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Histoire politique du Cameroun au XXè siècle

De
598 pages
L'objet de ce livre est, entre autres, de rendre exhaustivement compte de la longue quête et de la conquête laborieuse des droits politiques, économiques et sociaux des Camerounais au XXè siècle. La première partie du livre est consacrée à la période coloniale. La deuxième partie rend compte de la gouvernance politique durant les années de la présidence Ahmadou Ahidjo et la troisième partie analyse la présidence de Paul Biya.
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eHistoire politique du Cameroun au XX siècle Etudes
eL’histoire politique du Cameroun au XX siècle, comme celle de beaucoup africaines
Série Histoirede pays d’Afrique noire sur la même période, est assimilable, au regard
des faits, à une longue et laborieuse quête de libération. Cette quête
démarre après la Conférence de Berlin et la mise en œuvre effective des
processus européens de colonisation territoriale du continent africain,
et d’asservissement de ses populations.
Pierre Kamé B
Durant la période coloniale, qui démarre ainsi après 1884, les populations
du Cameroun, comme la plupart des populations africaines, sont, par la
contrainte, dépouillées de leurs droits politiques, économiques et sociaux.
Ces injustices sont progressivement corrigées sous la pression des Histoire politique
populations du Cameroun et de la communauté internationale naissante.
L’indépendance nationale consacre la libération politique du Cameroun e
de la tutelle des Nations Unies. Mais la période postcoloniale n’est du Cameroun au XX siècle
cependant pas l’âge d’or des libertés politiques et de la démocratie au
Cameroun. Bien au contraire !
Le pluralisme politique et la démocratisation deviennent, après la levée
de la tutelle des Nations Unies, les exigences les plus emblématiques du
combat politique d’une partie non négligeable de l’élite camerounaise,
au point de leur apparaître comme consubstantiels de l’émancipation
coloniale.
L’objet de ce livre est, entre autres, de rendre exhaustivement compte
de la longue quête et de la conquête laborieuse des droits politiques,
eéconomiques et sociaux des Camerounais au XX siècle. La première partie
du livre est consacrée à la période coloniale. La deuxième partie rend
compte de la gouvernance politique durant les années de la présidence
Ahmadou Ahidjo, le premier président de la République du Cameroun.
La troisième et dernière partie du livre analyse la présidence Paul Biya,
le deuxième président de la République du Cameroun.
Pierre Kamé BOUOPDA est enseignant-chercheur, maître de conférences
à l’Université de Valenciennes.
ePhotographie de couverture : Masque du XIX siècle en bois à patine de la confrérie royale
Manjong – Bamena. In Legs Pierre Harter, « Les Rois sculpteurs, Art et pouvoir dans le
Grassland camerounais », MAAO.
Etudes africaines
Série Histoire
ISBN : 978-2-343-10469-0
49 €
e
Pierre Kamé B
Histoire politique du Cameroun au XX siècleCollection « Études africaines »
dirigée par Denis Pryen et son équipe
Forte de plus de mille titres publiés à ce jour, la collection
« Études africaines » fait peau neuve. Elle présentera
toujours les essais généraux qui ont fait son succès, mais se
déclinera désormais également par séries thématiques : droit,
économie, politique, sociologie, etc.
Dernières parutions
Théophane AYIGBÉDÉ, Déchets solides ménagers et risques environnementaux
au Bénin, 2016.
Tidiani SIDIBE, L’essentiel du management d’une banque commerciale. Du front
office au back-office, 2016.
Justelle MATSITSA KIANGATA, Conscience historique et devenir des États
africains, 2016.
Alhousseini MOULOUL, Les Touaregs du Niger. Chroniques des années de
braises, 2016.
Emmanuel KAMDEN, Innovation entrepreneuriale et développement durable en
Afrique : défis et opportunités, 2016.
Albert B. KALONGA LUSE-LUA-NZAMBI, Désarmement, démobilisation
et réintégration des enfants-soldats. Échec au Sud-Kivu ?, 2016.
Zakaria FADOUL KHIDIR, Anthropologie des populations tchadiennes. Les
Béri du Tchad, 2016.
Célestin HITIMANA, Rwanda : deux siècles de crimes contre l’humanité, 2016.
Maximin Lucien DA, La noix de cajou, levier de développement local au nord-est
de la Côte d’Ivoire, Contribution au développement socialement durable, Cas du
district du Zanzan : Gontougo et Bounkani, 2016.
Ousmane KOUANGBE HOUZIBE, L’impasse démocratique en Afrique
francophone : le cas du Tchad. Les dimensions juridiques, politiques et
institutionnelles de la démocratisation en Afrique subsaharienne, 2016.
Titi PALE, Les femmes victimes de la guerre civile ivoirienne. Récits d’atrocités et
(auto) reconstruction, 2016.
Blaise SARY NGOY, La problématique de l’émergence des économies africaines,
2016.
Maurice M’BRA KOUADIO, Les religions ancestrales des Akan de Côte
d’Ivoire. Ethnographie des pratiques contemporaines, 2016.
Benoît KOUAKOU OI KOUAKOU, La réussite paradoxale à l’école.
Quand réussissent des élèves africains qui avaient peu de chance de réussir, 2016.
Patrick DEVLIEGER, Jori DE COSTER, Lambert Nieme, Léon
MBADU-KHONDE, Handicap et technologie en contextes africains, 2016.








Histoire politique du Cameroun
eau XX siècle









































© L’HARMATTAN, 2016
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-10469-0
EAN : 9782343104690 Pierre Kamé BOUOPDA






Histoire politique du Cameroun
eau XX siècle




























L’HARMATTAN DU MÊME AUTEUR
La quête de libération politique au Cameroun
L’Harmattan, 2006
Les crises majeures de la présidence Paul Biya
L’Harmattan, 2007
De la rébellion dans le Bamiléké
L’Harmattan, 2008
Cameroun, Du protectorat vers la démocratie, 1884-1992
L’Harmattan, 2008
Les émeutes du Renouveau
L’Harmattan, 2009
Les handicaps coloniaux de l’Afrique noire
L’Harmattan, 2010
Kamé Samuel - Aux fondements du régime politique camerounais
L’Harmattan, 2013
L’indépendance du Cameroun – Gloire et naufrage politiques de l’UPC
L’Harmattan, 2015 « Le passé est, par définition, un donné que rien ne modifiera plus. Mais la
connaissance du passé est une chose en progrès, qui sans cesse se
transforme et se perfectionne. »
Marc Bloch, Apologie pour l’histoire ou métier d’historien,
eLib. Armant Colin, Paris, 2 éd., 1952, p. 36. À mes enfants, Alexandrine, Dominique et Frédérick
À mon épouse, Marie-Laure SOMMAIRE
AVANT-PROPOS ....................................................................................... 13
LA PÉRIODE COLONIALE
LE REJET DU COLONIALISME............................................................ 17
« La méprise germano-douala » ................................................................ 18
L’espérance d’un traité libérateur ............................................................ 31
Le combat des leaders douala .................................................................... 37
LES DÉCHIREMENTS DE L’INDÉPENDANCE ................................. 57
L’amorce de la décolonisation ................................................................... 58
Les partenaires de la France ...................................................................... 71
Les « partenaires » des Nations Unies ....................................................... 74
Le lobbying de l’UPC pour la réunification et l’indépendance .............. 79
Les dissensions politiques ......................................................................... 101
L’incrimination et la dissolution de l’UPC ............................................. 106
L’ouverture vers l’autonomie interne ..................................................... 114
Le statut d’autonomie interne.................................................................. 122
L’ouverture vers l’indépendance du Cameroun .................................... 137
La levée de la tutelle des Nations Unies .................................................. 153
La politique du pire .................................................................................. 159
La conquête d’un impérium politique ..................................................... 165
LA PRÉSIDENCE AHMADOU AHIDJO
LE DÉSENCHANTEMENT POSTCOLONIAL ................................... 179
La fin du parlementarisme ....................................................................... 180
Les élections législatives et présidentielles .............................................. 192
La pacification militaire du Bamiléké ..................................................... 205
La réunification du Cameroun ................................................................ 212
La fin du pluralisme politique ................................................................. 219
La dérive autoritaire du régime ............................................................... 224
L’instauration du parti unique ................................................................ 234
LA SUCCESSION PRÉSIDENTIELLE ................................................ 263
Les aménagements constitutionnels ........................................................ 263
Le processus politique .............................................................................. 273
L’accession de Paul Biya à la magistrature suprême ............................ 278
LA PRÉSIDENCE PAUL BIYA
LA CRISE POLITIQUE .......................................................................... 287
La transition ratée .................................................................................... 287
Le complot contre la sécurité de l’État ................................................... 303
Le renouveau national .............................................................................. 325
LA CRISE ÉCONOMIQUE .................................................................... 349
Le modèle économique du Cameroun ..................................................... 349
La crise du modèle économique du Cameroun ...................................... 354
La stabilisation économique ..................................................................... 364
LA DÉMOCRATISATION ..................................................................... 369
La promotion du « pluralisme fermé » ................................................... 369
L’exigence d’un « pluralisme ouvert » .................................................... 375
La stabilisation du processus de démocratisation .................................. 404
LA RÉVOLUTION CONSERVATRICE ............................................... 446
La désillusion du multipartisme .............................................................. 447
La désillusion économique du désendettement ...................................... 450
La crise sociale de 2008 ............................................................................ 466
Bilan et controverses ................................................................................. 492
BIBLIOGRAPHIE .................................................................................... 505
INDEX........................................................................................................ 517
ANNEXES ................................................................................................. 541
TABLE DES MATIERES ........................................................................ 589

AVANT-PROPOS
Ce livre sur l’histoire politique contemporaine du Cameroun est le produit
d’un travail entamé après le décès de mon père, Kamé Samuel, au mois de mai
1998. N’ayant pas pu, comme nous l’envisagions ensemble, exploiter et
restituer sa mémoire vécue à travers un livre-entretien, j’ai entrepris par
moimême, et à des fins d’éclaircissements, d’approfondir mes connaissances sur
l’histoire politique de mon pays. Cette investigation, notamment dans ses
archives personnelles, a débouché sur la publication de plusieurs livres traitant
de sujets se rapportant à l’histoire politique du Cameroun.
En 2014, lors d’un échange sur l’historiographie au Café littéraire « Le
Cannibale » à Yaoundé, il m’a été suggéré, pour des raisons pédagogiques, de
synthétiser et de rassembler dans un ouvrage unique mes différents écrits sur
l’histoire politique du Cameroun. Ce livre, rédigé à partir d’une approche
chronologique des processus politiques, répond à cette suggestion opportune.
La première partie du livre est consacrée à la période coloniale. La deuxième
partie concerne les années durant lesquelles Ahmadou Ahidjo était le chef de
l’État. La troisième et dernière partie du livre renvoie globalement aux trois
premières décennies de la présidence Paul Biya. Il s’agit ainsi de l’histoire
e epolitique du Cameroun du crépuscule du XIX siècle à l’aube du XXI siècle.
eLe livre parcourt donc la totalité du XX siècle.
Mon principal objectif, à travers la publication de ce livre, est de contribuer à
l’approfondissement des connaissances sur l’histoire politique du Cameroun.
Éclairer le passé aide souvent à mieux voir le présent, et à entrevoir le futur.

