Histoire inavouée de l'apartheid

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Publié le : dimanche 1 janvier 1995
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EAN13 : 9782296299948
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Collection"

Mémoires

Africaines"

Collection "Mémoires Africaines"

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Itinéraire politique et sans procès au

- Détenu

Cameroun, 192 p. DUPAGNE Yannick, Coopérant de l'éducation en Afrique ou l'expérience camerounaise d'un directeur de collège, 256 p. NDEGEY A Vénérand, Répression au Burundi, Journal d'un prisonnier vainqueur, 136 p. N'GANGBET Kosnaye Michel, Tribulations d'un jeune tchadien de l'école coloniale à la prison de l'indépendance, 182 p. NYONDA Vincent de Paul, Autobiographie d'un Gabonais, du villageois au ministre, 224 p.

L'Afrique Australe à L'Hannattan
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Claire-Marie JEANNOTAT
avec la collaboration de PietTe KOLB

HISTOIRE INAVOUÉE DE L'APARTHEID

Chronique d'une résistance populaire

Préface d'Albert NOLAN

Postface de Pierre KOLB Dessins de Georges VEYA
-

L'Hannattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'auteur Née en 1923, dans le Jura, Claire-Marie Jeannotat est sœur de la Sainte-Croix de Menzingen. Enseignante, elle a vécu 34 ans en Afrique du Sud De retour en Suisse, elle participe aux actions anti-apartheid ainsi qu'à la défense du Droit d'asile. L'accent de son engagement se porte actuellement sur la réflexion. L'auteur de la préface, Albert Nolan, a publié plusieurs études de théologie contextuelle et dirige la revue « Challenge », à Johannesburg. L'auteur de la postface, Pierre Kolb, est journaliste au quotidien « La Liberté », à Fribourg, en Suisse.

Cet ouvrage a pu paraître grâce au soutien de l'Action de Carême suisse
Habsburgerstrafte CH-6003 Lucerne 44

Photographie Claire-Marie Jeannotat

de couverture: en compagnie de Pierre Kolb.

~ L'Hannattan 1995 ISBN: 2-7384-3095-3

Préface
L'apartheid est un crime que l'on peut pardonner mais qui ne doit jamais être oublié. Comme pour les autres crimes contre l'humanité - Hiroshima, l'Holocauste, la Bosnie, le Rwanda - nous devons garder en mémoire le crime de l'apartheid afin d'éviter d'en répéter d'autres sous d'autres formes. La démarche de Sœur Claire-Marie vient opportunément nous rappeler ce que c'était que de vivre dans un régime des plus répressifs. C est justement lorsque nous croyons que l'homme ne pourra jamais être aussi inhumain et cruel qu'on apprend l'existence d'un nouveau fléau capable de faire régner l'oppression et l'exploitation. En fait, ceux d'entre nous qui pensent que nous sommes tout à fait incapables d'une telle brutalité sont ceux-là mêmes qui ont le plus besoin de la grâce de Dieu afin de nous empêcher de faire du mal aux personnes humbles. Sœur Claire-Marie appartient à cette race de gens qui ont reçu le don rare d'être pleins de compassion pour le petit peuple de Dieu. J'ai eu la grande chance de la connaître et de travailler avec elle en Afiique du Sud à l'époque la plus cruelle de l'apartheid. Comme nombre de ceux qui l'ont connue, j'ai toujours été inspiré par la force de ses sentiments pour les gens du commun, ces hommes, femmes et enfants dont les souffrances quotidiennes ne semblent pas avoir de fin. Ce qui rend les histoires contenues dans ce livre si puissantes et si exemplaires, c'est la compassion avec laquelle elles ont été écrites. Claire-Marie parle avec son cœur; elle voit et entend ce que les petites gens feraient ou diraient à cause de l'amour qu'elle ressent pour eux. Nous avons ici un livre profondément spirituel. Il est autobiographique dans sa plus grande partie mais en définitive c'est un livre qui parle de Dieu. L'auteur nous conduit à découvrir Dieu dans les visages des gens humbles. Leur souf5

france est celle de Dieu dans le Christ crucifié. Leur joie et leur rire témoignent de l'Esprit divin dans le monde tel qu'il se manifeste en Afrique du Sud. L' Mrique du Sud, aujourd'hui, est un pays en quête de guérison. Pour Joyce Seroke, l'une des dirigeantes de l'Association des jeunes chrétiennes de Soweto, il ne nous est pas encore possible de guérir parce que nous n'avons pas encore pleuré. Notre Commission gouvernementale sur les crimes et la souffrance du passé s'efforcera d'en dévoiler au moins une partie. Cette démarche aidera certaines personnes à se confesser et à se repentir, et d'autres à pleurer et à être guéries. Mais des millions de personnes humbles ont été trop humiliées, trop cruellement blessées dans leur âme et dans leur corps pour raconter ce qu'elles ont vécu. Celles-là n'apparaîtront jamais devant une telle Commission. C'est l'histoire de ces personnes soi-disant « sans importance» que raconte Claire-Marie. Et cependant, c'est justement là que le lecteur assez perspicace, en Europe et en Mrique, pourra entendre la voix tranquille mais urgente de Dieu.
Albert Nolan, O.p. Johannesburg, 28.08.1994

