HISTOIRE DU SYNDICALISME CHRETIEN INTERNATIONAL

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Le mouvement syndical chrétien semble depuis sa naissance à la fin du XIXème siècle être à la recherche d'une troisième voie. Celle-ci se situe d'abord entre le libéralisme capitaliste d'une part et le socialisme de l'autre, mais pendant l'entre-deux-guerres elle se distingue également fortement du fascisme. Refusant la guerre froide ou se rapprochant du Tiers Monde, les syndicats chrétiens vivent une grande aventure intellectuelle et politique aboutissant peu à peu à une métamorphose vers un mouvement tiers-mondiste.
Publié le : mercredi 1 septembre 1999
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EAN13 : 9782296396777
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Histoire du syndicalisme chrétien international
La difficile recherche d'une troisième voie

Collection Chemins de la mémoire

Dernières parutions

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Patrick

Pasture

Histoire du syndicalisme chrétien international
La difficile recherche d'une troisième voie

Traduit du néerlandais par Serge Govaerl

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

@ L'Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-8306-2

Remerciements

J'ai réalisé cet ouvrage grâce à un mandat de chargé de recherches du Fonds national de recherche scientifique de la Belgique (aujourd'hui Fonds de recherche scientifique - Flandre), que je remercie en la personne de son Secrétaire général José Traest et des membres de la Commission d'Histoire. Le Département d'Histoire et l'Institut Supérieur du Travail (HIVA) de la Katholieke Universiteit Leuven m'ont fourni tout l'appui nécessaire pour mener à bien cette recherche. Je suis particulièrement reconnaissant envers les secrétaires de l'HIV A, en particulier Liesbeth Villa, Hilde Van Wijck et Sandra VoIders. Serge Govaert a réalisé, dans des circonstances parfois pénibles, une traduction très appréciée. Mes séjours comme Fellow de l'Institut international d'histoire sociale (IISG) à Amsterdam et comme chercheur associé au Centre d'histoire des mouvements sociaux et du syndicalisme (Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne) ont également contribué au présent ouvrage; je tiens à remercier mes collègues dans ces deux centres pour leur accueil chaleureux et stimulant. J'ai pu bénéficier de discussions avec d'autres chercheurs, notamment avec Emmanuel Gerard, envers qui j'ai une dette déjà fort ancienne, Arno Bornebroek, Lex Heerma van Voss et Giampiero Bianchi, qui m'a fait comprendre les complexités italiennes. J'ai également pu débattre certains aspects de mes recherches lors des colloques à Nantes, Milan, Brescia et Turin, et, de façon plus intense, lors de séminaires d'études à l'IRES à Paris, à l'Institut international d'histoire sociale à Amsterdam, à l'Institut zur Erforschung der europaischen Arbeiterbewegung de la Ruhr-Université de Bochum et au Zentrum für vergleichende Geschichte Europas à l'Université libre de Berlin. Tous qui me connaissent comprendront aisément que je garde l'entière responsabilité de mon texte. Pour réaliser ces recherches, j'ai passé des mois entiers dans des fonds d'archives et des bibliothèques. Je tiens à exprimer ma gratitude envers tous ceux et celles qui m'y ont facilité l'accès et la consultation de la documentation dont j'avais besoin. Le Bureau de la Confédération Mondiale du Travail (CMT) m'a librement donné accès à ses archives. Au siège de cette organisation, Liliane Kennedy et Johan Verstraete faisaient souvent fonction de

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guide. A la CMT, la CSC et l'Institut syndical européen à Bruxelles, au KADOC à Louvain, à l'TISG à Amsterdam et aux archives de la CFDT à Paris je viens désormais comme ami plutôt que visiteur. Je dédie cet ouvrage à Chang Shu-chin, témoin souvent lointain de sa mise au monde, ainsi qu'à mes parents, Janine et Eric Pasture-Joris, pour tout.

Introduction

Le syndicalisme international au XXe siècle n'est pas un des thèmes privilégiés de l'histoire sociale. C'est dans la dernière décennie seulement qu'on a y consacré quelques monographies importantes. Par contre, l'internationalisme du mouvement ouvrier a fait l'objet de nombreuses publications, du moins pour la période jusqu'à la Première Guerre mondiale. L'internationalisme est en effet une des valeurs fondamentales du mouvement ouvrier, ce dont témoigne la célèbre phrase du Manifeste de 1848: «Prolétaires de tous les pays, unissez-vous». TIsont été extrêmement nombreux à chanter ce refrain et à scander ce slogan: mais une analyse critique de l'action et de l'organisation internationales du mouvement ouvrier aboutit inmanquablement à la conclusion que le fossé entre les mots et les actes est immensément large 1. Le nombre limité de publications sur le mouvement ouvrier international n'est cependant pas dû à la seule faiblesse du syndicalisme international luimême; il y va aussi de la prédominance générale de la pensée nationale qui pénètre, en Europe en tout cas, l'ensemble du vingtième siècle et qui garde une emprise solide sur les sciences sociales et, en particulier, sur les sciences historiques 2. L'histoire était considérée jusqu'il y a peu, consciemment ou inconsciemment, comme un moteur de l'Etat-nation; aux yeux des nationalistes, elle occupe toujours une place importante et même les plus critiques des historiens ont du mal à se défaire de cette emprise du cadre national sur leur recherches. Même ceux qui gardent soigneusement leurs distances par rapport au discours national ne parviennent que très rarement à transcender les limites géographiques de leur propre pays; le concept de nation ne s'identifie pas en l'occurrence à celui d'Etat mais se rapporte à un espace
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Pasture, <<Reflections»;Visser, «Internationalism». Leich & Kruse, lnternationalismus und nationale lnteressevertretung, 21 expliquent également le manque d'études sur le mouvement syndical international par la prédominance des études politiques dans l'histoire du mouvement ouvrier. Pourtant, il est difficile de soutenir qu'il y ait eu beaucoup de publications sur les mouvements ouvriers internationaux - bien au contraire.

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géographique qui est associé au «peuple» auquel on appartient. Dans le cursus des sciences sociales et surtout de l'histoire, les questions internationales n'ont que trop rarement été traitées au cours du siècle passé; cette situation n'a d'ailleurs - c'est assez inquiétant - pas beaucoup changé alors même que l'économie et la culture entraient dans l'ère de la mondialisation. Les sciences sociales et humaines partagent cette fixation sur les cadres nationaux avec le mouvement ouvrier. Tous les discours sur le caractère international de la lutte des classes (parallèles d'ailleurs aux discours sur le caractère international et objectif de la science elle-même) ne changent rien au fait que le mouvement ouvrier s'est surtout développé dans le cadre d'Etats nationaux. Si les systèmes occidentaux de représentation politique, de relations industrielles et de structures sociales présentent un caractère national à ce point prononcé, c'est en première instance parce qu'ils ont été ainsi construits, notamment par le mouvement ouvrier, et parce qu'ils s'inscrivent dans le processus même de formation de l'Etat de la nation. Marx et Engels eux-mêmes considéraient l'Etat national non seulement comme une expression du développement capitaliste et dès lors aussi comme condition pour le développement de lutte ouvrière, mais aussi comme le socle permettant de fonder cette lutte. Staline aussi, à un degré bien plus élevé encore, voyait l'Etat comme un instrument de la lutte des classes. Dans la perspective social-démocrate, l'Etat est très vite apparu essentiellement comme l'instrument majeur pour réaliser les revendications du mouvement ouvrier 3. Par la suite, l'oeuvre de Keynes fournit à la social-démocratie la base théorique permettant le développement national de l'Etat-providence. En ce sens, et en dernière instance, les sociaux-démocrates s'orientent comme les marxistes-léninistes en fonction de l'Etat national. C'est d'ailleurs de cette façon que le mouvement ouvrier s'est trouvé intégré aux Etats nationaux. Cette perspective n'a donc rien de spécifique à la politique d'un Bismarck par exemple: elle était manifestement présente dans l'histoire des nations européennes bien avant que la Première Guerre mondiale ne remplace les élans lyriques de la lutte internationale des classes par les grondements nationalistes des tambours. Il faut néanmoins faire observer que le mouvement ouvrier était tout sauf homogène, et que les différents mouvements ouvriers évaluaient de manière différente l'importance de l'Etat national et la place qu'y occupait l'ouvrier. Les marxistes et la social-démocratie ont des visions bien différentes en la matière, même s'il partagent l'idéal de l'internationalisme ouvrier ainsi qu'une certaine prédilection pour un Etat fort et centralisé. Les adeptes de Pierre Proudhon et Mikhaïl Bakounine par contre, convaincus eux aussi de la
3 Voir un aperçu des ouvrages consacrés à ce thème dans Pasture & Verberckmoes, «Working Class Internationalism and the Appeal of National Identity».

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nécessité de la lutte internationale des classes, n'ont jamais accepté que l'Etat constitue un stade intermédiaire précédant la réalisation de l'utopie socialiste. 4 TIspartagent cette dernière perspective avec le mouvement ouvrier chrétien qui, lui, a toujours repoussé, par principe, l'idée d'une lutte internationale des classes. Paul Vignaux observa en 1937 que le mouvement ouvrier chrétien avait pu gagner à sa cause des ouvriers non encore prolétarisés et déracinés, imbus de «traditions, à la fois provinciales et religieuses», et qu'il avait par son anti-marxisme un caractère éminemment patriotique, tendant même au nationalisme 5. En Allemagne en tout cas, des motifs patriotiques ont joué un rôle important dans le développement de la pensée chrétienne-sociale dès les années 1870 et dans la formation de syndicats chrétiens anti-socialistes dans les années 18906. Le mouvement syndical chrétien-protestant des Pays-Bas, quant à lui, était connu pour être explicitement Orangiste, c'est-à-dire patriotique et monarchiste 7. On peut en effet faire observer qu'à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, contrairement aux socialistes, le mouvement ouvrier chrétien a réussi à donner une place aux sentiments nationalistes naissants des «petites gens» en Flandre ainsi qu'en Tchéquie, en Slovaquie, en Pologne et au pays basque 8. L'historiographie du mouvement ouvrier s'est essentiellement centrée sur l'histoire du mouvement social-démocrate ou marxiste, en partant - implicitement ou explicitement - d'une image idéalisée de ce que doivent être les véritables représentants de la classe ouvrière, d'autres mouvements comme l'anarchisme, les syndicats d'employés et le mouvement ouvrier chrétien étant soit laissés pour compte, soit considérés comme des déviances «temporaires». 9 Dans ce domaine, les choses commencent progressivement à chan-

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Voir esp. Forman, Nationalism and the International Labor Movement; Schwarzmantel, Socialism and the Idea of the Nation. Vignaux, «Introduction», citation 35. Patrick de Laubier, Histoire et sociologie du syndicalisme, 42 partage avec quelques nuances la thèse de Vignaux. Schneider, Die christlichen Gewerkschaften, Pt. 1 et Prt 2, ch. l, passim (pp. 11-149); Van der Meer, Die Bi/dung und Entwicklung, Müller, Die christliche Gewerkschaftsbewegung, 5 ss. La division des catholiques français sur le point des rapports entre l'Eglise et l'Etat empêche de dessiner clairement le profil de la CFfC à ce sujet. Observation du prof. J.P. Balkenede (VU Amsterdam) dans une communication inédite sur le développement de la pensée chrétienne-sociale aux Pays-Bas, Nationaal Vakbondsmuseum, Amsterdam, 18 avri11996. Wils, «The workers' movement and nationalism», 161-175. Voir également Hroch, Social preconditions, 139-145 et passim, et Pasture & Verberckmoes (eds.), Working Class Internationalism and the Appeal of National Identity. Nous avons développé plus amplement les observations qui suivent, relatives à l'historiographie du mouvement ouvrier chrétien et la démocratie chrétienne, dans Pasture, «New Orientations in Social History».

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ger depuis quelques temps 10.Sur la démocratie chrétienne en particulier, de nombreuses publications ont vu le jour ces dernières années Il; comme on le verra par la suite, et bien que leurs liens aient été nombreux, la démocratie chrétienne et le mouvement ouvrier chrétien ne peuvent pourtant être, sans plus, assimilés l'un à l'autre. Pendant des années, le travail collectif de synthèse réalisé sous la direction de S.H. Scholl, 150 ans de mouvement ouvrier chrétien, fut en la matière le seul ouvrage de référence, avec l'histoire de la démocratie chrétienne en Europe de P.H. Fogarty 12. Le livre de Scholl n'était certes pas sans mérites, mais il était néanmoins fatalement prématuré, en particulier pour l'aspect international. Les années 1970 ont vu paraître bon nombre d'études de détail et quelques synthèses importantes 13. Quel que soit leur souci d'exhaustivité, elles ne sont pas toujours exemptes de présupposés, positifs ou négatifs 14.Quelques études ont également été consacrées à l'organisation des chrétiens et, en particulier, des catholiques au sein des syndicats non confessionnels 15. Les historiens français, notamment
10 Voir par exemple Ebbinghaus, Labour Unity; id, «From Ideology to Organization»; Sagnes (dir.) Histoire du syndicalisme; Launay, Le syndicalisme. Il Conway, Catholic Politics; Lamberts, Christian Democracy; Conway & Buchanan, Political Catholicism in Europe; Durand, L'Europe de la Démocratie chrétienne; Hanley, Christian Democracy in Europe; Kalyvas, The Rise of Christian Democracy in Europe. Par contre, les politologues se sont intéressés à la démocratie chrétienne dans le cadre de recherches sur la pilarisation (un thème que nous n'approfondirons pas dans la présente étude). 12 Fogarty, Christian Democracy in Western Europe; Scholl, i50 ans (édité originellement en néerlandais en 1961). 13 Michael Schneider, auteur d'une étude d'une impressionnante exhaustivité sur le mouvement syndical chrétien allemand Die christlichen Gewerkschaften, donne in «Christliche Arbeiterbewegung in Europa» un état de la question en 1985. Depuis lors, de nouvelles synthèses importantes ont été publiées sur l'Autriche (Reichhold, Geschichte), la Belgique (Gerard, Histoire), (plus partiellement) les Pays-Bas (Roes, Katholieke Arbeidersbeweging), la France (Launay, Le syndicalisme chrétien en France; Branciard, La CFDT); l'Italie (Zaninelli, il sindacalismo bianco). Sur l'histoire politique de la démocratie chrétienne, voir les synthèses récentes de Conway, Hanley, Lamberts, Durand, Dreyfus, Dewachter e.a. 14 Voir les critiques répétées de Patch, Christian Trade Unions, à propos de la position négative de Schneider, Die Christlichen Gewerkschaften (voir infra, ch. 3). Reichhold, Geschichte mais aussi Launay, La CFTC sont deux exemples d'auteurs dont les préjugés sont nettement favorables; sous des dehors académiques, Launay est même parfois lyrique. La partialité de Reichhold apparaît surtout dans ses silences. 15 Indépendamment du débat sur la déconfessionnalisation de syndicats chrétiens existants en France et au Canada, on peut faire référence dans ce cadre à l'Allemagne (Schroeder, Gewerschaftspolitik et Katholizismus und Einheitsgewerkschaft; voir aussi Pelinka, Gewerkschaften im Parteienstaat, qui traite également de l'Autriche), à l'Italie (Bedani, Politics and ideology), à la Grande-Bretagne (Hornsby-Smith & Foley, «British Catholics»). Il existe bien entendu un grand nombre d'ouvrages sur les relations entre la reli-

