 10 heures, un groupe de volontaires marseillais, en attente de rejoindre l’armée, parvient à nouveau à s’introduire à l’intérieur des Tuileries. Bien que le repli de la garde royale soit ordonné, les hommes restés à l’intérieur du palais sont tués par la foule. Sur ordre de Louis XVI, les Suisses rendent les armes et, alors qu’ils se dirigent vers leurs casernes, ils sont pris à partie par les révolutionnaires. Une soixantaine d’entre eux sont massacrés à l’Hôtel de Ville où ils ont été traînés. D’autres seront assassinés dans les prisons, au cours des massacres de Septembre, quelques jours plus tard. À partir de la proclamation de la république qui suit, les historiens ont souvent établi une distinction entre les volontaires étrangers (souvent regroupés dans des légions) et les mercenaires «classiques». Pourtant, la différenciation n’est pas toujours évidente à établir. Au sens strict, le terme latinmercenariusu désigne n 2 «soldat loué contre de l’argent» ou un «domestique que l’on paie ». Très rapidement, il a pris le sens d’un militaire qui sert une organisation ou un gouvernement étranger contre rémunération. On pourrait définir le mercenaire comme un prestataire de services qui, au-delà des causes, des motivations, des événements, des moyens de recrutement et de rétribution, met à la disposition de son employeur (étatique ou privé) une force armée. Ces combattants non nationaux se sont peu à peu éparpillés dans le monde parallèlement à la mondialisation des échanges et des conflits. C’est pourquoi les mercenaires ont adopté pour deviseOrbs patria nostra(« Le monde est notre patrie »). La définition très générale que l’on vient de formuler ne permet pas de distinction claire entre un volontaire étranger et un mercenaire. Tout prestataire de services qui détient une force armée mise au service d’étrangers est-il un mercenaire? Que faire alors des conseillers militaires? Des agents de sécurité? Des étrangers qui servent au sein de corps francs? Fort des principes énoncés par la Révolution e française, le XIX siècle ne se pose guère de questions. La situation évolue après 1945 et les ambiguïtés de certaines légions (la Légion française des volontaires envoyée sur le front russe par l’Allemagne nazie par exemple). Plus encore, à partir des années 1960 et la multiplication des combattants étrangers dans les guerres de la décolonisation, la communauté internationale ressent le besoin d’inscrire dans le droit une définition précise du mercenariat.
Pour l’ONU, le terme s’entend de toute personne spécialement recrutée dans le pays ou à l’étranger pour 3 combattre dans un conflit armé. Il prend une part directe ou indirecte aux combats, et ce, en échange d’une rémunération élevée ou en vue d’obtenir un avantage personnel. En outre, il n’est ni ressortissant, ni résident, ni membre d’une force armée d’une des deux parties en conflit. Il n’a pas été officiellement envoyé par un État autre. Cette clarification de la position du soldat de fortune posée, la communauté internationale se heurte à un second obstacle. Faut-il criminaliser cette activité au nom des principes en cours depuis e 1789 ? Nous verrons que cette question se pose avec davantage d’acuité à la fin du XX siècle en raison des mutations du monde des soldats de fortune. e Décriés à l’ère de la «Nation en armes», destinés aux opérations parallèles au XX siècle, ceux-ci ont mauvaise presse dans le monde contemporain. En réalité, les contestations ont peu ou prou toujours existé. Déjà, à la Renaissance, dans les écrits de Machiavel,L’Art de la guerre ouLe Princeexemple, la par montée du sentiment patriote s’accompagne d’une volonté de construire une véritable armée nationale. Mais la Révolution française constitue bien une césure essentielle, car, dès Valmy, elle semble se traduire par le triomphe du peuple en armes contre les mercenaires d’Ancien Régime. Aujourd’hui, cette organisation des forces militaires des États semble pourtant en recul; l’externalisation des prestations armées est au cœur e des conflits du début du XXI siècle (Irak, Afghanistan). Peut-on envisager le retour de conflits privés? Notre époque referme-t-elle la parenthèse des États-nations, comme le laisse penser la disparition de l’appel de leurs conscrits sous les drapeaux? Au contraire, assiste-t-on aujourd’hui à une plus grande transparence quant à l’utilisation de soldats de fortune depuis 1789? À une délimitation de la nébuleuse mercenaire et à son inscription dans les règles du droit international ?