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Avaut-propos
Silinga, Madame Molefe, opérettes, Cyna, la tasse brisée, les chiens, la police... ont l'air de titres de contes, mais ce sont des histoires vraies qui révèlent le quotidien de femmes et d'hommes pris dans le système de l'apartheid. Ces narrations émanent du vécu des gens avec qui j'ai été en rapport direct ou indirect. Ce livre est donc né de ma prise de conscience et de ma révolte contre l'absurde de leur existence et de la mienne. Au lieu de baisser les bras face à cet absurde, le fait de vivre dans la proximité des victimes de ce système m'a permis de découvrir leur volonté de survivre, leur lutte en vue de changer les structures, et m'a incitée à chercher le sens de ma mission. J'ai découvert que l'engagement pour la justice n'était plus un choix, mais faisait partie du sens de la mission. C'est pourquoi j'ai voulu, avec mes moyens, donner la parole à ces personnes qui ne l'ont pas, invitant les lecteurs à s'interroger sur leur propre existence en la conITontant à leurs histoires. Il ne s'agit pas pour moi de constituer un document objectif et exhaustif de l'apartheid en Mrique Australe. Par souci de cohérence, j'ai suivi le fil conducteur de la chronologie des événements mais sans en faire une règle stricte. En effet, ce qui me semble important, c'est de révéler les chocs que j'ai eus en Aftique du Sud, en découvrant comment deux mondes s'y heurtaient, celui de l'européanité et celui de la misère. C'est pourquoi j'ai placé au début de mon récit qui commence à la fin des années 40, une anecdote significative qui s'est déroulée, elle, en 1970. En outre, j'ai préféré rassembler certaines histoires géographiquement, en prenant la liberté de les puiser parfois parmi les événements postérieurs, lorsque cela me paraissait éclairer mon propos. Tous ceux qui, dans le texte, ou entre les lignes, dans les points de suspension, d'interrogation, d'exclamation, ou dans 7

les points à la ligne, se reconnaîtront d'une manière ou d'une autre, savent que je les remercie. Je tiens à remercier mes consœurs et supérieures qui, ayant lu le texte, l'ont critiqué et m'ont encouragée. Leur ouverture d'esprit m'inspire dans cette recherche du sens de la vie et de la foi, à travers l'absurde de notre société. Je remercie Margrit Jelk, ma compagne de voyage de Menzingen au Cap, en passant par Belfast et Londres. Nos rencontres à Plaffeien près du Lac Noir débouchent toujours sur l' Aftique du Sud. Je remercie Ignace Berten o.p. de ses conseils et de son écoute des exclus de partout. Je remercie Pierre Kolb de l'accompagnement patient et constant dans ce travail. Je remercie les amies et amis qui ont lu, relu le texte à la chasse aux erreurs, surtout mon frère Yves; et je remercie ces magiciens de l'informatique qui m'ont fait découvrir cet étrange instrument de travail qu'est l'ordinateur, entre autres: Vincent Chapuis, Daniel Coray, Jocelyne Grolimund. Ils sont nombreux, ceux à qui je dis merci sans pouvoir les nommer! Enfin, je suis seule responsable de cet écrit. Je dédie ces pages à tous ceux qui cherchent Dieu aux racines et essayent de le proclamer comme Bonne Nouvelle. C-M.1.

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PREMIÈRE PARTIE

Départ et découverte

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Le vase brisé
Le Cap, 1972. La population métisse et indienne de cette ville vibrait d'espérance. Le processus de conscientisation s'accélérait. Tout ce qui n'était pas blanc était noir et fier de l'être. Black is beautiful! Les luttes d'émancipation se développaient en Angola, au Mozambique, au Zimbabwe. En Afiique du Sud, nous en étions conscients. Par petits groupes, on se rencontrait plusieurs fois par semaine pour partager nos expériences, analyser, réfléchir, organiser, inventer une Bonne nouvelle et la réaliser avec nos mains, avec notre sueur et avec nos vies. Une soirée de conférence et de prière avait été organisée en l'église St Michael, à Rondebosch, au Cap. L'invité était Adam Small, poète et philosophe. Il enseignait alors à

l'Université Ouest du Cap, dite «Bush University» - Université de brousse - car elle n'était accessible qu'aux Métis. L'église était bondée. L'assemblée attendait. Soudain, inquiétude, la lumière s'éteint. Il y avait de quoi avoir peur car nous sentions la police toujours menaçante. Ténèbres! Le silence fut rompu par la voix mesurée d'Adam Small: «Ne soyons pas surpris que la lumière disparaisse quand on veut parler d'amour au pays de l'apartheid. » Un instant encore et la lumière revint. Adam Small prend une tasse dans ses mains. «Regardez cette tasse, dit-il, elle est peut-être fèlée, ébréchée, imparfaite en tout cas, mais entière. Elle peut remplir sa destinée qui est de contenir l'eau qui désaltère. » Le poète laisse alors tomber la tasse sur la pierre et elle s'éparpille en mille morceaux. «Regardez la tasse brisée. Elle ne peut plus contenir une seule goutte d'eau. On ne peut la porter aux lèvres, elle ne sert à rien, c'est un encombrement dangereux. Elle n'a plus de raison d'être. Ainsi notre pays bien-aimé, l'Afrique du Sud. Si riche, si beau, si unique dans son être austral, plein de vie promise' Oh, ce pays n'est pas parfait! Les tensions, les 11