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Jean-Marie Mayeur, ont profondément changé les idées reçues sur les origines de la démocratie chrétienne en Europe, en démontrant ses antécédents ultramontains 16- nous tenterons toutefois de nuancer leurs conclusionspour le mouvement syndical. Le travail de pionnier du politologue danois G6sta Esping-Andersen a permis de réconsidérer le rôle de la démocratie chrétienne dans l'établissement de l'Etat-providence; il a suscité de nouvelles études sur la démocratie chrétienne, ainsi que sur les syndicats chrétiens 17. Mais beaucoup de ces recherches (à l'exception des dernières citées) comportent une lacune, que la présente étude ne comble d'ailleurs pas: l'approche comparative, en particulier entre les organisations ouvrières chrétiennes et les organisations socialistes 18. Le mouvement ouvrier chrétien n'a guère été étudié à ce jour dans une perspective internationale; l'article de Jules Verstraelen paru dans l'ouvrage de synthèse précité de S.H. Scholl, qui se base essentiellement sur des documents de congrès, sur les périodiques du syndicalisme international chrétien et sur l'étude largement autobiographique du président de la CFfC puis de la ClSC Jules Zirnheld, fait à cet égard toujours figure de référence, y compris pour des synthèses internationales comme celle de Windmuller et Sagnes 19.Il est vrai qu'existe la thèse de Horst van der Meer, défendue en 1961 à l'université Humboldt de Berlin (à l'époque Berlin-Est) 20. C'est un exemple, d'ailleurs imparfait, d'historiographie marxiste classique dans lequel l'auteur, se fondant sur les documents de congrès de la ClSC et de son prédécesseur d'avant-guerre, présente essentiellement le syndicalisme international chrétien comme un instrument de l'impérialisme allemand. En tant que telle, cette thèse n'est guère convaincante; mais, comme nous le verrons, elle contient effectivement une part de vérité dans le regard très «allemand»
gion, les classes et le mouvement ouvrier, en particulier aux commencements du mouvement ouvrier. Pour l'Angleterre voir McLeod, Religion and the Working Class. Mayeur, «Catholicisme intransigeant»; Id., Des partis catholiques à la démocratie chrétienne. Voir par exemple Van Kersbergen, Social Capitalism; Huber, Ragin & Stephens, «Social Democracy»; Misra & Hickx, «Catholicism and Unionization». On a publié récemment plusieurs études comparatives de ce type: e.a. Strikwerda, A House Divided; Bedani, Politics and Ideology in the Italian Workers' Movement; Frohn, Arbeiterbewegingskulturen in Koln. On trouve des comparaisons entre différents mouvements ouvriers chrétiens chez Pasture, «Diverging Paths» et Christian trade unionism in Europe. De Laubier offre une perspective plus large, mais peu aboutie, dans Histoire et sociologie du syndicalisme. Verstralen, «L'aspect international». Voir aussi Zirnheld, Cinquante années; Windmul1er, The International Trade Union Movement et Sagnes, Histoire du syndicalisme. Nous n'évoquerons pas ici les rétrospectives circonstancielles comme, récemment, celle de Jean Bornard, De la ClSC à la CMT. Van der Meer, Die Bildung und Entwicklung.

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que la CISC portait sur la situation en Europe de l'Est. Les évolutions idéologiques de la CISC après la guerre ont, plus récemment, fait elles aussi l'objet de quelques études 21. Pour ce qui nous concerne, nous avons analysé en profondeur, dans plusieurs publications, l'attitude et l'action de la CISC et de son organisation européenne dans le processus d'intégration européenne 22. En dehors de l'Europe, le syndicalisme chrétien ne constitue un thème relativement important qu'en Amérique latine, en raison surtout de l'action énergique de la CLASC (ConfederacÙ'm Latino-americana de Sindicalistos Cristianos), l'organisation régionale de la CISC, face à l'ORIT (Organizacion Regional Interamericana de Trabajadores), dominée par les Etats-Unis. La CLASC a fait l'objet d'une thèse de Gerhard Wahlers qui contient également bon nombre d'informations sur l'action syndicale dans différents pays d'Amérique latine mais qui, par ailleurs, ne sort guère du cadre des discussions de congrès 23. Le présent ouvrage met l'accent sur l'histoire de la CISC en tant que forum international et qu'organe de coordination du syndicalisme chrétien. La CISC a été créée en 1920; nous esquisserons évidemment aussi l'évolution des premiers contacts internationaux entre quelques syndicats chrétiens d'Europe entre 1900 et 1914, qui ont notamment conduit à la fondation, en 1908, d'un Secrétariat syndical international chrétien. Jusque dans les années cinquante, la CISC fut essentiellement une organisation européenne. Pour des raisons que nous détaillerons plus loin cependant, le mouvement a connu à partir de ce moment une expansion mondiale, qui l'a d'ailleurs amené à briser le carcan de son identité confessionnelle. Dans les années soixante, la CISC a cessé d'être une organisation européenne de type confessionnel pour devenir un mouvement radical de gauche luttant en faveur du développement du tiers-monde. L'adoption en 1968 d'une nouvelle dénomination - la CISC
devenant la Confédération Mondiale du Travail (CMT)

- et

d'une nouvelle

déclaration de principes mettant l'accent sur la dimension spirituelle de l'émancipation ouvrière vint consacrer cette évolution. C'est ainsi que prit fin l'action autonome des syndicats chrétiens sur le plan international; les syndicats chrétiens européens «survivants» allaient d'ailleurs dissoudre en 1974 l'Organisation européenne de la CISC/CMT et rejoindre la Confédération Européenne des Syndicats (CES), créée un an auparavant par les syndi-

21 Bianchi, «La ClSC». Voir également Pasture, Christian trade unionism. 22 Pasture, «Adieu aux illusions»; «A la recherche du temps perdu?»; «The Fist of the Dwarf»; Christian trade unionism.
23 Wahlers, CLAT.

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cats libres - c'est à dire socialistes - des pays de l'Europe de la CEE et de l'Association européenne de libre-échange (ABLE) 24. En tant qu'organisation internationale néanmoins, la CISC s'est construite à partir de syndicats nationaux. Nous souhaitons très explicitement prendre en considération cette dimension nationale et l'importance que revêtent les perspectives nationales pour l'action et les prises de position au niveau international. Au demeurant, tous les syndicats chrétiens n'ont pas fait appel à la CISC pour assurer leur activité internationale. De plus, il se pose un problème d'identification. La Confedarazione italiana sindacati lavoratori, créée en 1949, est par exemple vue le plus souvent comme un syndicat catholique proche d'ailleurs jusqu'à il y a peu du parti démocratechrétien italien DCI; par contre, elle-même se considérait explicitement comme non confessionnelle et s'était affiliée à la Confédération Internationale des Syndicats Libres (CISL), au sein de laquelle elle allait du reste jouer un rôle fort important. De même, la CIL (Confederazione ltaliana dei Lavoratori) d'avant-guerre, le syndicat dit «blanc», n'était pas explicitement catholique tout en adhérant à la CISC. Des syndicats explicitement chrétiens du Costa Rica et de la Colombie furent, quant à eux, des éléments constitutifs de l'ORIT (Organizaciàn Regional lnteramericana de Trabajadores) affiliée à la CISL, principal adversaire de la CLASC. Des opposants à la CISC ont d'ailleurs souligné à plusieurs reprises que la CISL comptait davantage d'ouvriers chrétiens dans ses rangs que la CISC, et qu'au sein de la CISL des chrétiens ont occupé des fonctions dirigeantes; impossible dès lors de soutenir qu'ils y fussent victimes d'une discrimination. Ainsi George Meany, qui présida de 1952 à 1980 la puissante Americian Federation of Labor (APL), était-il un catholique pratiquant; le dirigeant syndical démocrate-chrétien italien Giulio Pastore fut l'un des dirigeants les plus distingués de la CISL. Nous examinerons également cette question. Nous ne souhaitons pas, en analysant l'action internationale de la CISC, tracer une distinction absolue entre perspectives internationales et perspectives nationales; il importe d'être attentif aux échanges entre ces deux dimensions, c'est-à-dire aussi à l'influence possible que l'international peut avoir joué sur l'action nationale. L'activité internationale, cela étant, n'est pas la simple addition de points de vue et d'actions d'ordre national25. En ce sens, notre analyse concerne effectivement, pour l'essentiel, l'action internationale du mouvement syndical chrétien, lequel cherche en pratique surtout à influencer des institutions internationales comme l'OIT, la Société des Nations et l'ONU, etc. de même qu'à se donner des positions et des attitudes com24 Pasture, Christian Trade Unionism décrit le développement des syndicats chrétiens en Europe après 1968. 25 Rütters, Chanzen internazionaler Gewerkschaftspolitik, 11-12.

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munes vis-à-vis de problèmes internationaux. Nous traiterons également, dans ce contexte, de l'action professionnelle internationale. La CISC a toujours été la plus petite des organisations syndicales internationales; d'un point de vue strictement numérique, elle est même nettement marginale. Pourtant, son rôle international n'a pas été aussi insignifiant; en 1947 par exemple, elle a été reconnue auprès de l'ONU (puis, ultérieurement, auprès d'autres grandes organisations internationales) en tant qu'organisation consultative de catégorie A, au même niveau que les deux autres syndicats mondiaux, beaucoup plus importants en termes quantitatifs. TIest certain que son lien, pourtant largement implicite, avec la démocratie chrétienne y a contribué: en Europe continentale en tout cas, ce mouvement a été un facteur politique dominant pendant tout le XXe siècle. Mais la CISC a aussi toujours brillé, en tant qu'organisation internationale, par ses prises de position indépendantes et parfois radicales qui lui ont conféré, au fil de son histoire, une grande autorité morale - autorité dont ne pouvaient d'ailleurs pas toujours se prévaloir les syndicats chrétiens au plan national, ce qui témoigne bien de l'autonomie de cette dimension internationale. La recherche d'une identité et d'un rôle spécifiques dans le paysage syndical international a toujours occupé une place centrale dans la réflexion et l'action de la CISe. Celle-ci se voulait être une «troisième voie»; dans ce cas présent, la terminologie renvoie, et ce n'est pas un hasard, à la doctrine sociale catholique souvent présentée elle aussi, du moins jusque dans les années 1950, comme une «troisième voie» - encore que la CISC, organisation interconfessionnelle, ne souhaitât certainement pas se contenter d'être le porteur de cette doctrine. 26 Dans l'entre-deux -guerres, la troisième voie consistait en particulier à rejeter le socialisme et le communisme d'une part, le capitalisme et le libéralisme économique de l'autre - mais aussi, de plus en plus fortement, le fascisme (qui, quant à lui, revendiquait aussi représenter une «troisième voie»). Dans un contexte de Guerre froide, cette troisième voie - celle du personnalisme et du spiritualisme, puis de l'émancipation des pauvres - traçait très explicitement un chemin entre le socialisme et le com-

26 Il est remarquable qu'aujourd'hui, la notion de «troisième voie» est associée avec la social-démocratie, représenté en particulier par le New Labour de Tony Blair (cf. Giddens, The Third Way et Laïdi, «Qu'est-ce que la troisième voie?»), tandis que la conception de la doctrine sociale catholique comme troisième voie est explicitement rejetée par l'actuel pape Jean-Paul II dans Sol/icitudo Rei Socialis (41), en suivant en cela les analyses de M.-D. Chenu (Pour une théologie du travail, 1956, orig. 1952) et O. von Nell-Breuning dans les années 1950 (Wirtschaft und Gesellschaft heute, 1956-1960). Il n'empêche que pendant plus qu'un demi siècle la doctrine sociale catholique fut en général explicitement présenté comme une doctrine particulière et donc comme «troisième voie». Voir p. ex. E. Guerry, La doctrine sociale de l'Eglise, Paris, 1957.

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munisme matérialistes d'une part et, de l'autre, le syndicalisme d'inspiration américaine, de type bread and butter. Vu la nature spécifique et l'évolution originale du syndicalisme international chrétien, la dimension idéologique et l'identité chrétienne occuperont évidemment, dans notre étude, une place centrale. Nous n'entendons pas pour autant présenter une nouvelle analyse des grandes déclarations programmatiques et des congrès. Nous étudierons «l'idéologie dans la pratique», telle qu'elle se traduit dans des revendications, une organisation et des pratiques, telle qu'elle se construit dans la confrontation avec la théorie de l'idéologie, mais aussi avec la réalité de l'action quotidienne et, last but not least, dans la représentation et la perception des autres organisations dans le <~eu»des relations internationales. Du même coup, nous aborderons tous les grands thèmes de l'histoire politique, socio-économique et culturelle du XXe siècle: les relations franco-allemandes, l'essor du communisme et du fascisme, la guerre froide, le développement de l'Etat-providence, la décolonisation et l'émancipation du tiers-monde, la sécularisation, etc. Inévitablement toutefois, nous nous attacherons surtout dans ce cadre à l'Europe: c'est sur le vieux continent que le syndicalisme chrétien est né, ce n'est que très lentement qu'il est entré en contact avec le reste du monde. En ce sens, l'histoire du syndicalisme international chrétien est une histoire aux accents très occidentaux et très européens. Convaincus qu'en dépit des ouvrages toujours plus nombreux qui lui sont consacrés, le syndicalisme chrétien est un phénomène encore peu connu, surtout dans un contexte international, nous esquisserons dans un chapitre introductif l'arrière-plan historique, la naissance et les caractéristiques fondamentales du mouvement syndical chrétien à la fin du XIXe siècle. On retrouve d'ailleurs ces données de base au niveau international: certaines spécificités sont, néanmoins, étonnantes. A ses débuts, ce mouvement syndical chrétien porte en lui, en un sens, toutes les possibilités et les impossibilités de ses développements futurs; cela étant, les pionniers auraient sans doute été fort étonnés de voir ce qui allait suivre.