Chapitre premier
CHOC DES CULTURES, FRACAS DES ARMES
Par sa victoire à Valmy, la Révolution française est «le début d’une ère nouvelle pour le monde», selon Goethe. La Nation française a désormais la volonté d’établir une armée de soldats-citoyens pour défendre le «pré carré». Tel est le sens souvent donné à la déclaration de la Patrie en danger de 1792. En réalité, ce cri est le résultat du manque de soldats et surtout d’officiers provoqué par l’émigration nobiliaire depuis 1789. La dissolution des troupes mercenaires (Suisses et Irlandais notamment) l’année précédente en est une autre raison. Les victoires de la Révolution française et de l’Empire vont imposer sur le continent le modèle de la e conscription au cours du XIX siècle.A contrario, la Couronne britannique continue de s’appuyer sur des «soldats de fortune» – ce maintien de la tradition va devenir une spécificité britannique. On assiste alors à la naissance d’un choc des cultures militaires. France et Angleterre s’affrontent impitoyablement de 1792 à 1815 dans le fracas des guerres européennes. Mais, derrière cet apparent fossé, la France continue d’employer des mercenaires. Très rapidement, elle met sur pied des légions constituées de non-nationaux: la Légion franche étrangère est créée dès le 7 juin 1792.
Au service de la République
En juillet 1791, l’Assemblée nationale a décidé de dissoudre tous les corps mercenaires au service de la France. Lorsqu’ils se voient confrontés à toute l’Europe monarchique coalisée, les révolutionnaires doivent chercher une solution qui respecte le principe de la disparition du mercenariat et la réalité du besoin d’hommes expérimentés, fussent-ils étrangers à la «Patrie en danger». Dès la déclaration de guerre par la France le 20 avril 1792, la nation précise qu’elle «adopte d’avance tous les étrangers qui, abjurant la cause de ses ennemis, viendront se ranger sous ses drapeaux et consacrer leurs efforts à la défense de sa liberté; 4 elle favorisera même, par tous les moyens qui sont en son pouvoir, leur établissement en France ». Ainsi, l’idée d’offrir des compensations aux combattants qui rallieraient la cause française est bien énoncée. Seul le concept du mercenaire s’efface devant celui de «volontaire», bien que la pratique soit sensiblement la même. D’ailleurs, quelques mois plus tard, en réponse à la menace pressante sur le territoire et au manifeste du duc de Brunswick, la République franchit un nouveau pas. Le décret du 2 août 1792 annonce: «Considérant qui si la cause de la liberté appartient à tous les hommes, et s’il est de leur devoir et de leur intérêt à tous de se dévouer à sa défense, la Nation française n’en doit pas moins, ne fût-ce qu’à titre d’indemnité, des marques de sa reconnaissance et de son intérêt aux guerriers étrangers qui viennent se ranger sous ses drapeaux.» Plus loin, l’article II définit les «marques de reconnaissance»: «Les sous-officiers et soldats, après avoir fait la déclaration de vouloir embrasser la cause de la liberté, recevront à titre d’indemnité des sacrifices qu’ils auront pu faire, un brevet de pension viagère de la somme de cent livres.» Enfin, le texte précise que ces étrangers pourront s’engager librement dans l’armée française, cumulant ainsi le pécule accordé par la République à leur solde. Miranda est sans conteste le plus célèbre de ces étrangers qui prennent les armes pour la République et acquièrent, au passage, la nationalité française. D’ailleurs, le nom du pionnier des indépendances latino-américaines est gravé sur l’Arc de Triomphe à Paris. Né en 1750 dans l’actuel Venezuela, alors colonie espagnole, Francisco de Miranda est présent à Paris dès les débuts de la Révolution française. Venu solliciter l’aide des puissances européennes, cet ardent défenseur de l’émancipation de l’Amérique du Sud possède une expérience militaire puisqu’il a déjà combattu en Afrique du Nord, aux Antilles et dans la guerre d’Indépendance américaine. Ami des Girondins, il connaît bien le général Dumouriez, commandant en chef de l’armée du Nord en 1792, qui lui propose le grade de général de brigade pour rejoindre ses troupes. Présent à Valmy, Miranda prouve sa valeur de «soldat de fortune»: «Le lendemain de mon arrivée, je