ébréchures en font un vase relé certainement, mais on pourrait s'y désaltérer s'il n'était brisé en mille morceaux. Légalement, racialement, socialement, ecclésialement, constitutionnellement, humainement, spirituellement, psychiquement ! L'apartheid a brisé notre terre et notre âme. Les bantoustans, des lambeaux de terre pour des gens de trop: 'surplus people' ! Des tfontières en séparent les tfagments, dans le but que jamais les gens ne soient tentés de se rapprocher les uns des autres. Des armées, des fusils, des soldats partout. Prêts à tuer! Des fils de fer barbelé au rasoir. Pays pulvérisé, mon pays bien-aimé! Voilà l'œuvre des architectes de l'apartheid: la terre d'un peuple qui n'a plus de raison d'être. Une terre brisée ne saurait contenir l'eau de la communauté et des intérêts communs. La haine maintient les gens à part, chacun derrière son mur et derrière sa tfontière. Durs sont ces murs! Mais le pire est que l'apartheid entre dans l'âme du peuple. On se hait. On s'entre-tue et le meurtre ne libère pas. Qu'est donc devenu l'amour dans notre pays tfagmenté? Va-t-on réussir à renverser, un jour, par amour, les trônes et les dominations, à abattre les murs des bantoustans, les murs des illusions et les chaînes de sécurité? Quel Amour, alors que faire l'amour est légalement' Immorality Act' punissable de prison? Mais nous sommes ici ce soir, Noirs et Blancs ensemble comme une famille, et c'est déjà le signe d'un tout petit espoir dans le long tunnel de l'absurde... » Adam Small nous parla longtemps, mais ma tête n'en voulait plus... Vingt-et-un ans plus tard, en 1993 (lors de mon bref séjour en Mrique du Sud, après treize longues années d'absence). L'horloge de l'Histoire tourne. C'est encore le Vendredi saint en Mrique du Sud, pour la majorité sans voix ni droit. On va d'agonie en agonie, d'enterrement en enterrement jusqu'à ce que la terre regorge de ses enfants massacrés alors que la petite lumière obstinée d'espérance vacille dans l'interminable tunnel de ténèbres. On ne meurt pas en vain quand on sait pourquoi. Alors que la date des élections est annoncée, il faut nous hâter au milieu des loups de l'économie, de la politique et des médias, et dire la vérité d'en bas, dans la langue d'en bas, en souhaitant l'Esprit et l'expérience de Pentecôte à ceux qui veulent bien écouter. Mais quel Dieu et quelle foi pour le Noir en Mrique du Sud? 12

C'est quarante-trois ans plus tôt, en 1950, que Bernard Phiri, l' Afiicain, m'avait posé une question fondamentale. J'en étais aux débuts de mon apostolat sur le terrain. Le gouvernement nationaliste blanc appliquait les lois de l'apartheid pour satisfaire l'électorat qui l'avait mis en place. La question de Bernard Phiri déclencha en moi un irréversible cheminement qui n'est pas terminé. Voici comment c'est arrivé. En août 1950, à l'école secondaire du township de Lady Selborne, près de Pretoria, Bernard Phiri a fait retentir à mes oreilles, durant la période de religion, la question des victimes de l'injustice de tous les temps à travers le monde. L'école débutait tous les matins par une heure de catéchisme. C'était un moment privilégié et un défi: il fallait rechercher la vérité et comme bien des missionnaires, je croyais d'abord la posséder comme un trésor. Je me trompais. Bref, catéchisme officiel en mains, je demande: - Qui nous a créés? - Dieu. - Pourquoi nous a-t-il créés? - Pour l'aimer, le servir... être heureux... Convaincue, j'ajoute: «Dieu nous a aimés le premier ». Alors, Bernard Phiri, l'aîné de la classe, qui avait dû travailler pour acheter ses livres avant de commencer ses études, se lève, et c'est l'Homme opprimé de l' Mrique tout entière qui se révèle à moi, comme un choc existentiel. Tout au fond de la classe bondée, il ressemble à un arbre géant aux racines d'une insondable profondeur. Il appuie sur moi son beau regard patient et dit, calmement: -Aikona, Sister (<< Non! ma sœur »), si Dieu m'aimait, il ne m'aurait pas fait noir en Mrique du Sud... J'avais dans les 25 ans, j'enseignais dans une classe secondaire. Bernard en avait presque 20. .. Il connaissait la vie par les sillons de la faim alors que je sortais d'un cocon religieux, ronronnante de mots tout faits, en réponse à des questions jamais posées mais qui nous étaient imposées par les autorités ecclésiastiques, lesquelles avaient pour tâche de contrôler notre savoir dogmatique. Ce fut un choc profond qui me laissa sans voix, car je ne connaissais que marginalement ce que signifiait « être noir en Mrique du Sud». J'allais le découvrir, tellement lentement! Ce fut une prise de conscience du Peuple noir, des Blancs, de moi-même dans le système de l'apartheid, face aux con13