CHAPITRE

I

A l'origine du mouvement syndical chrétien: des modèles complexes

Les syndicats chrétiens sont presque tous d'origine exclusivement européenne (continentale). Leur naissance se situe dans le contexte du développement idéologique du mouvement ouvrier sur le continent, mais aussi de la pensée sociale dans les Eglises et, en particulier, dans l'Eglise catholique romaine. Sauf aux Pays-Bas, les syndicats chrétiens ont pour l'essentiel été créés par des catholiques, y compris en Allemagne - pays où deux religions cohabitent. Sauf en France, où les catholiques sont toujours restés très divisés quant à leur attitude vis-à-vis de la République, et où le mouvement syndical chrétien n'est apparu que très tardivement, ils ont constitué l'un des éléments d'un courant démocrate-chrétien plus large, même si la façon dont l'un et l'autre ont pris naissance n'est pas absolument parallèle. Il est tentant de considérer les syndicats chrétiens comme des organisations de l'Eglise; mais ce serait une erreur. En effet, les relations du mouvement chrétien avec l'Eglise, y compris avec la démocratie chrétienne en tant que courant politico-idéologique 1, ont toujours été complexes et souvent tendues. Il est indispensable, pour comprendre l'importance politique du mouvement syndical chrétien - y compris au plan international - d'appréhender clairement son origine et sa nature, ainsi que ses relations à l'Eglise et au monde politique, comme sa place dans le monde ouvrier et, en particulier, vis-à-vis des socialistes.

Dans les aperçus généraux des idéologies politiques, la démocratie chrétienne est le plus souvent absente; dans le cas contraire, elle est considérée comme une variante du conservatisme. Or, des recherches récentes (voir Van Kersbergen, Social Capitalism ou encore Kalyvas, The Rise of Christian Democracy) ont démontré à suffisance que la démocratie chrétienne avait effectivement un projet politique distinct d'autres idéologies politiques.

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LA PRISE DE CONSCIENCE CHRÉTIENNE DE LA QUESTION OUVRIÈRE: THÉORIES ET PRATIQUES JUSQU'EN 1891

Une conception corporatiste

L'histoire du mouvement ouvrier et du progrès social montre clairement que les défenseurs des idéaux de liberté et d'égalité de la Révolution française ont été les premiers à se rendre compte que la révolution industrielle et les modifications des modèles sociaux qui allaient en découler étaient source de problèmes importants et s'accompagnaient, en particulier, de conditions de vie et de travail inhumaines, qu'il fallait combattre par l'action collective. Pour l'essentiel, du moins en Europe continentale, cette histoire devint celle du mouvement (des mouvements) socialiste(s). Les Eglises chrétiennes, catholiques comme protestantes, n'ont pris que lentement conscience (dans le cas de l'Eglise orthodoxe, à vrai dire, cette prise de conscience resta inexistante) 2 de la question ouvrière en tant que telle et, en particulier, de l'opportunité d'un combat collectif des ouvriers eux-mêmes contre l'injustice sociale. C'était là, en effet, une conception étroitement liée à la logique rationaliste sous-jacente du progrès, elle-même fondement d'un processus d'industrialisation difficilement compatible avec la façon statique dont l'Eglise chrétienne, depuis des siècles, considérait la société: comme un ordre voulu par Dieu. C'est donc dans ce cadre qu'il faut situer, en première instance de l'Eglise catholique, la critique sociale de la modernité industrielle. L'Eglise catholique du XIXe siècle en majorité refusait les libertés modernes de la Révolution française, qui avait fortement ébranlé sa position sociale. TI se trouvait pourtant des catholiques pour accepter les libertés modernes, notamment en Belgique, en France et en Italie. Pendant quelques décennies, ce catholicisme libéral fut même prédominant dans le nouvel Etat belge qui venait de se séparer du Royaume-Uni des Pays-Bas, à majorité protestante: les catholiques pouvaient s'y identifier à l'Etat libéral belge, qui laissait à l'Eglise une grande liberté. Une importante tendance catholique libérale existait aussi en France. Des démocrates chrétiens tels que Félicité de Lamennais (L'Avenir) puis Frédéric Ozanam (L'Ere nouvelle) cherchaient de plus à rallier les ouvriers à l'Eglise; ils restèrent pour beaucoup, et pas seulement en France, une référence et une source d'inspiration certaine. Mais l'attitude intransigeante de l'Eglise catholique n'allait cesser de se renforcer dans le courant du XIXe siècle. En Belgique aussi, les catholiques libéraux allaient subir, après 1860, la loi des ultramontains.
2 Dixon, «The Orthodox Church and the Workers of St Petersburg» présente une étude de cas intéressante à cet égard.

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Dans l'Eglise catholique, des voix s'élevaient pour dénoncer la misère grandissante et le fossé qui se creusait entre les détenteurs du capital et les ouvriers (Adam Heinrich Müller, Franz von Baader, Félicité de Lamennais etc...); dans la première moitié du XIXe siècle en tout cas, elles n'étaient toutefois guère nombreuses et se caractérisaient par une idéalisation romantique de la société agraire féodale 3. Leur discours ne laissait aucune place à la lutte ouvrière ou, de façon plus générale (l'usage de ce qualificatif pose en effet, pour le début du XIXe siècle, en Allemagne bon nombre de problèmes), à la lutte contre la pauvreté. C'est seulement dans les années 1847/48 qu'apparaît une pensée sociale spécifiquement catholique. Son principal représentant était sans aucun doute l'évêque de Mayence, Wilhelm Emmanuel von Ketteler, défenseur d'une action sociale systématique de l'Etat et de l'Eglise; la charité individuelle, qui jouait un rôle central dans la pratique de l'Eglise, ne pouvait suffire à ses yeux. La pratique sociale catholique développa en son sein, à partir des années 1840, une action explicitement paternaliste alliant la charité, l'éducation populaire et la mise sous tutelle des ouvriers, tout en favorisant leur autoorganisation sous la direction de bourgeois sensibles à la question sociale. Cette pratique s'inscrivait dans une offensive catholique plus large contre la modernité, qui visait à encadrer les croyants par un réseau d'organisations et intensifier la vie religieuse. Certaines sociétés s'adressaient spécifiquement aux ouvriers, comme par exemple la société Saint Vincent de Paul et la société Saint François-Xavier qui témoignaient d'une intense activité en France, en Suisse romane et en Belgique. il en allait de même du mouvement Kolping en Allemagne, en Autriche et en Suisse alémanique, qui connut aussi des précurseurs aux Pays-Bas. Les Piusvereine se montraient les plus actives. Ces organisations n'avaient pas été créées pour défendre les intérêts de leurs membres; elles s'occupaient d'éducation religieuse, de formation professionnelle et de mettre sur pied des activités conviviales de tout ordre. Selon certains théoriciens comme Armand de Melun en France, cette action de caractère moral-religieux devait amener les patrons à adopter des attitudes plus sociales. Face à la lutte révolutionnaire des classes à laquelle appelait notamment Karl Marx dans son Manifeste communiste de 1848, les catholiques sociaux mettaient l'accent sur la collaboration entre l'ouvrier et le patron, prenant pour modèle une société moyenâgeuse idéalisée. A une époque où le continent européen ne connaissait pas encore l'industrialisation de masse et la concentration industrielle et où les ouvriers n'y étaient pas encore partout prolétarisés, ce modèle n'avait d'ailleurs à première vue rien d'absolument utopique.
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Hanisch, Konservatives und revolutioniires Denken; Wuthenow & Klein, «Katholizismus, konservative Kapitalismuskritik und Frühsozialismus», 75; Greschat, Das Zeitalter; Rauscher, Deutscher Katholizismus.

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Parallèlement aux théoriciens catholiques, des protestants s'étaient engagés dès avant les années 1840 dans un début d'analyse critique du capitalisme et de la question ouvrière. Parmi eux figuraient entre autres l'industriel alsacien Daniel Legrand, l'un des premiers à avoir défendu l'idée d'une législation internationale du travail, ainsi que Johann Heinrich Wichern, un des représentants les plus connus du courant du «Réveil» et le fondateur de l'Innere Mission (Mission intérieure) en Allemagne. Le «Réveil», un courant religieux d'inspiration chrétienne très large (qui existait aussi du côté catholique), rendait l'exaltation de la raison responsable des problèmes sociaux. Pour les résoudre, il fallait donc freiner la déchristianisation et la sécularisation en renforçant l'éducation religieuse et morale. Très populaire dès 1848, la Mission intérieure plaidait ainsi pour une intensification de l'action sociale chrétienne en tant qu'élément de l'action pastorale (Seelsorge) 4. Comme le fait cependant observer à juste titre l'historien allemand Wilfried Spohn, le nom d' Innere Mission est significatif: il s'agissait d'une évangélisation morale intérieure et de charité bien plus que de réformes sociales 5. Le mouvement du Réveil allait néanmoins influencer profondément, surtout aux Pays-Bas, la pensée sociale chrétienne d'orientation calviniste par l'intermédiaire du couple Groen van Prinsterer, dès 1848, et du pasteur pr. Lucas Lindeboom 6. Entre-temps, le protestantisme favorisa également, comme le catholicisme à la même époque, le développement de toutes sortes d'organisations et associations sur une base religieuse. Polarisation politique, reconquête des masses et développement d'une théologie sociale Dans les années 1860-1880, la polarisation politique et les progrès de l'antimodernisme au sein des Eglises allaient changer la perspective que se traçaient, avec une grande prudence, ces initiatives chrétiennes. D'une certaine manière, l'encyclique catholique Quanta cura et son Syllabus errorum notoire (1864), qui condamnait explicitement les libertés modernes, ainsi que le premier concile du Vatican (1870) qui promulgua l'infaillibilité (conditionnelle) du Pape, furent une première pierre d'achoppement. Pour les anticléricaux et les libres penseurs, mais aussi pour beaucoup de catholiques libéraux, il n'était plus possible de chercher un accord avec l'Eglise vaticane; les réactions anticléricales reprirent donc vigueur avec le Kulturkampf et les
4 Voir l'aperçu historiographique de la littérature allemande par Jochen-Christoph Kaiser, «Le rôle du facteur religieux dans le travail social». Spohn, «Religion and Working-Class Formation in Imperial Germany», 117. Sur Ie mouvement du Innere Mission, voir Roper & Jüllig (eds.), Die Macht der Niichstenliebe. Bomebroek, De strijdvoor harmonie, 15-19.

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guerres scolaires en Allemagne, en Belgique, aux Pays-Bas, en Suisse, en France et en Italie. C'est dans ce cadre aussi que s'inscrit la vive réaction anticléricale de la Première Association Internationale des Travailleurs (AIT, 1864-1872). De cette même période date également l'essor de la production industrielle de masse ainsi que de la démocratisation politique. On vit se former dans plusieurs pays européens, notamment en Allemagne, en Italie, en Belgique et aux Pays-Bas - beaucoup moins en France - des réseaux impressionnants d'organisations idéologiques mobilisées en fonction d'objectifs politiques collectifs, débouchant dans les faits sur la constitution de mondes distincts de personnes de mêmes convictions, en particulier dans les «familles politiques» les plus engagées dans le «combat autour de la modernité» (Staf Hellemans) - c'est-à-dire les catholiques et les socialistes (les libéraux, les protestants et dans certains cas les nationalistes suivirent ce processus avec nettement moins d'enthousiasme) 7. La crise de l'agriculture et de l'industrie dans les années 1870, les mutations de la production industrielle et les migrations vers des villes en pleine expansion ont parallèlement accentué les problèmes sociaux qui, après la culture et la question scolaire, allaient jouer un rôle central dans le combat politique. Pour le développement d'une pensée sociale chrétienne et, au premier chef, du mouvement ouvrier chrétien, les évolutions politiques d'après 1860 sont d'une importance décisive. Cela étant, l'opposition entre l'Eglise et l'Etat ne s'est pas envenimée dans tous les pays européens. Elle existait seulement là où la symbiose d'Ancien régime entre l'Eglise et l'Etat avait été rompue et où l'Eglise souhaitait, sans y parvenir, avoir voix au chapitre dans les affaires intéressant la collectivité - ou encore dans les pays où la menaçait une réaction anticléricale. Tel n'était pas le cas dans les Eglises luthériennes des pays scandinaves et en Allemagne. Dans les pays scandinaves, l'Eglise luthérienne était trop imbriquée dans l'appareil d'Etat pour pouvoir s'engager collectivement. Ce diagnostic s'applique aussi, en fait, à l'Eglise anglicane de Grande-Bretagne ainsi que dans la plupart des Lander allemands 8. De plus, le luthéranisme accentue davantage la séparation entre le temporel et le spirituel; l'engagement y est perçu plus souvent comme une tâche individuelle, l'Etat étant chargé d'administrer la société 9. Dès lors, les
7 Voir Hellemans, Strijd om de moderniteit, qui n'a malheureusement été édité qu'en langue néerlandaise (voir aussi Hellemans, «Zuilen in Europa» et Righart, De katholieke zuil in Europa); Tenfelde, «Historische Milieus». Mc Leod, «Protestantism and Workers in Imperial Germany». Telle est la thèse classique de Troeltsch, The Social Teaching of the Churches. Le rôle des Eglises dans la formation des nations a été étudié en particulier par Upset & Rokkan, Party Systems. Voir aussi Hellemans, «Zuilen in Europa». Sur les pays scandinaves, voir également Madeley, «Scandinavian Christian Democracy»; Madeley, <<Politicsand the Pulpit»; Karvonen, «Christian Parties in Scandinavia». Madeley, «The Antinomies of

