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Histoire du Gabon

De
370 pages
Avant 1960, le Gabon était considéré comme un pays sans histoire : non pas que les peuples qui l'habitent n'eussent pas un passé digne d'être renouvelé, mais ceux qui détenaient le pouvoir n'y trouvaient aucun intérêt et les Gabonais n'étaient guère suffisamment outillés pour le faire connaître. Cet ouvrage, fruit de trente-trois années de recherches, est une synthèse générale de l'histoire du Gabon qui vient combler une lacune.
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Histoire du Gabon
Des origines à l'aube du siècle

xxr

Etudes Africaines Collection dirigée par Denis Pryen
Déjà parus P.-C. BAKUNDA ISAHU CYICARO, Rwanda. L'enfer des règles implicites, 2006. J. TAGUM FOMBENO, L'action des syndicats professionnels en Afrique noire francophone, 2006. J. F. MAKOSSO KIBA YA, L'information stratégique agricole en Afrique, 2006. M. ELOUGA, V. NGA NDONGO et L. MEBENGA TAMBA (eds), Dynamiques urbaines en Afrique noire, 2006. Djibril DIOP, Décentralisation et gouvernance locale au Sénégal, 2006. Camille KUYU, Les Haïtiens au Congo, 2006. Adama GA YE, Chine - Afrique: le dragon et l'autruche, 2006. Ali CISSÉ, Mali, une démocratie à refonder, 2006. Jerry M'PERENG DJERI, Presse et histoire au CongoKinshasa, 2006. Fériel BELCADHI, L'image de la Côte d'Ivoire dans le quotidien Le Monde, 2006. Théo DOH-DJANHOUNDY, Autopsie de la crise ivoirienne. La nation au cœur du conflit, 2006. Georges Niamkey KODJO, Le royaume de Kong), 2006. France MANGHARDT, Les enfants pêcheurs au Ghana, travail traditionnel ou exploitation, 2006. Viviane GNAKALÉ, Laurent Gbagbo, pour l'avenir de la Côte d'Ivoire, 2006. Daniel Franck IDIATA, L'Afrique dans le système LMD, 2006. Enoch DJONDANG, Les droits de I 'homme: un pari difficile pour la renaissance du Tchad et de l'Afrique, 2006. Abderrahmane N'GAÏDE, La Mauritanie à l'épreuve du millénaire. Ma foi de « citoyen », 2006. Ernest DUHY, Le pouvoir est un service, le cas Laurent Gbagbo, 2006. Léonard ANDJEMBE, Les sociétés gabonaises traditionnelles, 2006. Gaston M'BEMBA-NDOUMBA, Les Bakongo et la pratique de la sorcellerie, 2006.

Nicolas METEGUE N'NAH

Histoire du Gabon
Des origines à l'aube

du xxr siècle

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Université

Du même auteur:
et sociétés au Gabon dans la première moitié du XIXe siècle. L'Harmattan, Paris, 1979. - L'implantation coloniale au Gabon. Résistance d'un peuple. Tome I : Les combattants de la première heure (1839-1920). L'Harmattan, Paris, 1981. - Lumière sur points d'ombre. Contribution à la connaissance de la société gabonaise. Imprimerie Guéniot, Langres, 1984. - Co-auteur de ; Histoire générale de l'Afrique. Tome VI: le XIXe siècle jusque vers les années 1880. Présence africaine, Edicef, Unesco, Paris, 1996. - Le commentaire de documents en classe terminale et enfaculté. Publications du CERGEP, Libreville, 2000. - Principes de l'oralistique. Méthodologie des sources orales. C.E.R.G.E.P. Editions, Éditions Raponda, Libreville, 2004. A paraître:
- Nyonda Makita, le grand résistant de Mokab. Collection « Grands Hommes du Gabon» . - La pensée politique - L'implantation de Jean-Hilaire Aubame. Collection « Grands Hommes du Gabon ».

-Economies

coloniale au Gabon. Résistance d'un peuple. Tome 2 : Le temps des politiciens (1920-1960). et thérapeutique du sous-développement. -Histoires de Ndéndé.

- Diagnostic

Et, avec les annotations de Paul-Vincent Pounah et de Nicolas Metegue N'Nah, un ouvrage de:

- Jocktane (Gabriel)

: Histoire des Miènès au Gabon suivie de La vie d'un notable gabonais.

Toute représentation, traduction, adaptation ou reproduction, même partielle par tous procédés, en tous pays, faite sans autorisation préalable de l'auteur ou de ses ayants cause, est illicite et exposerait le contrevenant à des poursuites judiciaires (articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle)
@ N. Metegue N'Nah, 2006

www.librairieharmattan.com harmatlanl~vvmladoo.ft diffusion.harmattan@wanadoo.ft

(Ç) L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-01175-6 EAN : 9782296011755

A tous mes élèves et étudiants,

En souvenir des dures années d'exil intérieur passées à Ndéndé, où ce travail fut en grande partie élaboré,
Et avec l' e5poir

que nombre d'entre eux s'adonneront à la recherche. Pour le rayonnement du Gabon et de l'Afrique.

INTRODUCTION

Avant 1960, le Gabon était considéré comme un pays sans Histoire. Non pas que les peuples qui l'habitent n'eussent pas un passé digne d'être révélé à leurs membres et au reste de l'humanité, mais ceux qui détenaient alors le pouvoir n'y trouvaient aucun intérêt et les Gabonais eux-mêmes n'étaient guère suffisamment outillés pour le faire connaître. Depuis quelques années, cependant, des recherches de très haut niveau sont effectuées sur le Gabon par des spécialistes autochtones et étrangers en sciences humaines ou sociales. Leurs résultats, bien qu'encore très minces, ont déjà permis de lever le voile sur nombre de points obscurs du passé de ce pays et, à l'heure actuelle, une synthèse est désormais envisageable, qui doit faire le point des connaissances établies, suggérer des directions de recherches possibles et combler une lacune en mettant à la disposition du public une vue générale de l'histoire du Gabon depuis les origines jusqu'à nos jours. Mais une telle reconstitution intégrale - et, sans doute, très ambitieuse - du passé de l'entité politique connue actuellement sous le nom de «Gabon» ne laisse pas de poser un certain nombre de problèmes capitaux qu'il importe, au préalable, d'élucider. Ceux-ci ont trait à la spécification de l'aire géographique concernée, à l'évaluation de la masse de sources utilisables et à l'identification des grandes périodes de l'évolution des sociétés étudiées. 1- DU GABON EN QUESTION Le Gabon, tel que nous le connaissons actuellement, n'existe que depuis relativement peu, ses frontières n'ayant été définitivement fixées qu'en 19461. Avant cette date, le territoire gabonais, dont l'embryon fut la région éponyme correspondant à l'estuaire du Como2,
1 Voir infra, p. 8. 2 Voir infra, p. 98.

