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Histoire générale des Antilles et des Guyanes

336 pages
Le peuplement des Antilles et des Guyanes avant l'arrivée des Européens; les découvertes; les colonies; les processus d'émancipation; les influences étrangères depuis 1945.
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HISTOIRE GENERALE DES ANTILLES ET DES GUYANES
Des Précolombiens à nos jours

L'auteur adresse à la Banque Française Commerciale Antilles-Guyane et à sa Direction, ses remerciements pour lui avoir accordé son soutien.

Maquette: Myline Cartographie: Brigitte Caille
Tous droits de traduction,

réservés pour

d'adaptation

tous pays.

et de reproduction 1994.

@ Editions CARIBEENNES, I.S.B.N. 2-87679-083-1. I.S.B.N. 2-7384-2972-6.

Pour la diffusion: Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole Polyteehnique

- 75005 Paris.

Jacques ADELAIDE-MERLANDE

HISTOIRE GENERALE DES ANTILLES ET DES GUYANES
Des Précolombiens à nos jours

,ç:- c:fti ns L'arll5~ennes

Editions
L'Harl11attan

Première de couverture: Zemi en pierre trigonolithe ou pierre à trois pointes. H. 22 cm; L. 23 cm. Provenance: Saint-Domingue. Museo Arqueologico de Altos de Chavon, La Romana. République Dominicaine.

L'idée de cette histoire générale est née au cours d'une conversation que j'ai eue avec Alex Roy-Camille, fondateur des Editions Caribéenne, en 1978. Alex Roy-Camille s'était voué au métier difficile d'éditeur antillais à Paris. Il a réalisé un catalogue sur la Caraïbe, de trois cents titres, qui stupéfie par sa richesse et sa diversité, dans tous les secteurs du patrimoine culturel antillais et guyannais - de la jeunesse à la botanique, de l'histoire à la musique, de la sociologie aux romans, du créole à la cuisine, de la politique à la peinture. Il nous a laissé, l'an dernier, en 1993. Nous avons tenu à ce que cette Histoire des Caraïbes et des Guyanes, qui fut peut-être, l'une de ses dernières ambitions d'éditeur, constitue un ultime hommage à sa mémoire.

La rédaction

de cet ouvrage

s'est arrêtée

au début

des années

quatre-vingt (1986, chute à Haïti de la « maison Duvalier »). Certes,
un certain nombre d'événements importants ont eu lieu depuis: désengagement de l'ex-Union Soviétique à Cuba, instabilité puis coup d'Etat à Haïti, au détriment du Président démocratiquement élu, Aristide, la République Dominicaine connaissant au contraire une certaine continuité avec l'ancien collaborateur de Trujillo, Balaguer. Ces événements appartiennent encore à l'actualité plus qu'à l'histoire; les prendre en compte aurait par ailleurs, imposé à l'édition de l'ouvrage un retard considérable et préjudiciable à la relation d'un passé qui concerne plusieurs siècles. Aussi avons-nous pris le parti de nous en tenir à la limite chronologique initialement déterminée.

...Le présent ouvrage vise à donner une vue d'ensemble de l'histoire de l'archipel des Antilles - de Cuba à Trinidad et des territoires continentaux constitués par les Guyanes. Certes, en Guadeloupe, Martinique, Guyane, un intérêt de plus en plus grand s'est manifesté, depuis bientôt deux décennies, non seulement pour la connaissance de l'histoire dite locale à cet égard on ne saurait passer sous silence les noms de ceux qui en furent, tel Sidney Daney, Lacour, Ballet les initiateurs - mais aussi pour la connaissance de l'histoire de la région, au sens large, des Amériques, dont nous faisons partie. Qu'il nous soit permis de rappeler qu'en 1969 se tenait à Pointe-à-Pitre la première rencontre d'historiens de la Caraïbe, rencontre qui devait donner naissance à l'Association des historiens de la Caraïbe, qui existe depuis un quart de siècle. Nous eûmes l'honneur de faire partie des initiateurs de cette rencontre. ...Nous avons voulu répondre à une demande qui est celle d'enseignants, soucieux de faire une place justifiée à l'histoire dite de la Caraïbe (en fait des Antilles et des Guyanes), à la demande d'étudiants dont les programmes comportent, à un titre ou un autre, une connaissance de cette histoire. Mais qu'il nous soit permis de penser que cet ouvrage intéressera aussi tous ceux responsables politiques, administratifs, ou gens de médias et animateurs divers qui, en raison de leur position et par souci de culture générale ont vocation à s'informer de notre environnement historique ou d'informer les autres. La connaissance du passé n'est-elle pas une des conditions, non la seule assurément, de la maîtrise du présent? Dans notre présentation nous avons été amené à souligner un certain nombre de convergences: implantation des diverses colonisations européennes, au détriment des Amérindiens, rivalités des puissances coloniales, esclavage, contestation et suppression (de l'esclavage), influence des Etats-Unis, immigration et émigration. Les cartes, les documents historiques en français, anglais mis à la disposition du lecteur, la chronologie synoptique, les articles thématiques, permettent, nous l'espérons, de conforter cette conception

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-

Il

comparative de l'histoire des Antilles et des Guyanes; ce fut notre principale préoccupation. Mais comparaison implique aussi prise en compte des différences que la géographie impose à l'histoire (Grandes Antilles, Petites Antilles, Guyanes), différences qui naissent de l'histoire elle-même, de l'influence des métropoles, espagnole, anglaise, française, néerlandaise, elles-mêmes, bien différentes, que l'on pense, par exemple, à l'échelonnement des émancipations, tout au long du XIXesiècle: 1834, émancipation dans les colonies britanniques; 1848, émancipation dans les colonies françaises; 1873 à 1880-1886, émancipation dans les colonies espagnoles... Sans que l'avenir soit figé, ces différences expliquent en partie des évolutions qui paraissent bien divergentes. Les connaître, les reconnaître au travers de l'histoire c'est aussi parvenir à une meilleure compréhension entre les peuples des Antilles et des Guyanes.