tradictions entre «être et avoir, entre foi et lutte, entre le système, les institutions et les gens », face à l'absurde envahissant, telle une pieuvre. Je cherchais Jésus, Dieu fait homme. Je le trouvais saturé de pauvreté et d'injustice chez les « gens de Bernard Phiri ». C'était lui l'enseignant, il ofüait la Bonne nouvelle du chemin, de la vérité et, finalement, de la vie. Je n'ai plus rien dit, en attendant d'en savoir plus. Je n'ai plus dit que Dieu nous aime aussi - pourquoi aussi? - quand on est noir. C'est pour essayer de chercher une réponse à cette lancinante question que j'écris ce qui suit. Cette prise de conscience est laborieuse face à soi-même; elle est risquée face aux institutions. Je me propose quand même de raconter ma conversion, ma recherche de Dieu à l'école des gens d'en bas en Afrique du Sud. Mon intention est de raconter ce cheminement hésitant et ardu face aux structures de domination des innocents et des pauvres. Ces histoires sont celles d'une conversion: la mienne comme celle de bien d'autres, à l'école des gens de la rue, de la brousse et des J!1ouvements de libération. Mon intention est qu'elle soit l'Evangile dit par les pauvres. Beaucoup s'y reconnaîtront, d'autres pas. C'est selon. La conversion du riche ne signifie pas seulement la contemplation des pauvres dans leur misère ou la guérison de leurs blessures: ce face à face n'est qu'un départ. La conversion s'accomplit en vérité en accompagnant les opprimés dans leur lutte pour la justice. Cette lutte commence par un cri d'agonie, de révolte, de colère et de haine, qu'on ne saurait parfois retenir. C'est le cri de Jésus sur les chantiers d'aujourd'hui, pour qu'advienne le règne de Dieu sur la terre. Souvent cette lutte se heurte aux institutions religieuses, étatiques et même culturelles qui jouissent de la sécurité que leur ofüe le système, tout système quel qu'il soit, quitte à en soigner les plaies sans jamais les guérir ni les prévenir! C'est dans ce cadre-là que j'ai essayé, femme, sœur et enseignante, de trouver ma raison d'être en tant que missionnaire de la Bonne nouvelle. C'est dans ce système, qui se vantait d'être le dernier bastion des valeurs occidentales chrétiennes en Afrique, que j'ai réalisé que l'ambiguïté propre à toute vie se nommait ici l'absurde. Le sens y devenait contresens et non-sens. Pendant longtemps les autorités n'ont pas pu comprendre ce cheminement, encore moins en soutenir les 14

remises en question. Durs étaient ces murs. Au-dedans, et plus souvent en dehors de ces murs, Jésus émergeait avec un visage noir, brun, blanc, quotidiennement martyrisé à cause de sa peau, de sa seule peau. Il avait le visage de Bernard Phiri. L'icône du township. Ces histoires veulent être le regard que les pauvres portent sur les riches et les seigneurs dans leur. vie de tous les jours. Leur parole a une double résonance: la leur et celle des maîtres. Ose-t-on rêver que les riches écoutent cette Bonne nouvelle du Christ incarné aux racines profondes de l'humanité? L'humanité des profondeurs. La masse! Ose-t-on rêver que se déclenche un formidable mouvement de conversion à l'appel des victimes de l'injustice? Ose-t-on rêver qu'on se regarde un jour face à face, ftères et sœurs universels et que ce regard révèle l'Amour? Ces narrations sont donc théologiques, car elles expriment la foi de l'opprimé et du laissé-pour-compte, sa foi en l'homme et en Dieu. Cette foi l'oblige à démasquer l'absurde et à le nommer. Elle soutient la recherche d'un sens qui voudrait tendre finalement à la vie. Cet exercice est une mort. Et une naissance. L'histoire de ma conversion est donc tissée des petites histoires dont j'ai pu être directement témoin, ou qui m'ont été racontées par ceux qui les vivaient. Cette histoire doit briller comme une lumière qu'il ne faut surtout pas cacher, car le monde l'attend. Du sud au nord et de l'ouest à l'est, l'histoire écrite par le dominateur cache, et parfois nie, l'histoire de ceux dont Dieu garde la mémoire vive, celle des gens de tous les jours. C'est pourquoi parler du vécu des victimes de l'apartheid, c'est écrire l'histoire à l'envers, sens dessus dessous. En ne cessant de s'interroger: où est Dieu? La mémoire des petits, en Mrique du Sud, imprègne d'espérance un début de libération à travers l'épaisseur du désespoir. Pour aboutir enfin à faire table rase des murs et des trônes et permettre au Dieu de l'Histoire d'être reconnu et célébré là où sa propre histoire le met: au cœur des masses. «Je te bénis, Père ... d'avoir caché cela aux sages et aux habiles et de l'avoir révélé aux tout petits. » (Mt 11,25).

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Les racines
Quelques aspects du contexte familial de mon enfance au Jura ont sans doute contribué - mais pas de façon déterminante - à éveiller ma sensibilité pour les gens de la terre. C'est dans une ferme de terriens que j'ai vu le jour dans le plus beau coin du Jura: le Clos du Doubs. On l'aimait cette terre. On y était lié par le labeur quotidien. Elle nous nourrissait par notre travail. Un travail communautaire pour un pain communautaire parcimonieusement partagé car, comme bien des gens de ce temps-là, nous n'étions pas riches, sans être pour cela dans la misère. Parfois, il fallait savoir attendre pour avoir le nécessaire. Et se taire. Les aînés passaient leurs habits aux plus jeunes et il fallait attendre l'argent pour une paire de souliers neufs, un crayon, un cahier ou encore - mais quel luxe! - un livre. Le père trimait sur la terre aimée et la mère peinait à la cuisine ou au jardin. Les enfants, dès qu'ils en avaient la force, prenaient part aux travaux. C'était normal. Mais on avait du blé et on avait du pain. Alors que, pas si loin de chez nous, on parlait chômage, crise et faim. La frontière française était à deux pas. L'Alsace, ses Vosges et la Forêt Noire nous faisaient signe lorsque le ciel était clair. Enfants, nous entendions les parents discuter des alternances politiques, des guerres, des soldats et des victimes. Le spectre d'Hitler, bienfait ou terreur annoncés, selon que l'on était chômeur ou pas, se dessinait à l'horizon économique, politique et géographique. Les rumeurs de guerre circulaient en se rapprochant de chez nous. Le « traître de Stuttgart », le speaker français de Radio Stuttgart, faisait hurler sa propagande nazie, en français, à la radio. Les marches militaires et les chants puissamment scandés semblaient sortir d'une mitrailleuse plutôt que d'un gosier d'homme. A la même époque en Mrique du Sud, les colons blancs étaient divisés en deux camps: les pro-Alliés et les pro-nazis. 16