subit de nombreuses modifications qui en rendirent, pendant longtemps, les contours difficilement cemables. A la fin du XIXe siècle, ce pays n'était encore qu'une nébuleuse aux limites mal définies dans un Congo français à la configuration imprécise dont il hébergeait la capitale. Aussi d'aucuns pensent-ils qu'on ne saurait parler du «Gabon », en tant qu'entité politique bien individualisée, avant le début du XXe siècle. Roland Pourtier, notamment, estime qu'à cet égard, «L'année 1903 marque une charnière capitale pour le Gabon », en ce sens, poursuit-il, que 1'« on peut considérer le décret du 29 décembre 1903 comme constitutif de son espace d'Etat» 3. Pourtant, après cette date, les frontières du Gabon restèrent encore longtemps très mouvantes: les circonscriptions du Kouilou et des Bacougnis (région de Pointe-Noire), intégrées à l'espace territorial gabonais le Il février 1906, en furent détachées douze ans plus tard; entre 1911 et 1915 - voire 1919, si l'on se réfère au traité de Versailles de cette année-là qui régla le sort des colonies allemandes -, le NordGabon appartint au Cameroun allemand; en 1919, la circonscription du Djouah - qui devint, par la suite, la circonscription de l'OgoouéIvindo - fut amputée de la région allant de Souanké à Madjingo, désormais incluse dans la circonscription moyen-congolaise de Karagoua-Koudou (future région de la Sangha) ; en 1923, des villages du Haut-Lésibi furent rattachés au Moyen-Congo, qui reçut encore la subdivision de la Zanaga en 1924, la circonscription du Haut-Ogooué en 1925 et la subdivision de Divénié en 1934. De tous les morceaux de territoire ainsi perdus au fil des ans, seule, la région du HautOgooué, amputée de la subdivision de la Zanaga, fut restituée, en 1946, au Gabon dont les frontières sont restées, depuis, stables4. Mais on comprend aisément que, dans la perspective d'histoire globale qui est la nôtre dans cet ouvrage, toutes ces modifications territoriales appellent un certain nombre de précisions préalables. D'abord, sur l'aire géographique que couvre notre étude: il appert, en effet, que le Gabon d'aujourd'hui est sensiblement différent, à la fois, du «Gabao» des Portugais de la fin du XVe siècle, circonscrit à
3 Pourtier (R.) : Le Gabon. Tome 1 : Espace-histoire-société. L'Harmattan, Paris, 1989, p. Ill. 4 Il faut cependant relever qu'entre 1946 et 1952, quelques notables et élus du HautOgooué manifestèrent des velléités sécessionnistes qui, fort heureusement, n'eurent aucune suite fâcheuse. Voir, à ce sujet, Pourtier (R.) : Le Gabon. Tome 1, o.c., pp. 135-137 et Metegue N'Nah (N.) : Histoire de la formation du peuple gabonais et de sa lutte contre la domination coloniale (1839-1960). Thèse de doctorat d'Etat ès lettres et sciences humaines, Université de Paris I, Sorbonne, Paris, 1994, pp. 394396. Voir aussi infra, pp. 273-275. 8

l'embouchure du Como, du Gabon de 1887, qui se limitait à une étroite bande côtière de moins de deux cents kilomètres de large s'étendant du Muni au Cabinda 5 et de celui de 1907-1918 qui, bien plus vaste, intégrait des régions rattachées par la suite définitivement au Moyen-Congo. Dans ces conditions, l'on pourrait se demander de quel Gabon s'agirait-il ici. La réponse à cette question s'avère d'autant plus pressante que le présent ouvrage a la prétention de retracer l'histoire de ce pays «des origines à l'aube du XXIe siècle », c'est-à-dire depuis les temps les plus reculés de l'évolution de l'humanité jusqu'à l'heure actuelle. Mais qu'était le Gabon en ces temps reculés? En d'autres termes, qu'était-il avant la fin du XVe siècle? La réponse est simple: il n'était rien, puisqu'en tant qu'entité politique ou géographique, il n'existait pas. Dès lors, ce serait s'exposer à l'anachronisme et forcer, en quelque sorte, la vérité que de donner à notre étude la profondeur historique que sous-entend son titre. Pourtant, malgré toutes ces remarques, fort pertinentes, il n'empêche qu'il existe bel et bien une histoire du Gabon recouvrant toutes les périodes de l'évolution de l'humanité. En effet, s'il est vrai que le Gabon, en tant qu'entité politique, n'est né qu'au dix-neuvième siècle, il n'en reste, cependant, pas moins que, sur son territoire actuel, vivaient déjà, depuis des millénaires, des êtres humains organisés en sociétés plus ou moins structurées. Entre ces premiers habitants et les Gabonais actuels, il y a nécessairement un lien, comme il en existe entre l'homme de Cro-Magnon et le Gaulois du premier siècle avant Jésus-Christ ou le Français d'aujourd'hui. Ce lien n'est rien d'autre que l'héritage culturel et génétique issu des mélanges passés. Par conséquent, l'histoire du Gabon ne saurait commencer seulement avec la création de la colonie française mais elle intègre aussi le passé des populations vivant sur le territoire de ce pays aux époques les plus reculées. Ainsi, lorsqu'on parle de l'histoire du «Gabon », il faut entendre, par-là, la reconstitution intellectuelle, intelligible et critique du passé vécu par les habitants du pays de ce nom pris dans ses limites actuelles que l'on projette dans la nuit des temps révolus. Mais le problème essentiel de l'historiographie gabonaise reste avant tout celui des sources.

5 Selon le décret du 26 juillet 1886. 9

II- LES SOURCES DE L'HISTOIRE DU GABON Contrairement à ce que l'on pourrait penser, le Gabon ne manque pas totalement de sources pouvant servir à l'étude de son passé; celles-ci sont même assez variées; mais, seulement, leur utilisation se heurte à certains handicaps et difficultés. Les sources écrites, abondantes à partir de la seconde moitié du dix-neuvième siècle, sont rarissimes, voire inexistantes, pour les siècles précédents. Par conséquent, elles ne permettent pas d'explorer l'ensemble des périodes de l'histoire du Gabon, notamment les plus reculées. En outre, étant, pour la plupart, dues à des étrangers dont le complexe de supériorité et le mépris pour les sociétés autochtones étaient manifestes, elles ne donnent, le plus souvent, qu'une vue tronquée des faits. Les sources orales, dont l'utilisation est, depuis quelque temps, de plus en plus admise dans les milieux scientifiques, permettent de remédier en partie à ces carences. Elles comprennent la tradition orale, qui peut être exploitée pour la connaissance des périodes anciennes, et les récits des témoins directs des événements qui, eux, sont utiles pour la compréhension des périodes relativement récentes. Mais la collecte systématique de ces données orales est, pour l'instant, négligée au Gabon. Les institutions scientifiques qui doivent s'en occuper, en l'occurrence l'Institut de Recherches en Sciences Humaines (I.R.S.H.) et certains départements ou laboratoires des facultés, souffrent du manque de moyens matériels et financiers ainsi que de l'apathie de leurs personnels qui, elle, est le plus souvent due à l'incompétence. Car, il faut le souligner, la quasi-totalité des chercheurs en sciences humaines ou sociales dont dispose actuellement le Gabon ne sont pas formés et ne s'efforcent pas de se former à la manipulation des données orales. Cela n'est d'ailleurs pas spécifique au Gabon. Il en est en effet ainsi dans nombre d'autres pays dont les sociétés n'ont pas connu jadis l'écriture et pour lesquelles les sources orales devraient être d'une importance capitale pour l'étude de leur passé. C'est pourquoi nous pensons que le combat pour la valorisation des sources orales doit se poursuivre par l'étude scientifique de ces dernières en vue de l'élaboration de méthodes d'approche rigoureuses permettant d'en améliorer l'utilisation et de former les spécialistes en la matière. C'est là la mission dévolue à une nouvelle science que nous avons

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baptisée du nom d' oralistique6 ou science des sources orales. Il est certain que, mieux exploitées qu'elles ne le sont actuellement, les sources orales feront progresser la connaissance du passé des peuples à tradition orale comme ceux du Gabon, surtout si on leur associe l'utilisation des sources dues à la recherche archéologique. Celle-ci est très récente au Gabon. En effet, si le premier objet préhistorique fut déterré dans ce pays en 1887, il fallut cependant attendre l'année 1963 pour voir se constituer la Société de Préhistoire et de Protohistoire Gabonaise qui, animée par Y. Pommeret, C. Hadjigeorgiou, B. Blankoff et B. Farine, mena, avec le soutien du président Léon Mba, une activité assez intense jusqu'en 1967 et put identifier deux cent-cinquante sites archéologiques environ à travers le territoire gabonais. Depuis les années 1980, quelques chercheurs opérant soit pour le compte du Centre International des Civilisations Bantu (C.LCLBA.)7 soit dans le cadre d'institutions universitaires gabonaises ont repris par intermittence les fouilles. Ceux de l'unité de recherche baptisée «Projet Paléogab », qu'animaient principalement des enseignants de l'Ecole Normale Supérieure de Libreville, ont publié, en 1987, un ouvrage8 qui en dit long sur l'ancienneté de l'occupation du sol gabonais par l'homme. Ainsi se dévoile peu à peu le mystérieux passé du Gabon et nous commençons, malgré la rareté des sources, à entrevoir de plus en plus nettement l'étendue de l'histoire de ce pays. Il est donc désormais possible de repérer les grandes divisions de cette histoire pour mieux en comprendre le développement. III. ESSAI DE PERIODISATION GABON DE L'HISTOIRE DU