Chapitre I LE PEUPLEMENT PRE-COLOMBIEN

I LES SOURCES D'INFORMATION: TEMOIGNAGES HISTORIQUES ET ARCHEOLOGIQUES Le peuplement de l'archipel antillais est fort antérieur à l'arrivée des colonisateurs européens (fin du xve siècle). Mais des peuples dits pré-colombiens, qui se sont succédé dans cet archipel, nous n'avons qu'une connaissance indirecte fondée sur: - les écrits des découvreurs et colonisateurs espagnols, mais aussi ultérieurement, pour les Petites Antilles au XVIe siècle, anglais et français; - l'archéologie, l'étude des vestiges matériels de nature diverse. Or les témoignages écrits sont souvent partiaux. Découvreurs et chroniqueurs étaient mal préparés à comprendre les cultures amérindiennes. Aussi, en dépit des apports récents et incontestables de l'archéologie, la reconstitution précise des sociétés (Arawak, Kalina) demeure-t-elle difficile. A. Les témoignages historiques Il convient de mentionner en premier lieu celui du « découvreur », Christophe Colomb. Il avait rédigé un journal de bord dont l'original a disparu, mais dont on connaît le contenu, grâce au résumé qu'en a fait 13

Barthélémy de Las Casas. Las Casas l'a parfois reproduit intégralement. D'autres textes de Christophe Colomb existent, connus généralement par des copies ou à travers les œuvres de Las Casas ou Fernando Colomb, l'un des fils de « l'Amiral» : une lettre ,écrite à Luis de Santangel, protecteur de Christophe Colomb, datée du 15 février 1493 (peut-être est-elle antérieure). C'est un compte-rendu de la découverte, largement diffusé en Europe, grâce à ses traductions en latin, catalan, allemand, italien; - le mémoire pour Antonio de Torres (du 30 janvier 1494), mémoire à l'intention des souverains espagnols, remis au commandant d'une flotte de retour; - les instructions à Mosen Pedro Margarite (9 avril 1494), instructions concernant une mission d'exploration et de représailles à Hispaniola (île dite de Saint-Domingue) ; une lettre aux Rois Catholiques sur le troisième voyage aux Indes (1498) ;

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-

une lettre dite «rarissime»

sur le quatrième

voyage.

Elle est datée du 7 juillet 1503. Son attribution à Colomb est d'ailleurs contestée. Il existe des témoignages d'hommes moins illustres, mais qui ont participé aux voyages de découverte. Le docteur Chanca, sévillan, a laissé un récit (dont l'original a disparu) du deuxième voyage, récit daté de février 1494. Un récit de l'espagnol Guillaume Coma, traduit en latin
par l'italien Nicolas Syllacius et édité fin 1494

-

début

1495

(De insuli meridiani atque indici maris nuper inventis). Très tôt, des contemporains ont voulu écrire une histoire des découvertes et des débuts de la colonisation, et ce faisant, ont été amenés à donner de nombreux renseignements sur les « indigènes». Citons au premier rang de ces contemporains, l'italien Pierre Martyr d'Anghiera (1455-1536). Originaire de Milan (Italie du Nord), il était entré en 1487 au service des Rois Catholiques. Membre du Conseil des Indes (chargé de l'administration des territoires nouvellement découverts), il est particulièrement bien informé. Sa curiosité d'humaniste l'amène à s'intéresser aux mœurs, croyances, coutumes des Indiens. Il publie un ouvrage, De Orbe Novo (Du Nouveau Monde), divisé en huit «décades» (la totalité des huit décades paraît en 1530). 14

Fernando Colomb, fils de Christophe Colomb et de l'espagnole Beatriz Enriquez, avait participé au dernier voyage de son père (1502). Il rédige, peut-être en 1538 (il meurt en 1539), une «Histoire de la vie et des découvertes de Christophe Colomb », dont on ne connaît qu'une version italienne, parue à Venise en 1571. C'est dans cette version que se trouve incluse une relation sur les Indiens d'Hispaniola, rédigée par un religieux, le Frère Ramon Pane, chargé par Christophe Colomb d'entreprendre l'évangélisation des «Indiens». Cette relation constitue un véritable recueil de la mythologie des habitants de la grande île antillaise. Barthélémy de Las Casas est surtout célèbre pour sa défense ardente des «Indiens ». Né vraisemblablement en 1474, il est le fils d'un des compagnons de Christophe Colomb. Il passe à S'aint-Domingue ou Hispaniola en 1502. Il a donc pu observer la population indigène de l'île, alors qu'elle était encore assez nombreuse. Pour son œuvre proprement historique, Historia de las Indias, il a utilisé, semble-t-il, une 'grande quantité de documents provenant peut-être des archives de Christophe Colomb. L'Historia... ne sera édité qu'à la fin du XIxe siècle. Le parti-pris pro-indien de l'auteur n'est peut-être pas étranger au caractère tardif de cette édition. Si Barthélémy de Las Casas, d'abord colon, devient un adversaire de la colonisation, Gonçalo Hernandes de Oviedo y Valdes (1478-1557) est d'abord un administrateur colonial et un historien officiel (chroniqueur général des Indes depuis 1532). C'est à ce titre qu'il fait paraître, en 1535, la première partie de la Historia general de las Indas, con privilegio imperial. En 1555, paraîtra une traduction française, L'Histoire naturelle et générale des Indes, îles et terre ferme de la grande mer océane. Cette œuvre historique est avant tout caractérisée par le souci de justifier l'entreprise espagnole. Alors même que l'empire espagnol s'étendait au Mexique, à l'Amérique centrale, à une partie de l'Amérique du Sud (l'autre partie relevant de la domination portugaise), les historiens espagnols du XVIe siècle ne cessèrent de s'intéresser, au moins partiellement, aux Antilles. C'est notamment le cas de Antonio de Herrera (1559-1625), historiographe des Indes. Son Historia general de los Hechos de los Castellanos... est divisée en décades qui vont de 1492 à 1554. Après la seconde vague de colonisation européenne (Anglais, 15