L'armée sud-africaine, sous le commandement du général Smuts, s'était engagée aux côtés des Alliés contre les Allemands et les Italiens qui occupaient l'Afrique du Nord et, finalement, aux côtés des Américains lors de ('invasion de l'Italie en 1943. Cette armée forte de 335 000 soldats sud-afiicains, dont plus d'un tiers Noirs et Métis, prit part aux diverses expéditions contre la menace nazie. Le camp pro-nazi comprenait un grand nombre de Boers sud-africains qui se réunirent dans le Reunited National Party, sous la direction d'Herzog. Cette nouvelle force politique aux fortes tendances nazies était antibritannique, antijuive. et antinoire. Elle arriva au pouvoir en 1948 sous le nom de Parti nationaliste. Sa première tâche fut de légiférer et de mettre systématiquement en place les structures de l'apartheid. Entre ces deux camps, il y avait l'immense et silencieuse masse noire. Ce comble de l'absurde est superbement décrit dans les Enfants de la violence, de Doris Lessing (Albin Michel, page 403) : « Dans toute colonie, une crise mondiale s'apprécie toujours en termes de soulèvement indigène. En vérité, les Africains semblaient n'avoir qu'une très vague idée de cette guerre nouvelle, et le premier souci des autorités fut de leur expliquer par la radio et par haut-parleurs pourquoi leur devoir de patriotes consistait à prendre les armes avec leurs maîtres blancs pour combattre le monstre d'outremer en Europe, dont ils ne pouvaient guère se faire une idée, et dont les crimes consistaient à envahir les pays d'autres gens et à former une société fondée sur la conception d'une race supérieure. » Pendant ce temps, au Clos du Doubs, les parents parlaient parfois de Boers qui dominaient les Noirs à l'extrême sud de l' Mrique. Je m'en souviens. Ils semblaient déjà faire un rapprochement entre ce qui deviendra la «solution finale» en Allemagne et ce qui allait devenir sa contrepartie en Mrique du Sud. Triste mariage. La sensibilité des parents quant à ces situations a contribué pour beaucoup à éveiller en nous, leurs enfants, un certain flair politique pour ce qui se passait audelà de nos frontières. C'est dans ce contexte familial que se faisait l'éducation aux besoins des autres. On parlait rarement d'argent, peutêtre parce qu'il y en avait peu. Cependant, toutes les fins 17

d'année, nous vivions la cérémonie du bouclement des comptes présidée par la maman, sous l'œil philosophique du papa. Les récépissés des factures minutieusement classés, les impôts payés, un peu d'argent mis de côté pour « ce qui pourrait arriver, on ne sait jamais », maman passait au partage du surplus avec les Missions. De sa belle écriture, elle remplissait ces petits billets verts et nous la regardions: cinq ftancs à Immensee pour le baptême d'un petit nègre, cinq ftancs à St Pierre Claver pour un autre petit nègre, dix ftancs à cette revue missionnaire qui crie famine et ainsi de suite. Une bonne dizaine de dons. Nous, les gosses, nous nous sentions bons et bénis de la bonté de nos parents. Nous étions d'accord avec ce partage qui nous valorisait. Nous étions des bienfaiteurs. Un peu la tendance tiers-mondiste de ces dernières années! C'était le contraire du capital accumulé et je me demande si ceci n'est pas à l'origine de ma tendance vers un socialisme humanitaire. Personnellement, cela m'a influencée. L'école se trouvait au village de Montenol, à deux kilomètres et demi de la ferme Chez Darozier. Le trajet se faisait à pied quatre fois par jour. En classe, nous étions une quinzaine d'enfants de la 1re à la ge année, avec un seul maître dans une seule chambre, avec un seul fourneau pour nous réchauffer l'hiver. Les grands devenaient rapidement responsables des petits. J'en raffolais et là certainement est née mon envie d'enseigner. Notre régent était un homme lié à la terre. Un Jurassien fier de l'être, même s'il ne nous parlait pas encore du problème de l'appartenance du Jura à Berne. Nous étions Bernois en sourdine et Jurassiens en sursis. La Question jurassienne était davantage dans l'air que dans les discours. Et, bien sûr, elle n'était pas au programme d'enseignement de l'Histoire! La « patte de l'Ours» (l'autorité bernoise) avait encore un certain velours et le vent qui allait souffler dans la direction de l'indépendance ne faisait que se lever. Mais le régent nous racontait l'histoire de ce Jurassien qui avait été l'architecte du Canal de Suez avec Ferdinand de Lesseps, Léopold Jeannerat de Montenol, ingénieur. Nous en étions naturellement fiers et rêvions d'en faire autant. La méthode d'enseignement de l'instituteur, inductive, était sûrement en avance sur son temps. La pratique débouchait sur la théorie. Pour ce qui me concerne, le calcul me répugnait. Monsieur le régent ne m'en tenait pas rigueur. 18