Bouopda Pierre Kamé

















LA PÉRIODE
COLONIALE

LE REJET DU
COLONIALISME
Du protectorat allemand à la Seconde Guerre mondiale, le refus de
l’asservissement colonial est le caractère dominant de la conjoncture politique
1au Cameroun . Cette conjoncture conflictuelle n’est pas seulement le fait des
résistances classiques que les populations africaines opposent à l’époque à la
conquête de leur territoire. Dans le cas du Cameroun, l’écho du conflit colonial
traditionnel est dominé par la résonance des revendications spécifiques des
communautés douala, dont le rejet du colonialisme est la signification
première.
Les revendications des communautés douala résultent d’une méprise sur
l’interprétation du « Traité germano-douala » du 12 juillet 1884. La lecture
allemande du Traité est contestée par les communautés douala qui se
présentent en porte-paroles des populations du Cameroun. Cette contestation
douala est formalisée par le « King » Bell, Rudolf Douala Manga, à l’occasion
2du conflit domanial germano-douala . Son arrestation et sa pendaison en 1914
ne suffiront pas à ramener les communautés douala à résipiscence malgré le
traumatisme profond.
La fin du protectorat allemand entretient l’espérance d’une libération politique
des communautés douala. Elles surveillent les velléités françaises et
britanniques d’annexion du Cameroun entre 1916 et 1919. Elles songent à des traités
de coopération mieux rédigés et plus protecteur de leurs droits. Cette réflexion
est menée dans un environnement international où le discours anticolonialiste
1 L’orthographe allemand « Kamerun » est souvent préféré parce qu’il se rapporte à
une période d’unité administrative et territoriale du pays. Par commodité nous
utilisons, autant que faire se peut, l’orthographe français dans l’ensemble du livre.
2 e Dans l’estuaire du Wouri au XIX siècle, le titre de « King » est dévolu aux
représentants des grandes familles régnantes. Cette appellation est tombée en
edésuétude au début du XX siècle. eHistoire politique du Cameroun – XX siècle
est déjà audible. Leur volonté de libération politique n’est pas retenue lors du
Traité de paix de Versailles. Mais le nouveau statut juridique du Cameroun
marque une avancée sur le chemin de la libération politique.
Le statut innovant de Territoire sous mandat de la Société des nations (SDN)
offre des garanties juridiques non négligeables aux populations du Cameroun
dans plusieurs domaines. Les élites douala sont les premières au Cameroun à
exploiter ces ressources juridiques notamment pour essayer de réparer les
préjudices subis durant le protectorat allemand. L’administration coloniale
française découvre une élite sociale instruite, combative et opiniâtre à l’image
d’Alexandre Ndumb’a Douala, le fils aîné de Rudolf Douala Manga. Cette
administration cède du terrain, mais maintient globalement son projet
colonial.
À la veille de la Seconde Guerre mondiale, les convoitises allemandes sur le
Cameroun incitent la France à concéder des libertés politiques à l’élite
camerounaise, c’est-à-dire, principalement à l’élite douala. Jean Mandessi
Bell et Léopold Moume-Etia peuvent, dans ce contexte, créer l’Union
camerounaise en 1937 à Paris, une association à vocation politique. Édouard
Daladier, le président du Conseil, daigne recevoir une délégation de l’Union
camerounaise en 1938. Au Cameroun, l’administration coloniale française promeut
la création de la Jeunesse camerounaise française (JEUCAFRA), une autre
association à vocation politique dont la présidence est confiée à Paul Soppo
Priso, un membre de la communauté Bell.
Après la capitulation de juin 1940, la reconquête gaulliste démarre en terre
africaine avec les exploits du Colonel Leclerc. La contribution camerounaise
à l’œuvre de reconquête de la France libre est déterminante. Ces faits et cette
conjoncture confortent les revendications camerounaises de libération
politique.
« La méprise germano-douala »
eDès le début du XIX siècle, les communautés africaines établies sur les côtes
de la baie de Biafra formalisent leurs liens commerciaux avec les occidentaux
et leurs subrécargues qui dominent le commerce dans tout le Golfe de guinée.
Au sein de ces occidentaux, les britanniques sont ceux dont la réputation de
justice et de loyauté dans les rapports commerciaux est reconnue sur toute la
côte ouest africaine à l’époque. La Grande-Bretagne abolit la traite négrière
erdès le 1 janvier 1807. C’est la première puissance européenne qui s’engage
effectivement dans la lutte contre la traite négrière. Les missionnaires
britanni- 18 - Le rejet du colonialisme
ques sont également les premiers à s’investir dans les œuvres sociales et
éducatives sur la côte ouest africaine.
Dans la première moitié du siècle, la Grande-Bretagne entreprend, à travers la
signature de plusieurs traités, de réglementer les rapports commerciaux de ses
subrécargues avec les communautés africaines résidantes sur la côte
occidentale du continent. L’objectif est d’assurer la prospérité du commerce
3dans cette région . Parmi les traités commerciaux signés par les britanniques,
celui du 14 janvier 1856 instituant la « Cour d’équité » est certainement le
4plus important pour les communautés de la baie de Biafra . Il s’agit en effet
de la première instance arbitrale en matière commerciale dans la baie de
Biafra. L’autorité de la « Cour d’équité » est garantie par la Grande-Bretagne
représentée par le Consul de sa Majesté dans les baies du Bénin, de Biafra et
de Fernando Poo.
Le fonctionnement de la « Cour d’équité » contribue à entretenir le prestige
de la Grande-Bretagne auprès des communautés africaines de la baie de
Biafra. Les communautés douala sont de celles qui apprécient la justice
britannique et la loyauté commerciale de leurs subrécargues. C’est tout
naturellement que les « King » douala entreprennent des démarches officielles
auprès de la reine Victoria pour obtenir le statut de protectorat britannique. Ils
saisissent à cet effet la reine Victoria en 1877, puis en 1879. Ces démarches
sont vaines malgré l’insistance des « King » douala. En définitive, c’est par
défaut que le 12 juillet 1884, les « King » douala signent avec Edward
Woermann le « Traité germano-douala » au comptoir de la Woermann Linie
Com5pany à Akwa sur les berges du Wouri . Dans la lettre le traité est assez
sommaire. Il prête de ce fait à de multiples interprétations.
À travers ce Traité, les signataires allemands songent à matérialiser les
prétentions coloniales naissantes de l’Allemagne de Bismarck et de Guillaume
erI . À la Conférence de Berlin qui démarre le 15 novembre 1884, le « Traité
germano-douala » crédibilise en effet les exigences allemandes au sujet du
3 Sur les relations commerciales entre les Européens et les communautés africaines
edans le Golfe de Guinée durant le XIX siècle, voir Verkijika G. Faso « Commerce et
hégémonie sur la Côte du Cameroun (1879-1887) », pp. 99-133, in Histoire du
e eCameroun (XIX -début XX ), sous la direction de M. Z. Njeuma, L’Harmattan, 1989.
4 Cf. Annexes 1 et 2 pour le traité de la Cour d’équité et le traité germano-douala.
5 Edward Woermann est le frère d’Adolf Woermann propriétaire de la firme allemande
C. Woermann Trading Company basée à Hambourg et représentée à Douala depuis
1868. Cf. Verkijika G. Faso, op. cit. sur les contextes économique et diplomatique
dans lesquels s’inscrit la signature du « Traité germano-douala ».
- 19 - eHistoire politique du Cameroun – XX siècle
Cameroun. Au terme de cette conférence le 23 février 1885, le Cameroun est
6officiellement un protectorat allemand . Dans l’esprit des « King » douala
signataires du traité, ils paraphent librement un contrat de partenariat qui
sécurise et pérennise leurs rentes commerciales dans leurs transactions avec
les populations implantées à l’intérieur des terres. Cette interprétation s’avère
incompatible avec la conception européenne de la colonisation. Cette méprise
est à l’origine d’une crise durable entre les autorités allemandes et les
communautés douala représentées par Rudolf Douala Manga qui est à la tête de la
communauté Bell.
Le contentieux domanial germano-douala est l’illustration emblématique de
la méprise au sujet de l’interprétation du traité du 12 juillet 1884. Le projet
allemand d’expropriation des terres appartenant aux communautés douala est
à l’origine de ce contentieux. L’administration coloniale allemande envisage
de créer sur les terres expropriées en bordure du Wouri, une ville moderne
réservée aux Européens. Ce projet est littéralement combattu à mort par
Rudolf Douala Manga. L’issue de la Première Guerre mondiale met un terme
au protectorat allemand sur le Cameroun et entretient à tort l’espoir des
communautés douala dans le recouvrement de leurs droits sur les terres
expropriées sur les berges du Wouri.
Rudolf Douala Manga
Rudolf Douala Manga, fils aîné d’Auguste Manga Ndumbe (1851-1908) et de
7Tomed’a Mwaso , est né le 24 mars 1872 à Douala, sous le règne de son
grandpère paternel Ndumb’a Lobe (1839-1897), à la tête de la communauté Bell de
81858 à 1897 .
À la naissance de Rudolf Douala Manga, il y a longtemps que la communauté
Bell, comme la plupart des communautés sur les côtes de la baie de Biafra, a
formalisé ses liens commerciaux avec la Grande-Bretagne et ses subrécargues
qui régulent et dominent le commerce dans tout le Golfe de guinée. Son
grand6 Les frontières indicatives des différents territoires convoités sont précisées à Berlin.
Le protectorat allemand qui est reconnu à Berlin concerne un territoire qui s’étend
bien au-delà des terres sous tutelles douala.
7 Dans la tradition douala, l’ajout de l’attribut « a » entre deux noms propres renseigne
sur la filiation des personnes. Ainsi, Tomedi, fille de Mwaso, se dit Tomed’a Mwaso.
La présence de l’attribut « a » est implicite lorsque le nom se termine par la voyelle
« a ». Ainsi, Manga, fils de Ndumbe, se dit Manga Ndumbe.
8 La communauté Bell regroupe plusieurs « clans » : les Bonapriso, les Bonadouma,
les Bonadoumbe et les Bonamandone.
- 20 - Le rejet du colonialisme
père, « King » Ndumb’a Lobe éduque ses enfants dans un contexte où le
prestige politique de la Grande-Bretagne est considérable. C’est avec fierté
qu’il envoie son fils aîné, le prince héritier Auguste Manga Ndumbe à Bristol
en Angleterre pour sa formation.
En 1884, année de la signature du Traité germano-douala, Rudolf Douala
Manga a 12 ans, l’âge de l’éveil au monde des adultes. La société douala est
habitée durant la période qui suit la signature du Traité par des doutes
importants sur l’opportunité et le bien-fondé du choix des « King » pour le
protectorat allemand. Kum’a Mbappe (Lock Priso), le chef du canton Bell de
9Bonaberi, n’a pas suivi « King » Ndumb’a Lobe dans la signature du Traité .
La société douala est divisée et dubitative durant les années 1885 à 1890. C’est
dans cette atmosphère de divisions et de controverses « familiales » que
Rudolf Douala Manga devient adulte.
Après la Conférence de Berlin, le programme colonial de « germanisation »
des populations du Cameroun démarre dans le cadre de l’école. Theodor
Christaller, le premier enseignant allemand, arrive dans la ville de Douala au
mois de janvier 1887. Avec l’appui et l’aide matérielle de « King » Ndumb’a
Lobe, Christaller ouvre une première école publique élémentaire en 1888 sur
le plateau Joss en territoire Bell. Le jeune Rudolf Douala Manga suit les
enseignements de Theodor Christaller. Celui-ci entretient manifestement de
bonnes relations avec « King » Ndumb’a Lobe. Il n’est certainement pas
étranger au choix des établissements qui accueillent Rudolf Douala Manga en
Allemagne pour la suite de sa formation. C’est dans un premier temps le lycée
d’Aalen dans le Württemberg en Allemagne du Sud-ouest. Rudolf Douala
10Manga s’y rend en 1891 pour y faire ses humanités . Dans un second temps,
c’est l’université de Bonn en Rhénanie du nord Westphalie pour ses études de
11droit .
« King » Ndumb’a Lobe décède le 23 décembre 1897. Auguste Manga
Ndumbe, le père de Rudolf Douala Manga, lui succède à la tête de la
communauté Bell. Rudolf Douala Manga quant à lui est de retour au Cameroun en
9 Kum’a Mbappe reste favorable à un partenariat avec la Grande-Bretagne. Sa
dissidence est brutalement réprimée par les troupes de l’amiral allemand Knorr au mois de
décembre 1884.
10 Études de lettres classiques (latin & grec). Sur la vie, et notamment le séjour de
Rudolf Douala Manga en Allemagne, voir Adalbert Owona, La naissance du
Cameroun, 1884-1914, L’Harmattan, 1996.
11 Rudolf Douala Manga passe aussi 6 mois au Lycée d’Ulm après son séjour à Aalen.
- 21 - eHistoire politique du Cameroun – XX siècle
121896 après un séjour de plusieurs années en Allemagne . En 1897, son épouse
13Emma Engome (1881-1936) lui donne son premier fils, Alexandre Ndumb’a
eDouala. En cette fin du XIX siècle, Rudolf Douala Manga est un jeune
homme qui découvre les joies et les rigueurs de la paternité. Il assiste son père
dans la gestion des biens familiaux et parfait sa formation pratique au sein de
l’administration coloniale allemande.
Au mois de juillet 1902, Rudolf Douala Manga a l’opportunité de retourner
en Allemagne avec une délégation de « King » douala en mission pour, entre
autres, protester contre la décision de transfert de la capitale du Cameroun de
14la ville de Douala à celle de Buea . Cette décision est prise en 1901 par Jesko
von Puttkamer, le gouverneur allemand du Cameroun.
Depuis l’établissement du protectorat allemand en 1885, la ville de Douala est
en effet le siège des institutions coloniales et la ville de résidence du
gouverneur et du commandant militaire du Cameroun. Julius Freiherr von Soden
(mandat 1885-1891) et Eugen von Zimmerer (mandat 1891-1895), les deux
premiers gouverneurs allemands, résident à Douala. Jesko von Puttkamer
(mandat 1895-1907) réside lui aussi à Douala de 1895 à 1901. De 1901 à 1906,
année de sa démission, von Puttkamer s’établit à Buea, la nouvelle capitale du
15Cameroun . Son successeur, Dr Theodor Seitz (mandat 1907-1910) est obligé
de transférer de nouveau la capitale à Douala en raison des dégâts occasionnés
à Buea par la grande éruption volcanique du Mont Fako (Mont Cameroun) qui
survient le 26 avril 1909. Les deux derniers gouverneurs allemands, Dr Otto
Gleim (mandat 1910-1912) et Dr Karl Ebermaïer (mandat 1912-1916), ainsi
que les commandants militaires, résident par la suite à Douala.
Lorsque la ville de Douala devient à nouveau la capitale du Cameroun en
1909, il y a peu de temps que Rudolf Douala Manga est à la tête de la
communauté Bell. Son père, Auguste Manga Ndumbe, est décédé le 2 septembre
12 Les dates exactes de la période de séjour de Rudolf Douala Manga en Allemagne
restent méconnues.
13 Rudolf Douala Manga épouse Emma Engome probablement à son retour
d’Allemagne en 1896. Emma Engome est une métisse de père anglais (Dayas) et de mère
douala.
14 Les “King” qui accomplissent cette mission sont : Auguste Manga Ndumbe
(Bonadoo), Dika Mpondo (Bonaku) et Jim Ekwala (Bonebela).
15 Accusé de traitements inhumains envers les populations du Kamerun, Jesko von
Puttkamer démissionne à la suite de sa condamnation par la Cour disciplinaire de
Potsdam.
- 22 - Le rejet du colonialisme

161908 après avoir achevé la construction de la Pagode en 1905 . Rudolf
Doua17la Manga a pris sa succession le 11 septembre 1908 . Sa famille s’est agrandie
quelques mois plus tôt avec l’arrivée de Teïkla Njandj’a Douala. Six ans plus
tôt en 1902, Eitel Manga Douala est venu combler la douleur du décès d’Eitel
18Kum’a Douala en 1900 et le vide familial occasionné par le départ pour
l’Allemagne d’Alexandre Ndumb’a Douala, le fils aîné. En 1909, c’est la
nais19sance d’Henri Lob’a Douala le futur médecin . Elle précède de 4 ans celle
d’Eked’a Douala en 1913. En dépit de la tradition, et contrairement à ses feus
père et grand-père, Rudolf Douala Manga est monogame avec une famille de
taille réduite pour l’époque.
C’est sous les auspices de Rudolf Douala Manga que se fait la réinstallation
des services de l’administration coloniale allemande au plateau Joss. Le règne
du nouveau « King » Bell commence de ce fait sous d’heureux présages. Le
retour de la capitale à Douala était une revendication importante de la
délégation des « King » qui s’est rendue en Allemagne au mois de juillet 1902.
Le contentieux domanial germano-douala
Le transfert de la capitale de Buea à Douala s’opère dans une conjoncture de
développement rapide de la ville. La ligne de chemin de fer
BonaberiNkongsamba (160 km) est en service en 1909. Celle de Douala-Edéa (55 km)
suit en 1911. Le trafic marchandises du Port de Douala atteint 62 500 tonnes
en 1911. La population de la ville dépasse 23 000 habitants à cette période.
Les migrants européens affluent et s’installent de préférence sur le plateau
Joss au voisinage du Port. C’est une ville en pleine expansion qui a besoin
20d’un schéma d’urbanisme .
L’approbation du projet d’urbanisation de la ville intervient dans ce contexte.
Ce projet est piloté sans consultation des communautés douala par Herrmann
Röhm, administrateur du district de la ville de Douala et condisciple de Rudolf