Français, Néerlandais), qui débute au XVIIe siècle, apparaissent des chroniqueurs: ceux-ci apportent des renseignements sur les Kalinas ou Caraïbes des Petites Antilles, seuls Amérindiens que rencontrent les nouveaux venus, les Amérindiens des Grandes-Antilles, occupées par les Espagnols, ayant quasiment disparu. Il faut d'ailleurs tenir compte du fait que les sociétés indigènes que les chroniqueurs français, par exemple, décrivent, sont déjà depuis plus d'un siècle en contact avec les Européens, contacts qui ont pu modifier bien des traits originaux de ces sociétés. Le Père Raymond Breton (1609-1679) est à coup sûr l'auteur le plus utile en langue française, pour la connaissance de la société Kalina au XVIIe siècle. Il fait partie de l'expédition qui, en 1635, colonise la Guadeloupe et, à partir de 1638, séjourne à plusieurs reprises chez les Kalinas de la Dominique. Pour mieux assurer l'évangélisation des «Sauvages », selon le vocabulaire de l'époque, il élabore un certain nombre d'ouvrages relatifs à la langue des Kalinas (1664) ou Caraïbes: Petit catéchisme traduit du français en la langue des Caraïbes insulaires. - Dictionnaire Caraïbe - Français meslé de quantité de remarques historiques pour l'esclaircissement de la langue (1665). - Dictionnaire Français - Caraïbe et grammaire Caraïbe (1667). TI a aussi rédigé une œuvre de caractère historique sur les débuts de la colonisation de la Guadeloupe. La version latine a fait l'objet d'une traduction récente en français. Plusieurs chapitres sont consacrés aux mœurs et croyances des « Karaïbes appelés communément sauvages». D'autres religieux se sont intéressés aux Kalinas, et leur ont consacré quelques pages ou quelques chapitres dans les relations qu'ils rédigent. Mentionnons: - le Père Jacques Bouton (1591-1658), jésuite, qui écrit une Relation de l'établissement des Français depuis l'an 1635, en l'isle de la Martinique (1640) ; - le Père André Chevillard (?-1682). La troisième partie de son ouvrage sur Les desseins de son Eminence de Richelieu pour l'Amérique (1659) est consacrée au «Naturel, religion, mœurs et funérailles des Sauvages Karaïbes, Galibis... » ; - Jean-Baptiste Du Tertre, de son vrai nom Jacques Du Tertre. Il naquit à Calais en 1610. Il était, lui aussi, un reli-

-

16

gieux de l'ordre des Dominicains. Son séjour aux Antilles, coupé par des retours en France, va durer de 1640 à 1657. Il publie en 1654, une Histoire générale des Isles de Saint-Christophe, de la Guadeloupe, de la Martinique et autres dans l'Amérique. La cinquième partie de cette édition traite «des habitants naturels des Antilles de l'Amérique appelés Caraïbes ou Sauvages ». Ultérieurement, en 1667-1671, l'ouvrage paraîtra sous

le titre Histoire générale des Antilles habitées par les Français 1 ;

César de Rochefort semble avoir été, lui, ministre du culte protestant. Son Histoire naturelle et morale des iles Antilles de l'Amérique, qui utilise un vocabulaire caraïbe, paraît à Rotterdam en 1658. Du Tertre l'accuse, de façon sans doute excessive, de l'avoir plagié.
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1. Il meurt

en 1687.

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B. L'Archéologie
On pourrait écrire qu'elle débute, comme l'histoire, avec «la découverte ». Les objets qu'utilisent les indigènes, les vêtements qu'ils portent (éventuellement), leurs outils, leurs armes, leur habitat font l'objet de description. Ainsi, arrivé à la fin d'octobre 1492 sur la côte nord de Cuba, Christophe Colomb décrit un établissement indigène: « ... Les maisons étaient plus belles que celles qu'il avait vues jusque-là... Elles avaient la forme de tentes militaires, mais aussi grandes que les pavillons royaux... Toutes ces maisons sont faites de très belles branches de palmier. Ils 1 y trouvèrent beaucoup de statues à figure de femmes et beaucoup de têtes en manière de masques très bien travaillés. Je ne sais s'ils ont cela comme ornements ou pour les adorer. » Ainsi, les aspects matériels de cette civilisation appellent une explication (caractère ornamental ou religieux des masques), ce qui est bien le propre de la démarche archéologique. Certains objets, et ceux surtout à signification religieuse, ont pu donner lieu, dès les premiers temps de la colonisation, à de véritables collectes. Le récit suivant, relaté par Du Tertre, en témoigne: « Monsieur Du Parquet, écrit-il, m'a assuré que les Sauvages de cette île [Martinique] avaient trouvé dans des cavernes, certaines idoles de coton en forme d'hommes, ayant des graines de savonnettes au lieu d'yeux et une espèce de casque fait de coton sur la tête: ils assuraient que c'étaient les dieux des

Ygneris 2... Pas un sauvage n'osait entrer dans cette caverne
et ils tremblaient de crainte lorsqu'ils en approchaient. » Du Parquet n'hésite pas à faire enlever ces idoles de coton et expédie ce qui n'est pour lui que curiosités au duc d'Oflléans. Mais le navire qui transportait, entre autres choses, le colis, est capturé par un navire espagnol. Il est à présumer que les idoles de coton furent jetées au feu... L'anecdote est significative: avec les progrès de la colonisation, les sites indigènes et tout ce qui se rattache à ces sites sont détruits ou disparaissent. Les ornements, les bijoux en or sont fondus. Pendant des siècles, on ne pratiquera guère qu'une
1. Ils: les Espagnols. 2. Prédécesseurs des Kalinas

à la Martinique.

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cueillette archéologique fondée sur le ramassage d'objets usuels: par exemple, dans les Antilles françaises, des «haches» dites caraïbes. Cependant, des sites sont identifiés, et l'attention est attirée sur certaines trouvailles. En 1805, un officier du nO'ill de Cortes y Campolnanes aurait découvert, non loin de la ville du Moule (Guadeloupe), des ossements humains empierrés. Le capitaine-général Ernouf en fit extraire, avec une peine infinie, un des squelettes. « On le transporta à la Basse-Terre et il fut déposé à l'hôleI du gouvernement» 1. Les Anglais ayant fait, en 1810, la conquête de la Guadeloupe, le squelette fut envoyé au muséum britannique. Selon Lacour, le géologue Cuvier l'aurait examiné et aurait démontré que «le tout était moins ancien qu'on ne l'avait supposé» (Lacour). C'est dans la même région du Moule, qu'un siècle et demi plus tard d'importantes découvertes seront faites. Le voyageur français Longin, qui séjourne en Guadeloupe au début de la Restauration (1815-1830), décrit le site des Trois-Rivières, dit des Roches Caraïbes, et reproduit dans son ouvrage posthume les gravures rupestres de ce site. L'archéologie pré-colombienne se développe de façon plus systématique et scientifique au xxe siècle. Il s'agit, cette fois, de fouiller les sites présumés d'implantation pré-colombienne, d'établir une stratigraphie des débris trouvés, de dater ces débris, notamment par la méthode du carbonne 14. Des congrès permettent aux archéologues de confronter les résultats de leurs découvertes, puis de confronter ces découvertes aux données de l'histoire et de l'ethnologie. Ainsi s'est tenu, en 1960, à Fortde-France (Martinique), le premier congrès international d'étude des civilisations pré-colombiennes des Petites Antilles, suivi d'une dizaine de congrès, tenus dans différentes îles aux Antilles et même sur le continent (Caracas).