fus envoyé par ce général [Dumouriez] faire une reconnaissance sur les ennemis que je trouvai aux villages de Mortome et Briknai. J’eus l’avantage de les repousser avec une force de 2000 hommes contre une de 5 10 000, tant infanterie que cavalerie . » Miranda servira sous les ordres de Dumouriez jusqu’à la bataille de Neerwinden, qui marque la défection de son protecteur, lequel cherchera à faire porter la responsabilité de la défaite sur le Vénézuélien. Celui-ci dirigeait l’aile gauche de l’armée française. Dumouriez «eut l’impudeur et la lâcheté de rejeter sur ses troupes les fautes qui n’étaient dues qu’à son impéritie ou sa malveillance. Je dois à mes contemporains et à la postérité de déclarer que ces troupes se trouvant une rivière à dos qu’elles ne pouvaient passer que sur trois ponts très éloignés, se trouvant privées de presque toute leur artillerie dont une grande partie des chevaux furent tués, ayant à lutter contre le désavantage du nombre […], on ne doit pas plus s’étonner de la confusion qui a eu lieu dans la retraite que de celles 6 qu’éprouvèrent les meilleures légions [de l’Histoire] …». Toutefois, la réputation de Miranda souffre bel et bien des aléas de la Révolution à Paris. Emprisonné à plusieurs reprises pour ses amitiés girondines, il finit par être expulsé de France sous le Consulat. Comme Miranda, les patriotes de nombreux pays viennent s’enrôler dans les armées de la République. Dans un second temps est prise la décision de les regrouper dans des légions par nationalités: légion belge, légion franche étrangère largement composée d’Hollandais, légion germanique créée à l’appel du célèbre jacobin prussien Anarcharsis Clootz, légion franche allobroge pour les Savoisiens et Piémontais. Au fur et à mesure de l’avancée des troupes révolutionnaires en pays étranger se créent de nouvelles légions. L’Italie est ainsi particulièrement bien représentée et les patriotes de la péninsule participent pleinement au succès de la Grande Nation. La légion lombarde entre dans la légende révolutionnaire à la bataille d’Arcole; la légion cisalpine participe à la chute de la monarchie napolitaine, tandis que des bataillons vénitiens ou brescians viennent grossir les rangs de l’armée qui occupe la Rome pontificale. Quand Bonaparte combat ensuite au pied des pyramides, son armée comprend une légion de 1500 Maltais, une légion grecque et une légion copte. Afin de maintenir l’illusion que la République ne stipendie pas de troupes mercenaires, ces unités sont considérées comme des armées étrangères «en exil» venue réclamer l’assistance des autorités françaises. Tel est, par exemple, officiellement le statut des unités polonaises qui se créent en 1796 en Italie lorsque Dabrowski reçoit l’autorisation de créer une légion polonaise rattachée à l’armée de la République lombarde. En fait, deux unités combattent d’abord en Italie contre l’Autriche. Cet ennemi galvanise l’ardeur des «soldats de fortune» polonais car l’empire Habsbourg occupe aussi bien l’Italie qu’une partie de la Pologne. Ayant fait la preuve de leur valeur, les nombreux réfugiés polonais sont autorisés à se regrouper dans une seconde troupe, la légion polonaise du Danube, en 1799. Parmi tous les supplétifs étrangers qui combattent pour la République, les Irlandais forment toutefois une exception.