Pour le calcul des cubes par exemple, il nous facilitait la tâche en nous emmenant dans la forêt, l~ où les bûcherons avaient aligné la coupe de bois en stères. Equipés de mètres, de centimètres et d'une ardoise, par groupes de trois, nous allions mesurer ce bois en hauteur, en largeur, en profondeur, et nous calculions le nombre de mètres cubes. Les chiffres allaient être remis au responsable communal. Quelle valorisation de nos petites personnes! Mais il y avait plus. C'était la prise de conscience de notre relation avec la nature. Nos mains touchaient le bois, nous le reniflions. Nous prenions conscience, tout naturellement, du travail des bûcherons durant l'hiver. Parmi. eux se trouvaient mon père et mon frère, qui travaillaient dans la neige pour nous nourrir. J'avais parfois le privilège de leur apporter, dans la forêt à l'heure de midi, de la soupe chaude et des pommes de terre rôties dans une gourde. Pas besoin de réflexion. théologique. Elle était inscrite, me semble-t-il, dans la gourde de soupe et de pommes de terre, dans les fibres du bois, proches des fibres de nos jeunes corps, dans notre action et dans notre joie d'être. C'est le désir de Jésus pour nous: «Je veux qu'ils aient la vie en abondance» (Jn 10,10). Mais nous savions de par la sagesse populaire que, sans pain, point de vie spirituelle! Et que la vie spirituelle de ceux qui ont du pain consiste à le partager avec ceux qui n'en n'ontpas. A l'école comme à la ferme, il y avait au mur une croix, signe de foi. Le régent nous lisait la Bible et je me souviens très bien que, pour nous, les histoires de Moïse, de Jacob, de David, de Jésus, ne se distinguaient guère des histoires des gens du pays. Au catéchisme, c'était une autre affaire. Il nous fallait apprendre par cœur des réponses à des questions que nous n'avions jamais posées. Ces réponses faites de mots incompréhensibles nous ennuyaient et nous énervaient. Un dimanche, Monsieur le curé eut la mauvaise idée, après le sermon, de nous interroger un à un en public. Sa question tomba sur ma tête rousse: «Qu'est-ce que la grâce?» Je n'en savais rien. La famille et moi en furent humiliées et Dieu était absent, ce jour-là, de ces murs d'église, d'une Église qui domine, plus qu'elle ne les élève, les petits et les humbles. En plys du dimanche, le catéchisme se donnait le jeudi matin à Epauvillers. Nous n'aimions pas ces leçons. Les réponses que maman nous faisait apprendre par cœur nous ef19

frayaient, car nous avions peur de ne pouvoir les réciter à un curé tout de noir vêtu et qui souriait comme s'il était malheureux. Là, peut-être, a germé ma passion pour une catéchèse de libération. Avec les pauvres et les opprimés de tous les pays, c'est la découverte d'une méthode nouvelle de dire la Bonne nouvelle, aussi ancienne que celle des prophètes et de Jésus. Son content} en serait la vie quotidienne contemplée à la lumière de l'Evangile, conduisant naturellement à la construction du règne de Dieu. Mais les spasmes d'un autre règne, celui du nazisme, faisaient trembler l'Europe, en cette fin des années trente! Je pense qu'on s'habitue à vivre avec des rumeurs de guerre comme on le fait en Afrique du Sud, jusqu'à ce que la violence nous touche dans notre corps ou dans nos proches. La guerre. Des avions tombèrent sur l'Ajoie voisine et ce fut l'émotion, la colère, la tristesse. La « chair à canon », les parents en parlaient, la radio en parlait, les cousins de France en parlaient. Cette « connerie de guerre» comme disait le poète! Qu'elle finisse bientôt. Mais ça durait. Il y avait toujours assez d'armes. Tant que durent les armes, pourquoi arrêter la guerre? Il ne faut pas être trop scrupuleux, ni trop réfléchir, ni trop discuter pendant la guerre. Il faut croire ce que rapportent les journaux et la radio, jusqu'au jour où ceux qui reviennent des champs de bataille racontent la vraie guerre. Un peu comme en Afrique du Sud en temps normal d'apartheid, comme si l'apartheid pouvait être normal pour ceux qui en sont les victimes! C'est durant cette guerre aux frontières que l'idée d'être missionnaire m'est venue. Ce n'était pas un appel divin. C'était un désir d'aller « faire du bien », comme cet homme Jésus l'avait fait, à des gens que je croyais être plus pauvres que nous. Dieu viendrait avec. Sans problème me semblait-il. Les parents, après tout, nous avaient éduqués dans ce sens et ils ne me retiendraient pas. Les démarches faites auprès des Sœurs de Menzingen ouvrirent le chemin vers l'Afrique, une fois accomplie l'école normale à Bulle. Nous sommes en 1947. L'année du départ pour l'Afrique où Margrit, ma compagne de voyage aujourd'hui de retour en Suisse, et moi arriverons en 1948. Je m'en souviens. C'était à l'aube du 28 avril. Nous aperçûmes le Cap de Bonne Espérance, ou celui des tempêtes et des naufrages. C'est selon. 20