1. Lacour, Histoire de la Guadeloupe 1855-1860.

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II

LE PEUPLEMENT DES ANTILLES: PRE-CERAMIQUES, C/BONEYS TA/NOS OU ARAWAKS, CARA/BES OU KALINAS A. Ancienneté du peuplement des Antilles, les migrations, les pré-céramiques Le peuplement de l'archipel antillais est fort ancien: dans les Grandes Antilles, notamment, il est antérieur de plusieurs millénaires à l'ère chrétienne. A Saint-Domingue, ont été découverts des sites dont le peuplement remonte à plus de 4000 ans avant J.-C. Ce peuplement s'est effectué à la suite d'une série de migrations. Elles ont eu pour point de départ l'Amérique du Sud, selon les conceptions les plus récentes. Ces migrations ne sont que secondaires par rapport à la grande migration qui, au cours de plusieurs millénaires antérieurs à l'ère chrétienne, a conduit des gro'upes d'origine mongoloïde, du nord-est de la Sibérie jusqu'aux extrémités les plus méridionales de l'Amérique du Sud. Le type physique des survivants des Arawaks ou des Caraïbes ou Kalinas laisse peu de doute quant à cette lointaine origine mongoloïde. Des migrations maritimes, par le Pacifique, ne sont pas à exclure. Mais leur importance fut sans doute minime. Les premières populations identifiables de l'archipel ont été qualifiées de «Pré-Céramiques». Elles ignoraient en effet la poterie et vivaient de chasse et surtout de pêche. Des traces de la présence de ces populations pré-céramiques ont pu être relevées: - à Trinidad 1, point de passage des migrations en provenance du continent entre 5000 ans avant J.-C. et l'ère chrétienne; - à la Martinique, à la Savane des pétrifications, vestiges datant de 4000 ans avant I.-C. ;
1. Bien que géologiquement nidad peut, pour des raisons pel. rattaché au continent sud-américain, Trid'ordre historique, être rattaché à l'archi-

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- à la Guadeloupe, si l'on suit l'opinion de l'archéologue Edgar Clerc: «Quoique jusqu'à ce jour aucun site pré-céramique bien caractérisé n'ait été décelé, la découverte de certains objets en pierre travaillée, trouvés à l'intérieur des terres, en Basse-Terre, à Marie-Galante et principalement en GrandeTerre, laisse supposer fortement un peuplement ancien de ces îles par la première migration» (6e congrès d'Archéologie précolombienne) . Les pré-céramiques sont présents à Saint-Christophe (Saint Kitts) vers 2000 av. J.-C., à Antigue vers 1800 av. J.-C. : dans les îles Vierges vers 500 av. J.-C., à Vieques. Lorsque les Espagnols s'implantent dans les Grandes Antilles (fin XVe .. début XVIe siècles), des populations pré-céramiques sont encore identifiables, à Hispaniola, à Cuba et en particulier, dans la partie occidentale de Cuba. Ces populations furent désignées sous le nom général de Ciboneys, les « hommes de pierre» dans le langage des Tainos. Mais ce terme recouvre sans doute diverses peuplades.
B. Les Tainos ou Arawaks: une civilisation fragile

Les Tainos ou Arawaks constituaient le premier groupe de populations amérindiennes que rencontrèrent les Espagnols à la fin du XVe siècle. Ils étaient alors installés dans les Grandes Antilles, Puerto Rico, île de Saint-Domingue, Cuba (en partie), et dans les Bahamas. Mais leurs migrations, le long de l'archipel antillais, ont laissé de nombreux vestiges archéologiques qui laissent croire que certains noyaux de population arawak auraient subsisté aux Petites Antilles: ainsi, le peuplement de Trinidad est pour l'essentiel arawak. Mais le groupe arawak le plus étudié est le groupe de l'île d'Hispaniola, car ce fut le premier à subir le choc de la colonisation européenne. Il va de soi que ce qui peut être écrit de ces Tainos ou Arawaks d'Hispaniola ne s'applique pas forcément aux autres groupes arawaks des Grandes Antilles.

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Population et mode de vie

D'après Las Casas, la population d'Hispaniola s'élevait, lors de la découverte, à trois millions de personnes, chiffre considé21

rable pour l'époque. Il a pu être contesté, révisé en baisse, mais les historiens contemporains l'admettent en général. Les Tainas en étaient au stade du néolithique agricole. Ils utilisaient comme instrument de travail la pierre polie (Pierre Martyr d'Anghiera: «l'usage du fer n'a été signalé nulle part chez les indigènes d'Hispaniola ») et tiraient l'essentie~ de leurs ressources de l'agriculture. Cette agriculture utilisait une technique très ancienne, provenant peut-être de l'Amérique du Sud, la technique du Conuco : sur des monticules de terre rapportée, on cultivait en association plusieurs espèces et notamment le manioc et la patate douce. Cette technique permettait de maintenir la terre humide aérée et de concentrer sur les monticules les matières fertilisantes. On pouvait ainsi obtenir des récoltes abondantes sur de petites surfaces. Pierre Martyr d'Anghiera (De Orbe Nova) décrit les produits de l'agriculture des Tainos et leur utilisation culinaire: « ... Ils mangent des racines qui pour la grandeur et la forme ressemblent à nos navets, mais dont le goût se rapproche de celui de nos châtaignes tendres. Ils les nomment ages. Ils consomment aussi une autre racine qu'ils appellent yucca et dont ils font du pain. Les ages, ils les mangent plutôt grillés ou bouillis que convertis en pain. Le yucca, ils le coupent en morceaux, le comprimant, car il est très juteux, le pilent et le cuisent en gâteaux. Le plus singulier, c"est que, d'après eux, le suc du yucca est plus venimeux que celui de l'Aconit. Dès qu'on en a bu, on meurt; au contraire, le pain fabriqué avec cette pâte e,~t plein de saveur et très salubre... Les insulaires fabriquent aussi, et sans grand-peine, du pain 1 avec une sorte de millet, analogue à celui qui existe en grande quantité chez les Milanais et les Andalous. Le millet a un peu plus d'une palme de longueur, se termine en pointe et a presque l'épaisseur de la partie supérieure du bras. Les graines, très régulièrement espacées par la nature, ressemblent par la forme et la grosseur aux pois. Quand ils poussent, ils sont blancs, mûrs ils deviennent très noirs. Pilés, ils sont plus blancs que la neige. On appelle maïs, ce genre de froment. » Les ages que mentionne Pierre Martyr sont vraisemblablement des patates douces. Dans le yucca, on aura reconnu le manioc, dont la farine cuite donne la cassave. Il est possible
1. De Orbe Novo, première décade.