Si l'on s'en tient à la bonne vieille tradition européenne chère, notamment, à l'école méthodique ou positiviste dont les plus célèbres maîtres à penser furent, sans conteste, Charles-Victor Langlois et
6 Nous exposons les principes de cette nouvelle science dans notre petit ouvrage intitulé «Principes de l'oralistique. Méthodologie des sources orales ». CERGEP Éditions, Éditions Raponda, Libreville, 2004. 7 Un des chercheurs dudit Centre, Bernard Clist, a fait la première synthèse des recherches archéologiques effectuées au Gabon dans un ouvrage intitulé Gabon: 100 000 ans d'Histoire. Centre Culturel Français Saint-Exupéry (Gabon)-Sépia, Libreville, 1995,380 p.
Oslisly (R.) et Peyrot (B.) : L'art préhistorique Libreville-Okoumé, Libreville, 1987, 93 p.
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gabonais.

Rotary-Club

de

Il

Charles Seignobos9 et selon laquelle il n'y a pas d'histoire sans sources écrites, on est obligé de convenir que l'histoire du Gabon ne commence qu'au XVe siècle avec l'arrivée des navigateurs portugais sur la côte occidentale d'Afrique centrale. Mais cette conception apparaît maintenant bien dépassée, non seulement à cause de son caractère illogique mais aussi, et surtout, à cause de l'importance prise, depuis quelque temps - à la suite de la réflexion de l'école des Annales créée en 1929 par Lucien Febvre et Marc Bloch-, par les sources non écrites dans l'investigation historique. Grâce à ces dernières, il est actuellement bien établi que l'homme vit sur le sol gabonais depuis les temps préhistoriques, que, par conséquent, son histoire y est plus longue que ne le suggère la conception traditionnelle de cette discipline en Occident et que, à force de recherches, nous arriverons à retracer précisément son évolution à travers les siècles. D'ores et déjà, en se fondant sur les sources existantes, il apparaît que cette évolution historique fut profondément marquée par trois événements majeurs, à savoir l'arrivée des peuples de langues bantu à partir du VIlle sièclelO avant l'ère chrétienne, l'arrivée des Européens en 1471 et l'établissement de la domination coloniale qui débute en 1839. Ces trois événements déterminent quatre grandes périodes dans l'histoire du Gabon: - des origines au Vllr siècle avant notre ère, c'est la période préhistoriquel1, marquée par l'apparition de l'homme dont l'outil principal est alors la pierre - taillée puis polie - et qui mène une vie nomade; - du VIlle siècle avant Jésus-Christ à 1470, c'est la période antique, l'ivang'ilungu12 de Joseph Ambourouè Avaro, caractérisée par la propagation de l'industrie du fer, par la pratique de l'agriculture et l'apparition de l'organisation villageoise; - de 1471 à 1839, c'est la période des temps modernes, l'ivang'inyona13 de Joseph Ambourouè Avaro, que caractérisent la
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Ils expriment notamment le point de vue de l'école méthodique dans un ouvrage

intitulé Introduction aux études historiques qui a été publié en 1898. JO Peut-être même avant. 11 En fang, préhistoire = kôa. 12Ngefi tôl en fang. Ambourouè Avaro parle de l'ivang'ilungu et de l'ivang'inyona dans sa thèse de doctorat de 3e cycle d'histoire publiée sous le titre « Un peuple gabonais à l'aube de la colonisation. Le Bas-Ogooué au XIX' siècle ». Editions Karthala, Paris, 1981, 290 p. 13 En fang, temps modernes = figefi nyone. 12

pénétration de plus en plus forte de l'influence occidentale, l'établissement de l'économie marchande et l'enclenchement d'une nouvelle dynamique sociale; - de 1839 à nos jours, c'est l'époque contemporaine14 , marquée par le triomphe de l'économie capitaliste, l'émergence d'une société nouvelle et la naissance de l'Etat gabonais moderne. Tout en tenant compte de ces grandes divisions de l'histoire du Gabon, le présent ouvrage propose un plan en trois parties pour distinguer la période de développement autonome du pays - qui va de la préhistoire à 1470 - de la période d'établissement de l'emprise européenne allant de 1471 à 1960 et de celle de la reprise en main de leur destin par les autochtones dans le contexte nouveau de l'indépendance retrouvée.

14 En fang, époque contemporaine

= iigeii nyi.

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Première partie

LE GABON DES TEMPS PRÉHISTORIQUES À L' AVÈNEMENT DES TEMPS MODERNES

De la première apparition de l'espèce humaine au Gabon jusqu'au quinzième siècle de notre ère, s'est écoulée une très longue période dont nous commençons à peine à entrevoir les principales données historiques. Ainsi, outre les nombreuses prouesses techniques dont les hommes de ces temps furent les auteurs, il semble bien que l'un des faits les plus marquants de cette période ait été l'arrivée de nouvelles populations vers le vnr siècle avant Jésus-Christ. Dotées de techniques plus avancées, ces populations, de la branche bantu, introduisirent dans le pays un genre de vie nouveau qui, en s'enrichissant de nombreux emprunts faits à la civilisation préexistante, constitua le soubassement culturel du Gabon moderne. Aussi le vnr siècle avant Jésus-Christ représente-t-il un tournant très important dans l'évolution de la société gabonaise. Il marque notamment le passage du monde préhistorique, primitif et fortement soumis à l'emprise de la nature, au monde plus policé de l'ancienne société bantu.

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CHAPITRE I LE GABON PRÉHISTORIQUE

Au Gabon comme ailleurs, la préhistoire, c'est l'histoire de l'hominisation d'un singe dont le développement des facultés intellectuelles se traduit par la fabrication et l'utilisation d'outils rudimentaires, mais de mieux en mieux travaillés, lui permettant d'agir sur une nature dont il reste néanmoins étroitement dépendant. Cette préhistoire couvre une très longue période dont le début se perd dans la nuit des temps mais dont la fin coïncide avec l'apparition de l'industrie métallurgique qui, au Gabon, survient vers le VIlle siècle avant notre èrel5. Au cours de cette longue période préhistorique, la nature ainsi que l'homme ont subi de nombreuses et profondes mutations.

15Actuellement, le plus vieux document concernant la métallurgie du fer au Gabon est le four daté de 530 environ avant Jésus-Christ qui a été découvert dans le massif de l'Otoumbi (cf. R. Oslisly : Préhistoire de la moyenne vallée de l'Ogooué. Éditions de l'O.R.S.T.O.M., collection Travaux et Documents Microédités, tome II, Paris, 1993, p. 203). Il faut dire qu'il s'agit là d'une date approximative. En outre, le massif de l'Otoumbi est à plus de deux cents kilomètres de toute frontière à l'intérieur du Gabon. Si l'on estime, comme Jan Yansina dans Paths in the Rainforests. Toward a History of Political Tradition in Equatorial Africa. The University of Wisconsin. Press, Madison, 1990, p. 55, que la vitesse de déplacement des peuples bantu lors de leurs migrations était d'environ 22 km tous les dix ans entre la Zanaga et le Congo, on peut dire que les métallurgistes de l'Otoumbi étaient dans le périmètre du Gabon actuel depuis environ deux siècles déjà. Il est donc raisonnable de considérer que l'introduction de l'art du fer au Gabon remonte au VIlle siècle environ avant Jésus-Christ. Clist, lui, situe le début du travail du fer au Gabon à 400 avant Jésus-Christ, c'est-à-dire à la fin du ye siècle. Mais tout cela est bien provisoire. A propos de l'hypothèse de Clist, voir son ouvrage intitulé Gabon: 100.000 ans d'Histoire, o.c., pp. 182-184,222 et 228.