Les « Oies sauvages » ne meurent pas
En effet, les «Oies sauvages» irlandaises ont déjà une prestigieuse tradition au service des Bourbons depuis leurs exploits à Fontenoy. Certaines familles ont d’ailleurs fait souche en France. Le point de vue de la Révolution se renverse lorsqu’elle comprend tout l’intérêt de s’appuyer sur la volonté irlandaise d’autonomie par rapport à la Grande-Bretagne. Elle reprend alors à son compte la traditionnelle politique de soutien à l’Irlande de la monarchie. Dès 1796, le général Hoche prévoit un débarquement en Irlande pour porter un coup fatal à l’Angleterre. L’idée lui a été inspirée par un avocat indépendantiste irlandais, Théobald Wolfe Tone, qui lui a adressé un mémoire. Hoche reçoit alors l’autorisation de former une brigade étrangère dans laquelle on compte surtout des Irlandais. Après l’échec de l’expédition du général Humbert, cette troupe est licenciée mais, dans le même temps, de nombreux Irlandais émigrent en France pour échapper à la répression britannique du soulèvement. En 1803, Napoléon officialise l’engagement de plusieurs centaines de ces hommes et décide de leur regroupement dans une légion irlandaise. Leur sont d’abord adjoints des Écossais puis des engagés polonais ou prussiens, souvent déserteurs du camp adverse. 7 En 1807, la légion irlandaise compte environ 1 500 hommes . Divisés en deux bataillons en 1807, ces combattants sont pour partie cantonnés en Hollande, pour partie envoyés pour participer à la répression du soulèvement de Madrid (mai 1808). Stationnés à Flushing, les soldats irlandais en Hollande prennent part à la défense de la Zélande après le débarquement britannique de
Walcheren en août1809. Les 40000 hommes du corps expéditionnaire anglais s’emparent rapidement de la ville de Flushing. Incapables de repousser les assaillants, les forces impériales dirigées par le général Monnet capitulent et sont déportées en Grande-Bretagne. Pourtant, les Irlandais s’illustrent en refusant ce sort. Certains parviennent à s’échapper. Ainsi, le chef de bataillon Lawless et le lieutenant O’Reilly louent un bateau et parviennent à forcer le blocus naval du port. Lawless ramène en France l’aigle du drapeau du 8 bataillon irlandais qu’il ne veut surtout pas voir tomber entre les mains anglaises . Les bataillons dépêchés dans la péninsule Ibérique participent aux campagnes en Espagne mais aussi au Portugal sous la direction du maréchal Masséna. À partir de 1809, sous le nom de régiment irlandais, les hommes qui n’ont pas déserté devant les horreurs de la guerre d’Espagne continuent à servir dans la péninsule. En fait, cette troupe est de plus en plus cosmopolite et la nationalité la plus représentée en son sein est la prussienne. Transféré en Allemagne en 1813, le régiment irlandais sert pour la première fois sous les ordres directs de Napoléon à la bataille de Bautzen. Au cours de la retraite impériale, l’unité est particulièrement décimée lors du combat sur la rivière e Bober les 27 et 28 août. Poursuivi par des forces russo-prussiennes, le 5 corps de la Grande Armée doit livrer bataille, le temps de traverser ce cours d’eau. Une grande partie des Irlandais tombent alors face à l’ennemi mais une partie parvient à traverser à la nage: «Huit officiers et trente hommes du régiment irlandais avec le commandant Ware et l’enseigne qui sauva l’aigle du régiment ont eu la bonne fortune de pouvoir sortir du lit de la rivière. Mais ils ont dû courir dans un marais sur l’autre rive sur près d’un 9 kilomètre sous le feu ennemi ». Après cette désastreuse campagne, la troupe continue officiellement d’exister jusqu’à sa dissolution par Louis XVIII en septembre 1815. Lors de la Seconde Restauration, comme tous les étrangers, les officiers irlandais n’ont pas le droit de demander une intégration dans l’armée française.