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que certains de ces produits aient été obtenus par ~rrigation. Celle-ci, si l'on en croit les témoignages de Pierre Martyr et de Las Casas, était pratiquée dans certaines régions de l'île, affectée par une relative sécheresse (région sud-ouest). Le mais, dont l'espèce présente dans les Grandes Antilles provenait d'Amérique du Sud, en premier lieu (et non d'Amérique centrale), avait moins d'importance que le manioc. D'autres plantes intervenaient dans l'économie agricole des Tainos : le coton; Fernando Colomb indique, à propos du passage des Espagnols à Cuba, que les indigènes possédaient du coton « en telle abondance que dans une de leurs cases, les Espagnols en virent au moins douze mille livres». Selon le même auteur, «la plante qui fournit ce coton croît sans culture dans les champs, et les fruits d'où sort le duvet s'ouvrent d'euxmêmes à une certaine époque ». Il semble, d'après la plupart des chroniqueurs que le coton ne servait guère à la fabrication du tissu, la civilisation des Tainos étant, en quelque sorte, une « civilisation du nu ». Le principal vêtement étant peut-être « les petits tabliers que les femmes attachaient devant elles pour couvrir leur nudité» (Fernando Colomb). Les fils de coton étaient principalement utilisés à la fabrication de hamacs, de filets, de cordes. Le tabac constituait une autre culture d'importance, sans doute en raison d'usages religieux. Le terme de tabac désignait un bâton creux, une sorte de canne, qui permettait d'aspirer la fumée produite par les feuilles de la plante. Toutefois, pour Las Casas, «les tabacs sont des rouleaux d'herbes sèches enveloppés dans une certaine feuille» (Historia de Las Indias). Ces rouleaux étaient fumés à la manière des cigares. Les Tainos pratiquaient aussi des cultures fruitières, notamment celle de l'ananas et du corossol (Guanabana). La collecte des fruits dans les forêts paraît n'avoir joué de rôle qu'en cas de nécessité. Cette collecte ne permettra d'ailleurs pas d'assurer la subsistance des Tainos qui fuyaient la domination espagnole. La chasse était d'un apport secondaire, en raison du peu de diversification de la faune: «A l'exception de trois espèces de lapins, ces îles ne nourrissent aucun quadrupède», écrit Pierre Martyr. Ces lapins sont sans doute des agoutis. Les iguanes que Pierre Martyr désigne sous le nom de serpents constituaient un gibier recherché: et à ce titre, il était réservé aux chefs: « la 23

chair qu'ils estiment le plus est celle des serpents, au point qu'il n'est pas permis aux plébiens de la goûter ». A ces gibiers terrestres s'ajoutaient les oiseaux, les oies sauvages, des tourterelles, des canards « plus grands que les nôtres », des perroquets comestibles. La pêche constituait une activité complémentaire, peut-être plus productive, pêche en eau douce pour laquelle on pouvait utiliser un stupéfiant, ou pêche en mer. Pierre Martyr indique que les Tainos étaient « d'habiles pécheurs... ils ne vivent pas moins dans l'eau que sur la terre ». Il y a peut-être dans cette familiarité des Tainos avec le milieu aquatique, un héritage de la longue migration maritime qui les avait conduits de l'Amérique du Sud aux Grandes Antilles. Pour pratiquer la haute mer, les Tainos disposaient de canots: le terme de Canoa étant d'ailleurs d'origine arawak. ,Ces canots étaient « fabriqués avec un seul tronc d'arbre qu'ils creusent avec des pierres pointues. Ils sont longs mais étroits» (Pierre Martyr). Certains de ces canots pouvaient recevoir jusqu'à quatre-vingts rameurs.

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Organisation sociale

Dans la société taÏno d'Hispaniola (mais l'observation est valable pour les autres îles), la famille élargie, réunissant ceux qui étaient censés appartenir à un même lignage, constituait à la fois l'unité sociale de base et l'unité d'habitat. Cette famille élargie, comprenant une vingtaine de personnes, voire plus, vivait dans des cases circulaires, couvertes d'un toit conique: le caney ou bohio. Toutefois, pour l'historien espagn,ol Oviedo, le terme de caney désignait une maison commune (à rapprocher du terme de carbet qui a la même signification). L'existence de maison d'accueil pour les étrangers est attestée par Fernando Colomb: ainsi les Espagnols débarqués à Cuba sont accueillis par «les principaux du pays» et conduits à «une de ces grandes cabanes où se trouvaient des sièges formés du même bloc et taillés en figure d'animal étrange... ». Quelle que soit la terminologie utilisée pour désigner l'habitat, il était de bois et la toiture était constituée de roseaux. Suivant le même principe du regroupement familial, plusieurs 'bohios pouvaient constituer un « barrio », c'est-à-dire une réunion des membres d'un même clan, et, à leur tour, les barrios réunis constituaient une «aldéa», agglomération qui pouvait 24

compter de 500 à 3 000 personnes (ces chiffres n'ont qu'une valeur indicative). Il semble que l'habitat des Tainos d'Hispa-