16 Résidence officielle des « King » Bell.
17 La succession d’Auguste Manga Ndumbe est controversée. Ce n’est qu’en 1910 que
Rudolf Douala Manga est officiellement intronisé.
18 En 1900, Rudolf Douala Manga perd son fils cadet, Eitel Kum’a Douala, qui ne vit
que quelques semaines.
19 Henri Lob’a Douala (1909-1966) est le premier médecin camerounais. Il obtient
son diplôme en 1939 à l’université de Montpellier.
20 Cf. René Gouellain, Douala, ville et histoire, Enquête réalisée dans le cadre de
l’Orstom – CNRS, Institut d’ethnologie – Musée de l’Homme – Paris, 1975.
Jacques Soulillou, Douala, un siècle en images, L’Harmattan, 1989.
- 23 - eHistoire politique du Cameroun – XX siècle
21Douala Manga à la faculté de droit à l’université de Bonn . La validation de
ce projet a certainement été accélérée par le réaménagement des services du
gouverneur allemand à Douala après l’éruption volcanique de 1909.
L’objectif du projet d’Herrmann Röhm est de créer sur les berges du Wouri,
une ville occidentale moderne, s’étendant des environs de Bonamwang à
Deïdo (Bonebela) en amont du Wouri jusqu’à Bonapriso en aval, en passant
par Bonaku (Akwa), Bali et Bonanjo. Cette ville nouvelle réservée aux
Européens possède une configuration spatiale conforme aux schémas
d’urbanisa22tion qui prévalent à cette époque dans toutes les villes coloniales d’Afrique .
Elle se distingue cependant par son envergure et la matérialisation ostentatoire
de la ségrégation entre les parties européenne et africaine de la ville.
La ville européenne envisagée par l’administration coloniale allemande
couvre en effet une surface d’environ 900 hectares. Une « zone libre »,
c’està-dire une zone dépourvue de toute construction, large d’un kilomètre, la
sépare des zones destinées aux Africains. Celles-ci sont situées à l’intérieur
des terres, à 3 km en moyenne des berges du Wouri. L’administration
coloniale allemande baptise ces zones africaines « Neu-Deïdo », « Neu-Akwa » et
« Neu-Bell ».
La réalisation de ce projet d’urbanisme ambitieux nécessite l’expropriation
des terres des communautés Bell, Akwa, Deïdo, et le refoulement des
habitations et des populations à 3 km des berges du Wouri. Telle est l’exigence que
l’administration coloniale allemande transmet aux « King » douala, et en
particulier à Rudolf Douala Manga qui exerce une tutelle sur les terres du
plateau Joss. Ce qui leur est demandé d’autorité, c’est tout simplement de
s’éloigner de 3 km du Wouri et de déguerpir de leurs terres ancestrales
impré23gnées du sang d’Ewale . Pour les communautés douala, cette exigence est
24irrecevable : « Moto te na lao » .
21 Cette fonction d’administrateur de la ville de Douala est occupée de février 1899 à
septembre 1908 par Von Brauchitsch dont Herrmann Röhm est alors l’adjoint. Von
Brauchitsch a entretenu de très bons rapports avec Auguste Manga Ndumbe, le père
de Rudolf Douala Manga.
22 C’est le cas à Lagos, à Old Calabar, à Accra, etc.
23 Ewale, fils cadet de Mbedi, petit-fils de Mbongo de la tribu des Bakota au Congo
Brazzaville, est habituellement reconnu comme l’ancêtre commun des communautés
douala.
24 Proverbe douala (in Le Paradis Tabou, Valère Epée, Ed. Cerac, 1999).
Littéralement : « La propriété est inviolable. »
- 24 - Le rejet du colonialisme

« L’affaire Douala Manga »
La position sociale et le profil professionnel de Rudolf Douala Manga le
désignent spontanément comme chef de file de toutes les communautés douala
dans leur soulèvement contre le projet d’expropriation de l’administration
coloniale allemande. Il est en effet à la tête de la communauté Bell
prioritairement concernée par le projet d’expropriation. Il est juriste germanophone. Il
connaît les rouages de l’administration coloniale allemande pour y avoir
travaillé. L’administrateur Herrmann Röhm qui pilote le projet d’urbanisme a
été son condisciple à la faculté de droit à l’Université de Bonn. Son fils,
Alexandre Ndumb’a Douala, est en formation auprès de la garde républicaine
de l’Empereur Guillaume II à Bichtetesfelde près de Potsdam. En somme c’est
« l’homme » de la situation. Rudolf Douala Manga ne se dérobe pas devant le
25souhait unanime du Ngondo . Bien au contraire ! La force et la densité de son
investissement dans ce contentieux germano-douala confèrent à celui-ci le
caractère d’une « affaire Douala Manga ».
Dès que le projet démarre en 1911 avec l’aménagement des futurs espaces
d’accueil (Neu-Bell en premier), Rudolf Douala Manga engage le combat par
la supplique et la pédagogie. Il initie deux doléances le 9 novembre 1911 et le
8 mars 1912 à l’attention des instances impériales en Allemagne. Le 21
novembre 1912, il adresse des contre-propositions au gouverneur Karl
Ebermaïer. Le 15 janvier 1913, il sensibilise le Reichstag (Parlement allemand) par
le biais d’un télégramme et d’une note de protestation. L’objectif est
d’informer, d’expliquer, de convaincre et d’implorer l’imperium allemand à défaut
de pouvoir amener l’administrateur Herrmann Röhm à de meilleurs
sentiments.
Toute cette mobilisation est vaine. En accord avec le gouvernement impérial,
Herrmann Röhm notifie le décret d’expropriation aux communautés douala à
la fin du mois de janvier 1913. Rudolf Douala Manga suffoque d’amertume
mais ne renonce pas. Son argumentaire évolue face à l’intransigeance
allemande. Il dérive vers une subversion globale du colonialisme allemand jugé
arbitraire et abusif. La plainte qu’il adresse au gouverneur Karl Ebermaïer le
20 février 1913 initialise une phase de radicalisation et de généralisation du
mouvement de résistance des communautés douala qui va aboutir le 4 août
261913 à sa destitution administrative . Malgré cette sanction, nulle d’effet au

25 Le Ngondo est un sénat de notables investis d’un magistère traditionnel.
26 L’ordonnance de l’administrateur Herrmann Röhm indique une suspension des
fonctions de chef supérieur de Rudolf Douala Manga pour la durée de la procédure
d’expropriation et de relogement.
- 25 - eHistoire politique du Cameroun – XX siècle
sein du Ngondo, le séjour à Douala au mois de septembre 1913 du Dr Wilhem
Solf, secrétaire d’État aux Colonies, est une opportunité supplémentaire de
pédagogie pour Rudolf Douala Manga. Le 10 septembre, il lui adresse une
pétition dans laquelle il rappelle les prérogatives douala en matière foncière
27dans le Traité du 12 juillet 1884 . Une fois de plus le projet d’expropriation
est officiellement confirmé. La rupture avec le gouvernement impérial est
consommée. Dorénavant, Rudolf Douala Manga va instrumentaliser le
contentieux domanial germano-douala pour instruire le procès du colonialisme
allemand.
Le 24 novembre 1913, les « King » douala sollicitent par télégramme une
audience au Chancelier von Bethmann-Hollweg en Allemagne pour exposer
directement leur cause. En l’absence de réponse la décision est prise d’envoyer
clandestinement en Allemagne Adolf Ngosso’a Din, le secrétaire particulier
28de Rudolf Douala Manga . Le temps de mobiliser les fonds et d’organiser le
29voyage via Victoria , Adolf Ngosso’a Din débarque à Hambourg le 9 février
1914. Il a pour mission de sensibiliser les autorités et l’opinion allemandes sur
les revendications légitimes des communautés douala. L’avocat berlinois
Dr Harpert, le député Gustav Noske, le journaliste Helmut von Gerlach, tous
sympathisants de la cause douala, ont préparé le terrain. La résonance de
« l’affaire » est déjà grande dans les milieux politiques allemands. La justesse
de la cause des douala suscite l’adhésion de plusieurs juristes et parlementaires
allemands qui offrent leurs services à Adolf Ngosso’a Din pour l’aider à
invalider les expropriations projetées. Un mémorandum sur l’expropriation et
le refoulement des communautés douala est déposé au Reichstag. Après
l’examen du mémorandum le 18 mars 1914, le parlement allemand suspend
les crédits destinés au financement du projet gouvernemental d’expropriation
et de refoulement des communautés douala. Le Reichstag critique par ailleurs
toutes les manœuvres déloyales et les mesures d’intimidation du gouverneur
Karl Ebermaïer et de l’administrateur Herrmann Röhm envers les
communautés douala. Plusieurs télégrammes des « king » destinés au Reichstag ont en
effet été délibérément dissimulés. Le gouverneur Ebermaïer a par ailleurs pris
27 « Nous avons transféré nos droits de souveraineté, de législation et d’administration
de notre territoire aux firmes susmentionnées avec les réserves suivantes :
[…] les terrains cultivés par nous et les emplacements sur lesquels se trouvent des
villages, doivent rester la propriété des possesseurs actuels et de leurs descendants
[…] »
28 Adolf Ngosso’a Din effectue son voyage en Allemagne en violation d’un arrêté
d’interdiction de sortie du territoire.
29 Victoria est l’appellation ancienne de l’actuelle ville de Limbé au Cameroun.
- 26 -
Le rejet du colonialisme

un arrêté interdisant aCamerounais de se rendre en Allemagne. La décision du
Reichstag est donc une victoire des communautés douala ; c’est une victoire
30pour Rudolf Douala Manga dans ce combat qui s’éternise .
Les décisions du Reichstag parviennent rapidement à Douala. C’est un affront
pour le gouverneur et l’administrateur du district de Douala. Pour les
communautés douala c’est à la fois un répit et un succès que Rudolf Douala
Manga exploite pour conforter la défense de leur cause. Les populations
camerounaises sont à dessein mobilisées et instruites des contours exacts du
contentieux domanial germano-douala et des résultats encourageants obtenus
en Allemagne. À l’occasion de ces réunions qui se succèdent dans les localités
du district de Douala, Rudolf Douala Manga décline progressivement un
argumentaire nationaliste qui va être à l’origine de sa perte.
Le contentieux domanial germano-douala lui apparaît désormais comme un
avatar du colonialisme. À son esprit, le conflit prévisible
germano-camerounais sur le colonialisme doit se substituer au contentieux domanial
germanodouala. Cela engage tous les Camerounais. Rudolf Douala Manga entreprend
de sensibiliser d’autres communautés camerounaises à cette cause commune.
Des émissaires sont envoyés à cet effet dans les pays bamiléké, bamoun,
bassa, batanga et bulu.
Dans une conjoncture internationale de crise ouverte, la démarche de Rudolf
Douala Manga et de ses principaux collaborateurs est, à l’esprit de
l’administration coloniale allemande, constitutive de crime de haute trahison. Le 10 mai
1914, Rudolf Douala Manga est arrêté et incarcéré sous l’accusation de haute
trahison envers l’Empereur et l’État allemands. Le 15 mai 1914, Adolf
Ngosso’a Din est arrêté et incarcéré à Hambourg. Il est rapatrié à Douala au
mois de juin 1914. Leur procès démarre le vendredi 7 août 1914, c’est-à-dire
316 jours après la déclaration de guerre de l’Allemagne à la Russie .
Le procès et la pendaison
Le procès de Rudolf Douala Manga et Adolf Ngosso’a Din se déroule au camp
militaire allemand en territoire Bell (Bonanjo). Le juge Niedermeyer préside
la Cour. Herrmann Röhm, l’administrateur du district de Douala est présent.

30 Cf. Adalbert Owona, op. cit.
31 La Première Guerre mondiale (1914-1918) démarre avec la déclaration de guerre
de l’Autriche à la Serbie le 28 juillet 1914. Alliée à l’Autriche-Hongrie, l’Allemagne
errentre en guerre contre la Russie le 1 août, contre la France le 3 août et contre la
Grande-Bretagne le 4 août 1914.
- 27 - eHistoire politique du Cameroun – XX siècle
32Il est 17 h 00, Rudolf Douala Manga est le premier à comparaître . Après la
lecture de l’acte d’accusation de haute trahison, Rudolf Douala Manga plaide
non coupable. Le juge Niedermeyer invoque l’épisode des émissaires envoyés
par Rudolf Douala Manga et ses contacts fréquents à Douala avec Martin Paul
33 34Samba et Madola pour étayer son accusation de haute trahison.
Rudolf Douala Manga assume dignement sa démarche. À travers ses
émissaires, il a souhaité sensibiliser les Camerounais sur les abus des colons
allemands. Quant aux rencontres avec Martin Paul Samba et Madola, elles se
justifient par les réflexions qu’ils mènent ensemble sur l’avenir du Cameroun.
Le juge Niedermeyer lui oppose les propos accablants du sultan Njoya de
35Foumban . Rudolf Douala Manga met en doute la retranscription des propos
du sultan qui ne s’exprime pas en allemand. En juriste avisé, Rudolf Douala
Manga s’interroge ironiquement sur l’absence de ce témoin capital au procès.
Il s’interroge également sur l’absence de preuves matérielles. Il a en réalité
conscience que c’est une parodie de procès. Il n’est pas là pour se défendre. Il
est là pour incriminer le racisme et l’arbitraire du système colonial ; il est là
pour entretenir l’espérance des Camerounais.
L’administrateur Herrmann Röhm intervient au cours du procès pour proposer
un arrangement ultime à Rudolf Douala Manga. Herrmann Röhm invoque leur
amitié et leur camaraderie pour justifier son initiative. Ce qui est proposé à
Rudolf Douala Manga, c’est de l’argent et la liberté contre l’acceptation de
l’expropriation. Indigné par le chantage de son ancien condisciple à
l’Université de Bonn, le refus de Rudolf Douala Manga est catégorique. Herrmann
32 La description du procès s’inspire de la reconstitution effectuée par David Mbanga
Eyombwa, Ngum a Jemea, Presses de l’Ucac, 2007.
33 Martin Paul Samba, de son vrai nom Mebenga M’Ebono, est un ancien affidé du
major Curt Morgen qui a participé à la conquête militaire du centre-sud kamerunais
durant les années 1895 à 1900. Le major Curt Morgen amène Martin Paul Samba en
Allemagne en 1891 où il reçoit une formation militaire à Berlin. De retour au Kamerun
en 1894, Martin Paul Samba sert dans l’armée coloniale allemande avant de se lancer
dans des activités commerciales. Au début du siècle dernier, il se lie d’amitié à Rudolf
erDouala Manga. Arrêté le 1 août 1914, Martin Paul Samba est soupçonné d’activités
subversives. Il est fusillé le 8 août 1914 alors que ses compagnons Edande Mbita,
Madola, Assoko Nna, et Mba Enam, sont pendus le même jour. Cf. Madeleine Mbono
Samba Azam, Martin Samba face à la pénétration allemande au Cameroun, ABC,
1976.
34 Chef de Grand Batanga.
35 Les propos du sultan Njoya laissent entendre que Rudolf Douala Manga le sollicite
pour une rébellion généralisée contre l’administration coloniale allemande.
- 28 - Le rejet du colonialisme