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solutions sociales se situaient plutôt dans le cadre de charité individuelle ou collective ou dans le cadre de réformes d'Etat que dans l'organisation ouvrière, même si des figures isolées en acceptaient le principe, comme l'homme politique prussien Victor Aimé Huber qui déjà en 1865 préconisait un système de relations de travail basé sur des associations ouvrières et la reconnaissance du droit de grève 10.Dans des communautés essentiellement rurales où l'Eglise catholique occupait une place dominante, comme en Irlande, en Espagne et au Portugal, il n'y eut pas davantage de conflits entre l'Eglise et l'Etat à la fin du XIXe siècle, pour des raisons évidentes Il. Le changement de perspective politique et sociale a progressivement conduit, surtout au sein de l'Eglise catholique, à une autre approche de la question ouvrière. En première instance, l'Eglise s'attacha davantage aux conséquences sociales de l'industrialisation et du capitalisme; les penseurs sociaux catholiques rencontrèrent, de ce fait, un certain écho. Les solutions qu'ils proposaient se situaient néanmoins, pour l'essentiel, dans le droit fil d'idées déjà formulées auparavant. C'était le cas, en particulier, pour Ketteler dont les idées faisaient fureur dans l'Allemagne de 1860; il soulignait la nécessité du progrès social, et plaidait dès lors pour la mise en place d'une législation sociale (hausse des salaires, diminution du temps de travail, repos obligatoire, interdiction du travail des enfants et suppression du travail en usine des mères et des jeunes filles) 12.Mais la doctrine sociale catholique changea aussi de sens au vu de l'essor que connaissaient, surtout en Allemagne, les organisations ouvrières catholiques - essor qu'aiguillonnaient au demeurant les théoriciens catholiques. C'est surtout à l'ouest de l'Allemagne, dans une zone confessionnellement mixte où prédominaient les catholiques, qu'apparurent dans les années 1860 bon nombre d'organisations ouvrières chrétiennes ou «chrétiennes-sociales»: des caisses d'épargne, des
Lutheranian Politics» et Karvonen, «Christian Parties», ont toutefois montré les possibilités d'une politique explicitement luthérienne dans les pays scandinaves. Brakelman, «Evangelischer SozialtheoretikeD>, soutient que si l'Eglise luthérienne n'a pas appuyé le développement du mouvement ouvrier, certains penseurs luthériens l'ont fait à titre individuel. Mais cette thèse n'est guère convaincante, en tout cas pour la période qui précède la fin des années 1880 (voir aussi la recension par Josef Kaiser de l'ouvrage de Von Auer & Seghers, Sozialer Protestantismus, in Internationale Wissenschaftliche Korrespondenz zur Geschichte der deutschen Arbeiterbewegung, XXXI, 3 (1995), 433-434). Une analyse plus fine pourrait néanmoins apporter des nuances à ce constat général. A Hannovre par exemple, l'Eglise luthérienne ne s'était pas unie à l'Eglise réformée et était donc moins étroitement associée à l'Etat qu'en Prusse. Otte, «More churches». Malheureusement, nous avons pris connaissance trop tard des ouvrages de J.-c. Kaiser pour pouvoir tenir compte de ses conceptions au sujet de l'action sociale protestante (voir note 4). 10 Brakelman, «Evangelische Sozialtheoretiker zu Gewerkschaftell», 17-24. Il Pour l'Espagne, voir en particulier Lannon, Privilege, Persecution and Prophecy. 12 Schneider, Die christlichen Gewerkschaften, 27; Misner, Social Catholicism,136 ss.

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sociétés de consommateurs et de coopératives d'achat, ainsi que des associations ouvrières prétendant relever la «condition de l'ouvrier». A la suite du dirigeant socialiste allemand Ferdinand Lassalle, Ketteler prôna en 1864, dans son ouvrage Die Arbeiterfrage und das Christenturn (La question ouvrière et le christianisme), la formation de coopératives de production. L'idée d'un syndicat autonome était, au départ, extrêmement marginale; dans la pratique néanmoins, certaines associations ouvrières chrétiennes de la première heure engagèrent des actions de grève dès les années 1870. Les premières organisations professionnelles chrétiennes virent le jour en 1872 à Aix-la-Chapelle. Ces syndicats rassemblaient surtout des catholiques, mais étaient ouverts aux protestants. Ces premières organisations syndicales «chrétiennnes» étaient, en tout premier lieu, anti-socialistes. Ketteler semblait favorable à l'idée d'un mouvement syndical, même si l'organisation syndicale était d'abord à ses yeux l'un des éléments d'un ordre économique fondé sur des corporations professionnelles 13. La doctrine sociale catholique allemande s'approfondit encore au fil des années 1870 et 188014. Sa réflexion continuait à s'inspirer des principes de base du corporatisme, lequel distinguait dans la société - contrairement au dualisme qu'y observaient les marxistes - plusieurs corps sociaux, dotés chacun de libertés et de droits spécifiques. Cette vision «moyenâgeuse» de la société fut notamment formalisée par Ketteler et par un noble prussien désargenté, Carl von Vogelsang, dont les écrits publiés en Autriche avaient fait la personnalité la plus influente du corporatisme austro-allemand. Vogelsang s'opposait à la fois au système capitaliste libéral et au socialisme, mais aussi - il convient de le relever - au judaïsme. Sur le plan socio-économique, il prônait une société organique fondée sur l'existence de corporations professionnelles dotées d'un statut de droit public, placées sous l'autorité d'un Etat corporatiste fort. La France comptait elle aussi des partisans d'une organisation corporatiste de la société, tels Léon Harmel. Alors que le corporatisme allemand réservait à l'Etat un rôle considérable dans l'organisation de la société et dans l'imposition d'une législation sociale, le corporatisme français était plutôt anti-étatique, et empreint d'une volonté de restauration. Il soulignait l'importance des relations humaines dans l'entreprise, de la responsabilité sociale des patrons et de la nécessaire «élévation» et éducation des classes populaires. Via l'Union de Fribourg, créée en 1884 par le pape Léon XIII pour élaborer une doctrine sociale contemporaine, les principes corpo-

13 Schneider, Die christlichen Gewerkschaflen, 27-29. 14 Pour l'évolution de la doctrine sociale catholique en Allemagne, nous nous basons essentiellement sur Schneider, Die christlichen Gewerkschaflen, tome A. En langue française l'excellente étude de Sandrine KoU, L'Etat social allemand, résume fort bien les conceptions et pratiques chrétiennes en matière d'aide sociale.

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ratistes français, suisses et allemands allaient faire l'objet d'une synthèse influençant directement l'encyclique Rerum novarum. Les théoriciens catholiques sociaux ne croyaient pas tous en la faisabilité d'un modèle corporatiste dans une société industrielle de type urbain. Certains d'entre eux, tels le dirigeant social-catholique Georg von Hartling et le jeune abbé Franz Hitze, étaient ainsi plutôt favorables à une association volontaire des ouvriers au sein d'organisations ouvrières à l'instar des trade unions anglais, avec des procédures de conciliation et des tribunaux d'arbitrage pour trancher les conflits du travail. Cette idée allait connaître un vif succès dans les rangs des syndicats chrétiens.

La pratique sociale et la lutte politique

La reconnaissance du droit des travailleurs à l' «auto-assistance» allait progressivement faire son chemin dans l'Allemagne catholique au début des années 1870; mais on pensait moins en l'occurrence à la mise sur pied d'organisations de lutte sociale qu'à l'intégration progressive des ouvriers dans un ordre socio-économique harmonieux d'inspiration chrétienne par le biais d'associations corporatives. Avant même la fin des années 1870, il s'avéra qu'une organisation de masse d'ouvriers était indispensable pour couper l'herbe sous le pied du mouvement ouvrier social-démocrate, alors en plein essor. Le «tournant» (Wende) populaire de l'Eglise catholique était donc déjà en cours dix bonnes années avant la parution de Rerum novarum en Allemagne. Dans cette optique les associations ouvrières prirent de plus en plus, dans les années 1880, un caractère politico-religieux. Nées dans une perspective essentiellement anti-moderniste et réactionnaire, elles devaient aux yeux du clergé - être placées sous la direction des autorités religieuses. Mais en pratique, les associations ouvrières allemandes n'avaient guère de liens avec l'Eglise «officielle»; la collaboration entre patrons et ouvriers, quant à elle, en resta à des balbutiements. L'évolution en Suisse est assez comparable à celle qu'a connue l'Allemagne, mais elle s'est déroulée avec beaucoup plus de lenteur. Suite au Kulturkampfs'y ajoutèrent aux Piusvereine existants, qui se politisaient euxmêmes de plus en plus, des Miinner- und Arbeitervereine catholiques chargés de préserver les intérêts religieux et sociaux des catholiques. Comme en Allemagne, on y mit sur pied à partir de 1881 des Katholiekentage qui débattaient des grands problèmes politiques et sociaux du moment. En dépit des oppositions politiques, les organisations chrétiennes adhérèrent en 1873 au Schweizerischer Arbeiterbund (Ligue ouvrière suisse), qui joua un rôle préparatoire important dans l'élaboration des premières lois sociales de la Confédération. En 1887, elles constituèrent avec les socialistes un nouvel

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Arbeiterbund qui devait faire pression sur les parlementaires et appuyer scientifiquement la législation sociale. Cette tendance à la neutralité politique et ces efforts pour sortir de l'isolement où le Kulturkampf avait plongé les catholiques suisses sont deux éléments caractéristiques du catholicisme social helvétique 15. L'évolution allemande eut également son pendant en Belgique, en dépit de quelques différences frappantes. La Constitution belge de 1830 avait reconnu les libertés de l'Eglise; l'Eglise catholique belge avait donc accepté l'Etat libéral, et il s'y était développé un fort courant libéral-catholique qui souscrivait aux libertés modernes. La polarisation grandissante entre catholiques et libéraux mit cependant un terme à la position particulière de l'Eglise catholique belge. Dans les années 1870 et 1880, ce courant libéral-catholique fut totalement éclipsé par la réaction ultramontaine, placée sous le signe d'une croisade anti-moderniste. Dès le milieu des années 1860 d'ailleurs, cette polarisation avait fait éclater les associations existantes (ouvrières et autres) en organisations chrétiennes, libérales ou socialistes 16. C'est, de plus, à cette époque que des rapports étroits se nouèrent entre l'action chrétienne-sociale débutante et la prise de conscience flamande, débouchant sur le combat, dans une perspective nationale (c'est-à-dire belge), pour la reconnaissance du néerlandais, en Flandre, à côté de la langue de Voltaire, seule langue nationale officielle jusqu'à ce moment 17. Les troubles politiques de 1884 et les grèves de 1886 exacerbèrent les oppositions entre catholiques et anti-cléricaux. De façon quelque peu paradoxale, leur refus du capitalisme libéral et leur ferme volonté de préserver les ouvriers du socialisme faisaient des catholiques ultramontains les plus ardents défenseurs d'une protection sociale, certes modeste, par l'intervention de l'Etat - principale revendication des congrès sociaux de Liège en 1886, 1887 et 1890. L'association ouvrière était conçue, à l'instar de la France mais aussi, de plus en plus souvent, de l'Allemagne, dans un sens surtout corporatiste. Le programme social des congrès de Liège était en définitive fort proche de celui de l'Union de Fribourg. Les idéologues sociaux-catholiques ultramontains présents à Liège étaient convaincus de la nécessité d'une action sociale catholique forte, menée avec le clergé et sous sa direction; les prêtres devaient apporter leur pleine et entière collaboration à l'édification des «oeuvres sociales». Les guildes, qui organisaient diverses activités sociales et économiques (des coopératives, des mutuelles, des caisses d'épargne voire, après 1890, des activités de représentation politique) pourraient être le lieu de rencontre entre les ouvriers, les artisans et les pa15 Altermatt, Katho/izismus und Moderne; Righart, De katho/ieke zuil in Europa, III ss. Voir aussi, en particulier, Beuret, Die katho/isch-soziale Bewegung, 142 ss. 16 Lamberts, «De kruistocht tegen het liberalisme»; Wils, «La Belgique au XIXème siècle». 17 A ce sujet voir Wils, Histoire des nations belges.

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trons. Les guildes connaissaient un succès considérable dans une Flandre encore fort peu industrialisée, comptant de nombreuses villes petites et moyennes, où le courant social-catholique pouvait de surcroît rester associé au mouvement flamand 18. Aux Pays-Bas, Abraham Kuyper - l'infatigable organisateur des calvinistes orthodoxes - avait vivement critiqué dès 1871-1872 l'attitude particulièrement hésitante de l'Eglise réformée néerlandaise. Certes, celle-ci s'était prononcée lors du synode général de 1871 en faveur d'une amélioration du sort des ouvriers; mais elle n'avait pas formulé de vision plus précise. Kuyper présentait quant à lui une analyse globale, caractérisée par son refus de principe des idées des Lumières et de la Révolution française, et prônait une solution radicale: la société chrétienne, dont l'existence était conditionnée par l'auto-assistance au moyen d'un mouvement ouvrier libre. En 1876, des calvinistes créèrent Patrimonium, une association ouvrière anti-libérale aux objectifs sociaux et religieux, qui allait très vite prendre une tournure très anti-socialiste. Après la séparation des Eglises protestantes aux Pays-Bas en 1886, les fidèles de l'Eglise réformée néerlandaise (Nederlandse Hervormde Kerk) se retirèrent progressivement de cette association qui, à partir de ce moment, prit un caractère politique plus militant. Les séparatistes formèrent une ligue ouvrière chrétienne fortement anti-socialiste, le Christelijke Werkmansbond (Ligue ouvrière chrétienne) 19.Les initiatives catholiques les plus précoces datent également des années 1870, mais leur portée resta fort limitée; on ne peut parler du véritable début d'un mouvement ouvrier catholique qu'à partir de la fin des années 18802°. Contrairement à ce qui s'était passé aux Pays-Bas, les Eglises protestantes allemandes restèrent, pour l'essentiel, sourdes à la question ouvrière. On peut relever néanmoins les activités d'Adolf Stocker, qui fonda en 1878 à Berlin le Christlich-soziale Arbeiterpartei, ou du pasteur Rudolf Todt, qui chercha au cours de la même période à dégager ce que socialistes et chrétiens avaient en commun. Les conceptions de StOcker et de Todt étaient proches de celles de certains socialistes allemands du Katheder, avec lesquels ils créèrent le Zentralverein für Sozialreform (Association centrale pour la réforme sociale). Quelques autres protestants connus, désireux d'attirer l'attention sur les problèmes sociaux, s'engagèrent eux aussi, au même moment, dans le mouvement socialiste 21. Stocker et la Mission intérieure se considéraient toutefois essentiellement comme anti-socialistes et anti18 19 20 21 Gérin, «Catholicisme social». Bornebroek, Strijd voor harmonie, ch. 1, Kruithof «Trouw aan het Beginsel». Roes, Katholieke arbeidersbeweging, 28 ss.; Righart Katholieke verzuiling. Ward, «The German Churches in the Twentieth Century», 401-403. Voir également Kandel, «Evangelische Christen und sozialistische Arbeiterbewegung», 68-74.