niola ait été un habitat groupé, formé de nombreuses « aldéas » 1.
La société taÏno comprenait plusieurs groupes hiérarchisés : au sommet, des chefs, les caciques. Ce terme de cacique, que les Espagnols généraliseront lors de la conquête du continent, correspondait sans doute à des réalités diverses et pour les chroniqueurs espagnols les caciques sont tantôt des « rois», tantôt des « gouverneurs », traduction impropre quant à la nature du pouvoir exercé par les caciques. Ceux-ci étaient plus ou moins puissants; on peut cependant dégager un certain nombre de traits communs. Fondamentalement, le cacique réglementait la distribution des travaux et la répartition des biens de consommation, la production et la distribution de ces biens étant communautaires. Pierre Martyr d'Anghiera indique que « chaque roitelet répartit ses sujets: aux uns la chasse, aux autres la pêche, à d'autres l'agriculture ». En raison de leur rôle d'organisateurs et de répartiteurs de la production, les caciques disposent d'une partie du surplus de cette production, mais ils ne sont en aucune façon des propriétaires. Les caciques étaient d'ailleurs amenés à redistribuer les excédents dans des fêtes qui pouvaient durer plusieurs jours. Le cacique avait aussi un rôle religieux. Les «cemi» (ou cimi : divinité) étaient censés appartenir à certains caciques. Ramon Pane mentionne un cimi qui appartenait à un cacique du nom de Guamorete. Ou encore un cimi, F aragunaol, qui «appartient à l'un des principaux caciques de l'île d'Hispaniola ». On peut en conclure que le cacique était responsable du culte d'une divinité dont il était censé descendre. Du reste, la défaite d'un cacique pouvait entraîner l'appropriation du cimi par un autre cacique: «Guamorete mourut », écrit Ramon Pane, qui fait allusion à une guerre que soutenait ce cacique «et le cimi appartint à un autre cacique» qui passait pour le fils de Corocote (nom du cimi). C'est le cacique et non le prêtre, Behique, qui jouait le rôle principal dans la cérémonies de la Cohoba, la plus importante sans doute de la religion des Tamas.
1. Les termes espagnols barrio et aldéa sont utilisés pour décrire la réalité indigène.

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Les Caciques les plus importants avaient des privilèges: celui d'avoir de nombreuses épouses (vingt et même trente, alors

que, selon Colomb, le « peuple » se contentait d'une seule), celui
de disposer d'une nourriture spéciale... Leurs déplacements, lorsqu'ils allaient à la rencontre de personnalités importantes, se faisaient sur un brancard porté par leurs sujets. Ainsi, le 18 décembre 1492, le «roi» d'Hispaniola (en réalité il ne s'agissait que l'un des principaux caciques de l'île) va à la rencontre de Christophe Colomb: «... Plus de deux cents hommes venaient avec le roi... quatre d'entre eux le portaient sur une sorte de brancard ». Lorsqu'il s'en retourne, il se place sur un brancard et le privilège d'être porté à dos d'homme s'étend à son fils: «son fils allait derrière, porté sur les épaules d'un Indien: homme très distingué» 1. La dignité du cacique paraît avoir été héréditaire à l'intérieur d'une famille. Mais la transmission du pouvoir n'obéissait pas à des règles fixes et les femmes n'en étaient pas écartées. Si le cacique Guarionese reçut le pouvoir de son père, c'est une sœur qui succéda au cacique Bohechio. Il semble que se soient combinées succession matrilinéaire par les femmes, et succession patrilinéaire, avec prédominance, suivant les cas, de l'un ou l'autre type de succession. Las Casas laisse entendre que la succession se faisait au profit des fils des sœurs des chefs, « senores », alors que Oviedo paraît insister sur la prédominance (non exclusive) d'une succession patrilinéaire. Autour de ceux qu'ils qualifiaient généralement de rois, les chroniqueurs ont relevé la présence d'un groupe de « nitainos ». Ils sont généralement assimilés par les Espagnols à des nobles. Il ne semble pas que les nitainos aient été simplement des caciques d'un rang inférieur, placés à la tête d'un village (aldéa). Ils constituent une catégorie de chefs subordonnés directement au cacique (roi) proprement dit, et remplissent certaines fonctions auprès de lui. Christophe Colomb mentionne aussi la présence auprès du roi, qu'il rencontre le 18 décembre, de «deux hommes d'âge mûr, que je jugeais être l'un son conseiller, l'autre son gouverneur» . On peut penser que ces conseillers, ces notables, présentés comme plus âgés que le roi, appartiennent à cette catégorie de nitainos. Un texte relatif à Puerto Rico, qui les qualifie de
1. cf. Journal de bord de Christophe Colomb.

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Libaynos, les présente comme les lieutenants des caciques. L'existence, à Hispaniola, de ces auxiliaires spécialisés du pouvoir (qui en partagent les bénéfices), indique sans doute une évolution vers une complexité croissante. Un autre groupe différencié apparaît: celui des Behiques. Ramon Pane emploie les termes de Bohuti et de Bohuitihu, terme que l'on traduit par sorcier (en espagnol: Hechicero) ou « Shaman». A lire Ramon Pane, on a l'impression qu'il s'agit non point de prêtres, mais de guérisseurs, qui utilisent des pratiques magiques: «lorsque quelqu'un est malade, on lui amène le Bohuitihu déjà nommé. » Le Bohuitihu est d'ailleurs considéré comme responsable du sort de son malade et, à ce titre, peut subir des sévices de la part des parents du malade, si celuici n'a pas survécu. «Un jour, ils se rassemblent et attendent le susnommé Bohuitihu. On lui donne tant de coups de bâton qu'ils lui cassent les jambes, les bras et la tête... on ne l'abandonne que lorsque l'on croit l'avoir tué » 1. Mais le rôle du Behique était-il seulement celui d'un guérisseur, analogue aux «hommes médecins» du (futur) FarWest nord-américain? Il participait aux cérémonies religieuses, dont cel1e de la Cohoba, mais son rôle paraît subordonné, par rapport au cacique. Le Béhique assure aussi la transmission orale par des chants, des traditi(jns. Comme les caciques, auprès desquels ils eurent le rôle de conseillers, les Béhiques ont des privilèges, mais à un degré moindre. En dehors des chefs et assimilés: existait-il des groupes différenciés au sein de la population Tainos ? Il ne semble pas. Les N aborias seraient des groupes plus ou moins restreints de serviteurs des caciques. Dans la société Taino, la femme semble avoir eu une position subordonnée, du moins dans le mariage (ou son équivalent). Elle était exclue de certaines activités (extraction de l'or), et de la cérémonie religieuse la plus importante, la Cohoba. Dans le régime matrimonial Taino, l'exogamie, mariage en dehors du groupe familial (le problème étant de savoir quelle était l'extension de ce groupe familial) était une règle générale, et l'inceste rigoureusement interdit.

