Histoire du Népal

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Connu surtout comme destination touristique, le Népal s'est aussi forgé à travers les siècles un destin fabuleux. Cinq dynasties successives ont, en 2650 ans, réalisé l'unité du pays et ont réussi à maintenir son indépendance entre les deux géants qui ont dominé l'histoire de l'Asie, l'Inde au sud, la Chine au nord. Malheureusement, la situation politique intérieure s'est considérablement dégradée depuis une quinzaine d'années. Le comble de la tragédie fut atteint le 1er juin 2001 avec le massacre de toute la famille royale par l'héritier du trône.
Publié le : samedi 1 septembre 2007
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EAN13 : 9782336252100
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HISTOIRE DU NEPAL
LE ROYAUME DE LA MONTAGNE AUX TROIS NOMS

Recherches Asiatiques Collection dirigée par Philippe Delalande
Déjà parus Im FRANÇOIS, La question cambodgienne dans les relations internationales de 1979 à 1993, 2006. Jeong-Im HYUN, Corée, la transition vers la démocratie sous la pression étudiante dans les années 1980, 2005. Jean-Marie THIEBAUD, La présence française en Corée de la fin du XVIIIème siècle à nos jours, 2005. Amaury LORIN, Paul Doumer, gouverneur général de l’Indochine(1897-1902), 2004. Philippe GRANDJEAN, L’Indochine face au Japon 1940 – 1945, 2004. Pascale COULETE, Dire la prostitution en Chine : terminologie et discours d’hier à aujourd’hui, 2003 Éric GUERASSIMOFF, Chen Jiageng et l’éducation, 2003. Jean DEUVE, Le Royaume du Laos 1949-1965,2003. Pascale BEZANCON, Une colonisation éducatrice ?, 2002. Albert-Marie MAURICE, Croyances et pratiques religieuses des montagnards du centre-Vietnam, 2002. Guilhem FABRE, Chine : crises et mutation, 2002. Chi Lan DO-LAM, Chants et jeux traditionnels de l’enfance au Viêt-Nam, 2002. Phou-ngeun SOUK-ALOUN, Histoire du Laos moderne (19302000), 2002. Philippe Le FAILLER, Monopole et prohibition de l’opium en Indochine, 2001.
© L'HARMATTAN, 2007 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-03491-4 EAN : 9782296034914

Roland BARRAUX

HISTOIRE DU NEPAL
LE ROYAUME DE LA MONTAGNE AUX TROIS NOMS

L'Harmattan

INTRODUCTION

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Sagarmatha pour les Népalais, Chomoloungma pour les Tibétains, Everest pour les Occidentaux, le plus haut sommet de la sphère terrestre domine un pays qui attire, séduit mais peut-être intrigue encore plus aujourd’hui qu’hier. La communauté népalaise s’est formée, comme toutes les nations du monde, à travers une succession d’éveils culturels, de migrations, d’affrontements externes et de guerres intestines, d’expériences politiques et d’entreprises de création et de production. L’État qui a fini par émerger de ce foisonnement d’événements est un des rares des quelques 193 qui constituent actuellement l’Organisation des Nations Unies à n’avoir jamais été colonisé par une puissance dominante. S’il a une parenté proche avec l’Inde, c’est par ce même équilibre donné en exemple par New Delhi entre le fond brahmanique de la société et les traditions soit ancestrales soit ajoutées par l’ouverture au monde extérieur. La monarchie est l’une des 25 institutions de ce type qui subsistent dans la liste actuelle des États ; la crise qu’elle traverse depuis dix ans la secoue et peut-être la menace ; mais, dans la multitude confuse des interrogations qui pèsent aujourd’hui sur l’humanité en général, la majorité du peuple népalais reste attachée à ce symbole de son identité et peut-être de son indépendance. Il est vrai que le mystère de la légende et la force du lien religieux continuent d’entourer le pouvoir royal comme incarnation du peuple tout entier. Sous la première des dynasties historiques, au début du VIème siècle de notre ère, le Roi Çivadeva fit construire à Budanilkhanta, à une dizaine de kilomètres au nord de sa capitale, Kathmandou, un temple dédié à son Dieu protecteur, Vishnu, celui de la triade du panthéon hindou, avec Brahma et Siva, qui est chargé de l’ordre socio-cosmique de l’univers et donc l’incarnation du pouvoir royal ; une inscription, datée de 518, proclame ce monarque : « instruit, politique, héroïque ; l’ensemble innombrable de ses vertus développe sa gloire ». Un de ses successeurs, Visnu Gupta ordonna, vers 650, l’édification d’une monumentale statue du Dieu Vishnu étendu sur l’eau du bassin intérieur du temple, supporté et entouré par le serpent sacré Naga. Ce lieu est toujours l’objet d’un culte très vivant et les fidèles le couvrent de fleurs en permanence. Vers l’an 1600, le Roi Pratap Malla, de la dynastie suivante, interprétait, un jour de festivité, le rôle de Vishnu dans une représentation théâtrale dansée ; une fois la pièce terminée, Vishnu de8