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matérialistes 22.Telle étaient également la perspective des Evangelische Arbeitervereine (EAV, Associations ouvrières évangéliques) fondées en 1882 à Gelsenkirchen en réaction à l'ultramontanisme catholique 23.Si tant est qu'il y ait eu des activités sociales expressément protestantes, elles se sont en effet généralement plutôt développées en réaction aux «ultramontains» et aux <~ésuites» 24. On peut d'ailleurs formuler une observation du même ordre pour la France 25.Dans les pays scandinaves, du moins au Danemark et en Suède, se formèrent également quelques noyaux mixtes de protestants qui refusaient la lutte des classes; mais ils ne parvinrent pas à se prendre la moindre ampleur et, en tout cas, on n'y vit pas naître un mouvement ouvrier chrétien authentique. Du reste, dans les pays où protestants et catholiques cohabitaient, la collaboration interconfessionnelle - hypothèse qui était encore envisageable en Allemagne au début des années 1880 - était désormais hors de

question: dix ans plus tard, cette éventualité était totalement dépassée par les faits 26. La France suivit un cours différent des pays cités. Dans le domaine des idées, et notamment en ce qui concerne la démocratie chrétienne, la France joua un rôle précurseur important 27. L'action sociale catholique allait, elle aussi, exercer une certaine influence dans d'autres pays. Mais contrairement à d'autres pays européens, la France n'a jamais connu le développement d'un mouvement démocrate-chrétien de masse, ce que le politologue américain Statys Kalyvas attribue surtout à la politique des évêques français qui, jusqu'en 1889, comptaient sur une révolution conservatrice et qui dès lors barraient effectivement le chemin à la mobilisation et l'organisation des masses populaires. Ce sont justement de telles initiatives qui, dans ces autres pays, constituaient le point de départ de cette évolution vers un large mouvement social-catholique et puis démocrate-chrétien, suivi de ce qu'on a appelé le «tournant populaire de l'Eglise», c'est-à-dire une réorientation stratégique de la hiérarchie catholique et de l'Eglise en général, lesquelles reprenaient des revendications sociales et démocratiques tout en les inscrivant
22 Kaiser, «Innere Mission und Diakonie», 22. 23 Kandel, <<EvangelischeChristen und sozialistische Arbeiterbewegung», 75-76; in extenso Hofman, Die Evangelische Arbeitervereinsbewegung. 24 Schneider, Die christlichen Gewerkschaften, tome lA. Voir aussi Patch, Christian Trade Unions, II-13, qui surestime sans doute l'importance des associations ouvrières protestantes. 25 Cholvy & Hilaire, Histoire, Il, 76. 26 Voir Schneider, Die christlichen Gewerkschaften. 27 Ce qui est souligné avec vigeur par Pierre Letamendia dans Le Mouvement Républicain Populaire, I ss. et La démocratie chrétienne. Il faut toutefois nuancer les thèses de cet auteur. Compo pour une synthèse récente Durand, L'Europe de la Démocratie chrétienne. Pour plus de détails voir Pierrard, L'Eglise et les ouvriers en France.

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dans une perspective anti-socialiste 28.En France, l'action catholique sociale se limitait donc en grande partie à mettre en place des patronages et des cercles ouvriers catholiques, soutenus - après la Commune de 1870 et la guerre franco-allemande - par des religieux conservateurs, voire franchement réactionnaires. De plus, l'action était pour l'essentiel aux mains de notables monarchistes comme Albert de Mun et René de la Tour du Pin; les associations ouvrières, dont faisaient partie des ouvriers mais aussi des artisans et des patrons, avaient dès lors un caractère expressément «clérico-monarchiste» qui les coupait des courants dominants de la République française 29. En dehors du continent européen, le mouvement ouvrier se développa dans une tout autre direction. Dans le monde anglo-saxon en particulier, les conceptions corporatistes de Ketteler et d'autres n'eurent aucun écho. Les Eglises anglo-saxonnes, catholiques et protestantes étaient intégrées dans ces sociétés fondamentalement libres et, de surcroît, acceptaient le capitalisme, tout en souhaitant qu'il fût corrigé 30. Le cardinal catholique Henry Eduard Manning par exemple, l'archevèque de Westminster, dans les années 1870 soutenait déjà clairement le droit des travailleurs à l'organisation syndicale et à la grève. Ainsi, l'anticléricalisme du mouvement ouvrier européen ne put, pour ainsi dire, jamais franchir la Manche. En Grande-Bretagne - en ce compris l'Ecosse mais aussi l'Irlande - ni le parti travailliste, ni les syndicats n'adoptaient de positions anticléricales. Même si leur situation les inclinait à la défensive, les ouvriers catholiques pouvaient s'engager eux aussi au sein du parti travailliste ou des trade unions 31.De l'autre côté de l'Atlantique un syndicalisme professionnel explicitement apolitique allait s'imposer après la dépression des années quatre-vingts, au détriment des organisations ouvrières proprement dites, d'inspiration souvent fourriériste, qui ne connurent qu'une existence fort brève. On y trouvait aussi, depuis 1869, les Chevaliers du Travail lesquels, contrairement aux syndicats, menaient aussi des actions politiques pour neutraliser le déséquilibre entre possédants et nonpossédants. Bien que ce mouvement constituât un véritable creuset de conceptions diverses et qu'il fût fortement influencé par des éléments de la gauche radicale et par les idées des socialistes allemands, les Chevaliers n'étaient en rien des anticléricaux. Bien au contraire: dès le départ, le mou28 Kalyvas, The Rise of Christian Democracy in Europe, ch. 3; Lamberts, Een kantelend tijdperk / Une époque en mutation. Camp. Durand, L'Europe de la Démocratie chrétienne; Mayeur, Des partis catholiques à la démocratie chrétienne et Mayeur, Catholicisme social et Démocratie chrétienne. 29 Pierrard, L'Eglise et les ouvriers en France, 298; Kalyvas, The Rise of Christian Democracy in Europe. 30 Pour une analyse très fine du christianisme (protestant) social dans le monde anglo-saxon voir Philips, A Kingdom on Earth. 31 Hornsby-Smith & Foley, «British Catholics».

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vement ouvrier américain fut explicitement anti-socialiste, et neutre sur le plan religieux. En effet, les chrétiens sociaux s'engageaient sans retenue dans ces organisations ouvrières, et n'éprouvaient pas le besoin d'une organisation séparée 32. L'épiscopat catholique américain aussi se montrait tolérant vis-à-vis des organisations ouvrières. Le cardinal James Gibbon s'efforça même d'obtenir du pape, avec succès, la reconnaissance des Chevaliers du Travail, alors que l'organisation avait été interdite en 1885 et 1886 à la demande de son collègue Mgr Taschereau, archevêque du Québec. L'engagement en son sein d'ouvriers catholiques et protestants a d'ailleurs contribué, dans une large mesure, à garder au mouvement ouvrier américain son caractère neutre et anti-socialiste 33.

Le tournant des années 1890

Les années 1890 furent, pour l'évolution du mouvement ouvrier chrétien, des années-charnières. L'encyclique papale Rerum novarum, qui n'eut d'abord qu'un impact réduit et qui fut d'ailleurs interprétée de manière divergente par les différents intéressés 34, montrait cependant clairement que l'Eglise catholique s'intéressait de plus en plus à la question sociale, d'autant que l'offensive anticléricale des libéraux amorçait un mouvement de recul dans la plupart des pays (sauf en France), et que l'enjeu du combat politique se déplaçait en direction de la classe ouvrière. Les expériences allemandes, françaises mais aussi belges avaient influencé le contenu et l'orientation de l'encyclique via l'Union de Fribourg: mais l'apport de l'école anglo-saxonne

du cardinal Manning et du cardinal Gibbon était, lui aussi, bien réel 35.
L'encyclique, considérée comme la Magna charta de la doctrine sociale catholique, acceptait les fondements socio-économiques du capitalisme, mais prévoyait la possibilité d'une correction sociale de la liberté de marché par la
législation sociale, à laquelle s'ajoutait

- en

tant qu'élément

de l'ordre social

- l'organisation professionnelle censée garantir l'harmonie sociale. A terme, une des dispositions de l'encyclique allait se révéler fondamentale: elle ouvrait la porte à la création et surtout la reconnaissance par l'Eglise d'associations ouvrières distinctes, comme préconisées par les partisans de l'abbé professeur Antoine Pottier et des congrès de Liège, même si l'encyclique rejettait explicitement la lutte des classes et préférait manifes32 Cf. Philips, A Kingdom on Earth. 33 Piehl, Breaking Bread, 35-36; Curran, American Social Ethics, 9 ss.; Rouillard, Histoire du syndicalisme québécois, 40-48. 34 Pierrard, L'Eglise, 362 ss.; Lamberts, Een kantelend tijdperk (passim); voir, sur Rerum novarum en général, Misner, Social Catholicism, ch. Il. 35 Mayeur, Catholicisme social et démocratie chrétienne, 47-65.

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tement les organisations mixtes - fidèle en cela à la mentalité des milieux dirigeants catholiques et aux principes défendues par l'Ecole d'Angers et La Revue des institutions et du droit autour de Charles Périn et mgr Freppel. En ce sens, l'encyclique confirmait une évolution entamée depuis quelque temps déjà en Allemagne mais aussi, à la même période, dans d'autres pays européens: de plus en plus, les organisations mixtes perdaient de leur attrait alors que les associations ouvrières chrétiennes étaient en plein essor, par exemple en Autriche, en Suisse et en Italie - mais beaucoup moins en Espagne, au Portugal et en Irlande. Dans ce cadre, le débat sur l'organisation des ouvriers catholiques en vint à se centrer sur d'autres questions: la place de l'action syndicale et l'identité confessionnelle. Les protestants commencèrent eux aussi, à partir de 1890 environ, à s'intéresser plus concrètement à la question sociale et à l'organisation des ouvriers. Suite à la grande grève des mineurs de 1889 fut fondé en 1890 en Allemagne l'Evangelisch-sozialer Kongress (Congrès social-évangéliste): il réunissait tout les courants de l'Eglise évangélique allemande et s'attacha également, à partir de 1894, aux questions syndicales. Le droit à la grève y fut explicitement reconnu, plus tôt même que chez les catholiques 36. Quelques mois auparavant, l'EA V s'était également prononcé en faveur d'une intervention sociale 37. Aux Pays-Bas se tint en 1891 un important congrès chrétien-social qui eut, pour les calvinistes néerlandais, une signification analogue à celle de Rerum novarum pour les catholiques 38.En France aussi, une pensée sociale protestante se développa progressivement, dans une perspective ouvertement missionnaire; mais elle se limitait à quelques régions où ne vivaient qu'un petit nombre de protestants 39. L'année 1891 constitua un tournant dans l'évolution du mouvement ouvrier chrétien, et en particulier du mouvement syndical - tournant consacré, pour ainsi dire, par l'encyclique Rerum novarum. La ligne droite ne fut d'ailleurs pas davantage de mise par la suite. Le mouvement ouvrier chrétien continua à se développer, mais les ouvertures intervenues dans la pensée sociale catholique - et d'ailleurs aussi protestante - ne purent se perpétuer, sans plus, dans les années qui suivirent. Pie IX, qui avait succédé au pape Léon XIII en 1903, mit en particulier le holà à une évolution qu'il qualifiait de

36 Von Bruch, «Evangelische Sozialpolitiker und die Gewerkschaftsbewegung»; Jahnichen, «Der Evangelisch-soziale Kongress vor der Gewerkschaftsfrage»; Patch, Christian Trade Unions, 13. Pour une approche plus générale voir Kretschmar, Der Evangelisch-soziale Kongress et Kouri, Der deutsche Protestantismus und die Soziale Frage. 37 Kandel, «Evangelische Christen und sozialistische Arbeiterbewegung», 75-76. 38 Kruithof, «Trouw aan het beginsel», 353 ss.; Bomebroek, Strijd voor harmonie, 38-43. 39 Cholvy & Hilaire, Histoire, II, 77 ss.

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«déviance moderniste». Cette réaction, qui eut surtout un impact en France

et en Italie, ne put néanmoins entraver entièrementla dynamiquesociale 40.
NAISSANCE ET DÉVELOPPEMENT DU MOUVEMENT SYNDICAL CHRÉTIEN APRÈS 1900

L'éclosion des syndicats chrétiens ne peut être étudiée sans se rapporter aux évolutions qui ont marqué l'atittude des catholiques et des protestants vis-àvis de la question ouvrière au XIXe siècle. Néanmoins, le mouvement syndical est né dans des conditions très spécifiques. Le principe même d'une action syndicale n'a été accepté que très lentement dans les milieux chrétiens ce qui n'empêchait pas les croyants d'adhérer, sans difficultés, aux syndicats existants. C'est seulement quand ceux-ci se sont retrouvés, dans plusieurs pays européens, marqués par le socialisme et l'anticléricalisme, devenant ainsi de véritables agents recruteurs du mouvement socialiste, qu'un problème surgit. En Allemagne: la Guerre syndicale (Gewerkschaftsstreit) et le choix contesté en faveur de l'interconfessionalisme Bien que les premiers noyaux syndicaux catholiques soient nés dans les années 1870, le mouvement syndical chrétien en tant que tel est de création plus récente: il n'est pas antérieur à 1890. Très vite néanmoins, il s'organisa à partir d'un corps central. Dès 1899, une confédération de syndicats chrétiens put être tenue sur les fonts baptismaux: le Gesammtverband der Gewerkschaften Deutschlands. Le processus de centralisation au niveau des assocations professionnelles n'était, au demeurant, pas achevé à ce moment. Le mouvement syndical chrétien connut une croissance rapide, passant de 77.000 adhérents en 1900 à 351.000 en 1912 (les années suivantes furent caractérisées par un fort recul); mais il restait loin derrière le syndicat socialiste (Tableau 1), encore que son influence indirecte ne fût, sans doute, pas négligeable dans les faits. Dans le milieu social auquel appartenaient surtout les ouvriers catholiques, le syndicalisme chrétien restait relativement faible malgré l'interdiction explicite, faite par l'épiscopat catholique allemand aux ouvriers catholiques, de s'affilier à des syndicats neutres ou socialistes (Fulda, 1900). Bon nombre d'ouvriers croyants étaient membres de l'une ou l'autre association catholique et votaient pour le Zentrum, de tendance catholique, sans pour autant adhérer à un syndicat; s'ils le faisaient, ils

40 Voir à cet égard, en particulier, McSweeney, Roman Catholicism, 83-86.

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s'affiliaient à un syndicat socialiste 41. L'essor du syndicalisme chrétien se heurtait à de vives oppositions internes, notamment à propos de l'identité confessionnelle. Tableau 1: Affiliations syndicales en Allemagne, 1895-1920 Socialistes 1895 1900 1905 1910 1913 1915 1920 255,521 680,427 1,429,303 2,128,021 2,525,042 994,853 8,032,057 Chrétiens 5,500 76,744 188,106 316,115 341,735 162,425 1,105,894
Hirsch-Duncker

66,759 91,661 116,143 22,571 106,618 61,806 225,998

Source: Schneider, A Brief History of the German Trade Unions, 384-385

Alors même que se préparait la création d'une confédération des syndicats chrétiens allemands, deux visions s'opposaient 42. Aux yeux des représentants du syndicat textile d'Aix-Ia-Chapelle, région à composition catholique homogène, le syndicat était un élément de l'action sociale catholique; ils souhaitaient qu'un lien étroit puisse se nouer avec le Zentrum. Le docteur August Brust, dirigeant des ouvriers mineurs chrétiens, défendait une tout autre conception. Sous son impulsion, la Centrale chrétienne des mineurs avait adopté, non sans difficultés du reste, une structure interconfessionnelle: le syndicat était ouvert aussi aux catholiques et aux évangélistes. Brust défendait l'interconfessionnalité et la neutralité politique, qu'il considérait comme les fondements du syndicalisme chrétien allemand. Brust finit par obtenir gain de cause, notamment parce qu'une nouvelle division eût affaibli davantage encore le mouvement syndical. L'identité chrétienne faisait, pour l'essentiel, référence à l'acceptation des principes de base du droit naturel sur lequel devait être fondé l'ordre économique. il n'y avait d'ailleurs pas d'opposition entre catholiques et protestants sur ce point, qui marquait leur différence avec les socialistes. En ce sens, le qualificatif «chrétien» est explicitement synonyme d' «anti-socialiste». Le congrès de Mayence confirma, en 1901, que ces principes fondaient le syndicalisme chrétien en Allemagne.
41 Spohn, «Religion and Working Class Formation in Imperial Germany», 112. 42 L'analyse du Gewerksehafsstreit qui suit s'appuie sur le travail de Schneider, Die ehristliehen Gewerksehaften, tome B, chapitres I et Il (en particulier les pages 116 ss., 162-164; 166-170; 172-211). Voir aussi Brose, Christian Labor and the Politics of Frustration, passim et Patch, Christian Trade Unions, 15 ss.