1. Ramon Pane, Légendes et croyances des Indiens des Antilles, traduction de Mattioni.

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La religion des Tainos

La religion des Tainos était polythéiste. Les indications de Ramon Pane et d'autres auteurs permettent d'identifier plusieurs dieux, notamment: - un être suprême, céleste, immortel, invisible, qui n'a pas de commencement, ce qui ne l'empêche pas d'avoir une mère. Cet être s'appelle Yocahu Vagua maorocoti, expression que l'on pourrait traduire par «Esprit de la Yucca (manioc) et de la mer (Vagua), être sans aïeul» (que l'être sans aïeul ait eu une mère ne saupait étonner: on peut imaginer que le culte de Yocahu s'est superposé à celui d'une divinité plus explicitement féminine et terrienne). Ainsi ce dieu réunit deux attributions essentielles dans la vie des Tamos : la maîtrise du manioc et de la mer. Cet esprit n'est pas un dieu créateur. - un seigneur de la région des morts (Coaibai), qui s'appelait Machetaurie Guaiaua; - une maîtresse des vents aidée de deux serviteurs: « quand Guabancex se fâche... il met le vent et l'eau en mouvement, met les maisons par terre et les arbres par dessus. On

dit que ce Cimi 1 est femme... Les deux autres Cimi qui sont en
sa compagnie sont appelés, l'un Guatauua qui est crieur public... et qui sur l'ordre de Guabancex fait savoir à tous les autres Cimini (ou Cimi) de cette province qu'ils doivent aider à faire beaucoup de vent et de pluie... l'autre... rassemble, dit-on, les eaux dans les vallées, entre les montagnes et les laisse ensuite dévaler afin qu'ils détruisent le pays entier ». Cette hiérarchisation des dieux répond à la succession des phénomènes naturels: aux vents cataclysmiques (les cyclones) succèdent pluies et inondations. Il existait aussi un dieu-chien (ou figuré comme tel), divinité associée à la nuit et peut-être au culte des morts, « souvent, la nuit, il sortait de la maison et allait dans la forêt où les Indiens partaient le cherc11er ». Ces diverses divinités faisaient l'objet de représentations en pierre ou en bois. C'était les Cimini, qui avaient par euxmêmes un certain nombre de pouvoirs: ainsi, écrit Ramon Pane, «il y en a, disent-ils, qui dessèchent les m'aladies du corps. Les malades gardent ceux qui sont les meilleurs et qui
1. Cf. Ramon Pane, chap. XXIII, p. 45.

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font accoucher les femmes enceint'es ». Une des représentations divines les plus connues est constituée par la pierre à trois pointes, que l'on retrouve d'ailleurs en dehors d'Hispaniola, à Puerto Rico et dans les Petites Antilles: ainsi, plusieurs dizaines de «trois pointes» ont été découvertes dans les sites de la côte nord-est de la Grande-Terre (Guadeloupe). La «trois pointes » apparaît comme un des éléments les plus caractéristiques de la culture arawak. Dans les Grandes Antilles, elle a évolué vers l'anthropomorphisme. La religion Taino comportait aussi un certain nombre de mythes explicatifs de l'origine des hommes, ou du moins des Tamas: « La plupart des gens qui peuplent l'île ». écrit Ramon Pane, seraient sortis d'une grotte appelée Cacibagiaga. Un autre mythe faisait allusion au départ des femmes de la même grotte: elles auraient été entraînées par le séducteur Guagugiona et abandonnées dans l'île Matinino (qu'on a voulu abusivement identifiée à la Martinique. Matinino est une île mythique). Pour se procurer des femmes, les hommes de «l'île Aiti» (Hispaniola) durent faire capturer des «formes de personnes, qui n'étaient des hommes non plus que des femmes ». L'oiseau Inriri (pic-vert?) fut chargé de son bec, de leur donner un sexe. Il est vraisemblable que ces mythes devaient co.ncilier la croyance en l'origine autochtone (issue du sol) des Tainos et le souvenir de migrations, au cours desquelles il avait fallu abandonner des femmes, et en chercher d'autres. A lire Christophe Colomb, il semble bien qu'il y ait eu des édifices consacrés au culte des Cimi : « Ces m'aisons sont vides, à l'exception de quelques images en bois, travaillées en relief, qu'ils appellent Cemi. Dans ces maisons, il n'y a d'autre activité ou service que pour ces Cimi, suivant une certaine cérémonie ou prière qu'ils font à l'intérie:ur, comme nous, dans les églises» 1. Selon Ramon Pane, l'accès à ces maisons n'était pas autorisé à tous, mais seulement aux «notables» (les caciques et leur entourage ?). Une des principales cérémonies religieuses, sinon la principale, était celle de la Cohoba, comme l'écrit Ramon Pane 2. Elle consistait en l'absorption par le chef (senor) 3, d'une poudre hallucinogène {c'est cette poudre qui, selon Ramon
1. Christophe Colomb, cité dans la biographie de son fils, Fernando. 2. Du moins, dans la version italienne de son ouvrage. 3. D'après Las Casas.

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Pane, serait dénommée Cogioba). La poudre était absorbée par les narines et provoquait des visions dont le chef rendait compte à son entourage, qui participait à la cérémonie par des sortes de prières. Il s'agissait essentiellement, au cours de ces cérémonies, d'interroger le dieu sur l'avenir tel qu'il pouvait intéresser la communauté: «Il dit (il s'agit du chef) avoir parlé avec le Cimi, qu'ils auront la victoire et que les ennemis fuiront ou alors qu'il y aura beaucoup de morts ou la famine ou chose semblable, suivant qu'il était ivre, il se souvient de dire. » La cérémonie de la Cohoba s'adressait aux « Cimini de pierre ou de bois», mais aussi aux « corps des morts».