1- LE CADRE DE VIE PREHISTORIQUE AU GABON

NATUREL

DE

L'HOMME

Durant la préhistoire, le milieu naturel dans lequel évoluait l'homme a constamment changé, principalement à cause des variations climatiques qui affectaient la terre. 1- Le climat La préhistoire correspond, pour l'essentiel, à l'ère géologique d'environ trois millions d'années baptisée «Quaternaire» et subdivisée en deux époques, à savoir le Pléistocène, qui a duré plus de deux millions et demi d'années, et l'Holocène, qui a commencé en l'an 10 000 avant notre ère. Au cours du Pléistocène, le climat terrestre a considérablement varié. Des périodes de refroidissement ont alterné avec des périodes de réchauffement, ce qui entraîna en Afrique, et plus particulièrement en zone équatoriale dont fait partie le Gabon, des variations importantes de la pluviosité. Celle-ci, très abondante lors des phases de réchauffement, diminuait considérablement lors des phases de refroidissement. Ainsi se succédèrent au Gabon, au cours du Pléistocène, des phases humides ou pluviaux et des phases arides ou interpluviaux. Des études paléogéographiques relativement récentes ont prouvé que, durant les soixante-dix mille ans qui ont précédé notre ère, il y eut deux pluviaux et deux interpluviaux. Ainsi, une très longue phase de sécheresse affecta l'Afrique centrale de 70 000 à 40 000 avant Jésus-Christ. Elle fut suivie par une période humide, moins longue, de 40 000 à 35 000, puis par une autre phase aride de 35 000 à 12 000. Depuis cette dernière date environ, a commencé une autre phase de réchauffement. 2- La flore et la faune Les variations climatiques du Pléistocène se sont accompagnées de profondes modifications écologiques. Durant les pluviaux, les forêts gagnaient en extension et la pluviosité abondante provoquait une intensification de l'alluvionnement fluvial ainsi qu'un relèvement du niveau des lacs où s'accroissait aussi la sédimentation. La faune, elle, se caractérisait alors par une prolifération des espèces arboricoles. Durant les interpluviaux, en revanche, la raréfaction des précipitations entraînait une régression des forêts qui se cantonnaient 18

le long des cours d'eau et sur les sommets mieux aITosés des montagnes tandis que la majeure partie du pays, où s'abaissait le niveau des lacs, était recouverte de savanes riches en espèces animales herbivores et carnassières. L'érosion éolienne, alors très active, provoquait la formation de dunes sur les plages largement découvertes des côtes océaniques. Toutes ces mutations du milieu naturel créèrent, bien évidemment, à chaque fois, des conditions de vie particulières auxquelles l'homme préhistorique dut, tour à tour, s'adapter. Nul doute qu'il en résulta en partie un accroissement de ses capacités à maîtriser la nature et à s'organiser. II- L'HOMME PREHISTORIQUE OCCUPATIONS GABONAIS ET SES

TI ne fait plus aucun doute que, durant la préhistoire, des êtres humains vivaient sur le territoire actuel du Gabon et s'y livraient à des activités diverses. Mais les origines de ces premiers habitants du territoire gabonais sont encore mal connues. 1- Les origines de l'homme préhistorique gabonais C'est, de nos jours, un fait généralement admis16 que l'homme actuel représente le stade le plus avancé de l'évolution d'une espèce animale faisant partie de l'ordre des Primates et, plus précisément, de la branche des Simiens (singes), apparue vers quarante millions d'années17 avant notre ère. Avec encore certaines lacunes, les recherches menées depuis de nombreuses années par les paléontologues s'efforcent de révéler toutes les étapes de ce processus d'hominisation ayant conduit des anciens Prosimiens à l'homme moderne. Le Gabon étant un pays de forêts où foisonnent de nombreuses espèces de singes, notamment les plus proches de l'homme, tels les gorilles et les chimpanzés, on peut logiquement supposer que tout ce
16 Bien que les paléontologues n'aient pas encore trouvé le dernier maillon établissant la connexion entre le singe et l'homme dans l'évolution de l'espèce humaine, ce qui est, sans doute, la preuve que l'homme était homme dès le commencement et que, si, à un certain moment, il a ressemblé physiquement au singe, il n'en était pas moins différent par essence. 17Unesco: Histoire Générale de l'Afrique. Tome 1 : Méthodologie et préhistoire africaine. Présence africaine, Edicef, Unesco, Paris, 1986, p. 233. 19

processus d'hominisation a pu s'effectuer sur place. Mais une telle hypothèse demande à être étayée par des arguments scientifiques fondés sur la découverte des restes de ces ancêtres lointains du Gabonais d'aujourd'hui. Or, il est quasi certain que ces vestiges humains hérités d'un passé vieux de plusieurs dizaines de millions d'années ne seront jamais découverts au Gabon, à cause de la nature du climat et des sols qui ne permet pas une longue conservation de restes osseux. C'est pourquoi les seuls témoignages certifiant la présence de l'homme au Gabon aux temps préhistoriques ne sont constitués que par les restes de l'industrie lithique ancienne. Et, pour l'instant, les découvertes faites dans ce domaine permettent de considérer que, soixante-dix mille ans avant Jésus-Christ, l'homme vivait déjà au Gabon18. Mais, bien évidemment, puisque cela est attesté par la découverte d'outils en pierre qu'il fabriquait et utilisait, il est certain que sa première apparition dans ce pays remonte à une époque beaucoup plus ancienne que les découvertes futures préciseront sans doute. Cependant, il est d'ores et déjà possible, en se référant aux découvertes faites dans d'autres régions d'Afrique, de reconstituer et de comprendre l'évolution de cet homme préhistorique jusqu'en 70 000 environ avant Jésus-Christ. Il y a , en effet, de fortes chances que cette évolution ait été la même ici qu'ailleurs en Afrique.

2- Du « singe» à l'homme
Comme nous l'avons déjà dit, les Simiens, dont descend l'homme, seraient apparus vers quarante millions d'années avant Jésus-Christ. Aux alentours de trente-cinq millions d'années avant notre ère, ils se subdivisèrent en deux sous-groupes: d'une part, les Platyrhiniens, que l'on rencontre actuellement en Amérique et qui se distinguent surtout par le fait qu'ils ont une cloison nasale épaisse et comptent trente-six dents; et, d'autre part, les Catarhiniens, qui vivent en Eurasie et en Afrique et présentent une cloison nasale plus mince et une structure dentaire à trente-deux dents19. Au sein de ce groupe des Simiens apparut, vers sept à six millions d'années avant notre ère, un groupe d'hominidés: les Australopithèques, dont plusieurs prototypes ont déjà été découverts dans les grottes d'Afrique du Sud, dans la vallée de l'Omo en Ethiopie, à Olduvai en Tanzanie et dans l'est du
Oslisly (R.) et Peyrot (B.) : L'art préhistorique gabonais, o.c., p. 19. 19Unesco: Histoire générale de l'Afrique. Tome 1 : Méthodologie et préhistoire, o. c., pp. 232-233. 20
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lac Turkana au Kenya. L'examen de ces vestiges d'Australopithèques, dont les plus anciens datent de 2 à 3,5 millions d'années avant notre ère, met en évidence l'apparition progressive de traits propres à l'homme, notamment une bipédie de plus en plus parfaite entraînant une transformation de l'allure générale du squelette avec, en particulier, une modification des pieds, des jambes et des courbures de la colonne vertébrale ainsi qu'une augmentation du volume du cerveau attestant l'accroissement des capacités intellectuelles. De taille généralement très petite, l'Australopithèque se servait déjà d'outils en pierre et en os. Son évolution aboutit, durant le dernier million d'années avant notre ère, à l'apparition de l'Homo sapiens sapiens ou homme actuel avec toutes ses caractéristiques. Si ce schéma évolutif a été tant soit peu respecté au Gabon, on peut estimer que l'homme qui fabriquait et utilisait les outils vieux de 70 000 ans découverts dans ce pays appartenait déjà à l'espèce Homo sapiens sapiens. Mais on ne saurait péremptoirement affirmer qu'il avait exactement les mêmes traits physiques que nous. TIserait plutôt logique de penser qu'il était d'une race différente, plus précisément, de celle des Pygmées qui semblent être ses descendants en ligne directe au Gabon. Ainsi, cet homme était probablement petit, d'un teint plutôt brunâtre, avec des cheveux crépus tirant sur le roux, un nez épaté, des lèvres épaisses et une pilosité relativement développée. 3- L'habitat et les activités préhistorique gabonais économiques de l'homme