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Une minorité agissante cependant, dirigée par Franz Wieber du syndicat chrétien des métallurgistes, voulait donner un contenu plus positif à l'identité chrétienne en faisant le lien avec les principes sociaux du message chrétien. Au demeurant, un mouvement syndical évangéliste était impensable en Allemagne, notamment en raison de l'indifférence de l'Eglise évangéliste face à la question ouvrière. Lorsque - très rarement - elle y faisait allusion, il n'était guère question d'un quelconque soutien au syndicalisme chrétien. Les idées du Congrès social-évangéliste étaient plutôt proches des syndicats sociaux-libéraux (Hirsch-Dunker) 43. C'est après 1907 seulement que les choses commencèrent à changer 44.Il faut sans doute faire une exception pour le syndicat national allemand des employés de commerce: le Deutschnationa1er Handlungsgehilfenverband (DHV), créée en 1893, qui était principalement protestant - en tout cas dans sa composition. Mais le DHV n'était pas explicitement chrétien; ce n'était d'ailleurs pas vraiment un syndicat, mais plutôt un mouvement socio-politique (proche du Deutsche Volkspartei et de l'alliance pangermanique ) 45. La création d'une confédération syndicale chrétienne en 1899 et l'adoption d'une déclaration de principes au congrès de Mayence de 1901 ne mirent pourtant pas fin au débat sur l'orientation idéologique et, en particulier, sur la relation avec les Eglises et le Zentrum. Les résistances venaient à la fois des milieux politiques conservateurs et de l'Eglise catholique. Sous l'impulsion du Zentrum, l'épiscopat prussien et l'archevêque de Fribourg se prononcèrent en 1900 en faveur de la création de Fachabteilungen, d'associations professionnelles formées au sein des ligues ouvrières catholiques, afin de faire directement concurrence aux syndicats «chrétiens» interconfessionnels. C'est ainsi que débuta le Gewerkschaftsstreit (Guerre syndicale) entre le syndicalisme chrétien interconfessionnel et les Berliner Fachabteilungen, de composition exclusivement catholique (Berliner parce que c'était à Berlin que se trouvait le siège des Ligues ouvrières catholiques). Les Berlinois s'appuyaient sur l'encyclique papale Graves de communi (18 janvier 1901); Léon XIII y définissait la question sociale comme un problème de nature essentiellement éthico-religieuse plutôt qu'économique, et s'opposait à toute tentative de réduire la religion à une affaire individuelle relevant de la sphère privée. L'encyclique Pascendi dominici generis (1907) du pape Pie X, qui avait succédé à Léon XIII en 1903, formula cette conception anti-moderniste en termes plus vifs encore; mais il n'y eut pas, au cours de ces années, de condamnation explicite du syndicalisme interconfessionnel
43 Schneider, Die christlichen Gewerkschaften et différentes contributions dans Von Auer & Seghers, Sozialer Protestantismus, en particulier Schneider, Jahnichen, Vom Bruch. Pour une vision légèrement différente, voir Patch, Christian Trade Unions, 20 ss. 44 Brose, Christian Labor and the Politics of Frustration, 197 ss. 45 Patch, Christian Trade Unions,22.

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allemand par le Vatican - ni d'ailleurs, il faut bien le dire, de manifestation de soutien. Malgré l'appui très explicite d'une partie de l'épiscopat, le succès des Berliner Fachabteilungen resta limité 46.TIsformaient, de fait, l'une des articulations de la partie la plus intransigeante de l'Eglise catholique et défendaient un modèle social explicitement réactionnaire et corporatiste, sans aucune place pour le combat ouvrier. Par principe, les Fachabteilungen étaient hostiles aux actions de grève. Le syndicalisme chrétien par contre, dont les principaux porte-parole étaient Heinrich 1mbusch et Adam Stegerwald, allait de plus en plus se rallier à l'idée que l'action syndicale était un instrument nécessaire pour améliorer les conditions de vie et de travail de la classe ouvrière - mais aussi une alternative au socialisme et à la lutte internationale des classes. Dans le débat sur l'identité confessionnelle, sa position ne varia pas d'un iota. Ses thèses pouvaient notamment bénéficier de l'appui de l'évêque de Cologne, ainsi que de l'administration impériale - l'intégration du syndicat chrétien au sein de l'empire était, en effet, une conséquence annexe mais non négligeable de la Guerre syndicale. Même si, au départ, l'épiscopat allemand soutenait la formation des Fachabteilungen, la plupart des évêques allemands - à l'exception de partisans affirmés de l'orientation berlinoise comme le cardinal prince-évêque Kopp de Breslau et l'évêque Korum de Trêves - ne souhaitaient pas que le conflit s'envenime 47. Dans son encyclique Singulari quadam de novembre 1912, Pie X se prononçait expressément en faveur de la création d'organisations ouvrières catholiques; à la demande des évêques allemands soucieux d'éviter les effets d'une condamnation, mais aussi des diplomates impériaux, le pape estima néanmoins que les catholiques pouvaient continuer, les circonstances étant ce qu'elles étaient - et parce qu'une décision contraire eût présenté «de
grands inconvénients»

- à s'affilier

à un syndicat chrétien interconfessionnel

si, par ailleurs, ils adhéraient à des associations ouvrières catholiques. Même s'il y eut pendant quelque temps encore des divergences quant à l'interprétation de l'encyclique, le conflit se trouvait tranché, en Allemagne, à l'avantage du syndicalisme chrétien autonome et interconfessionnel; les syndicats chrétiens purent ainsi renforcer leur autonomie non seulement vis-à-vis de l'Eglise catholique mais aussi vis-à-vis des employeurs 48.
46 Nous ne disposons pas de chiffres fiables. En 1907, les Fachabteilungen affirmaient compter 110.000 membres - selon les syndicats chrétiens, ce chiffre s'élevait à 74.000 unités - contre 300.000 pour le mouvement syndical chrétien. Ce qui est certain, c'est que les Fachabteilungen se limitaient à quelques diocèses comme celui de Berlin. 47 Schneider, Die Christlichen Gewerkschaften, 178 ss.; Brack, Deutscher Episkopat und Gewerkschaftsstreit, 438. 48 Schneider, Die Christlichen Gewerkschaften, 200 ss. Voir Ag6cs, Troubled Origines, 175 ss. pour une perspective italienne sur cet encyclique.

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En dépit de la Guerre syndicale qui revêtait parfois des formes très dures, le syndicalisme chrétien s'intégra de plus en plus au sein du mouvement national chrétien/catholique 49. Il constitua ainsi le pilier principal des congrès ouvriers allemands de 1903, 1907, 1913 et 1917, dont l'objectif était de faire entendre la voix des ouvriers nationalistes dans l'empire. Les syndicalistes chrétiens y rencontraient des membres d'associations ouvrières évangélistes et catholiques - auxquelles ils s'opposaient dans la Guerre syndicale - mais aussi les adhérents du DHV, un syndicat aux positions nationalistes radicales et antisémites. Leur engagement au sein du Zentrum leur permit d'envoyer en 1903 un premier dirigeant syndical catholique au Reichstag, le parlement impérial allemand. Après la Première Guerre mondiale, le mouvement syndical chrétien forma un cartel avec d'autres syndicats non social-démocrates, essentiellement des syndicats d'employés et des syndicats libéraux (HirschDuncker); quelques mois plus tard à peine cependant, ces derniers se retirèrent du cartel. Le Deutsche Gewerkschaftsbund (Fédération syndicale allemande, DGB) rassembla à partir de 1919, aux côtés de la Confédération des syndicats chrétiens d'Allemagne, la Confédération des syndicats des employés allemands - auquel appartenait le DHV - de même que la Confédération des syndicats des fonctionnaires allemands 50. Mais les efforts de Stegerwald pour bâtir un mouvement politique sur cette union syndicale échouèrent. Par contre, les dirigeants syndicaux chrétiens purent augmenter sensiblement leur influence au sein du Zentrum catholique. Quant aux protestants, dirigé par Franz Behrens, ils arrachèrent la reconnaissance des ouvriers à l'intérieur du nouveau Deutschnationale Volkspartei (Parti populaire allemand national, DNVP) 51. L'importance du Gewerkschafsstreit n'est pas seulement allemande: il a aussi joué un rôle dans l'histoire du syndicalisme dans d'autres pays et dans l'histoire du syndicalisme chrétien international. La rencontre internationale de syndicats chrétiens qui se déroula à Zurich en 1908, dont nous parlerons plus loin, était d'ailleurs entièrement placée sous le signe de cette Guerre syndicale allemande; elle suscita de vives polémiques, notamment en Allemagne et aux Pays-Bas, en raison de propos musclés qu'adressèrent certains représentants allemands aux dignitaires de l'Eglise. Mais la situation allemande ne pouvait pas, sans plus, s'appliquer dans d'autres pays. Une situation quelque peu comparable à celle de l'Allemagne ne se présenta qu'aux Pays-Bas.
49 La Guerre syndicale avait également une signification politique importante, puisqu'elle s'inscrit dans le Zentrumsturm sur l'identité confessionnelle du Zentrum. Voir Brose, Christian Labor and the Politics of Frustration, 204 ss. et 256 ss.; Anderson, «Interdenominationalism, Clericalism, Pluralism» et Ross, Beleaguered Tower. 50 Schneider, Die Christlichen Gewerkschaflen, 486 ss. 51 Patch, Christian Trade Unions, 41-43.

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Les protestants et les catholiques aux Pays-Bas Un certain nombre de différences structurelles existaient, cela étant, entre les deux pays; elles déterminèrent pour l'essentiel l'évolution différente qu'y connut le conflit, mais aussi son issue - elle aussi différente. La première différence se rapporte à la structure religieuse des Pays-Bas et, en particulier, à l'importance considérable qu'y revêt le calvinisme, plus favorable à l'action politique et sociale que l'Eglise évangélique luthérienne en Allemagne. L'Eglise évangélique allemande ne s'est jamais pleinement engagée en faveur du syndicalisme chrétien; elle ne s'est pas davantage prononcée clairement et explicitement en faveur d'un syndicat interconfessionnel, ni d'un syndicat évangéliste - même si des voix s'élevaient en son sein pour défendre l'une ou l'autre thèse. De surcroît, bon nombre d'ouvriers protestants allemands se syndiquaient sans aucune difficulté dans les syndicats sociallibéraux (Hirsch-Duncker) 52. De ce fait, les syndicats chrétiens allemands étaient, en réalité, plutôt des syndicats catholiques: il ne faut pas perdre cette donnée de vue lorsqu'on interprète la Guerre syndicale allemande. Aux Pays-Bas, ce sont les protestants qui prirent l'initiative de créer des syndicats et des associations ouvrières chrétiennes. A cet élément s'ajoute un autre facteur: en pratique, l'Allemagne semble connaître une situation plus mélangée sur le plan religieux que les Pays-Bas, où la communauté catholique se concentrait dans le sud du pays. En outre, le mouvement syndical chrétien prit plus tardivement naissance aux Pays-Bas, de sorte que les évêques catholiques y étaient bien au fait des débats qui avaient lieu en Allemagne et pouvaient, de ce fait, mieux anticiper et, surtout, réagir plus vite aux événements. Parce que son histoire était celle d'une Eglise minorisée, la communauté religieuse catholique des Pays-Bas, de plus, était - quant à sa direction en tout cas - plus homogène que l'Eglise catholique allemande 53. A partir de 1890 environ apparurent au sein de l'association ouvrière protestante Patrimonium des sections syndicales, organisées en fonction de différents métiers. Mais des syndicats chrétiens prirent également naissance en dehors de Patrimonium, notamment - à partir de 1900 - au sein du Chris52 Schneider, Die Christlichen Gewerkschaflen,195; Lorenz, «Protestantische Reaktionen», 371-416. 53 Les ouvrages de référence sur la naissance du pilier catholique et sur la diffusion des organisations catholiques mettent fortement l'accent sur la pilarisation en tant que stratégie d'émancipation de l'Eglise catholique, placée en situation de minorité (voir en particulier Rogier, Katholieke herleving et Stuurman, Verzuiling). Righart, De katholieke zuil in Europa, 268-269, souligne néanmoins qu'à partir de 1890 environ, la plupart des discriminations avaient disparu et que les catholiques étaient largement intégrés dans la société des Pays-Bas, ce qui réduit pratiquement à néant l'hypothèse d'une action émancipatrice. Voir aussi Hellemans, Pleidooi, 52 et Van Meeuwen, Lijden aan eenheid, 16 ss. Malheureusement, ce dernier ouvrage parut trop tard pour être intégré dans notre analyse.