Les Suisses au service de la France éternelle
Lorsque l’Assemblée nationale abolit tous les corps mercenaires en 1791, la seule exception est pour les Suisses. Mais, après la prise des Tuileries et la chute de la monarchie, ces derniers sont licenciés comme toutes les autres unités stipendiées. Dans le même temps, l’Assemblée nationale réalise à quel point il est dommage de se priver des services de ces professionnels. C’est pourquoi on leur propose de rejoindre les régiments d’infanterie que la République est alors en train de constituer. La plupart des officiers et soldats suisses acceptent cette incorporation. Dès lors, les Helvétiques vont connaître un sort semblable à celui des autres troupes étrangères sous la Révolution et l’Empire. Au titre d’alliés de la France, ils servent dans les armées françaises. Les cantons s’engagent à fournir à Napoléon quatre régiments de 4000 hommes, enrôlés et équipés aux frais de la Suisse mais soldés par la France impériale. C’est en 1815 que les Suisses se distinguent à nouveau des autres étrangers au service de la France. En effet, la chute de l’Empire signifie le retour aux usages, en partie tout au moins, de l’Ancien Régime. La Maison militaire du roi est rétablie et les gardes suisses y retrouvent leur place. Une nouvelle fois, les mercenaires recrutés dans les cantons se révèlent fidèles à leur serment. La compagnie des Cent-Suisses prend la route de l’exil au début des Cent-Jours, à la suite de son souverain. L’année suivante, lors du retour de Louis XVIII à Paris, les Suisses sont mis à l’honneur, placés à l’avant-garde de la Maison militaire qui fait son entrée dans la capitale. Dès janvier 1816, une nouvelle capitulation est signée entre la monarchie et les cantons. Dernier acte de fidélité envers les Bourbons, les Suisses sont au premier rang de la défense du palais du Louvre en 1830. Les 27, 28 et 29 juillet, la population parisienne, souvent encadrée par des vétérans des guerres napoléoniennes, se soulève contre la politique ultraconservatrice de Charles X. Pendant les Trois Glorieuses, Marmont commande l’armée chargée d’écraser les révolutionnaires. Face au Louvre, il a disposé deux bataillons suisses qui font des ravages dans les premières colonnes d’insurgés qui se présentent devant les grilles du palais. Les mercenaires du roi sont prêts à renouveler le sacrifice du 10 août 1792. Or, au même moment, Marmont apprend que les troupes régulières ont pactisé avec le peuple sur la place Vendôme: c’est toute l’armée qui pourrait se retourner contre son chef et contre le souverain. Il ordonne alors le repli vers les Champs-Élysées de ses unités, y compris les Suisses. Dans les jours qui suivent, la monarchie de Juillet s’installe et l’un de ses premiers gestes est de licencier les unités suisses au
service de la France. La longue tradition qui liait les cantons à la royauté française est définitivement rompue.