meura incarné dans le corps du Roi. Les prêtres conseillèrent au Roi de percer un canal pour relier son palais au plan d’eau sur lequel est étendu le Dieu protecteur et pour établir un lien direct entre la royauté et le pouvoir divin suprême ; ils lui recommandèrent de publier une déclaration impérative officialisant une prédiction antique : « Les Rois du Népal étant une incarnation de Vishnu ne devront jamais pénétrer dan-mon temple et contempler la statue du Dieu couché ; faute de respecter cet interdit, ils mourraient. » Et la prescription est toujours autant observée par le Roi que le temple est fréquenté par le peuple.

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CHAPITRE 1 LES SOURCES

Pour alimenter l’histoire et assurer sa connaissance, c’est comme pour contrôler l’eau courante et sa distribution, il faut d’abord capter les sources. LES SOURCES CHINOISES En dehors des traditions légendaires constituées essentiellement par les transmissions orales, le corpus historique de la zone asiatique repose sur les documents d’origine chinoise. Deux causes principales semblent étayer ce fait. Les Chinois ont découvert la technique du papier depuis le début de notre ère sous la dynastie des Han. Ainsi, alors que les cultures occidentales en étaient encore réduites à l’image soit éphémère du papyrus soit coûteuse du parchemin, le support du savoir et des récits était beaucoup plus facile en Chine. Ce serait seulement à l’occasion de la bataille de Talas en 751 qui opposa les cavaliers d’Allah à la conquête du monde et l’armée impériale chinoise dans la région du Ferghana et marqua la limite de l’extension de l’Islam vers l’Extrême-Orient, que les puissances occidentales auraient eu connaissance du secret de la manufacture du papier. Avec la dynastie des Tang, qui régna de 618 à 907, la Chine inventa l’imprimerie au moyen de planches de bois gravées ce qui permit de constituer des bibliothèques sur des sujets très variés. Dans le même temps, elle instituait le papier-monnaie ; jusqu’alors les pièces de cuivre étaient coûteuses à fabriquer et difficiles à transporter ; de plus, leur rareté entraînait une inflation difficile à contrôler au point que le pouvoir central en vint à prohiber l’exportation de la monnaie métallique ; d’où l’intérêt des « certificats de dépôts » pour simplifier les transferts et les règlements financiers. 11