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te/ijk Nationale Werkmansbond. C'est indépendamment de ces deux structures faîtières que fut créé en 1894 le premier syndicat national chrétien, la Nederlandse Vereniging van Christelijke Kantoor- en Handelsbedienden (Association des employés du bureau et du commerce des Pays-Bas) 54.Les premiers syndicats catholiques datent de la même période. Mais un problème sérieux se posa très vite, du côté catholique, à propos de la relation entre le mouvement syndical et les associations ouvrières: ce problème n'était pas sans rapport avec des oppositions personnelles entre deux des principaux protagonistes des débuts du mouvement ouvrier catholique, les abbés Alfons Ariëns et Herman Schaepman. Ariëns préconisait qu'un lien souple se noue entre les deux organisations; Schaepman par contre - qui était aussi homme politique - défendait l'idée d'un lien obligatoire. Ce dernier finit par l'emporter, ce qui handicapa sérieusement les syndicats catholiques des Pays-Bas par rapport aux socialistes 55. Les premiers syndicats locaux s'adressaient, de facto, aux adeptes d'une même foi: catholiques, réformés, luthériens ou calvinistes. Les réformés s'interrogeaient, au demeurant, sur l'utilité de syndicats chrétiens. Aux yeux d'Abraham Kuyper, le fondateur du Parti Antirévolutionnaire, il n'y avait aucune différence - dès lors qu'il s'agissait de défendre des intérêts professionnels contre des patrons - entre socialistes, libéraux, catholiques ou protestants. Il était donc préférable que les ouvriers se rassemblent tous au sein d'une même association, d'un seul «corps». L'idéal des trade unions britanniques était, lui aussi, très vivant. Mais la pratique finit par évoluer dans un tout autre sens. Dans les premières années du XXe siècle au demeurant, le droit de grève et la liberté de se syndiquer restaient deux sujets de contestation dans les milieux protestants 56. La tendance à l'interconfessionalisme se renforça au cours du processus de centralisation qui s'engagea à partir de 1900 avec la fondation, cette année là, d'un Secrétariat ouvrier chrétien (Christelijk Arbeiderssecretariaat) qui jouait le rôle, au sein de Patrimonium, d'un centre syndical. Elle s'exprima en particulier chez les ouvriers textiles de Twente. Dans cette région en effet, caractérisée par de vives oppositions de classes, l'expérience avait creusé un large fossé entre les confessionnels et les socialistes mais aussi montré que la collaboration entre catholiques et protestants pouvait être extrêmement fertile. L'année 1896 vit naître Unitas, une fédération interconfesionnelle d'ouvriers de l'industrie cotonnière composée de syndicats catholiques et protestants 57. Unitas connut une croissance rapide, mais la nécessité de centraliser son fonctionnement entraîna un problème d'autorité
54 55 56 57 Bornebroek, De strijd voor harmonie, Roes, «Katolieke arbeidersbeweging», Bornebroek, De strijd voor harmonie, Bornebroek, De strijd voor harmonie, chapitre 2; Kruithof, «Trouw». 29 ss.; Van Meeuwen, Lijden aan eenheid. chap. 2-3; Kruithof, «Trouw». 46-56.

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ainsi que des tensions avec les syndicats catholiques, liés - sur l'ordre de Schaepman - aux associations ouvrières catholiques et intégrées, de ce fait, dans l'action apostolique. De plus, Unitas s'inspirait fortement de son pendant allemand 58.Comme si ce n'était pas assez, une sympathie prononcée se manifestait au sein d'Unitas en faveur du mouvement démocrate-chrétien de l'abbé belge Adolf Daens, que ses conceptions progressistes et flamingantes avaient amené à s'opposer à l'establishment catholique de son pays 59. En 1907, les évêques des Pays-Bas rejetèrent explicitement toute fédération entre syndicats catholiques et protestants - tout en faisant, curieusement, une exception pour la centrale interconfessionnelle des ouvriers mineurs qui était, elle, dominée par les catholiques et où des prêtres catholiques jouaient un rôle important 60. Ils empêchèrent ainsi toute évolution en direction d'un mouvement syndical interconfessionnel aux Pays-Bas, même si pendant des années encore, les ouvriers catholiques allaient continuer à s'affilier à Unitas et si les métallurgistes chrétiens allaient lutter encore longtemps pour la création d'un syndicat commun des ouvriers du métal, rassemblant catholiques et protestants. En 1912, le glas sonna définitivement pour l'interconfessionalisme: les évêques catholiques interdirent explicitement aux ouvriers, sous peine de refus des sacrements, d'adhérer à Unitas et de lire le journal de l' association. La collaboration avec les catholiques se solda par un échec; mais les protestants parvinrent à s'unir entre eux. C'était moins évident qu'il n'y paraisse au premier abord, car les oppositions confessionnels entre les calvinistes orthodoxes du Patrimonium et les fidèles de la Nederlandse Hervormde Kerk qui se retrouvaient dans le Christelijke Nederlandse Werkliedenbond, étaient considérables - y compris sur le plan organisationnel et politique. L'interconfesionnalisme n'y avait certainement pas valeur d'idéal pour tous: les évolutions en ce sens au sein d'Unitas et, par la suite, auprès des ouvriers métallurgistes chrétiens avaient d'ailleurs suscité des réactions négatives tant de la part de Patrimonium que du Christelijke Nederlandse Werkliedenbond. Cependant, aucune de ces deux associations n'avait l'autorité nécessaire pour s'y opposer effectivement. Du point de vue syndical, la collaboration interconfessionnelle s'avérait être, dans la pratique, la seule
58 Van Meeuwen, Lijden aan eenheid, 36 ss.; Roes, «Katholieke arbeidersbeweging», 35 ss. 59 Righart, De Katho/ieke zuil, 231; Roes, Bronnen, xlvii-xlviii. Le Daensisme, ainsi nommé par référence à son principal inspirateur l'abbé Adolf Daens, était un mouvement rural d'inspiration démocrate-chrétienne et flamingante dont le radicalisme, aiguisé par l'intransigeance des catholiques conservateurs, se heurta à l'autorité de l'Eglise. L'abbé Daens, élu député en 1894, fut démis de ses fonctions. Le Daensisme allait, de ce fait, rester à l'écart du courant dominant de la démocratie chrétienne belge. Voir Wils, Daensisme; Van Ysacker, Averechtse democratie; Verdoodt, De zaak Daens. 60 Righart, De katho/ieke zuil, 233-234; Roes, «Katholieke arbeidersbeweging», 36 ss.

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voie efficace. La Conférence chrétienne sociale de 1905 confirma le rejet de principe de toute séparation entre protestants dans le domaine syndical. La Confédération des syndicats chrétiens-nationaux (Christelijk Nationaal Vakverbond, CNV) fut créée en 1909, sur une base interconfessionnelle, à l'initiative d' Unitas 61. L'intervention de l'épiscopat catholique dans le débat sur l'identité confessionnelle du mouvement syndical avait notamment pour objectif de démêler l'écheveau, particulièrement complexe, d'associations qui s'adressaient aux ouvriers catholiques. La relation entre l'organisation syndicale et l'action religieuse et morale - variante catholique du débat sur la place du mouvement syndical et de l'action politique chez les socialistes - était, en particulier, source de multiples difficultés. Le refus du syndicalisme interconfessionnel était également dû au fait qu'aux yeux de la communauté catholique, le mouvement syndical devait être subordonné à l'action morale en général. La formation de deux organisations faîtières différentes, l'une pour l'action religieuse et morale en 1906 et l'autre pour les syndicats - le Bureau voor Rooms-Katholieke Vakorganisatie (littéralement Bureau pour l'organisation syndicale romaine-catholique) - en 1908 ne mit pas fin au patronage de l'action morale et religieuse; dans les années qui suivirent, il fallut toute l'influence de l'épiscopat pour arrondir les angles. En 1925, les deux organisations fusionnèrent pour un former un seul organe national, le RoomsKatholieke Werkliedenverbond (Ligue des ouvriers catholiques, RKWV); mais jusqu'en 1963, année au cours de laquelle cette fédération (devenue en 1945 le Katholieke Arbeidersbeweging, Mouvement ouvrier catolique, KAB) se transforma en une confédération syndicale, cette structure double resta source de faiblesse structurelle pour le mouvement ouvrier catholique des Pays-Bas. Le syndicalisme catholique n'en connut pas moins, jusque dans les années cinquante, un essor certain dans les régions catholiques 62.

L'Autriche:

un développement difficile

La Guerre syndicale allemande n'eut pas seulement un impact aux Pays-Bas, mais aussi, notamment en raison de liens culturels forts, dans la double monarchie habsbourgeoise. Dans les régions catholiques de l'Autriche et de la Bohème, où certaines zones avaient connu une expansion industrielle rapide dans la deuxième moitié du XIXe siècle, on vit se développer à cette époque un courant démocrate-chrétien relativement puissant. En 1892, Léopold Kunschak créa, malgré la vive opposition de la bourgeoisie catholique, le
61 Bomebroek, De strijd voor harmonie, 103 88. 62 Roes, «Katholieke Arbeidersbeweging»; Righart, De katholieke zuil in Europa, 219 ss.; Thelen, Lambert Poell.

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Christlichsoziale Arbeiterverein für Niederosterreich (Association des ouvriers chrétiens-sociaux de Basse Autriche) qui devait être l'organisation politique des associations ouvrières catholiques. Indépendante du Parti chrétien-social - une structure politique hétérogène mais néanmoins essentiellement bourgeoise - la nouvelle organisation était néanmoins prête à coopérer avec lui. Dans les années qui suivirent, des associations ouvrières chrétiennes ouvertement hostiles à la lutte internationale des classes se répandirent progressivement dans l'ensemble de la Cisléthanie. En 1902, elles fusionnèrent pour former le Reichsverband der nichtpolitische Vereinigungen christlicher Arbeiter Osterreichs (Ligue nationale des associations apolitiques des ouvriers chrétiens d'Autriche) 63. Comme à Berlin se formèrent au sien des associations ouvrières des Fachabteilungen qui se consacraient à la formation professionnelle et à «soutenir» professionnellement des groupes de métiers, y compris (dans des cas assez rares) par l'organisation de grèves. Mais à partir de 1902, on envisagea de constituer au sein du Reichsverband déjà cité de véritables sections syndicales catholiques, à l'instar des syndicats chrétiens allemands (tendance de Cologne). Une joute verbale s'engagea entre les partisans des Fachabteilungen et ceux qui défendaient la création de syndicats chrétiens. Mais la discussion déboucha très vite sur une impasse; entre-temps en effet, le mouvement socialiste avait pratiquement conquis la totalité de la classe ouvrière même si le mouvement syndical y restait fortement subordonné à un mouvement politique structuré sur le mode marxiste. La position du mouvement ouvrier chrétien, pourtant forte à ses débuts, s'affaiblit à vue d'œil- d'autant que le conflit politique s'envenima avec le Parti chrétien-social de même qu'entre Kunschak et Anton Orel, un des critiques les plus violents - à partir des ses positions corporatistes - du capitalisme libéral. On vit pourtant se développer des syndicats chrétiens qui prirent très rapidement le devant sur les Fachabteilungen. Dès 1906 fut fondée, sous la direction de Franz Spalowsky, une Commission nationale (Reichskommission) chargée de baliser l'évolution du mouvement syndical chrétien, le syndicat étant considéré en 1907 comme une organisation non confessionnelle. A partir du 1er janvier 1909 intervint une scission entre les syndicats chrétiens et les associations ouvrières catholiques rassemblées au sein du Reichsverband. Les syndicats

63 L'analyse de l'évolution du mouvement ouvrier et du mouvement syndical chrétien en Autriche que le lecteur trouve dans les pages qui suivent s'appuie en premier lieu sur l'ouvrage de Reichhold, Geschichte der christlichen Gewerkschafien Osterreichs, que complètent Hanisch, Der lange Schatten des Staates, 75 ss. et 117 ss. et Righart, De katholieke zuil. Voir également Boyer, Political Radicalism in Late Imperial Vienna et Culture and Political Crisis in Vienna ainsi que Slapnicka, «Katholizismus, katholische Konservative und Christlich-soziale Osterreichs», 113-128.

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formèrent la Zentralkommission der christlichen Gewerkschaften Osterreichs (Commission centrale des syndicats chrétiens d'Autriche). Aux termes de sa déclaration de principe, le mouvement syndical autrichien était politiquement neutre. Mais en pratique, il était proche du Parti chrétien-social encore que ce dernier ne laissât guère de place aux ouvriers qui y restaient sous-représentés à tous les échelons (quoiqu'il faut noter, avec John W. Boyer, la faiblesse numérique de ce mouvement ouvrier chrétien-social) 64. Dans la question des nationalités, le mouvement syndical chrétien se voulait «supranational»; la Commission centrale rassemblait des organisations germanophones des Sudètes, mais aussi des syndicats de Polonais, de Slovènes, de Tchèques et d'Italiens. En pratique néanmoins, il s'avéra impossible de garder ensemble au sein de la Commission centrale les syndicats polonais et tchèques 65. Quoiqu'il en soit, le mouvement rejetait à la fois l'internationalisme socialiste et le nationalisme allemand tel qu'ils se manifestait en Bohème au début du XXe siècle. Ses relations avec l'Eglise catholique autrichienne étaient quelque peu ambiguës, comme d'ailleurs dans d'autres pays. D'un côté, une partie du clergé - singulièrement les hautes autorités de l'Eglise - étaient très hostiles au développement d'un mouvement ouvrier chrétien mais, par ailleurs, ce dernier pouvait compter sur l'appui du bas clergé et, malgré tout, d'une partie de l'épiscopat 66.Cela tant, l'Eglise catholique autrichienne n'a procédé que très tardivement au «tournant» populaire et s'en est tenue longtemps à l'idéal corporatiste, même lorsque celui-ci se fut avéré entièrement dépassé, en pratique, pour organiser les ouvriers. L'historien hollandais Hans Righart attribue ce retard, essentiellement, aux structures sociales qui caractérisaient la partie occidentale de la monarchie danubienne, dont l'industrialisation fort lente et inégale laissait une large place à l'artisanat, ainsi qu'aux effets du Joséphisme qui empêchaient le clergé de se dégager d'un champ d'activités strictement religieux. Quoiqu'il en soit, l'engagement hésitant des catholiques autrichiens dans le combat contre le socialisme vint largement trop tard pour les ouvriers 67. Dans le royaume catholique de Hongrie, dont le compromis (Ausgleich) de 1867 avait assuré l'autonomie par rapport à la couronne habsbourgeoise
64 Boyer, Political Radicalism et Culture and Political Crisis (85 et passim). 65 Dès 1902, une Confédération syndicale d'ouvriers chrétiens fut mise en place avec deux centres régionaux, l'un pour la Bohème et l'autre pour la Moravie. Koralka, «Szech lands», 339. 66 L'historien américain John W. Boyer a cherché à minimaliser le caractère clérical du mouvement chrétien-social autrichien (Boyer, Political Radicalism, 153). Les contrearguments de Righart (De katholieke zuil, 70-73) emportent la conviction. Reichhold, Geschichte, n'approfondit pas le rôle du clergé dans la naissance du syndicalisme chrétien, mais il souligne, dans sa contribution à l'ouvrage de Scholl (00.), 150 années le rôle du bas clergé dans le développement du mouvement ouvrier chrétien. 67 Reichhold, Geschichte; Righart, De katholieke zuil.