Au Gabon, contrairement à ce qui se passait sous les hautes latitudes, l'homme préhistorique ne vivait pas dans les cavernes, sans doute parce que le climat ne le lui imposait pas. Nomade, il campait, avec ses congénères, le long des cours d'eau ou du littoral océanique durant les périodes sèches et sur les collines des clairières et les dunes côtières durant les périodes humides2o. Le logement lui-même consistait en petites huttes sphériques faites de branchages et de feuilles, oeuvre de personnes de sexe féminin. Outre la possibilité de pratiquer la pêche, l'homme préhistorique trouvait, sur les berges des étendues d'eau, les galets dont il faisait des outils. D'abord utilisé certainement à l'état brut comme arme de jet ou simple percuteur, le galet fut par la suite taillé pour répondre à de multiples usages. Ainsi apparurent le proto-biface, le pic et, un peu
20

Oslisly (R.) et Peyrot (B.) : L'art préhistorique gabonais, O.C.,pp. 22 et 57. 21

plus tard, le biface21. De forme massive au départ, ces outils s'affinèrent au fil des millénaires grâce à l'amélioration de la technique de taille et, vers 10 000 avant Jésus-Christ, l'usage de petits outils, tels les grattoirs, lamelles, hachettes et pointes de flèches, était devenu courant22. Adaptées à l'aide d'une colle végétale, d'une résine et de liens à un manche de bois ou d'os, ces petites pièces gagnaient en efficacité en même temps que s'améliorait leur esthétique.

Pointes

bi t~\t'e;;

Planche I Outils préhistoriques en pierre

Source: Bulletin de la Société de Préhistoire et de Protohistoire Gabonaise, n07, 1967.

21

22 Oslisly (R.) et Peyrot (B.) : L'art préhistorique 22

cf. planche I, page 22.

gabonais, O.C.,p. 20.

Cette évolution vers la miniaturisation coïncida avec une phase d'humidification du climat; aussi Richard Oslisly et Bernard Peyrot estiment-ils, à juste titre, que «Le microlithisme pourrait ainsi répondre d'une modification du milieu nécessitant une économie de la matière première, avec une recherche d'une plus grande efficacité d'un outillage désormais de plus en plus tourné vers la chasse »23.Aux alentours de 5 000 avant Jésus-Christ, l'art de la pierre fit encore des progrès au Gabon avec l'apparition de la technique du polissage qui, ici, présente cette particularité tout à fait remarquable de n'affecter que l'extrémité utile de l'outil, le reste de la pièce étant simplement taillé4. Cet outillage en pierre n'était certainement pas le seul utilisé par l'homme préhistorique au Gabon. TI lui était sans doute associé un outillage en os et en bois dont les conditions naturelles n'ont pas permis la conservation à travers les millénaires. Les poteries de terre cuite, en revanche, nous sont bien parvenues. Les plus anciennes datent du Ve millénaire avant notre ère25, époque à laquelle semble remonter le début du travail de l'argile au Gabon. Né probablement sur les bords de l'estuaire du Como, cet art se répandit ensuite sur l'ensemble du territoire gabonais, comme l'attestent les pièces datées de 1600 à 1500 avant Jésus-Christ qui ont été découvertes jusque dans la vallée de l'Ogooué6. Le montage de ces pièces se faisait au colombin sur la paume de la main pour les petites ou sur une surface plane pour les grandes. Ensuite, le polissage était exécuté d'abord à l'aide d'une lamelle de bambou ou d'une écaille de pangolin, puis achevé à la main. Enfin, la dernière opération était la cuisson dans un grand bûcher, ce qui prouve qu'à l'époque où apparaît la céramique, le feu était déjà parfaitement domestiqué au Gabon. L'essentiel de la production consistait en vases et marmites d'un admirable fini. Toujours très richement décorées de motifs divers incisés sur la paroi externe à l'aide d'un objet pointu, ces poteries témoignent du sens esthétique très aigu des populations du Gabon préhistorique27.

23

24 cf. planche II, page 24. 25 Oslisly (R.) et Peyrot (B.) : L'art préhistorique 26 Ibid. 27 cf. planche III, page 25. 23

Oslisly (R.) et Peyrot (B.) : L'art préhistorique gabonais, O.C.,p 22.
gabonais, O.C., p58.

Facç~ 1

Face:?

Hache poli~' (''11 schisie (routé NdjoJ6-La Lara)

Hache polie (!'vlontBn1zza Ogt)()l1è-fvindo)

Hael\è polie (Ohanda,Ogooué-fvinclo)

1Întes de tlè (~vjOt1t razza et réserve de IH B

Lopé, Ogooué-fvindo)

Planche II Outils préhistoriques en pierre

Source: L'art préhistorique gabonais de K Oslisly et R Peyrot

24

Planche III Poteries anciennes Source: L'art préhistorique gabonais de R. Oslisly et B. Peyrot.

25

Richard Oslisly et Bernard Peyrot se sont inteITogés sur l'origine de cet art qui pouITait être exogène ou endogène28. Là-dessus, l'étude des formes et des motifs des différentes pièces retrouvées çà et là nous éclairera sans doute dans un avenir plus ou moins proche. Mais, pour l'instant, l'apparition presque concomitante de la technique du polissage et de l'art de la céramique, qui n'en est pas très éloigné, semble indiquer que leur création obéissait à l'évolution autonome du goût esthétique de populations qui, à la recherche de l'efficacité, alliaient, de plus en plus, celle du beau et de la perfection. Ainsi, la céramique gabonaise serait bien une création locale due, sans doute, aux femmes dont deux des principales occupations devaient déjà être, à l'époque, la préparation de la nourriture et la conservation de l'eau pour le groupe. Cela est, en tout cas, confirmé, d'une part, par la présence de nombreuses cruches et marmites parmi les objets produits et, d'autre part, par le fait que, traditionnellement, le travail de l'argile a toujours été, au Gabon, une activité essentiellement féminine29. L'homme, lui, à l'époque préhistorique, se livrait surtout à la chasse, principal moyen d'approvisionnement en alimentation camée dont les techniques évoluèrent au fur et à mesure qu'avançait le processus d'hominisation. De la chasse à la COUITe, favorisée par la brachiation chez les premiers Australopithèques et rendue plus efficace par la possibilité d'user des armes de jet et des massues, l'homme préhistorique en aITiva à l'utilisation de pièges et, surtout, vers le Xe millénaire avant Jésus-Christ, à celle de l'arc30 dont l'invention assura le triomphe de la chasse à l'affût, technique autrement mieux adaptée à l'évolution morphologique du parfait bipède qu'était alors devenu l'homme. Dans un milieu aussi riche en faune que le milieu équatorial, la chasse était une activité fructueuse qui rendit longtemps inutile le recours à l'élevage. De même, l'abondance et la variété de la flore faisaient du milieu ambiant un vaste jardin naturel où l'homme puisait à volonté tubercules, baies, légumes verts, miel et racines diverses dont il avait besoin pour se nourrir, ce qui, là encore, retarda le recours à l'agriculture. Aussi le Gabon ne connut-il, durant les temps préhistoriques, qu'une économie de cueillette qui explique le nomadisme de ses populations à cette époque. Celles-ci ne passaient en effet à un endroit
28

Oslisly

(R.) et Peyrot

(B.) : L'art préhistorique

gabonais.