Röhm brandit les menaces de mort qui pèsent sur Rudolf Douala Manga au
regard de la gravité de l’accusation. Il souligne les bienfaits que Rudolf
Douala Manga peut légitimement attendre de la vie à son âge (42 ans) et dans
sa position sociale (chef de la communauté Bell). Il ne parvient pas à arracher
le consentement de Rudolf Douala Manga pour l’expropriation des
communautés douala.
Le procès se poursuit avec la comparution d’Adolf Ngosso’a Din accusé d’être
sorti sans autorisation du territoire et de complicité de haute trahison.
Adolf Ngosso’a Din plaide également non coupable dans une attitude digne,
résignée et solidaire de Rudolf Douala Manga.
Peu avant 20 h 00, la Cour se retire pour délibérer. À 20 h 00, la Cour regagne
le prétoire et rend son verdict :
La Cour déclare Rudolf Douala Manga Bell coupable de Haute
trahison. Elle le condamne à mort par pendaison. Il sera exécuté
demain samedi 8 août 1914 à 16 heures et enterré dans le cimetière
indigène ; […]
La Cour déclare Adolf Ngosso’a Din coupable de Haute trahison. Elle
le condamne à mort par pendaison. Il sera exécuté demain samedi 8
août 1914 à 16 heures et enterré dans le cimetière indigène. […]
36Ce jugement est sans appel !
Le procès a duré trois heures d’horloge.
Le 8 août 1914, Rudolf Douala Manga et Adolf Ngosso’a Din sont pendus
37dans la cour du poste de police allemand à Bonanjo en fin d’après-midi . La
ville de Douala est pétrifiée.
« Ces Allemands » ont réellement exécuté la sentence ! Ils l’ont fait en
territoire Bell, publiquement. « Tet’Ekombo » (Père de la nation) n’est plus !
Il est privé de deuil. Sa sépulture au cimetière indigène de « Neu Bell » est
négligée, bâclée. Ce sacrilège afflige tous les Camerounais du district de
Douala. Mais la ville est tranquille, silencieuse, « morte ». Aucune velléité de
soulèvement. L’objectif est atteint. La théâtralisation de l’exécution de Rudolf

36 David Mbanga Eyoumbwa, op. cit.
37 Le Poste de police allemand se trouvait à l’emplacement actuel de la Direction de
la Marine marchande. Une plaque commémorative affichée sur le bâtiment rappelle
cet évènement.
- 29 - eHistoire politique du Cameroun – XX siècle
Douala Manga a valeur d’exemple et d’avertissement en ces temps de
38guerre .
La fin du protectorat allemand
Après la pendaison de Rudolf Douala Manga, les communautés douala,
prostrées, ruminent leurs ressentiments dans la douleur et le deuil. Pour sa
part, l’administration coloniale allemande se prépare à l’affrontement avec le
corps expéditionnaire que la France et la Grande-Bretagne constituent à
Freetown au Libéria.
La conquête du Cameroun est la mission assignée par les forces alliées au
corps expéditionnaire de l’Afrique de l’ouest commandé par le général anglais
Charles Dobell. Le débarquement à Douala est le premier objectif déclaré de
ce corps expéditionnaire.
Il revient au commandant militaire Zimmermann et au gouverneur Karl
Ebermaïer d’organiser la défense de Douala et du Cameroun. Après le
sacrilège de la pendaison de Rudolf Douala Manga, ils ne peuvent
raisonnablement pas compter sur la coopération des communautés douala dans cette
39entreprise : « O Malondo te Mbo, O S’Alea Ebongo » .
Karl Ebermaïer et le major Zimmermann subodorent à raison une « alliance »
opportune franco-britannique-douala contre l’Allemagne. C’est le scénario
catastrophe pour contrer le débarquement à Douala du corps expéditionnaire
commandé par le général Charles Dobell : la marine des forces alliées en face,
et « ces douala » dans le dos ! L’état-major allemand renonce à la bataille de
Douala dans ces conditions.
Le général Charles Dobell arrive au large du Wouri le 23 septembre 1914. Le
28 septembre 1914, les troupes africaines du corps expéditionnaire
francobritannique occupent la ville de Douala avec la bénédiction de ses habitants.
Les troupes sous commandement allemand se replient vers la ville de Yaoundé
40en pratiquant la « politique de la terre brûlée » . L’Allemagne est expulsée
38 La réhabilitation officielle de Rudolf Douala Manga intervient en 1936. Le 8 mars
1936, sa sépulture est transférée dans le caveau familial à l’arrière de la Pagode à
Bonanjo. Le 8 août 1936 l’obélisque érigé à Bonanjo en sa mémoire est inaugurée.
39 Proverbe douala (in Le Paradis Tabou, Valère Epée, Ed. Cerac, 1999, ibid).
Littéralement : « Si tu veux attirer le chien, ne tiens pas de bâton. » Signification : les
signes ou symboles de violence chassent sympathie et amitié.
40 Destruction du pont métallique sur la Dibamba VWU RQ GH D H OH
« Anna Woermann » et le « Lome », deux bateaux de commerce sont coulés) etc.
- 30 -
FOWLQGLRUIDOPWHXWHLe rejet du colonialisme

de Douala moins de deux mois après avoir pendu Rudolf Douala Manga. C’est
l’initialisation du processus « d’expropriation » de ses « colonies » par les
puissances alliées. Les communautés douala jubilent : « O Dube Malon,
41Malon pe ma Dube oa. »
Dix-sept mois sont nécessaires aux troupes commandées par le général
Charles Dobell pour conquérir complètement le Cameroun. À la fin du mois
de février 1916, le gouverneur allemand Karl Ebermaïer et le commandant
42militaire Zimmermann quittent définitivement le Cameroun . Il n’y a plus de
représentants officiels de l’autorité allemande au Cameroun. L’administration
du territoire s’apparente à un régime d’occupation militaire réglementé par la
Convention IV de la Haye de 1907.
L’espérance d’un traité libérateur
Dès le mois d’octobre 1914, la ville de Douala est libérée de l’administration
coloniale allemande par les troupes africaines du corps expéditionnaire
franco-britannique commandé par le général Charles Dobell. C’est une forme
de justice pour les communautés douala qui reprennent espoir. Elles vont très
vite déchanter. Il n’est pas dans l’intention de leurs « libérateurs » de restituer
les terres expropriées, et encore moins de conforter leurs prétentions sur
l’ensemble du territoire camerounais. Mais rien n’est perdu à l’esprit des
communautés douala. Elles suivent assidûment le déroulement du conflit sur
les théâtres européens et souhaitent ardemment la défaite allemande. Cette
veille continue est motivée par les enseignements tirés de l’expérience du
protectorat allemand.
Les convoitises françaises sur le territoire camerounais sont manifestes. Les
communautés douala en sont pleinement conscientes. Elles contribuent à
l’échec des solutions françaises et britanniques d’annexion pure et simple du
territoire camerounais par les puissances occupantes. La formule innovante du
régime du mandat est en définitive retenue pour le Cameroun.
Les débuts de l’administration franco-britannique
Le 4 mars 1916, la France et la Grande-Bretagne conviennent du principe
d’une administration commune du territoire. Le Cameroun est divisé en deux

41 Valère Epée, op. cit. : « Honore tes valeurs ancestrales, elles te feront honneur. »
42 Les autorités coloniales allemandes et leurs troupes camerounaises se replient sur
l’Ile espagnole de Fernando Poo.
- 31 - eHistoire politique du Cameroun – XX siècle
zones géographiques inégales en superficie. Le Cameroun oriental et central
e(4/5 du territoire) est placé sous l’administration des autorités françaises. Le
eCameroun occidental et septentrional (1/5 du territoire) est du ressort de
l’autorité britannique. La France et la Grande-Bretagne conviennent par
ailleurs du caractère définitif de ce partage territorial dans l’hypothèse d’une
43victoire des forces alliées au terme de la Première Guerre mondiale .
Le général Charles Dobell, commandant du corps expéditionnaire
francobritannique, quitte Douala le 2 avril 1916. Ce départ marque symboliquement,
au niveau local, la fin des hostilités militaires, et le début d’une ère
d’administration franco-britannique au Cameroun.
Au sein des populations du Cameroun, les communautés douala sont celles
qui suivent avec assiduité le déroulement du conflit mondial sur les théâtres
européens. Les leaders douala souhaitent une défaite allemande. À leur esprit,
la victoire des forces alliées est logiquement synonyme d’abandon du projet
d’urbanisme allemand, et de réappropriation des terres effectivement
expropriées en territoire Bell. Dans cette perspective, ils observent et scrutent avec
méfiance l’attitude de l’administration française qui s’est installée avec un
empressement suspect dans les bâtiments officiels qu’occupaient les
Allemands sur le plateau Joss. Leur méfiance s’avère justifiée.
La guerre en cours sur les théâtres européens offre en effet l’opportunité d’une
revanche inespérée à la France, et la possibilité d’étendre à « peu de frais » ses
possessions coloniales.
En 1870, l’empereur Napoléon III engage la France dans une aventure
calamiteuse. Le 19 juillet 1870, la France déclare la guerre à la Prusse de
erGuillaume I . Le 2 septembre 1870, c’est-à-dire moins de deux mois après, la
France capitule à Sedan. Le 4 septembre 1870, Napoléon III est fait prisonnier
par les Prussiens à Sedan. Le second Empire est dissout, les troupes
prussiennes font le siège de Paris, l’armistice est signée le 28 janvier 1871. La victoire
allemande est éclatante et expéditive. Le 10 mai 1871, la France signe le Traité
de paix de Francfort qui implique le paiement de lourdes indemnités
financières, et la perte de l’Alsace et la Lorraine du nord. La France a rarement été
autant humiliée et meurtrie dans son histoire. Elle redoute dès lors la
décadence et le déclassement définitif sur la scène diplomatique
internationaele. L’expansion coloniale française de la fin du XIX siècle s’inscrit dans la
43 Sur les accords internationaux relatifs au Cameroun, voir Adamou Ndam Njoya, Le
Cameroun dans les relations internationales, LGDJ, 1976.
- 32 - Le rejet du colonialisme

evolonté des élites de la III République de rétablir la France dans son rang de
puissance internationale de premier plan.
Les convoitises françaises et les réticences douala
Le souvenir de la capitulation de Sedan aide à comprendre l’intransigeance
française au sujet des colonies allemandes. La confiscation de ces colonies est
une exigence que la France compte faire prévaloir si l’issue de la guerre est
favorable aux forces alliées. L’accord franco-britannique du 4 mars 1916
révèle explicitement cette orientation, et trahit ainsi les convoitises françaises
sur le Cameroun.
Lucien Fourneau, le deuxième commissaire de la République, qui arrive à
Douala à la fin du mois d’octobre 1916, a entre autres pour mission de poser
44les fondations d’une nouvelle colonie française en Afrique centrale . Il trouve
à Douala une élite locale traumatisée par les évènements dramatiques du mois
d’août 1914, mais en pleine réflexion sur la nature des garanties à mettre
dorénavant en place pour préserver leurs intérêts et leurs prérogatives dans les
rapports inévitables avec les puissances coloniales. Cette réflexion s’inspire
d’une réalité que l’administration française s’attache à dissimuler aux
Camerounais : il est acquis pour les forces alliées, que dans l’hypothèse d’une
défaite allemande, le statut définitif du Cameroun sera arrêté dans le cadre du
traité de paix. Les leaders douala en sont pleinement conscients et se préparent
pour les négociations à venir. Instruits de l’expérience douloureuse du
précédent Traité germano-douala, ils réfléchissent aux clauses optimales d’un
nouveau traité de protectorat. À l’exemple du Libéria, l’option de l’indépendance
est évoquée. Les idées nationalistes et indépendantistes foisonnent.
Malheureusement, il n’y a pas, à l’image de Rudolf Douala Manga pour le contentieux
domanial germano-douala, une personnalité d’envergure susceptible
d’incarner avec force et crédibilité toutes ces idées novatrices. À la tête de la
communauté Bell, Richard Din’a Manga assure une régence controversée en
l’absence du prince héritier Alexandre Ndumb’a Douala, toujours en formation en
Allemagne. La communauté Akwa est de nouveau « décapitée » avec le ré-

44 Le général Joseph-Gandéric Aymérich, commandant des forces de l’Afrique
Équatoriale Française (AEF) est le premier commissaire de la République nommé au
Cameroun le 12 mars 1916 après la conquête militaire du territoire. Quelques mois
plus tard, le 9 septembre 1916, Lucien Fourneau remplace le général Aymérich comme
commissaire de la République française au Cameroun. Cf. Daniel Abwa,
Commissaires et Hauts-commissaires de la France au Cameroun, 1916-1960, Presses de
l’Ucac, décembre 2000.
- 33 - eHistoire politique du Cameroun – XX siècle
45internement de King Dika Akwa à Campo . Ainsi les deux lignages majeurs
des communautés douala sont de fait « orphelins ».
Le délitement de la société douala durant la Première Guerre mondiale
simplifie la pédagogie que l’administration française entreprend auprès des
Camerounais pour soutenir et populariser l’option d’un « Cameroun français ». Pour
le succès de cette opération, l’administration française entrave l’émergence
d’un leadership douala, et conçoit l’idée du transfert de la capitale de Douala
à Yaoundé. En somme, elle s’emploie à disqualifier une élite douala instruite,
nationaliste et germanophone depuis de longues années, au profit de
communautés moins avisées et plus ouvertes à la coopération avec la nouvelle
administration. En 1918, lorsque la victoire des forces alliées se confirme,
l’administration française suscite un mouvement important d’envoi de « lettres de
46dévouement à la France » pour témoigner de l’attachement des populations
du Cameroun à la nouvelle administration. Les communautés douala
boycottent cette initiative. Elles ne veulent plus « signer un chèque en blanc ».
Huit jours après la signature de l’armistice du 11 novembre 1918, les leaders
47douala rendent public leur point de vue :
Nous, les chefs de tout douala, soussignés, nous nous joignons aux
alliés pour fêter la victoire et les remercions de nous avoir délivrés de
l’esclavage et de l’injustice où nous nous trouvions …
Le pays douala refuse de se choisir une nation qui sera la protectrice
du pays avant d’avoir vu les représentants des alliés qui ont battu les
Allemands.
Par cette déclaration, les leaders douala révèlent aux forces alliées l’existence
d’une communauté autochtone désireuse d’intervenir dans la définition du
statut définitif du Cameroun. Cette audace révolte l’administration française
qui l’assimile à un acte d’insubordination, voire de rébellion. Les leaders
douala s’adressent en effet aux forces alliées victorieuses et non à la France
qui administre le Cameroun oriental et central. L’évocation du libre choix de
45 En 1911, l’administration coloniale allemande interne King Dika Akwa et son fils
Ludwig Mpondo Akwa. Lors des évènements d’août 1914, Ludwig Mpondo Akwa
aurait été pendu à Ngaoundéré. King Dika Akwa retrouve sa place à la tête de la
communauté Akwa après la débâcle des allemands au Cameroun. Il est de nouveau
interné à Campo en 1916 par l’administration française. Il ne survit pas à ce nouvel
internement. King Dika Akwa décède le 16 décembre 1916 à Campo.
46 Modèle ancien des « motions de soutien. » Cf. René Gouellain, op. cit. pp. 171-173.
47 Cf. René Gouellain, op. cit. pp. 172.
- 34 - Le rejet du colonialisme

la nation protectrice suggère par ailleurs la mise en place d’un processus de
sélection au terme duquel la France pourrait être disqualifiée au profit d’un
autre membre de la coalition des alliés. Une telle opportunité se traduirait
effectivement par un déclassement de la France au regard des rapports
francodouala en 1918. En cette année, il apparaît clairement, notamment sur le
contentieux domanial qui a opposé l’Allemagne et les communautés douala,
que l’administration française s’oriente vers la validation du statu quo avec un
argumentaire que ne reprouverait pas Herrmann Röhm.
S’agissant des terres expropriées, l’administration feint son impuissance à
violer « l’autorité de la chose jugée ». Considérant que les expropriations ont
été prononcées et exécutées par une autorité légale, l’administration française
se refuse à les reconsidérer. Elle consent tout au plus à indemniser par «
bien48veillance » les communautés douala concernées .
Quoi ! Le sacrifice de Rudolf Douala Manga n’a donc servi à rien ? Les
communautés douala ne peuvent l’admettre. Elles sont confortées dans la
méfiance que leur inspire l’attitude de l’administration française depuis 1916
sur ce problème.
Le régime du mandat
Après l’armistice du 11 novembre 1918, les négociations sur le traité de paix
démarrent le 18 janvier 1919 à Paris. Elles sont conduites par les cinq
49puissances victorieuses regroupées au sein du Conseil Suprême . Le 30
janvier 1919, le statut des colonies allemandes vient en discussion au sein du
Conseil Suprême. Le principe de déposséder l’Allemagne de ses colonies est
vite acquis. Par contre, l’option de l’annexion pure et simple des colonies
allemandes par les puissances occupantes suscite de nombreuses controverses
au sein des alliés. Cette option est préconisée par la France et la
GrandeBretagne. Les États-Unis s’y opposent. Il est en définitive décidé que les
anciennes possessions coloniales allemandes soient, dans l’intérêt des
popula50tions autochtones , confiées à la communauté internationale naissante repré-
51sentée par la Société des Nations (SDN) , charge à elle de mandater une
nation membre pour l’administration effective du territoire. En d’autres
termes, les anciens territoires sous administration allemande ne sont soumis