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Le débarquement
C'est dans le contexte d'une Église et d'une société crispées qu'en ce jour d'automne 1948, nous avons salué l'Afrique pour la première fois. C'était l'aurore au Cap de Bonne Espérance. Margrit et moi sommes montées sur le pont de l'Athlone Castle. Par-delà l'espace onduleux d'un bleu profond, la côte de la péninsule s'étirait paresseusement aux premiers rayons du soleil. Surplombant le cap, la montagne «Table» a bien l'air d'une table. Un peu sur la droite, la « Tête du Lion» et le «Sommet du Diable ». Notre cœur battait à rompre: «Afrique je t'aime!» l'allais d'emblée éprouver une succession de chocs, les uns mineurs, les autres majeurs: Nestlé, les portefaix, le mendiant sur l'esplanade. Passeports et visas, tous les documents de voyage en main, nous prîmes notre place dans la queue des passagers, tous blancs, et plus ou moins excités. Murmures épars. Nous nous taisions. Tout d'un coup, je dresse l'oreille et mes narines se dilatent comme celles d'un chien. Une dame, tirée à quatre épingles, parlait tout près de moi. C'était l'épouse d'un directeur de Nestlé en Afrique du Sud. Nestlé? l'apprends donc avec étonnement, candide que je suis, que la société suisse Nestlé fait des affaires en Afrique. Cette femme rejoignait son mari au terme de vacances passées dans son pays natal. Elle dit à sa compagne: « Ici, au moins, on peut encore faire de bonnes affaires, grâce à ce gouvernement à poigne, qui sait maintenir la loi et l'ordre. » Dans ma tête, une vague inquiétude, une mise en garde, pas l'alerte encore, mais l'attention à la situation. Avec un arrière-goût de chocolat quand même! Margrit et moi étions encore bien trop timides et trop suisses pour poser des questions. Le débarquement s'organisait. l'observais qu'aucun des passagers blancs ne portait ses bagages lui-même. Mais il y 21

avait des porteurs à gogo, tous noirs. Ils surgissaient à point et portaient, portaient, portaient les valises, les caisses, les malles. Les portefaix étaient vêtus de shorts courts et kaki, d'une sorte de chemise sans manche, kaki aussi, un peu comme je verrai tant de prisonniers les porter plus tard. J'observais leur visage perdu dans quelque néant et je me demandais: « d'où viennent-ils? où sont leurs familles? que ressentent-ils? que pensent-ils? » J'observais les visages des passagers, qui ne se posaient jamais sur l'homme de faix. Leur regard allait plutôt, comme le nôtre ce matin, à cette nature de toute beauté, aux amis et connaissances qui attendaient au débarcadère. On ne faisait pas plus attention aux portefaix qu'à un outil quelconque et sans VIe. Ici et là cependant, j'ai vu une main blanche glisser une pièce d'argent dans une main noire. Et la tête crépue de s'incliner, comme ces statuettes nègres aux troncs des églises suisses. Un nuage passait dans ma tête: voici donc le peuple de ma vocation religieuse? Sur le quai, deux sœurs nous attendaient. Un bonjour cordial, un chaleureux souhait de bienvenue et hop, on commande un taxi. Je fus surprise de l'autorité et de la spontanéité avec lesquelles on pouvait commander et obtenir un taxi en Afiique. Je remarquai aussi que l'attitude des sœurs envers les portefaix noirs qui amenaient les bagages était la même que celle des Blancs au débarcadère. Dans le taxi, Margrit et moi étions assises devant. Je me croyais honorée. J'appris seulement plus tard que, dans la culture coloniale anglaise, la place d'honneur était à l'arrière. Nos deux sœurs avaient quand même gardé, selon la convention, la première place, alors que nous croyions qu'elles s'étaient déplacées pour mieux nous accueillir. Les voyageurs blancs ne parlent pas aux chauffeurs noirs dans les taxis, si ce n'est à bord de ceux qui se rendent dans les townships. J'avais envie d'aller serrer la main à l'homme qui nous avait rendu service. Embarras! Lorsque Margrit et moi essayâmes de lui dire quelques mots, il ne répondit pas. Je lui souris. Son regard se posa sur moi comme une ombre. Que pensait-il de nous, immigrantes de la dernière heure? Que pensions-nous des taxis blancs conduits par des Noirs? Nous venions de lire « Whites only» sur le toit de la voiture. Aucune explication de la part de nos consœurs. S' étaientelles habituées au système jusqu'à ne plus remarquer ses aberrations? En sera-t-il de même pour nous? 22

Dieu que les palmiers_sont nobles et beaux... Leur vert sombre épouse le bleu profond du ciel. Quelle harmonie! Existe-t-elle sur cette terre et dans ce peuple? La voiture démarre. En passant sur la grande place de l'esplanade, un mendiant sans jambes se traîne, cape en mains, le regard vide. Le taxi le contourne comme un objet suspect. Le handicapé fait partie du paysage. On ne le voit pas. Sinon comme un obstacle sur nos pas! Mon cœur se serre. La ville du Cap! Voici mon peuple. Où va-t-il dormir ce soir, le mendiant sans jambes? Que pense-t-il du taxi et de ses passagers? Que pense-t-il des missionnaires et des Blancs? Pour lui et ses semblables, qui sont légions, faisonsnous simplement partie d'un paysage à contempler, mais qui ne se discute pas? Nous sommes arrivées à la mission St Augustin, à Parow, à quelque vingt-cinq kilomètres du Cap. La mission comprenait un orphelinat, des écoles primaires et secondaires ainsi qu'une école normale. A l'heure qu'il est, l'application de la loi des « zones séparées» a rayé cette institution éducative de la carte de géographie et de la réalité sociale et humaine. Cette expérience allait se répéter bien des fois dans les années à venir. J'ai fait la découverte, à Parow, d'une explosion de vie qui vous colle à la peau. Ces orphelins au regard et au geste vifs. La force de leur voix ferait tressaillir le jeune Mozart. On ressentait l'impulsion d'une vie qui éclate comme éclate le bourgeon poussé par une sève puissante sous un soleil irrésistible. La force de la prière, le soir, dans l'église St Augustin me faisait penser au chapelet que l'on récitait le soir en famille et je me sentis tout de suite« à la maison avec eux ». La population était métisse, sa couleur de peau passant d'un brun doré au brun sombre et presque noir, pour revenir au teint pâle bronzé dont tant d'Européens rêvent et qu'ils ne peuvent supporter si c'est la couleur de leur frère. A l'orphelinat, nous avons rencontré des sœurs et des orphelins qui faisaient penser à de petits lapins espiègles et effrayés. Quand je le pouvais, je m'échappais et me sentais heureuse en leur compagnie. Mais j'étais naïve et je pensais que leur pauvreté était une richesse. J'étais heureuse d'être avec ces gens que j'aimais déjà de tout mon cœur. J'avais envie de me lier aux orphelins: n'étais-je pas venue juste pour eux? Ce n'était pas leur 23