Rotary-Club

de

Libreville-Okoumé, Libreville, 1987, p. 58. 29De nos jours encore, les maisons en terre sont généralement construites, chez les Punu, avec la collaboration efficiente des femmes. 30Oslisly (R.) et Peyrot (B.) : L'art préhistorique gabonais, O.C., . 20. p
26

que le temps d'une collecte des produits livrés par la nature selon les saisons. Après quoi, le groupe se transportait un peu plus loin. Au départ, ce nomadisme dut se pratiquer sans limites. Mais, si l'on se réfère aux usages des populations qui, à l'heure actuelle, continuent à mener le même genre de vie dans la forêt gabonaise, en l'occurrence les Pygmées, il semble bien qu'assez vite fut délimité un territoire pour chaque groupe. Ce partage se fit au hasard de rencontres qui ne furent, sans doute, pas toujours amicales. Ensuite, le respect de chaque territoire par les voisins dépendait de la capacité des propriétaires à le défendre. A l'intérieur de chaque territoire, qui était une propriété collective de l'ensemble du groupe, tous les membres de celui-ci avaient une liberté totale de jouissance de tous les biens. L'exploitation, qu'il s'agisse de la chasse, de la pêche ou de la cueillette, s'en faisait d'ailleurs collectivement et au profit de l'ensemble du groupe. Ainsi régnait, au sein de ces populations préhistoriques, un communautarisme parfait qui ne laissait presque aucune place à la propriété individuelle. Mais, à travers cette organisation des activités économiques, transparaît un problème démographique et d'organisation sociale. 4- L'organisation sociale des peuples du Gabon préhistorique Si, au départ, les hominidés étaient peu nombreux sur le territoire gabonais, au fil des millénaires, avec l'accroissement de leurs facultés intellectuelles qui augmentaient leur aptitude à se défendre et à se nourrir sans trop de difficulté, ils se multiplièrent assez vite. A ce propos, l'archéologie apporte quelques indications. Ainsi, en considérant les quantités d'outils disséminés parfois sur de grandes étendues à travers le pays, Richard Oslisly et Bernard Peyrot concluent à un peuplement préhistorique assez important au Gabon3!, certaines régions comme celles des savanes du Haut-Ogowè, du Moyen-Ogowè, de la Ngounié et de la Nyanga ainsi que celles des clairières et dunes littorales semblant plus particulièrement attirer les populations à l'époque32, sans doute, à cause de leur salubrité et aussi de leur richesse en matières premières utilisées dans l'industrie lithique, notamment les quartzites dans la moyenne vallée de l' Ogowè et les jaspes noirs ailleurs. De millénaire en millénaire, cet
31

32

Id., pp. 40 et 45.
Id., p. 16.

27

accroissement démographique finit par poser un problème de subsistance qui amena les différents groupes à s'attribuer, par la force, des terroirs bien définis. Ces groupes, à cause de la précarité des conditions d'existence, n'étaient jamais de très grande taille. TIsn'étaient composés, en effet, que de quelques dizaines d'individus descendant des mêmes ancêtres et formant ainsi des clans distincts. Dans chacun de ceux-ci, le plus âgé jouait le rôle de chef et veillait au maintien de la bonne entente. Aucun membre du groupe n'avait des privilèges particuliers et la vie quotidienne se déroulait dans la stricte égalité sociale. C'était la «commune primitive », préfiguration de ce qu'Ambourouè Avaro appelait «commune ancienne ». Mais, si les clans étaient bien individualisés, ils n'étaient, semblet-il, pas pour autant totalement repliés sur eux-mêmes. Des relations d'amitié et des alliances matrimoniales unissaient leurs membres et ils procédaient entre eux à quelques échanges de produits. C'est, en tout cas, ce que suggère la présence, loin des sources d'approvisionnement en matière première, de certains genres d'outils, à moins qu'il ne s'agisse là de pièces abandonnées par des chasseurs en quête de gibier33. Quoi qu'il en soit, le fait est que l'homme préhistorique, dans ses relations avec le milieu ambiant et ses efforts pour dominer la nature, sut s'organiser en mettant à profit ses facultés intellectuelles grandissantes. Aussi rudimentaire que puisse paraître cette organisation, elle témoigne néanmoins de l'éclosion, au Gabon, d'une des toutes premières civilisations engendrées par cette humanité dont l'Afrique est le berceau.

33

Id., p. 45

28

CHAPITRE II
LE GABON DANS L'ANTIQUITÉ (VIllE SIECLE AVANT JESUS-CHRIST À 1470)

Vers le vnr siècle avant notre ère, un fait très important intervient dans l'histoire du Gabon, à savoir l'arrivée de nouveaux peuples d'un type physique et de cultures sensiblement différents de ceux des autochtones. Dès lors, se trouvent face à face deux civilisations, dont l'une en était encore à l'âge de la pierre et du nomadisme et l'autre à celui de la métallurgie et du sédentarisme. Dans leur choc, on pouvait a priori penser à une substitution pure et simple de celle-ci à celle-là. Mais, loin de disparaître totalement, les habitudes et traditions techniques et sociales créées par l'homme préhistorique gabonais perdurèrent et furent même développées dans l'esprit ou la lettre par ses descendants en ligne directe, en l'occurrence les Pygmées, qui, en entrant en relation avec les nouveaux venus, enrichirent la civilisation de ces derniers tout en faisant évoluer par plus d'un trait la leur propre. Ainsi, vers le vnr siècle avant Jésus-Christ, le Gabon amorça une nouvelle phase de son évolution, marquée notamment par la constitution du soubassement culturel de son peuplement actuel. En même temps, il sortait de la préhistoire, domaine privilégié de l'archéologie et de la paléontologie, pour faire son entrée dans l'histoire. En effet, si l'on se place du point de vue de l' oralistique34, qui enlève toute primauté aux documents écrits et considère que tous les genres de sources se valent, il est parfaitement possible - et les recherches à venir le confirmeront sans doute - de retracer l'histoire du Gabon en ces temps reculés en se fondant, non plus seulement sur

Ce mot, inventé par nous, désigne une nouvelle science ayant pour objet l'étude des sources orales. Nous en exposons les principes dans un opuscule intitulé Principes de l'oralistique. Méthodologie des sources orales, o.c.

34

les données de l'archéologie, mais aussi sur celles de la tradition orale et de la linguistique. Pour l'instant, cette période ancienne de l'histoire du Gabon reste encore obscure, mais nous en soupçonnons déjà l'importance capitale dans la constitution du patrimoine culturel gabonais. Epoque de migrations et d'adaptation à un nouveau milieu naturel, elle est aussi une époque de mutations profondes au cours de laquelle les nouveaux arrivants se mettent pratiquement à l'école des autochtones dont ils assimilent nombre d'éléments culturels tout en nourrissant à leur égard un complexe de supériorité dû à leur avance sur les plans technique et organisationnel ainsi qu'à leur importance numérique. Ce complexe de supériorité a, jusqu'à présent, fait occulter l'apport de la civilisation pygméenne à celle des voisins Bantu, mais il est un fait et c'est là un domaine de recherches encore vierge -, c'est que les Pygmées, autochtones de la forêt gabonaise, furent, pendant longtemps, les maîtres des Bantu dans ce milieu originellement étranger à ces derniers. C'est sans doute aussi parce que ce fait est très ancien, plus ancien, en tout cas, que ne l'indiquent les dates jusqu'ici avancées sur l'arrivée des Bantu au Gabon, qu'il est maintenant ignoré, comme reste aussi méconnu le peuplement du Gabon avant le Xe siècle de notre ère. Cependant, sur ce dernier point, les récentes trouvailles archéologiques nous apporte, une fois encore, un précieux éclairage. 1- LE PEUPLEMENT DU GABON ANTIQUE Tout semble indiquer que, dans l'Antiquité, le était déjà habité par des peuples relevant des composantes raciales de sa population autochtone d'une part, les Pygmées et, d'autre part, les Bantu, lointaines. 1- Les Pygmées, descendants gabonais territoire gabonais deux principales actuelle, à savoir, venus de contrées