48 Cf. René Gouellain, op. cit. pp. 215-231.
49 États-Unis, Grande-Bretagne, France, Japon et Italie.
50 Conformément au point 5. des recommandations de Woodrow Wilson, le président
des USA.
51 Organisation internationale prévue par le « point 14. » du président Wilson.
- 35 - eHistoire politique du Cameroun – XX siècle
ni au régime des colonies, ni au régime du protectorat. Ce sont des Territoires
internationaux soumis au nouveau régime juridique de mandat de la SDN qui
revendique, dans son Pacte, une « mission sacrée de civilisation ». Dans
l’accomplissement de cette « mission sacrée », la SDN, qui est le mandant,
confie l’administration effective du territoire à des puissances mandataires
qualifiées pour ce faire. C’est une innovation majeure dans le droit
interna52tional qui est consacrée par l’article 22 du Pacte de la SDN . Les points les
plus innovants sont d’une part, le contrôle exercé annuellement par la SDN
sur l’action « civilisatrice » du mandataire, et d’autre part, le fait que la
dévolution des Territoires sous mandat de la SDN n’est théoriquement pas
réservée aux seules puissances occupantes.
Le 6 mai 1919, la France et la Grande-Bretagne, en cohérence avec leur
Accord du 4 mars 1916, conviennent avec le Conseil Suprême de formuler à
la SDN des projets de mandat sur le Cameroun. Le 19 juillet 1919, elles
précisent leur partage territorial du Cameroun dans une déclaration commune.
La candidature franco-britannique qui suit tend à valider la situation de fait
que redoutent les communautés douala. Celles-ci se décident à intervenir dans
les négociations du traité de paix.
Au mois d’août 1919, les leaders douala adressent un mémorandum à la
Conférence de paix dans lequel ils revendiquent le droit d’intervenir dans le
choix de la puissance mandataire. Ils y expriment aussi le vœu que justice leur
soit rendue aux sujets des expropriations territoriales de janvier 1913, et des
procès iniques du mois d’août 1914. Leur initiative, tout comme celle du
53Congrès panafricain de Paris au mois de février 1919, préconisant une
autonomie de gouvernement pour les peuples noirs, ne parvient pas à infléchir les
orientations de la Conférence de paix.
Le 28 juin 1919, le Traité de paix est signé à Versailles. L’article 119 du Traité
dispose que « l’Allemagne renonce […] à tous ses droits et titres sur toutes ses
possessions d’outre-mer. » Le 10 janvier 1920, le Traité de Versailles qui
institue la SDN rentre en vigueur. Le Sénat américain n’ayant pas ratifié le
Traité de paix, les États-Unis d’Amérique n’adhèrent pas à la Société Des
Nations. La SDN est ainsi paradoxalement privée de son principal initiateur.
L’absence des États-Unis, puissance anticolniale à l’époque, au sein du
Conseil, l’organe exécutif de la SDN, est une aubaine pour les puissances
coloniales comme la France et la Grande-Bretagne.
52 Cf. Annexe 4, Pacte de la Société des nations, Article 22.
53 Congrès des communautés noires d’Amérique, des Antilles et d’Afrique.
- 36 - Le rejet du colonialisme

Après la mise en place de la SDN à Genève, le Conseil se saisit de la question
des mandats sur les anciennes colonies allemandes. L’attribution des mandats
intéresse les États-Unis malgré leur absence de la SDN. Ils le font savoir, en
particulier à la France et à la Grande-Bretagne, qui sont pressenties comme
puissances mandataires au Cameroun. Leurs projets de mandat sur le
Cameroun sont amendés pour intégrer les observations des États-Unis relatives
essentiellement aux garanties assurant le libre-échange des entreprises
américaines avec les Territoires sous mandat. Le 20 juillet 1922, les projets de
mandat de la France et de la Grande-Bretagne sur le Cameroun sont enfin
approuvés par le Conseil de la SDN à Londres. Ces Conventions sont
complétés le 31 janvier 1923 par un texte réglementant « le droit de pétition » reconnu
54aux Camerounais .
Au terme de cette longue période de négociation internationale, la satisfaction
de la France et de la Grande-Bretagne est partielle. Les Conventions de
mandat signées avec la SDN soumettent en effet les puissances mandataires à
des obligations non négligeables qui font de surcroît l’objet d’un contrôle
55annuel par le Conseil de la SDN . Malgré cette mise sous tutelle, les
puissances mandataires ont les pleins pouvoirs en matière d’administration et de
législation dans les Territoires sous mandat SDN. C’est cet aspect qui leur
importe. Sur le plan administratif, le Cameroun, malgré la spécificité de son
statut juridique, relève banalement du ministère français des colonies. Depuis
le 31 mai 1919, c’est Jules Gaston Carde, administrateur des colonies, qui
remplace Lucien Fourneau comme commissaire de la République. Le
« Cameroon » anglais est aussi administré par le « Colonial Office » comme
territoire de la colonie britannique du Nigeria. Mais les élites camerounaises
en général, et les élites douala en particulier, perçoivent clairement les
nombreuses ressources du nouveau statut juridique du Cameroun. Elles ne
tardent pas à s’investir dans l’exploitation de ces ressources pour incriminer
les politiques coloniales des puissances mandataires.
Le combat des leaders douala
Depuis 1916, les communautés douala ont le sentiment que l’administration
coloniale française s’accommode aisément des expropriations réalisées par

54 Cf. René Costedoat, Le mandat français et la réorganisation des territoires du
Cameroun, Thèse de doctorat en droit, 1930.
55 Le pouvoir pratique de contrôle est exercé par la Commission Permanente des
Mandats qui reçoit et examine les rapports annuels des puissances mandataires.
- 37 - eHistoire politique du Cameroun – XX siècle
l’administration coloniale allemande. À la fin des hostilités en 1918, ce
sentiment est une certitude qui va durablement entretenir l’amertume des
communautés douala envers l’administration coloniale française.
En effet, au terme de la Conférence de paix, le vieux contentieux domanial
germano-douala s’est simplement mué en contentieux franco-douala. Le
contexte juridique n’est cependant plus le même. À la différence de
l’administration coloniale allemande, la politique de l’administration coloniale
française est soumise, à travers le contrôle de la SDN, au jugement d’une organisation
internationale. Cette réalité juridique et politique favorise la recherche de
solutions non contraignantes dans le contentieux domanial franco-douala.
L’administration coloniale française s’inscrit ainsi dans une démarche
coopérative au démarrage de la période légale du mandat.
Les termes du compromis proposé par l’administration coloniale française
divisent les communautés douala. Insatisfaite, la communauté Bell engage
seule un combat interminable contre l’administration coloniale française. À
travers ses nombreuses initiatives pour incriminer les politiques
discriminatoires de l’administration coloniale française, notamment auprès de la SDN à
Genève, elle incarne durant l’entre-deux guerres le rejet du colonialisme par
les Camerounais. L’élite douala est ensuite politiquement promue et
instrumentalisée par l’administration coloniale française durant la Deuxième Guerre
mondiale pour faire face aux convoitises nazies sur le Cameroun, et pour
légitimer auprès des populations camerounaises l’effort de guerre qui leur est
demandé. La Conférence de Brazzaville est en grande partie le produit de
partenariats de cette nature entre la France libre et les élites africaines.
L’incrimination du colonialisme
Les leaders douala sont les premiers à exploiter les ressources qu’offre le
nouveau statut juridique du Cameroun. Le contentieux domanial, qui oppose
encore en 1922 l’administration coloniale française aux communautés douala,
est le premier champ d’application et d’évaluation des innovations introduites
par le régime du mandat.
L’administration coloniale française adhère manifestement au schéma
allemand d’urbanisation de la ville de Douala qui est à l’origine des
expropriations réalisées et projetées par Karl Ebermaïer, le dernier gouverneur allemand
au Cameroun. Toutefois, instruit des difficultés de l’expérience allemande
d’expropriation, et de la détermination intacte des leaders douala à défendre
et recouvrer leurs droits sur leurs terres ancestrales, le commissaire de la
- 38 - Le rejet du colonialisme

56République Théodore Paul Marchand se garde de passer en force . Il conçoit
en 1925 un plan d’urbanisation moins radical que celui d’Herrmann Röhm.
Théodore Paul Marchand propose une solution intermédiaire dans le
contentieux domanial qui oppose l’administration coloniale française aux
commu57nautés douala .
L’administration coloniale française renonce aux expropriations projetées sur
les territoires des communautés Akwa (Bonaku) et Deïdo (Bonebela), mais
entérine celles du plateau Joss réalisées par les Allemands en territoire Bell
(Bonanjo). Elle renonce également au plateau de Bali qui est rétrocédé à la
communauté Bell avec une promesse de lotissement. Cette solution
intermédiaire réduit le contentieux domanial franco-douala à sa dimension
francobelloise. Dès lors, les communautés Akwa et Deïdo ne redoutent plus
l’expropriation de leurs terres situées en bordure du Wouri. Seule la communauté Bell
reste dépouillée du plateau Joss. Elle va dorénavant apprendre à compter sur
ses propres forces dans le contentieux qui l’oppose à l’administration
coloniale française. L’affaiblissement de la solidarité des autres communautés douala
dans ce contentieux franco-bellois est en effet prévisible dans ce contexte. Les
leaders de la communauté Bell vont rechercher auprès de la SDN un appui
compensatoire.
En 1927, Théodore Lob’a Manga prend la succession de Richard Din’a Manga
à la tête de la communauté Bell. C’est sous ses auspices que la communauté
Bell initie la résistance à la politique domaniale de l’administration coloniale
française. Celle-ci veille, en la personne du commissaire de la République
Théodore Paul Marchand, à ce que le prince héritier Alexandre Ndumb’a
Douala, le fils aîné de feu Rudolf Douala Manga, qui est de retour à Douala
depuis 1919, n’accède pas au trône de la communauté Bell. L’ostracisme dont
il est victime entretient le leadership que lui reconnaît la communauté douala.
Son engagement actif dans la résistance de sa communauté est redouté et
pourfendu par l’administration coloniale française. Ce sont ses oncles
paternels qui sont de ce fait en première ligne.
L’exercice du droit de pétition reconnu aux « autochtones » dans le régime du
mandat est la ressource utilisée par les leaders douala pour alerter la SDN sur
les dérives et les abus de l’administration coloniale française au Cameroun.

56 Théodore Paul Marchand est le troisième commissaire de la République au
Cameroun nommé le 4 mars 1923 en remplacement de Jules Gaston Carde qui devient
gouverneur général de l’Afrique occidentale française (AOF). Théodore Paul
Marchand conserve cette fonction durant 10 ans (Cf. Daniel Abwa, op. cit).
57 Cf. René Gouellain, op. cit. pp. 226-232.
- 39 - eHistoire politique du Cameroun – XX siècle
Malgré les dispositions prises pour encadrer le droit de pétition des autoch-
58tones, à l’usage ce droit révèle toutes ses ressources « subversives » .
Dans le contexte du Cameroun sous mandat, le contentieux domanial
francobellois apparaît sans doute peu mobilisateur à l’esprit des leaders douala. Le
thème du colonialisme est plus fédérateur. Le droit de pétition est donc utilisé
pour d’une part, instruire le procès du colonialisme français devant la
communauté internationale, et d’autre part, exprimer des thèses nationalistes et
indépendantistes.
Jusqu’à la veille de la Deuxième Guerre mondiale, la Commission Permanente
des Mandats (CPM) est ainsi régulièrement saisie au sujet des abus de la
politique coloniale de l’administration française au Cameroun.
Dans un premier temps les pétitions sont initiées par les leaders douala sur le
59contentieux domanial franco-bellois . Par la suite, des sympathisants à la
cause noire africaine se joignent aux leaders douala pour élargir l’objet des
60pétitions à une critique d’ensemble du colonialisme français . La critique
intègre dans ce cas l’incrimination des creusets d’injustices que constituent les
61régimes de l’indigénat et du travail forcé . Cette mise en accusation du
déséquilibre de la balance des droits et des devoirs entre colons et «indigènes »
au Cameroun est en phase avec les controverses intellectuelles en cours en
France depuis le début des années 20 sur le colonialisme.
Le courant idéologique anticolonialiste fait en effet bruyamment irruption
dans l’actualité littéraire et politique françaises en 1921 avec la parution de
Batouala du poète romancier guyanais René Maran.
Administrateur des colonies, René Maran, né en Martinique à Fort de France
le 5 novembre 1887, séjourne en 1912 en Oubangui (République
Centrafricaine). Batouala, son premier roman, qui révèle l’ordinaire des abus des
58 Les revendications politiques ne peuvent faire l’objet de pétitions RQW SpW WLR OHV
transmises à la Commission Permanente des Mandats (CPM) par la puissance
mandataire SpWLOHV QHHVQDL SHXHQWrW XGLW OD 30 FHW
59 Pétition XVI CPM 1929 / 183-184 (Joseph Bell) 3 ;&30 -
142, XIX CPM 1930 / 195 (Théodore Lobe Bell, Eyoum Ekwalla, Mbappe Bwanga,
Ngaka Akwa) ;;, 5LF UG QJD
60 Vincent Ganty, « Pétition des citoyens du Cameroun », 1931.
61 Le régime de l’indigénat est un régime juridique répressif, expéditif et arbitraire,
spécifique aux autochtones. Il est réglementé au Cameroun par un décret en date du 8
août 1924. Le régime du travail forcé s’apparente à un système d’imposition en nature.
Il est réglementé par un arrêté en date du 4 octobre 1924.
- 40 -
p&HDLV0Q3&,QDUL,Q;UVSQVRQLRWVLWUpYKDW0LDRLe rejet du colonialisme

colons dans une société coloniale africaine, est récompensé par le Prix
Goncourt en 1921. Dans la préface de Batouala, René Maran s’appuie sur son
62expérience en Oubangui pour à la fois dénoncer les pratiques coloniales , et
63interpeller les intellectuels de France sur la « question nègre » . Cette préface
suscite une levée de boucliers dans les milieux colonialistes et politiques
français qui parviennent à obtenir la démission de René Maran de
l’administration. Mais plusieurs écrivains répondent à l’appel et publient des
réquisitoires contre le colonialisme à l’issue de séjours dans des colonies françaises.
C’est notamment le cas d’André Gide avec Voyage au Congo (1927) et Retour
du Tchad (1928) ; de Paul Morand avec Magie noire (1928).
L’administration répond à cette campagne anticolonialiste d’essence
intellectuelle par une célébration populaire de la « mission civilisatrice » de la France
avec l’Exposition coloniale de 1931. À Vincennes, la France met en scène
« l’étrangeté » des mœurs, des croyances et, « l’arriération » des «
peuplades » africaines et asiatiques pour légitimer son œuvre coloniale dans
l’opinion publique métropolitaine. À titre illustratif, le commissaire de la
République Théodore Paul Marchand convie des notables camerounais à Paris. Le
succès populaire est au rendez-vous. C’est un répit pour les colonialistes.
C’est dans cette conjoncture de controverses sur le colonialisme français que
les leaders douala pétitionnent à la SDN. À la veille de la Seconde Guerre
mondiale, exploitant les libertés offertes paradoxalement par une alliance de
raison nouée avec la France pour contrer la propagande allemande, les
pétitionnaires camerounais expriment sans représailles des demandes de réformes
aboutissant à l’émancipation politique des autochtones. C’est le sens des
initiatives prises en France par l’Union camerounaise de Jean Mandessi Bell
et Léopold Moume-Etia.