misère qui m'attirait, c'était leur vitalité. J'avais envie de manger, jouer, chanter avec eux. Je me sentais bien dans ma peau... J'avais envie de «faire du bien ». Il faut bien un objet à l'aspiration de ceux qui ont envie de faire du bien! Les orphelins faisaient partie de ce peuple étrangement riche du Cap, les Métis. Qui était ce peuple et d'où venait-il ? Quelle était cett~ société aux multiples couleurs? Et quelle était donc cette Eglise « Peuple de Dieu» ? Comment étionsnous considérées, nous les étrangères? J'avais l'impression de percevoir, mais de ne pas voir, de sentir vaguement, mais de ne pas comprendre la complexité de la situation. J'étais inquiète.. . De l'autre côté de la route se trouvait alors le couvent St Mary. C'est là que les sœurs métisses, à l'époque affiliées, mais non intégrées aux sœurs de la Ste Croix, ont leur logement, noviciat et chapelle. On leur avait donné un nom: Sœurs de Notre-Dame-des-Douleurs. Durant la récréation, nous étions avec les sœurs européennes qui parlaient anglais. De l'autre côté de la rue, au couvent St Mary, les sœurs métisses parlaient plus facilement l'afrikaans. J'ai appris cette langue avec beaucoup d'intérêt. Elle m'a permis d'aller à la rencontre d'un autre peuple, le peuple afrikaner et boer. Un peuple de paysans qui ressemblent beaucoup aux paysans de chez nous. Je m'en rendrai compte plus tard. Pour le repas, nous sommes allées au réfectoire des sœurs. Nourriture de type colonial, meilleure qu'en Suisse. Je me rassasiais de fruits succulents en me disant: «Est-ce que ça va durer?» Puis on nous a montré, tout naturellement comme on le fait pour tout visiteur, le réfectoire des orphelins. Leur nourriture n'était pas la même, loin de là. Bien que suffisante, elle ne devait guère avoir de goût. Elle se composait de maïs blanc en gros grains, avec une espèce de sauce faite de viande hachée mélangée à une sorte d'épinards que l'on trouve là-bas à l'état sauvage, comme les orties, mais que l'on cultive aussi parce que c'est riche en vitamines. La nourriture des orphelins ne me posait pas problème. Ce qui me surprenait était que, vivant sous le même toit, servis par des cuisinières et cuisiniers métis et noirs, les prêtres et les sœurs bénéficient d'une nourriture plus soignée que les autres. Aujourd'hui, cette séparation qualitative de la nourriture n'existe plus dans les institutions religieuses quoique la distinction culturelle des goûts soit toujours respectée lorsque 24

c'est possible. Durant les quelques jours passés au Cap avant de rejoindre la maison provinciale à Aliwal North, nous eûmes l'occasion d'explorer quelque peu ce monde étrange. Une petite sœur blanche - encore la couleur - nous chaperonna durant la visite des missions. Une sœur métisse nous accompagnait. Elle était punissable si elle voyageait dans un wagon blanc, raison pour laquelle nous devions voyager dans un wagon nonblanc! Les missionnaires blancs pouvaient, sans menace de sanctions, voyager dans ces wagons, encore qu'à « leurs risques et périls» ! Là, dans le train, Mary, la petite sœur blanche nous parla, mais d'une voix qui s'était faite discrète, de l'injustice de ce gouvernement qui séparait les gens à cause de leur seule couleur. Je sentais que cette sœur était très, très en colère et cela me rassurait. Consciente de cette injustice permanente et humiliante, la sœur métisse parla alors librement de la situation. Le fiel lui montait du cœur aux lèvres. Pourquoi, me demandais-je, ne lutte-t-on pas là-contre? Le peuple se battait depuis longtemps déjà, je ne le savais pas, je devais l'apprendre une bonne année plus tard. Je me demandais ce que ressentaient et pensaient tous les Métis autour de nous. Je les voyais, assis sur les banquettes de bois. Que pensaient-ils du fait que les Blancs enfreignent impunément la loi et ceci publiquement, et qu'eux, nés dans le pays, ne puissent enfreindre la même loi sans se faire mettre en prison? Pour qui et contre qui étaient donc les lois de ce pays? La première nuit passée sur terre d'Afrique fut teintée d'émotions diverses, d'appréhension, d'espérance et de rêverie. Les étoiles, toujours si proches dans cette hémisphère sud, paraissaient humaines. Le vent léger de la mer aidant, j'étais ouverte à ces bruits et chuchotements d'un continent mystérieux que j'aimais déjà. Au fil des heures nocturnes, j'ai pleuré. Des larmes d'angoisse face à cet étrange pays. Et des larmes de nostalgie pour le Clos du Doubs.

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