de l'homme préhistorique

La tradition orale de tous les peuples du Gabon affirme sans ambages qu'au cours de leurs pérégrinations dans la forêt gabonaise, ce furent les Pygmées qui servirent toujours de guides aux Bantu. Cela établit l'antériorité du peuplement pygmée au Gabon et ce fait n'est contesté par personne. Ce qui, en revanche, n'est pas encore bien précisé jusqu'à présent c'est le lien entre ce peuplement pygmée et 30

l'homme préhistorique dont l'archéologie nous révèle de plus en plus la présence au Gabon. En d'autres termes, il s'agit de savoir si les Pygmées vivant actuellement au Gabon sont ou non les descendants de cet homme dont nous voyons les traces vieilles de plus de soixante mille ans. Plusieurs raisons nous font pencher pour une réponse affirmative. Tout d'abord, logiquement, il n'est pas concevable que l'homme préhistorique gabonais ait disparu sans laisser de descendants. Certes, cela ne signifie pas que ces descendants - si descendants il y a - soient forcément les Pygmées. Mais le contraire nous amènerait à admettre l'hypothèse selon laquelle les Pygmées sont aussi un peuple venu d'ailleurs qui aurait exterminé ou assimilé les descendants directs de l'homme préhistorique gabonais, ce qui semble peu probable. Car, cela laisserait supposer que les Pygmées, en arrivant, eussent eu au moins une certaine supériorité technique. Or, à en juger par ce que l'on observe actuellement, le niveau technique des Pygmées, à l'époque préhistorique, ne devait pas être très différent de ce que les découvertes archéologiques nous révèlent dans ce domaine. Par ailleurs, de tous les peuples du Gabon, les Pygmées sont les seuls à avoir conservé un mode de vie étrangement proche de celui de l'homme préhistorique gabonais. Tout cela concourt à affirmer que les objets préhistoriques découverts au Gabon sont dus à l'ingéniosité des ancêtres des Pygmées actuels. Ainsi, ce furent bien les ascendants de ces derniers que les premiers Bantu arrivés au Gabon trouvèrent sur place. 2- La mise en place du peuplement bantu Jusqu'ici, la date de l'arrivée des premiers peuples bantu au Gabon était incertaine. Sans disposer de sources bien précises à ce sujet, certains auteurs la plaçaient quelques décennies avant l'arrivée des Européens; d'autres, comme Frédéric Meyo Bibang35, la situaient au XIIe siècle après Jésus-Christ. Selon les récentes découvertes archéologiques, il semble qu'elle soit beaucoup plus ancienne qu'on ne le pensait jusqu'à présent. TIest en effet certain, étant donné l'ignorance des Pygmées dans ce domaine, que les traces d'une industrie métallurgique très active, datées du milieu du Vr siècle avant Jésus-Christ, qui ont été découvertes au Gabon, il y a quelques années, sont l'oeuvre des
35 Meyo Bibang (F.) : Le Gabon, le monde. Hatier, Paris, 1975, p. 15. 31

premiers peuples de langues bantu dont l'installation, dans ce pays, remonte ainsi au ynr siècle environ36 avant notre ère. Les ancêtres de ces Bantu, les Proto-Bantu, auraient jadis habité la région saharienne actuelle dont la désertification croissante, à partir du début du nr millénaire avant notre ère, les aurait chassés vers le nord, la vallée du Nil et le bassin tchadien3? Ce fut dans cette dernière région, et plus exactement dans la zone avoisinant le lac Tchad et englobant le nord-est du Nigeria et le nord du Cameroun actuels que se serait formé le groupe de peuples parlant les langues dites «bantu ». La culture de Nok qui, de 500 avant à 200 après JésusChrist, s'épanouit sur le plateau de Jos-Bauchi fut l'oeuvre des éléments de ce groupe. Pour diverses raisons (recherche de terres cultivables, accroissement démographique, guerres, esclavage ?), certains peuples de langues bantu partirent de ce foyer originel pour se diriger vers l'est et le sud. La date du déclenchement de ce phénomène migratoire n'est pas encore bien établie. Jan Yansina, utilisant la glottochronologie, la situe vers 3 000 avant Jésus-Chrises. Mais cela reste à confirmer par d'autres recherches. En revanche, ce qui est sûr, c'est qu'il y eut plusieurs départs étalés dans le temps qui correspondirent, dans les régions successives d'accueil, à l'arrivée de plusieurs vagues d'immigrants. En ce qui concerne le Gabon, il semble que les tout premiers peuples bantuphones y soient arrivés au cours du ynr siècle avant notre ère et peut-être même avant. Les nombreux vestiges de leur industrie métallurgique, datés des années 500 et 400 avant JésusChrist, que l'on a découverts dans le massif de l' Otoumbi, à Kango, dans la région d'Oyem, dans la Ngounié et à Moanda, prouvent qu'au ye siècle avant notre ère, ils peuplaient déjà l'ensemble du territoire gabonais actuel. Les points de pénétration dans cet espace gabonais furent sans doute très divers, comme le furent aussi les itinéraires suivis depuis la région de départ. En se fondant sur la tradition orale, les données
36Peut-être même plus tôt. Clist, dans Gabon: 100000 ans d'Histoire, o.c., p. 219, estimant que les poteries dont nous avons parlé plus haut sont l'oeuvre de ces peuples, situe leur arrivée dans l'espace gabonais avant 1800 avant Jésus-Christ, ce qui est plausible mais demande à être étayé par des preuves plus convaincantes. Car, les poteries ont bien pu être l'oeuvre des premiers habitants du pays, c'est-à-dire les ancêtres des Pygmées actuels. 37 U.N.E.S.C.O. : Histoire Générale de l'Afrique. Tome 1 : Méthodologie et préhistoire africaine, o. c., p. 162. 38Vansina (J.) : Paths in the Rainforests. Towards a History of Political Tradition in Equatorial Africa. The University of Winconsin Press, Madison, 1990, p. 49. 32

linguistiques et certains traits culturels, qui suggèrent une longue cohabitation ou un long voisinage, il apparaît que certains peuples comme les Sékè, les Benga, les Fang, les Kwélé et les Kélè sont entrés dans l'espace gabonais par le nord et le nord-est, après un séjour dans l'espace camerouno-centrafricain. Ils ont gardé, avec les peuples de cette dernière région, de fortes affinités culturelles. Les autres peuples gabonais sont entrés par l'est et le sud, après un détour dans le bassin congolais. A l'intérieur du territoire gabonais, les différents peuples se fixèrent d'abord plus ou moins longuement dans certaines régions avant d'aller s'établir ailleurs. Ainsi, les Edongo ou Galwa et les Ombèkè ou Orungu vécurent d'abord longtemps dans le Haut-Ngunyi, au voisinage des Masango, auxquels ils empruntèrent la danse Okukwè ou yasp9 ; puis, ils côtoyèrent les Gisir40 avant d'aller se fixer, les uns, dans le delta de l' Ogowè et, les autres, au lac Onangé. Les Benga, les Sékè, les Fang, les Kwélé et les Kélè durent d'abord occuper très longtemps la région englobant actuellement le Sud-Cameroun, l'est de la Guinée Equatoriale, la province du Woleu-Ntem et le nord de celle de l'Estuaire avant de pousser plus au sud et vers l'océan. En ce qui concerne plus particulièrement les Fang, dont on a toujours situé, naïvement, jusqu'à présent, l'arrivée au Gabon au XIXe siècle, Philippe Laburthe - Tolra, dans Les seigneurs de la forêt41, et Bernard Clist, dans Gabon: 100 000 ans d'Histoire42, pensent que leur installation dans la région délimitée ci-dessus est très ancienne. Le dernier cité affirme sans ambages que les objets en fer, datés du Xye siècle de notre ère, que les fouilles archéologiques ont mis à jour dans la région du Woleu-Ntem, sont l'oeuvre des Fang43, ce qui signifie que ces derniers se trouvaient déjà dans le nord de l'actuel Gabon à cette date. Nous-même, dans notre thèse de doctorat d'Etat ès lettres et sciences humaines44, nous étions déjà arrivé à une conclusion identique en nous appuyant sur une étude de Jan Yansina45.