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tout en maintenant avec elle une union personnelle, le mouvement ouvrier chrétien fut inexistant avant la Première Guerre mondiale. Un mouvement social catholique naquit cependant, après les premières tensions entre l'Eglise et les anticléricaux dans les années 1890, sous la direction d'Ottokar Prohàszka 68. Il s'y forma également des syndicats catholiques sous l'impulsion du père Sandor Giesswein, mais ils furent très vite supplantés par les socialistes 69. La situation allait néanmoins changer radicalement après la guerre et dans les années de la révolution.

En Italie: une réaction tardive

En Italie, la société était restée de type agraire dans de nombreuses régions du pays, et le resta pendant tout le XXe siècle malgré le développement de quelques centres industriels. La réaction de l'Eglise catholique y fut exceptionnellement tardive 70. Cette particularité n'était pas seulement due à une industrialisation fort lente, mais aussi à la faiblesse de la menace socialiste et aux relations particulières qui régnaient entre le jeune Etat italien et le Vatican. Ce dernier refusa longtemps de reconnaître l'Etat italien; le pape, dirigeant de fait de l'Eglise italienne, interdisait aux catholiques de s'engager dans la vie politique italienne (le non-expedit). Un réseau d'organisations catholiques «laïques» n'en était pas moins apparu, qui cherchait essentiellement à «préserver» les croyants du modernisme et du libéralisme. On vit se développer à partir de 1885, sous l'influence des discussions à l'étranger dont des échos parvenaient notamment en Italie via l'Union de Fribourg, un courant démocrate-chrétien plus progressiste au sein de l'Opera dei Cogressi (Oeuvres des Congrès, fondée en 1871), qui jugeait nécessaire un renforcement de la législation sociale et des associations ouvrières. Mais les Oeuvres étaient le théâtre de vives tensions entre, d'une part, des conservateurs et des intégristes et, de l'autre, des démocrates-chrétiens favorables à une autonomie plus grande des laïques vis-à-vis de la hiérarchie de l'Eglise. Cette division empêchait les Oeuvres de mener, en pratique, une action sociale effective. C'est en 1903 seulement que les démocrates-chrétiens purent arracher une décision les autorisant à promouvoir le mouvement syndical ou l'action professionnelle. Le successeur du pape Léon XIII, décédé en 1903, s'empressa pourtant de mettre des bâtons dans les roues de l'évolution «moderniste» de l'action sociale. Pie X procéda à la dissolution des Oeuvres et créa l'Action catholi68 Hoensch, A History ofmodern Hungary, 43-46. 69 De Laubier, Histoire et sociologie, 53-55. 70 Pour les pages qui suivent, nous nous appuyons surtout sur Ag6cs, The Troubled Origin; Mayeur, Catholicisme social, 95 ss.; Candeloro, Il movimento cattolico in Italia.

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que pour ranger à nouveau l'action sociale sous la bannière de l'Eglise (Il fermo proposito, 1905) 71. Cette décision freina considérablement le développement du mouvement syndical. Le pape finit pourtant par assouplir le non-expedit. Trois associations se constituèrent au sein de l'Action catholique, toutes trois autonomes tout en dépendant de l'autorité religieuse: l'Union populaire pour l'action religieuse et morale, l'Union électorale pour l'action politique et l'Union socio-économique, qui se situait dans le prolongement de l'action sociale des Oeuvres. Les organisations professionnelles qui se créèrent au sein de l'Union socio-économique étaient explicitement confessionnelles; une demande tendant à assouplir ce caractère confession-

nel se heurta en 1909 à un non placet dépourvu de toute ambiguïté 72. Les
«syndicats blancs» n'en enregistrèrent pas moins, à la veille de la Première Guerre mondiale, des progrès constants. A l'instar notamment de ce qui se passait à l'étranger, en particulier en Allemagne (où existait une section spéciale pour les immigrés italiens) mais aussi en Belgique, en Suisse et en Autriche, on cherchait à bâtir un mouvement syndical chrétien moderne sur le modèle allemand 73. A partir de 1914, le nouveau pape - Benoît XV - accepta une plus grande présence des catholiques dans les mondes politiques et socio-économiques et leur permit de mener une action politique et syndicale plus autonome. En mars 1918 fut fondée, avant même la fin de la guerre, la Confederazione ltaliana dei Lavoratori (Confédération Italienne des Travailleurs, CIL). La CIL n'était pas un syndicat confessionnel au sens strict, même si elle se qualifiait dans sa déclaration de principe de «chrétienne» et si elle voulait ériger les fondations d'une société d'inspiration chrétienne 74. Elle était proche du Parti populaire créé en 1919, avec lequel elle conclut en 1921 une convention fixant les modalités concrètes d'une collaboration permanente 75.

71 Ag6cs, The Troubled Origin, 96; Da Rosa, L 'Azione cattolica. 72 Tramontin, «Sindacalismo e cooperativismo cristiano», 205 ss.; 228-230. 73 Saba, «Dall'Unione Economico-sociale alla CIL» (s'appuie surtout sur l'autobiographie de G.B. Valente, Aspetti e momenti dell'azione sociale dei cattolici in Italia: 1892-1962, Cinque Luna, Roma, 1968); Tramontin, «Sindacalismo e cooperativismo cristiano», 235 ss. 74 «Di fianco al vecchio movimento operaio sovversivo e negatore, sorge cosi il nuovo movimento sindacale, cristiano e construttivo». Déclaration de principe, 29 septembre 1918, in La Conjederazione Italiana dei Lavoratori 1918-1926. Atti e documenti ufficiali, édité par A. Robbiati, Milano 1981, 49. Tramontin, «Sindacalismo e cooperativismo cristiano», 24 ss. (à propos de l'identité confessionnelle et des relations avec le monde catholique p. 253-262). 75 Tramontin, «Sindacalismo e cooperativismo cristiano», 257 ss.; Candeloro, II movimento cattolico, 418 (plus largement: 401 ss.).

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En Belgique: un large mouvement

En dehors de l'Allemagne et des Pays-Bas, c'est en Belgique que le mouvement syndical chrétien connut ses plus grands succès. Historiquement, le pays était uniformément catholique; c'était cependant surtout le cas en Flandre où - contrairement à la Wallonie et à Bruxelles, où elle fut très rapide l'industrialisation ne se répandit qu'après 1900 et à un rythme beaucoup plus lent. Dès les années 1890, la déchristianisation était fort profonde en Wallonie; le mouvement ouvrier socialiste y était si solidement implanté qu'il était devenu impossible d'y enraciner des initiatives ouvrières catholiques. En Flandre par contre, un puissant courant démocrate-chrétien allait se développer, porté par un fort développement industriel couplé à une politique d'urbanisation et de transports qui, par la mise en place d'un réseau étendu de chemins de fer, favorisait la mobilité ouvrière et empêchait ainsi la concentration urbaine - maintenant, de ce fait, les ouvriers dans leur environnement rural ou suburbain familier. Les oppositions de classes restaient, dans l'ensemble, beaucoup moins marquées en Flandre que dans le Sud industriel du pays pour d'autres raisons encore: l'attitude des catholiques conservateurs en témoignait d'ailleurs, puisqu'ils ne laissaient aucune place, en Wallonie, aux initiatives démocrates-chrétiennes 76. Au départ, l'action syndicale chrétienne se limitait à Gand, où l'organisation parvint à s'implanter solidement. Ailleurs en Belgique, le syndicalisme chrétien demeura jusqu'après 1900 un phénomène marginal. La situation en vint à changer sous l'impulsion d'un jeune dominicain, énergique et extrêmement compétent, Georges-Ceslas Rutten. Avec l'appui de l'évêque de Gand d'abord puis, après 1904, du cardinal Mercier qui venait d'être nommé archevêque, Rutten choisit résolument le camp du mouvement syndical alors que les mutuelles et les ligues ouvrières, en plein essor à l'époque, s'efforçaient de ménager la chèvre et le chou. Il se tint à distance des conflits politiques et des discussions entre démocrates-chrétiens et catholiques sociaux à Liège et au sein de la Ligue démocratique belge; cette dernière avait été créée en 1891 pour former le comité politique et l'organe de coordination central de l'action sociale catholique 77. En 1904, Rutten porta sur les fonts baptismaux un Secrétariat général des Unions Professionnelles Chrétiennes. A partir de ce moment, les syndicats chrétiens connurent une croissance explosive - notamment parce que Rutten et ses collaborateurs attachaient une grande importance à la qualité de l'organisation et parce qu'ils souhaitaient offrir, à leurs affiliés, une assurance contre le chômage
76 Mampuys, «Le syndicalisme chrétien»; Gerard, «Développement»; Mampuys, «De propaganda voor pater Rutten». Voir également Strikwerda, «A Resurgent Religion» et Id., A House Divided. 77 Gerard, «Développement»; De Maeyer, «La Ligue Démocratique Belge».

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ainsi que d'autres services. Quatre ans plus tard à peine, les syndicats chrétiens pouvaient, en Flandre, constituer une fédération; quelques mois plus tard, une fédération wallonne voyait le jour. En signe d'unité, les deux fédérations avaient le même président: Gustaaf Eylenbosch, le fondateur du Syndicat antisocialiste des ouvriers du coton de Gand, qui avait été le premier syndicat chrétien de Belgique. En 1912, le processus de centralisation au sein du mouvement syndical chrétien - et d'autonomisation par rapport au Secrétariat général- prit fin par la constitution d'une confédération nationale et unitaire, la Confédération des Syndicats Chrétiens et Libres de Belgique (CSC) 78. La Confédération pouvait compter sur l'appui de l'archevêque et avait des liens étroits avec l'action sociale catholique au sens large, intégrée ellemême via le système des «directeurs des oeuvres sociales catholiques» - des religieux désignés par leurs supérieurs pour coordonner et diriger l'action sociale catholique dans la zone de leur ministère (paroisse, évêché) - au sein de l'action sociale catholique. Le mouvement syndical n'en était pas moins porté par des dirigeants laïcs, toujours plus nombreux à être issus de la classe ouvrière. De surcroît, la bourgeoisie catholique conservatrice, soutenue par une partie de l'épiscopat, était extrêmement hostile au développement du syndicalisme chrétien de même, en particulier, qu'à la conscientisation politique grandissante des ouvriers catholiques 79. Après la Première Guerre mondiale, le mouvement ouvrier chrétien se retrouva en pleine confusion et en pleine déroute alors que les socialistes, portés par la vague de démocratisation (instauration du suffrage universel pur et simple pour les hommes) effectuaient une véritable percée. L'action syndicale chrétienne put pourtant redémarrer. Du côté catholique, le paysage politique et social connut une profonde restructuration. Au sein du mouvement ouvrier chrétien fut créée la Ligue Nationale des Travailleurs Chrétiens (LNTC), qui représentait les ouvriers catholiques. La LNTC intégrait en son sein les différentes organisations ouvrières chrétiennes - la CSC, les mutualités chrétiennes, les femmes ouvrières chrétiennes et les jeunesses ouvrières de Cardijn -, s'occupait d'organiser des services communs et, du moins en principe, une action morale et religieuse et se présentait comme le bras politique du mouvement ouvrier chrétien. De concert avec les démocrateschrétiens proches du mouvement flamand, la LNTC obtint que le parti catholique serve désormais d'organe fédérateur, relativement souple, des différentes organisations des ouvriers, des paysans, des classes moyennes et des
78 Mampuys, «Le syndicalisme chrétien», 151-166. Dans l'appellation française, les mots «et libres» furent supprimés en 1923. Ils servaient à distinguer le syndicat du mouvement socialiste. C'est beaucoup plus tard seulement que l'adjectif «libre» allait servir à qualifier des syndicats non communistes, mais aussi non chrétiens. 79 Gerard, «Développement».

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conservateurs 80. A l'intérieur de la LNTC, la CSC se trouvait placée en principe sur pied d'égalité avec les autres organisations ouvrières mais en pratique, le syndicat - en raison notamment de l'importance croissante qu'il revêtait dans la vie socio-économique - avait un poids relativement plus important. Du reste, le mouvement syndical tenait à son autonomie. L'autonomie des organisations intégrées au mouvement chrétien allait être maintenue jusqu'à la réforme de la LNTC en 1945; elle constitue une importante différence par rapport au mouvement ouvrier catholique des PaysBas, où le mouvement syndical occupait une position subordonnée qui a sérieusement entravé son développement 81. En France: force intellectuelle, faiblesse organisationnelle En Allemagne, aux Pays-Bas, en Belgique et, en définitive, en Italie aussi, le mouvement ouvrier chrétien était parvenu à un certain essor dès avant la Première Guerre mondiale. D'autres pays européens comme la France, qui allait pourtant jouer par la suite un rôle considérable au sein de la CISC, la Suisse et la Hongrie mais aussi la Pologne, restaient à la traîne. Pourtant, la pensée sociale catholique connaissait en France un mouvement de renouveau. C'est aux environs de 1890 que s'y manifestèrent les premiers abbés démocrates, des religieux aux sensibilités sociales qui acceptaient les institutions démocratiques et entendaient arracher le progrès social par la voie politique. Les abbés démocrates constituent l'expression d'un mouvement démocrate-chrétien plus large qui se développa dans le prolongement de l'encyclique Rerum novarum et sous la direction spirituelle de personnalités comme l'abbé Lemire ou Léon Harmel, le patron (!) démocrate-chrétien par excellence. Ce mouvement démocrate-chrétien, suivi en cela d'ailleurs par l'Action populaire qui en fut l'héritière, se caractérisait en premier lieu par le développement de la pensée sociale et la confrontation des idées. Les ouvriers en étaient certes l'objet, mais restaient pour le reste totalement absents de ces impressionnantes activités d'étude. C'était aussi le cas pour Le Sillon, qui s'occupait d'abord surtout d'éducation populaire mais se transforma peu à peu en un mouvement politique démocratique et radical et entra de ce fait en conflit à la fois avec les catholiques royalistes de l'Action française et avec les catholiques sociaux conservateurs. La réaction catholique face à l'anticléricalisme militant et virulent de la France républicaine se fit intransigeante après 1900; elle finit par emporter les courants démocrates-chrétiens, victimes de leurs divisions et de leurs tendances à l'individualisme, en particulier après la condamnation par le pape du Sillon
80 Gerard, «Développement»; Gerard, De katholie/œ parti}. 81 Pasture, «Catholic Labour Organizations».

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