62 « Enfin, au cours d’une interpellation à la Chambre, le ministre de la Guerre, M.
André Lefèvre, ne craignit pas de déclarer que certains fonctionnaires français avaient
cru pouvoir se conduire en Alsace-Lorraine reconquise, comme s’ils étaient au Congo
Français.
De telles paroles, prononcées en tel lieu, sont significatives. Elles prouvent, à la fois,
que l’on sait ce qui se passe en ces terres lointaines et que, jusqu’ici, on n’a pas essayé
de remédier aux abus, aux malversations et aux atrocités qui y abondent. » René
Maran, Préface, Batouala.
63 « Mes frères en esprit, écrivains de France, cela n’est que trop vrai. C’est pourquoi,
d’ores et déjà, il vous appartient de signifier que vous ne voulez plus, sous aucun
prétexte, que vos compatriotes, établis là-bas, déconsidèrent la nation dont vous êtes
les mainteneurs. » René Maran, Préface, Batouala.
- 41 - eHistoire politique du Cameroun – XX siècle
La posture des leaders douala durant cette campagne de pétitions auprès de la
SDN irrite profondément l’administration coloniale française. Leur prétention
à exprimer la légitimité camerounaise, leur « incivisme », leurs revendications
incessantes ; mais également leur solidarité, leur niveau scolaire élevé et
proclamé, insupportent la plupart des commissaires français en fonction au
64Cameroun depuis la fin de la Première Guerre mondiale .
Par décret du 23 mars 1921, Yaoundé est officiellement la capitale du
Cameroun et la ville de résidence du commissaire de la République.
L’insubordination des leaders douala et la dégradation des rapports franco-douala
depuis 1916 ne sont pas étrangères à la décision de transfert de la capitale de
Douala à Yaoundé. La réhabilitation des leaders bëti restés fidèles à
l’Allemagne dans la défaite et l’exil de 1916 participe aussi d’une déconstruction
délibérée du monopole élitaire douala sur le Cameroun. Plusieurs chefs bëti
en exil depuis la débâcle allemande de 1916 sont en effet autorisés à rentrer
au Cameroun dès 1920. À leur retour, en provenance de Fernando Poo,
d’Espagne et d’Allemagne, ils sont socialement promus. C’est le cas
d’Atan65gana Ntsama (Karl Atangana) , rentré au Cameroun le 28 novembre 1920 et
nommé chef supérieur des Ewondo et des Bene par arrêté du commissaire
erJules Gaston Carde en date du 1 janvier 1922, c’est-à-dire treize mois après
son retour.
64 Jules Gaston Carde (1919-1923) pRUHGR DX (1923-1932) 3DXO
Auguste Bonnecarrère (1932-1934) -Vincent Répiquet (1934-1936) HUUH
Boisson (1937-1938) DU FK XQR (1938-1940). Cf. Daniel Abwa, op. cit.
65 Karl Friedrich Otto Atangana Ntsama (1881-1943), du lignage des Mvog
Atemengue par son père Atangana Essomba, est sans doute le plus proche collaborateur
« indigène » du major allemand Hans Dominik, très actif dans l’œuvre de conquête
territoriale du Kamerun. Le 25 mars 1914, Karl Atangana est promu chef supérieur
(Oberhäuptling) des Ewondo et Bene en reconnaissance de sa fidélité et sa loyauté
envers l’administration coloniale allemande. Après la débâcle allemande au
Cameroun, Karl Atangana accompagne le gouverneur Karl Ebermaïer dans son exil à
Fernando Poo. À la fin de la guerre en 1919, Karl Atangana se rend en Espagne d’où
il négocie avec l’administration française son retour au Cameroun. À son retour au
Cameroun au mois de novembre 1920, Karl Atangana est, par décision du
commissaire de la République Jules Carde, exilé durant 13 mois à Dschang. Il est ensuite
réhabilité et intronisé à Yaoundé (Efoulan) chef supérieur des Ewondo et Bene en
remplacement de Joseph Atemengue. Après cette réhabilitation, le soutien de Karl
Atangana à l’administration coloniale française ne fera jamais défaut.
Sur la vie de Karl Atangana, voir Mballa Nguélé, Charles Atangana et
l’administration coloniale : 1883-1943, Mémoire Maîtrise Histoire, Université de Yaoundé I,
septembre 1986.
- 42 -
L5OU7LK30VDHFODX-3WKUQ%GG
Le rejet du colonialisme

Les leaders bëti présentent dans les années 1920 un profil social identique à
celui des leaders douala. Ce sont des Camerounais « évolués », c’est-à-dire
initiés aux usages, aux mœurs et aux langages européens. Mais à la différence
des irrédentistes douala, les leaders bëti ont une dette de reconnaissance envers
l’administration coloniale française à l’origine de leur réhabilitation sociale.
Par la suite, ils sauront s’acquitter de leur dette avec discipline et docilité. Cela
change de « ces prétentieux douala ». Avec le contrepoids social des leaders
bëti, l’administration coloniale française rompt à son profit le monopole de
l’élitisme douala au Cameroun.
Les leaders bëti sont sollicités autant que de besoin pour contester la
représentativité et les prétentions des leaders douala auprès de la Commission
Permanente des Mandats de la SDN. Ils sont instrumentalisés par les
commissaires de la République pour célébrer et revendiquer le mandat « salutaire »
de la France au Cameroun. Les chefs traditionnels des autres régions du
Cameroun sont à l’occasion mobilisés pour la même cause. Lorsqu’ils
s’avèrent réticents ou récalcitrants, ils sont « dressés » ou déposés et remplacés par
66des rivaux plus conciliants .
Les démonstrations d’autorité de l’administration coloniale française se
renforcent au début des années 1930 avec la perspective d’une arrivée au pouvoir
des nazis en Allemagne. Ceux-ci envisagent, à l’inverse des gouvernements
67successifs de la République de Weimar , de contester officiellement le
« diktat » de Versailles et d’exiger entre autres, la rétrocession des anciennes
68colonies du « Reich » .
Après leur accession au pouvoir, les nazis organisent un référendum le 12
69novembre 1933 qui débouche sur le retrait de l’Allemagne de la SDN .

66 C’est notamment le cas à Ngaoundéré où le lamido Yagarou est déposé en 1924, à
Baham où le chef Pouokam est déposé et remplacé par Max Kamwa en 1928, à
Foumban où le sultan Ibrahim Njoya est déposé en 1931 et exilé à Yaoundé où il meurt
en 1933. Cf. Daniel Abwa, op. cit.
67 Après la défaite de 1918, l’empereur Guillaume II abdique et l’Empire allemand est
dissous au profit de la « République de Weimar » du nom de ville où s’est tenue
l’assemblée constituante en Allemagne.
68 N’ayant pas été convié aux négociations sur le Traité de paix comme d’usage
historiquement, l’Allemagne vaincue considère, dès la signature du Traité de
Versailles, que c’est un « diktat », c'est-à-dire une paix imposée, une paix dictée en raison de
son caractère injuste. La première formulation officielle des revendication coloniale
allemande remonte en 1925 à la Conférence de paix rassemblant la Grande-Bretagne,
la France, la Belgique, l’Italie et l’Allemagne à Locarno en Suisse.
69 L’Allemagne adhère à la SDN en 1926 après la signature des Accords de Locarno.
- 43 - eHistoire politique du Cameroun – XX siècle
Comme prévu, ils formulent officiellement leurs exigences au sujet des
anciennes colonies du Reich. Cette revendication diplomatique trouve un écho
favorable auprès de la communauté des colons allemands résidant au
Cameroun. Certains Camerounais nostalgiques de la période coloniale allemande et
hostiles à l’administration coloniale française y sont également sensibles.
Après l’exode de 1916, consécutif à la conquête militaire du Cameroun par
les forces alliées, la communauté des colons allemands résidant au Cameroun
s’est progressivement reconstituée à partir de 1926 à la suite d’un accord entre
70la France et l’Allemagne . Nombreux sont ceux d’entre eux qui entreprennent
de rentrer au Cameroun durant les années 20 avec l’espoir naïf de retrouver
leur patrimoine abandonné en 1916 sur place. À leur arrivée au Cameroun, ils
constatent, généralement sans recours possibles, l’expropriation sans
contre71parties de leurs biens . Pour ces colons allemands expropriés, les exigences
coloniales du régime nazi ouvrent une perspective pouvant déboucher sur le
rétablissement de privilèges et de prérogatives perdus. Ils s’inscrivent dès lors
dans un soutien sans faille des revendications coloniales du régime nazi. Ils
relaient la propagande nazie au Cameroun notamment à travers la diffusion de
documents louant l’œuvre coloniale allemande durant les années 1884 à 1916.
Ils soutiennent par ailleurs des réseaux de Camerounais germanophiles dont
les membres se recrutent paradoxalement pour une grande part au sein des
communautés douala.
Dans ce contexte local, et face à la multiplication des démonstrations de
puissance armée du régime nazi, la France redoute une remise en cause du
mandat international qu’elle exerce sur le Cameroun au nom de la SDN. En
effet, rien ne s’oppose juridiquement à un changement éventuel de mandataire.
70 Malgré l’accord commercial franco-allemand, la reconstitution de la communauté
des anciens colons allemands se fait essentiellement dans le territoire camerounais
sous mandat britannique où l’opportunité leur est donnée de racheter leurs anciennes
propriétés. L’expropriation territoriale tous azimuts prévaut dans la partie du territoire
camerounais sous mandat français. Cf. Victor T. Levine, Le Cameroun, Du mandat à
l’indépendance, Présence Africaine, 1984.
71 Les articles 297-b et 120 du traité de paix de Versailles donnent les pleins pouvoirs
aux vainqueurs en matière d’expropriation notamment dans les Territoires sous
mandat SDN. Article 120 « Tous biens meubles et immeubles dans de tels territoires
appartenant à l’Empire allemand ou à un État allemand quelconque seront transférés
au gouvernement exerçant l’autorité sur ces territoires, aux termes de l’article 257 de
la partie IX (clauses financières) du présent traité. Les décisions des tribunaux locaux
dans tout différent relatif à la nature de ces biens seront sans appel. » in Victor T.
Levine, op. cit., p. 156.
- 44 - Le rejet du colonialisme

L’idée que l’Allemagne puisse réintégrer la SDN et soit autorisée à exercer un
mandat international d’administration sur ses anciennes possessions
coloniales est envisagée. Elle avait déjà été évoquée sans succès à Versailles. Cette
idée séduit les États qui prennent progressivement conscience de la propension
belliqueuse du régime nazi. Les principaux gouvernements européens, y
compris celui de la France, sont sensibles aux revendications coloniales de
l’Allemagne. Ils céderaient volontiers à ces revendications coloniales s’ils
avaient la certitude que cela permettrait de sauvegarder durablement la paix
en Europe.
Sur le territoire camerounais, l’administration coloniale française n’envisage
cependant pas de renoncer aussi facilement au Cameroun qu’elle assimile de
fait à une possession coloniale française, malgré son statut de territoire
international. Les colons résidents français sont dans le même état d’esprit.
Dans ce contexte, les activités de propagande pro allemande au Cameroun sont
réprimées avec sévérité et brutalité par l’administration coloniale locale. Face
au déploiement de la propagande des Allemands, elle généralise la censure et
initie des réseaux de Camerounais francophiles favorables au mandat français
sur le Cameroun. Elle promeut les initiatives camerounaises hostiles à l’option
d’une « recolonisation allemande ». Cela l’oblige à concéder aux
Camerounais des libertés et des prérogatives inenvisageables en l’absence de la
pression des convoitises allemandes sur le Cameroun. C’est dans ce cadre, que
l’administration coloniale française favorise, en 1938, la création de la
Jeunesse camerounaise française (JEUCAFRA), une association à vocation politique
dont les organes dirigeants sont opportunément confiés à des Camerounais.
Paul Soppo Priso, fonctionnaire des Travaux publics dans l’administration
coloniale française en est le président ; André Fouda Omgba Nsi,
fonctionnaire des Postes, Téléphones et Télécommunications (PTT), est son
viceprésident ; Louis-Marie Pouka, écrivain-interprète, son secrétaire général.
Une année plus tôt en 1937, le gouvernement français ne s’est pas opposé à la
72création à Paris de l’Union camerounaise , une organisation politique qui
affiche ouvertement son hostilité à l’option d’une « recolonisation
allemande » et préconise à la place, l’accession du Cameroun au régime du mandat A
73de la SDN qui prévoit à terme l’indépendance du bénéficiaire . Au mois de
mars 1938, une délégation de l’Union camerounaise est reçue en audience à