Le second élément qui activa la vie culturelle et la circulation des hommes et des idées fut la diffusion du bouddhisme. C’est précisément au Népal, dans un petit royaume au pied de l’Himalaya, qu’est né Sidharta Gautama Sakyamuni, vers l’an 560 dans le jardin de Lumbini, non loin de Kapilavastu, la capitale de son père Suddhodana. Sa venue au monde est entourée de manifestations du merveilleux ; sa mère accoucha debout tandis que tombait du ciel une pluie de fleurs accompagnée d’une musique céleste ; aussitôt, l’enfant fit sept pas vers chacun des points cardinaux « en considérant l’espace avec l’œil du lion » et prononçant des paroles déjà prophétiques « je mettrai un terme à la naissance, à la vieillesse, à la maladie, à la mort. Ceci est en vérité ma deuxième naissance et il n’y aura plus pour moi d’autre existence. Je vaincrai le démon et verserai la pluie du grand nuage du Dharma (la loi) ». Lors de sa présentation au temple brahmanique, les images des dieux se levèrent de leurs places, tombèrent à ses pieds et chantèrent un hymne en son honneur ; les prêtres brahmanes, identifient sur le corps du nouveau-né les signes fondamentaux de l’homme d’exception. Élevé dans la tradition du brahmanisme, il reconnaît le besoin d’un renouveau spirituel quand il découvre la vieillesse, la maladie, la misère et la mort. Rompant avec son environnement comme avec les conceptions religieuses de son époque et de sa société, il concentre sa réflexion et son esprit jusqu’à l’Éveil (Bodhi) vers l’âge de quarante ans et, jusqu’à sa mort à quatre-vingts ans, il enseignera à ses disciples un message nouveau, universel, transcendant les limitations des rituels védiques et surtout des divisions de la société de castes. Comme toutes les doctrines nouvelles dans leur environnement et nécessitant de longues et lentes prédications, le bouddhisme mettra quelques siècles à s’étendre. Ce faisant, il n’évitera pas d’ailleurs les divergences d’interprétation et d’orientation ; ainsi, aux environs de 250 av J. C. une tendance nouvelle apparaît ; dépassant le message du Theravada (la Parole qui sauve) réservé à une élite monastique, le Mahayana (le grand véhicule) prétend ouvrir la voie à tous les êtres vivants censés posséder en eux la nature de Bouddha et donc susceptibles de connaître l’illumination. C’est cette version qui atteindra la Chine au 1er siècle après J. C. sous la dynastie des Han postérieurs orientaux. Certes avec Confucius et Lao Tseu, la pensée philosophique avait modelé la société chinoise mais sans s’imposer définitivement ni sans satisfaire toutes les aspirations spirituelles tant des dirigeants que du peuple. 12

« La légende fait commencer l’aventure bouddhique en Chine une nuit où l’Empereur (qui règne de 58 à 75 de notre ère) vit en rouge une divinité d’or voler devant son palais. Celle-ci ayant été identifiée comme le Bouddha, des émissaires furent dépêchés vers l’ouest pour en savoir davantage. » (Anne Sheng. o. c.) Ils auraient rapporté un sûtra (texte canonique) en 42 sections, apologie du bouddhisme sous forme de questions-réponses. Un temple aurait été construit pour accueillir des moines étrangers venus d’Inde, de la Sogdiane, de la Bactriane, actuels Afghanistan et pays d’Asie Centrale. Pour dépasser les controverses chinoises et approfondir la connaissance de la doctrine, il faudra aux savants comme aux pèlerins aller puiser aux sources indiennes du bouddhisme. Et, sur la route de l’Inde, ils traverseront et connaîtront le Népal. « Les premières relations positives entre le Népal et la Chine datent du VIIe siècle. Suspendues, reprises, interrompues encore pour être à nouveau renouées, elles inscrivent régulièrement leur empreinte dans les annales chinoises. Les notices sur le Népal, insérées dans l’histoire des Tang et des Ming, sont des modèles de précision et d’exactitude ; elles réfléchissent le génie pratique de la race impériale qui a pétri et formé l’Extrême-Orient avec autant de vigueur et de bonheur que le génie romain a fait l’Occident. Les pèlerins, les fonctionnaires complètent par leurs observations les documents officiels. Tous ces textes disséminés sur un espace de treize siècles éclairent à la fois du dedans et du dehors l’histoire du Népal ». (Sylvain Lévi, o. c.) C’est bien le désir d’approfondir la connaissance du bouddhisme qui a conduit le premier pèlerin, Fa Hien, à visiter l’Inde du Nord de 399 à 414 ; sa tournée pieuse l’a conduit sur les sites sacrés de Kapilavastu et Lumbini mais dans sa « Relation des Royaumes bouddhiques » qu’il eut le temps d’écrire avant sa mort en 420, il n’avait pas mentionné les sociétés himalayennes népalaises. Il en sera de même du moine Hiouen-Tsang qui visita les « pays d’occident » de 629 à 644 ; il séjourna deux années au couvent de Nalanda, au nord de l’Inde et fut reçu par des princes locaux. Il eut ainsi la possibilité de s’entretenir avec des moines et des pèlerins venus du Népal ce qui lui permet d’établir une description précise du royaume de la première dynastie népalaise et de sa capitale déjà dominée par un temple réputé, le stupa de Swayambu. S’il fait un portrait sévère des habitants et de leurs mœurs (« d’un naturel dur et farouche, ils ne font aucun cas de la bonne foi et de 13