39 Pounah (P-V.) : Notre passé. Société d'Impressions 17. 40 Id., p. 18. 41 Publications de la Sorbonne, Paris, 1981,490 p. 42 o.c., pp. 211-212. 43 Id.

Techniques,

Paris, 1970, p.

44Metegue N'Nah (N.) : Histoire de la formation du peuple gabonais et de sa lutte contre la domination coloniale (1839-1960), o.c., pp. 29-30. 45Vansina (J.) : Paths in the Rainforests, o.c., pp.49 et 136. Dans Brève histoire de la Guinée Equatoriale, L'Harmattan, Paris, 1988, à la page 13, M. Liniger-Goumaz 33

Quoi qu'il en soit, il faut noter qu'en gros, jusqu'au XVe siècle, les déplacements des populations furent moins fréquents et, sauf cas exceptionnel, de faible ampleur. Ce ne fut que par la suite, avec le développement de l'activité commerciale sur la côte et le long des fleuves, que les peuples installés depuis longtemps dans les régions reculées de l'intérieur du Gabon entreprirent la dernière grande phase de leur migration qui devait les conduire vers les principaux foyers commerciaux. Ces derniers mouvements se firent surtout sentir au XIXe siècle. TIs provoquèrent alors un remue-ménage général qui entraîna un remaniement de la carte ethnique du Gabon. Avant cela, celle-ci resta assez stable durant l'Antiquité.
3- Les relations entre les Bantu et les Pygmées

TIsemble que, dès le départ, les rapports entre Bantu et Pygmées aient été très cordiaux. La tradition orale est en effet très instructive à ce sujet. A travers la légende d'adzo mbôgha, très connue chez les Fang, elle donne des indications précieuses sur les premiers contacts entre ce peuple et les Pygmées.

*

*

*

Cette légende dit que les Fang, au cours de leur migration, se trouvèrent devant un grand arbre appelé adzo46 qui leur barrait le chemin et qu'ils ne pouvaient contourner. Ils durent donc s'arrêter devant cet arbre et, pendant leur halte forcée, un homme de petite taille, un Pygmée, venant de l'autre côté de l'arbre, leur rendit visite à plusieurs reprises et redisparut à chaque fois en passant à travers un petit trou pratiqué dans le tronc du grand arbre47.Un jour, il invita les Fang à faire comme lui et ceux-ci purent alors continuer leur chemin.

situe l'arrivée des Fang dans le Rio Muni au XIIIe siècle, sans toutefois citer les sources qui le corroborent. 46 Certains disent «adza» ou encore «adzap ». Cet arbre est commercialisé au Gabon sous le nom de moabi. 47 Certraines versions de la tradition orale ne parlent pas des visites du Pygmée. En outre, elles ne mentionnent pas le trou pratiqué à même le tronc du grand arbre mais parlent du passage par une cavité pratiquée entre ce dernier et un autre arbre (appelé ébom, Anonidium Mannii) qui le touchait.

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Planche IV Un Pygmée et un Bantu (région de Ndjolé), s.d. Source: Archives Nationales du Gabon, photothèque, pièce n0457. Cet épisode de la migration fang symbolise l'entrée dans la forêt. Il ne se produisit certainement pas sur le territoire gabonais mais plus au nord, à la lisière de la zone de savane qu'habitaient originellement les Fang. Peuple de la savane, les Fang ne connaissaient pas la grande forêt. On comprend alors leur embarras lorsque, obligés, pour des raisons que nous ignorons encore, d'aller s'établir sous d'autres cieux, ils se 35

trouvèrent devant ce rideau d'arbres et de lianes inextricables. Ce qui les arrêta surtout, ce ne fut pas tant la barrière physique constituée par la forêt que les conditions de vie qui, dans cette dernière, étaient radicalement différentes de celles qu'ils avaient toujours connues dans la savane. Aussi la halte à l'orée de la forêt, ponctuée par les visites du Pygmée, représente-t-elle, en fait, une longue période de transition au cours de laquelle les Fang furent initiés par les Négrilles à la vie en forêt. Même si la plupart des autres peuples bantu du Gabon ont perdu le souvenir de ce moment de transition entre la vie en savane et la vie en forêt48, il reste qu'ils l'ont tous connu au cours de leur migration et cela prouve que l'entrée dans la forêt ne se fit pas instantanément. Les différents peuples durent en effet vivre pendant longtemps à la limite des deux zones de végétation, adoptant peu à peu les usages et les cultures de la forêt, délaissant progressivement ceux de la savane et ne s'enfonçant que très lentement dans la grande forêt. Au cours de cette période d'adaptation à la vie sylvestre, les Pygmées furent, pour les Bantu, de véritables maîtres. C'est dans ce sens qu'il faut entendre le terme de «guides» retenu par la tradition orale pour préciser le rôle des Pygmées lors des migrations bantu. En effet, il ne s'agissait pas seulement, alors, de «guider» les Bantu sur les sentiers de la forêt mais aussi de les orienter sur ceux de la vie dans ce milieu qui leur était étranger. Depuis les pratiques alimentaires jusqu'aux danses et rites, les emprunts à la culture pygméenne furent nombreux. L'usage des drogues comme l'iboga est certainement dû aux Pygmées, tout comme certains cultes, tels que le bwiti et l' ombwiri avec ses diverses variantes. Ce n'est certainement pas un hasard si certains grands maîtres de ces cultes déclarent parfois détenir leur science des Pygmées et si la plupart des grands joueurs de tam-tam qui animent les veillées cultuelles appartiennent, jusqu'à nos jours, à ce peuple. Certaines coutumes, comme la pratique de la circoncision chez certains peuples de langues bantu, semblent aussi venir des Pygmées. C'est, en tout cas, ce que révèle l'étude sur le rite du chaka49 menée par le sociologue gabonais Jean-Ferdinand Mbah auprès des peuples de la région de Koulamoutou. Dans le domaine de la pharmacopée, les emprunts aux Pygmées furent sans doute aussi innombrables. Enfin, les mariages entre hommes bantu et jeunes filles pygmées - le cas inverse étant inadmissible pour les Bantu - eurent certainement lieu
48 Chez les Ngwèmyènè, ce souvenir reste vivant à travers le nom de ce qu'ils considèrent tous comme leur premier village: Abundjè, c'est-à-dire la forêt. 49 Mbah (I-F) : Rituels de circoncision et espaces culturels au Gabon; inédit.

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dès l'établissement des contacts entre les deux races et nombre de Bantu actuels comptent des Pygmées parmi leurs proches ou lointains ascendants. TIconvient de souligner que ce courant d'emprunts ne fut pas à sens unique. Les Pygmées, aussi, adoptèrent nombre d'usages bantu, à commencer par les langues. Ce qui ne veut nullement dire, comme l'a déclaré un jeune enseignant gabonais au cours d'une émission radiodiffusée, que les Pygmées n'ont pas leur propre langue. S'il en était ainsi, on ne comprendrait pas qu'ils aient pu vivre en société avant l'arrivée des Bantu. Ce qui est certain, c'est que ces derniers ne s'intéressant pas à leur langue, les Pygmées jugent commode de n'user, en leur présence, que d'une langue bantu qui, du reste, est toujours celle de leurs voisins. Mais, sans doute, est-ce là aussi un moyen, pour eux, de protéger leur culture et de garder nombre de secrets qu'ils ne veulent pas livrer aux Bantu. Dans un tout autre domaine, en l'occurrence celui des échanges de produits, les implications culturelles furent sans doute aussi importantes. En effet, la consommation de certains produits agricoles amenés par les Bantu et échangés contre du gibier n'allait pas sans adoption de certaines habitudes culinaires. Et surtout, la relative sécurité alimentaire que procuraient ces échanges influa progressivement sur le mode de vie de nombreux groupes de Pygmées qui devinrent semi-sédentaires et acceptèrent de vivre, vis-à-vis de certaines familles bantu, dans une espèce de servage qui, parfois, dure encore de nos jours, accentuant . 50 . lpSO fiacto Ieur accu IturatlOn .

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Cf. planche V, page 38. 37