72 La création de l’Union camerounaise est attribuée à Jean Mandessi Bell et Léopold
Moume-Etia. Cf. R. Joseph, Le mouvement nationaliste au Cameroun, Karthala, 1986,
p. 57.
73 Pétition XXXV CPM 1938 113.
- 45 - eHistoire politique du Cameroun – XX siècle
74Paris par Édouard Daladier, le président du Conseil . Cette caution officielle
accordée à une organisation politique noire africaine, qui rejette tous les
colonialismes et décline un discours nationaliste, est une première pour la France
encore largement imprégnée de la doctrine coloniale assimilationniste. Seule
la conjoncture diplomatique de la fin des années 1930 justifie ces libéralités
politiques françaises que les leaders camerounais exploitent. Cette
« libéralisation » politique involontaire prend fin avec le déclenchement de la
Seconde Guerre mondiale au mois de septembre 1939. La discipline des temps
de guerre et l’orthodoxie coloniale reprennent le dessus. Malgré cela, tous les
protagonistes pressentent des changements importants à brève échéance dans
les rapports sociaux entre colons et Camerounais. Le « partenariat politique »
opportuniste, qui s’est noué entre les leaders camerounais et les autorités
françaises pour contrer la propagande anti-française, a en effet de façon
collatérale, révélé et promu des leaders politiques camerounais, et vulgarisé
en même temps une thématique nationaliste connue jusque-là des seuls
fonctionnaires de la Commission Permanente des Mandats de la SDN à
Genève. La place que le Cameroun et les Camerounais prennent par la suite
aux côtés de la France libre après « L’appel du 18 juin » de de Gaulle, va
définitivement décomplexer ces jeunes leaders politiques camerounais qui ont
conscience du poids déterminant de leur pays dans la stratégie de reconquête
de de Gaulle. Ils en attendent légitimement des contreparties, notamment en
terme de libéralisation politique.
Les fondations camerounaises de la France libre
erLe 1 septembre 1939, l’Allemagne déclenche la Seconde Guerre mondiale
en envahissant la Pologne. La France et le Royaume-Uni rentrent en guerre
contre l’Allemagne le 3 septembre 1939.
Le 16 juin 1940, le maréchal Pétain, héros de la bataille de Verdun en 1916
lors de la Première Guerre mondiale, est appelé dans l’urgence à la présidence
du Conseil pour remplacer Paul Reynaud. Après la « drôle de guerre »,
caractérisée par une longue période sans affrontements armés d’envergure, la
supériorité militaire de l’armée allemande transparaît en effet à partir du mois
de mai 1940 dans la plupart des confrontations avec l’armée française. Dans
ce contexte, et au regard de l’accumulation des pertes françaises, le maréchal
Pétain choisit de stopper « l’hémorragie ». Dès le lendemain de sa nomination
à la présidence du Conseil, le maréchal demande l’armistice à l’Allemagne.
Cette demande est, pour le moins, un acte controversé. La France rompt en
74 Cf. D. Abwa op. cit.
- 46 - Le rejet du colonialisme

effet unilatéralement l’alliance avec la Grande-Bretagne, son principal
partenaire dans ce conflit. Le maréchal Pétain fonde sa décision sur une lecture
strictement hexagonale du conflit. À son esprit, la demande de l’armistice
75sanctionne l’impréparation militaire et met un terme aux souffrances de la
Fiance meurtrie (à l’inverse du Royaume-Uni) qui va pouvoir profiter de la
paix pour entreprendre une œuvre de « révolution nationale » sur les piliers
76traditionalistes du « Travail », de la « Famille » et de la « Patrie » .
Nombreux sont ceux qui ne partagent pas le diagnostic et la thérapie du
maréchal Pétain, et qui souhaitent au contraire que la France exploite les
ressources et les atouts stratégiques de son Empire colonial pour poursuivre le
combat auprès du Royaume-Uni. Le général de Gaulle est emblématique de
ces Français qui refusent l’armistice et préconisent la poursuite de
l’engagement de la France dans la guerre.
Pour le général de Gaulle, la supériorité militaire allemande est un avantage
circonstanciel et transitoire. Quelques années plus tôt, il a lui-même souligné
l’inadaptation du matériel roulant de l’armée française et préconisé
l’acquisition à un rythme accéléré et l’utilisation intensive des blindés dans l’armée de
77terre . La déroute militaire de l’armée française face aux brigades blindées et
extrêmement mobiles de la Wehrmacht n’est pas surprenante à ses yeux. Pour
autant, les faiblesses opérationnelles de l’armée française dans la « bataille de
France » ne justifient pas le défaitisme et la capitulation de la France qui
dispose encore avec ses alliés (Le Royaume-Uni, la Pologne, la Hollande, la
Belgique et le Luxembourg) de plusieurs atouts stratégiques. Telle est la vision
du général de Gaulle au moment où le maréchal Pétain, appelé à la présidence
78du conseil, sollicite l’armistice . Le 18 juin 1940, au lendemain de la demande

75 Le maréchal Pétain considère que les contre-performances de l’armée française
s’expliquent par les retards pris dans sa modernisation notamment au niveau des
équipements blindés. Pour ce qui est des responsabilités dans cette impréparation
militaire, le maréchal incrimine « l’incurie » de la classe politique française des
années 1930.
76 « Travail, Famille, Patrie » est la devise du régime de Vichy institué par le maréchal
Pétain après le 10 juillet 1940, date du vote de l’assemblée nationale lui conférant les
pleins pouvoirs.
77 De Gaulle, Vers l’armée de métiers, 1934 La France et son armée, 1938.
78 « L’Empire français est un faisceau de forces capitales, par sa nombreuse
population, par les vastes ressources de ses colonies. Il reste à la France de très importants
atouts dans cette lutte.
Le crime de l’armistice c’est d’avoir capitulé comme si la France n’avait pas
d’Empire.
- 47 - eHistoire politique du Cameroun – XX siècle

d’armistice du maréchal Pétain, le général de Gaulle lance l’appel ci-dessous
sur les antennes de la BBC à Londres.
Dans cet appel baptisé « Appel du 18 juin » par les gaullistes, il exhorte tous
les Français patriotes à le rejoindre à Londres pour poursuivre la guerre aux
côtés du Royaume-Uni :
Les chefs qui, depuis de nombreuses années, sont à la tête des armées
françaises, ont formé un gouvernement. Ce gouvernement, alléguant
la défaite de nos armées, s'est mis en rapport avec l'ennemi pour
cesser le combat.
Certes, nous avons été, nous sommes, submergés par la force
mécanique, terrestre et aérienne, de l'ennemi.
Infiniment plus que leur nombre, ce sont les chars, les avions, la
tactique des Allemands qui nous font reculer. Ce sont les chars, les
avions, la tactique des Allemands qui ont surpris nos chefs au point
de les amener là où ils en sont aujourd'hui.
Mais le dernier mot est-il dit ? L'espérance doit-elle disparaître ? La
défaite est-elle définitive ? Non !
Croyez-moi, moi qui vous parle en connaissance de cause et vous dis
que rien n'est perdu pour la France. Les mêmes moyens qui nous ont
vaincus peuvent faire venir un jour la victoire.
Car la France n'est pas seule ! Elle n'est pas seule ! Elle n'est pas
seule ! Elle a un vaste Empire derrière elle. Elle peut faire bloc avec
l'Empire britannique qui tient la mer et continue la lutte. Elle peut,
comme l'Angleterre, utiliser sans limites l'immense industrie des
États-Unis
Cette guerre n'est pas limitée au territoire malheureux de notre pays.
Cette guerre n'est pas tranchée par la bataille de France. Cette guerre
est une guerre mondiale. Toutes les fautes, tous les retards, toutes les
souffrances, n'empêchent pas qu'il y a, dans l'univers, tous les moyens
nécessaires pour écraser un jour nos ennemis. Foudroyés aujourd'hui

Le crime de l’armistice c’est d’avoir méconnu les forces immenses et intactes que
nous gardons dans l’Empire.
Le Crime de l’armistice c’est d’avoir désarmé l’Empire pour que l’ennemi puisse en
disposer. » Extrait du discours du général de Gaulle diffusé le 29 août 1940 à la BBC.
In Didier Etaba Otoa, Le Cameroun libre avec les Français Libres, 1940, Presses de
l’Ucac, 2000, p. 83.
- 48 - Le rejet du colonialisme

par la force mécanique, nous pourrons vaincre dans l'avenir par une
force mécanique supérieure. Le destin du monde est là.
Moi, général de Gaulle, actuellement à Londres, j'invite les officiers
et les soldats français qui se trouvent en territoire britannique ou qui
viendraient à s'y trouver, avec leurs armes ou sans leurs armes,
j'invite les ingénieurs et les ouvriers spécialistes des industries
d'armement qui se trouvent en territoire britannique ou qui
viendraient à s'y trouver, à se mettre en rapport avec moi.
Quoi qu'il arrive, la flamme de la résistance française ne doit pas
s'éteindre et ne s'éteindra pas.
Demain, comme aujourd'hui, je parlerai à la Radio de Londres.
Le capitaine Leclerc, de son vrai nom Philippe de Hautecloque, compte parmi
les premiers militaires qui répondent spontanément à « L’appel du 18 juin ».
À la fin du mois de juillet 1940, il est à Londres aux côtés de de Gaulle qui est
en quête de crédibilité auprès du gouvernement britannique. Ses multiples
appels à la BBC n’ont pas provoqué l’exode attendu de la terre de France vers
79l’Angleterre . Dans ce contexte, le ralliement de l’empire colonial français à
sa cause lui apparaît comme l’alternative qui conforterait sa position de
partenaire auprès du gouvernement britannique. Le 27 juillet 1940, il invite
les administrateurs et les gouverneurs de colonies à rentrer en dissidence
contre le régime de Vichy et à le rejoindre dans son entreprise de reconquête.
Il est encouragé dans cette initiative par l’adhésion enthousiaste à sa démarche
80du gouverneur du Tchad, Félix Éboué . D’autres indices probants lui
indiquent que de nombreux administrateurs et gouverneurs de colonies
pourraient se rallier à sa cause. Depuis la débâcle en métropole et « L’appel du 18
juin », ils sont pour la plupart dans le doute sur la conduite à tenir. Pour de
Gaulle, il importe d’exploiter rapidement cette période de flottement dans les

79 « En lançant cet appel aux Français, j’espérais que beaucoup d’entre eux pourraient
venir en Angleterre. J’espérais que de nombreux bateaux viendraient aussi. J’espérais
que cet appel porterait sur l’esprit français. Le fait que j’étais membre du
gouvernement jusqu’à l’arrivée de Pétain pouvait, selon moi, avoir une valeur
politique. J’espérais pouvoir constituer, à Londres, un comité national avec des
personnalités importantes. Entre le 18 et le 23, j’essayais de faire embarquer des troupes, de
France pour l’Angleterre. Je parlai encore le lendemain, puis le 22 et le 24, et le 26
pour répondre au maréchal Pétain. » Propos de de Gaulle, in Jean Oberlé vous parle,
La Jeune Parque, 1945.
80 Dès le 17 juillet 1940, Félix Éboué signifie par télégramme à de Gaulle sa
disposition à rallier son territoire de commandement à la démarche de de Gaulle.
- 49 - eHistoire politique du Cameroun – XX siècle
territoires coloniaux français pour faire basculer de gré ou de force l’Empire
dans son camp. C’est l’objectif que de Gaulle fixe au capitaine Leclerc pour
81ce qui est du Cameroun et des colonies françaises d’Afrique .
Élevé au grade de commandant par le général de Gaulle, Leclerc quitte
l’Angleterre avec sa délégation le 6 août 1940. Il envisage de rejoindre la ville
de Douala via la colonie britannique du Nigeria. Le 12 août 1940, la délégation
Leclerc est à Lagos au Nigeria. C’est de cette base britannique que le colonel
Leclerc conçoit les aspects pratiques de son « coup de force » sur le Cameroun
82sous mandat français .
La nuit du 26 au 27 Août 1940, le « Commando Leclerc » arrive à Douala par
voie maritime en provenance de la ville côtière de Victoria (Limbé) située
dans la partie du Cameroun sous mandat britannique.
83Tôt dans la matinée du 27 août 1940, le « Commando Leclerc » mène sans
heurts la conquête de la ville de Douala qui semble acquise à la cause de de
Gaulle. La ville s’éveille le 27 août 1940 avec la proclamation suivante
84placardée sur les murs des bâtiments officiels :
81 Le premier paragraphe de la lettre de mission du capitaine Leclerc datée du 6 août
1940 et signée de de Gaulle est ainsi formulé :
« La mission de la délégation consiste :
À représenter le général de Gaulle dans toute négociation qu’il pourrait y avoir lieu
d’engager ou d’accepter, dans toute déclaration qu’il pourrait y avoir lieu de faire,
dans toute initiative qu’il pourrait y avoir lieu de prendre, en vue d’amener tout ou
partie des colonies françaises d’Afrique occidentale et équatoriale et le Cameroun à
se joindre au général de Gaulle pour refuser l’exécution des armistices et continuer la
guerre contre les Allemands et les Italiens.
[…] »
in Didier Etaba Otoa, op. cit. pp. 58-59.
82 La délégation Leclerc comprend : le commandant Claude Hettier de Boislambert,
le capitaine Parant et René Pleven. Leclerc se serait auto promu colonel pour égaler
en grade le lieutenant-colonel Bureau, Commandant des forces armées françaises sur
le territoire camerounais.
83 Le « Commando » Leclerc comprend : le colonel Leclerc OH ommandant Claude
Hettier de Boislambert et Para O 4FKOL ini,
Denise, Fougerat, Son ’adjudant-chef Drouil RJDUpFGH PO -chef Bezagu
maréchal de logis Bodart V HQWV UJ WDFF i, Frizza, Civel, Labgois
aporalchef Thevenet OHV soldats Lavine, Moser, Mercier ères Dehon et Pouille
forestier Pennanhoat. In Didier Etaba Otoa, op. cit. Le « commando » retrouve à
Douala des partisans résidents qui ont préparé l’opération sur place.
84 Didier Etaba Otoa, op. cit.
- 50 -
KLHLXHVVWDQ)DFQHHOWQSSODXHHFLOODVVHHWVQLVHHJOQUO
OH OHV
OH

7FDLWVOHXWLe rejet du colonialisme

Ce matin 27 août 1940, sur le sol d’Afrique et dans un territoire
français, la France, avec ses propres armes, continue la lutte et rentre
dans la Seconde Guerre mondiale, aux côtés de la Grande-Bretagne
et de ses alliés.
Elle sera présente à l’heure de la victoire après les combats dans
l’honneur !
Le Cameroun reprend son indépendance économique et politique. Il
adhère à la France libre.
Vive la France.
Le 29 août 1940, la ville de Yaoundé accueille triomphalement le Colonel
Leclerc. Relevé de ses fonctions le 15 août 1940 par le Maréchal Pétain,
Richard Brunot, Haut commissaire du Cameroun depuis le 2 mai 1939, n’a
aucun état d’âme pour remettre ses pouvoirs au Colonel Leclerc. La mission
de celui-ci au Cameroun est entièrement accomplie en l’espace de trois jours
85et sans la moindre résistance armée . Il n’en espérait pas autant. Il est en
mesure de confirmer la proclamation effectuée le 27 août à Douala au sujet de
l’indépendance politique et économique du Cameroun d’une part, et du
ralliement du Cameroun à de Gaulle d’autre part.
Aussitôt l’exploit connu à Londres, de Gaulle rend hommage au Cameroun
dans son télégramme du 31 août 1940 :
Le Cameroun vient de prendre une belle décision et de donner un
exemple magnifique. Cet exemple sera suivi par tout l’Empire. Mes
Délégués ont mes ordres au nom de la France libre pour prendre le
commandement civil et militaire du territoire. Le Cameroun restera
français.
Vive le Cameroun français. Vive la France.
Le ralliement du Cameroun à la France libre intervient après celui du Tchad
initié par le gouverneur Félix Éboué. Le Congo se rallie également à la France
libre le 28 août 1940. À l’exclusion du Gabon, toutes les colonies de l’Afrique
équatoriale française (AEF) et le Cameroun prennent ainsi fait et cause pour