la justice »), il est élogieux à l’égard du Roi Ançuvarman « qui se distingue par la solidité de son savoir et la sagacité de son esprit, estimant la science et respectant la vertu ». Reçu par l’Empereur Tai-Tsong, intéressé moins par les tendances du bouddhisme indien déjà partagé entre différentes écoles que par la configuration politique des pays « d’occident », Hiouen-Tsang publia en 650 son « Récit sur les contrées à l’ouest du grand Empire Tang ». Mais déjà, tandis que le moine chinois est encore sur sa route de retour de l’Inde par la voie du Pamir, ce même Empereur Tai-Tsong envoie une mission officielle pour prendre contact avec les pouvoirs organisés au sud de l’Himalaya et ramener dans cette Inde encore mal définie pour les Chinois, un prêtre brahmane venu comme hôte officiel de l’Empire. Commandée par un haut dignitaire, Li-I-Piao, assisté de Wanghiuen T’se, comprenant vingt-deux hommes d’escorte, elle emprunte une route à travers le Tibet tout récemment inaugurée à l’occasion d’un événement historique d’importance. Sous l’impulsion d’un Roi particulièrement énergique, Songtsen Gampo, le Tibet vient en effet d’entrer dans l’ère historique. Sa capitale a été transférée de Yumbu-Lakang, une forteresse de l’est du pays, à Lhassa. Une délégation de sept sages dirigée par Thönmi Sambhota a été envoyée en Inde pour étudier la possibilité d’une écriture de la langue tibétaine à partir du sanskrit ; elle en rapporta un alphabet dérivé du devanagari déjà utilisé par le Népal. Dans la vallée de Kathmandou, l’ethnie dominante des Newars venait d’installer une nouvelle dynastie, les Thakuri pour succéder pacifiquement par voie de mariage au dernier roi des Lichavis. Tout en conservant la structure sociale propre au brahmanisme, notamment le système des castes, le pouvoir avait adopté la doctrine bouddhiste. Après un affrontement armé avec le nouveau monarque tibétain, le Roi Newar Amshuvarman avait accepté de lui donner sa fille en mariage ; c’est celle-ci, la princesse Tritsun Bhrikuti Devi qui introduisit le bouddhisme au Tibet en l’an 635 en apportant une statue de Bouddha. La nouvelle doctrine cohabita avec la vieille religion traditionnelle tibétaine, le Bön. Elle fut renforcée par un autre mariage politique qui mettait fin lui aussi à quelques escarmouches militaires avec les Chinois qui avaient en particulier subi une sévère défaite dans la région du lac Kokonor. Le Roi tibétain s’en trouva si assuré de sa puissance qu’il réclama en mariage une princesse de sang impérial. Celle-ci, Wen Cheng, arriva dans sa capitale Lhassa en 641 après un lent et glorieux 14