Les autres unités étrangères de la Grande Armée
Au-delà des cas particuliers irlandais et suisse, de nombreux régiments étrangers ont servi dans les armées napoléoniennes. Toutefois, une grande partie d’entre eux, même si c’est sous la contrainte de la défaite, répond aux clauses passées entre l’Empire et ses alliés. À ce titre, on ne peut pas exactement les considérer comme des troupes mercenaires: contingents de la Confédération du Rhin et des autres États allemands, italiens, danois, du grand-duché de Varsovie. Les «royaumes frères» d’Espagne ou de Hollande sont également tenus de fournir des troupes à Napoléon. Mais, à côté de ces contingents alliés, la Grande Armée est complétée de nombreux corps disparates qui en font bien une véritable «tour de Babel»: chasseurs croates, légions copte, grecque, maltaise, syrienne, sapeurs ioniens ou encore Tatares lithuaniens 10 et Pandours albanais . Ainsi, l’Albanie fournit un régiment à la France à partir de 1807. Au total, 1600 Albanais servent dans les troupes impériales. Ils sont répartis dans deux bataillons albanais qui comprennent chacun 8 compagnies de 100 hommes. Ceux-ci entrent dans ce corps sans signer le moindre engagement et ils peuvent le quitter à tout moment. À leurs côtés, les unités de «pionniers» sont également régies par des conditions spécifiques. Elles regroupent des prisonniers volontaires prêts à reprendre les armes, des hommes de couleur, des réfractaires. Formés dès 1803, les premiers pionniers sont les chasseurs africains. Ils passent officiellement à la solde du royaume de Naples en 1806 sous l’appellation de Royal-Africain. Ils servent avec bravoure en Russie en 1812, en Allemagne en 1813 et sont encore dans les rangs muratiens pour la campagne de 1814. Institués en 1810, les pionniers volontaires étrangers serviront, pour leur part, essentiellement en Espagne. Les mamelouks échappent à cette logique de la diplomatie européenne. Dès 1799, Bonaparte a ramené 11 deux mamelouks , les fameux Roustam et Ali, de la campagne d’Égypte. Mais après la retraite définitive de l’armée d’Orient en 1801, de nombreux mamelouks suivent les troupes françaises. Ils sont rapidement incorporés dans la Grande Armée pour devenir un corps prestigieux de la Garde impériale. Ainsi Napoléon n’hésite-t-il pas à se faire précéder de ces hommes lors de ses entrées officielles dans les villes prises à l’ennemi. La tenue singulière de ces soldats participe à leur réputation. Dans son ouvrage sur les troupes étrangères au service de la France, Eugène Fieffé se livre à une description très romantique du défilé des mamelouks: «D’ailleurs, leur aspect donnait à la Garde une physionomie toute particulière, en même temps qu’il rappelait à la Nation des exploits qui flattaient ses instincts poétiques et chevaleresques. À voir ce turban orné d’une aigrette asiatique et du croissant oriental, ces cimeterres étincelants, ces espingoles qu’ils portaient comme des carabines, ces pistolets et ces poignards à manche d’ivoire passés dans leur ceinture, cet étendard à la hampe duquel flottait une queue de cheval noire, surmontée d’une boule de cuivre dorée, à voir le riche harnachement qui parait leur monture et la selle à haut pommeau et les étriers à la turque, toutes ces chamarrures de soie et d’or, toutes ces merveilles qui semblaient faites pour des guerriers maures, on se 12 serait cru sous le charme d’un rêve qui faisait soudain revivre les derniers Abencérages . » À vrai dire, leur renommée ne repose pas seulement sur la magnificence de leur tenue. Ils s’illustrent à e Austerlitz quand ils repoussent les cavaliers de la Garde du tsar qui s’enfoncent dans les rangs du 4 de ligne. Leur commandant, le général Rapp, décrit longuement ce fait d’armes dans sesMémoires: «La cavalerie russe était au milieu de nos carrés et sabrait nos soldats. Un peu à l’arrière, nous discernions les masses à pied et à cheval qui formaient la réserve […]. Nous nous précipitâmes sur l’artillerie qui fut enlevée. La cavalerie nous attendit de pied ferme et fut culbutée du même choc. Elle s’enfuit en désordre, ainsi que nous, sur le corps de nos carrés enfoncés. Un escadron à cheval vint me renforcer. Je fus à même de recevoir les réserves qui arrivaient au secours de la Garde russe. La charge fut terrible […]. Tout était pêle-mêle. Nous combattions corps à corps. Enfin l’intrépidité de nos troupes triomphe de tous les 13 obstacles. Les Russes fuient et se débandent .» Les mamelouks sont encore présents à Eylau ou en Espagne. Goya a immortalisé leur participation à la répression du soulèvement de Madrid en mai 1808(Dos de Mayo). Enfin, en 1814, une partie des mamelouks suit l’Empereur sur l’île d’Elbe. Certes, depuis le début de l’Empire, de nombreux Français ont remplacé les authentiques mamelouks d’Orient dans cette troupe de prestige. Plongés dans la misère sous la Restauration, une cinquantaine d’entre eux choisira de
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.