85 Le monument du 27 août 1940 à Yaoundé commémore cet épisode de l’aventure du
colonel Leclerc. Situé en plein centre-ville, c’est un imposant pilier de béton avec une
croix de lorraine sculptée sur sa façade supérieure. L’inscription suivante y figure :
« Le 27 août 1940, le général Leclerc a pris le commandement du Cameroun français
au nom du général de Gaulle, chef des Français libres. »
- 51 - eHistoire politique du Cameroun – XX siècle
l’option de de Gaulle. La rapidité surprenante de ce ralliement impose aux
partenaires britannique de de Gaulle, la pertinence de sa vision sur l’existence
d’une « France combattante ». Ce ralliement matérialise en même temps la
partition de fait de l’État français en deux entités hostiles qui revendiquent
chacune la représentativité du peuple français, et préconisent des options
86radicalement opposées au sujet de la guerre . Cette ambiguïté institutionnelle,
instrumentalisée par les gouvernements alliés, sera intelligemment exploitée
par de Gaulle pour imposer une présence française parmi les pays victorieux
de la Seconde Guerre mondiale. Ainsi, Pétain et le régime de Vichy auraient
perdu la guerre, alors que de Gaulle et la France l’auraient gagnée. Cette
interprétation, juridiquement contestable, mais politiquement habile, s’avère
salutaire pour le rayonnement international de la France après la Seconde
Guerre mondiale. C’est dans la « conversion gaulliste » du Cameroun et de
l’AEF en 1940 que cette interprétation gaulliste de l’histoire se forge et
s’enracine. Avec la conquête du Gabon au mois de novembre 1940,
l’ensemble de l’Afrique Équatoriale Française (AEF) est rallié à la France libre. Lors
de son séjour au Cameroun au mois d’octobre 1940, et à l’ouverture de la
Conférence de Brazzaville le 30 janvier 1944, de Gaulle reconnaît la
contribution déterminante du ralliement de ces territoires africains dans la genèse et
87la consolidation du mouvement de la France libre :
[…] dans l’extrémité où une défaite provisoire l’avait refoulée, c’est
dans ses terres d’outre-mer, dont toutes les populations, dans toutes
les parties du monde, n’ont pas, une seule minute, altéré leur fidélité,
qu’elle a trouvé son recours et la base de départ pour sa libération et
qu’il y a désormais, de ce fait, entre la métropole et l’Empire, un lien
définitif.
En effet, ce ralliement africain confère à la France libre les attributs matériels
d’un État. En août 1940, le ralliement africain est synonyme de populations,
de soldats, de territoires, de ressources économiques et financières au service
de la cause de de Gaulle. Par la suite, les élites politiques autochtones, témoins
actifs de cette aventure fondatrice de Leclerc au Cameroun, se souviendront
aussi que le « Cameroun libre » a contribué à frayer la voie de la victoire à la
86 La théorie de l’illégitimité du gouvernement de Vichy forgée par de Gaulle repose
sur les questionnements recevables au sujet de la constitutionnalité des actes votés par
les parlementaires présents à Vichy le 10 juillet 1940 dans un contexte d’occupation
partielle du territoire.
87 Extrait du discours de de Gaulle à l’ouverture de la Conférence de Brazzaville le 30
janvier 1944.
- 52 - Le rejet du colonialisme

« France libre ». C’est ce que traduit explicitement ces propos de Ruben Um
Nyobe au mois de mai 1949 :
[…] Nul n’ignore le rôle prépondérant joué au cours de la Deuxième
Guerre mondiale par les soldats et les travailleurs camerounais, les
routes et les ports camerounais. C’est l’orgueil des Camerounais
aujourd’hui de présenter un tel bilan. Le chiffre des morts sur les
chantiers de la route stratégique de Douala-Yaoundé a été d’environ
883006 .
Le tribut camerounais
À la veille de la Seconde Guerre mondiale, la France est parvenue à nouer un
partenariat de raison avec l’élite « politique » camerounaise rassemblée au
sein de la JEUCAFRA au Cameroun, et au sein de l’Union camerounaise à
89Paris . Ces deux organisations militent publiquement contre une «
recolonisation » allemande du Cameroun.
La première, initiée par le Haut commissaire Richard Brunot, apparaît
complètement asservie à l’administration coloniale française dans ses prises de
position. La deuxième, basée à Paris, est d’initiative autochtone et semble
jouir d’une plus grande autonomie d’idées et d’actions. Elle est juste tolérée
en France.
Le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale met en veille sine die les
activités métropolitaines de l’Union camerounaise. Quant à la JEUCAFRA,
son instrumentation au service de l’effort de guerre se substitue à celle
destinée à invalider les demandes de rétrocession coloniale exprimées
avantguerre par l’Allemagne nazie.
Après la conquête du Cameroun, Le colonel Leclerc se proclame gouverneur
du Cameroun après le ralliement du Haut commissaire Richard Brunot à la
France libre. Par un arrêté pris le 30 août 1940, il transfère la capitale du

88 Ruben Um Nyobe, « Contre la guerre Pour la paix », AEF Nouvelle, mai 1949, p. 1,
in Richard Joseph, Le mouvement nationaliste au Cameroun, Karthala, 1986, – p. 66.
89 L’Union camerounaise aurait été créée par Jean Mandessi Bell et Léopold
MoumeEtia. Jean Mandessi Bell est le fils de David Mandessi Bell adopté par King Ndumb’a
Lobé, le grand père de Rudolf Douala Manga. Léopold Moume-Etia est le fils d’Isaac
Moume-Etia, fonctionnaire, linguiste et écrivain prolifique durant les années 1920.
Cf. Jonathan Derrick « Élitisme colonial au Cameroun : le cas des Douala dans les
è èannées trente », pp. 163-185, in Histoire du Cameroun (XIX – début XX ), sous la
direction de M. Z. Njeuma, L’Harmattan, 1989.
- 53 - eHistoire politique du Cameroun – XX siècle

territoire de la ville de Yaoundé à celle de Douala pour des raisons d’efficacité
opérationnelle. C’est de Douala que le gouverneur Leclerc entend assurer la
défense militaire de ce territoire d’importance stratégique pour la France libre.
L’estuaire du Wouri à Douala est en effet le véhicule fluvial de tous les
conquérants historiques du Cameroun. C’est de l’estuaire du Wouri que la ête allemande du « Cameroun » a démarré. C’est de l’estuaire du Wouri
que le corps expéditionnaire franco-britannique commandé par le général
Charles Dobell a débarqué à Douala le 24 septembre 1914. C’est de l’estuaire
du Wouri que le « Commando Leclerc» a engagé la conquête du territoire.
C’est la défense militaire de cet estuaire que le gouverneur Leclerc entend
coordonner en transférant la capitale du territoire à Douala et en s’y installant.
Dès début septembre 1940, le gouverneur Leclerc organise l’état de guerre au
Cameroun. Il est synonyme d’ordre public, de discipline et de mobilisation
tous azimuts au service de la France libre. Mais c’est Pierre Cournarie qui
90assume en définitive cette charge . Il est nommé gouverneur du Cameroun le
20 novembre 1940. Il est vrai, s’agissant de Leclerc dans cette conjoncture de
guerre, que le colonel perce somptueusement sous le gouverneur. Il est donc
nommé commandant militaire du Tchad par le général de Gaulle. Il quitte le
Cameroun le 20 novembre 1940.
Comme de coutume dans une conjoncture de guerre, les exigences de droits
et de justice s’effacent devant les impératifs militaires de sécurité et d’ordre
public. Les populations de la ville de Douala le savent depuis « l’affaire
Douala Manga » en 1914. Elles vont de nouveau en faire l’amère expérience
avec le gouverneur Pierre Cournarie.
La conquête du Cameroun n’a pas dissipé dans le territoire la psychose du
débarquement à Douala d’un corps expéditionnaire allemand supposé établi
dans les Îles « espagnoles » de Rio Muni et de Fernando Poo. L’existence de
populations germanophiles au Cameroun accrédite l’idée d’une « cinquième
colonne » basée à Douala. C’est à cette psychose déstabilisante et
démobilisatrice que le gouverneur Pierre Cournarie entend urgemment faire face après sa
nomination. Il succède à une légende naissante avec la mission de sauvegarder
une pièce maîtresse du dispositif stratégique de la France libre. Le poids
écrasant de ses responsabilités l’honore et l’oblige. Il sera intraitable contre ceux
qui sont susceptibles d’entraver sa mission de sauvegarde.
Moins de trois mois après sa nomination, le gouverneur Pierre Cournarie lance
de façon préventive un coup de filet dans les milieux réputés germanophiles à

90 Pierre Cournarie est gouverneur du Cameroun de novembre 1940 à juillet 1943.
- 54 - Le rejet du colonialisme

Douala. L’accusation « d’intelligence avec l’ennemi » est celle que le
gouverneur retient contre la plupart des personnes ainsi raflées, arrêtées et déférées
devant le tribunal militaire de Douala. C’est le cas de Théodore Meeton
Dikongue qui est condamné à mort par fusillade le 15 mars 1941 à l’issue d’un
procès expéditif de quelques minutes. Il est sacrifié quatre jours plus tard sur
la place publique à Douala. Comme pour Rudolf Douala Manga, la
théâtralisation de ce sacrifice humain a valeur d’exemple dans cette conjoncture de
guerre, et dans cette ville réputée rebelle. Plusieurs autres Camerounais
soupçonnés de « complaisance » envers l’ennemi allemand sont également jugés
91et arbitrairement condamnés au courant de l’année 1941 . Le ton de la
répression sévère et brutale est donné. Le tribut de guerre des Camerounais
s’annonce très lourd. Dans les préceptes du commandement colonial, il est
sans doute dit que la conquête de l’autorité redoutée des « indigènes » s’opère
aussi au travers de rituels sacrificiels, brutaux et spectaculaires. Le gouverneur
Pierre Cournarie l’illustre amplement, notamment à travers l’usage de la
contrainte dans le recrutement des combattants camerounais pour la France
92libre .
Au mois de janvier 1941, de Gaulle, au nom de la France libre, accepte le
Mémorandum d’accord économique et commercial proposé par le
gouverne93ment britannique . L’objet de ce Mémorandum est d’organiser les relations
économiques et commerciales entre le Cameroun sous mandat français et le
Royaume-Uni, de telle sorte que ces activités assurent des ressources à la
France libre. Le Royaume-Uni s’engage globalement à assurer des débouchés
aux produits d’exportation du Cameroun à des prix négociés et en quantité
illimitée. Le règlement de ces achats aux autorités de la France libre se fait en
livres sterling à un taux de change qui leur est avantageux. Il s’agit en réalité
d’un Mémorandum d’accord dont l’objectif premier est de financer la France
libre.
Le système de financement institué par le Mémorandum d’accord «
francobritannique » indexe les revenus de la France libre sur les volumes
d’exportation du territoire. L’augmentation des revenus de la France libre dans ce
système impose de ce fait au Cameroun des performances en matière de
productivité économique qui ne peuvent être obtenues dans le contexte des

91 Sur ces arrestations et ces procès, voir Daniel Abwa op. cit. et Richard Joseph, Le
mouvement nationaliste au Cameroun, Karthala, 1986, ibid.
92 D. Abwa évalue le contingent Camerounais des troupes africaines de la France libre
à 22 844 entre 1942 et 1945, op. cit
93 Cf. Adamou Ndam Njoya, ibid, pp. 330-331.
- 55 - eHistoire politique du Cameroun – XX siècle
années de guerre qu’à travers une intensification du travail humain. Au nom
de l’effort de guerre, le gouverneur Pierre Cournarie entérine toutes les
réquisitions de main d’œuvre camerounaise et toutes les modalités de travail forcé.
Il faut à tout prix accroître les volumes de production de cacao, de café, de
banane, d’huile de palme, d’arachides, etc. Les colons exploitants agricoles
écument l’arrière-pays avec l’aide des administrateurs pour enrôler tous les
bras qui peuvent être utiles dans les plantations et sur les chantiers
d’aménagement des voies d’évacuation des produits. Les populations du Cameroun sont
aussi mises à contribution à travers les prélèvements fiscaux qui augmentent
et s’étendent. En somme les Camerounais se battent, travaillent, payent et « la
ferment ».
- 56 -
LES DÉCHIREMENTS
DE L’INDÉPENDANCE
De la fin de la Deuxième Guerre mondiale à l’année 1960, la quête de
libération politique des Camerounais se manifeste à travers les revendications
de la réunification de leurs deux territoires et l’indépendance du Cameroun.
Ces revendications sont perçues par les élites camerounaises comme des
contreparties naturelles de la contribution du Cameroun à l’effort de guerre de
la France libre, et surtout comme conformes aux objectifs du statut
international du Cameroun. La France réaménage effectivement son modèle colonial au
sortir de la guerre, et concède progressivement des libertés syndicales et
politiques aux Camerounais, mais sans envisager l’indépendance du Territoire
malgré son statut juridique. Elle s’emploie à diviser les élites camerounaises
pour faire prévaloir ses options. Elle se résout en définitive à admettre la
vocation à l’indépendance du Cameroun. Celle-ci se réalise dans un contexte
de déchirements fratricides.
Au lendemain de la guerre de 1939-1945, c’est l’esprit de Brazzaville qui
habite l’esprit des élites camerounaises. Ces dernières ne sont pas conviées à
la Conférence de Brazzaville au mois de février 1944. C’est la France libre
qui colloque sur la modernisation du système colonial français. Peu importe.
Pour les élites politiques camerounaises, Brazzaville est une étape importante
dans leur quête de libération politique. Les libertés syndicales, l’abolition des
régimes de l’indigénat et du travail forcé sont les acquis importants de
Brazzaville. Les rapports sociaux au Cameroun en sont bouleversés. Les conflits
socioprofessionnels font leur apparition. La gestion discriminatoire de ces
conflits par l’administration coloniale française, et la prise de conscience par
les élites camerounaises des innovations progressistes contenues dans le statut
nouveau des Territoires sous tutelle des Nations Unies, précipitent la demande
d’indépendance des Camerounais.
Les termes précis de la demande d’indépendance sont formulés par l’Union
des populations du Cameroun (UPC). L’UPC formule cette demande à travers