voyage à travers son nouveau pays. Elle aussi apportait une statue de Bouddha en or. Sous son influence, son royal époux envoya en Chine des jeunes gens pour y poursuivre des études littéraires et scientifiques ; cette coopération permit au Tibet d’accueillir de nouvelles et précieuses connaissances, le ver à soie, les moulins en pierre, le papier et l’encre. Désormais une route continue, jalonnée de monastères et de chapelles, allait de l’Empire du Milieu à l’Hindoustan en passant par Lhassa. C’est celle-ci qu’emprunta tout naturellement la mission de Li-I-Piao. Au Népal, elle fut reçue par le Roi Narendra, le septième de la dynastie Thakuri. Satisfait des résultats obtenus, l’Empereur renvoya Wang Hiuen T’se auprès du royaume indien du Magadha. Mais dans ce pays, à la suite d’une conjuration, la monarchie a changé de mains et l’usurpateur craint l’intervention de ce pouvoir chinois lointain. Il attaque la mission, en massacre une partie et pille le trésor qu’elle transportait. Le Roi tibétain Srongtsen Gampo envoie à l’ambassadeur chinois rescapé une armée de 1 200 hommes, renforcée par 7 000 cavaliers népalais. L’envoyé chinois peut ainsi foncer sur le Magadha, s’emparer de l’usurpateur et le ramener en Chine en 648. Il sera chargé d’une troisième mission impériale et laissera là aussi des descriptions précises de la capitale népalaise où il a séjourné à plusieurs reprises. Il a été frappé particulièrement par les temples construits sur les collines autour de la capitale couvertes d’une végétation extraordinaire « ils s’y disposent en étages si nombreux qu’on les prendrait pour une couronne de nuages ! ». En retour, le Roi Narendra envoya en 651 une ambassade porter au Fils du Ciel ses présents respectueux. C’était la période faste des rapports entre la Chine et l’Inde à travers le Tibet et le Népal. « En même temps que la Cour Impériale, l’Église bouddhique de Chine profitait de la voie qui venait de s’ouvrir sous les auspices des deux Reines dévotes, épouses du Roi tibétain. Emportés vers les lieux saints du bouddhisme par un élan de ferveur qui évoque à la mémoire l’Europe des Croisades, défendus contre les risques d’une longue route par le prestige encore récent d’une nouvelle dynastie népalaise, une multitude de pèlerins foulaient alors tous les chemins qui vont de la Chine à l’Inde, ouvriers obscurs de l’expansion chinoise. Le Népal en vit passer plusieurs et leur fut hospitalier... L’Inde et la Chine à ce moment semblaient se chercher, s’appeler et vouloir se fondre pour élaborer en commun une forme supérieure de civilisation... Un voisin du Népal, un prince hindou qui prétendait sortir d’une dynastie vieille de quatre mille 15

ans, comblait de prévenance les Chinois qui passaient dans l’Inde. Tout attaché qu’il était aux doctrines orthodoxes du brahmanisme, il sollicitait de la faveur impériale une traduction sanskrite des œuvres de Lao-Tseu (le grand maître de la pensée chinoise, contemporain du Bouddha et de Confucius). Le mysticisme métaphysique de l’Inde et le réalisme vigoureux de la Chine mis en contact pouvaient créer dans l’Extrême-Orient un monde harmonieux de croyance et d’action » (Sylvain Lévi o.c.). Toute une série d’événements mirent alors un terme à cette évolution de l’équilibre asiatique. La vague de l’Islam vint buter jusqu’au pied du Pamir ; la Chine eut bien du mal à l’arrêter en 751. Menacés par ce courant, les royaumes du Nord et du Centre de l’Inde sollicitent en vain le secours de l’Empereur qu’ils croient encore tout puissant ; le descendant du grand Tai-Tsong se contente d’envoyer ses encouragements ; l’Inde comprend cet aveu d’impuissance et cesse d’envoyer des délégations à la cour chinoise. Le Tibet renouvela le mariage chinois en 710 ; le bouddhisme s’y installa solidement. Un traité de paix et de coopération fut signé avec la Chine en 821, le premier accord international passé par le pouvoir impérial. Mais l’anarchie intérieure s’installa dans le pays et le rideau de l’histoire du Tibet ne se relèvera que deux siècles plus tard. Peu de temps après la chute de la dynastie Tang, remplacée par celle des Song (960-1279), dans les années 964-976, une dernière mission de prêtres chinois passa encore au Népal, toujours pour aller chercher dans l’Inde des textes sacrés. Il faudra attendre l’avènement de la dynastie Ming en 1368 pour qu’un bonze soit envoyé au Népal porter au Roi un sceau lui conférant, selon la conception traditionnelle de l’Empire du Soleil Levant, l’investiture officielle, avec une lettre et des soieries précieuses. Au 15e siècle, le geste fut renouvelé plusieurs fois, mais Pékin attendit en vain une politesse en retour. Les relations seront officialisées avec le traité signé en 1792 ; depuis et jusqu’à une date récente, le Népal a continué à envoyer tous les cinq ans un tribut plus ou moins symbolique à la Chine. La régularité de ces échanges diplomatiques a valu au Népal de figurer dans les Annales de la Dynastie Mandchoue ; le texte donne des descriptions précises et détaillées des convois, de leur parcours, des rencontres avec les représentants chinois avec la liste des personnes et des objets transportés. On y trouve un résumé des négociations et le texte des accords 16