. Les morts et les coutumes funéraires
Les Tainos pensaient que les morts, qui se tenaient enfermés le jour, apparaissaient la nuit, au milieu des vivants: «Ils ont une tête et marchent à côté de vous. Pour les reconnaître, les Indiens procèdent ainsi: avec la main, il tâtent le ventre et s'ils ne trouvent pas le nombril, ils disent que c'est un Operito, ce qui veut dire mort. C'est pourquoi, ils disent que les morts n'ont pas de de nombril» 1. Le mort pouvait être interrogé et répondre, à condition de lui avoir fait boire par la bouche ou le nez une mixture faite d'un jus d'herbe, d'ongles et de cheveux du défunt. Les coutumes funéraires étaient variées en fonction du rang du défunt. D'après Christophe Colomb, rapporté par son fils, « les corps des caciques étaient ouverts et desséchés au feu, afin qu'ils se conservent entiers ». Mais dans d'autres cas, lorsque l'on devançait la mort du cacique, en l'étranglant, le corps était brûlé «dans la maison» (du cacique ?). Pour «le peupIe» Taino, selon Christophe Colomb, on se contentait de leur dessécher la tête. Inhumation 'et incinération étaient d,one pratiquées conjointement (l'inhumation étant précédée de techniques de conservation). Un des lieux d'inhumation était la grotte considérée comme une demeure sacrée. Il était également coutumier que les ossements soient pla.cés dans une calebasse, ce à quoi fait allusion le mythe de Giaiael: «Ce Giaiael voulait tuer son père; celui-ci l'exila... Ensuite, son père le tua et plaça ses
1. Ramon Pane, Légendes et croyances des Indiens.

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ossements dans une courge, qu'il pendit au toit de sa maison et où elle resta pendant un certain temps » 1. Il est possible que nombre de cadavres ne faisaient pas l'objet de traitement (boucanage, inhumation, incinération, désossement). D'après Ramon Pane, et aussi Las Casas, des agonisants étaient «placés dans un hamac, qui est leur lit, en mettant de l'eau et du pain à côté de leur tête et on les laisse seuls, sans plus revenir les voir ».

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L'Etat politique d'Hispaniola, verte»

au moment de la « décou-

Ni la grande île antillaise, ni les autres îles ne formaient un Etat unifié. Une tradition reprise des premiers chroniqueurs veut que l'île ait été partagée entre cinq grands royaumes ou

cacicats

(<<cacicazgos »)

: Marien, Xaragua, Maguana, Magua,

Higüey. La réalité apparaît plus complexe. Du reste, Pierre Martyr d'Anghiéra se contente de mentionner cinq provinces subdivisées en régions. Il semble que les multiples communautés entre lesquelles se répartissait la population de l'île 'aient été constituées de groupements plus ou moins importants, chaque groupement étant sous l'autorité d'un cacique, considéré comme un «roi» par les Espagnols. Ainsi, Christophe Colomb mentionne «Caunabo,

le roi le plus important d'Hispaniola » 2, ce qui implique qu'il
n'était pas le seul. Ramon Pane, lui, fréquente et tente de convertir «un autre cacique principal, appelé Guarionex ou Garionex, «seigneur de beaucoup de gens ». Mais la fragilité de cette société Taino tient moins à l'absence d'unité politique qu'à des causes plus structurelles: - isolement qui rend cette population, comme les autres populatio,ns amérindiennes, particulièrement vulnérable aux ma~ ladies apportées par les nouveaux venus; - caractère pré-historique, au sens propre du terme, des moyens de la guerre. Du point de vu'e de ce qu'on pourrait appeler la technologie militaire, plusieurs millénaires séparent Espagnols et Tainos : aux cuirasses, boucliers, lances, épées de métal des uns, les autres ne peuvent opposer que des corps dénudés, quelques lances en bois, même pas, semble-t-il, des arcs et des
1. Selon Ramon Pane. 2. Cité par Fernando Colomb.

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flèches. Christophe Colomb a fort bien perçu cette inégalité, dès les premiers jours: « Ils ne portaient pas d'armes comme les nôtres, ni ne les connaissaient. A cause de quoi, les chrétiens leur ayant montré une épée nue, ils la prirent naïvement par la lame

en se coupant. » Ajoutons que les Tainos, mis à part les incursions attribuées aux Callinas, ne paraissent pas avoir vécu dans un contexte guerrier, mais, à vrai dire, nos informations sont limitées. La population est nombreuse, mais c'est peut-être plus un handicap qu'un avantage.
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Les Caraïbes ou Kalinas

Les Kalinas qui peuplaient les Petites Antilles, jusqu'à la hauteur de Sainte-Croix, étaient comme les Tainos venus d'Amé32

rique du Sud: «On ne saurait rien colliger de tous leurs songes et mensonges touchant leur origine, sinon qu'ils sont descendus des peuples les plus voisins des îles qui sont à leur

ferme. » Le Père Breton, qui écrit ces lignes 1, fait manifestement allusion à des traditions (les «songes et mensonges»). Non seulement le souvenir de cette origine continentale ne s'était pas perdu, mais au temps du Père Breton, des relations continuaient d'exister entre Kalinas des îles et Kalinas du continent: «l'amitié qu'ils conservent avec eux et le commerce des uns avec les autres en sont des marques aussi bien que l'uniformité du nom dont les uns et les autres s'appellent Scavior est Kallinago suivant le langage des hommes ». La tradition rapportée par Breton fait état d'une migration qui, sous la conduite de Kallinago, les aurait conduits de terre ferme à la Dominique. Mais cette tradition doit être corfigée: Kallinago est le héros éponyme qui donne son nom au groupe, le « premier père» 2. Il est vraisemblable que plusieurs chefs conduisirent non pas une, mais plusieurs migrations qui s'implanteront progressivement dans l'archipel. Ainsi, à la Martinique, il y aurait eu deux migrations Kalinas, séparées par une éruption volcanique. Autre problème: celui de la date de ces migrations. Elles semblent avoir été antérieures de plusieurs siècles à l'arrivée des Européens: «Si donc quelqu'un soutient que les Caraïbes sont arrivés du continent dans cette île (de Saint-Vincent) aux environs de l'an du Seigneur mille deux cent, il ne sera pas cer-

tes selon moi très éloigné de la vérité

»3.

[Cette relation est

aujourd'hui attribuée à un missionnaire jésuite, le Père Le Breton - à ne pas confondre avec le P. Breton -, et fut rédigée au début du XVIIIe siècle.] Cette précision peut paraître excessive, elle ne concerne d'ailleurs que l'île de Saint-Vincent. Les données de l'archéologie paraissent indiquer que les migrations (d'une île à l'autre ou du continent vers telle ou telle île) se sont succédé aux alentours de l'an 1000. Comme les Arawaks, les Kalinas utilisaient essentiellement un outillage de pierre polies: «Autrefois qu'ils n'avoient pas
1. Relation de l'île de la Guadeloupe. 2. D'après Breton. 3. Relation historique sur l'île caraïbe de Saint-Vincent, publiée par les soins de la Société d'histoire de la Martinique, n° 25 des Annales des Antilles, 1982.

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