sous forme de « placets » pour les propositions et demandes népalaises et « d’instructions » pour les réponses impériales. Dès que la Chine était entrée en scène au Népal, la connaissance historique a été assurée ; le relais sera pris au 18e siècle par d’autres intervenants. LES SOURCES EUROPÉENNES Ce n’est pas avant le XVIIe siècle que le Népal semble avoir été visité par des Européens. En 1624, un Jésuite portugais, le Père Antonio de Andrade partit d’Agra en Inde dans le but de porter l’Évangile vers les plateaux du Tibet, connu indirectement de la Compagnie missionnaire depuis son établissement auprès de la Cour impériale de Pékin. Il remonta la haute vallée du Gange et là entra en rapport avec des artisans népalais émigrés au Tibet ; dans ses relations, le nom de Népal n’est pas prononcé mais la profession et la réputation de ses interlocuteurs ne laissent aucun doute sur leur origine. En effet, ceux-ci étaient connus pour leur savoirfaire dans le travail des métaux et leurs produits étaient très recherchés par les peuples du Nord aux techniques plus primitives. Curieusement, alors qu’il commande à ces orfèvres une croix en argent, ils lui assurèrent qu’il s’en trouvait beaucoup de semblables dans leur pays natal, qu’elles étaient faites en bois ou en métal, placées dans les temples et sorties pour des fêtes religieuses ; le nom qu’ils leur donnent, Iandar est en fait le nom sanskrit d’un dieu du panthéon hindouiste, Indra, en l’honneur de qui de tels symboles religieux sont dressés. En 1661, deux autres Jésuites de la mission de Pékin, les Pères Grueber et d’Orville, reçurent l’ordre de rentrer en Europe par le Tibet et l’Inde. Après deux mois de séjour à Lhassa, ils traversèrent le Népal. D’Orville mourut d’épuisement à Agra, son confrère parvint à Rome où il resta peu de temps avant de repartir pour la Chine par la voie terrestre, mais mourut à Constantinople. Il avait eu le temps de confier ses souvenirs à un confrère ; le texte rédigé mentionne le royaume de Necbal et la ville de Cadmendu. Il rapporte que deux prétendants au pouvoir de la dynastie régnante étaient en guerre ; accueillis par celui de Patan, les Pères lui prêtèrent une petite lunette d’approche qui lui permit de reconnaître les positions et les forces de son rival de Badghaon, de l’attaquer à coup sûr et de le battre. 17

Grâce aux descriptions rapportées par Grueber, une première carte du Népal fut éditée à Amsterdam en 1665. Cette même année, le Français Tavernier prenait pour la sixième fois la route vers l’Orient indien. Son talent de joaillier l’avait introduit à la Cour du Grand Mogol, Shah Jahan et de ses enfants, le Sultan Aurengzeb et sa fille Janahara, les descendants du grand Babour qui, 150 ans plus tôt, parti de Kaboul, sa patrie bien-aimée, avait fondé la plus remarquable dynastie des Indes. Tavernier voyagea en compagnie d’un autre Français, Bernier, engagé depuis cinq années comme médecin d’Aurengzeb. Avec une grande précision, l’habile industriel et commerçant, décrit la nature des échanges commerciaux autant que les mœurs des pays traversés. Le trafic était important entre l’Inde et le Tibet à travers le Népal ; les marchands étaient de toute origine, Persans, Tartares, Arméniens échangeant des pierres précieuses, cornaline, lapislazzuli, des parfums notamment le musc, de l’ambre jaune et des écailles de tortue, de l’indigo et des toiles de diverses qualités et provenances. Cette période prestigieuse de l’histoire des Indes est remarquablement illustrée par le roman « Jahanara » écrit en 1989 par Lyane Guillaume, professeur de lettres et épouse de l’archéologue Olivier Guillaume qui fut directeur de la mission archéologique française en Afghanistan de 1980 à 1984. Le Professeur à l’Université d’Anvers, Dirk Van der Cruysse a écrit un livre également passionnant sur la vie d’un autre commerçant français, Jean Chardin, auteur de « Voyages en Perse et autres lieux de l’Orient ». Mais ce sont les missionnaires du Christ qui ont continué à établir le lien entre les cultures indo-tibétaines et l’occident. En 1703, la Congrégation pour la Propagation de la Foi confia le Tibet, déjà connu à Rome depuis longtemps, aux Capucins, Frères mineurs des Franciscains. Sur les douze religieux, répartis en cinq paroisses, deux furent affectés au royaume de « Nekpal ». En 1715, ils avaient fondé un hospice à Kathmandou. Plus tard, ils reçurent le renfort de leurs Frères chassés du Tibet sous la pression chinoise et pour des motivations plus politiques que religieuses ; ceux-ci n’avaient réussi à baptiser que 26 convertis, essentiellement des commerçants népalais. Leur chapelle de Lhassa fut rasée en 1745 et il n’y eut plus de présence chrétienne au Tibet. Le Népal était un peu plus tolérant. En 1740, le Roi Malla accorda « aux Pères Européens de pouvoir prêcher, enseigner et 18

attirer à leur religion les peuples qui nous sont soumis. Nous permettons à nos sujets de pouvoir embrasser la loi des Pères Européens sans crainte d’être molestés ni par Nous ni par ceux qui ont quelque autorité dans notre Royaume. Cependant tout ceci doit se faire sans violence et d’une pure et libre volonté ». Le droit de propriété fut reconnu aux Pères en 1742 à Kathmandou et en 1754 à Patan. Le bouleversement politique de 1768 qui renversa les petites dynasties et unifia le pays sous le pouvoir des Shah et de leurs redoutables guerriers gourkhas, les uns et les autres brahmanes de stricte obédience, mit fin à cette présence à la fois occidentale et chrétienne, autant pour des raisons religieuses que politiques, les Pères européens étant assimilés à des espions anglais. Près d’un siècle plus tard, la méfiance à leur égard n’était toujours pas retombée : en 1857, deux missionnaires français sollicitèrent l’autorisation de passer par le Népal pour gagner le Tibet ; il leur fut répondu sans explication que « pour le moment, c’est impossible ». Il reste peu de documents de cette présence chrétienne au Népal si ce n’est « la description du Royaume du Népal » par le Père Giuseppe qui mourut sur place en 1760 après quatre années de séjour et dont l’œuvre ne fut publiée à Rome qu’en 1790. En fait, les missionnaires n’avaient pas réussi à obtenir beaucoup de conversions dans un milieu populaire très imprégné de brahmanisme et où le bouddhisme lui-même n’avait pas réussi à s’implanter en dehors de quelques temples spectaculaires de la vallée de Kathmandou. Il restait un autre domaine où le Népal paraissait à la fois plus intéressé et plus perméable : le commerce avec le Tibet et la Chine. La Compagnie Britannique des Indes Orientales, qui exerçait en fait et en droit la souveraineté sur tout le continent indien depuis l’élimination de sa rivale française, se préoccupait de ces royaumes mystérieux qui commandaient les passes entre l’Inde et le Tibet. Elle essaya d’abord de pratiquer l’adroite politique d’équilibre entre les multiples pouvoirs dynastiques de son empire en intervenant en 1768 dans une rivalité belliqueuse entre les 3 Rois de la vallée de Kathmandou ; sans préparation et décimé par la malaria, le détachement britannique s’était vu contraint à une retraite désastreuse. Deux personnalités particulièrement avisées, les gouverneurs généraux Warren Hastings (1772-1785) et Charles Cornwallis (1786-1793) s’appliquèrent à ouvrir au commerce an19

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